CHAPITRE PREMIER
T. Quelques mots sur la violation de la loi do dimanche en
France.
II. Les effets désastreux de cette violation. — Elle détruit la religion, les principes et les habitudes de la vie murale et conduit le peuple a la dégradation et a l'anarchie.
— Elle atteint les forces physiques, la santé et la vie de l'ouvrier. — Elle détruit la famille et toutes les libertés. La traite des blana et l'esclavage en France à la lin du xix" siècle. — Cette violation de la loi «lu dimanche esl un crime religieux, social, national, — un crime sans excuse. — La concurrence étrangère de l'industrie et du commiTce. — Le gain nécessaire et les prétendues pertes causées par le repos du dimanche. — Prospérité donations qui observent la loi du dimanche. — Témoignages d'industriels de toutes les catégories. — Les usines ;i hauts fourneaux, les laminoirs de fer et d'acier, les fabriques de verre et de glaces. — Les négociants et les employés de commerce. — Les acheteurs et les habitants de la campagne qui viennent acheter le dimanche a la ville. — Les chemins de fer, les poste> et télégraphes, les domestiques. — Les plaisirs du dimanche. III. Les moyens de combattre ce fléau. — Eclairer et émouvoir l'opinion publique. — Le devoir des actionnaires des sociétés industrielles, etc. — L'action du clergé. — Les réclamations des ouvriers et employés. — L'intervention de l'Etat et les lois en faveur du repos dominical. — Appel aux ouvriers et employés de commerce, aux patrons et aux négociants.
Le mouvement en faveur de la liberté du dimanche rencontre en France plus qu'ailleurs une déplorable résistance.
La France est, sans contredit, le pays où la loi du repos dominical est le plus audacieusement et le plus universellement violée et où l'ouvrier et l'employé de commerce sont courbés sous une plus dure servitude.
Non seulement cette loi est beaucoup mieux observée par tous les autres peuples, mais presque tous, nous le verrons, ont admis l'intervention de l'Etat et des lois imposant, dans différentes mesures, le repos du dimanche, et ces peuples réclament des lois plus sévères encore.
En France, dans l'industrie et le commerce, la liberté et les droits de l'ouvrier et de l'employé sont presque universellement méconnus.
Un très petit nombre d'industriels et de négociants accordent, le dimanche, à leurs ouvriers une liberté complète. Dans quelques grandes usines, on ne retient que les ouvriers nécessaires à l'entretien des fourneaux, mais il faudrait organiser ces ouvriers par escouades, de telle façon que chacune d'elles ne consacrât au travail que quelques heures de la journée.
Dans quelques usines, on ne travaille qu'un dimanche sur deux. Cette concession, qui parait importante à première vue, est insuffisante pour le renouvellement des forces physiques de l'ouvrier et elle conduit aux conséquences que je déplore et que je signalerai bientôt.
l'u grand nombre de négociants retiennent leurs ouvriers et leurs employés toute la journée du dimanche ; un certain nombre les retiennent jusqu'à midi, jusqu'à deux heures ou trois heures de l'après-midi.
LA VIOLATION DE LA LOI DU DIMANCHE il
Enfin la grande majorité des industriels et des chefs d'usines et d'ateliers n'accordent pas à leurs ouvriers de liberté, même un seul jour de dimanche et de fête, ou ne raccordent que rarement dans l'année (l).
Les usines se multiplient; leur exemple et celui des villes gagnent peu à peu nos campagnes. Le laboureur conduit, dès le matin du dimanche, son attelage, et parfois aux heures des offices religieux, à travers les rues de nos villages. Il cultive ses champs, il rentre ses récoltes, sans qu'aucune raison sérieuse lui impose ce travail, et l'après-midi et la soirée se passent au cabaret.
Comment les habitants des campagnes, qui violent ainsi de leur plein gré la loi du dimanche, peuvent-ils espérer qu'elle sera respectée en faveur de leurs fils, de leurs frères, de leurs parents qui travaillent dans les villes et dans les usines ? nue peuvent-ils reprocher aux patrons et aux négociants qui accablent leurs ouvriers et leurs employés sous un labeur incessant ?
Je dirai bientôt quelle part de responsabilité ont les habitants des campagnes qui vont faire des achats, le dimanche, dans les villes.
Cette profanation du dimanche est un des plus grands fléaux de la classe ouvrière, parce qu'elle
iére édition de cet oueur du
1 Depuis la publication de la première édition de vrage, des réiormes importantes ont été faite- en fav repos du dimanche dans plusieurs des grandes aciéries du diocèse de Nancy.
enlève au peuple la religion et Dieu. Les devoirs de soumission, d'adoration, de reconnaissance envers l'Etre parfait et infini, créateur et bienfai teur de l'homme, la nécessité de faire monter jusqu'à sa bonté et à sa puissance les supplications de notre faiblesse et de notre misère sont affirmés par la raison et par tous les peuples. Or, la profanation du dimanche s'oppose à l'accomplissement de tous ces grands devoirs. Elle condamne l'ouvrier au mépris et à la négation de Dieu, à l'athéisme pratique. L'ouvrier qui ne se repose pas le dimanche et ne consacre pas ce jour au service divin abandonne bientôt, et fatalement, les obligations que la religion impose. Un peuple qui n'a pas un jour par semaine, et surtout un jour dans l'année pour élever son àme au-dessus des intérêts matériels et songer aux destinées futures, s'ensevelit dans la matière, borne tous ses désirs à l'horizon étroit et sombre de la vie présente et devient un peuple sans culte et sans foi.
Voyez ces enfants de quatorze ans. Us ont fa il leur première communion et reçu le sacrement de confirmation ; ils entrent dans une de nos grandes usines pour contribuer à gagner le pain de leur famille.
Dès ce moment, il n'y a plus pour eux ni dimanches, ni fêtes, ni religion, ni Dieu. Quelles connais sances religieuses, quelles notions essentielles retrouverez-vous dans leurs âmes après quelques années ? C'est la nuit complète de l'ignorance, c'esl l'indifférence absolue, sinon la négation et l'incrédulité.
Et remarquez-le bien, ce n'est pas l'athéisme se dérobant aux regards ou s'affirmant par quelques paroles ou quelques actes de la vie privée; non, c'est la profession publique de l'irréligion, c'est l'athéisme s'affirmant partout et au grand jour dans la vie d'un peuple.
Je le démontrerai bientôt, c'est encore la tyrannie de l'athéisme, le mépris de la religion et de Dieu imposé à l'ouvrier, au père de famille, à ses enfants dès qu'ils prennent leur part du travail ; car il faut subir la profanation du dimanche et ses conséquences impies ou manquer de pain.
Avec la religion, la profanation du dimanche enlève à l'ouvrier les principes et les habitudes de la vie morale.
Les vertus et les devoirs sont lourds pour la faiblesse humaine. Les sollicitations mauvaises, l'influence d'une presse impie et immorale arrivent de toutes parts à l'ouvrier et s'ajoutent à l'entrai nement des passions. 11 faut plaindre ce père de famille, ce jeune homme, cette jeune fille, exposés dans les usines et les ateliers à tant de paroles honteuses, à tant d'exemples déplorables, à la tentation se présentant sous tant de formes redoutables. Oui leur montrera le droit chemin, qui les soutiendra dans ces épreuves et ces combats et les ramènera à l'innocence par le repentir ? Quel appui et quels secours peuvent avoir les sentiments élevés et généreux qui leur viennent encore des souvenirs bénis d'une enfance chrétienne ? Toutes les croyances disparaissent, toutes les barrières sacrées tombent peu à peu devant le vice triomphant.
Il faut à tous, pour rester fidèles à l'accomplissement du devoir, le sentiment profond et puissant de la dignité humaine et de la grandeur morale. Il faut que l'ouvrier puisse quelquefois relever son front courbé sous le joug du travail, regarder vers le ciel, se rappeler ses destinées éternelles pour que la force et la consolation descendent dans son cœur avec l'espérance. Mais vous apprenez à ces ouvriers, à tout ce peuple, qu'ils ne doivent avoir d'autres soucis que ceux de leur corps, qu'ils n'ont d'autre destinée que la mort et la destruction, après le travail sans trêve et sans pitié, et quelques plaisirs mauvais qui les abaissent et les avilissent. Quelle notion voulez-vous qu'ils conservent de la vertu, de la dignité humaine, de la loi morale ? Ils sont réduits de fait au rang des animaux ou au rang de ces machines que vous mettez au rebut quand elles ne peuvent plus servir. Dignité du travail chrétien, lois suprêmes de la justice et de la charité, récompenses magnifiques promises à qui travaille, à qui souffre et qui pleure, horizons célestes que l'ouvrier fidèle aux sublimes croyances voyait s'ouvrir devant lui, malgré les ténèbres des usines ou les murs étroits et sombres de son atelier, respect des âmes rachetées par un sang divin, égalité de tous devant le Père céleste, amour plus tendre de Jésus Christ pour les travailleurs et les pauvres, qu'avez-vous fait et que faites-vous de tout cela ?
Ali! vous vous plaignez de l'ouvrier, vous déplorez son esprit d'indépendance, vous redoutez convoitises, vous vous demandez comment
LA VIOLATION DE LA LOI DU DIMANCHE lô'
vous réprimerez ses révoltes et quel rempart vous protégera contre les assauts de l'anarchie! Ce qui m'étonne c'est que l'ouvrier soit encore ce quM est, tandis que vous vous obstinez à rester ce que vous êtes. Et comment osez-vous lui demander des vertus, tandis que vous vous efforcez de les lui ravir ?
Il faut bien que je dénonce encore cette contradiction criminelle de certains patrons réprimandant et punissant l'ouvrier qui n'a pas été, le dimanche, parfaitement exact à son travail, et qui sont pleins d'indulgence pour celui qui passe une partie du lundi dans les cabarets, l'ivresse et la débauche. Quelles idées de tels patrons se font-ils de leur responsabilité ? Ne méritent-ils pas d'être condamnés et flétris, ceux qui suppriment la liberté chrétienne pour accorder la liberté de l'impiété et du vice ?
La violation de la loi du dimanche compromet et détruit la force physique et la santé de l'ouvrier.
C'est le témoignage de la science. Voici ce que nous lisons à ce sujet dans un rapport du Congrès international de 1889 pour la protection des ouvriers :
a Au point de eue hygiénique, il a été constaté, après de concluantes expériences faites par de savants professeurs d'universités suisses, que, cha que jour de travail produisant un déficit qui, suivant l'intensité du labeur, la nourriture et l'état des forces, s'élève de 10 à 20 pour 100 de notre provision entière d'oxygène, il en résulte, au bout d'une semaine, un grand épuisement, l'appauvrissement du sang et la fatigue du système nerveux ; pour
K't TROIS FLÉAUX
combler ce déficit et prévenir la ruine de la santé, il faut le repos hebdomadaire régulier et complet.
« Il a été prouvé ainsi, scientifiquement, que rien ne peut remplacer le jour du repos, pas même le sommeil, pas même la nourriture la plus fortifiante, l'oxygène qui nous est nécessaire ne pouvant être amassé dans nos muscles en quantité suffisante que par le repos. »
Dans la plupart de nos grandes usines, il est des catégories de travaux, non seulement très pénibles, mais très dangereux, et auxquels les ouvriers les plus jeunes et les plus forts ne peuvent résister au delà de quelques années. Pourquoi la science ne consacrerait-elle pas tous ses efforts à découvrir le moyen de rendre ces travaux moins dangereux? En attendant, n'y a t-il pas une obligation de jus tice et d'humanité d'établir pour ces travaux des escouades successives d'ouvriers qui n'y seraient occupées que pendant quelques mois, ou quelques jours de la semaine ou quelques heures de la journée ?
Ce qui est évident, c'est que le repos hebdomadaire est plus nécessaire encore à ces ouvriers, et ([ue le leur refuser, c'est sacrifier leur santé et leur vie. Qui donc prétend avoir ce droit?
Dans telles grandes usines très prospères, où l'on a fait de magnifiques fortunes qui s'accrois sent chaque année, une partie considérable do ouvriers est occupée exclusivement à des travaux très pénibles et même dangereux, douze heures de jour ou douze heures de nuit. Un grand nombre d'entre eux, le travail achevé, doivent prendre à
leurs frais le chemin de fer ou faire à pied plusieurs kilomètres pour rentrer dans leurs pauvres mai sons et avoir un peu de repos. Deux fois par mois. quand les escouades de jour succèdent à celles de nuit et vice versa, il faut que telles escouades travaillent vingt-quatre heures sans interruption. Quelles forces peuvent résistera de pareils laheurs ? Et n'est-ce pas se jouer de la vie humaine ?
Comment la loi, l'État tolèrent-ils de pareils abus sans imposer même la moindre réforme ? 11 y a dans notre pays une loi qui protège les animaux ; il y a une Société qui veille avec soin à l'observation de cette loi et dénonce aux tribunaux tout acte de brutalité, et il n'y a pas, dans ce même pays, après dix-neuf siècles de christiamisme, une loi qui protège une multitude d'êtres humains contre ces criminels attentats !
J'entends des patrons qui me disent : Nous aussi nous travaillons beaucoup, et parfois plus que nos ouvriers. Je n'accepte pas une pareille réponse, et elle ne tient pas un instant devant un examen un peu attentif.
Et d'abord, si vous voulez vous imposer un travail excessif, avez-vous le droit de l'imposer aux autres ? Et puis, est-il bien vrai que vos travaux soient comparables à ceux que je viens de rappeler, et sont-ils exécutés dans des conditions aussi déplorables? Si, à certains jours ou à certaines époques de l'année, vos travaux sont accablants, vous avez toujours une nourriture substantielle et abondante ; vous avez vos jours de relâche, les semaines que vous consacrez à des voyages, à un
repos au moins relatif, dans l'air pur des montagnes, dans des villes d'eau ou au bord de la mer. Vous avez vos réunions de famille et vos fêtes brillantes. Quelle comparaison voulez-vous établir entre votre vie etce^e de ces ouvriers courbés sous le joug impitoyable de leur dur labeur et qui n'ont pas un jour de repos dans l'année ?
D'ailleurs, le simple bon sens, l'expérience de tous, démontrent que l'homme ne peut travailler toujours, que le repos lui est absolument indispensable et ne peut être suppléé ni par le sommeil, ni par une nourriture fortifiante. Que sera-ce quand le travail est très pénible, soit au point de vue des forces qu'il exige, soit au point de vue des conditions dans lesquelles il s'accomplit ? Que sera-ce si ce travail est poursuivi durant quinze nuits de suite, remplacé par un travail de quinze jours, pour être repris de nouveau pendant quinze nuits, et toujours pendant douze heures ? Que sera-ce si ce travail n'est pas seulement pénible, mais dangereux; si la nourriture est insuffisante et mal préparée ? Or, ne s,ont-ce pas là les conditions du travail et de la vie d'un nombre très considérable des ouvriers de nos usines?
Les machines les plus habilement et les plus fortement construites doivent être souvent réparées ; et il faut accorder du repos aux animaux les plus forts et pourvus de la nourriture la plus abondante. On dit que la Compagnie des Omnibus de Paris accorde à ses chevaux un jour de repos après cinq jours de travail et, après chaque année, un mois de repos complet. Est-ce qu'elle traite
avec la même sollicitude les corps et les âmes de ses cochers et de ses employés ?
Le travail altère le système nerveux, les organes des sens ; il affaiblit et atrophie certains membres. Voici quelques passages de deux conférences fort remarquées d'un savant médecin suisse : a Sur le dimanche au point de vue hygiénique et social. » « Pour nous faire une idée claire des effets du travail et do repos sur l'économie de notre être physique, représentons-nous, dans l'organisme de notre corps, deux chambres à provision, contenant^ l'une du carbone sous forme de graisse, de chair, des matières que nous nous assimilons pour l'alimentation, l'autre de l'oxygène. Le travail de respiration et d'oxydation qui s'accomplit en nous sans interruption nous oblige à puiser constamment, dans ces deux chambres, des substances que nous mêlons et dont le produit s'échappe de notre corps sous forme d'acide carbonique.
« Des expériences très minutieuses faites, il y a quelques années, par des physiologistes distingue-. MM. Pettenkofer et Voit, ont permis de calculer exactement la quantité de matières nouvelles qu'un corps s'assimile, aussi bien que celle qu'il perd, en un temps déterminé, suivant le genre d'alimentation qu'il reçoit, la durée du repos dont il jouit ou la nature du travail qui lui est imposée. Ces expériences ont été faites, entre autres, sur la personne d'un homme vigoureux, nourri comme le sont la plupart des ouvriers, et chargé d'accomplir, entre six heures du matin et six heures du soir un travail pénible. Il avait à tourner une roue
autour de laquelle s'enroulait une chaîne pesant 25 kilos. En déduisant de sa journée les interruptions occasionnées par ses repas et de courts moments de repos, il restait neuf heures d'un travail vraiment pénible. A la fin de la journée, cet homme se mettait au lit, fatigué comme s'il avait fait une longue marche. Tout cela se passait dans une chambre hermétiquement fermée, dont l'air était analysé avant et après l'expérience ; l'ouvrier était pesé à son entrée et à sa sortie ; ses aliments étaient chimiquement analysés ; en un mot, toutes les conditions d'une expérience exacte et complète étaient réunies. Eh bien, le résultat de cette expérience a été que, pendant une journée de travail, cet homme a dépensé, sous forme d'acide carbonique, 192 grammes d'oxygène de plus qu'il n'a pu en aspirer dans le même espace de temps. Pour couvrir ce déficit, il n'avait pas fallu moins que le 20 pour 100 de la provision d'oxygène contenuedans son corps. Que l'on considère donc ce que doivent être les effets d'un travail semblable, poursuivi jour après jour sans interruption. Lors même que le sommeil de la nuit nous procure une certaine quantité d'oxygène, il ne suffit pas, loin de là. à contrebalancer la dépense énorme qui s'en est faite en six jours de labeur. Que deviendrions-nous donc si le repos du septième jour ne venait pas saturer notre organisme de l'élément vital que nous dépen sons en si grande quantité ?
« Les désordres qui se manifestent par une variété infinie de maladies proviennent, dans un grand nombre de cas. de ce que l'oxygène, dépensé en
grande quantité pendant la durée du travail, n'est pas remplacé dans la même proportion ; non seulement il ne purifie plus suffisamment le sang, mais il finit par abandonner presque complètement les fibres de certains muscles ou de certains nerfs, qui, naturellement, tombent dans un état complet d'inertie.
« Nous en revenons donc toujours et plus que jamais à notre refrain : Il faut du repos ; rien ne peut le remplacer, pas même la nourriture la plus saine et la plus fortifiante ; car la nourriture renouvelle en nous la provision de carbone, mais ne saurait nous donner l'oxygène dont nous avons besoin. Le repos, lui. diminue la dépense d'acide carbonique et, par là même, épargne le carbone, tout en nous permettant d'amasser une certaine quantité d'oxygène. Il est donc vrai de dire que le repos est une nourriture, et même le plus indispensable de tous les aliments. S'il en est ainsi, n'est-il pas évident que le travailleur y a droit, et. qu'il n'est pas plus juste de lui contester ce droit que de lui refuser la lumière du soleil ou l'air indispensable à toute créature vivante ?
« Il faut du repos, du sommeil avant tout, car c'est là l'état de repos le plus complet, puis des pauses au milieu du travail, enfin des jours entiers de repos.
a C'est un fait connu que les cas de mort sont particulièrement nombreux parmi les ouvriers appelés à respirer pendant leur travail des vapeurs ou des poussières dangereuses. L'autopsie a mis en évidence l'action mortelle des différentes
espèces dépoussières respirées dans les ateliers, les fabriques, les carrières de pierre, les moulins, et souvent même dans les maisons d'habitation. Entraînées par la respiration, elles entrent plus ou moins profondément dans les poumons, irritent les muqueuses, et produisent une inflammation catarrhale. Si elles ne pénètrent pas en trop grande abondance, elles sont rejetées avec la sécrétion même produite par le catarrhe artificiel qu'elles ont provoqué. Aussi suffirait-il, dans la plupart des cas. de s'éloigner momentanément des endroits imprégnés de cette poussière nuisible pour empêcher le développement du mal dans le tissu pulmonaire ; et ici, de nouveau, nous pouvons faire ressortir l'importance d'un jour de repos sur sept venant offrir régulièrement aux travailleurs l'occasion de sortir de l'atmosphère où ils vivent. Mais si ces matières se sont introduites trop profondément dans l'organisme, et si, jour après jour, elles continuent à y pénétrer sans qu'il soit possible de les expulser, le catarrhe devient chronique et dégénère en asthme, en emphysème, crachement de sang, fluxion de poitrine ou phtisie pulmonaire. « Parmi les ouvriers particulièrement exposés à ces maladies là, je citerai ceux qui, réunis en grand nombre dans des salles souvent peu aérées, travaillent la soie, le coton ou la laine, ainsi que les tailleurs de pierreet les lithographes, les menuisiers et les tourneurs, les meuniers, les tailleurs de limes, les ouvriers des fabriques de cigares, etc., etc. La statistique est éloquente à cet égard. Tandis que chez les ecclésiastiques, la moyenne de la vie est
de 63 ans, chez les juristes, de 60 ans, chez les marins, de 57 ans, elle est beaucoup moins considérable chez les ouvriers exposés aux différentes espèces de poussières. Les boulangers ne vivent en moyenne que 48 ans, les menuisiers 46, les lithographes 40, les tailleurs de pierre 36 ans (1). »
Parmi les industries qui condamnent les ouvriers à respirer une poussière dangereuse, il faut mettre au premier rang les usines de chaux et de soude. Dans plusieurs de ces usines, le travail, toujours très pénible par lui-même, est de douze heures par jour et le repos du dimanche y est inconnu.
Un Anglais, s'arrètant un dimanche matin à Paris devant un groupe d'ouvriers maçons, leur exprima son étonnement de les voir à l'œuvre ce jour-là, et il ajouta : « Mais je ne vois parmi vous aucun vieillard, comme il y en a tant en Angleterre dans la même profession. — Oh ! répondirent les maçons, chez nous, à quarante ans, les hommes ne sont [dus bons à rien (2.). »
Les conséquences d'un iravail sans repos sont vraiment effrayantes ; le corps qui s'affaiblit et s'épuise a sur l'àme une influence fatale : l'âme perd l'énergie de sa volonté, l'intelligence s'obs-. curcit, la conscience s'altère, et l'homme est livré tout entier à toutes les influences mauvaises.
(1) Hœgler, le Dimanche au point de vue social et hygiénique, p. 23 et 24.
(2) Cité par M. Alexandre Lombard : le Dimanche et la société.
ÏSr TKOIS KLKAITX
Ajoutez les ravages de l'alcoolisme, qui se manifeste et qui grandit parce que l'ouvrier épuisé par son travail, brûlé par le feu ardent des usines, altéré par la poussière qu'il respire, croit trouver un secours et un soulagement dans la surexcitation de l'alcool. Il est facile de comprendre à quel degré d'affaiblissement physique et moral sont conduites, dans ces conditions, les populations ouvrières.
L'hérédité perpétue toutes ces conséquences funestes en les aggravant de génération en génération. Les enfants de ces ouvriers épuisés par le travail sont languissants, sans force physique et sans vigueur morale, incapables de supporter les moindres épreuves de la vie. Ces générations amoindries seront à leur tour surmenées par le travail : et ainsi se développe et grandit ce iléau qu'un savant médecin de Bi ce tre appelait « l'impôt progressif de la dégénérescence », impôt fatal de la dégradation et, un jour, de la mort de tout un peuple dans l'impuissance et dans la boue.
La famille de l'ouvrier est atteinte, elle aussi, par ce terrible lléau. L'ouvrier n'a qu'un jour pour les joies du foyer domestique, c'est le dimanche. Pendant la semaine, il quitte de bonne heure son logement ; il y rentre tard et accablé de fatigue. Ces fatigues sont plus grandes encore quand il rentre chez lui le matin, aprèsavoir travaillé toute la nuit. Il faut qu'il paie au sommeil le tribut nésaire, et ses enfants sont, une grande partie de la journée, dans les salles d'asile et les écoles. Le travail du dimanche divise donc la famille, et Tau-
torité du père ne peut s'unir à celle de la mère dans l'éducation des enfants. Il y a là encore un désordre dans la violation de droits vraiment sacrés.
Pour arriver à ces résultats lamentables, la profanation du dimanche fait peser sur l'ouvrier une déshonorante servitude. Vous parlez de liberté ; vous êtes les fils de cette France qui prétend avoir porté à tous les autres peuples la liberté dans les plis de son drapeau ; il n'est pas un jour et une heure où ne retentissent les revendications bruyantes de la liberté, et nous avons au milieu de nous, partout sur cette terre de France, la servitude avec ses iniquités et ses hontes. Quelle liberté, ditesmoi, ont ces milliers et ces millions d'ouvriers de vos usines et de vos ateliers, ces employés de vos maisons de commerce ? Est ce la liberté de leur foi et de leur conscience, la liberté de leur travail et de leur repos, la liberté de leur famille et de leur tendresse parternelle, la liberté indispensable à leur moralité, à leur santé et à leur vie ? Non, non, vous enserrez, vous broyez dans un engrenage de fer toutes les libertés les plus nécessaires et les plus saintes.
Quelques-uns nous diront : Les ouvriers ne sont pas enchaînés ; ils peuvent aller ailleurs demander du travail et la liberté. Cruelle et sanglante ironie î Vous savez bien que le repos du dimanche est refusé à peu près partout et que votre iniquité est l'iniquité du grand nombre. Et puis cet ouvrier n'est pas seul, il a sa femme et ses enfants. Voulezvous qu'il les prenne par la main et qu'il s'en aille,
et pendant combien ce temps, frapper aux portes des usines et des ateliers, demandant ce qui lui sera refusé à peu près partout ? Enfin la possibilité qui existerait pour un certain nombre de trouver ailleurs du travail et la liberté peut-elle vous excuser de violer les droits de ceux qui restent auprès de vous ? Dieu veuille que les patrons qui parlent ainsi ne soient pas ceux qui établissent des économats, sous prétexte d'être utiles à leurs ouvriers, et qui y trouvent une nouvelle source de gain et en même temps un lien qui retient les ouvriers dans leurs usines ! Dans les économats de ce genre, on agit de telle façon que l'ouvrier a toujours une dette relativement considérable. S'il veut partir, il faut d'abord qu'il paie toute cette dette, et on sait bien qu'il ne le peut pas (1).
Et n'est-ce pas une traite des blancs que cet engagement subi par l'ouvrier et qui le livre à une pareille servitude, s'il ne veut pas mourir de faim ? N'est-ce pas la traite de blancs que l'engagement pris par des parents, livrant leurs enfants à cette tyrannie qui ne respectera ni leur moralité, ni leur foi, ni leur santé, ni leur vie ?
Le crime que je dénonce est un crime social : il atteint la société dans ses premières et essentielles
(1) Los économats sont dignes d'approbation aux conditions suivantes : 1" qu'ils ne portent pas un sérieux préjudice au commerce local : 2° que lour bénéfice soit consacré en faveur des ouvriers; 3° qu'ils n'aient pas pour résultat d'enchaîner l'ouvrier à l'usine qui a fondé l'économat.
assises, car il n'y a pas de société sans religion, et sans liberté. Gomment, d'ailleurs, les ouvriers respecteraient-ils les droits des patrons et des riches, tandis que tous les jours on leur apprend que la justice est un mot vide de sens, que la vie n'a d'autre but que le plaisir, et que le monde appartient aux plus forts et aux plus heureux ?
C'est un crime national, je l'ai déjà dit et il faudrait le répéter sans cesse. Il est universel clans notre pays, et il n'existe dans les mêmes proportions chez aucun peuple.
Il est national parce qu'il est social : en attaquant la société, il atteint évidemment la force, la grandeur et la prospérité des peuples. Quelle France nous prépare un fléau qui, sacrifiant la religion et la morale, altère la vigueur de notre race et les forces vives de notre peuple ?
C'est un crime sans excuse.
En présence de ces démonstrations, l'aveuglement obstiné nous répond : Il faut pourtant que ces ouvriers, ces familles puissent vivre, soutenir leurs forces tous les jours par une nourriture abondante : il leur faut, par conséquent, le gain de tous les jours. Il faut que les patrons, dans l'intérêt des ouvriers eux-mêmes et du pays tout entier, puissent avoir, eux aussi, leur gain et maintenir l'essor du commerce et de l'industrie.
Quoi ! le gain, l'intérêt matériel, sont donc le but suprême de la vie ! Ils dominent tous les droits, toutes les libertés, les intérêts les plus élevés et les plus sacrés des sociétés et des âmes ! Mais ce serait la domination absolue de la matière,
le mépris de la grandeur humaine, l'avilissement et la servitude déshonorante. Le règne de la force opprimant, écrasant et supprimant le droit, peut présenter encore une apparence de grandeur dans les efforts et l'énergie de la lutte ; mais le règne du gain et de l'intérêt matériel placé au-dessus de tout, c'est le fond de l'abîme d'où l'on ne remonte jamais.
Aussi je disais, il y a vingt-cinq ans, devant un grand auditoire :
« Un peuple qui viole la loi de la sanctification du dimanche est un peuple pour lequel les âmes ne comptent plus. Toute son activité, toutes les ressources de son industrie, toutes les puissances de son génie se concentrent dans l'horizon étroit et sombre des progrès matériels. Son ambition suprême est de multiplier ses jouissances et d'entasser des richesses. Alors l'abaissement et la dégradation sont partout. Les oscillations de la Bourse ont remplacé les joies et les angoisses du patriotisme. Les fêtes bruyantes et les triomphes de l'agiotage ont succédé au prestige des arts et aux éclairs de la parole. La littérature est un marché, les convictions se vendent et les consciences sont au plus offrant. Sur ce territoire où vivait un grand peuple, qui tressaillait sous tous les souffles généreux et sous toutes les brises du ciel, les coeurs ne battent plus qu'au son d'un vil métal, ou plutôt, il faut redire les paroles d'un spirituel voyageur : « Les machines ont presque des âmes.
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et les âmes ne sont presque plus que des machines (1). »
Et que peut devenir un peuple, quand ceux qui doivent être ses guides et ses modèles lui apprennent, par leurs doctrines et par leurs actes, que rien n'est au-dessus de l'intérêt matériel, ou plutôt que tout le reste ne compte pas ?
0 aveugles obstinés, si un jour le peuple auquel vous aurez enlevé ses croyances et ses vertus en lui apprenant qu'il n'y a pas d'autre dieu que l'intérêt et la force, d'autre destinée que la jouissance, si un jour ce peuple, que vous aurez ainsi livré à toutes les sollicitations de l'anarchie, se lève contre vous, la tempête de sa colère sera aussi la tempête de la justice de Dieu ; il ne pourra être justifié, mais vous serez justement punis. Joseph de Maistre a dit: «Le monde est plein de châtiments très justes dont les exécuteurs sont très coupables ».
Mais est-il vrai que l'intérêt matériel, que le gain de l'ouvrier et du patron soient compromis par le repos du dimanche ?
« L'expérience démontre que le travail du dimanche, loin d'augmenter la production, la diminue à la longue, tandis que le repos du dimanche l'augmente par cela même qu'il renouvelle les forces des travailleurs. Il est vrai que bien des hommes à courte vue font plus de cas des petits
(1) La Sanctification du dimanche et le salut de la France. Discours prononcé en l'église de Saint-Bonaventure, à Lyon le 12 février 1874. [Discours et panégyriques, par Monseigneur Turinaz, tom. I, p. 71.)
gains du moment que des gains moins apparents, mais plus sûrs, réservés pour l'avenir à ceux qui savent agir sagement. Qu'est-ce qu'un petit profit momentané à côté de l'accroissement insensible, mais constant, de l'aisance des individus et de la prospérité nationale ? Le maintien de la santé, la prolongation de la vie et la conservation des forces nécessaires au travail sont des capitaux qui contrebalancent cent fois tous les gains du dimanche.
« William Taylor raconte que, pendant les années 1849 et 1850, plus de 50,000 personnes traversèrent le continent américain pour se rendre en Californie. Obligés de se prémunir contre les attaques possibles, les émigrants voyageaient par groupes de 500 à 1.000 hommes. Certaines troupes cheminaient sans interruption, tandis que d'autres se reposaient le dimanche. Eh bien, on a constaté que régulièrement ces derniers arrivaient au terme de leur voyage, non seulement en meilleur état que leurs compagnons, mais encore plusieurs semaines aiant eux. On pourrait aussi prouver, par de nombreux exemples, comment, en ce qui concerne la richesse nationale ou individuelle, une bénédiction repose sur l'observation du dimanche et une malédiction sur le travail du dimanche. Bien des industriels, après avoir cessé d'occuper leurs ouvriers le dimanche, ont remarqué qu'il se faisait plus d'ouvrage dans leurs usines en six jours qu'auparavant en sept. En outre, ils enregistraient beaucoup moins de maladies et d'accidents que lorsque le travail se poursuivait sans interruption, ce qui se comprend facilement, puis-
que les accidents, loin d'être L'effet du hasard, ont généralement pour cause la négligence d'ouvriers surmenés et abrutis par l'excès de la fatigue Des commerçants et des marchands rendent un témoignage analogue : dès le moment où ils ont fermé leur magasin ou leur bureau, s'affranchissant, eux et leurs employés, du travail du dimanche, ils ne se sont pas seulement sentis mieux portants et plus heureux à tous égards, mais ils ont vu leurs affaires prospérer, tandis que des voisins qui vaquaient à leurs affaires le dimanche comme les autres jours ont fini par se ruiner.
« Il en est, à cet égard, des peuples comme des individus. Les pays où le dimanche est observé de
manière la plus stricte, les Etats Unis et l'Angleterre, sont à la tète du monde civilisé, en ce qui concerne le développement industriel et commercial. L'historien anglais Macaulay dit expressément: « Si, depuis trois cents ans, le dimanche n'avait pas été observé dans ce pays, si la pioche et la bêche, le marteau et le fuseau avaient été à l'œuvre ce jour-là, notre peuple serait beaucoup plus pauvre et beaucoup moins civilisé qu'il ne l'est (1). m .
L'Allemagne, en particulier, nous prépare, par l'essor prodigieux de son industrie et de son commerce, des défaites plus lamentables peut-être que
il) Le docteur Hœgler: le Dimanche au point de rue hygiénique et social. Deux conférences prononcées à Bâle, ï conférence, p. 42-43.
?)'l TROIS FLÉAUX
celles de 1870. Son exportation dépasse de plus en plus la notre. Dans nos colonies elles-mêmes, au Tonkin et en Cochinchine, ce ne sont pas nos produits qui dominent, mais ceux de l'Angleterre et surtout de l'Allemagne. Franchissez les frontières tracées par nos désastres ; allez dans la Lorraine et l'Alsace annexées, et vous reconnaîtrez que l'industrie et le commerce ne sont pas en souffrance et que la loi du dimanche y est rigoureusement observée sous la vigilance de l'État.
Mais il faut laisser la parole à de grands indus triels dans tous les genres d'industries. Ils déclarent que, non seulement le repos du dimanche n'a pas compromis leur fortune, mais qu'il leur a pro curé de très sérieux avantages.