‹ Trois grands conquerantsChapitre 1 sur 5 · Trois grands conquerants · texte numérisé non relu

Trois grands conquerants

< ONSEILLIER intime et ambassadeur j de Jean III de Navarre, Jean de Jasso, grâce à la faveur de son \% maître, avait épousé une jeune fille de descendance royale , Marie , l'unique héritière des Azpilcueta et des Xavier. C'est pour ne pas laisser tomber ce dernier nom dans l'oubli qu'il le donna au plus jeune de ses fils, François : il ne prévoyait pas l'éclatante gloire qu'il lui assurait ainsi. — L'enfant qui devait immortaliser ce nom naquit le y avril 1506, dans un val des Pyrénées, tout près des frontières de France, au château-fort de Xavier, dont on lui destinait le fief. Comme ses frères, il devait suivre la carrière des armes ; mais de bonne heure ses remarquables dispositions pour les lettres annoncèrent qu'il s'illustrerait ailleurs que dans les combats. — Aussi sa famille n'hésita-t-elle pas à l'envoyer étudier à Paris, dont l'Université était sans rivale en Europe et où les écoliers accouraient de toutes parts.

François y arriva, âgé de dix-huit ans à peine (1524), et les succès qu'il y obtint prouvèrent bien que l'on n'avait pas trop auguré de lui. Ces succès effrayèrent-ils son père ou, comme d'autres historiens l'affirment, son séjour à Paris entrai-

nait-il des charges que sa famille ne pouvait plus guère supporter ? Toujours est-il que Jean de Jasso songea à rappeler son fils en Navarre. — Il abandonna cependant son projet à l'instante prière de l'abbesse des Clarisses de Gandie, qui était sa fille aînée et qui lui annonça prophétiquement qu'un jour François convertirait les Indes à la foi.

Le brillant élève put donc poursuivre le cours de ses études : il les clôtura vers 1529 avec un grand éclat. Reçu maître es arts le même jour que Pierre Lefèvre, son saint ami, il fut immédiatement appelé à la chaire de philosophie du collège de Beauvais.

L'affluence qui se fit autour de son limpide et merveilleux talent caressait trop sa vanité pour être sans danger. L'orgueil n'était-il pas d'ailleurs d'autant plus à craindre que François avait moins à redouter les plaisirs des sens, trop grossiers pour son âme élevée ? Il se glissa en effet dans ce cœur de vingt-deux ans, et, enivré par les fumées de sa réputation naissante, le jeune professeur ne sembla bientôt plus vivre que pour lui.

Un jour pourtant une voix grave se fit entendre au milieu de l'applaudissement universel : <L Que

sert à l'homme de gagner l'univers, disait-elle, s'il vient ensuite à se damner ? » (*)

Celui qui donnait à François cet austère avertissement était un de ses compatriotes. Né comme notre Saint dans le nord de l'Espagne, mais beaucoup plus âgé que lui, — il avait alors près de quarante ans, — il était venu étudier à Paris et il logeait au collège Sainte-Barbe, tout près de Xavier. Il vivait dans la pauvreté volontaire et dans une profonde obscurité. Aussi François n'eutil d'abord pour lui que des mépris. C'est que, sans s'être laissé gagner par l'hérésie, il entretenait cependant commerce avec plusieurs des doctes séducteurs qui la répandaient dans les milieux lettrés, et ces fréquentations dangereuses ne le prédisposaient guère à comprendre l'humilité chrétienne et ses sublimes abaissements.

Mais l'homme de génie qui, d'un coup d'œil, avait découvert les richesses immenses enfouies dans l'âme de Xavier, avait autant d'inflexible énergie dans la volonté que de clairvoyance dans l'esprit. Il ne se rebuta point : bien loin de là. Il chercha à gagner la confiance du jeune maître en lui recrutant des auditeurs, et la joute s'engagea pour la plus grande gloire de Dieu entre Ignace de Loyola, soutenu par la grâce divine, et Xavier, le pauvre captif du monde et de ses stériles applaudissements !

i. « Quid prodest homini si mundum universum lucretur, animco vero su8e detrimentum patiatur? » S. Matth.^ xvi, 26.

« Que sert à l'homme de gagner l'univers...? » Tous les jours, cette parole calme, grave, solennelle, résonnait aux oreilles de François. Il y répondit plus d'une fois par d'amères railleries ; mais son âme était trop invinciblement ouverte aux grandes pensées pour se fermer à un langage si haut. Elle l'entendait, et cependant tout se révoltait en elle à la pensée de vivre loin de cette gloire dont elle avait savouré avec tant de délices les premières douceurs. La lutte fut longue et douloureuse : la sainteté ne s'achète-t-elle pas toujours ? Heureusement la grâce est toute-puissante quand on ne se soustrait pas volontairement à ses effets. Xavier se rapprocha d'Ignace. Puis, entraîné par l'exemple de Lefèvre, déjà gagné, il consentit à faire les Exercices spirituels ; de cette heure, il était vaincu : le monde le perdait, et l'Eglise allait compter un grand conquérant d'âmes de plus.

François mit à faire les Exercices la générosité magnanime qu'il apportait à tout. Il s'adonna à l'oraison avec une telle ferveur qu'il y passa quatre jours entiers sans manger. L'une après l'autre, les saisissantes vérités qu'il méditait se gravaient profondément dans son âme, d'où elles ne devaient plus s'effacer. C'était la récompense de l'ardeur qui portait Xavier à se livrer pieds et poings liés à la grâce et à la laisser maîtresse absolue de le façonner au gré de Dieu.

Lorsque cette longue retraite de quatre semaines prit fin, le travail de refonte était presque achevé : du brillant et hautain professeur il ne restait plus qu'un homme dont le cœur de feu était aussi affamé d'humiliations et de mépris qu'il avait été jusque-là avide d'applaudissements et de succès !

Réglant aussitôt sa vie sur ses nouveaux principes, François déclina l'offre d'un riche canonicat à Pampelune ; puis, son cours terminé, il descendit de sa chaire et, de maître redevenu disciple, il commença ses études de théologie (1532). — Ignace et Lefèvre s'y livraient en même temps que lui : ils les poursuivirent tous les trois de conserve jusqu'au jour où Ignace crut devoir découvrir à ses jeunes amis les projets qu'il méditait. A Lefèvre et à Xavier étaient venus s'adjoindre quatre autres étudiants : Laynez, Salmeron, Bobadilla et Simon Rodriguez. — Les six jeunes gens accueillirent avec un saint enthousiasme les ouvertures de celui qu'ils avaient choisi pour les guider dans la vertu et, d'un commun accord, il fut convenu qu'ils s'engageraient à renoncer à tous leurs biens, à passer en Terre-Sainte et, dans le cas où cela leur serait impossible, à se mettre à l'entière disposition du Pape pour servir l'Église où et comme il le déciderait.

Le 15 mars 1534, dans la demi-obscurité d'une

petite chapelle souterraine de Montmartre, Xavier et ses compagnons, réunis autour d'Ignace, exécutèrent leur projet Récemment ordonné prêtre, Pierre Lefèvre était à l'autel. Il reçut les vœux de ses amis et prononça les siens ensuite... C'était une nouvelle armée que l'Esprit- Saint levait : moins nombreuse que les soldats de Gédéon, elle n'en allait pas moins combattre victorieusement elle aussi, terrasser dans la vieille Europe une hérésie formidable et, grâce à Xavier, porter jusqu'aux extrémités du monde la croix et le nom de Jésus-Christ.

En général consommé et que rien ne presse, Ignace exigea que Xavier et ses compagnons finissent leurs études de théologie. Obligé de passer en Espagne d'abord, en Italie ensuite, il ne les appela dans ce pays que vers la fin de 1 536. Xavier, parti de Paris le 15 novembre avec ses amis, faillit être arrêté en route dès les premiers jours. Dans l'excès de sa mortification, il s'était entouré les jambes de fines cordelettes, qui ne tardèrent pas, durant la marche, à entrer profondément dans les chairs. Un chirurgien consulté déclara qu'on ne les pouvait pas retirer sans danger. Heureusement Dieu fit par miracle ce que l'habileté humaine avait été impuissante à accomplir: les cordelettes tombèrent d'elles-mêmes pendant la nuit. On put donc continuer le voyage,

quoique au prix de bien des fatigues et de mille dangers, et le 6 janvier 1537, les pèlerins arrivèrent à Venise où Ignace les reçut.

En attendant qu'ils pussent s'embarquer pour la Palestine, il les répartit dans divers hôpitaux. Celui des Incurables étant échu à notre Saint, François en fit le théâtre de son zèle pendant toute une année. Il s'en absenta deux fois néanmoins : la première, pour aller à Rome avec ses compagnons afin d'y recevoir la bénédiction du Pape ; la seconde, pour se préparer à Monsélice, près Padoue, par une retraite de quarante jours à sa première messe ; car il avait été ordonné prêtre après avoir renouvelé ses vœux entre les mains du nonce Véralli.

François célébra cette messe à Vicence où, épuisé de fatigues, il tomba malade quelques jours après. Saint Jérôme, auquel il était fort dévot, lui apparut et le guérit. Mais sans pitié pour lui-même, Xavier ne tarda pas à rechuter (1538) : il était alors à Bologne où Ignace l'avait envoyé. En vain, Jérôme Casalini, curé de Sainte-Luce, dont la vénération pour François était sans bornes, le suppiiait-il de prendre quelques ménagements. L'infatigable ouvrier n'en faisait rien et, grelottant de fièvre, il n'en continuait pas moins à confesser et à prêcher pendant toute la journée : il aurait fini par tomber sur ce champ de bataille si DlEU, en l'appelant à Rome par l'organe d'Ignace,

n'avait lui-même interrompu ces excessifs travaux. La Providence ouvrait ainsi la voie à ses desseins mystérieux : pendant que Xavier reprenait des forces, tout en s'occupant de divers ministères à Saint-Laurent in Damaso, elle poussait Jean III de Portugal à solliciter du Pape pour ses possessions d'outre-mer quelques-uns de ces ouvriers évangéliques dont son envoyé Govea lui vantait si fort la science, le zèle et les succès. Paul III accueillit favorablement la royale demande ; à sa prière, Ignace désigna donc Rodriguez et Bobadilla pour passer en Portugal. Le premier s'y rendit immédiatement par mer, le second devait prendre la voie de terre en même temps que l'ambassadeur Mascaregnas qui rentrait à la cour. Mais sur le point de partir, Bobadilla tomba si gravement malade qu'il lui fut impossible de se mettre en route, et Xavier fut désigné par Ignace pour le remplacer.

Prévenu la veille du départ à peine, le nouveau missionnaire quitta Rome, le 15 mars 1540. Il emportait pour tout bagage un bréviaire et son crucifix ; mais il partait muni de la bénédiction du Pape et son cœur débordait d'allégresse, car il savait bien qu'il allait au poste où la Providence le voulait. Dieu ne le lui avait-il pas assez signifié par ces songes jusque-là inexplicables, mais dont il pénétrait bien le sens maintenant ? Il s'y

était vu, les épaules chargées d'un nègre ; il avait aperçu, s'étendant au loin devant lui, des mers, des îles et de vastes continents ; il avait compris quelque chose des immenses fatigues, des souffrances sans nombre que Dieu lui réservait et, bien loin de se décourager, il avait répondu par cet unique cri d'amour, qu'au milieu de la nuit Rodriguez avait entendu, sans le comprendre : « Amplius, Domine, amplius : Encore plus, Seigneur, encore plus ! » Puisque l'heure était venue d'entamer ces travaux apostoliques, comment sa grande âme n'en eût-elle pas tressailli d'aise et de bonheur ?

Mascaregnas et sa suite se rendirent à Lisbonne par Lorette, Bologne, le midi de la France et les provinces basques. — En traversant ce dernier pays, l'ambassadeur pressa François de s'arrêter quelques jours au château de Xavier ; mais le Saint n'en voulut rien entendre et il continua sa route sans fléchir.

Il arriva à Lisbonne vers la fin du mois de juin. C'était pour lui neuf ou dix mois à attendre, car la flotte ne devait appareiller qu'au printemps suivant. Jamais sa charité ne se fût résignée à demeurer si longtemps inactive. Comme à Venise, à Bologne et à Rome, on le vit donc sur les bords du Tage donner un libre essor à son zèle et se livrer à toutes sortes de travaux.

Le Roi lui avait offert un logement dans son palais ; fidèle aux instructions d'Ignace, à cette

demeure somptueuse François préféra la maison commune des pauvres, l'hôpital. En compagnie de Rodriguez, il y soignait les malades, les consolait doucement ou s'en allait quêter pour eux en mendiant son propre pain. Sur les instances de Jean III, il consentit néanmoins à s'occuper de la cour en même temps : elle s'en ressentit bien vite et en fut presque transformée. Les classes moyennes suivirent la même pente : bientôt peuple, bourgeois et grands seigneurs se pressèrent à l'envi autour de Xavier et de Rodriguez ; en eux on salua des « Apôtres », et ce nom glorieux, conquis alors par leur zèle, est resté en Portugal le nom de tous leurs successeurs.

François fut effrayé d'un pareil succès. Vrai fils de la Compagnie de JÉSUS, la persécution l'eût trouvé plus ferme, car « elle est, disait-il souvent, la marque indéniable des serviteurs de Jésus-Christ». D'autre part, le Roi se demandait si, au lieu d'envoyer des hommes aussi puissants en œuvres dans les Indes, il n'était pas plus expédient pour le bien de son royaume de les retenir en Portugal. Toujours en garde contre un excessif enthousiasme, Ignace trancha la question avec son bon sens admirable : il donna l'ordre à Rodriguez de demeurer à Lisbonne et il prescrivit à Xavier de partir pour Goa.

Le 7 avril 1541, la flotte mit à la voile sous la

Trois gr*rsds Conquérants.

conduite du vice-roi des Indes, Don Alphonse de Souza. Avant de s'embarquer, François, alors âgé de 35 ans à peine, avait reçu des mains mêmes du Roi les bulles pontificales qui le nommaient Nonce apostolique dans l'Extrême Orient. Cette haute dignité ne lui fit rien changer à son existence : comme il avait mendié son pain en Italie et dans les rues de Lisbonne, il le mendia pendant toute la traversée sur le vaisseau-amiral. Il enseignait le catéchisme aux passagers les moins instruits ; les jours de fête, quand le temps était beau, monté sur quelques rouleaux de cordages jetés au pied du grand mât, il prêchait à tous la nécessité de la pénitence à cause de l'instabilité de la vie : grave avertissement en face de cette immense nappe azurée, tranquille mais changeante, si souvent devenue un linceul pour tant de naufragés !

Quand le scorbut éclata, bien que gravement atteint lui-même, — car il resta trois jours dans le délire, — François se dévoua sans réserve auprès de ceux qui furent frappés. En mer d'abord, à Mozambique ensuite où l'on fut contraint d'hiverner, il se fit pendant dix mois le serviteur de tous. Rien ne pouvait le rebuter ; nuit et jour, il était au service de ceux qui l'appelaient. Lorsque Alphonse de Souza reprit la mer, il serait volontiers resté enfermé dans les hôpitaux improvisés de l'île ; maïs le Vice- Roi ne le voulut pas per-

2o SAINT FRANÇOIS XAVIER.

mettre : François se remit donc en route et, après avoir encore exercé son zèle à Mélinde et à Socotora où l'on toucha successivement, il arriva enfin à Goa, le 6 mai 1542 (*);

Cette ville, capitale de l'empire portugais aux Indes, était à l'apogée de sa splendeur. Mais la corruption la plus impudente l'avait depuis longtemps envahie ; le débordement des mœurs, la vénalité de la justice, l'exaction et le vol dans le recouvrement des impôts la déshonoraient. Le mal était si profond qu'il paraissait sans remède. En vain l'évêque de Goa, Jean d'Albuquerque, en pieux fils de St François, essayait- il de l'enrayer : on se moquait de ses objurgations comme de ses menaces et les Vice-Rois eux-mêmes n'étaient guère plus écoutés. C'est alors que Xavier arriva aux Indes : sa sainteté allait faire

ce que l'Evêque et les Vice- Rois n'avaient pas pu mener à bonne fin.

Comme à l'ordinaire, l'humble Nonce aposto-

I. Le 7 juillet 1497, Pierre de Couillan, religieux de la Trinité, au moment d'expirer sous les flèches dont les Indiens idolâtres l'accablaient, fit la prédiction suivante : « Dans peu d'années il naîtra en l'Église de Dieu une nouvelle religion de clercs, qui portera le nom de Jésus ; et un de ses premiers Pères, conduit par le Saint-Esprit, pénétrera jusqu'aux contrées les plus éloignées des Indes Orientales, dont la plus grande partie embrassera la foi orthodoxe par le ministère de ce prédicateur évangélique.;» — V. P. Bouhours, Vie de saint François Xavier, livre II.

lique prit logement à l'hôpital. De ce poste t ^uservation, il étudia tout d'abord la position : elle lui parut trop forte pour être immédiatement attaquée ; quelques travaux d'approches étaient nécessaires. François commença donc à consacrer tout son temps aux malades, particulièrement aux lépreux ; il visita les prisons ; une clochette à la main, il parcourut les places publiques, réunissant les enfants pour leur faire le catéchisme ; puis, lorsque par ces ministères il eut bien prouvé qu'il ne venait pas aux Indes pour y faire un vain étalage de puissance, mais pour y conquérir des âmes et pour les aider à se sauver, il se jeta résolument dans la mêlée et marcha droit à l'ennemi.

L'effet de ses premières prédications fut immense. Sa forte éloquence, secondée par son inaltérable aménité, lui gagna rapidement tous les cœurs. Surpris dans leur vie licencieuse, honteux de leurs désordres, les pécheurs les plus scandaleux venaient se jeter à ses genoux. — On vit alors le mouvement se communiquer de proche en proche ; le bien se propagea de tous côtés, — car comme le mal il est contagieux à certaines heures, — et bientôt la ville entière sembla presque complètement changée, tant les conversions y avaient été nombreuses et les retours à une vie chrétienne publiquement avoués.

Cinq mois avaient suffi au missionnaire pour accomplir ce merveilleux travail. Il y mettait la dernière main, quand Michel Vaz, vicaire-général

des Indes, lui parla de la côte de la Pêcherie et des Paravers qui l'habitaient : il n'en fallait pas autant pour enflammer son cœur d'apôtre, et sans retard François prit ses mesures afin de passer au pays où son zèle l'attirait.

Du cap Comorin qui forme la pointe extrême dans le Sud du grand triangle indien, la côte de la Pêcherie s'étend au Nord sur la partie orientale de la vaste presqu'île, en face du golfe de Sennar. Là vivait, assez clairsemée, une population nombreuse pourtant, les Paravers. Plongeurs habiles autant qu'intrépides, ils péchaient l'huître perlière; leur vie était dure et pénible, mais leurs mœurs avaient gardé de la simplicité. Ces braves gens devaient être dans la foi les premiers-nés de François Xavier.

L'apôtre arriva parmi eux vers le mois de novembre 1542. Parti de Goa en octobre avec deux jeunes clers indigènes qui parlaient le malabar, il était descendu jusqu'à Comorin dans une galiote portugaise ; après avoir converti, grâce à la guérison miraculeuse d'une femme, un village idolâtre, il s'était mis à remonter la côte, tantôt en plein soleil, tantôt sous la voûte endoyante des grands cocotiers, mais toujours en suivant le rivage et par conséquent à travers des sables brûlants. C'est ainsi qu'il atteignit Tuticorïn.

Aussitôt il se mit à l'œuvre. Il nous a raconté

lui-même dans une de ses lettres comment il procédait en pareil cas.

« Nous traduisîmes d'abord avec beaucoup de peine un catéchisme en malabar. Lorsque je l'eus appris, je me mis à parcourir toutes les bourgades de la côte, une sonnette à la main, assemblant ainsi autour de moi les hommes et les petits enfants. Deux fois par jour, je leur expliquais le catéchisme. Au bout d'un mois, les enfants le savaient par cœur parfaitement. Je leur recommandais ensuite de répéter ce qu'ils avaient appris à leurs pères, à leurs domestiques et même à leurs voisins.

» Le dimanche, je réunissais à l'église les hommes et les femmes, ainsi que les enfants.... Alors, je commençais au nom de la Sainte Trinité à réciter à haute et intelligible voîx, en langue malabare, l'Oraison dominicale, la Salutation angélique, le Symbole des Apôtres ; tous les répétaient après moi... Je redisais encore seul le Symbole et j'insistais sur chaque article ; puis je demandais à chacun des auditeurs s'il croyait sans hésiter ce que sa bouche venait de prononcer et chacun, se croisant les mains sur la poitrine, répondait affirmativement...

» Pour inculquer le Décalogue, voici ce que je fais : nous chantons le premier commandement : Un seul Dieu tu adoreras, et nous faisons ensuite cette prière : JÉSUS-CHRIST, fils du Dieu vivant,

faites que nous vous aimions par-dessus tout. Nous ajoutons aussitôt l'Oraison dominicale, puis nous chantons tous ensemble un couplet de cantique ainsi conçu : Sainte Marie, Mère de JÉSUS- CllRlST, obtenez-nous de votre Fils d'observer soigneusement le premier commandement. Ce couplet est suivi de Y Ave Maria. Nous agissons de même pour les autres commandements...

» En ce qui est du baptême, je fais réciter la confession générale à tous les catéchumènes qui vont le recevoir... J'ai coutume de leur rappeler brièvement ensuite, en langue malaise, les principaux points de la doctrine chrétienne nécessaires au salut. C'est après les avoir ainsi préparés que je leur confère le Sacrement. Je termine par le Salve Regina pour obtenir le secours et la protection de la Sainte Vierge sur nous (i). »

Comme on le voit l'apôtre ne s'épargnait guère; mais Dieu ne lui ménageait pas davantage son aide toute-puissante, ni par conséquent le succès. Beaucoup de malades étaient guéris au moment même où on les baptisait ; aussi les conversions étaient-elles innombrables. « Je ne puis pas vous faire mieux comprendre, écrivait Xavier, la foule de ceux que j'ai régénérés, qu'en vous disant que souvent les bras m'en sont tombés de fatigue, car j'ai bien des fois conféré le baptême à des bour-

i. Lettres de saint François Xavier. Lyon, Périsse, 1828, t. I, Lettre xiv.

ades entières dans un seul jour. A force de répéter î Symbole et les prières, j'avais la voix éteinte, t la défaillance me gagnait ('). »

Détail touchant: les enfants furent les auxiliaires ;s plus actifs de notre Saint à la Pêcherie. Armés ui du crucifix de François, qui de son reliquaire, ui de son chapelet, ils se répandaient de toutes arts. Missionnaires improvisés, ils défiaient hariment les païens à la dispute, brisaient les idoles t les foulaient aux pieds. Ils enseignaient dans ïs maisons, dans les rues, dans les faubourgs. )'autres fois, ils précédaient Xavier dans un illage et ils en préparaient les habitants à sa enue. Ils n'hésitaient même pas à recourir au liracle, si entière était leur confiance et si grande datait leur foi ! « Lorsqu'ils arrivaient auprès es malades, rapporte le Saint lui-même, ils Dnvoquaient [tous les voisins. Après leur avoir lit réciter le Credo, ils cherchaient à exciter dans ;s infirmes la confiance et l'espérance en Dieu. uis ils récitaient les oraisons de l'Eglise.... Et )lEU, fléchi par ces 'prières, a souvent rendu la anté aux malades en les guérissant de leurs îfirmités spirituelles (2). »

Au bout d'un an, notre Saint crut le moment

î. Letlres de saint François Xavier, t. I, Lettre xiv. 2. Lettres de suint François Xavier, Lettre xiv.

venu d'aller chercher du renfort à Goa. Il laissa aux mains de ses deux compagnons les chrétientés naissantes et, vers les derniers jours de décembre, il descendit jusqu'à Comorin dans une de ces frêles barques dont les Paravers se servaient.

La fin de janvier 1644 ^e v*t arriver à Goa ; il ne resta dans cette ville que le temps nécessaire pour réorganiser le séminaire des enfants convertis qui devait, quatre ans après, passer dans les mains de la Compagnie sous le nom bien connu de séminaire de Sainte-Foi. Puis il se rembarqua pour la Pêcherie, emmenant avec lui le P. Mansiila, deux prêtres indigènes et un prêtre basque récemment arrivé d'Europe, Jean d'Ortiaga. Il les échelonna le long de la côte, en leur partageant la mission nouvelle ; pour lui, toujours épris de travaux plus rudes, il s'enfonça résolument dans l'intérieur des terres. Il y eut beaucoup à souffrir; mais déjà il commençait à y moissonner, quand il fut subitement rappelé vers la côte. Surpris par une brusque invasion des Badages, leurs belliqueux voisins, les Paravers avaient quitté, tout éperdus, la terre ferme et s'étaient réfugiés sur des îlots de sable où ils mouraient de faim. — A cette nouvelle, Xavier, qui avait pour ses néophytes des entrailles de mère, accourut aussitôt; il ranima le courage des pauvres pêcheurs de perles, obtint pour eux des secours des Portugais, les ramena dans leurs villages à moitié détruits et ne les quitta qu'après les avoir vus complètement rassurés.

Au lieu de gagner l'intérieur, il suivit cette fois e rivage jusqu'à Comorin ; de là il remonta la :ôte occidentale de la presqu'île faisant face à la ner d'Oman. Les peuples qui habitent entre cette ner et les montagnes du Travancore furent les )remiers qu'il évangélisa dans cette contrée : il e fit avec un tel succès qu'il bâtit quarante-cinq églises en peu de temps, et que, d'après son propre émoignage, il baptisa de sa main jusqu'à dix nille personnes dans un seul mois. C'est alors que Dieu lui accorda le don des langues. Ceux qui Lccouraient pour l'entendre parlaient parfois des lialectes différents ; ils étaient trop nombreux lussî pour qu'on les pût réunir dans un édifice, :i grand qu'il fût. François les menait dans la :ampagne: là, en face de ces merveilleux paysages lu sud de l'Inde, sous le dôme verdoyant des )almiers, ou, d'autres fois, à l'abri d'une humble roile de pêcheurs, le front rayonnant, l'âme imbrasée, il offrait la Divine -Victime, puis il îxpliquait les mystères de la religion. A quelque angue qu'ils appartinssent, tous ses auditeurs le :omprenaient.

Le zèle de l'apôtre s'exerçait donc avec le plus *rand fruit. Soudain l'effroi se répandit dans toute a contrée : les pillards qui avaient ravagé la Pêcherie approchaient. Mieux aguerries, plus labilement conduites, leurs nombreuses bandes «'avançaient pour conquérir le Travancore. L'issue

de l'invasion ne semblait malheureusement pas douteuse ; mais, le jour de la bataille, Xavier, qui venait de passer de longues heures en prières, se relève ; suivi de quelques indigènes baptisés, il se précipite, un crucifix à la main, au-devant de l'ennemi : « Au nom du Dieu vivant, s'écrie-t-il, je vous défends d'avancer. » — A ce spectacle les premiers rangs des Badages se troublent. Comme si quelque vision effrayante leur eût apparu, ils sont pris de' terreur et se débandent ; le désordre se communiquant au reste de l'armée tourne bientôt en panique, et les envahisseurs disparaissent pour jamais.

Ce fait merveilleux donna à François une autorité sans égale dans le Travancore. Le roi fit proclamer à son de trompe que la pratique de la vie chrétienne était désormais libre en son royaume. Mais, retenu lui-même dans l'erreur par de tristes et honteux liens, il ne se convertit pas à la vraie religion.

Pendant que François travaillait ainsi dans le sud du Malabar, les habitants de l'île Manaar lui expédièrent quelques envoyés pour le prier de venir les instruire dans la vérité. Cette île est située sur le flanc occidental de Ceylan ; Xavier n'y pouvait point passer, mais il envoya un des prêtres laissés à la Pêcherie. Les Manarois

l'accueillirent avec joie ; ils se convertirent, et, la persécution s'étant déchaînée sur eux fort peu de temps après, plus de six cents de ces nouveaux chrétiens payèrent du sacrifice de la vie leur fidélité à leur nouvelle foi.

C'était un tyran, ^usurpateur du trône de Jafanatapan, qui avait ordonné cette moisson sanglante. Afin que la diffusion du catholicisme n'en fût pas arrêtée, Xavier pensa qu'une telle cruauté ne devait pas rester impunie. Depuis quelque temps, il méditait d'aller trouver le Vice-Roi des Indes pour lui demander de porter remède à de trop nombreux abus. Le massacre de Manaar lui imposait une obligation plus pressante encore d'entreprendre ce voyage. Laissant donc le Travancore sous la direction du P. Mansilla, qu'il venait d'y mander, il partit à pied pour Cochin, où il entra le 16 décembre 1544, après avoir donné le baptême tout le long du littoral (x).

C'est de Cochin probablement qu'il écrivit cette lettre fameuse adressée à l'Université de Paris et par laquelle il conjurait les docteurs de venir prêcher l'Evangile aux peuples idolâtres, au lieu de se livrer à de vaines et stériles subtilités. Avec la sainte liberté des apôtres, il écrivit aussi à Jean III de Portugal pour lui dénoncer certains abus et pour en solliciter la répression :

Page 1