Lettres de saint François Xavier. Lettre xlii
« Sire, disait-il au Roi, Votre Majesté doit bien se persuader de cette grande vérité que la Providence l'a choisie entre tous les princes chrétiens de la terre, bien moins pour faire la conquête des Indes que pour éprouver sa fidélité et sa reconnaissance dans l'accomplissement des desseins divins. Elle doit être convaincue que si Dieu a fait choix de sa personne, ce n'est pas tant pour enrichir ses coffres des productions précieuses et des trésors de l'Orient que pour donner à ses vertus héroïques, à son zèle ardent, à l'intelligence de ses ministres, l'occasion de réduire ces contrées infidèles sous l'empire de la croix du Créateur et Rédempteur de l'univers...
> Que V. M. se rende donc un compte exact des produits et richesses que Dieu lui prodigue et qu'elle retire de ces contrées ; qu'elle en déduise ce qu'elle dépense ici pour le cuite et le service divin. Alors, après avoir prudemment réduit toute chose à une juste valeur, que V. M. fasse un partage légitime entre elle et Dieu... (*) »
Michel Vaz se chargea de porter cette lettre à Lisbonne et de la remettre au Roi. Tandis que ce prêtre vénérable entreprenait ce ^voyage qui devait obtenir un plein succès, Xavier s'embarqua et, longeant toute la côte de l'Inde, il monta jusqu'à Cambaye, près de Surate, où le Vice-Roi se trouvait en ce moment. Chemin faisant, il convertit
r. Lettre de saint François Xavier, Lettre xlii.
un gentilhomme dont les débauches n'étaient que trop notoires, en se flagellant rudement pour lui. — A cette première consolation s'en joignit une autre plus profonde : Don Alphonse de Souza, entrant pleinement dans les desseins de l'apôtre, fit expédier des ordres précis pour les gouverneurs des possessions portugaises dans le Sud, et il les remit au missionnaire qui,nanti de ces instructions, reprit immédiatement la mer pour aller à Négapatan où la flotte expéditionnaire devait se réunir. En passant en vue de l'île de Manaar, il y toucha pour vénérer cette terre qui venait de boire le sang des martyrs. La peste y sévissait ; il la fit miraculeusement cesser ; malheureusement il eut moins de pouvoir sur la mauvaise volonté des officiers de la flotte. Il ne put la vaincre et l'expédition avorta.
Empêché par les moussons de retourner au Travancore, Xavier conçut le projet d'aller porter la bonne nouvelle dans le sud de l'île de Célèbes à Manaçar où, lui affirmait-on, il trouverait des populations entièrement prêtes à la bien recevoir. Il ne voulut pas s'y décider toutefois avant d'avoir prié sur le tombeau de son prédécesseur aux Indes, le glorieux apôtre S. Thomas, et il se rendit par la voie de terre à Méliapour (x) d'où il
1. Aujourd'hui San-Thomé, à neuf kilomètres au sud de Madias.
s'embarqua au commencement de septembre 1545 pour Malacca.
Le 25 du même mois, il était en vue de cette ville, après avoir traversé sur un méchant navire tout le golfe du Bengale et longé la côte nord de Sumatra. Un marchand converti, Jean Deyro, l'accompagnait en qualité de catéchiste. La dissolution des mœurs était grande à Malacca ; Xavier employa pour la combattre les mêmes moyens qu'à Goa ; ils ne lui réussirent pas moins ; mais les habitants ne persévérèrent pas longtemps dans leur vie nouvelle, en sorte que l'apôtre put leur prédire à l'avance les châtiments qui les attendaient : une guerre, suivie d'une effroyable peste, qui, en effet, jeta plus tard la désolation dans leurs murs.
Pendant trois mois Xavier attendit en vain l'occasion de passer à Manaçar. — Comme un prêtre y avait été envoyé l'année précédente, il renonça momentanément à y aller lui-même, et il prit le parti de se diriger du côté des Moluques, pour lesquelles il fit voile de fait, le premier janvier 1546, en compagnie de Deyro.
Amboine et son groupe, Baranura, Rosalao et Ulate, furent les premières îles où il prêcha. Muni du catéchisme qu'il avait composé à la Pêcherie et qu'il venait de faire traduire en malais,
le Saint appareilla de là pour Ternate, la principale des petites Moluques, puis pour l'île du More (nord de Célèbes) d'où, rebroussant chemin par Ternate et Amboine encore, il revint, après un an et demi, à Malacca (juillet 1547). Partout, sauf à Rosalao, son zèle ardent avait enfanté des merveilles et fait surgir de florissantes chrétientés. A Amboine, revivifiée dans la vraie foi, Xavier s'était prodigué sans compter auprès des matelots d'une escadre espagnole décimés par le typhus. Dans Ulate convertie, il avait fait cesser une sécheresse qui allait livrer la ville à ceux qui l'assiégeaient. A Ternate, toute l'île avait été transformée. A Célèbes enfin, des villes entières, Tolo et Montmaya, par exemple, avaient embrassé la vérité.
L'infatigable apôtre ne s'arrêta que quelques jours à Malacca : il y rencontra les PP. Beira, Nugnez et Ribera, qu'il avait appelés aux Moluques, et qui se rendaient au poste qu'il leur avait assigné. Bien qu'il eût reçu un ordre semblable, le P. Mansilla avait cru préférable de continuer l'œuvre, très féconde du reste, à laquelle il travaillait. Inflexible sur l'obéissance, Xavier le renvoya sans pitié de la Compagnie, quand il rentra à Goa.
C'est pendant ce séjour à Malacca que, dans un ravissement qui le saisit au milieu d'un sermon, il annonça, au moment même où elle était rem-
portée à une grande distance, la merveilleuse victoire de sept pauvres fustes portugaises contre l'imposante flotte du sultan d'Achem : est-il besoin d'ajouter qu'avant leur sortie du port ces fustes délabrées avaient été bénies par lui et que c'était sur son conseil exprès qu'elles avaient cinglé droit à l'ennemi ?
C'est à Malacca aussi que Xavier vit pour la première fois Anger, ce Japonais si connu après son baptême sous le nom de Paul de Sainte-Foi, et dont la rencontre allait déterminer le voyage du Saint au Japon. François l'envoya à Goa, en même temps que quelques jeunes gens qu'il ramenait des Moluques pour les faire mieux instruire dans la religion, et, après avoir essuyé une violente tempête à la hauteur de Ceylan, il mouilla devant Cochin (21 janvier 1548), d'où il passa une fois encore à la Pêcherie avant de rentrer à Goa.
Chez les Paravers il trouva les PP. Henriquez et Ant. Criminal. Il confia la charge de supérieur de la maison à ce dernier, qui devait, quinze mois après, avoir la gloire d'empourprer le premier de son sang le chaste manteau de la Compagnie de JÉSUS, sa mère. Puis, lui laissant des instructions admirables de sagesse et de bon sens pratique, il franchit le détroit, convertit à Ceylan le roi de Candée et toucha terre à Goa (20 mars 1548), d'où il remit immédiatement à la voile pour aller trouver à Bazain, dans le golfe de Cambaye, le nouveau Vice-Roi des Indes, Jean de Castro.
Il rentra bientôt dans la capitale, où Castro ne vint le rejoindre que pour mourir entre ses bras. Pendant près de cinq mois il s'y livra à toutes les œuvres de la charité. L'amour de Dieu semble croître de plus en plus dans son âme, si bien qu'incapable d'en supporter les ardeurs, il était obligé, en quelque sorte, de demander grâce € C'est assez, Seigneur, c'est assez ! » l'entendaiton dire parfois en eutr'ouvrant sa misérable soutane, comme pour donner de l'air à sa poitrine embrasée... Sous l'impulsion de cette charité si vive, il organisait tout pour aller prêcher JÉSUS- Christ au Japon. Avant d'entreprendre cette traversée lointaine, il désira cependant revoir ses Paravers bien-aimés : il s'embarqua donc pour la Pêcherie (9 sept. 1548), qu'il ne quitta que pour aller conférer à Bazain avec le vice-gouverneur intérimaire, Garcia de Sa. Puis il envoya Gaspard Barzée à Ormuz, nomma le P. Antoine Gomez recteur du Collège, confia au P. de Camerin le soin de la mission, et, tout étant bien réglé, il prit enfin la mer (avril 1549) pour aller au Japon par Cochin et Malacca. Il emmenait, avec Paul de Sainte-Foi et ses deux serviteurs, le P. Cosme de Torrez et le P. Fernandez.
* # Lorsque, le 13 août 1549, le Saint jeta l'ancre
dans la rade de Kagosima, au sud de Kiou-Siou, l'enfer dut trembler sans doute, en voyant le redoutable athlète qui descendait dans la lice pour se mesurer avec lui. Xavier commença par faire traduire en japonais le petit catéchisme des Paravers ; il l'apprit ensuite par cœur, répétant sa leçon quotidienne, bégayant ces mots inconnus, étudiant la grammaire comme un enfant l'eût fait. € Nous sommes redevenus des enfants, écrivait-il en effet alors ; puissions-nous avoir aussi leur innocence et leur simplicité ! »
La famille de P. de Sainte-Foi offrit à Xavier les prémices de son apostolat au Japon. Il y conféra plusieurs baptêmes ; puis, suffisamment maître de la langue pour paraître en public, il fut présenté au roi de Saxuma dont Kagosima dépendait. Non seulement ce prince l'accueillit avec bienveillance, mais il lui accorda même toute liberté pour prêcher la religion dans ses Etats.
Cette autorisation, la guérison subite d'un enfant et d'un lépreux, la résurrection plus merveilleuse encore d'une jeune fille, grandirent tellement le Saint dans l'esprit du peuple qu'on accourut en foule pour l'entendre. Sous sa brûlante parole,ces malheureux païens semblaient s'éveiller d'une longue léthargie ; ils secouaient leur torpeur mortelle et partout, comme une traînée de poudre, l'amour de Dieu s'enflammait dans leurs cœurs.
Le succès était trop grand pour que l'enfer ne s'en émût pas et ne mît pas tout en jeu afin de l'arrêter : il n'y manqua pas, et par malheur il y réussit entièrement.
Les brahmes avaient été dans l'Inde les plus redoutables adversaires de Xavier. Aveuglés par leurs intérêts, la plupart ne se laissaient point convaincre ; d'autres reconnaissaient bien la vérité, mais dès qu'on leur parlait d'embrasser le christianisme, ils répondaient : « Que dirait-on autour de nous ? Et puis comment nourririons-nous nos • familles ? » Sur quoi, ils continuaient à croupir dans l'erreur.
Au Japon, les bonzes s'aperçurent bien vite que la nouvelle religion compromettait leurs intérêts. Ils se liguèrent contre elle, attaquèrent ses dogmes, décrièrent ses apôtres sans se lasser jamais. A Saxuma, ils surent si bien circonvenir le roi que ce prince, revenant sur son précédent édit, décréta la peine de mort contre quiconque changerait de religion. La mesure porta ses tristes fruits. Après avoir raffermi les premiers néophytes, qui tous persévérèrent généreusement, Xavier, voyant qu'il n'était plus nécessaire pour cultiver ce champ, le confia à P. de Sainte-Foi, et il partit à pied avec ses compagnons pour Firando (sept. 1550).
En s'y rendant, il fit des conversions assez
nombreuses, notamment dans une place forte commandée par un prince que les premiers historiens nomment Ekandono. Désireux de se concilier la faveur des Portugais, le roi de Firando reçut l'apôtre avec honneur. A cet accueil, celuici comprit que la nouvelle mission serait facile à établir ; il en remit donc tout le soin au P. Cosme de Torrez et, poussant plus avant, il résolut d'aller prêcher l'Évangile au cœur même du pays, à Méako, résidence officielle du Mikado.
Ce voyage fut aussi pénible qu'infructueux. Xavier demeura deux mois en route, au gros de l'hiver, obligé de traverser par un froid intense des pays sauvages où il s'égarait très souvent. Ses jambes étaient en sang, la fièvre le dévorait ; mais il n'en continuait pas moins, semeur infatigable, à jeter la bonne semence à pleines mains dans tous les villages où il passait : il ne recueillit guère en retour que des outrages ; deux fois même on faillit le lapider, mais la Providence le sauva. — A Amanguchi, il prêcha tout un mois sans succès. A Méako (février 155 1), c'est à peine si on voulut l'entendre. Il rentra donc à Firando, où une foule de conversions amenées par ses brilantes discussions avec les bonzes ne tardèrent pas à le consoler de la stérilité de cette pénible excursion. Amanguchi finit par s'ébranler à son tour et compta bientôt 3.000 chrétiens dans son sein. Xavier comprit alors, aux moissons qu'il voyait blanchir dans la plaine, que l'heure était
arrivée d'aller recruter aux Indes quelques nouveaux ouvriers. Il laissa en conséquence le P. de Torrez et le P. Fernandez à Amanguchi, — où la persécution allait brusquement les surprendre, — et il se dirigea vers la côte pour regagner Goa. (15 sept. 1551.)
La route qu'il devait suivre traversait un des nombreux petits royaumes du Japon, celui de Bungo. Escorté des gens de son ami Edouard de Gama, venu lui aussi à sa rencontre, Xavier parut en grande pompe à la cour du prince qui gouvernait cet État. Il y soutint dans la suite plusieurs disputes célèbres avec un bonze d'une subtilité vraiment remarquable, nommé Fucarandono : l'avantage lui resta, ce qui le rehaussa singulièrement dans l'estime générale et entraîna des conversions si nombreuses qu'il passait parfois des journées entières à baptiser. C'étaient les dernières âmes que François glanait sur cette terre où il avait déraciné l'idolâtrie, et quelques jours après, — 20 novembre 1 55 1, — il quittait le Japon après y avoir séjourné vingt-huit mois.
Le retour à Goa fut des plus périlleux : surpris par les typhons, le navire demeura cinq jours en perdition ; il faisait eau de divers côtés et coulait même déjà, quand les prières du Saint le relevant le tirèrent complètement de danger. Mais une
chaloupe, montée par quinze hommes, avait disparu pendant la tourmente : pas de doute qu'elle n'eût été submergée... François annonça néanmoins qu'elle accosterait de nouveau le bord, et, en effet, trois jours après on la vit ramer vers le navire, où les naufragés furent reçus avec des cris de joie. — Chose étonnante, ils déclarèrent qu'ils n'avaient jamais eu un seul instant de crainte, parce que, à la barre, ils avaient vu Xavier pour les conduire, et Xavier pourtant n'avait point quitté le vaisseau.
Après avoir fait escale à Sancian, à Cochin et à Malacca, on mouilla devant Goa, au mois de février 1552.
François ramenait au séminaire quelques jeunes Japonais. Il trouva la mission dans un état fort prospère : d'Ormuz aux Moluques et à Célèbes, l'œuvre de Dieu se poursuivait au prix de grandes fatigues sans doute, mais avec le plus consolant succès : l'Évêque de Goa avait tenu à en écrire de sa propre main au P. Ignace et il l'avait fait dans les termes les plus éîogieux.
Malheureusement à Goa même, le P. Gomez, Recteur du collège, avait par ses imprudences, par son injustice et par ses orgueilleux emportements donné un scandale profond.
Le Saint crut devoir faire un exemple et, sans égard pour les fonctions importantes que Gomez venait d'occuper, il le chassa de la Compagnie.
Le P. Gaspard Barzée, rappelé d'Ormuz, prit la place de ce supérieur infidèle, avec la double charge de Recteur du collège et de Vice-Provincial des Indes, — car les Indes formaient depuis peu une province distincte de celle du Portugal. François distribua ensuite plusieurs des Pères du collège dans les diverses parties de la mission ; il envoya André Fernandez en Europe pour exposer l'état des choses à Ignace, à Jean III et au Pape ; puis, un mois à peine après son retour à Goa (jeudi-saint, 14 avril 1552), il se rembarqua de nouveau.
C'était vers la Chine qu'il cinglait. Il naviguait avec son ami Jacques Pereyra qu'il avait fait nommer ambassadeur dans le Céleste-Empire par le Vice-Roi, don Alphonse de Norogna.
Une fois de plus il vogua donc sur ces mers dangereuses que si souvent il avait sillonnées déjà. On eût dit d'abord que les vagues reconnaissaient le Saint et se courbaient docilement à son approche, tant la traversée fut belle jusqu'à Sumatra. A cette hauteur une violente tempête se déchaîna ; mais François déclara qu'on n'en avait rien à craindre et le soir même, au soleil couchant, on jetait l'ancre dans le port.
La ville était dans une désolation complète
une peste terrible la ravageait. Devant ce deuil, comme s'il eût oublié la Chine, Xavier ne s'occupa plus que des pestiférés. Il allait par les rues les ramasser avec ses frères, il en remplit même le collège des Jésuites et, lorsqu'il n'y trouva plus de place, il fit élever sur le rivage de grandes baraques pour qu'on pût au moins les y abriter. Que de fois ces malheureux ne trouvèrent-ils pas la santé entre ses bras ! Il ressuscita même un jeune homme qui par reconnaissance se consacra à Dieu dans la Compagnie de Jésus.
Enfin le fléau cessa. Le Saint voulut alors continuer sa route vers la Chine ; mais, par une cupidité jalouse, le gouverneur, don Alvare d'Atayde, s'y opposa. Il jeta l'embargo sur le navire dont il se fit remettre le gouvernail. Pendant plusieurs semaines, Xavier épuisa toutes les démarches pour triompher de cette mauvaise volonté. Peine inutile : don Alvare demeura inflexible absolument.
L'indulgente bonté de Xavier n'était pas de la faiblesse, nous l'avons vu déjà. Depuis qu'il travaillait aux Indes, nul n'avait soupçonné sa qualité de Nonce apostolique, car il n'avait montré à personne les bulles papales, sauf à l'Évêque de Goa. Mais dans cette extrémité, comme la gloire de Dieu était engagée et que c'était contre sa diffusion même que le gouverneur s'élevait, il fit
usage de ses pouvoirs : par son ordre et en son nom, le vicaire-général de Malacca excommunia donc Alvare d'Atayde et tous ceux qui le secondaient.
L'infortuné gouverneur ne se soumît pas. Comprenant que l'ambassade était définitivement arrêtée, François résolut de partir pour Sancian, île ouverte au commerce, et de passer de là en Chine, dès qu'il le pourrait. Mais l'entreprise était fort dangereuse ; c'était aux chaînes, à la mort même peut-être qu'on allait se vouer. Aussi François voulut-il être le seul à s'y exposer. Il envoya au Japon les religieux qui l'accompagnaient, à l'exception d'un seul, Chinois de naissance, le F. Antoine de Sainte-Foi, et il fit voile pour Sancian.
Au cours de cette traversée, qui dura plus de trois semaines, Xavier changea l'eau de mer en eau douce, dont on manquait à bord. Quelque temps après, un enfant tomba dans les flots et s'y noya. Son père était mahométan. Sur la promesse que fit cet homme, de recevoir le baptême avec sa famille si son fils lui était rendu, le Saint se mit en prière : au bout de trois jours, un matin, aux premières clartés de l'aurore, l'enfant reparut tout souriant sur le tillac... Ces merveilles se continuèrent à Sancian, quand on y eut atterri : Xavier purgea l'île des tigres qui l'infestaient, il y fit plusieurs prophéties et il y ressuscita un mort.
Cependant la Chine, dont le Saint apercevait les côtes à l'horizon, demeurait fermée devant lui. Les Portugais refusaient obstinément de l'y transporter. Peu à peu, le trafic terminé, leurs navires s'éloignèrent, et bientôt il n'en resta plus qu'un à Sancian. L'apôtre était décidé à partir avec ce vaisseau pour rejoindre près de Malacca une ambassade Siamoise qui devait se rendre en Chine un peu plus tard, quand Dieu l'appela à la récompense des élus.
François avait quarante-six ans à peine, et il n'était aux Indes que depuis dix ans et demi.
Quand on déploie une carte et qu'on embrasse du regard les pays que notre Saint a évangélisés, en face de ce travail immense l'imagination reste confondue. Comment en si peu de temps un seul homme a-t-il pu mener une telle œuvre à bonne fin?
C'est qu'à cette œuvre cet homme avait été prédestiné par Dieu et qu'ouvrier fidèle, il se dévoua à la tâche avec une héroïque magnanimité. I) ne faut pas chercher d'autre réponse celle-là seule explique tout.
Au point de vue naturel, Xavier avait reçu des mains divines les qualités superbes qui font le
conquérant et l'apôtre, c'est-à-dire ceux qui subjuguent l'homme autour d'eux.
Du conquérant il avait la vigueur robuste, le coup d'œil sûr, l'intelligence vive, la volonté de fer ; de l'apôtre il possédait l'âme ardente, le langage de feu, la compassion profonde et l'irrésistible aménité.
Dieu couronna ces qualités si belles de ses dons surnaturels les plus précieux : la connaissance des secrets de l'âme, l'esprit prophétique, le don des langues, la vue de ce qui se passait au loin. Quant au miracle, on put croire que le Ciel l'avait en permancence attaché au service de François Xavier ; car, sans parler des innombrables malades qui durent la santé à notre Saint x, il semblait régner en maître sur les éléments ainsi que sur les plus mortels fléaux ; maintes fois il apaisa la tempête ; à son ordre, les filets de pauvres pêcheurs japonais se remplirent comme jadis ceux de Pierre à Génésareth, la sécheresse disparut à Ulate, et la peste finit à Malacca et Manaar.
A ces miracles la présence du Saint n'était pas
1. Pour ne citer qu'une ville, nous lisons dans le P. Bouhours : « Jamais le saint ne fit tant de miracles qu'à Malacca. Les dépositions juridiques de ce temps-là portent que tous les malades qu'il touchait guérissaient et que ses mains semblaient avoir une vertu salutaire contre toutes sortes de maux. » Vie de saint François Xavier, Liv. IIIe.
toujours indispensable : il suffisait souvent qu'on eût en mains un objet dont il se fût servi. La discipline sanglante, le livre de prières qu'il laissa dans la forteresse d'Ekandono firent ainsi bien des merveilles ; à la Pêcherie son chapelet, son reliquaire n'en opérèrent pas moins. Mais nul objet n'eut à ce propos plus de puissance que son pauvre et bien-aimé crucifix. On sait comment pendant un orage, l'ayant laissé tomber dans les flots, François se le vit, quelques jours après, miraculeusement rapporter par un crabe sur le rivage de Baranura, où il se promenait avec un de ses amis.
La mort elle-même lui fut soumise, et peu de saints parlèrent à cette souveraine avec une si impérieuse autorité. Pour ne pas revenir sur ce qui a été dit déjà au cours de ce récit, François ressuscita une jeune fille à Malacca et une autre à Kagoxima ; à Travancore, il rappela à la vie deux femmes et un jeune adolescent ; — près de Ceylan, un petit mahométan ; à la Pêcherie Antoine Miranda, son catéchiste, un enfant et deux jeunes gens furent par lui arrachés au tombeau.
— Un jour, à Coulan, près du cap Comorin, il prêchait à la foule et ne parvenait pas à l'émouvoir. Tout à coup, le visage enflammé, il s'arrête : « Puisque vous n'en croyez pas ma parole, dit-il, quel témoignage voulez-vous ? » Et avant qu'on
lui réponde : « Allez, ouvrez le tombeau que vous avez scellé hier ; retirez-en le cadavre que vous y avez enfermé et apportez-le ici. » — On obéit, non sans quelque répugnance, car sous ce climat brûlant le cadavre était déjà à moitié décomposé. En le voyant, le Saint se jette à genoux ; puis, après avoir adoré Dieu profondément, il se redresse et d'une voix forte : « Au nom du Dieu vivant et pour preuve de la religion que je prêche, je te l'ordonne, lève-toi. »
Alors, au milieu de la terreur générale, celui que le linceul recouvre frissonne dans son suaire, le rejette et reparaît plein de vigueur.
Plus touchante encore fut la résurrection de François Ciavus, à Malacca. Unique espoir de sa vieille mère, ce jeune homme était mort empoisonné. Xavier se trouva sur le passage du convoi funèbre, comme le Sauveur du monde aux portes de Naïm. Les larmes de la mère le touchèrent ; les larmes de la veuve israélite n'avaient-elles pas teuché JÉSUS? Xavier s'approcha donc du cadavre et le prenant par la main : « Au nom de JÉSUS- ChrïST, lui dit-il, François, relevez-vous. » Et, à cet écho de la parole toute-puissante du Maître, la pauvre mère radieuse recouvra son fils !
* Dieu accorda donc un pouvoir surhumain à
l'ouvrier qu'il s'était choisi. Mais si grand que fût ce pouvoir, l'homme restait sous le saint. Avec l'humble simplicité des grandes âmes, Xavier écrivait aux Pères de Rome au moment de partir pour l'île du More dont les habitants, lui assuraiton, étaient de la dernière férocité :
« Qui voudra sauver son âme la perdra, et qui la perdra pour l'amour de moi^ la trouvera. » Croyez-moi, mes très chers frères, quoique cette maxime évangélique soit en général aisée à comprendre, cependant quand le temps de la pratique est venu, quand il s'agit de mourir pour Dieu, toute claire qu'elle est, elle devient fort obscure, si bien que celui-là seul en a l'intelligence à qui Dieu la donne miséricordieusement, tant la nature humaine est fragile ! tant alors on le comprend bien ! »
Dans les bas-fonds de cette faible nature, le Saint retrouvait donc toutes les répugnances instinctives, toutes les révoltes dont nous souffrons. Il devait craindre la fatigue, les persécutions et l'insuccès. Or, quelles ne furent pas ses fatigues, au cours des voyages que nous avons rapportés ! Et cependant il en accomplit bien d'autres qui ne nous sont qu'incomplètement connus ! Trois fois, il fit naufrage, et nous savons qu'à la suite de l'un d'eux il resta pendant soixante-douze heures sur une planche, ballotté dans tous les sens par les flots.
Les persécutions ne lui manquèrent pas davan-
tage. Rudement frappé par les démons à Malacca, traqué comme une bête fauve au Malabar, poursuivi par le feu au Travancore, sur le point d'être lapidé au Japon, il fut blessé en outre d'une flèche près le cap de Comorin. Quant à ses insuccès, on se rappelle ceux qu'il éprouva à Rosalao, à Amanguchi et à Méako.
Pourtant, c'est inébranlable qu'on l'aperçoit toujours. Rien ne l'émeut ni le décourage ; son âme est une âme de bronze, mais d'un bronze rendu brûlant par l'amour.
La prière était le foyer auquel il recourait pour entretenir ce feu de l'amour dans son cœur. En mer , il faisait habituellement oraison depuis minuit jusqu'à l'aube ; sur terre, il prenait volontiers son repos dans les églises, couché sur le marchepied d'un autel, afin d'être plus près de la Très Sainte Eucharistie et de l'adorer amoureusement après un court sommeil. Ses extases étaient fréquentes et souvent publiques, car c'était généralement lorsqu'il avait la Divine Hostie entre les mains, à l'élévation pu à la communion, qu'on le voyait s'élever de terre et, le front rayonnant de lumière, entrer dans d'ineffables ravissements. Qui ne se souvient de sa chanté envers les prisonniers, les malades, envers tous ceux qui souffraient ? — Son obéissance vis-à-vis de saint Ignace était l'obéissance simple et candide d'un enfant. Quant à son humilité, elle était telle qu'il ne se croyait utile à rien ; si Dieu bénissait les
œuvres qu'il entreprenait, il en rapportait tout le mérite à ceux dont les prières seules, disait-il, avaient tout fait.
Ce mépris de lui-même l'entraînait à d'effrayantes austérités. Il dormait sur la terre nue et ne s'accordait le plus souvent que trois ou quatre heures de sommeil. Ses jeûnes étaient nombreux : en se rendant à Méliapour, il resta toute une semaine sans prendre ni aliment, ni boisson. Aux Indes, il ne se nourrissait guère que de riz et de poisson salé; au Japon, il se condamna même au riz seul et à quelques racines amères pour gagner plus facilement ceux qu'il venait sauver. — Dieu soutenait son serviteur sans doute, mais le corps de l'athlète n'en était pas moins usé. L'heure de la récompense était proche d'ailleurs : l'apôtre allait bientôt être couronné.
Xavier avait eu beaucoup à souffrir de la misère à Sancian ; il y vivait dans une pauvre cabane et il y connut souvent la faim ; car soit par ordre de don Alvare, soit simplement par insouciance, les Portugais ne lui donnaient presque pas de nourriture. A la suite de ces privations, une fièvre intense l'avait saisi : il en était demeuré alité quinze jours, et il croyait s'en être délivré, lorsque, le 20 novembre 1552, une rechute se produisit tout à coup. La fièvre se compliqua d'une inflam-