‹ Trois grands conquerantsChapitre 5 sur 5 · DE NOTRE-DAME DU PUY · texte numérisé non relu

DE NOTRE-DAME DU PUY

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Régis prêchât dans l'église de Saint- Pierre-le- Monastère, qni appartenait aux Bénédictins. Les personnes les plus distinguées de la ville ne tardèrent pas à s'y mêler au peuple : elles remplirent même bientôt les nefs de ce vaste monument.

Le Provincial des Jésuites, à qui un Père avait représenté que la manière de prêcher de Régis convenait peu à la dignité de la chaire, y vint, lui aussi, à son passage au Puy. « Ah ! mon Père, dit-il tout ému à son compagnon au sortir de l'église, plût à Dieu que tous les orateurs sacrés prêchassent avec cette divine onction. Laissons prêcher le saint homme avec sa simplicité apostolique : le doigt de Dieu est ici. » — Et en rentrant au collège : « Je ne suis plus étonné, déclarat-il aux Pères, ni du grand concours des peuples aux instructions familières du Père Régis, ni des fruits merveilleux qu'elles produisent dans les âmes : pour moi, je n'en perdrais aucune si je demeurais dans cette ville. »

Quelques jours après, il voulut entendre encore le saint missionnaire. Il sortit du sermon aussi touché que la première fois, et il dit au Père de Mangeon : « Si ce Père prêchait à quatre lieues d'ici, j'irais l'entendre à pied. Cet homme est plein de Dieu et de l'amour de Jésus-Christ ; il n'y a pas son pareil. »

Malgré tous ces succès, les déshérités de la fortune gardèrent les préférences de Régis. « Les gens de qualité ne manqueront pas de confes-

seurs ; les pauvres, cette portion la plus abandonnée du troupeau de JÉSUS-Christ, doivent être mon partage. » Il ne se contenta pas de les instruire, il quêta pour eux ; et, afin de les secourir plus efficacement, il fonda une société de dames pieuses pour les visiter et pour leur porter à domicile ce dont ils pouvaient avoir besoin.

C'est en faveur des pauvres que cet humble ouvrier du bon Dieu fit aussi ses plus éclatants miracles.

Il avait un dépôt de blé où il puisait pour secourir les indigents. L'an 1637, une disette survint qui les multiplia dans des proportions telles que le trésor du charitable religieux fut rapidement épuisé. Mais la foi de Régis était de celles qui ne chancellent pa?, surtout quand il s'agit de pratiquer la charité. Il pria, et subitement le grenier se trouva comble. La générosité de Régis le vida une seconde fois ; une seconde fois aussi la main des anges le remplit. — La disette se prolongeant, le magasin à blé ne tarda pas à s'épuiser encore... Déjà plusieurs infortunés se présentaient, et il ne restait plus qu'un demi-setier de grain.

On vient en avertir Régis. « Donnez, donnez à tous, dit-il, vous en aurez encore de reste. » Sublime et touchante gageure établie entre le cœur d'un Saint et la puissance de Dieu, pour le plus grand profit des malheureux ! Dieu ne s'y laissa pas vaincre, et, de ce moment, le blé se

multiplia miraculeusement dans le grenier pendant tout le temps de la famine, à proportion de ce qu'on en distribuait.

Une jeune fille, soutien de parents vieux et infirmes, se mourait. Le Saint accourt : assister les mourants était une de ses œuvres de prédilection. « Le bien que nous faisons à l'égard des pécheurs pendant leur vie est toujours incertain, disait-il. Nous semons le bon grain, mais l'ennemi sème ensuite l'ivraie, qui étouffe la bonne semence. Le bien que nous faisons à l'égard des mourants n'est plus exposé ni à l'inconstance humaine, ni aux artifices du malin esprit ; il fixe l'état du chrétien pour toujours. » Mais, pour cette fois, le Saint ne se borna pas à donner à la mourante les secours de la religion. Touché par la douleur des parents, il fit le signe de la croix sur la malade : aussitôt la malade fut guérie. Et comme la famille le remerciait avec effusion de ce miracle : « Hélas ! dit-il tout confus, le plus grand miracle que Dieu aurait fait en cette rencontre, ce serait de s'être servi d'un sujet si vil pour en opérer un... »

Un autre jour Régis était au chevet d'une femme sur le point d'expirer. Autour de cette pauvre couche, de petits enfants pleuraient. A ce spectacle, le Saint est attendri ; sa charité l'emporte sur son humilité. Il bénit un peu d'eau, la fait boire à la malade, et la mourante se trouve subitement rendue à la santé.

Il guérit de même une jeune personne qui

l'aidait dans ses œuvres de charité. Sans parole, sans connaissance, elle était déjà en proie aux terribles convulsions de la mort. Averti en toute hâte, le Saint s'empresse d'accourir. Il s'agenouille, prie en pleurant, puis, se relevant, 4 Rendez grâces à Dieu, dit-il à la malade : il a la bonté de vous guérir afin que vous le serviez, lui et les pauvres, ses enfants, avec plus de ferveur que jamais. » C'en fut assez ; la fièvre s'évanouit sur l'heure, et la jeune fille, sortant comme d'un profond sommeil, sentit ses forces lui revenir à l'instant.

Les douleurs du corps n'étaient pas seules à l'émouvoir. Sa charité débordait sur toutes les souffrances ; mais les misères morales lui inspiraient une commisération plus profonde encore que les maux physiques qu'il soulageait avec tanl de bonté.

Son ardent amour de Dieu ne pouvait entendre le blasphème sans frémissement. Cependant le vice qu'il combattit avec le plus d'implacable constance et le plus de succès fut 1< dérèglement des mœurs. Disciple du Dieu qui n'avait pas condamné la femme adultère repentante et qui avait pardonné à Madeleine, il eut pitié des âmes les plus flétries, et il s'inclin; pieusement jusqu'aux derniers rebuts de h société pour leur tendre la main et pour les relever.

« Il tira de la boue, au dire de Pierre Le Blanc, vicaire général du Puy (*), un nombre infini de pécheresses. » — Il leur ouvrait l'espoir des récompenses éternelles, et, pour les prémunir contre toute rechute, il fonda pour elles une maison de Refuge, comme il l'avait fait jadis à Montpellier.,. Ce fut l'occasion de terribles persécutions contre le Saint. Les passions, qu'il frustrait par cet acte de charité, se déchaînèrent contre lui... Elles le calomnièrent ; elles passèrent aux outrages et en vinrent jusqu'aux mauvais traitements. Le serviteur fut souffleté, comme l'avait été son Maître devant Caïphe, sans que son zèle s'en refroidît.

Epreuve plus dure à son cœur ! Son Supérieur, homme pieux mais timoré, circonvenu par les plaintes habiles qu'on faisait parvenir jusqu'à lui, crut un moment que, les dangers de cette œuvre

i. Appelé comme témoin dans le procès de canonisation, Pierre Le Blanc finit sa déposition canonique par quelques lignes que nous ne voulons pas omettre dans cette courte notice : « J'ai toujours regardé le Père Régis, dit cet ecclésiastique, comme un ange par la pureté de ses mœurs, comme une fidèle copie et un digne frère de S. François Xavier par l'ardeur de son zèle, comme le père des pauvres par l'excellence de sa charité, comme un Saint de premier ordre par l'assemblage de toutes les vertus chrétiennes et évangéliques. Tous les habitants du Puy l'ont toujours regardé et le regardent encore, non seulement comme un Saint, mais comme l'apôtre de leur ville, qu'il a instruite, réformée, sanctifiée^par ses sermons et par ses exemples, n'épargnant pour cela ni son repos, ni sa réputation, ni sa vie même, dont il a fait un sacrifice continuel pour le salut des âmes. »

en surpassant les avantages, il y avait lieu pour Régis de ne pas la continuer. Il lui prescrivit donc de ne plus s'occuper du "Refuge jusqu'à nouvel ordre. Il alla plus loin : il limita le zèle du Saint dans des bornes si étroites que la charité de Régis y devait étouffer.

Dieu permettait cette erreur pour montrer jusqu'où pouvait s'élever l'obéissance de notre Saint. L'humble religieux se soumit. Il se dédommagea seulement dans la prière de ce qui manquait à son zèle et à son activité. Puis, sans plainte ni murmure, il but jusqu'à la lie le calice d'amères humiliations que Dieu lui présentait par la main même qui, jusque-là, avait coutume de bénir ses travaux.

Mais l'épreuve ne tarda pas à prendre fin. — Le P. Recteur, éclairé d'en [haut, reconnut son erreur. Comme un vrai serviteur de DlEU> il condamna de lui-même les procédés dont il avait usé. Son successeur, le P. Arnoux, seconda plus efficacement encore les efforts de Régis. Il ne se laissa jamais entamer par la crainte. En vain les attaques, qui avaient si bien réussi la première fois, se reproduisirent-elles avec quelque fureur. Elles échouèrent devant la fermeté du Supérieur aussi bien que devant l'héroïque charité de François. Le Refuge redevint florissant, et, protégé par le Ciel, secouru par les aumônes de la terre, il continua dès lors à offrir dans ses murs tranquilles un abri sûr au repentir.

En même temps qu'il transformait le Puy au souffle de sa charité, Régis entreprenait, pendant l'hiver, l'évangélisation du Velay. Moins entamée par l'hérésie que le Vivarais, cette contrée était cependant plongée dans une ignorance profonde et dans une grande corruption. — Le Saint commença son œuvre par le village de Fay (1636). En y arrivant, il y guérit miraculeusement deux aveugles, un enfant de quatorze ans, et un homme de quarante qui avait perdu la vue depuis huit années déjà. Si bien inaugurée, la mission ne pouvait que réussir.

« Le Saint partait tous les jours de grand matin déclare dans sa déposition canonique Claude Sourdon, son hôte à Fay, pour aller visiter les paysans dispersés dans les bois et sur les montagnes. Quelquefois il pleuvait à verse... quelquefois la fonte des neiges et les torrents grossis rendaient le pays impraticable... il faisait un temps par lequel les plus hardis du pays n'osaient sortir de leurs maisons... Mais rien n'était capable de le retenir. Il ne faisait pendant tout le jour qu'aller de hutte en hutte, et cela ^toujours à pied et à jeun, si ce n'est que ma mère le forçait quelquefois à prendre une pomme qu'il mettait dans sa poche. »

La mission de Fay terminée, Régis parcourut Saint- Symphorien , Saint-Julien , Chanéac et

Champelouse. L'hiver suivant il visita Marlhes, — où DiEU le guérit subitement d'une fracture à la jambe, — Saint-Sauveur, Saint-Pierre-des- Machabées, Saint-Bonnet-le-Froid et Vorey. En 1638, Montregard fut sa première étape, et les contrées environnantes le théâtre principal de ses travaux. C'est là qu'il convertit avec éclat une noble dame protestante, Louise de Romézins. — En janvier 1640, il prêchait la mission à Montfaucon, quand tout à coup la peste y éclata. Il descendit de la chaire et s'installa au chevet des mourants. Pendant plusieurs semaines on l'y vit assidu. Mais le curé, craignant d'exposer plus longtemps une vie si précieuse, îui intima l'ordre de quitter la ville. Il ne fallut rien moins pour amener le vaillant missionnaire à quitter le combat : c'est qu'il espérait mourir à ce poste d'honneur au service de DiEU et du prochain. I] s'éloigna du moins aussi [.eu qu'il le put et il s< rendit à Montregard, que la contagion avait gagné aussi, quoiqu'elle y fît moins de ravages. Chaque matin, Régis montait sur un point élev< d'où l'on pouvait apercevoir Montfaucon, et il priait longuement le Père des miséricordes de se laisser fléchir. Dieu ne fut pas sourd à ces prières et, en moins de trois jours, le fléau disparut complètement.

François avait repris la mission dans cette ville désolée, — avec quel fruit, on le comprend aisément, — quand un ordre de son Supérieur inter-

rompit ses succès. Un professeur était tombé malade au collège : le P. Recteur mandait au Saint de venir le remplacer. Régis obéit incontinent ; en vain le curé de Montfaucon le conjurat-il d'écrire à son Supérieur, de lui indiquer la situation, de demander un répit, ou d'attendre deux ou trois jours au moins pour que lui-même eût le temps d'en référer au Puy. Vrai fils d'Ignace, Régis ne connaissait pas d'atermoiements quand un Supérieur avait parlé : le jour même, malgré la neige et la glace, il partit à pied afin de se rendre au poste où l'obéissance l'appelait.

C'est du Puy que Régis écrivit à Rome pour demander au P. Général la permission de se dévouer, jusqu'à la fin de sa vie, aux missions des campagnes. Instruit des fruits que le Saint faisait dans cet humble ministère, le P. Général acquiesça avec bonheur à ce désir. Quelque temps après, il donna aussi sa pleine approbation à un autre projet de Régis. Il s'agissait de rassembler un certain nombre de missionnaires pour évangéliser les Cévennes et pour y extirper l'hérésie. « Je ne puis vous dire à quel point j'approuve un dessein si salutaire, écrivait le P. Général au P. Recteur du collège du Puy. — Je vous prie d'exhorter de ma part le P. Régis à mettre la dernière main à une œuvre si utile au public. La seule idée de son

projet et l'espérance que j'ai qu'il en résultera de grands biens, me remplissent de joie. Je félicite la Compagnie, et en particulier votre collège, des travaux si glorieux et si saints de cet homme apostolique. » Mais tous ces projets ne devaient pas mûrir ici-bas. La gerbe du Saint était faite. Grâce à € l'admirable chanté et à l'invincible patience » que l'Eglise devait saluer en lui au moment où elle le couronnerait de l'auréole triomphale, Régis en avait recueilli les nombreux et riches épis dans un apostolat de dix ans à peine. Dieu allait appeler à lui son infatigable Serviteur.

L'automne était venu. La neige commençait à couronner les hauteurs. — C'était pour Régis le signal de la reprise des travaux dans la montagne. Il alla donc rouvrir à Montfaucon, à la grande joie des habitants, la mission qu'il y avait par deux fois interrompue. — Puis il parcourut, quatre mois durant, les paroisses de Raucoules et de Veyrines, où sa parole de feu opéra de nombreuses conversions.

L'hiver avait été particulièrement rude cette année-là ; sans en être précisément compromise, la santé de Régis s'en était pourtant quelque peu ressentie. Néanmoins, il ne pensa pas un instant à prendre du repos, et, vers le 17 décembre, il annonça qu'il ouvrirait, la veille même du jour de

Noël, la mission à La Louvesc, sur lequel les Jésuites du Puy avaient un droit de patronage et de juridiction. Cependant, — et le fait est digne de remarque, — au lieu de se rendre directement dans ce village, le Saint revint au Puy. C'est qu'il avait un secret pressentiment de sa fin prochaine : il l'avoua lui-même à un Père, et il voulait se disposer à paraître devant Dieu. Le 18 décembre, en passant près de la maison de campagne du collège, il apprit que les jeunes professeurs s'y délassaient ce jour-là de leurs travaux quotidiens. Il entra donc pour les saluer ; puis il regagna la ville, où il revint de nuit, afin que, son retour au Puy restant ignoré de tous, il pût demeurer plus profondément enseveli dans la solitude et s'y entretenir plus exclusivement avec son Dieu.

Au moment de quitter le monde pour entrer dans la Compagnie de JÉSUS, Régis s'était préparé à ce passage par une retraite fervente. Sur le point de quitter la terre pour entrer dans la corn* pagnie des élus, c'est encore dans la retraite qu'il voulait se retremper. Il resta donc trois jours enfermé dans son humble cellule, tout entier à la pensée de l'éternité. Désireux de secouer les derniers grains de poussière dont ses pieds avaient pu se couvrir pendant leur marche à travers le monde, il fit une confession générale de sa vie entière. Peut-être est-ce pendant cette retraite que Dieu, l'éclairant surnaturellement, changea

les pressentiments dont nous avons parlé plus haut en une certitude absolue. Ce qui est sûr, c'est que Régis annonça, positivement et par trois fois, à l'un de ses amis, qu'il ne reviendrait pas au collège dans les premiers jours de janvier, comme on l'en priait, mais que son compagnon y serait certainement à cette époque-là. Dix jours après, la nouvelle de sa sainte mort parvenait à ses frères, et elle leur expliquait à tous les paroles prophétiques arrachées à l'humilité du Saint par les instances d'un ami.

Régis se mit en marche pour La Louvesc le 22 décembre. Le Recteur du collège, effrayé des rigueurs de la saison, essaya bien de le retenir ; mais la charité du Saint pour les âmes triompha de celle que son Supérieur avait pour lui. Il partit à pied. — C'était un voyage d'environ quatrevingts kilomètres à faire à travers la neige et en partie à travers les bois. Les chemins étaient si effroyables que le missionnaire fut obligé de rompre plusieurs fois la glace pour s'ouvrir un passage. Il s'égara ensuite et la nuit le surprit dans la forêt. Il y erra longtemps ; mais il finit par arriver à Veyrines, qu'il avait évangélisé quelques semaines auparavant. Prenant le parti de s'y arrêter, il alla frapper à diverses portes. Elles restèrent durement fermées devant lui, comme jadis celles de Bethléem devant Joseph.

— Une masure branlante lui offrit enfin un abri ; mais c'était un abri misérable où il passa la nuit, n'ayant pas même, pour s'y reposer, la paille de la crèche, couché sur la terre nue et exposé à un vent des plus froids.

Son tempérament, épuisé déjà par ses travaux et par ses pénitences, ne put résister à cette dernière épreuve. — C'est dans cette cabane abandonnée que Régis contracta la pleurésie qui, en une semaine, allait tarir en lui la source de la vie.

— Au point du jour, une fièvre violente l'agitait déjà ; il ne s'en mit pas moins en marche pour La Louvesc, où il arriva le 24, vers huit heures du matin. Il alla droit à l'église, ses vêtements ruisselants d'eau, mais sans rien dire du mal qui le dévorait. Une foule nombreuse, accourue de tous les villages voisins, l'y attendait. Comme s'il eût été de fer, il monta aussitôt en chaire, et, la mort déjà dans la poitrine, il parla d'un ton véhément qui contrastait singulièrement avec son visage abattu et défait. Toute la journée et toute la nuit il entendit les confessions. L'âme seule soutenait ce corps défaillant ; mais la maladie n'en faisait pas moins son œuvre impitoyable. La volonté de Régis fut plus forte qu'elle; le 25 décembre, fête de Noël, il prêcha trois fois et passa la journée entière au confessionnal. Il y passa aussi la nuit. Le lendemain, fête de S. Etienne, quoique de plus en plus sous les étreintes du mal qui allait l'emporter, il parla de nouveau au

peuple jusqu'à trois fois. En descendant de chaire, il tenta de se rendre à son confessionnal ; mais il ne le put, tant la foule était grande. Il se mit donc à confesser derrière le grand autel, en face d'une fenêtre où les vitres manquaient. C'est là, près du DIEU de l'Eucharistie qu'il avait si bien servi, à l'ombre du tabernacle, — foyer divin où, de jour et de nuit, il avait si souvent réchauffé son zèle et son amour, — qu'il tomba comme un soldat tombe sur le champ de bataille sous les yeux de son chef. Les forces lui manquèrent, il s'évanouit ; on le transporta au presbytère, et, lorsqu'il reprit ses sens, il entendit encore en confession quelques montagnards qui l'avaient suivi jusqu'à la cure. Effort suprême au cours duquel il défaillit une seconde fois.

On en profita pour le mettre au lit. Un médecin des environs, mandé en toute hâte, déclara que la maladie avait fait trop de progrès pour pouvoir être utilement combattue.

Plusieurs Pères du collège de Tournon et de la maison d'Annonay accoururent alors au secours de leur frère mourant. Régis voulut faire de nouveau sa confession générale à l'un d'entre eux, le Père Lâscombes. Il reçut ensuite le saint Viatique, et, réconforté par l'onction des mourants, il demanda qu'on le laissât seul avec son Dieu.

L'éternité le pressait de toutes parts. Il lui ouvrit, plus largement que jamais, sa pensée et son cœur, et, son crucifix de mission entre les

mains, — ce crucifix témoin de ses fatigues et de ses travaux, — il livra victorieusement son dernier combat. — Ses douleurs étaient devenues excessivement violentes ; mais la vue de JÉSUS- CHRIST en croix les lui adoucissait. On remarqua que, pendant toute la nuit du 30, il ne quitta point des yeux le divin Crucifié. Ne pouvant mourir de la mort sanglante du martyre, qu'il avait un moment espérée en sollicitant la mission du Canada, il demanda du moins à mourir de la mort méprisée du dernier des mendiants. Comme on lui offrait un bouillon, il réclama humblement à la place quelques gouttes de lait, boisson ordinaire du pauvre sur ces montagnes. Il pria ceux qui l'assistaient de le faire transporter dans une étable, afin d'expirer dans le même lieu où JÉSUS était né ; mais les Pères ne crurent pas devoir accéder à ce désir, et une dernière fois l'humble moribond obéit sans insister.

Les forces de Régis déclinaient rapidement Comme un voyageur qui approche du terme de sa course, le Saint, entrevoyant la patrie, sentait au contraire la joie augmenter d'heure en heure dans son cœur. Tout d'un coup son front pâle s'illumina, son visage devint rayonnant, et, ne pouvant plus contenir ses transports : « Ah ! mon Frère, dit-il au Frère Bideau qui le veillait, quel bonheur, et que je meurs content ! Je vois Notre- Seigneur et Notre-Dame qui m'ouvrent le paradis ! » — JÉSUS et son aimable Mère venaient de

lui apparaître pour adoucir ses derniers moments. Alors il se tut un instant; puis il joignit les mains, et, levant vers le Ciel un regard où se reflétait déjà l'éternelle paix dont il allait jouir, il dit : i In manus tuas, Domine, commendo spiritum meum. Seigneur, je remets mon esprit entre vos mains. »

Ce furent les dernières paroles que ses lèvres tremblantes murmurèrent ici-bas. Dieu lui avait ouvert les cieux le 31 décembre 1640 vers minuit.

La nouvelle de cette mort se répandit promptement. Il n'y eut qu'une voix dans les Cévennes pour proclamer l'éminente sainteté de Régis. On accourut à son tombeau, et ce concours fut énorme, même dès les premiers temps : « Ce n'est pas seulement le bas peuple qui entreprend ces pieux pèlerinages, écrivait, le 1 1 octobre 1700, l'archevêque de Vienne au pape, c'est toute la noblesse et le clergé, comtes, marquis, gouverneurs de provinces, généraux d'armées, évêques, archevêques et cardinaux même. Il s'y trouve quelquefois tant de monde, en certaines saisons de l'année, que les pèlerins sont obligés de dormii au milieu de la campagne. » — L'affluence d< ces pèlerins était telle qu'on put croire « que les hauteurs finiraient par s'aplanir avec le temps sous leurs pas » : c'est la remarque naïve d'ui des montagnards de cette époque. Cette affluence n'a pas diminué. Autour de la fontaine, dans h

chapelle mortuaire et dans la somptueuse basilique où repose la châsse ciselée du Saint, on voit encore chaque année des flots de peuple qui passent en priant. Suivant la prédiction du Prophète, — « le désert s'est réjoui et il a fleuri comme le lis, car les aveugles voient, les sourds entendent, les boiteux marchent, les muets parlent,» et de tous ces cœurs s'élève, comme un parfum vers le Ciel, le même cri de reconnaissance et d'amour : Gloire à Dieu, gloire à François Régis !

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