P. Tursellinus, Vita S. F. Xaverii, Lib. V, cap. XI
SAINT PIERRE CLAYER.
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î. Eu de vies furent aussi fertiles en « miracles que celle que nous entre- % prenons de raconter. Pierre Claver ^flg1 était issu d'une famille qui appartenait à la première noblesse de la Catalogne ; il vit le jour à Verdu, dans le comté d'Urgel. La date de sa naissance est incertaine, mais elle doit être placée entre 1581 et 1585. Plus avides des grandeurs du Ciel que des honneurs de la terre, les descendants des Claver vivaient loin de la cour d'Espagne et faisaient profession d'estimer avant tout la vertu. A peine né, l'enfant fut donc consacré au service du Seigneur. Comme la sainte femme dont elle portait le nom, Anne de Sabocano, sa mère, donnait ainsi à Dieu un autre Samuel. Pierre se souvint de cette consécration, et il ne faillit jamais aux devoirs qu'elle lui imposait.
Dans sa famille où il étudia d'abord, à Barcelone où il alla ensuite pour prendre ses grades et pour recevoir les Ordres mineurs, il fut le modèle de tous les jeunes gens. Notre-Seigneur l'en récompensa en l'appelant à la vie religieuse dans la Compagnie de JÉSUS. C'est à Barcelone qu'il sollicita la faveur d'y être admis. Les Supérieurs,
ÔO SAINT PIERRE CLAVER.
qui connaissaient de longue date sa vertu, l'y reçurent de grand cœur, mais ils mirent pour condition à son entrée au noviciat qu'il obtiendrait au préalable le consentement de ses parents.
Le père et la mère de Pierre étaient pleins de piété ; chrétiens généreux, ils n'avaient pas hésité à consacrer à Dieu leur unique enfant ; ils conservaient néanmoins l'espoir de vivre auprès de lui et de mourir sous sa bénédiction. Lorsque Pierre leur demanda l'autorisation d'entrer en religion, leurs cœurs se déchirèrent : Dieu était-il donc à ce point jaloux et insatiable qu'il ne se contentât point du grand sacrifice qu'ils faisaient déjà, et devait-il exiger d'eux une si complète immolation ?
Ce premier mouvement fut promptement réprimé pourtant. Brisés de douleur mais pleins de foi, les parents de Claver comprirent la grandeur de la grâce que Dieu accordait à leur fils et l'inestimable honneur qu'il leur faisait à euxmêmes en le leur demandant. Ils donnèrent donc le consentement si ardemment désiré et, le 7 août 1602, Pierre voyait avec bonheur s'ouvrir devant lui le noviciat de Tarragone.
Ce n'étaient pas les désillusions de la vie qui l'y avaient amené; il n'y venait pas chercher
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l'oubli des désenchantements de la terre. Tout lui souriait : son nom était illustre, sa fortune assurée, son avenir certain. « Le monde se dessécha dans son cœur, lorsqu'au dehors il verdoyait \ » Mais Dieu allait faire germer pour son serviteur une palme qui devait échapper au souffle flétrissant des années, et il ouvrait à Pierre le jardin où la cueillir.
Claver demeura deux ans à Tarragone. Assidu à l'oraison, jaloux des emplois les plus pénibles et les plus bas, il s'y livra tout entier à la pratique des grandes comme des petites vertus. — Il n'ignorait pas que la solidité d'un édifice dépend de la solidité du fondement, et que si un noviciat fervent n'assure pas toujours absolument une vie religieuse sainte jusqu'à son dernier terme, du moins elle en est le plus heureux et le plus sûr présage. — Il bâtit donc sur l'immuable roc de l'abnégation les premières assises de sa sainteté. La promesse évangélique trouva en lui sa réalisation, et rien ne put ébranler jamais le monument qu'il éleva ainsi à la gloire de son Dieu.
Après avoir accompli à N.-D. de Mont-Serrat, — visitée jadis par saint Ignace de Loyola, — le pèlerinage que font d'ordinaire les novices de la Compagnie de JÉSUS, Pierre Claver fut admis à
i. Saint Grégoire le Grand.
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se consacrer entièrement à Dieu par les trois vœux de religion : il les prononça le 8 août 1604. Deux mois après, il reçut l'ordre de commencer l'étude de la philosophie et des sciences. C'est au collège de Girone qu'il fut tout d'abord envoyé. Deux discours qu'il fit en public, l'un en latin, l'autre en grec, lui valurent les plus grands éloges ; aussi aurait-on vivement souhaité le garder à Girone ; mais, sur un nouvel ordre, il quitta bientôt cette maison pour aller continuer ses études au collège de Majorque.
Le F. Alphonse Rodriguez y exerçait depuis de longues années déjà l'humble fonction de portier. La Providence réunissait ainsi pour quelque temps sous le même toit, — l'un à la fin de son existence, l'autre au début de sa vie religieuse, — ceux qu'un même décret devait solennellement saluer le même jour du glorieux titre de Saint. Chacun d'eux s'humiliait devant la sainteté de l 'autre sans paraître avoir le soupçon de la sienne. Le futur apôtre des nègres se mit sous la direction du pauvre Frère coadjuteur, dont l'éclatante vertu était d'ailleurs universellement reconnue. Dieu avait révélé à Alphonse les grands travaux que Pierre accomplirait dans le Nouveau Monde. Il lui avait montré dans un ravissement le trône brillant entre tous qu'il réservait à son serviteur : aussi le saint portier avait-il voué au jeune et modeste scolastïque une affection profonde, mêlée d'admiration et de respect. Elle se traduisait par
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les plus chaleureux encouragements à ne rien refuser à Dieu et à se sacrifier entièrement à lui. Ces saintes leçons portèrent leur fruit : lorsque, son cours de philosophie brillamment clos par la soutenance publique d'une thèse, Pierre Claver fut appelé à Barcelone pour y étudier la théologie, son premier soin fut de solliciter du P. Provincial l'insigne faveur d'être envoyé dans les Indes occidentales pour y travailler auprès des noirs.
Le Supérieur refusa : il voulait éprouver la vocation de Claver. L'épreuve dura deux ans ; mais, sur de nouvelles instances, il finit par céder, et Pierre, au comble du bonheur, fit en toute hâte ses préparatifs de départ.
Il s'embarqua à Séville dans le courant du mois d'avril 1610. Comme François Xavier, dont il avait déjà imité le sublime détachement en quittant l'Europe sans aller une dernière fois s'asseoir près du foyer paternel, il employa tout le temps du voyage à instruire les matelots et à se dévouer sans réserve au soin des malades du bord. La navigation fut longue mais heureuse, et, vers la fin de 1610, Pierre débarquait sur les côtes de cette Amérique espagnole où, avec la grâce de Dieu, il allait accomplir de si nombreux prodiges.
Dirigé en premier lieu sur Carthagène, il fut
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ensuite envoyé au collège de Santa-Fé, où il termina avec éclat sa théologie ; de là il se rendit au noviciat de Thongha ; il y fit son année de troisième probation. Après l'avoir achevée, il revint à Carthagène, qu'il ne devait plus quitter et qu'il allait si saintement féconder de ses sueurs. Il eut le bonheur d'y être ordonné prêtre en 1616, et, le premier entre tous ses frères, il y célébra sa première Messe.
Carthagène était, au point de vue du commerce, un centre des plus importants. Les productions de l'Amérique entière y affluaient. Immense entrepôt, elle recevait les marchandises des ►contrées les plus éloignées. Elle avait aussi le triste avantage d'avoir été choisie par les vendeurs d'esclaves comme leur principal marché. C'est là qu'ils débarquaient leurs chargements humains pour trafiquer de ces infortunés comme on trafique de vils animaux. Ce que ces malheureux esclaves avaient à souffrir de traitements barbares, on se l'imagine aisément. La Compagnie de JESUS n'avait pas pu assister impassible à tant de souffrances, et elle que ses ennemis accusaient en Europe de brigue et d'ambition, elle qu'on disait rechercher si exclusivement la faveur des rois et le commerce des grands, elle avait consacré au service de ces esclaves, le rebut du monde, un de ses religieux les plus illustres par la science et par le sang, le P. de Sandoval. Elle allait faire davantage : elle allait leur dévouer un de ses plus
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grands Saints. — Pierre Claver, ayant imploré de ses Supérieurs la grâce d'être adjoint au P. de Sandoval, fut en effet désigné pour aider ce Père auprès des noirs. Il ne tarda pas à le remplacer même tout à fait, et il fut bientôt chargé seul du soin de ces milliers de malheureux.
Arrachés violemment pour la plupart à leur patrie, les esclaves noirs avaient à subir une véritable agonie avant de toucher la terre qu'ils devaient cultiver sous le fouet de leurs maîtres. On les entassait à fond de cale comme on y aurait entassé du bétail : sans air, sans lumière, à peine nourris, ils passaient dans cette prison malsaine et ténébreuse ces longues traversées que les voiliers faisaient si lentement en ce temps-là. Dans cette atmosphère empoisonnée, la maladie n'avait que le choix des victimes ; c'est à peine si l'on enlevait les cadavres ; encore n'était-ce pas toujours sans beaucoup de retard. Quant à des soins, personne dans l'équipage ne songeait à en donner, même aux moribonds. Les noirs s'imaginaient qu'on les avait réduits en esclavage pour teindre les pavillons avec leur sang et pour réparer avec leur graisse la carène des vaisseaux : ces traitements barbares les entretenaient dans cette terreur, naïve sans doute, mais qui n'en torturait pas moins cruellement le cœur de ces infortunés.
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Après une navigation aussi pénible, les nègres arrivaient à Carthagène exténués. Ils ne trouvaient à terre aucun soulagement à leurs souffrances : en débarquant, ils ne faisaient que changer de prison. Les trafiquants les évacuaient des navires sur les négreries ; c'étaient de vastes magasins, obscurs et humides, où les esclaves étaient parqués dans un pêle-mêle hideux. Valides et malades, hommes et femmes y étaient emprisonnés dans un dénûment absolu. La terre nue leur servait de lit à tous, aux mourants comme aux plus vigoureux. L'air et la lumière entraient dans ces sortes de caves par quelques soupiraux ; mais s'ils y pénétraient en quantité suffisante pour que l'on n'y fût pas absolument asphyxié, ils y étaient mesurés avec trop de parcimonie pour qu'on y pût librement respirer. — L'odeur fétide qui s'exhalait de cette masse de corps, dont quelques-uns étaient couverts de plaies et d'ulcères, ajoutait à l'horreur de ces réduits de la souffrance et du désespoir, et l'atmosphère en était à ce point viciée qu'elle en devenait absolument insupportable à tous les Européens.
Ce fut là le champ de bataille que Pierre Claver choisit.
Dès qu'un négrier était signalé en vue de Carthagène, le Saint réunissait quelques noirs de tribus différentes pour lui servir d'interprètes
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auprès des arrivants. Puis il se chargeait de biscuit, de conserves, de chocolat et des fruits frais les plus appétissants. Les nègres n'étaient-ils point débarqués tout de suite, il demandait l'autorisation de descendre à fond de cale, et il allait sans retard les consoler dans leur abject cachot. Rien ne l'épouvantait : on le vit, un jour qu'une cargaison de nègres de Biafara avait été attaquée tout entière par la petite vérole, pénétrer dans ce foyer pestilentiel, instruire tous les malades, et ne remonter sur le pont qu'après les avoir baptisés jusqu'au dernier.
Si les esclaves étaient débarqués, Pierre les attendait sur le port. Il les embrassait, leur souriait, calmait leurs terreurs en leur distribuant quelques soulagements, puis il les suivait dans les négreries, leurs nouvelles prisons. Aussitôt il se mettait à l'œuvre avec une tendre pitié ; les malades étaient les premiers dont il s'occupait : il lavait leurs plaies avec soin ; quelquefois même, reprenant dans un élan d'héroïque charité la sublime tradition de quelques Saints, il allait jusqu'à les baiser ; puis il désinfectait l'air avec des parfums. Il s'ingéniait pour préparer aux plus souffrants une sorte de couche avec la paille qu'il pouvait se procurer. S'il en manquait, il prenait son manteau et les y enveloppait comme eût fait la plus tendre des mères. Dieu récompensa une telle abnégation : de ce manteau, que la charité d'un homme étendait sur d'horribles plaies, sans
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écouter le dégoût naturel qu'elles devaient lui inspirer, la toute-puissance miséricordieuse d'un Dieu fît l'instrument de prodiges aussi éclatants que nombreux. A son simple contact, une négresse qui se mourait recouvra subitement toutes ses forces. — Une autre, du nom de Juana, venait d'être administrée ; la petite vérole l'avait déjà conduite aux portes du tombeau. On l'enveloppe un moment dans le manteau du bon Père, pendant qu'on refait le misérable grabat sur lequel elle agonisait ; mais quand on s'approche d'elle pour la reporter sur sa couche, elle se relève sans l'appui de personne : elle était complètement guérie.'
Dieu voulut même que ce manteau, dont Pierre avait pieusement fait plus d'une fois un drap mortuaire pour recouvrir les restes abandonnés de ses noirs bien-aimés, servît à rappeler plusieurs morts à la vie. — Quelques esclaves, réunis autour d'un puits, y furent surpris par un orage épouvantable et foudroyés. On leur avait prodigué tous les soins sans pouvoir les ranimer. Claver, conduit par l'Esprit-Saint, accourt, se met en prière et pose sur chacun des cadavres son manteau. A mesure que le saint vêtement les touche, chacun des esclaves tressaille, puis il se relève... Dieu a béni la charité de son Serviteur en faisant par lui un prodige de plus.
Pierre n'abandonnait pas ses nègres après leur arrivée. Il les avait accueillis comme un père à
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leur débarquement, comme un père il continuait à les soigner aussi longtemps qu'ils demeuraient à Carthagène ; il allait fréquemment les visiter dans les négreries. Lorsqu'ils en sortaient, son affection et ses soins les suivaient dans leurs cases délabrées. Que de fois encore le miracle n'y entra-t-il pas avec lui ! Un nègre, Adrian, fut tout à coup guéri d'une maladi" dangereuse en baisant le chapelet de Claver. — Une esclave, nommée Antonina, était déjà en agonie, quand le Saint lui donna l'ordre de se lever. Elle obéit aussitôt, en remerciant Dieu de l'avoir rappelée à la vie le jour même où l'Eglise fait la mémoire de Lazare ressuscité. — Une autre esclave du major de Carthagène avait expiré avant d'avoir reçu le baptême. Pierre est mandé et se met en prière auprès du cercueil. Au bout de quelques instants la morte respire ; elle est instruite, baptisée, et va recevoirlacouronneéternelle quelques jours après,
L'une de ses compagnes d'esclavage avait succombé à une attaque d'apoplexie foudroyante Claver s'approche de la bière et demande à celle qui s'y trouve étendue si elle veut être baptisée. Miracle ! la négresse répond affirmativement à haute voix. Le baptême lui est administré à l'instant, et à peine l'eau sainte l'a-t-elle touchée que l'esclave se lève en pleine possession de la santé !
Si Pierre avait la joie de voir Dieu bénir mira-
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culeusement à certaines heures ses travaux, les hommes lui faisaient payer bien chèrement cette consolation. Ceux au salut desquels il se consacrait avec une si infatigable abnégation étaient loin de répondre toujours à tous ses soins. Ces natures sauvages et grossières ne comprenaient qu'à moitié son dévouement. Beaucoup ne lui en avaient qu'une très faible reconnaissance ; il s'en trouva même qui allèrent jusqu'à le maltraiter. Tous lui opposaient une intelligence bornée, rebelle à se laisser instruire, même sommairement, des grandes vérités de la religion. Le zèle de Claver ne s'en refroidit pas, sa douceur ne s'en altéra jamais et sa patience demeura jusqu'à la fin inépuisable. Il continua à visiter journellement ses chers esclaves dans les négreries et dans leurs misérables réduits. Un assez bon nombre d'entr'eux étaient occupés sur les montagnes et dans les champs ; Pierre, qui n'emprisonnait pas son zèle dans les murs étroits de Carthagène, leur fit une large part dans ses travaux. N'appartenait-il pas, corps et âme, dans ses jours et dans ses nuits, à toutes les misères ainsi qu'à toutes les douleurs ? Sans compter avec la fatigue, il alla maintes fois évangéliser ces esclaves. Il lui fallait pour cela affronter un ciel de feu, franchir des torrents, coucher sur la dure : mais dès qu'il y avait une âme à consoler ou à sauver, Claver n'hésitait jamais. Lorsque, quelques années auparavant, il avait dû faire ses derniers vœux, il avait signé la
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formule de sa profession : Pierre, esclave des nègres pour toujours. Fidèle à sa promesse, il demeura le magnanime et volontaire <L esclave des esclaves » jusqu'à son dernier soupir.
C'est auprès des malades que la charité de Pierre Claver resplendissait de son plus suave éclat. Il avait sollicité et obtenu de ses Supérieurs la permission de demander publiquement l'aumône pour les noirs : il tendit aussi la main pour les lépreux ; grâce à lui, ces infortunés purent, à l'hospice Saint-Lazare, être garantis des moustiques qui faisaient leur tourment. Ces lépreux et les malades de l'hôpital Saint-Sébastien semblaient du reste se partager, avec les nègres, le meilleur du cœur de notre Saint. Plusieurs fois la semaine Pierre se rendait à Saint- Lazare et à Saint-Sébastien ; on le voyait alors, un balai à la main, nettoyer les salles, faire les lits des infirmes et leur rendre les services les plus bas. Il avait en même temps pour eux d'infinies délicatesses : il rassemblait en ville des musiciens pour récréer leurs longues et douloureuses journées par des concerts improvisés ; il leur ménageait aussi de temps en temps l'aimable surprise de quelques modestes festins. Leur horrible maladie semblait ne pas exister pour lui, tant il leur rendait simplement et avec joie tous les soins que leur état
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nécessitait Cependant, si peu qu'il en parût au dehors, il n'en ressentait pas moins ces soulèvements du cœur et ces dégoûts qui rendent la charité si impérieusement belle à tous les yeux : la nature ne meurt jamais totalement dans l'homme aussi longtemps que dure son exil, et Dieu ménage aussi à ses Saints d'amples occasions de mériter.
Un jour donc, la délicatesse se révolta dans l'âme de Claver : c'était en face d'un nègre qui, tout couvert d'ulcères, avait été jeté dans un lieu écarté de l'habitation de son maître, tant il était difficile d'en supporter le spectacle ou l'insoutenable odeur. Lorsque le saint Jésuite s'approcha de cet amas d'ulcères, il éprouva, lui aussi, une sorte d'horreur. Il allait détourner la tête sous l'impulsion de la nature ; mais la grâce était là qui triompha presque aussitôt. Pierre se punit sur-le-champ comme se punissent les Saints : il s'avance souriant, il presse de ses lèvres ces plaies horribles, il confesse le nouveau Lazare, et il ne le laisse que pour aller mendier quelques secours pour lui.
Dieu fit éclater la gloire de son Serviteur à Saint- Sébastien et à uSaint- Lazare comme dans les négreries. Pierre guérit miraculeusement plusieurs malades. D'un seul mot il calma et rendit à la raison un fou furieux. Enfin, un jour, l'archidiacre de Carthagène, distribuant des aumônes dans l'une des salles de Saint- Sébastien, l'aperçut
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la tête entourée d'un nimbe lumineux. L'extraordinaire sainteté de Claver était ainsi manifestée visiblement sur le théâtre même de son héroïque charité.
Pierre avait à cœur de retirer les noirs de l'idolâtrie pour les ramener à Dieu. Il ne désirait pas moins ardemment la conversion des malheureux sectateurs de Mahomet. Les musulmans étaient assez nombreux à Carthagène : les uns avaient été enlevés à bord des corsaires et étaient devenus 'esclaves ou forçats ; les autres étaient des Turcs marchands que le commerce attirait ; tous opposaient aux efforts de l'apôtre cette particulière et intraitable résistance que les ouvriers de l'Evangile ont toujours signalée chez les mahométans. Pierre n'y vit jamais une raison pour se décourager. Bien longs sont parfois les chemins qui ramènent à la vérité ; le Saint ne l'ignorait pas, et il attendait sans impatience l'heure que la Providence avait marquée. Il soigna aussi pendant de longues années un mendiant, nommé Ahmed, avant de pouvoir le baptiser. Un forçat turc le repoussa durant vingt-deux ans ; un autre, Abbas, pendant près de trente ans. Mais ce fut en vain ; subjugués l'un et l'autre par la charité et les prières de Claver, ils reçurent tous les deux le baptême de ses mains. Bien d'autres les imitèrent, et la plupart des mahométans qui s'établirent à Car-
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thagène dans ce temps-là, furent ramenés par Pierre à la vraie religion.
Notre Saint eut la joie de rouvrir l'Eglise à d'autres égarés.
Après un brillant fait de guerre, l'amiral Frédéric de Tolède avait conduit à Carthagène un grand nombre de prisonniers anglais et hollandais. Ils étaient tous nés dans l'hérésie. A peine Claver apprit-il leur arrivée qu'il se rendit à bord des galions royaux : les prisonniers y étaient si rigoureusement consignés que les officiers du rang le plus élevé eux-mêmes ne devaient pas quitter le bord. Cet ordre sévère n'était pas pour adoucir les cœurs. Touchés néanmoins de la sympathie qu'on leur marquait, les principaux officiers anglais, en vrais gentilshommes, invitèrent le Saint à dîner avec eux. « L'esclave des nègres » retrouvait aisément à l'occasion la distinction propre à son sang : se souvenant sans doute de JÉSUS chez Simon le lépreux, il accepta l'invitation et séduisit ses hôtes du premier abord. Quelques jours plus tard la consigne était levée : les prisonniers descendaient à terre, commençaient à se faire instruire, et, avant deux mois, six cents d'entre eux, parmi lesquels l'archidiacre de Londres, avaient abjuré l'hérésie.
Cependant la plupart des Hollandais résistaient encore. Tout d'un coup une épidémie éclate à bord du navire où ils se trouvaient entassés. On débarque en grande hâte les malades et on les
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transporte à l'hôpital Saint- Sébastien. Pierre accourt, s'installe auprès d'eux, se multiplie, et, jour et nuit, prodigue à tous, même à ceux qui l'insultent, les soins les plus tendres et les plus délicats. A ce spectacle, le cœur des hérétiques s'émeut : la charité l'a entr'ouvert à la grâce ; les malades reconnaissent leurs erreurs, et le Saint a l'ineffable consolation de les voir rentrer jusqu'au dernier dans le giron de l'Eglise, après avoir reçu leur abjuration,
Cet admirable zèle de Pierre pour la conversion de ceux qui étaient plongés dans les ténèbres de l'hérésie, du schisme ou de l'idolâtrie, ne diminuait en rien l'ardeur qu'il apportait à réformer la vie des chrétiens qui s'abandonnaient au péché. Si bas qu'ils fussent descendus dans le crime, il ne les délaissait point. Il les visitait régulièrement dans les prisons, où il ne tarda pas à introduire la piété avec le repentir. Il les suivait même jusqu'au gibet ou jusqu'au pied du bûcher, lorsqu'ils y étaient condamnés.
A plus forte raison n'abandonnait-il pas ceux que le péché entraînait loin de Dieu, sans pourtant les précipiter dans ces crimes que la société châtie et flétrit. Comme tous les ports, Carthagène était, à certaines époques, envahie par les étrangers. Après une rude navigation, les gens de mer n'étaient que trop exposés à s'y laisser aller à
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tous les débordements. Ils se ruaient avec fureur à des excès de tous genres : de là des haines, des duels, des vengeances et des assassinats. — Pierre s'employait avec ardeur à prévenir ces tristes désordres ou à en effacer les lamentables suites. C'était merveille de voir l'influence qu'il avait conquise à bord des navires, dans les entrepôts, et jusque dans les pires chantiers. Partout on le vénérait : pour les uns, c'était le bon Père ; pour d'autres, c'était le Saint, Il suffisait que le bon Père ou le Saint eût dit un seul mot et bien des colères tombaient ; sous l'action bienfaisante de cette douce parole, des hommes qui allaient s'entre-tuer se tendaient amicalement la main. Dieu, du reste, soulignait parfois de châtiments aussi prompts que terribles les avertissements de Pierre lorsqu'ils restaient infructueux. La crainte triomphait de ceux que l'héroïque abnégation du saint Jésuite n'avait pas suffi à vaincre entièrement. Le Ciel faisait ainsi son œuvre, et l'infatigable ouvrier moissonnait à pleines mains sur les ports et dans les tavernes, comme dans les négreries ou dans les habitations les plus somptueuses de la cité.
Pourtant il fréquentait peu ces dernières. Son humilité l'attirait de préférence vers des travaux plus bas aux yeux du monde ; mais, s'il se réservait surtout pour les pauvres et les petits, il ne délaissait pas les riches et les puissants, parce qu'ils ont eux aussi une âme à sauver et une éter-
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nité à conquérir. Il les accueillait avec bonté, tout en étant sans pitié pour leurs vices. Il flagellait leurs défauts avec une liberté apostolique si entière, que les délicats n'étaient pas loin de la taxer parfois de maladroite indiscrétion ; mais il priait si ardemment pour ces heureux de la terre que, sous l'influence de sa prière, la grâce et le miracle descendaient abondamment dans leurs palais. Il guérit subitement Francisco Lopez, que l'on croyait mort déjà depuis quelques instants. Il rendit de même à la santé Don Vincento de Villalobos, qu'une fièvre épidémique avait conduit à la dernière extrémité. — Un autre jour, il arrive chez un malade pour lequel on l'avait fait mander. Il était trop tard : le malade venait d'expirer. Pierre s'agenouille près du lit funèbre ; il prie longtemps ; puis il se lève : « Ne craignez rien, dit-il à la famille en pleurs, Dieu peut le rendre à la santé. » Et il se retire, après avoir déposé son crucifix sur la poitrine glacée du cadavre. Il n'avait pas encore perdu de vue la maison d'où il sortait qu'on court après lui : « Père, Père, miracle! le mort demande à vous parler. » Le Saint, sans manifester aucun étonnement, retourne sur ses pas. Il trouve en parfaite santé celui auprès du cercueil de qui on pleurait quelques instants auparavant, reçoit de lui son crucifix et se retire humblement, sans prononcer une parole et comme s'il n'avait été pour rien dans le prodige qui venait de s'accomplir.
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La vie entière de saint Pierre Claver est toute remplie de faits pareils. Les uns nous rappellent les actions merveilleuses des plus grands thaumaturges de l'Eglise ; les autres nous reportent doucement vers ces miracles simples et touchants dont la vie de François d'Assise et celle d'Elisabeth de Hongrie nous offrent le gracieux récit.
Un matin, Claver sortait du collège, quand un rassemblement l'arrête dans la rue. Une jeune négresse était là qui pleurait à chaudes larmes : la pauvre enfant se rendait au marché, portant sur sa tête un panier d'œufs ; survient un Espagnol brutal qui la pousse rudement et fait tomber, avec le panier, tout ce qu'il contient. De là une désolation facile à comprendre : ces quelques œufs constituaient la fortune entière de la petite négresse. « C'est tout ce que j'avais pour vivre, disait-elle au milieu de ses larmes ; et maintenant je n'ai plus rien. »
Le Saint s'était avancé ; il comprit le rude châtiment qui attendait probablement la jeune esclave à sa rentrée à la maison. Saisi de compassion : « Allons, ma fille, ne pleurez plus, dit-il, et remettez vos œufs dans le panier. »
Et, en même temps, du bout de son bâton il touchait un œuf. O merveille ! devant tout le peuple l'œuf reparaît entier. Au fur et à mesure que Claver touche les autres œufs, tous se reforment à ce contact miraculeux ; et quand, au comble de la joie, l'esclave, après avoir rempli
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son panier, veut remercier le Saint, le Saint avait déjà disparu !
Ce cœur si compatissant, si débordant de charité pour les autres, était impitoyable pour luimême. Les austérités de Pierre Claver furent telles qu'elles paraissent surhumaines de tout point ; pour nourriture, il se contentait habituellement de quelques patates grillées ; souvent ses pauvres repas ne se composaient que de pain et d'eau. Il ne touchait jamais aux fruits, si nécessaires pourtant dans les climats tropicaux. Quelque écrasante que fût la chaleur, jamais on ne le vit rien prendre, ne fût-ce que quelques gouttes d'eau, entre ses repas. Il couchait sur la dure : une peau de buffle ou une natte, avec un morceau de bois en guise d'oreiller, lui suffisait ; souvent même il reposait sur la terre nue. Chaque nuit il se flagellait trois fois jusqu'au sang. Toujours couvert d'un cilice, il s'était fait de plus deux croix de bois qu'il portait, l'une sur le dos, l'autre sur la poitrine : celle-ci était hérissée de pointes aiguës qui entraient profondément dans la chair. Il s'était tressé aussi une sorte de large bande en cordes de crin parsemée de piquants, et il la portait autour du cou, en la croisant sur sa poitrine à la façon d'une étole : sanglante étole sur un cœur bien pur cependant ! Ses bras et ses jambes étaient garrottés de la même façon Le souvenir
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de Jésus-Christ montant au Calvaire pouvait seul rendre douces au cœur de Pierre ces effrayantes mortifications.
D'ailleurs, Dieu récompensait son Serviteur par les faveurs les plus extraordinaires dans l'oraison. Il était fréquemment ravi en extase : plusieurs fois on le vit à l'autel, à Saint-Lazare et à Saint-Sébastien, couronné d'une auréole de lumière ou entouré d'une éblouissante clarté. Dans sa méditation, il recevait des communications particulières du Ciel : N.-S. lui révélait le secret des cœurs ; il lui dévoilait aussi quelquefois l'avenir. Mais tous ces dons ne troublaient en aucune manière la profonde humilité de notre Saint. La vénération qu'on lui témoignait était un supplice pour lui ; il s'y dérobait soigneusement parce qu'il se croyait l'un des membres les plus incapables et les plus indignes de la Compagni< de JÉSUS. Son humilité atteignait les dernières limites, on pourrait dire les derniers raffinements de cette vertu : « L'homme vraiment humble, disait-il, désire le mépris ; sans chercher à paraître humble, il cherche à paraître digne d'être humilié. »
Et encore : « Il souhaite que ceux qui le font souffrir soient persuadés, non qu'il est humble, mais qu'il est en effet méprisable. Quand on 1< traite avec mépris, il doit laisser croire qu'il ei est confus, tandis qu'au fond du cœur il en est charmé. »
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Telle fut la règle de conduite constante que Pierre Claver suivit durant plus de cinquante ans. Se rapprochant tous les jours de plus en plus de Dieu, il en comprenait davantage les infinies grandeurs, et par contre-coup il apercevait de mieux en mieux sa misère, i A la faveur de la lumière divine qui l'éclairé, disait-il, lame humble découvre toujours plus distinctement ses propres taches : ainsi, aux rayons de soleil qui entrent dans un appartement, aperçoit-on jusqu'au moindre des atomes qui flottent dans les airs. »
C'est là tout le secret de cette humilité qui dans les Saints paraît quelquefois si difficilement concîliable avec leurs vertus et la connaissance qu'ils doivent en avoir. Le Saint ne prend jamais pour terme de comparaison le pécheur, mais Dieu luimême. Comment s'étonner dès lors qu'en face de la Sainteté absolue il ait une si pauvre estime de sa propre sainteté ?
L'humilité de Claver lui faisait chérir la pauvreté d'un amour particulier. Tout n'était-il pas assez bon pour lui ? Sa chambre était vraiment celle d'un pauvre de Jésus-Christ : une natte pour lit, un banc, deux escabeaux de bois pour sièges et une petite table, en composaient tout l'ameublement ; sur les murs, un crucifix et une image de JÉSUS en croix : Pierre avait une dévotion particulièrement tendre pour le Sauveur crucifié. Nous avons vu comment Dieu l'en
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récompensa, en opérant plusieurs miracles par le moyen du crucifix.
Les règles de Pierre lui donnaient la pauvreté « pour mère » ; il la chérissait en véritable fils. Il portait le même amour à ses Supérieurs : le moindre de leurs ordres lui était sacré ; et lui qui avait avec le Ciel des communications si intimes, n'hésitait pas à écrire :
« Dans la vie religieuse, la route la plus courte et la plus sûre pour arriver à la perfection est celle de l'obéissance aux Supérieurs. Je m'en rapporte plus à une seule de leurs paroles qu'à cent révélations particulières. » Et il donnait de cette défiance l'humble raison suivante : « On ne peut pas se bien apercevoir soi-même ; on ne peut pas se bien juger soi-même; on ne peut pas bien se décider pour soi. On a par conséquent besoin des yeux et du jugement d'autrui. »
Les Supérieurs le trouvèrent donc toujoun soumis à leur direction. L'obéissance en lui étail fille de la foi ; elle ne connut jamais ni ombre ni défaillance, et elle allait jusqu'aux moindres détails. Plusieurs fois ceux qui avaient autorité sur lui donnèrent, dans le but de l'éprouver, des ordres à propos desquels il aurait pu, avec sa vieille expérience, présenter quelques observations ; il ne le fit jamais, préférant avant tout la perfection dans l'obéissance, et, pour le surplus,
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s'en remettant complètement à DIEU. Son naturel ne l'inclinait guère pourtant vers cette obéissance absolue, et il était d'un sang qui supportait malaisément les jougs ; une de ses résolutions trahit ce que dut amasser de mérites sur ce point cet homme qui semblait ne plus avoir de volonté. Elle nous laisse entrevoir un instant que le gentilhomme catalan n'était pas mort tout à fait, même après avoir porté pendant plus de trente ans la pauvre soutane des fils de saint Ignace.
« Quand le Supérieur m'ordonnera tine chose difficile, j'élèverai mon cœur à DIEU. Je me représenterai que lui-même me la commande, et, sans répliquer, j'obéirai avec la promptitude des anges, en le remerciant de vouloir bien se servir de moi pour exécuter ses volontés. »
L'élévation du cœur vers DlEU était donc nécessaire à certaines heures au descendant des Claver pour l'amener à obéir : il ne fallait rien moins que la pensée d'un ordre émanant de Dieu pour plier cette volonté si forte. Mais cette pensée suffisait. Et comment n'aurait-elle pas suffi ? En obéissant alors, le fils des seigneurs de Verdn n'abdiquait rien de la juste fierté de ses pères : il ne s'abaissait pas, il grandissait : Servire Dco regnare est.
Telles étaient les vertus dont Pierre Claver donnait à Carthagène le magnifique et réconfortant spectacle depuis trente-six ans. Il semblait que, plein d'œuvres et de mérites, le Saint n'avait
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plus qu'à s'endormir en paix du sommeil de la mort. DlEU en jugea autrement : il allait dresser un Calvaire digne de son Serviteur et poser sur le front de Pierre la couronne qui lui manquait encore, la couronne d'épines qu'il avait portée lui-même au Golgotha.
En 1650, la peste, venue de la Havane, s'avançait sur la terre ferme. A cette nouvelle, le Saint part pour les localités ravagées par le fléau ; il prêche le grand jubilé qui se donnait alors, il confesse, il redouble de macérations et de pénitences pour fléchir le courroux divin, et il s'épargne si peu que, réduit bientôt à un dépérissement absolu, il reçoit l'ordre de son Supérieur de rentrer à Carthagène.
Il obéit aussitôt. Mais il trouva la ville infectée elle aussi.... Plusieurs de ses frères étaient morts déjà à un poste d'honneur, en soignant les pestiférés. Comment lui refuser place sur ce champ de bataille de la charité ? Il y vole et y tombe, presque immédiatement frappé. La mort ne le prit point ; mais, quand il se releva, il était infirme pour jamais ! Le reste de sa vie ne devait plus être qu'un lent et cruel holocauste. Cloué sur son siège, ce tendre et si fervent ami de l'Eucharistie était désormais privé de l'ineffable consolation d'offrir la Victime Eucharistique au saint autel ;
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cet infatigable apôtre ne pouvait plus rompre aux foules le pain de la parole, et Y esclave des nègres, désormais impuissant à se servir de ses mains et de ses pieds, allait avoir besoin d'un serviteur pour le lever, pour rhabiller et pour le faire manger. Pierre accepta héroïquement ce suprême et humiliant sacrifice. Mais, serviteur fidèb, il voulut dépenser au service de son Maître le peu de forces qui lui étaient laissées : chaque matin, après avoir entendu la messe et communié, il se faisait donc traîner jusqu'à son confessionnal ; on l'y déposait et il entendait patiemment tous ceux qui s'y présentaient, jusqu'à ce que ses forces lui fissent complètement défaut Plus d'une fois il y tomba sans connaissance ; le lendemain on le retrouvait, aussi doux que la veille, au poste qu'il s'était marqué. Il se faisait transporter à bras quelquefois dans les hôpitaux et jusque sur les négriers, et l'on voyait alors, touchant tableau, cet infirme oublier ses souffrances pour consoler les malades ou encourager les noirs. — D'autre part, sans pitié pour lui-même, il n'avait rien retranché de ses austérités passées, tout en continuant ses travaux. Aussi ses forces s'épuïsèrent-elles de plus en plus, et bientôt il lui fut impossible de quitter la pauvre cellule où la maladie le retint désormais enchaîné.
C'était là qu'il allait moissonner dans la douleur ses derniers mérites. — Décimés eux-mêmes par la contagion, obligés de remplir par suite plusieurs
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charges à la foi?, et occupés sans relâche à relever les courages dans Carthagène une seconde fois en deuil, — car la peste y avait reparu, — les Pères du collège étaient trop peu nombreux pour que l'un d'eux fût détaché au service du saint infirme. Le P. Recteur avait donc désigné un serviteur, — un de ces nègres que Claver avait tant aimés, — pour le soigner et demeurer continuellement près de lui. Où avait-on plus d'espoir de trouver quelque reconnaissance et d'assurer au Bienheureux les services qu'on était dans l'impossibilité de lui donner directement ? Mais, hélas ! l'indomptable grossièreté du nègre ne tarda pas à reparaître : si bien que celui qui devait être le serviteur de Pierre Claver en devint presque le bourreau. Il le servait à ses heures et quand bon lui semblait ; il le rudoyait en l'habillant et, dans des moments de colère, il en vint même jusqu'à le frapper. On ne le sut que trop tard, carie Saint ne se plaignit jamais. Dans son héroïsme il allait plus loin encore : lorsque le Frère sacristain, qui avait une profonde vénération pour lui, s'offrait à lui rendre quelques services, il refusait et réclamait son nègre, aux services duquel, disait-il avec une simplicité charmante, il était beaucoup plus habitue,
Cependant les infirmités de Claver augmentaient rapidement. Depuis environ quatre ans il
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en était réduit à une inaction complète : le vide, — ce triste vide qui a pour cause l'insouciance ou l'ingratitude humaines, — se fit insensiblement autour de lui, et c'est à peine si quelques rares personnes de la ville vinrent encore le visiter. L'accès de l'église lui était d'autre part devenu singulièrement difficile. L'isolement, si funeste pour les faibles, si fécond pour les vaillants, pesa donc sur lui de tout son poids. Dieu permettait cette solitude afin que la vertu de son Serviteur s'y affinât complètement ; mais il y ménagea deux consolations bien douces à Claver. La première fut de voir imprimée la vie du Frère Alphonse Rodriguez ; la seconde fut procurée à Pierre par l'arrivée du Père de Farina, désigné pour lui succéder dans son pénible apostolat. Malheureusement la flotte qui avait amené le Père de Farina à Carthagène, y avait apporté en même temps l'ordre royal de faire abattre la partie du collège adossée aux remparts.
C'était un coup douloureux pour le cœur de ce vieillard de soixante-douze ans : tant de faveurs extraordinaires avaient été accordées au Bienheureux dans cette maison, qu'il lui eût été doux d'y rendre le dernier soupir ! Il laissa donc son cœur déborder devant Dieu. Cette fois, la couronne était prête : Notre-Seigneur répondit aux prières de son Serviteur par la promesse qu'il mourrait avant d'avoir entendu le premier coup du marteau démolisseur. Il lui révéla en même temps le
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jour précis qui marquerait la fin de son exil, 8 septembre, fête de la Nativité : ainsi se trouvait récompensé l'ardent amour de Pierre pour sa Mère du Ciel !
Le bruit de cette promesse se répandit bientôt dans la ville, et, à cette annonce, le souvenir du Saint se réveilia vivement dans tous les cœurs. On accourut. Mais Pierre, tout occupé de la pensée des jugements de DIEU, ne voulut plus recevoir que ses frères en religion. Le 6, appuyé sur deux nègres, il descendit pour la dernière fois à l'église : il sentait qu'il s'acheminait enfin au terme de sa vie. Arrivé en vue de sa patrie éternelle, il faisait un suprême effort pour demander une fois encore ce Pain de vie dont il avait toujours été si avide et qui l'avait si puissamment soutenu pendant son long pèlerinage. Quand on le remonta dans sa pauvre chambre, la fièvre le saisit. Le médecin, mandé dans la journée, déclara qu'il n'y avait pas lieu de s'inquiéter, et l'on prit en conséquence les mesures nécessaires pour transporter le malade hors de sa chambre le lendemain, car la démolition du collège devait commencer précisément ce jour-là.
Mais Dieu tient ses promesses. Quand, à 1 première aube, l'infirmier pénétra auprès d vénérable malade, il le trouva sans connaissance Les ouvriers pouvaient commencer leur œuvre destructrice ; Pierre n'entendrait pas les coups de leurs marteaux. On se hâta d'administrer le
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moribond, dont les traits calmes et le doux sourire présageaient bien l'éternelle récompense. — Alors se passa une scène étrange : — le Gou-
verneur, les hauts dignitaires de l'Eglise et les principaux officiers de la ville accoururent auprès de ce pauvre religieux si universellement oublié quelques jours auparavant. Tous maintenant veulent le revoir une dernière fois vivant. C'est même en vain qu'on a tenté de refermer les portes du collège derrière eux : une foule immense assiège l'entrée ; elle demande à grands cris qu'on lui permette de pénétrer auprès du bon Père. Ef, comme on lui refuse, du tumulte elle passe à la violence : elle enfonce les portes de vive force et elle se précipite en flots pressés dans l'intérieur de la maison. Mais là elle rentre dans l'ordre et, tout en cherchant à ravir pieusement quelque relique, c'est dans un silence qui n'est plus interrompu que par des sanglots qu'elle défile devant le Saint mourant.
Durant toute la journée du 7, Pierre demeura dans le même état. A minuit, ses forces s'affaissèrent tout d'un coup ; on commença les prières des agonisants. Elles finissaient quand le Saint fit un léger mouvement : suivant l'annonce qu'il en avait reçue, la Très Sainte Vierge venait de lui ouvrir le Ciel le jour même de la Nativité (8 septembre 1654).
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Wffi* * ^^ les derniers contreforts des Cévennes, les plaines du Dauphiné et les pics neigeux des Alpes qui ferment l'horizon, — au milieu des seigles et de vertes praries, le voyageur rencontre La Louvesc.
C'était, il y a deux cent cinquante ans, plus qu'un hameau, moins qu'un village, la réunion autour d'un clocher de quelques maisons perdues au milieu d'épaisses forêts.
C'est aujourd'hui un centre important, où soixante-dix mille pèlerins, en moyenne, affluent tous les ans.
Ces foules viennent s'agenouiller et prier auprès du tombeau de saint Jean-François Régis. La piété les y amène, mais le miracle les y attire aussi : car, depuis deux siècles, le miracle s'épanouit suavement sur cette tombe, comme la fleur des bois s'épanouit sur les sommets environnants.
Originaire du Rouergue, la famille des Plas, à
laquelle appartenait notre Saint, se partagea en deux branches vers l'an quatorze cent. La branche cadette s'établit dans le bas Languedoc et y fonda la maison des Régis. Elle était fixée depuis deux siècles à Fontcouverte, village obscur du diocèse de Narbonne, lorsque Jean-François y naquit, le vendredi 31 janvier de l'an 1597.
Le père de notre Saint se nommait Jean de Régis et sa mère Madeleine Darcis. C'était une femme forte et une chrétienne d'une haute piété. Dieu lui avait donné plusieurs enfants. De bonne heure elle leur inspira des convictions solides et un ardent amour de la religion. L'un d'eux mourut sous les remparts de Villeneuve, en combattant l'hérésie révoltée. Le sort de Jean-François devait être plus beau ; de pacifiques victoires lui étaient réservées, et, sans autres armes que s; parole et son crucifix, il devait ramener à soi Dieu d'innombrables âmes égarées à la suite d< Calvin.
Son enfance, douce et pieuse, présagea ei partie ce que serait son âge mur. Elle laissa moin! deviner peut-être l'indomptable énergie que François devait déployer plus tard. Il était visible poui tous, cependant, qu'un grand maître, l'Esprit- Saint, travaillait déjà sa jeune âme et la prédisposait à la mission que Dieu lui réservait.
Ces heureuses dispositions s'accentuèrenl encore lorsque Régis eut été admis au collège qu< les Jésuites venaient d'ouvrir dans la ville d<
Béziers. Tout entier à ses études, il ne s'en laissait distraire que par la prière et par des œuvres de piété. Il était bon camarade, toujours prêt à obliger ses condisciples ; jamais pourtant le désir de leur plaire ou la crainte d'être raillé par eux ne purent le faire dévier de son devoir. — Dans la voie qui mène à Dieu, il marchait avec une fermeté séduisante. Aussi , captivés par ses exemples, plusieurs de ses amis de classe se mirent à sa suite. Ils vinrent même habiter la même maison que lui. François les accueillit avec joie. Il leur proposa un court règlement, où les heures d'étude, les lectures, les pratiques de piété se trouvaient fixées d'avance. Ce règlement fut adopté et fidèlement observé par tous. Il fit de cette petite réunion de jeunes gens une communauté en miniature dont Régis devint l'aimable chef. — La Sainte Vierge, qu'on y honorait tout spécialement, en bénit les membres, et elle les attira dans sa Congrégation lorsque les Pères l'érigèrent au collège. Régis y entra à peu près à l'époque où S. Jean Berchmans s'y faisait recevoir au collège de Malines, et la Mère de Dieu eut la joie de compter en même temps, parmi ses congréganistes, l'ange des Flandres et le futur apôtre du Velay.
Régis touchait au terme de ses études. Une maladie violente, dont il avait été atteint quel-
ques mois auparavant, lui avait donné le loisir de réfléchir sérieusement à sa vocation. — Mais il voulut arrêter définitivement ses résolutions dans la prière et devant Dieu. Il s'enferma donc loin du monde, pendant quelques jours, pour méditer dans la retraite sur la voie où il s'engagerait. Lorsqu'il en sortit, la décision était prise et le sacrifice accompli : l'Eglise allait compter un grand serviteur de plus.
C'est au P. Jean-François Suarez, Provincial de la province de Toulouse, que Régis demanda la faveur d'être reçu dans la Compagnie de JÉSUS. Sa réputation de piété était telle au collège qu'on n'hésita pas à accueillir sa demande. Le cœur débordant de joie à cette nouvelle, Régis partit sur-le-champ pour le noviciat de Toulouse : il avait hâte d'y abriter son âme contre les périls du monde. Ce fut la Vierge immaculée qui lui ouvrit les portes de cet asile béni où il entra, le 8 décembre 1616, âgé de près de vingt ans.
Aussitôt il se mit à l'œuvre. Dès les premiers jours, il se livra si complètement à tous les exercices de la vie religieuse qu'on put bien voir qu'il les pratiquait depuis longtemps déjà. Mais la formation virile que S. Ignace fait donner à ses enfants imprima à la vertu de Régis un caractère tout particulier : elle lui communiqua l'énergie qui le distingua depuis lors. L'humilité, le mépris du monde, la haine de soi-même, l'amour des pauvres, le zèle pour la gloire de Dieu, brillèrent
aussi d'un éclat tout particulier dans le jeune religieux, s'il faut en croire le témoignage de plusieurs de ses co-novices.
Le temps de probation terminé, François fit ses premiers vœux. Selon toutes les probabilités, il les prononça, le 9 décembre 161 8, au collège de Cahors, où il suivait le cours de rhétorique. L'année suivante, il fut envoyé à Tournon pour y étudier les sciences et la philosophie.
Il s'y montra aussi zélé pour ces travaux que pour sa propre perfection. Il préludait en même temps aux labeurs apostoliques qu'il devait accomplir dans la suite, en instruisant les domestiques de la maison et les pauvres de la ville, où bientôt on ne le désigna plus que sous le nom d'Ange du collège. Les jours de fête il allait prêcher dans les villages qui avoisinaient Tournon. Son zèle ne resta pas infructueux : le bourg d'Andance se réforma complètement sous l'effet de sa parole enflammée, bien qu'un peu inexpérimentée encore. C'est dans ce bourg qu'à peine âgé de vingt-quatre ans il établit pour la première fois la Confrérie du S1- Sacrement, qui depuis s'est répandue partout. Il en rédigea lui-même les statuts.
Régis acheva son cours de philosophie en 162 1. Ses Supérieurs l'occupèrent alors à l'enseignement des belles-lettres. Il y fut tour à tour employé dans les collèges de Billom, d'Auch, et enfin au collège du Puy, où il arriva en 1625. Il ne le
quitta qu'en 1628, pour aller à Toulouse étudier la théologie.
Ces sept années ne furent certainement pas les moins laborieuses de la vie de Régis. Le travail qui se fait entre les murs dénudés d'une classe est un travail obscur et auquel nul ne prête attention, mais c'est un travail astreignant ; il requiert, pour porter tous ses fruits, une force de volonté singulière, une énergie qui ne se laisse pas facilement épuiser. Pendant sept ans, François monta soir et matin dans sa chaire ; pendant sept ans, il expliqua à quelques enfants les règles de la grammaire et les premiers éléments des trois littératures. C'était le meilleur de sa vie, ses plus fraîches années qu'il leur sacrifiait ainsi ; DIEU le voulait : Régis obéit avec joie. Sa foi, qu'il ravivait avant chaque classe par une visite au Saint- Sacrement, le soutenait d'ailleurs dans cette œuvre pénible : il ne faut rien moins pour l'accomplir toujours avec sérénité. Faite de fermeté et de douceur, cette sérénité demeurait inaltérable dans l'âme et sur le visage de Régis. La tristesse semblait étrangère à notre Saint et l'impatience paraissait n'avoir point de prise sur lui ; toujours égal à lui-même, il reprenait et au besoin châtiait la faute sans aigrir le coupable, qu'il savait relever et encourager au moment même où il le punissait. Aussi, malgré leur clairvoyance bien connue sur ce point-là, ses élèves ne découvrirent-ils jamais dans leur maître la moindre trace de colère ou le
plus petit mouvement de vanité. C'est le témoignage que plusieurs d'entre eux rendirent dans la suite au cours du procès de canonisation.
Régis avait trente et un ans. Le moment était venu pour lui de commencer les études de théologie. Il y fut appliqué dans la maison de Toulouse en 1628. Sa vive intelligence autant que son assiduité au travail l'y firent promptement distinguer.
Mais ses succès ne purent l'amener à retrancher quoi que ce fût de ses prières. Au contraire, à mesure qu'il approchait de l'instant où il devait monter à l'autel, son ardente piété s'enflammait de plus en plus. Les jours devenant insuffisants, il donna au DlEU de l'Eucharistie une partie de ses nuits. Son Supérieur en fut averti, mais il connaissait la haute vertu de François. Loin de le blâmer de ces actes de ferveur, il recommanda « de ne pas troubler les douces communications de cet ange avec son Dieu. — Ce jeune homme est un saint, ajouta-t-il, et je suis bien trompé si l'on ne célèbre pas sa fête quelque jour dans l'Église. »
Appelé au sacerdoce en 1630, Régis sollicita et obtint, non sans quelque peine, la permission de se dévouer au soin des pestiférés, dont la ville de Toulouse était alors remplie. Il s'y consacra avec un certain nombre de ses frères. Plusieurs
d'entre eux succombèrent dans cette œuvre de charité, mais le fléau respecta notre Saint.
Avant de le consacrer définitivement au ministère des âmes, les Supérieurs de Régis l'envoyèrent faire alors ce que l'on appelle dans la Compagnie de JÉSUS <i la troisième année de probation. »
Un ordre du R. P. Mutio Vitelleschî, Général de la Compagnie, vint le surprendre au cours de cette année de retraite et de méditation. François partit pour Fontcouverte, comme on le lui prescrivait, afin d'y régler quelques affaires de famille. Moins occupé cependant des choses de la terre que de celles du Ciel, il profita de ce voyage pour donner dans sa ville natale une mission où son éclatante vertu brilla à tous les yeux. Les fruits qu'il y produisit furent si abondants, qu'après l'avoir retenu quelques mois au collège de Pamiers, dont un des professeurs était tombé malade, son Provincial résolut de l'appliquer uniquement aux missions.
C'est dans ce rude travail que le Saint devait passer le reste de sa vie.
Dix ans avaient suffi à François Xavier pour convertir l'Extrême Orient et pour y cueillir la palme que DlEU lui destinait ; dix ans allaient suffire aussi à Jean-François Régis pour convertir le Vivarais et le Velay, et pour se tresser la couronne que les anges devaient déposer un jour sur son humble front.
Montpellier, — où le nouveau missionnaire devait faire ses derniers vœux dans l'église du collège, ie 6 novembre 1633 ", — fut le premier théâtre où il exerça son zèle. Il s'y rendit vers le mois de mai 163 1. Le peuple et les enfants eurent ses premiers soins ; les pauvres et les faibles furent d'ailleurs toujours ses préférés. « Venez, mes chers amis, leur disait-il souvent, vous êtes mon trésor et les délices de mon cœur. » Il les catéchisait donc et leur faisait régulièrement des sermons dans l'église du collège. Sa parole était sans apprêt, mais « il exposait les vérités chrétiennes, rapporte le comte de la Mothe, avec une netteté et une simplicité qui les rendaient sensibles aux plus stupides, avec une solidité et une force qui convainquaient les plus opiniâtres, avec une onction divine qui forçait les plus insensibles à les aimer. Sa vie sainte donnait une nouvelle efficacité à ses discours : sans parler, il persuadait et touchait. » Aussi ses sermons attirèrent-ils bientôt les personnes les plus en vue de la ville. Régis avait l'amour profond de tous ceux qui souffraient. En suivant la pente naturelle de son cœur, il n'avait point tardé à aller consoler dans les hôpitaux et dans les prisons ceux que la
1. La formule de ces vœux, écrite et signée de la main du Saint, est conservée précieusement dans la maison de Marseille.
maladie ou un juste châtiment y retenait captifs. Il profita de ses succès dans la chaire pour tendre la main en faveur de ces pauvres de JÉSUS- Christ : par amour pour eux, il se fit mendiant. Les aumônes affluèrent larges et abondantes, larges même à ce point que le Saint put en consacrer une bonne partie à panser des plaies plus profondes et autrement lamentables que celles qu'il voulait d'abord adoucir. Il retira du désordre un grand nombre de personnes déchues ; pour guérir plus sûrement, loin des milieux empoisonnés où elle s'était développée, la lèpre morale qui les dévorait, il créa des Refuges où on ne tarda pas à voir l'innocence refleurir dans ces cœurs envahis jadis par la honte et par la corruption.
L'hiver suivant, Régis inaugura ses missions de campagne. La première qu'il donna fut prêchée à Sommières, petite ville où l'hérésie avait fait de grands ravages. Les mœurs publiques s'en étaient profondément ressenties, hélas ! Une mission suffit à tout restaurer. La foi reverdit dans ce beau pays, la piété y reparut, l'Eucharistie y fut de nouveau honorée, une Confrérie du Saint-Sacrement y fut instituée, et la paix la plus douce succéda aux discussions et aux luttes qui jusque-là avaient déchiré la ville.
Le succès était trop complet pour que le bruit ne s'en répandît pas. — Il vint à la connaissance de François de la Baume de Suze, évêque de
Viviers. Ce prélat, ravi des merveilles qu'il entendait rapporter de Régis, se hâta de le demander pour évangéliser son diocèse. Les ordres nécessaires furent expédiés, et le saint missionnaire se mit aussitôt en route, accompagné d'un autre Père, pour se rendre au poste qui lui était assigné.
Le nouveau champ que l'obéissance marquait aux travaux de Régis était un champ désolé entre tous. Semée à pleines mains par l'hérésie, l'ivraie y avait presque étouffé le bon grain. La guerre, — une guerre sans merci, — était venue ensuite, apportant après elle, avec le ravage, le triste contingent des corruptions qui suivent les armées. — Aussi ceux mêmes, parmi les habitants, qui étaient demeurés fidèles à la foi de leurs ancêtres, n'avaient été que trop souvent gagnés par l'affaiblissement des mœurs. De plus, le Vivarais, situé en pleines Cévennes, était un pays fort pauvre, coupé de vallées profondes et raviné par des torrents impétueux. Les prêtres y manquaient depuis que le calvinisme s'était déchaîné sur ces montagnes, abattant les églises comme l'ouragan y brise les sapins qui en couronnent les cimes. L'été, — temps des moissons, — le missionnaire ne rencontrait personne dans les villages, et, s'il s'y aventurait l'hiver, lorsque la neige retenait les habitants chez eux, ce n'était
qu'au prix de véritables périls, ces bois et ces rochers devenant à peu près impraticables dam la mauvaise saison.
Mais toutes ces difficultés n'étaient pas suffisantes pour arrêter l'ardeur du Saint ; elles ni firent au contraire que l'exciter davantage. Il résolut d'employer l'été à prêcher dans les villes et de réserver, autant que possible, les missions des campagnes pour l'hiver.
Muni de la bénédiction de l'évêque, il se mit donc à l'œuvre vers la fin du printemps de 1633. — Bientôt les gorges les plus inabordables, les plateaux les plus reculés et les plus inaccessibles, virent Régis, le bâton à la main,son pauvre manteau sur les épaules, allant de chaumière en chaumière porter la bonne nouvelle aux habitants quelque peu incultes de ces contrées aussi sauvages que pittoresques. C'est avec respect qu'il entrait dans leurs pauvres cabanes et sous leurs toits de chaume ; le courage et l'espérance y pénétraient toujours après lui. A ce spectacle nouveau les populations s'émurent. Transportées de joie, elles accoururent sur les pas de leur nouvel apôtre. Elles quittaient leurs villages, attirées par les célestes parfums dont la sainteté de Régis embaumait ces montagnes. Les hérétiques euxmêmes, frappés de cette vertu si apostolique, el qui contrastait tant avec les exemples qu'il; avaient sous les yeux dans la secte, se laissèrent gagner. Le pays changeait de face quand , dé-
nonce à l'évêque de Viviers par d'infidèles pasteurs qu'il avait repris de leurs dérèglements, le saint apôtre se vit sur le point d'être ignominieusement renvoyé du diocèse qu'il venait de féconder de ses sueurs. JÉSUS calomnié s'était tu devant Pilate : le disciple garda aussi le silence. Mais Dieu lui suscita un défenseur dans M. de Simiane, vicaire général de Viviers. Le prélat détrompé rendit publiquement son estime au Serviteur de Dieu ; il fit davantage encore : quand Régis regagna le Puy, en septembre 1634, il y avait été précédé d'une lettre où l'évêque lui rendait pleinement justice en remerciant le Provincial des Jésuites de lui avoir accordé un ouvrier aussi zélé et aussi puissant auprès de Dieu. Cette lettre ne renfermait qu'un seul reproche à l'adresse de Régis, c'est qu'il se prodiguait trop : « C'est l'unique chose, écrivait le prélat, en quoi nous n'avons jamais pu nous accorder. Je lui reprochais toujours qu'il en faisait trop, et lui prétendait toujours qu'il n'en faisait pas assez. Je vous le remets entre les mains : c'est à vous de vous servir de votre autorité pour l'obliger à ménager plus qu'il ne fait une santé si précieuse, et d'empêcher que le plus charitable des hommes envers les autres ait pour lui - même tant de dureté. »
Si pénibles qu'elles eussent été, les missions de Régis dans le Vivarais n'avaient pas suffi pourtant
à satisfaire l'insatiable amour des souffrances qui le dévorait. Il brûlait de répandre son sang poui JÉSUS-CHRlST.Quelques Jésuites venaient,au prix de fatigues inouïes, d'inaugurer les missions di Canada. Régis écrivit au P. Général de la Compagnie de JÉSUS pour qu'on l'y envoyât.
Sa lettre est datée du Puy, — 15 décembre 1634. — « Je me sens, mon Très Révérend Père, y disait-il, un si véhément désir de passer au Canada pour m'y consacrer au salut des peuple* sauvages qui l'habitent, que je croirais manquei à la vocation divine si je ne vous manifestais pas les sentiments que Dieu m'inspire à cet égard. J< vous les expose aujourd'hui et je vous supplie trè< instamment d'exaucer mes vœux, malgré moi indignité. Ma confiance en la bonté de Dieu esl si grande qu'elle ne me permet pas de douter qu< vous ne m'accordiez la grâce que je vous demand< avec larmes et que je souhaite si ardemment. Vous savez, mon Très Révérend Père, que je suis d'un tempérament à l'épreuve des plus grandes fatigues. Plût à Dieu que ma vertu fût aussi forte que ma santé est vigoureuse ! Mais j'espère qu'elle se fortifiera dans l'infirmité même, et qu'en travaillant par l'ordre de Dieu , sa divine grâce soutiendra ma faiblesse. Je sais que mes fautes ne peuvent être que très fréquentes au milieu d'une nation si perverse ; et, par cette raisonje prends la liberté de me recommander à vos saints sacrifices. »
Après avoir écrit cette lettre, Régis reprit ses travaux apostoliques.
Au cours de ses missions dans le Vivarais, il avait complètement ramené à Dieu le comte de la Mothe-Brion. Ce gentilhomme l'appela dans la petite ville du Cheylard, qui était sa propriété. Le Saint y arriva au commencement de janvier 1635. En quelques semaines la ville fut transformée ; étendant alors son champ d'action, Régis parcourut les pays voisins. Il allait dans les hameaux et les villages, poursuivant son œuvre. Plusieurs fois, après s'être égaré dans les bois, il fut contraint d'y passer la nuit. Un jour même, bloqué par la neige dans une misérable cabane perdue sur un des plus hauts sommets du pays, il y demeura emprisonné pendant trois semaines, sans autre lit que la terre nue et sans autre nourriture que du pain noir.
Mais toutes les souffrances étaient un gain pour lui. « Ce qu'on souffre pour Dieu, disait-il, ne mérite pas le nom de souffrances, et les croix qu'on trouve dans la vie apostolique ont une onction qui les adoucit et qui les fait trouver légères. » Du Cheylard, Régis s'en alla évangéliser Lachamp. Il y arriva exténué de travail et d'austérités ; il n'en ouvrit pas moins la mission : dès qu'il se trouvait en présence
Trois grands Conquérants. S
des âmes, toute fatigue semblait s'évanouir en lui. Un jour qu'il sortait de l'église où il avait prêché et confessé pendant toute la matinée, arrive une troupe de gens qui venaient de fort loin. « Mon Père, lui dit l'un d'eux, nous avons fait depuis hier douze lieues par des chemins affreux pour entendre vos sermons . Pour l'amour de Dieu, ne nous privez pas de ce bonheur. » A ces mots, Régis leur ouvre les bras ; il rentre dans l'église, remonte en chaire, prêche comme s'il n'avait rien fait ce jour-là, entend les confessions des arrivants, et ne retourne au presbytère prendre un peu de nourriture qu'après les avoir tous encouragés et bénis.
En quittant Lachamp, François se rendit à Privas, puis à Saint-Agrève. Mais avant d'aller dans cette dernière ville, il descendit jusqu'à Aubenas,où la Compagnie de JÉSUS avait un collège. — C'est de là qu'une seconde fois il écrivit à Rome pour redemander avec de nouvelles instances la mission du Canada (21 novembre 1635). Dieu ne le voulait point de l'autre côté de l'Océan, et quelques mois après (avril 1636), il reçut, en rentrant au Puy, une lettre où le P. Général, tout en louant son zèle, lui annonçait qu'il ne pouvait point pour le moment passer chez les Hurons.
La mission de S^Agrève se donna avec un plein succès. Après l'avoir terminée, Régis
entreprit la conversion des villages environnants. Rayonnant tout aux alentours, il parcourut en trois mois une vingtaine de bourgs ou de hameaux , S1 -Barthélerny-le-Plein , La Bâtie, Nozières, Desaignes, etc.. Il alla même jusqu'à Rochepaule et à Sl-André-des-Effangeas, que l'évêque de Valence lui avait signalé comme un foyer particulièrement dangereux dans le pays. Partout il passa transformant toutes les populations sur son chemin : on eût dit que les anges l'aidaient dans son bienfaisant ministère et que, d'une main légère, ils guérissaient derrière lui les maux que l'hérésie et les guerres de religion avaient faits dans ce pays.
Peu après la mission de Sl-André, Régis fut invité par le curé de Marlhes à évangéliser cette paroisse. Malgré la rigueur de la saison, il s'y rendit aussitôt. On l'y accueillit comme un triomphateur : « Nous attendons le Saint, » disait la foule. L'enthousiasme augmenta encore lorsque deux enfants, gravement malades, eurent été subitement guéris au seul contact de quelques lambeaux arrachés au manteau de Régis. « Après la mission, dit plus tard le curé de Marlhes, déposant dans le procès de la canonisation, je ne reconnus plus ma paroisse, tant elle était changée... Infatigable au travail, appliqué jour et nuit aux fonctions du ministère évangélique, le P. Régis entendit lui seul, dans
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l'espace d'un mois, plus de deux mille confessions presque toutes générales ; il entendait plus volontiers celles des gens pauvres que celles des gens de qualité...
» Non content de se sacrifier tout entier au service de ma paroisse, il faisait des courses dans tout le voisinage avec un courage qui étonnait tous ceux qui le voyaient. Il partait quelquefois de chez moi par des temps capables d'intimider les plus hardis. Ni la véhémence du froid, qui est insupportable dans nos montagnes, ni l'abondance des neiges, qui fermaient les passages, rien n'était capable d'arrêter le zèle de cet homme apostolique. Il semblait même avoir communiqué son intrépidité aux autres : lorsqu'il allait prêcher en quelque endroit, malgré le péril, tout le monde le suivait ; des paysans l'attendaient sur le chemin et se joignaient aux premiers. Sa douceur et sa sainteté étaient les charmes qui attiraient tous les peuples à sa suite...
» Clavas, Bourg -Argental , Sl-Sauveur, Sl- Julien-Molin-Molette, St-Apollinard et plusieurs autres lieux eurent part, avec ma paroisse, aux grandes bénédictions que Dieu accorda alors au zèle de son Serviteur. »
Si l'éloquence a ses triomphes, la sainteté a
aussi les siens. Régis avait dédaigné tous les artifices du langage : Dieu lui donna sur la foule un empire que les plus grands orateurs eussent envié. Ascendant irrésistible que celui qu'exerçait ce missionnaire obscur !.. Prédicateur des pauvres, ne montant guère que dans des chaires de village ou de bourgade, il attirait tout à lui... Les multitudes se pressaient sur son passage ; des villages entiers accouraient au-devant de lui Plusieurs fois il fut contraint de s'arrêter en* pleine forêt au cœur même de l'hiver, pour satisfaire l'avidité du peuple qui voulait l'entendre parler du salut. C'est sur le sommet d'une âpre montagne qu'il dut prêcher un autre jour; autour de Régis, les pieds dans la neige, les montagnards écoutaient recueillis... Et du haut du bloc de glace qui lui servait de chaire, son crucifix à la main, l'apôtre jetait à ces solitudes, d'ordinaire si mornes, le nom du Dieu qui s'est fait homme et qui est mort pour nous. L'amour de ce Dieu vibrait dans la moindre de ses paroles et en faisait un dard acéré qui pénétrait jusqu'au fond du cœur...
« Les peuples le regardant comme un saint et recevant ses instructions comme des oracles, dit le comte de la Mothe dans sa déposition, il fit dans mes terres tout ce qu'il voulut. Les fruits qu'il y produisit surpassent tout ce que j'en puis dire ..
» Il traitait son corps d'une manière impitoya-
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ble, tout affaibli et exténué qu'il était d'ailleurs, joignant au sacrifice continuel qu'il faisait de luimême dans ses voyages, des macérations étonnantes.. Un peu de pain et de lait, des légumes cuits à l'eau et sans assaisonnement, formaient toute sa nourriture. Trois ais ou le plancher étaient son lit. Encore ne prenait-il que deux ou trois heures au plus de sommeil. Il domptait toutes les nuits sa chair par de sanglantes disciplines et il était toujours couvert d'un rude cilice.,. »
Ce n'était pas en temps de mission seulement que l'intrépide apôtre se mortifiait ainsi ; sa pénitence était continue. Au collège du Puy, ses jeûnes étaient si rigoureux qu'il passa souvent des jours entiers sans manger. Il ne buvait pas de vin et n'usait ni de viande ni de poisson. Peu satisfait de ces rigueurs, il portait un rude cilice et se ceignait les reins d'une chaîne de fer dont les pointes lui entraient profondément dans les chairs.
Sa mortification intérieure ne le cédait en rien à sa mortification extérieure. Il était parvenu à dominer la nature et tous ses mouvements. Couvert de boue un jour, dans la ville du Puy, par une troupe de misérables, souffleté plusieurs fois en pleine rue par des malheureux auxquels il était parvenu à arracher l'objet de leurs passions infâmes, menacé de mort pour la même raison par un officier qui lui appuya la pointe de son épée sur le cœur, il ne perdit jamais rien de sa tranquillité d'âme et de sa douceur, si bien que,
subjugués par cet extraordinaire empire du Saint sur lui-même, ses persécuteurs s'éloignaient d'ordinaire tout honteux et vaincus.
Cet empire souverain était le fruit naturel de la profonde humilité de Régis. Il fut dénoncé à l'évêque de Viviers, injustement accusé auprès de ses Supérieurs et outrageusement calomnié à l'occasion de la plus délicate de ses œuvres de zèle, l'œuvre des Refuges. S'en troubla-t-il jamais? L'entendit-on s'en plaindre? Ou le vit-on seulement tenter de s'excuser? « On gagne doublement, disait-il, quand on soulage ses frères au prix de son humiliation propre. » Mais s'il consentait volontiers à s'abaisser devant les hommes, c'était pour s'élever plus sûrement vers Dieu. Le vol de son âme l'emportait loin de la terre, et sa foi découvrait déjà le Ciel. Elle lui montrait aussi Dieu dans le pauvre et dans les malheureux. De là cet amour constant dont il les entoura. Il en avait fait ses meilleurs amis, et on le rencontra souvent sur la place publique, portant sans aucun respect humain les bottes de paille, les couvertures ou la nourriture que sa charité avait mendiées pour eux.
« Ses richesses et ses délices, rapporte le comte de Fay de La Tour-Maubourg dans le procès de canonisation, étaient les malades abandonnés ; il mettait sa joie et sa satisfaction à les secourir. Ce qui inspirait le plus d'horreur aux autres avait un charme particulier pour lui. Il n'était jamais plus
épanoui que lorsqu'il pansait et lavait les plaies les plus dégoûtantes. Il ne s'en tenait pas à de simples visites aux pauvres, il leur rendait les services les plus bas ; et il les leur rendait constamment, comme un valet à gages payé pour les servir. Toutes ses tendresses en un mot étaient pour les pauvres. Ses entrailles étaient émues à la vue de leurs moindres misères : il les assistait le jour et la nuit dans les prisons, dans les hôpitaux, dans leurs maisons ; et ni l'infection des cachots et des hospices, ni le danger de la contagion, n'étaient capables de le rebuter ou de ralentir sa charité. »
Cette abnégation de tous les moments, cet héroïque oubli de soi-même, avaient fait le succès de Régis dans le Vivarais. Ils lui soumirent le Velay, dont il allait commencer l'évangélisation et devenir l'apôtre vénéré pendant les quelques années qu'il devait passer encore sur la terre d'exil.
A peine rentré au collège du Puy, — c'était vers la fin d'avril 1636, — le Saint se mit en devoir de reprendre ses travaux.
Les pauvres eurent comme toujours les prémices et le meilleur de son apostolat. Il les réunissait plusieurs fois la semaine dans l'église du collège pour leur expliquer le catéchisme. Cette église devint bientôt trop petite : il fallut que
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