‹ Trois hommes fortsChapitre 12 sur 20 · CE QUE FUÉDÉRIC ALLAIT FAIRE A PARIS · texte numérisé non relu

CE QUE FUÉDÉRIC ALLAIT FAIRE A PARIS

Madame Pascal était revenue à elle.

Quand elle avait ouvert ses yeux et qu'elle avait vu à ses côtés ses deux enfants sains et saufs, elle était tombée à ge-

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noux, en les prenant dans ses bras, et elle avait rendu grâces à Dieu.

Alors Félicien l'avait relevée, et lui avait dit en lui ipontrant Robert :

— Ma mère, voici le brave jeune liomoie auquel nous devons la vie.

Pour toute réponse, la môre s'était jetée au cou du paysan, pendant que son lils lui serrait cordialement la main, et lui témoignait avec émotion toute sa reconnaissance.

Robert était en proie à une émotion joyeuse. Les couleurs avaient n^paru sur ses joues, et ses yeux, mouillés de doucei larmes, semblaient la double étincelle du grand foyer de vie qui l'animait, tant était brillant, tant était éclatant le point lumineux qui les étoilait.

Point de barbe, le teint brun, la boucbe petite, les dents blanches, le nez bien fait, le cou admirablement attaché et entièrement découvert, des anneaux d'or aux oreilles, tel était le complément de cette bonne et belle figure.

Quant au costume de Robert, il était bien simple :

Chemise de grosse toile, pantalon de drap bleu foncé, serré autour de la taille par une ceinture de cuir, et veste de velours verdâtre jetée sur l'épaule, car il avait jugé inutile ou n'avait pas eu le temps de la remettre.

L'ensemble de ce beau garçon était si parfait, que Blanche, obéissant à un sentiment inné chez la femme, ne put s'empêcher de regarder les mains et les pieds de Robert, pour voir si cette distinction qui le caractérisait existait jusque-là. Les mains étaient admirablement faites, et les manches retroussées laissaient voir des attaches de poignet fines et souples. Quant aux pieds, ils étaient vraiment petits, et il fallait qu'ils le fussent pour le paraître dans les gros souliers qui les emprisonnaient.

Cet examen involontaire n'échappa point à l'ouvrierr et il mit une sorte de coquetterie à ne s'y point soustraire.

Pendant ce temps, des groupes s'étaient formés autour de Féhcien, de sa mère, de sa sœur et de Robert.

On complimentait le paysan, et les femmes questionnaient

Blanche et madame Pascal, leur demandant si elles avaient eu grand'peur et si elles étaient bien revenues de l'émotion que cette scène avait dû leur causer.

Enfin, toute la rue et tout le village étaient en rumeur.

— Bravo ! Robert! bravo ! lui disait-on.

— Pardieu ! répondait-il en souriant, n'est-ce pas là une belle affaire, et ne faudrait-il pas laisser un méchant taurea-j, c'est-à-dire la bête la plus béte de la création, éventrer des êtres intelligents, et qui sont de braves gens par-dessus le marché? Tout le monde en aurait fait autant, continua Piobert avec une réelle modestie, et la preuve, c'est que M. Félicien, qui n'est pas habitué comme moi à ces sortes de luttes, se jetait hardiment à la tête de l'animal.

— Mais moi, c'était pour ma mère et ma sœur que je risquais ma vie, tandis que vous, monsieur Robert, c'était pour des étrangers.

— Est-ce que des gens qui vont mourir sont des étrangers? Est-ce que vous, monsieur Félicien, votre mère et mademoiselle, vous êtes des étrangers pour quelqu'un d'ici? Est-ce que tout le monde n'aime pas votre sainte mère et cette belle jeune fille?

Et en disant cela Robert rougissait, et jetant un regard d'admiration naïve sur Blanche, il semblait lui demander pardon de s'être permis de dire qu'elle était belle.

— Il n'en est pas moins vrai, reprit Pascal, que sans vous monsieur Robert, nous périssions tous les trois. Aussi, entre noug maintenant, il y aura, si vous le voulez bien, une amitié de frères, et, de ma part, une reconnaissance sans bornes.

— Allons! s'écria Robert avec élan, et en prenant les deux mains de Félicien, il paraît décidément que cela peut être bon à quelque chose d'avoir les poignets solides.

— Mais, monsieur, dit tout à coup Blanche, qui, depuis quelques instants, considérait Robert plus attentivement encore, vous êtes blessé !

— Où donc ? s'écria Félicien avec inquiétude.

— Là, répliqua Blanche, en montrant du doigt une tache de sang sur la chemise du jeune homme ; et obéissant à son

piTiiiitT mouYcnicMit, elle tira son mouchoir et s'approcha do Robert pour cHauclier ce sang.

— Oh ! ce n'est rien : une simple égratignurc, fit le paysan. La corne de l'animal m'a effleuré en passant. Merci, mademoiselle, mais rassurez-vous, ce n'est pas dangereux.

— Et maintenant, mes enfants, dit-il d'un air joyeux en se tournant vers les paysans et les commères qui l'entouraient, il faut laisser M. Félicien et ces dames aller à leurs alTaires, et vous il faut aller aux vôtres. 11 n'y a pas eu de mal, c'est tout ce qu'il fallait, n'est-ce pas? Au revoir, alors.

Les groupes se dispersèrent lentement, et Robert resla de nouveau seul avec Pascal, sa mère et Blanche.

— Je reviens dans quelques jours, monsieur Robert, lui dit Félicien ; je vous verrai souvent, je l'espère.

— Tant que vous voudrez, à la condition que, quaii J je vous ennuierai, vous me le direz franchement; car je jette bien un taureau par terre, mais je ne suis eu somme qu'un paysan, et ma conversation n'est pas toujours drôle, surtout îiour les dames.

— Comment se fait-il alors que, n'étant qu'un paysan^ •vous vous exprimiez avec tant de facilité? demanda madame Pascal.

— Cela vient, madame, répondit le jeune homme en souriant, de ce que je suis un jeune homme instruit. J'ai été enfant de chœur ici, et notre brave curé m'a appris une foule de choses que mes semblables ignorent d'ordinaire, si Lien que je me trouve savoir lire et écrire, sans compter l'arithmétique, une teinte d'histoire, et même un peu de latin, qui ne me sert pas beaucoup pendant la semaine, mais qui m'est utile le dimanche quand je vais dlncr avec mes camarades. Us ine regardent comme un savant et croient à ma parole comme à l'Évangile.

, En disant cela, la pliysionomie de Robert devenait un peu railleuse, comme s'il se fût moqué de lui-même.

— Et quelle profession exercez-vous ici?

— Je suis charpentier.

—- Êtes- vous heureux ?

— Ma foi, oui, très-heureu:s'.

— Vos parents ?

— Sont morts, hélas !

— Raison de plus pour vous laisser faire une famille nouvelle, monsieur Robert, dit Blanche attendrie par l'intonation que le charpentier avait donnée à sa réponse, et pour venir nous voir souvent, nous qui vous aimerons comme un frère, n'est-ce pas, Félicien, comme un fils, n'est-ce pas, ma mère?

— Vous avez l'air d'un ange, mademoiselle, répliqua Robert, en considérant Blanche, tant vous êtes bonne, tant vous êtes belle ! Tenez, je n'ai peut-être qu'une vertu, mais je l'ai, c'est la franchise. Je ne sais pas cacher ce que je pense ; eh bien, je pense en ce moment, et je penserai toujours que si jamais vous aviez besoin qu'un homme se tuât pour vous, vous n'auriez qu'à me faire signe, et que je vous donnerais gaiement ma vie eu échange des paroles que vous venez de prononcer et de la manière dont vous les avez dites. Et là-dessus, adieu, monsieur Félicien, adieu madame Pascal, adieu mademoiselle, car, sur mon honneur, je n'ai plus autre chose à vous dire.

Et, après avoir salué d'un regard et d'un sourire les trois personnes auxquelles il venait de dire adieu, Robert disparut par la petite porte qui lui avait donné passage quelques instants auparavant.

— Quelle belle nature! murmura Félicien.

— Voilà un excellent cœur! dit madame Pascal.

— Le beau et brave jeune homme ! pensa Blanche.

— Ma bonne mère , dit alors Félicien à sa mère , tu viens d'avoir une grande émotion dont tu n'es pas tout à fait remise. Gela t'a fatiguée ; laisse-moi continuer ma route tout seul et rentre à la maison avec Blanche , après aA'oir été à l'église bénir Dieu pour le secours qu'il nous a envoyé.

Félicien embrassa les deux femmes, et tandis qu'elles prenaient le chemin de l'égUse, il descenaait /a côte au bas de laqiftlle il devait trouver son cabriolet ; là, la route se divisait en deux, l'une menant à Paris, l'autre menant à Niort.

Ce fut ootlo dt'rniiMr que Félicien prit au moment où une chaise ilo poste entrait dans l'autre au galop de ses deux chevaux.

Fiédéric était dans cette chaise do poste.

Pour les gens qui passaient, ce cabriolet et cette chaise n'étaient que deux voitun^s; pour le peintre qui eût voulu retracer le paysage , ce n'était qu'un elTet de poussière et qu'un moyen de l'animer ; mais pour nous qui connaissons les deux voyageurs, ce sont deux destinées que ces deux voitures, renfermant deux hommes qui se tournent le dos physiquement et matériellement, qui ne se doutent pas, en suivant chacun une route opposée, qu'il viendra un moment où ils se trouveront face à face, et que leurs existences sont déjà fatalement liées l'une à l'autre.

Le cabriolet de Félicien s'éloigna, cheminant d'une allure douce et tranquille.

La chaise de poste disparut, rapidement emportée.

Suivons-la.

Elle arriva dans la nuit à Paris, et s'arrêta devant une élégante maison de la rue de la Paix.

Frédéric entra dans cette maison, monta au premier étage et sonna.

Un domestique vint ouvrir la porte.

— A-t-on des lettres pour moi? lui demanda le comte. J'a' écrit que j'en attendais deux.

— U y en a deux, en effet. L'une a été apportée par un domestique en livrée, l'autre par une espèce de commissionnaire/

— Elles sont?

— Sur la cheminée de monsieur le comte.

— Très-bien.

Frédéric traversa un appartement très -élégant et passa dans sa chambre à coucher, sur la cheminée de laquelle il trouva en effet deux lettres, l'une d'une écriture fine, distinguée , l'autre d'une écriture commune et d'un papier commun.

Ce fut cependant à cette dernière qu'il donna la priorité.

Elle ne contenait que ces mots :

« C'est un chanteur de l'Opéra qu'on nomme G... La chose dure depuis trois mois. >•

Rien de plus et la signature.

— Très-bien, pensa Frédéric , et un sourire ironiquement joyeux éclaira son visage.

Puis il brûla cette première lettre et passa à la seconde, qui était une invitation de bal, à laquelle était joint un billet.

« Mon cher comte , portait ce billet , voici l'invitation que vous avez paru désirer pour le bal du marquis de Thonnerins, et que le marquis s'est empressé de me remettre pour vous.

>) Voulez-vous que j'aille vous prendre ou me prendrezvûus chez moi?

» Je désire vous présenter au marquis, lequel sera enchanté de faire votre connaissance, et de ne vous point traiter en invité ordinaire.

» Mille compliments empressés et affectueux.

» Baron de Sigaud. »

Frédéric sonna et dit au domestique qui parut :

— Vous connaissez le baron de Sigaud, et vous savez où il demeure?

— Oui, monsieur le comte.

— Vous irez demain matin chez lui lui dire que j'irai le prendre demain soir à onze heures.

Le comte, resté seul, parât réfléchir quelques instants; puis, avec l'air satisfait d'un homme dont l'esprit a trouvé une conclusion heureuse à la pensée qui le préoccupe , il se déshabilla, se coucha et s'endormit.

Il ne se leva que tard le lendemain, déjeuna et dina seul chez lui, demanda sa voiture pour dix heures du soir, et se fit à dix heures et demie conduire chez le baron de Sigaud.

Une heure après, le comte et le baron entraient dans les immenses salons du marquis de Thonnerins, dont l'hôîcî était situé rue de Tournon.

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Une foule imiDcusc s'y i)ressait sous lus dorures et les lustres Relatants.

Tout le monde sait ce que c'est qu'un grand bal ; il serait donc inutile de donner la description de celui-là, qui devait clore ceux que le marquis donnait tous les ans.

Toutes les sommités aristocratiques se trouvaient à ce baJ, carie marquis, pair de France, et descendant d'une de nos plus grandes familles, puisqu'un Thonnerins était à la première croisade, avait un des meilleurs salons de Paris, et, connu pour son dévouement à la brancbe ainée, recevait toute cette vieille aristocratie, qui ne voulait pas entendre parler de la nouvelle cour.

M. de Sigaud chercha longtemps le marquis avant de le trouver; mais ayant Uni par le découvrir, il marcha à lui et lui présenta M. le comte Frédéric de la Marche.

Le marquis était un petit homme sec, maigre, et couronné de cheveux blancs.

Rien n'était plus hautement aristocratique que sa bouclie froide et ses yeux calmes ; nul ne savait mieux, avec un seul regard, mettre entre soi et les autres la distance à laquelle il ■voulait les tenir.

Aussi le marquis, auquel pas un des grands noms de France n'était étranger, qui connaissait tous les arbres généalogiques depuis leurs racines jusqu'à leurs dernières branches, reçut-il avec un air quelque peu protecteur ce com.te de la Marche dent le nom ne figurait pas dans l'armoriai, et qui , selon lui, devait être un de ces nobles comme il en naissait tant depuis l'avènement de la dynastie bourgeoise.

Cependant Frédéric était l'hôte de M. de Thonnerins ; comme tel, il fut honorablement accueilli, mais rien de plus, rien de moins.

Après une causerie de cinq minutes, le marquis, tout chargé de ses croix, prit congé du comte et se rendit à la circulation.

— Comment trouvez-vous le marquis ? demanda le baron à Frédéric quand M. de Thonnerins se fut éloigné.

— Charmant, répondit Frédéric, auquel n'avait ïii'int

échappé l'effet produit sur le vieux noble par son titre sans antécédents, mais en souriant comme un homme convaincu qu'il prendra quelque jour sa revanche de cette méprisante affecîuooité.

— Il est d'une de nos vieilles maisons , n'est-ce pas? demanda M. de la Marche.

— Oh ! mon cher comte, fit le baron en riant, il est plus noble que le soleil ! Le monde n'était pas encore créé que les Thonnerins portaient déjà besans d'or sur azur.

M. de Sigaud, qui était d'une bonne noblesse aussi, puisqu'il eût pu faire ses preuves de 1429 , était cependant loin d'ajouter à cela la même importance que le marquis, qu'il plaisantait souvent sur ses susceptibilités héraldiques.

Le baron était tout jeune, il avait vingt-huit ans, et trouvait qu'un beau nom fait très-bien sur une carte, que des armes font bien sur une voiture ou sur un cachet de lettre; mais peu lui importait que la noblesse de ses amis fût ancienne ou récente, pourvu que ses amis fussent gais, spirituels, bons vivants et bons chasseurs comme lui?

Cependant il tenait assez à ce que les gens qu'il fréquentait eussent un titre, titre légitime ou non, et cela, non pas pour lui-même, mais pour les vrais nobles qu'il connaissait, et pour ses domestiques, qui, moins avancés que lui, et habitués à avoir du comte et du baron plein la bouche , eussent trouvé que leur maître dérogeait s'il eût reçu un homme qui se fût appelé tout court.

Le baron avait connu Frédéric dans le monde, il y avait environ un mois et demi; il avait été chasser dans ses terres, son caractère lui avait plu, et s'il n'avait pas lié amitié , du moins il contractait habitude avec lui, sans trop s'inquiéter si ses parchemins étaient bien en règle.

On l'appelait comte, il avait le train de maison d'un comte : cela lui suffisait.

Comme vous le voyez, avec de pareils principes, le baron pouvait, de temps à autre, courir la chance de faire de mauvaises connaissances.

Frédéric l'avait prié de le présenter chez M. de Thonnerins.

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Le baron l'avait pK'scnté, et ne voyait pas plus loin que cela.

— Le marquis n'a-t-il pas une fille? demanda Frédéric i M. de Sifiaud.

— Oui.

— Jolie, n'est-ce pas?

— Charmante.

— Où est-elle?

— Tenez, voyez-vous là-bas cette jeune fille qui a des épis d'or dans les cheveux''

— Qui danse?

— Oui, avec un monsieur chauve.

— Et qui n'a n;ênie pas l'air de s'amuser.

— Ce n'est pas pour s'amuser qu'on danse avec des geue chauves. C'est elle.

— En effet, elle est fort belle. Le teint est pâle, les yeux sont noirs comme du velours, le profil net, énergique, d'une régularité merveilleuse. Quels brasi quelle taille! quelles épaules ! La tôte d'une Junon sur le corps d'une Vénus. 11 doit y avoir autant d'orgueil que de beauté dans cette femme.

— Oui, c'est une ravissante personne, répliqua le baron avec assez d'indifférence.

— Le marquis est riche ?

— Quatre cent mille livres de rentes.

— 11 n'a que cette enfant?

— Et de plus, il est veuf.

— Son influence est grande, dit-on?

— Énorme. Le roi cherche tous les moyens de le rallier. S'il se rattachait à la branche cadette, une partie du faubourg Saint-Germain le suivrait; mais ce n'est pas à craindre : le marquis se ferait sauter la cervelle avant d'avoir cette pensée.

— Approchons-nous donc un peu de mademoiselle de Thonnerins.

— Ah çà ! est-ce que vous voulez l'épouser? on le dirait, ma parole d'honneur, à voir la façon dont vous me questionnez sur elle et dont vous la regardez.

— Êtes-vous fou, mon cher baron? Et comment voulez-

VOUS qu'une pareille idée me vienne, à moi, obscur gentilhomme de province ?

— Ce serait tout simple qu'on fût amoureux de mademoiselle de Thonnerins et qu'on la demandât en mariage. Approchons-nous d'elle ; d'autant plus qu'il faut que je lui adresse quelques compliments.

Le comte et le baron se trouvèrent bientôt derrière la fille du marquis.

Le baron lui dit quelques mots, et elle continua sa contredanse.

— Voulez-vous que je vous présente? demanda M. de Sigaud à Frédéric.

— Plus tard, répondit celui-ci, qui ne quittait pas la jeune fille des yeux.

En ce moment, mademoiselle de Thonnerins cessait de danser, la figure étant finie pour le côté de la contredanse dont elle faisait partie.

— Je sors de l'Opéra, dit alors Frédéric au baron, de façon à être entendu de la jeune fille.

— Ah! et que jouait- on? répondit le baron.

— Don Juan^ et j'ai entendu un nouveau chanteur plein de talent.

— Gomment le nommez-vous? demanda machinalement le baron, car au fond il prenait fort peu d'intérêt à cette conversation.

— On le nomme G..., répondit Frédéric, qui, en disant ce nom, attachait ses yeux sur mademoiselle de Thonnerins, pour surprendre le mouvement qu'elle ferait.

EUe ne fit pas un mouvement.

— Je n'ai jamais entendu prononcer ce nom-là, fit M. de Sigaud, et vous dites qu'il a du talent?

— Beaucoup, et outre son talent, il aura des protections.

— Lesquelles?

— Figurez- vous, mon cher baron, que c'est un héros de roman. Il aime une fille noble dont il est aimé.

En disant cela, le comte dardait ses yeux sur mademoiselle de Thonnerins.

Cette fois, il vit trembler ses bras et ses épaules sous un frisson involontaire.

— Il faut que je vous conte cette histoire, ajoula-t-il Bans perdre Léonie des yeux.

— Save2-vous le uoua de la jeune iUlc'

— Parfaitement.

— Dites-le-moi.

— Volontiers.

Au moment où il disait ce mot, mademoiselle de Thonncrins se retourna comme si elle eût été piquée par un serpent, et jeta sur le comte un regard si plein de colère et de liaine, qu'il crut un moment que la jeune fille allait lui sauter au visage.

Cependant il ne bougea point et répondit par un sourire de déli à ce regard irrité.

Alors mademoiselle de Thonnerins poussa un cri et tomba dans les bras de son danseur.

— Elle est à moi, se dit Frédéric, et il se joignit à ceux qui s'empressaient autour de la fille du marquis.

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