‹ Trois hommes fortsChapitre 11 sur 20 · ROBERT · texte numérisé non relu

ROBERT

Blanche passa une partie de la nuit à errer dans le jardia et à demander à l'air frais de la nuit le calme et le repos qu'elle n'eût pu trouver dans sa chambre ; car elle le sentait bien, le sommeil ne fût point venu à elle.

Quand bien même il n'a encore amené aucun malheur avec lui, l'amour, l'amour mystérieux et qui se cache, une fois qu'il est entré dans le cœur d'une jeune fille, en chasse tout ce qui n'est pas lui, et prenant violemment ses aises, il s'y promène en conquérant et lui donne d'effroyables seoousses.

Où la mènerait cet amour? Blanche ne le savait pas, elle ne voulait pas le savoir.

Quand, pendant ses heures de solitude, elle réfléchissait et se demandait comment un si grand bouleversement s'était fait dans sa vie, elle ne trouvait rien à se répondre.

Le temps qu'elle avait vécu avant de connaître Frédéric, elle ne se le rappelait pas; puisque lorsque, du passé, son esprit passait à l'avenir, quand les sombres probabiUtés d'un pareil événement se dressaient devant elle, elle fermait les yeux, et c'est alors qu'elle refusait de regarder.

Elle était semMable aux gens endormis qui, poursuivis d'un mauvais rêve, se voient entrer dans une rivière sans savoir nager. Ils prévoient qu'ils vont périr; mais la main qui les pousse est plus forte que leur volonté d'aller en arrière; l'eau les gagne, et ne sachant à quoi se raccrocher, ils se livrent au courant en étendant les bras et en fermant les yeux.

Un secret pressentiment disait à Blanche qu'au bout de la

route qu'elle suivait il y avait un malheur; mais comme Frédc'ric marchait dans cotte route, elle le suivait sans pouvoir songer même ù revenir sur ses pas. Gomme on l'a vu, elle se demandait souvient à elle-même si ce qu'elle ressen^ tait était réellement de l'amour.

Comment l'eùt-elle su, l'innocente enfant, elle qui jusqu'alors avait vécu dans l'heureuse ignorance des passions, elle qui avait l'ûme et le visage de la Vierge? Seulement elle était forcée de se dire que ce qu'elle éprouvait était étrange

11 lui avait semblé, avant qu'elle aimât, que l'amour était une chose douce à l'ûme, une sorte de breuvage qui laissait tout à coup le cœur alléié dans un indélinissable sentiment de bien-être.

Dans ses rêves de jeune fille, elle voyait l'amour souriant, gaiement escorté du sommeil, pieusement accompagné de la prière. Elle l'avait regardé comme une fleur qui s'ouvre tout à coup dans l'âme et la parfume d'arômes divins, comme un oiseau du ciel qui s'enferme volontairement dans le cœur des femmes, ainsi que dans une cage dorée, et qui, là, chante des mélodies inconnues à la terre.

Un homme était venu à elle; comment? nous le saurons bientôt. Dominée par l'étrange puissance de cet homme, poussée par ses propres impressions, elle avait cru â lui, et voilà que, dès le premier jour, elle avait en vain cherché la réalité de son rêve. Le parfum attendu ne s'était point fait sentir, la chanson espérée ne s'était point fait entendre.

Elle avait approché la lèvre de la coupe nouvelle, et il lui avait semblé, au lieu d'un breuvage doux et pur, boire une liqueur de feu. Ses yeux s'étaient obscurcis sous l'impression d'une acre volupté ; son esprit, son âme, sa vie avaient disparu pour elle pendant quelques instants dans un monde qui n'était ni le ciel ni la terre, ni la veille ni le sommeil, ni le rêve ni la réalité.

Puis, quand elle était sortie de cet état, elle avait reculé épouvantée, car elle avait compris qu'elle ne s'appartenait plus et qu'elle avait un maître.

Cependant ne croyez pas que cette épouvante fût uù re-"

mords. Plus l'âme qui se livre est pure, plus elle met de temps à se repentir.

Quand le cœur des femmes est sincère, innocent, virginal, U se rf ^êt d'une telle pensée en se livrant, qu'avant de pouvoir être occupé par le remords il faut qu'il ait laissé couler au dehors la source pure de ses illusions, et cela prend bien des jours, car la pure liqueur des illusions ne tombe de l'àme que goutte à goutte.

U n'y a que les cœurs usés qui se repentent vite, car eux seuls savent comme la peine suit de près la faute.

Néanmoins, quand Blanche vit qu'en une minute elle avait élevé une barrière infranchissable entre sa vie passée et sa vie à venir; quand elle s'aperçut qu'il était inutile qu'elle regardât derrière elle, et qu'il serait peut-être douloureux de regarder en avant, il fallut bien qu'elle se renfermât tout entière dans cette minute qui transformait sa vie et qu'elle s'enveloppât dans son amour, comme un voyageur, perdu dans une nuit froide et obscure, s'enveloppe des pieds à la tète dans le seul manteau qu'il ait.

— C'est ma destinée, s'était-elle dit, de suivre cet homme : suivons-le ; et elle s'était jetée à corps perdu dans cette obéissance fatale.

Ce qui prouve que Blanche était prête à tout, à souffrir, à se tuer, à se perdre pour le comte, si tel était son bon plaisir, c'est que, quoiqu'il lui eût souvent répété qu'elle serait sa femme, elle ne lui avait jamais demandé l'exécution de sa promesse et ne lui en avait jamais reparlé la première.

Frédéric pouvait l'abandonner quand il voudrait; elle eu mourrait peut-être, mais elle avait prévu ce genre de mort.

Ce n'était donc point de l'amour qu'elle ressentait pour cet homme, car jamais le cœur amoureux ne prévoit un pareil dénoûment.

L'amour, comme toutes les passions chastes, croit à l'éternité. Il veut bien admettre qu'il a eu un commencement, mais il est toujours convaincu qu'il n'aura pas de fin.

Et maintenant, si nous voulions descendre plus avant dans l'âme de Blanche, nous y découvririons bien autre chose en-

core, un sentiment inouï duquel clic s'efforce de détourner les yeux, mais qui l'attire parfois malgré elle, car les profondeurs de l'àme ont leur puissance atlraclive et yertigineuse comme les profondeurs physiques.

Nous verrions que lorsque par hasard elle songeait à cette promesse de mariage, elle y songeait presque avec effroi. Elle sentait si bien que l'ûmc de son amant n'était pas la sœur naturelle de la sienne, qu'elle redoutait presque de se river trop fortement et trop éternellement à elle. 11 y avait des moments où elle préférait les conséquences fatales aux possibilités promises de sa faute.

Était-ce donc là de l'amour?

Cependant ce mariage, c'étaitl'honneur, c'était une grande position, car Frédéric était noble comme il était beau. Mais, nous le répétons, pour les cœurs comme celui de Blanche, toutes ces considérations du monde, tous ces préjugés sont d'un poids bien léger dans la balance de leurs sentiments.

Une partie des réflexions que nous faisons ici, Blanche les faisait dans le jardin de sa mère, pendant la nuit qui suivit l'entretien qu'elle venait d'avoir avec Frédéric, et elle essayait de les nouer les unes aux autres pour en tirer un rai Bonnement et s'en faire un appui.

Mais c'était impossible, Blanche, comme presque toutes les femmes, sentait et n'analysait pas. Si elle eût pu se rendre compte tout à fait de la vérité, elle fût tombée aveuglée, car la vérité, c'est le soleil : on la sent, mais on ne la regarde pas.

Le premier rayon de l'aube surprit Blanche rêvant encore dans une allée du jardin.

AJors, elle se rappela par hasard que son frère partait de bonne heure, et elle voulut prendre un peu de repos.

Elle remonta dans sa chambre, sans que personne dans la maison se doutât qu'elle l'avait quittée, car madame Pascal aurait cru possibles les plus grandes invraisemblances avant de soupçonner à sa fille d'autres pensées que des pensées de prière et d'amour filial.

Brisée de corps et d'esprit, Blanche se coucha et s'endormit.

TROIS iiOJMMliS FORTS iH

A dix heures du matin, elle dormait encore.

Le sommeil était le plus heureux temps de sa vie, car dans l9 sommeil, elle rêvait encore; mais elle ne dormait pas toutes les nuits.

A huit heures, Félicien et sa mère étaient levés et rôdaient dans le jardin en se donnant le bras et en parlant encore des choses d'autrefois.

— Nous t'accompagnerons jusqu'au bas de la côte, disait madame Pascal à son fils, Blanche et moi.

— Où donc est Blanche, ma mère?

— Elle dort, mais je vais la réveiller.

— Garde t'en bien, chère mère. A son âge, le sommeil est une si bonne chose! Cependant si, une demi-heure avant que je parte, elle dort encore, nous la réveillerons, parce que je veux l'embrasser avant de partir ; et d'ailleurs, elle aura assez dormi, puisqu'elle s'est couchée à dix heures.

En ce moment, Blanche s'éveillait.

Elle remercia Dieu de l'avoir fait dormir, et elle se leva à la hâte pour aller rejoindre sa mère et son frère.

Félicien devait partir à midi.

Il avait, à cet effet, commandé une espèce de cabriolet qui devait le mener à Niort.

A onze heures, on se mit à table.

A midi, la voiture arriva.

— Allez m'attendre au bas de la côte, mon ami, dit Félicien au cocher ; ma mère, ma sœur et moi, nous irons à pied jusque-là.

Madame Pascal et Blanche mirent leur châle et leur cha- "peau, et toutes deux, l'une toute fière d'être vue avec son fils, l'autre toujours un peu soucieuse, quittèrent la maison.

Il fallait traverser tout le village, et tous trois le faisaient au miUeu des saints de tous les braves gens qui les connaissaient, quand ils entendirent de grands cris et virent, entrant effrayés dans les maisons ouvertes, ou fuyant devant eux, tous les gens qui se trouvaient dans la rue où ils étaient.

— Sauvez-vous ! sauvez-vous ! criait-on de toutes parts.

— Qu'est-ce donc? demanda madame Pascal, en prenant

instinctivement ses deux enfants dans ses bras. Féliricn fit quelques pas pour eonnailre la cause de cette frayeur générale, et la rue étant devenue dûserte, il aperçut un taureau furieux qui s'était écliappé de son élablc, et qui courait devant lui la tête baissée et prêt ii broyer tout sur son passage.

11 avait déjà rencontré un clieval qu'il avait évenlré et une cliarrelle qu'il avait mise en morceaux.

La bêle était à vingt pas de l'aseal et des dec^x femmes.

Félicien regarda autour de lui. Pas une porte ouverte, et pas moyen de fuir sans être aussitôt rejoint par l'animal furieux.

Madame Pascal poussa un cri et s'évanouit.

— Allons, je vais mourir, nmrmura Blanche. Tant mieux peut-être.

Et elle leva les yeux au ciel, comme pour le remercier.

— Prie Dieu, ma mère; prie Dieu, ma sœur, dit Félicien en faisant lui-même un signe de croix, et voyant que le taureau s'élançait dans sa direction, il se précipita vers lui afin de lui servir d'obstacle et dre faire à sa sœur et à sa mère un rempart de son corps.

Tout cela avait pris moins de temps qu'il n'eu faut pour le lire.

Mais au moment où il n'était plus séparé de l'animal que de dix pas, au plus, une porte s'ouvrit et donna passage à un jeune homme de vingt-deux à vingt-trois ans, d'une taille herculéenne, et qui, par un mouvement plus rapide que la pensée, jetant sa veste au nez du taureau pour lui faire perdre du temps, rejetant ses cheveux en arrière et retroussant ses manches, se plaça devant Félicien, allongea les bras et attendit, immobile, comme s'il fût devenu d'airain.

Blanche regardait cela comme dans un songe, et son frère, qui s'était rapproché d'elle, lui avait pris la main.

Le taureau lit un bond et se jeta sur son adversaire.

Blancne poussa un cri et cacha son visage dans ses mains.

— Ne craignez rien, mademoiselle, cria le jeune homme, je connais ce jeu-là.

En effet, le paysan, car c'en était un, à ep juger par sua

costume, saisit la bête par les cornes au moment où elle baissait la tête pour l'attaquer.

L'impulsion fut si puissante que le jeune homme tourna sur ses talons, mais sans perdre pied, mais sans lâcher les cornes et en faisant tourner le taureau avec lui.

Alors on vit les muscles de ses bras se tendre, durs comme s'ils eussent été de fer, et il sembla grandir d'une coudée.

Le taureau courba la tête sous ce joug humain et toucha le sol de ses naseaux fumants.

Un immense cri d'admiration retentit autour des acteurs de cette scène ; c'étaient les fuyards rassurés qui rouvraient leurs portes et qui applaudissaient.

— Bravo ! Robert I bravo ! criait-on.

Robert fit ployer les jambes de son colossal ennemi, et lui posant le genou sur le front, pendant qu'il le maintenait couché, son visage s'éclaira d'un rayon de triomphe et d'orgueil bien légitime.

Robert étail beau à voir ainsi : le cou nu, ses beaux cheveux noirs rejetés en arrière, l'œil en feu, le teint pâle et la bouche en tr 'ou ver te.

11 avait l'air du jeune Hercule étouffant le lion de Némée.

Blanche, pâle, mais calme, ne pouvait le quitter des yeux, tant est attrayant le magnifique spectacle de la force victorieuse.

Pendant ce temps on arrivait avec des cordes, on attachait les jambes de l'animal mugissant, on lui hait les cornes, et s'attelant à une longue corde, plusieurs hommes traînaient le vaincu vers son étable.

Robert rabaissa les manches de sa chemise et remit tranquillement sa veste.

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