CONFIDENCES FORCÉES
Pendant le temps que Frédéric était resté à Paris. Blanche était allée tous les matins et tous les soirs demander à la pierre du mur si elle cachait quelque chose, espérant toujours qu'une circonstance imprévue ramènerait le comte plus tôt qu'il n'avait promis de revenir.
Enfin, le soir du cinquième jour, elle trouva une lettre, lettre qui lui demandait un rendez-vous pour le soir même.
A dix heures, elle entrait dans le pavillon que nous connaissons avec Frédéric, et elle lui disait, comme pour résumer toutes ije« impressions depuis quatre jours :
— Frédéric, laisse-moi reprendre ma vie, que tu avais emportée avec toi I
— Croyais- tu donc ne plus me revoir, Blanche? demanda le comte en prenant dans ses mains la tête de la jeune fille à
ponoiix devant lui, et en lixanl sv\r clic un rcganl rcuipli d'amour.
— N'avais-je pas ta parole que lu reviendrais? quelles craintes pouvais-je conserver? Seulement, j'étais triste de ton absence. Puis, si j'étais sûre de Ion retour, il s'en est fallu de bien peu que, moi, je manquasse au rendez-vous.
— Que veux-tu dire?
— Vin failli mourir. Frédéric.
— Que s'est-il donc passé?
— J'ai couru un danger effrayant, mon ami, et, sans un miracle que Dieu a fait, tu ne me rcverrais pas aujourd'hui.
Frédéric avait pâli en entendant ce que sa maîtresse lui disait.
— Te voilà tout ému du danger que j'ai couru! Que tu es bon, et que je suis heureuse d'être aimée de toi !
Et, en môme temps. Blanche baisait les mains du comte avec des larmes de reconnaissance.
— Enfin, reprit celui-ci, tu n'as plus rien à craindre de ce danger ?
— Non. Veux-tu que je te le raconte?
— Certes!
— Le jour de ton départ, ma mère et moi, nous reconduisions mon frère à la voiture qui devait l'emmener et qui l'attendait en bas de la côte, quand tout à coup un taureau, échappé de son étuble, s'est précipité sur nous. 11 n'y avait pas moyen de fuir.
)) Je voyais la mort en face, avec regret peut-être, car je suis jeune et je t'aime, mais sans peur, je te le jure. J'ai fait le signe de la croix, j'ai prononcé ton nom, j'ai fermé les yeux, et, calme, j'ai attendu.
» L'animal n'était plus qu'à dix pas de nous, quand un jeune homme, un ange, un dieu, s'est jeté au-devant de lui, et avec une force dont il me seraii, impossible de te donner l'idée, a saisi l'animal par les cornes et l'a terrassé.
» Avant de remercier le ciel de ce miracle, j'ai pensé à toi, Frédéric, et je n'ai rendu grâces à Dieu que parce qu'il
permettait que je te revisse. Ma mort t'eût fait de la peine, n'est-ce pas?
— Oui, Blanche, ta mort eût été pour moi un grand mal^ heur, et j'en serais mort, je te le jure.
Frédéric ne mentait pas. Il fût mort de la mort de Blanche. Aussi, quoique le danger fût passé, le comte, en l'entendant raconter, n'avait pu retenir un mouvement de terreur.
— Et cet homme, demanda le comte, cet homme qui vouf a sauvés tous trois, qui est-il?
— C'est un simple charpentier, tout jeune, du nom dt Robert.
— Et il n'a pas été blessé?
— Non. 11 est venu nous voir tous les jours depuis cette aventure, et prendre de nos nouvelles.
— Il me paraît fort bien élevé, ce charpentier.
— II l'est, en effet. J'ai été tout étonnée de trouver tant de distinction dans un homme de sa classe. 11 est noble de visage et de cœur ; c'est un bon et brave jeune homme.
— Avec quel enthousiasme tu en parles! Blanche; tu vas me rendre jaloux de M. Robert, fit le comte en souriant.
— Cela n'est pas à craindre.
» Cependant je l'aime, je te l'avoue, mais pour toutes sortes de raisons, si bien que le sentiment qu'il m'inspire ne peut être que de l'amitié, tandis que vous, Frédéric, je vous aime sans savoir pourquoi, ce qui prouve que le sentiment que vous m'inspirez est de l'amour.
» Cependant j'ai du plaisir à me trouver avec ce jeune homme : mon âme sympathise avec la sienne ; il est loyal, il est grand, et l'on voit qu'il peut laisser sa vie exposée au grand jour, sans craindre qu'on y trouve une tache, une ombre même : ce qu'il dit est frais comme de l'eau de source.
» Le cœur sera fraîchit dans sa société, et si tu voyais comme il aime sa sœur, comme il la protège, comme il la surveille, comme il devient faible et timide, ce colosse, quand l'enfant est malade ou pleure ! Il nous a amené quelquefois cette chère petite enfant de huit ans, blonde et rose comme un ange.
ITiH TROIS HOMMES FORTS
» Kous ne savons qu'iiiveiilcr pour le remercier du service qu'il nous a rendu.
1) Aussi soif,nions-nous, h qui le mieux, m;i mère et, moi, p;i chère Suzanne, orpheline, à laquelle lui, l'orphelin uinè, il faut qu'il serve de père et de mûre.
» Il met à ce devoir, qui est un bonheur pour lui, une touchante tendresse. Rien n'est trop beau pour sa chère enfant. 11 niabille comme une petite duchesse; rien n'est curieux et symj)athique à voir comme ce grand garçon jouant avec cette frêle créature. Ou dirait un lion apprivoisé par une colombe.
» Hier, elle avait pris des ciseaux pour jouer, et elle s'était coupé un peu le doigt. Une goutte di; sang a rougi l'orifice de cette blessure. Robert est devenu blanc comme un linge, et ma mère a été forcée de le soutenir pour qu'il ne tombât point.
» Suzanne a vu quel effet son imprudence avait produit sur son frère, et courant à lui, la douce enfant lui a dit, avec un sourire :
» — Ce n'est rien, frère, ce n'est rien, ne pleure pas.
» Robert l'a prise dans ses bras, et il a effacé avec ses lèvres celte goutte de sang qui l'avait tant ému. Oh ! réellement, c'est là une belle et bonne nature.
» Cela vous ennuie peut-être, Frédéric, que je vous parle do cet homme?
— Au contraire, Blanche, continuiez. Ceux que vous aimez ne sont-ils pas d'avance mes amis? Et, d'ailleurs, ce Robert m'a rendu un assez grand service en vous sauvant la vie, pour que je prenne plaisir à entendre faire son éloge.
— C'est qu'il y aurait presque ingratitude à ne pas parler de lui. Dans la lettre que mon frère nous a écrite de Niort, il tient deux pages sur trois.
C'était vrai, et Félicien, avec cette science qu'il a acquise des hommes, avait reconnu dans Robert un honnête homme. Les deux âmes étaient tout à fait de la môme essence : l'une un peu plus rêveuse, un peu plus poétique, un peu plus ouverte par l'étude et la pliilosophie ; l'autre aussi loyale, aussi
juste, aussi franche, et suivant une route aussi droite dans un monde moins élevé : toutes deux enfin ne comprenant 4ue le bien. De pareils caractères se reconnaissent, quand ils se rencontrent, à certains sentiments, toujours les mômes, et qu'on pourrait appeler le signalement du cœur. Alors ils s'abordent tout de suite en se disant :
— Tiens ! nous sommes frères!
Et l'engagement qu'ils prennent d'une amitié réciproque et d'une estime mutuelle est pris pour toute la vie.
— Groiriez-vous, reprit Blaucbe, que moi, qui n'ai pas rougi de ma faute quand je me suis retrouvée en face de mon frère, j'en rougis intérieurement devant ce jeune homme? Si je l'avais connu avant de vous connaître, je crois que je ne vous aurais jamais cédé.
— Vous l'eussiez peut-être aimé?
— Non, mais j'aurais mieux compris le mal que peut faire à un frère la faute de sa sœur, et par son amour pour Suzanne, j'aurais mieux compris l'amour de Félicien pour moi.
» Il ne faut pas m'en vouloir de tout ce que je vous dis là, Frédéric; vous savez que lorsque je suis avec vous, je laisse mon cœur s'ouvrir et se montrer tel qu'il est : la franchise de la ^emme est une preuve de plus de son amour. Je vous aime tant que je puis avouer sans crainte que quelque chose eût pu m'empêcher de vous aimer.
)> Je disais l'autre jour à Robert :
» — Si, lorsque Suzanne aura l'âge que j'ai, elle commettait une faute, que feriez-vous?
» Eobert me regarda comme s'il eût deviné l'intérêt indii-ect que je prenais à la réponse, et me dit :
» — Elle ne la commettrait pas, mademoiselle.
)) J'ai rougi malgré moi, et je crois qu'il a remarqué ma rougeur. C'est alors que cette terreur m'a traversé l'esprit, que vous ne reviendriez peut-être jamais...
— Et notre mariage, enfant! répliqua Frédéric.
— Notre bonheur, n'est-ce pas? Voyons, quand se fera-t-il?
— Quand revient ton frère?
— Dans quinze jours; mais ce qui fait que je suis encore
158 TROIS HOMMES L'OnTS
plus heureuse de Ion retour, c'est que demain soir je pars pour aller rejoindre Félicien, et que si tu avais seulement tardé de quaranlc-huit heures, je serais partie sans savoir quand je l'aurais revu.
— Tu vas à Niort?
— Oui, avec ma môre.
— Qu'allcz-vous faire là?
— Tu n'as donc pas écouté ce que je te disais ; je vais rejoindre mon frère, qui nous a écrit que Tévèquc avait levé toutes les didicullés et ferait pour lui, en quelques jours, ce qu'il met deux mois à faire pour les autres.
» Ainsi, Pascal va entrer au séminaire de Niort, commo cela est d'usage, recevoir les deux, derniers ordres, et dans quinze jours il sera curé de notre église, et pourra nous marier avant son départ, si tu le veux.
— Eh bien, oui, mon enfant, pars en toute sécurité, va rejoindre ton *"rére, et sois tranquille, avant son ordination, j'aurai trouvé le moyen de te revoir, et avant son départ, il saura tout notre mystère d'amour. Ne t'inquiète de rien, ne trahis rien, et tout se fera comme tu le souhaites.
— Merci, Frédéric, merci, ton amour est toujours le môme, toujours noble et généreux.
» Et je vais rester quinze jours sans te voir!... ajouta Blanche avec tristesse.
— Tu m'écriras.
— Tous les jours.
— N'y manque pas.
— Crois-tu donc que je puisse t'ouLlier, Frédéric, toi ma vie, toi mon âme, toi mon bonheur?
Et la jeune fille jeta ses bras autour du cou de celui qu'elle croyait pouvoir regarder comme son fiancé.
Quand un enfant ou un homme ivre commettent un crime, la loi les condamne rarement. L'un échappe à sa justice, l'autre à sa sévérité, parce qu'elle reconnaît que le premier n'avait pas encore assez d'intelligence, et que le second c'avait plus assez de raison pour comprendre ce qu'ils faisaient, La société devrait agir vis-à-vis de la femme comme
la loi vis-à-vis des hommes ivres et des enfants; car la femme a l'éternelle enfance de la raison et l'éternelle ivresse du cœur.
Ainsi, il n'est pas de position plus chanceuse pour une jeune fille que celle où se trouvait Blanche.
A dix-huit ans être déjà la maîtresse d'un homme qu'une fantaisie a amené, que peut remmener un caprice, et n'avoir d'autre garantie pour l'avenir que la parole de son amant ; certes, c'est là une des phases les plus dangereuses que puisse traverser la vie d'une femme. Il semblerait qu'elle ne doit dormir ni jour ni nuit, placée qu'elle est entre un passé d'innocence détruite et une réparation à venir, qu'une parole promet, mais que rien n'assure.
On pourrait croire que cette femme va tout à coup, se trouvant au milieu de tant de ruines, être épouvantée et prise de folie, se sauver devant elle comme pour échapper à cet effroyable spectacle et se briser le front contre la réalité.
Eh bien, non; elle ne songe même pas au danger qu'elle court ; elle se repose sur la parole de son amant, elle s'endort dans sa confiance, et elle donne à l'avenir le même sourire qu'au passé. Elle n'espère même pas, elle est convaincue; elle ne fait pas le moindre doute que toutes les combinaisons de son âme réussiront.
Voilà pourquoi le jour où il leur est démontré qu'elles se sont trompées, les femmes n'ont plus de refuge que dans la mort, tant le désespoir qui s'empare d'elles est subit et inattendu. Elles se sont abusées avec une telle foi, elles se sont si bien habituées à cet aveuglement moral, qu'elles ne peuvent supporter le premier rayon de vérité qui pénètre dans leur vie, et qu'elles tombent tuées par la lumière comme par la foudre.
D'où leur vient cette étrange organisation qui fait qu'elles se trompent presque toutes de sentier au même endroit du chemin, qui fait que l'exemple leur est parfaitement inutile, et qu'elles tombent l'une après l'autre dans le même précipice, sans pouvoir se retenir aux maigres branches qui le
bordent? Qno] ;i t'l6 le but do Dieu en 1rs faisant ainsi? G'ost ce que nous ne saurions dire. INous constatons le l'ait, mais nous ignorons la cause.
11 est cependant bien prouvé maintenant que jamais une pareille faute ne finit bien. 11 y a non-sculenient les romans, mais il y a encore les réalités quotidiennes qui démontrent cette vérité.
Jamais un homme qui a séduit une jeune fdle ne l'a épousée, à moins qu'elle ne fût dotée de quelque grand diable do frère portant épée et moustaelies, à moins que le père n'en appelât aux tribunaux et ne demandât l'appui de tout une société pour réparer l'erreur de sa fille.
Un mariage contracté par de tels moyens est une réparation et en même temps un aveu public d'une faute qui eût toujours dû rester ignorée, et à coup sûr, n'a pas eu lui les conditions d'une vitalité heureuse; sans compter que bientôt la jeune fille s'aperçoit qu'elle n'aimait pas son amant, et qu'il vaudrait encore mieux pour le repos de son coeur, car c'est toujours au nom de leur coeur que parlent et pensent le? femmes, que le mariage n'eût pas eu lieu, que la faute n'eût pas été réparée, et qu'elle fût libre au lieu d'être éternellement rivée à un homme qu'elle détestera peut-être.
De là à tromper cet homme, y aura-t-il bien loin? et cet homme, qui aura commencé par tromper, lui, aura-t-il le droit de se plaindre qu'on le trompe? Et, cependant, à sou tour, il aura le droit de venir demander à la société réparation de la même faute qu'il a commise.
Telle est la marche ordinaire des choses, quand le suicide ne tranche pas dès le premier acte les péripéties de ces drames intérieurs.
Ces sortes de mariages ne sont donc pas des rCi/arations, mais des châtiments. Ce n'est pas avec les syllabes d'un nom et une signature sur un morceau de papier timbré qu'on raccommode l'honneur des familles et qu'on assure le bonheur des femmes.
Eh bien, vous racontere:^, vous écrirez, vous prouverez tout cela, et vous ne changerez rien à ce qui est. Si c'est un
livre que vous faites avec ces vérités, on appellera cela un ;oman, c'est-à-dire une chose fausse, sans importance, et qui, par conséquent, devra rester sans effet; si c'est un fait que vous racontez, on appellera cela un malheur, comme une voiture qui verse ou une maison qui s'écroule, et tout sera dit.
Nous ne demandons certainement pas que les jeunes filles soient initiées théoriquement à toutes les réalités de la vie , mais nous voudrions qu'on leur laissât entrevoir un coin de ce monde moral dans lequel elles doivent entrer un jour, et nous sommes convaincu que si ce spectacle détruisait en elles quelques illusions, il empêcherait aussi de grands malheurs dont ces illusions sont les causes.
Notre morale, au contraire, veut qu'on entretienne l'ignorance la plus complète dans le cœur des filles, et qu'on livre au mari un corps vierge et une âme toute naïve.
Là s'arrête la mission des parents ; si bien que, le lendemain du jour où les tilles sont mariées, c'est-à-dire où, devenues femmes, elles ont le droit de tout connaître, comme elles n'ont été prévenues de rien, elles se trouvent au milieu du inonde comme un soldat sans armes au milieu d'ennemis armés, forcées ou de se rendre tout de suite, ou de succomber avec le plus d'héroïsme possible, mais condamnées d'avance à une défaite quelconque.
Cependant nous ne nions pas la vertu forte par elle-même, nous croyons, nous savons qu'elle existe, et nous sommes son religieux défenseur. Mais nous sommes bien forcé d'avouer aussi que beaucoup de femmes ont fait en un instant le malheur de toute leur vie, ont dissipé en une minute le trésor de leur passé et l'espérance de leur avenir, et que l'on eût peut-être évité cette chute si, avant qu'elles entrassent dans leurs rôles d'épouse et de mère, on leur avait dit, en s'adressant à leur raison et en leur montrant quelques-unes des plaies de notre société :
— Regardez cette femme couverte de fleurs et de diamants, voyez comme elle est pâle, voyez comme son regard est triste, comme le désenchantement est dans toute sa personne ! Ce)a
vient d'une favile qu'elle ii commise, cela vient d'une seconde d'erreur que des annôcs n'ellaccront pas et qui liuira peutôlre par la tuer.
Cette seconde lui a-t-ellc donné plus de bonheur à elle seule, par la passion qu'elle assouvissait, que ne lui eusscut donné de bonlieur vingt ans de fid('lit(5 obscure et de tranquillil(5 domestique? Non. Elle a ùlù précédôc de la crainlo, elle a Oté suivie du remords et elle n'a vû\ù\é aucune des joies qu'elle promettait. L'amour, cette incessante curiosité, trompe toujours quand il se cache pour séduire. Le feu qu'il allume détruit, car, quoi que l'on fasse, tout incendie laisse des cendres.
Voyez cette autre, vêtue de misère et d'impudeur I Elle était belle, elle était aimée, elle était pure; sans savoir pourquoi, elle a donné sa beauté, elle a trompé qui l'aimait, elle a taché son innocence. Aujourd'hui, pour vivre, elle est forcée de vendre ce qu'elle a donné; le monde la repousse, son époux la méprise, et ses enfants la nient.
Voilà ce qu'il arrivera de vous , si vous faites comme ces femmes.
Si l'on parlait ainsi aux jeunes filles, au lieu de jeter un voile obscur sur ces turpitudes, croyez-vous qu'elles ne seraient pas prises de la sublime vanité de la vertu?
Ce n'est pas assez de leur montrer l'attrait du bien, il faut leur montrer la hideur cachée du mal ; car le jour où le mal voudra les attirer, il couvrira son visage d'un masque si séduisant, que si elles ne devinent pas dessous un visage hideux, elles le suivront non-seulement avec confiance, mais encore avec joie.
Nous nous appesantissons sur tous ces détails, parce que, dans notre société moderne, la femme a pris une place si importante, que toutes les grandes questions morales reposent sur elle ; questions d'amour, questions de famille, questions de bonheur enfin.
Si, comme les Orientaux, nous avions simplifié la femme en la réduisant à l'état d'animal et d'esclave, si nous l'enfermions dans un sérail et que nous ayons dans notre poche
la clef de sa vertu; si, quand elle nous trompe, nous avions le droit de mort immédiate sur elle, ce serait tout ^utre chose.
Mais nous avens fait une part à son âme, à son mtelligence, à sa volonté ; nous avons accroché notre existence, notre bonheur, notre honneur même au moindre de ses caprices; nous ne la tuons pas, c'est elle qui nous tue, qui nous ruine, qui nous exile, et son influence s'exerce sur la génération qui lui succède comme sur celle qui la précède, puisque, fille, elle peut déshonorer son père ; puisque, femme, elle peut déshonorer son mari; puisque, mère, eUe peut déshonorer ses enfants : c'est donc sur eUe qu'il faut jeter les yeux , c'est donc l'assainissement de cette source de la vie morale qa'il faut avoir en vue.
Pourquoi avons-nous justement été donner le pouvoir à la faiblesse?
Ah ! fous que nous sommes î
Nous faisons des révolutions pour substituer un roi à un autre, pour remplacer un mot par un autre, pour n'avoir plus de tyrans, disons-nous, pour être libres, enfin, et nous subissons dans notre civilisation, sans y prendre garde, sans paraître même la soupçonner, tant nous en avons l'habitude, l'effroyable tyrannie de la femme, tyrannie d'autant plus redoutable, qu'elle n'a ni le droit, ni la raison, ni la force.
Nos projets, nos ambitions, notre fortune dépendent d'elle.
Que de hautes et belles destinées sont tombées tout à coup, poussées par une petite main qu'eût broyée une main d'homme en la pressant. Conmie l'a dit un de nos plus spirituels écrivains. Dieu a mis la femme sur la terre pour que l'homme ne pût pas faire de trop grandes choses.
Ainsi, pour revenir à notre sujet, car les exemples valent mieux que les maximes, voilà une mère, madame Pascal, qui a derrière elle quarante ans de vertu à offrir à Dieu; voilà un jeune homme, Félicien, qui n'a pas un reproche à se faire dans le passé, et dont la sainte espérance est de se consacrer au culte du Seigneur et au soulagement de l'hu-
manili^; ch bien, il se trouvcentre collefummcct colhommp, types d'honneur et de vertu, une enfant, fille de l'une, s(rur do r;uitro, innocente et pure comme tons les deux, mais que son innocence et sa puretô ont laissée sans défense contre les séductions d'un homme.
Voilà donc trois destinées sur lesquelles deux ne devraient <Mre responsables en rien, puisqu'en rien elles ne sont coupables, voilà donc trois destinées qui reposent sur la loyauté d'un hoiTrme et sur la faute d'une jeune fille.
Si Frédéric refuse d'épouser Blanche, voilà le passé de la mère souillé, voilà l'avenir du frère détruit, voilà la vie de Blanche flétrie à tout jamais, et voilà au bout de quelques ïïiois, car nous n'avons peut-être pas encore dit tous les malheurs qui menacent la jeune fille, voilà une quatrième créature encore plus innocente que les autres, puisqu'elle descend du ciel, encore moins responsable surtout, qui va venir au monde et qui n'aura ni famille, ni nom, ni estime à attendre de ce monde où elle va entrer, qui portera éternellement le poids de la faute de sa mère et que la société condamnera.
Au milieu de tout cela, que fait Blanche?
Songe-t-elle à tous ces dangers? Prévoit-elle tous ces malheurs? Non.
Elle dort, nous le répétons, confiante dans la parole de son amant, sûre d'aimer, sûre d'être aimée, coupable aux yeux du monde, innocente à ses propres yeux et aux yeux de Dieu ; car, si elle s'est trompée, elle s'est trompée loyalement, en croyant marcher dans le chemin de son cœur.
Et, cependant, celui-là serait infâme qui accuserait Blanche, qui lui demanderait compte de sa faute, qui voudrait l'en punir, qui lui jetterait une pierre; car Blanche ne s'est perdue que par innocence, car elle ne savait pas qu'une bouche peut mentir, elle qui n'avait jamais eu autour d'elle que des âmes loyales ; car lorsque son amant lui a dit: Je t'aime! elle l'a cru; car elle croit, car elle est convaincue qu'elle sera sa femme.
Ainsi, non- seulement Blanche, sur qui pèse une si grande
responsabilité, à l'innocence de laquelle deux destinées, deux hommes, deux existences sont attachés, non-seulement Blanche n'est en proie à aucune terreur, mais encore elle est heureuse et fière de ce qui devrait la désoler, et dans sa solitude elle s'écrie avec joie, avec certitude, hélas !
— Je suis mère !
Supposez maintenant qu'au milieu de cette joie on apporte une lettre de Frédéric, qu'il lui dise qu'il ne la reverra jamais et qu'il part, lettre qui a été écrite bien des fois dans dans des situations semblables, que lui restera-t-il à faire ?
11 lui restera la mort, ce premier moyen du désespoir, ce dernier moyen de l'honneur.
Si elle a la force de ne pas mourir, elle se trouvera entre la société et Dieu.
L'une lui dira :
— Cache ta faute, quand même pour cela il te faudrait commettre un crime, détruis ce que la nature a fait, couvre ton passé d'un sourire, et je ne dirai rien»
L'autre lui dira :
— Tu es mère, tu te dois à ton enfant, à cette douce et frêle créature qui n'a pas demandé à venir au monde e« que tu n'as pas le droit de détruire au profit des préjugés. Tu es mère, aime ton enfant.
Quatre mots sur un morceau de papier, et Blanche se trouvera dans cette effroyable position.
Ce qui n'empêche pas qu'elle sourie en attendant l'heure du départ, et qu'elle réponde à Robert, qui vient lui faire visite avant qu'elle parte, et qui lui dit :
— Vous paraissez bien heureuse, mademoiselle Blanche?
— En effet, monsieur Robert, je suis bien heureuse aujourd'hui.
N'est-ce pas qu*il faut qu'une femme soit bien pure pour faire une telle réponse dans de telles conditions?
Blanche était seule dans le salon du rez-de-chaussée quand Robert y entra, accompagné de Suzanne.
Comme nous venons de le dire, le jeune homme remarqua
l'air joyeux de mademoiselle Pascal ; mais co que nous n'avons jias dit, c'est que lorsqu'elle eut répondu :
— Oui, je suis bien heureuse,
Il n'ajouta rien, et ne lui demanda pas tout de suite la cause de ce bonlieur qui se manifestait si franchement.
Au contraire de la jeune lille, Robert devint soucieux et s'assit dans un coin du salon, où posant sa tête sur une de ses mains, il se mit à contempler silencieusement la sœur de FOlicien.
Pendant ce temps, Suzanne courait embrasser Rlanchc, qui l'asseyait sur ses genoux.
Un certain changement s'était opéré dans Robert depuis qu'il était admis dans la famille de Félicien.
11 s'était efforcé de faire oublier qu'il était un homme du peuple, un simple ouvrier ; non pas qu'il rougît de l'état qu'il exerçait, il avait le cœur trop élevé pour cela, mais parce qu'il avait compris que plus il se rapprociicrait de la position de ceux qui le recevaient, plus on aurait de plaisir aie recevoir, quoique madame Pascal, sa fille et Félicien, ne fussent pas gens à s'occuper beaucoup de l'extérieur d'un homme sur le cœur duquel ils savaient à quoi s'en tenir.
Robert était donc devenu presque coquet. Il arrangeait ses cheveux avec soin, mettait sa cravate sans négligence, portait une veste neuve d'une coupe gracieuse, une chemise de fine toile, un pantalon bien fait et des souliers presque fin?.. On n'eût jamais dit que ses mains maniaient la scie et le rabot, tant elles étaient devenues blanches, dehâlées qu'elles étaient.
Ce changement s'était fait presque sans que Robert y songeât, et comme instinctivement.
S'il n'y eût eu, dans la maison, que madame Pascal et Félicien, peut-être n'eût-il pas eu lieu; mais Robert trouvait qu'on n'était jamais assez beau ni assez élégant quand on approchait de cette vivante perfection qu'on nommait Blanche. Suzanne aussi se fût ressentie de cette métamorphose, si, comme on le sait, elle n'avait été depuis longtemps la plus élégante enfant à vingt lieues à la ronde.
Blanche n'avait pas été sans s'apercevoir de tout cela, et elle avait deviné qu'elle était la cause de la coquetterie du jeune homme; elle lui en avait su gré, car les femmes ont, même sans arrière-pensée, ce côté frivole de la reconnaissance.
Robert venait souvent faire visite à la famille Pascal, et depuis le peu de jours qu'il la connaissait, une réelle intimité, grâce à la façon dont il avait fait leur connaissance, s'était établie entre lui et les membres de cette famille.
il y a, en effet, dans la vie des événements si imprévus et si complexes, qu'ils établissent, entre les gens qui y sont mêlés, une affection antérieure de vingt années au jour où ils se sont accomplis.
Cependant, si souvent que Robert fût venu voir madame Pascal et sa fille, il n'était pas venu aussi souvent qu'il en avait eu l'envie.
Quelquefois, après avoir quitté la maison de Félicien, il s'arrêtait à la porte, comme s'il eût eu regret d'en être sitôt sorti, c'est-à-dire après une visite de deux ou trois heur«5, et souvent il était revenu le soir même jusqu'à la grille, et s'en était retourné tristement sans y être entré, après avoir réfléchi, en mettant la main sur la sonnette, qu'il est indiscret de faire le même jour deux visites sans cause.
Il lui était arrivé alors, pour avoir un prétexte de revenir, de laisser Suzanne avec Blanche, et il gagnait à cette petite politique une bonne causerie d'une heure quand, le soir, il revenait chercher l'enfant.
Il ne pouvait donc pas manquer de venir faire ses adieux à mademoiselle Pascal avant qu'elle quittât le village; seulement il ne s'attendait pas à la trouver si joyeuse, quoiqu'il fût tout naturel qu'elle eût plaisir à aller rejoindre son frère.
11 est vrai que sa joie ne lui venait pas de là.
Et cependant, puisqu'elle avait été si triste quand Frédéric l'avait quittée pour aller à Paris, elle eût dû être triste à l'idée qu'elle le quittait pour quinze jours au moins.
Mais non, elle connaissait la cause de cette nouvelle sépa-
108 TIIOIS IIOMMKS FORTS
ration, tandis qu'elle ii^norailcollo du (iï'parl de son amant. Du mouienl que Frédéric était revenu, cuinuic nous l'avons dit, c'est qu'il ne voulait pas l'abandonner : elle était donc bien certaine de le trouver au retour.
— Nous venons te dire adieu, (it Suzanne avec sa douce voix d'enfant, en jetant ses bras autour du cou de la jemie fille, et en collant un j^ros baiser bien rose et bien sornianl sur la joue de sa chère Blanche... Cela me fait du chagrin que tu t'en ailles, ajouta Suzanne.
— Pourquoi, cliére petite?
— Parce que je l'aime bien et que je ne te verrai plus, c( puis parce que Robert t'aime bien aussi, et que cela lui lait de la peine de ne plus te voir.
Blanche regarda le jeune homme en souriant, Robert devint tout rouge.
— Suzanne a raison, dit-il, cela me fait de la peine de ne plus pouvoir venir dans cette maison où madame Pascal et vous, mademoiselle, me recevez si bien. Nous qui n'avons pas de famille, nous sommes si heureux quand on veut bien nous accueillir et nous aimer un peu!
— Mais nous reviendrons bien tôt, monsieur Robert, et j'espère bien que vous reprendrez l'habitude de nous faire visite.
— Oui, mademoiselle, si vous le permettez.
Robert se tutet continua de contempler Blanche, qui jouait avec Suzanne.
Tout à coup il se leva, et passant la main sur son front, il murmura :
— Je suis fou!
Et s'approchantde la fenêtre, il regarda dans le jardin.
Blanche avait remarqué le mouvement du jeune homme et presque entendu les mots qu'il avait dits.
Elle déposa Suzanne par terre, et se levant à sou tour, elle vint à Robert :
— Qu'avez-vous donc, monsieur Robert, lui dit-elle; vous avez Pair d'avoir du chagrin?
— Pas du tout, mademoiselle.
— Vous êtes triste, cependant. Allons, contez-moi ce que vous avez ; je vous consolerai peut-être.
— Contez-moi plutôt ce qui voua rend si joyeuse, mademoiselle, répondit Robert; ce sera le meilleur moyen que je sois consolé, si j'ai besoin de l'être.
— Mon frère, veux-tu que j'aille jouer dans le jardin? dit Suzanne en tendant ses petites mains et en levant sa blonde tête vers Robert comme pour être plus sûre d'obtenir ce Tu'elle demandait en joignant une caresse à sa demande.
— Oui, mon enfant, va jouer où tu voudras, dit Blanche en ouvrant elle-même la porte du salon à Suzanne en l'embrassant.
Après quoi elle revint s'accouder à la fenêtre où s'appuyait Robert, mais sans répondre à la question qu'il lui avait faite, on plutôt au désir qu'il lui avait témoigné de connaître la cause de sa joie.
C'était presque avouer que cette cause avait un côté mystérieux.
Robert n'en désira que plus la connaître, non par l'effet d'une vulgaire curiosité, mais parce qu'il lui semblait instinctivement que ce qu'il voulait savoir le regardait; puis quelque chose lui disait qu'il y avait un chagrin pour lui dans la joie de Blanche, et l'homme est toujours poussé malgré lui à rechercher ce qui doit lui faire de la peine.
Ce n'était pas par distraction que Blanche ne répondait pas ; elle réfléchissait, au contraire, se demandant si efle devait répondre.
Or, il y a des secrets que la femme, avec ce besoin de confidence et d'appui qui est en elle, a peine à tenir longtemps enfermés au fond de son cœur, même quand ces secrets concernent les choses les plus sérieuses et les positions les plus graves de la vie. La joie est, dans ces cas-là, une mauvaise conseillère ; car la joie est expansive et amène l'aveu sur la bouche, sans que celle qui le fait comprenne comment il y est venu.
Après quelques instants de silence et de réflexions. Blanche legarda fixement Robert, comme pour s'assurer qu'elle avait
alTaire à un honnCto homme, incapable de la trahir si elle lu; condait quelque chose.
— Oui, je suis heureuse, reprit-elle; j'ai besoin de le dire à quelqu'un, car la joie est diflieilo à porter à soi toute seule; il n'y a que vous dans le monde à qui je puisse dire pourquoi je suis heureuse, car vous ôtes mon ami, n'est-ce pas, monsieur Robert?
— Vous n'en doutez pas, je l'espère, mademoiselle, répliqua le jeune homme, et si au lieu d'un buuheur vous aviez un chagrin, et que ma vie pût vous ôtre bonne à quelque chose, je pense que vous n'hésiteriez pas à me la demander, car moi je n'hésiterais pas à vous l'oflnr, et cela en souriant. Ne vous ai-je pas dit cela une fois? Je pense toujours de même.
— Oui, monsieur Robert, oui, je sais que vous m'aimez comme vous aimez Suzanne, et je vous suis bien reconnaissante de cette bonne et franche affection, née si vite et qui, j'y compte bien, durera longtemps.
» Aussi je regarderais comme une mauvaise action de vous cacher la cause d'un bonheur qui m'arrive.
1) Ce que je vais vous dire, nul ne le sait et nul, excepté vous, ne le saura avant quinze jours. Je me marie, monsieur Robert.
Le jeune homme devint pâle comme un marbre, si pâle, que Blanche le remarqua et lui dit :
— Qu'avez-vous donc?
— Je n'ai rien, mademoiselle, répondit Robert avec calme.
— Vous êtes tout pâle.
— Oui, j'ai le sang au cœur, comme mon père, qui est mort d'un anévrisme, et de temps en temps, je me sens pâlir.
— Il faut soigner tout cela.
— Oh! qu'importe cela o-u autre chose? Il faut toujours mourir d'une maladie ; autant mourir de celle-là !
Et Robert, sentant qu'il étouffait, non par suite d'une douleur physique, comme il venait de le dire, mais par suite de ce qu'il vgrtàit d'entendre, fit deux ou trois tours dans la chambre en portant sa main de son cœur gonflé à ses yeux prêts à se remplir de larmes.
Chez les constitutions vigoureuses, les symptômes des don-
leurs morales sont presque les mêmes que chez les enfants. La nature est pleine de ces compensations-là.
Blanche regardait Rohert avec étonnement, avec inquiétude même, car elle prenait au sérieux la raison qu'il lui donnait.
Cependant il triompha de son émotion, et, revenant auprès d'elle, il reprit :
— Pardonnez-moi cette question, mademoiselle; mais comment se fait-il que monsieur votre frère et madame Pascal ignorent une chose de cette importance, quand vous, vous la savez ?
— Voilà justement où est le secret, répliqua Blanche, et voilà pourquoi il faut de la discrétion.
Blanche ne put s'empêcher de rougir aux premiers mots de cet aveu.
— Ainsi, vous épousez un homme que vous aimez '^ demanda Robert en tremblant, et avec cette acre volupté qu'éprouve un blessé à irriter sa blessure.
-Oui.
— Et cet homme est jeune?
— 11 a trente ans.
— Il est riche, sans doute?
— Oui, mais cela n'ajoute rien à mon amour.
— Vous l'aimez donc?...
Blanche fit un signe afBrmatif.
— Et il vous aime?
— Oui.
— Avant de demandeî votre main, il vous a fait sa cour?
— Il a voulu d'abord s'assurer si je l'aimerais.
— En effet, c'est un ami de votre famille ?
— Non. Ni ma mère ni mon frère ne le connaissent. Robert regarda Blanche avec étonnement.
— Comment se fait-il, alors, demanda-t-il, que vous le connaissiez, vous, mademoiselle?
Blanche rougit, et commença à regretter sa confidence. Elle avait cru qu'elle dirait à Robert :
— J'épouse un honmie que j'aime, et qu'elle pourrait s'en tenir là.
Mais pour qno Robert se eontentiït de cola, il eiU fallu qu'il n'éprouvi^t i)oiiit ce qu'il éprouvait pour Blauclie, et, voyant son embarras, il reprit :
— Comment se iaiil-il que vous le connaissiez, voui^, mademoiselle?
— C'est par hasard, balbutia nL.iche.
— Et vous avez parlO à cet liomme?
— Deux ou trois fois, monsieur Robert, rôpondit-cllc, car elle ne voulait pas dire toute la v6ril(fî, et cherchait encore à se tirer de la lin de son aveu avec des paroles en l'air; mais .^e avait affaire à un homme d'honneur, qui venait de s'apercevoir qu'il l'aimait à donner son ûme pour elle, et qui pris du pressentiment que la joie de cette jeune fille sans expérience pouvait cacher un malheur, était résolu à tout dpprendre, dût ce qu'il apprendrait lui briser le cœur.
— Et deux ou trois fois vous ont suili, reprit-il, pour savoir et pour vous dire l'un et l'autre que vous vous aimiez et pour parler mariage?
— Oui, monsieur Robert, répondit Rlanche presque avec le ton suppliant d'une femme qui voudrait qu'on ne l'interrogeât plus.
— C'est agir bien rapidement, continua Robert sans la quitter des yeux; c'est engager bien vite son amour et son avenir.
— Oh! je suis sûre qu'il m'aime! se hâta d'ajouter Blanche.
— Il est vrai qu'il ne faut pas vous voir souvent pour vous aimer, mademoiselle ; mais cependant, je vous le répète, il y a imprudence à donner son amour et sa main à un homme qu'on n'a vu que deux ou trois fois. Peut-être l'avez-vous vu plus souvent?
— Oui, en effet, je l'ai vu plus souvent.
— Mais où le voyiez-vous, mademoiselle, puisque votre mère et votre frère ne le connaissent pas?
Blanche essaya encore de donner le change à Robert, mais la pauvre enfant ne savait pas meatir»
— Je lo voyais à l'église.
■— Et c'est là qu'il vous parlait? Gemment faisait-il puisque madame Pascal ne tous quittait pas?
— C'est pourtant là que je le voyais.
Robert fît un mouvement.
— Et chez des amis, ajouta brusquement la jeune fillo mais sans oser lever les yeux sur l'ouvrier.
— Vous ne savez pas mentir, mademoiselle !
— Je ne mens pas.
— Si ! répliqua-t-il d'un ton ferme, car c'est ici même que vous voyiez cet homme.
— Comment le savez-vous?
— Vous voyez, pauvre enfant, que vous ne savez pas mentir !
» Mamtenant, Blanche, continua Robert en prenant la main de mademoiselle Pascal, il faut me dire la vérité.
— Oh! jamais!
— Il le faut cependant, s'écria Robert, plus pâle encore.
— Vous me faites peur, fit Blanche avec effroi; je vous en supplie, ne me demandez plus rien.
— Ecoutez, mademoiselle, reprit Robert avec émotion après un moment de silence, c'est vous qui avez provoqué cette confidence que je ne vous demandais pas ; il est trop tard maintenant pour que vous reculiez; au nom du ciel, dites-moi tout, ou je raconte à votre mère ce que je sais déjà.
— Vous ne ferez pas cela, vous m'avez juré de vous taire.
— Si vous me disiez toute la vérité, mais non si vous manquiez de confiance.
— Eh bien, je vous dirai tout, mais vous garderez le silence.
— Je vous le jure. Parlez.
— Non, pas aujourd'hui, monsieur Robert.
— Elle est donc bien terrible, cette chose qui vous rendait si joyeuse! demanda Robert à voix basse. Oh! Blanche! Blanche! j'entrevois un malheur dans rotre vie. Cet homme est un misérable.
— Que dites-vous là? mon Dieu I
— Voyons, Blanche, voyons, répondez-moi comme vous
répondriez à Dieu, et le secret que vous verserez dans mon sein, je vous jure de nouveau que nul ne le connaîtra; mais répondcyrmoi, sinon vous me laisserez supposer un plus grand raàiiieur, uneplusgrandc fauti'peul-("'tro quclavôrilé.
— Je suis coupable, monsieur Robert, lit Blanche qui ne put retenir ses larmes.
— Est-ce que je vous dis cela, mon enfant, est-ce que j'ai le droit de vous le dire, d'ailleurs? Je suis votre ami, votre frùre, et non votre juge.
» Reprenez du calme et rC'pondez-moi sans feinte, et suitout ne pleurez pas, je vous eu supplie. Youlez-vous me répondre?
— Oui, monsieur Robert; interrogez.
— Vous avez reçu cet homme ici ?
— Oui.
— Dans votre chambre ' - Jamais.
— Dans le jardin, alors?
— Oui.
— Le soir, sans doute?
— Le soir.
Robert hésita quelques Instants avant de continuer cet interrogatoire.
11 eût été facile de voir que c'était autant pour lui-même que pour la jeune fille qu'il tardait à le reprendre ; car chaque pas qu'il faisait dans la véritéiétait une torture nouvelle pour lui.
Un instant, Blanche espéra qu'il s'en tiendrait là ; mais il reprit avec précaution, avec courage même :
— Vous pouvez tout me dire, à moi qui n'ai aucun droit sur vous, mon enfant, car je ne suis ni votre mari, ni votre frère. Ce n'est donc que pour votre bien que je vous interroge, et ce que vous me direz sera mort pour les autres, je vous le répète.
Vous avez aimé cet homme tout de suite?
— Oui. Les mots qu'il me disait étaient si nouveaux pour moil
— Et VOUS lui avez avoué que vous l'aimiez
— Oui.
— Et...
— Assez, monsieur Robert, assez; je vous en prie, s'écria Blanche en tombant aux pieds du jeune homme.
Et en parlant ainsi, Blanche cachait sa tête dans ses deux mains.
Robert avait bien souffert quand ses parents étaient morts, car il les aimait comme aiment tous les grands cœurs; mais il n'avait jamais soufïert comme il souffrait en ce moment.
— Qui sait si le malheur s'arrête là? murmura-t-il; puis il ajouta plus haut :
— Ainsi vous appartenez à cet homme?
— Je n'ai pas dit cela.
Robert espéra qu'il s'était trompé.
— Dites-vous vrai, Blanche? s'écria-t-il, en la relevant et en lui prenant les mains, oh ! dites-moi que vous n'appartenez pas à cet homme.
Blanche ne répondit rien ; elle pleurait silencieusement.
— Ainsi ce mariage, fit Robert d'une voix faible, en se laisgant tomber sur une chaise, car il n'avait plus la force de se tenir debout, ainsi ce mariage n'est qu'une réparation?
— Oh ! il m'aime ; il m'a juré qu'il m'épouserait.
— Enfant!
— Vous en doutez ?
— Oh! je doute de tout maintenant!
— C'est un reproche que vous me faites, et vous m.'aviez promis de ne pas m'en faire.
— Pardon. Ainsi, cet homme, vous l'aimiez?
— Mon amour est ma seule excuse, Robert !
— Pourquoi ne vous épouse-t-il pas tout de suite, s'il vous aime?
— Oh ! c'est un bon sentiment qui lui fait retarder notre mariage. Il veut que ce soit mon frère qui nous marie, et il ne veut pas en ce moment distraire Félicien de ses vœux et de la rehgion.
t76 TROIS HOMMES FORTS
» Mais il m'a promis de lout lui avouer le jour m»îmc où il serait ordonnô juiHre, alin, m'a-t-il dit. que, comme clirôticn, il soit forcé de pardonner ce que, comoïc frùre, U ne pardonnerait peut-être pas.
— C'est bien, Blanche, répondit Robert forcé d'appuyer sa main sur sa poitrine pour respirer ; cet homme est pcut-ôtrc un honnête homme après tout; mais, faites-moi un serment.
— Lequel ?
— Jurez-moi que si, avant que M. Félicien soit prêtre, cet homme revient sur sa parole, vous me ferez connaître son nom et ne direz rien à votre frère ni à madame Pascal de tout ce que vous venez de me dire.
— Pourquoi ce serment? Et que ferez-vous quand vous saurez son nom?
— Croyez-vous à mon amitié, mademoiselle, et à mon honticur?
— Aveuglément.
— Que vous importe alors ce que je ferai ?
— Eh bien, je vous promets de vous dire ce nom, si ce que vous craignez arrive.
Robert tendit la main à la jeune fille, en lui disant :
— Essuyez vos yeux, mademoiselle; votre mère peut descendre d'un instant à l'autre, et il faut qu'elle ignore le sujet de vos larmes.
Robert fit un mouvement pour quitter le salon. Blanche le retint.
— Vous me méprisez, mainienant? lui dit-elle?
— Vous mépriser, Blanc'ie, vous! s'écria le jeune homme. Oh! non.
Et prenant la lêle de la belle enfant dans ses deux mains, il l'embrassa avec force et sortit brusquement pour ne pas lui donner le spectacle de l'étrange émotion qui l'étouffait.
— Puis, prenant Suzanne dans ses bras, il quitta la maison de madame Pascal, et courut comme un fou jusque chez lui.
Arrivé aaiis sa chambre, il se laissa tomber sur sou lit et s'écria, en donnant un libre cours à ses larmes :
— Ma bonne petite Suzanne, ma sœur adorée, je suis malheureux!
L'enfant cacha sa tête dans le sein de son frère, et voyant les grosses larmes qui tombaient de ses yeux, elle se mit à pleurer aussi^
8DZANNE
Lorscfde Blanche fut seule, et se rappelé, quelle confidence elle venait de faire à Robert, elle fut épouvantée et se demanda comment cela était arrivé.
La douce enfant, habituée à vivre dans sa conscience, n'avait su cacher sa joie, ni cacher sa faute, et elle eût fait à tout autre l'aveu que venait de recevoir le frère de Suzanne.
Seulement, cet aveu fait à un autre que Robert, eût été un malheur pour Blanche, tandis qu'elle connaissait assez le jeune homme pour être sûre qu'il ne trahirait pas une syllabe de ce secret, dont die commençait maintenant à seatir la terriiile importance.
Mademoiselle Pascal comprit par l'effet que cette confidence avait produit sur Robert, c'est-à-dire sur un étranger, car elle ignorait les véritables sentiments de l'ouvrier pour elle, quel effroyable bouleversement elle eût causé dans le cœur et dans la vie de son frère ou de sa mère, si l'un d'eux l'eût surprise.
Elle gagna donc à cette confidence faite, d'abord de faire porter à un ami la moitié d'une pensée lourde, et ensuite de comprendre qu'il fallait qu'à tout prix Félicien et madame Pascal ignorassent, jusqu'à l'époque où eUe devait la leur apprendre,, cette partie de son passé.
Une autre pensée acheva de rassurer Blanche et de la convaincre que Cétait un bonheur pour elle d'avoir mis son secret dans le sein d'un honnête homme. Elle voyait dans Robert plus qu'un confidtMit, elle voyait un appui , et si un
178 xnoTS HOMMES forts
malheur lui arrivait, rlle oiilrcvoyail le droit de dire au jeune liomnie : C'est à vous de tuc sauver, et elle était in.jitinclivonicnt pcrsuadCc qu'il la sauverait.
Cepeudant les craintes que Robert avait maiiifcst(!^cs pour l'avenir, et au sujet desquelles il avait exi{,<' un serment de la part de la jeune flll(\ ébranlai{^nt un peu la conriance que lîlanclic avait en rrédéric, et lui faisaient voir à quel lil léger son honneur était suspendu.
Elle eût donc voulu avoir une entrevue avec son amant et puiser un peu de foi aux paroles du comte, mais elle partait dans deux heures et n'avait nul moyen, ni de se rendre chcii Frédéric, ni de lui écrire sans se compromettre.
Alors il lui fallut bien se contenter d'évoquer les promesses qu'il lui avait faites, et raccrocher son espérance à ses souvenirs.
Quand madame Pascal descendit auprès de sa fille, celle-ci avait eu le temps de se calmer, et sa mère ne put rien deviner de ce qui avait eu rieu.EUe s'étonna cependant que M. Robert ne fût pas venu les voir, elle et Blanche, avant qu'elles partissent.
îlais Blanche, qui n'avait aucune raison de cacher à sa mère la visite du jeune homme, lui dii qu'il était venu et qu'il l'avait chargée de lui faire ses compliments de départ.
Nous avons dit plus haut que le cœur des femmes est plein de confiance ; c'est ici le cas de le répéter.
Plus elle réfléchissait à la scène du matin, plus Blanche remerciait Dieu de l'avoir fait naître : elle s'appuyait maintenant des deux côtés, et elle sentait que si l'un des deux venait à lui manquer, l'autre ne lui ferait pas défaut.
Yers trois heures, elle partit pour Niort avec sa mère.
Robert n'avait pu résister au désir de la voir encore une fois, et au moment où elle montait en voiture, il ^int à elle et lui serra la main, en disant à madame Pascal que, n'ayant pas voulu la déranger le matin, il était venu l'attendre à la voiture, pour la prier d'offrir à Félicien de nouveaux témoignages de sa vive sympathie.
Il échangea avec la jeune fille un signe qu'elle seule pouvait comprendre et qui était un nouvel engagement de dévouement et de discrétion.
La voiture partit.
Le même jour, les deux femmes étaient à Niort, et Félicien se jetait dans leurs bras.
— Je suis heureux , ma mère , fut le premier mot que le jeune homme dit à madame Pascal, dans le parloir où il la reçut, ainsi que Blanche.
La jeune tille regardait autour d'elle.
Cette austérité tranquille des longs corridors , que troublait de temps à autre le pas d'un élève, ces voûtes sonores, dont la prière seule avait le droit de frapper l'écho, ces grands murs blancs, sur lesquels apparaissait de distance en distance un grand christ d'ébène ou d'ivoire, ces stalles de bois poli, régulièrement adossées au mur, ces lampes de fer suspendues entre les arcades, la vie monacale enfin, qui lui apparaissait dans toute la rigidité de ses devoirs, tout cela jetait la sœur de Félicien dans une profonde rêverie, car cet avenir cloîtré était un de ses avenirs possibles.
Aussi se disait-elle :
— Oui, lé cloître doit être un doux asile pour l'âme quand elle y entre par la vocation, mais ce doit être dans le premier temps un abri difficile, quand elle y arrive par le repentir. Oui, il doit être heureux ici, celui qui, comme mon frère, n'a eu que les pures ambitions de l'étude religieuse et que les tranquilles désirs d'un cœur voué à Dieu.
Mais quand un instant on a cru aux autres félicités de ce monde, quand on les a laissées pénétrer dans son cœur et qu'on les a vues s'enfuir comme des voleurs, emportant toutes vos illusions et vous laissant seuls dans le désert de vos souvenirs et de vos croyances, quand la prière n'est plus que le refuge d'une faute, oui, il doit y avoir des heures dou- ■ loureuses nour celle qui vient s'y cacher et qu'y suit, malgré elle, un rayon de sa vie d'autrefois. La lutte est longue, sans doute, entre ce passé exigeant et ce calme avenir. Mais Dieu l'emporte à la fin et garde dans le trésor de sa clémence,
180 THOIS TTOMM/'JS FORTS
jiour {'('lie qui se ropent, la consolatioD ou toulau inoins i'inilinV'rcMiro du passé.
— A quoi sonyes-tu, Blanche? demanda Félicien à sa ?œur, car la méditation de la jeune fillti était visible pour tout le monde.
— A toutes les choses qui frappent l'esprit, mon fn'TC, quand ou entre dans un lieu comme celui-ci.
Félicien fit visiter à sa mère et à Blanche les longs corridors, les salles immenses, les escaliers silencieux du pieux monument.
De temps à autre, il rencontrait un de ses frères en Dieu qui le saluait d'une inclination de tète, et Blanche regardait avec une curiosité mêlée d'intérêt ces jeunes hommes qui avaient brusquement fermé la porte de leur cœur aux choses de la vie. L'un d'eux cependant rougit en voyant la jeune fille; et quand il fut passé, 11 se retourna pour la regarder encore, puis il disparut dans l'angle du corridor.
Qui sait quelles pensées emportait avec lui cet homme de vingt ans, aux yeux noirs, aux lèvres rouges, qui allait se consacrer à l'Église et que faisait tressaillir le bruit d'une robe de femme !
Après tout, il n'y a de victoire que dans la lutte.
Madame Pascal et sa fille restèrent avec Félicien jusqu'à l'heure du dîner, moment auquel elles prirent congé de lui, en lui promettant de le venir voir le lendemain.
Toutes deux rentrèrent à l'hôtel, l'une joyeuse d'avoir vu son fils heureux, l'autre, l'esprit plongé dans un ordre d'idées nouvelles et tristes même, car rien n'est plus triste quand on laisse derrière soi ceux que l'on aime, que ces chanibres d'auberge aux murs froids, aux aspects inaccoutumés, dans lesquelles la vie senfAle mal à son aise, où l'on se sent entouré de gens insensibles à votre joie comme à votre douleur, et qui n'ont pour vous qu'une allecluosité de passage, cotée à un certain chiflre, qu'ils mettent ou qu'ils rejettent avec lei draps du lit.
Blanche n'était pas tout à fait dans ces conditions-là, nif direz-vous, puisqu'elle avait sa mère auprès d'elle.
TBOIS HOMMES FORTS ISt
Certes, Blanche aimait sa mère, et cependant elle eût préféré être seule dans cette chambre d'auberge ; car, seule, elle • eût pu donner audience à toutes ses pensées, et verser dans une lettre le trop plein de tristesse qu'elle était forcée de repousser au fond de son cœur et qui l'étouffait par moments-; tandis qu'au contraire, il lui fallait écouter ce que lui disait sa mère, toutes choses auxquelles, dans une autre circonstance, elle eût pris au moins cet intérêt respectueux que doivent les enfants aimants aux paroles de leur mère, si frivoles qu'elles leur paraissent, mais auxquelles, dans la position où elle se trouvait. Blanche eût bien voulu ne pas répondre.
Jusqu'à dix heures du soir, madame Pascal parla de son fils à Blanche, et Blanche l'entendit, si elle ne l'écouta point.
Blanche ne dormit point.
Elle passa la nuit à écrire à Frédéric et h chercher un moyen de lui faire tenir cette lettre, mais le jour vint sans cpi'elle l'eût trouvé. Rien n'est plus difficile à trouver, en effet, que ces petits moyens dont ont besoin les grandes questions de la vie, que ces petits ressorts du grand mécanisme moral.
Cette longue lettre où Blanche avouait à son amant cette vérité qui n'était encore connue que d'elle, c'est-à-dire que sa faute aurait un jour une preuve vivante, cette lettre qui, si elle tombait en d'autres mains que celles du comte, pouvait tuer deux personnes d'un seul coup, elle n'osait naturellement la confier à personne et la cachait dans son sein, sans savoir qu'en faire.
A onze heures, madame Pascal et Blanche étaient à table quand on frappa à la porte.
Madame Pascal se leva et alla ouvrir.
— Monsieur Robert, s'écria-t-elle, vous ici!
Blanche devint pâle.
Depuis que le jeune homme était devenu son confident, elle pouvait craindre qu'il ne devînt le messager d'un malheur.
Mais Robert souriait de façon à lui faire comprendre qu'il n'apportait aucune mauvaise nouvelle; et cependant elle vi* bien que c'était pour elle qu'il était venu à Niort.
18? TROIS nOMMES FORTS
Naturel Icniont, Suzanne accompagnait le jeune homme, et l'enfant quitta son frère pour aller se jeter dans les bras dô Blanriie.
— Comment se fait-il que vous soyez à Niort, monsieur Robert? demanda madame Pascal à l'ouvrier, tout en le luisant asseoir à côté d'elle.
— J'ai une afTaire à terminer ici, madame, répondit Robert, et j'ai voulu profiter du moment où vous y êtes pour y venir. Je vous savais seule avecmademoisellt! Clanclie. Deux femmes seules sont toujours exposées à un danger quelconque, surtout dans une ville où elles ne connaissent personne.
» J'avais donc hâte de me mettre à votre disposition et de voir si je pouvais vous être bon à quelque chose. Puis, je désirais voir M. Félicien, que j'aime de tout mon cœur, et que nous attendons tous avec bien de l'impatience à Moncontour.
En parlant ainsi, Robert regardait mademoiselle Pascal, regard qui voulait dire que de toutes les raisons qui l'avaient fait partir, la plus sérieuse et la plus vraie était celle qu'il ne disait pas.
— Et vous êtes descendu dans cet hôtel? demanda Blanche.
— Oui, mademoiselle.
— Y avez-vous retenu un appartement''
— Pas encore. D'ailleurs, il ne me faut qu'une chambre, à moi.
— Oui, car nous garderons Suzanne avec nous tout le temps que vous resterez à Niort. Ma mère, rends à M. Robert le service d'aller lui choisir une chambre commode.
— Ne prenez pas cette peine, madame, fit Robert en se levant; mais Blanche lui fit signe de se rasseoir, et que c'était avec intention qu'elle éloignait sa mère.
Robert se rassit.
— Vous devez être latigué, reposez-vous, dit madame Pas- Kài ; Blanche a raison, je me charge de vous installer. N'êtes- Tous pas comme mon enfant, monsieur Robert, vous qui m'avez conservé les miens?
— Eb bien, mademoiselle, demanda Robert à Blanche
quand lA adame Pascal se fut éloignée, tous n'avez encore rien à m»^ dire ?
— Rien, monsieur Robert.
— J'avais de sinistres pressentiments, et -voilà pourquoi je suis parti. Vous l'avez compris, sans doute?
» Rappelez -vous, mademoiselle, que vous m'avez juré de me dire le nom de cet homme, si cet homme manque à ses serments,
— Oui, Robert, fit Rlanche en tendant te main au jeune homme; oui, je me le rappelle. Mais, grâce à Dieu, je pense que je ne mettrai pas votre bonne amitié à l'épreuve, et que vous apprendrez ce nom en même temps que tout le monde.
— Quel nom? demanda Suzanne avec une éternelle curiosité des enfants devant lesquels on cause sans se défier d'eux,
— Le nom d'une dame chez qui l'on te mènera jouer, lui répondit Robert.
— Tu disais que c'était un homme? fit Suzanne,
— Je me trompais, chère enfant.
Et Robert embrassa sa sœur comme réponse dernière et concluante.
— Ne parlez pas devant cet enfant, lui dit tout bas Blanche, et rendez-moi un service.
— Lequel?
— Accompagnez ma mère au séminaire, afin que je reste seule,
— Avez-vous donc quelqu'un à recevoir? demanda Robert d'une voix tremblante.
— Non, mon ami, mais j'ai quelque chose à faire.
— Vous me pardonnez mon arrivée ici, Blanche?
— Non-seulement je vous la pardonne, mais encore je vous en suis reconnaissante,
') Ne dois-je pas être heureuse de sentir à côté de moi quelqu'un qui m'aime, et qui, au besoin, me protégerait comme sa sœurî car, rappelez-vous cela aussi, Robert, vous m'avez promis votre protection.
— VA je VOUS la promets encore, madcuioisellc. Quoi qu'il arrive, comptez sur moi.
— Voici ma mCre !
— Vous avez une chambre mapnili(iue, dit madame Pascal eu enlraut et en s'adressant à Hoberl, le 11° 11 ; j'y ai fait trau6])orter votre malle.
— Merci, madame, merci mille foisi
— Waiutenaut, il est temps d'aller voir Félicien, continua la mère, qui re;iardait comme temps perdu le temps qu'elle ne passait pas auprès de son fils.
-^ ^' ift vais vous accompagner au séminaire, lit Robert.
— Avec Blanche?
— rs'on. Mademoiselle Blanche se sacrifie aujourd'hui pour moi, et reste avec Suzanne, que nous ne pouvons emmener, et qui ne peut rester seule.
— A merveille! fit madame Pascal. Alors, monsieur Robert, partons bien vile. A bientôt, Blanche.
La mère et la lille s'embrassèrent.
Blanche remercia Piobert du regard, et resta seule avec Suzanne.
Elle se mit alors à la fenêtre, suivit quelque temps des yeux madame Pascal et le jeune homme, qui se retournèrent pour lui sourire, et les ayant perdus de vue, elle rentra dans la chambre, alla fermer la porte, de peur de surprise, relut la lettre qu'elle avait écrite, et ne la trouvant pas suffisante à rendre ses impressions, car son âme était pleine, eUe prit du papier et une plume et ajouta deux autres pages aux quatre premières.
Suzanne était restée à la fenêtre à regarder passer les promeneurs, les rares promeneurs, car on ne se promène pas beaucoup à Niort, surtout à onze heures du matin.
Tous ses doutes, toutes ses craintes, toutes ses espérances, Blanche les trouvait dans sa première lettre ou les répétait dans Pautre, et sa plume courait rapidement sur le papier.
Toute aux pensées qui l'agitaient, elle oubliait parfois qu'elle n'était pas seule, et disait tout haut les mots qu'elle
écrivait, si bien que deux ou trois fois Suzanne se retourna, croyant que Blanche lui adressait la parole.
Enfin, l'enfant, qui, comme tous les enfants, s'ennuyait vite d'une même chose, quitta la fenêtre et vint poser sa petite lète blonde sur l'épaule de Blanche.
— Oh! comme tu écris vite ! lui dit-elle.
Blanche se retourna, l'embrassa sur le front, et îœ dit :
— Laisse-moi finir ma lettre et nous jouerons.
— En as- tu pour longtemps encore?
Blanche s'était remise à écrire.
— A qui donc écris-tu comme cela, à ton frère? lui demanda Suzanne après une minute de silence.
— Oui.
— Tu aurais dû écrire avant que fa mère s'en allât, elle lui aurait remis ta lettre, puisqu'elle va le voir.
— Elle la lui remettra demain.
— Ce n'est donc pas pressé.
— Non.
Personne n'a plus de logique dans l'esprit que les enfants. Si vous ne l'avez pas encore observé, observez-le.
— Si ce n'est pas presse^, pourquoi écris-tu si vite? reprit Suzanne.
Blanche ne trouva rien à répondre à cela. En etfet, il n'y avait rien à répondre.
— Moi aussi, je sais écrire, ajouta Suzanne; et, prenant une plume et du papier, elle jeta les yeux sur la lettre de Blanche, afin d'y lire un mot qu'elle pût copier.
Elle tomba sur le mot : désespoir, qui se trouvait dans cette lettre, et qui devait naturellement s'y trouver,
— Désespoir! dit l'enfant, en appuyant sur chaque syllabe, comme pour en faire sortir une signification, qu'est-ce que cela veut dire?
— Gela veut dire, répondit Blanche, avec cette patiente douceur qui la caractérisait, cela veut dire une chose qu'heureusement tu ne connais pas encore; cela veut dire : chagrin sans espérance.
— Gomme Robert, alors?
18G TROIS HOMMES FOIITS
— Comment, comme Robert?
— Oui.
— Robert a donc un chagrin?
— Un grand chagrin, dit tout bas Suzanne et conttdcntiellenient.
— Oui t'a dit cela?
— Je l'ai vu.
— Quand?
— Hier.
— Hier!
— Oui, quand il est revenu de chez toi.
— Qu'a-t-il donc fait?
— H m'a prise dans ses bras, et il s'est mis à pleurer beaucoup, beaucoup, en disant :
» — Ma pauvre Suzanne, que je suis malheureux ! » Alors, moi aussi, j'ai pleuré; mais je ne sais pas pourquoi il pleurait, lui.
— Qu'est-ce que cela signifie? murmura Blanche, qui tremblait de soupçonner la vérité.
— Qu'a-t-il fait ensuite? demanda-t-elle à Suzanne.
— Ensuite, il a été à l'armoire, et il y a pris ses habits neufs. Tu ne les connais pas, ses habits neufs. Oh! ils étaient bien jolis, et il les a jetés dans un coin en disant :
:> — Maintenant, c'est inutile, et il a recommencé à pleurer. « Sais-tu pourquoi, toi ? Dis-le-moi, si tu le sais.
— Voyons, ma petite Suzanne, fît Blanche, en prenant l'enfant sur ses genoux et en abandonnant sa lettre; voyons, réponds à ce que je vais te demander.
— Demande.
— Quand ton frère avait-il commandé ses habits?
— 11 y a quelques jours.
— Depuis qu'il nous connaît, ma mère et moi ?
— Oui. Et je crois bien que c'est pour venir nous voir qu'il les a fait faire. Il avait dit au tailleur : .
» — Je les veux tout de suite, tout de suite !
— Pauvre Robert! fit Blanche, qui commençait à comprendre.
-- Tu le plains?... C'est bien, cela, dit Suzanne en. embrassant mademoiselle Pascal.
— Continue.
— Que veux- tu que je te dise de plus?
— Qu'as-tu vu faire encore à ton frère?
— Il lisait beaucoup.
— Que lisait-il?
— 11 lisait des livres d'histoire, de géographie, qu'il avait achetés pour moi.
— Et pourquoi Usait-il ces livres ?
— Pour s'instruire.
— Et pourquoi s'instruisait-il ?
— 11 me l'a dit.
— Eh bien, dis-le-moi.
— C'était parce qu'il voulait être aussi savant que toi; et il était devenu coquet : il restait tous les matins au moins une heure devant sa glace à mettre sa cravate et à arranger ses cheveux, surtout quand nous venions te voir. Et puis...
— Et puis, quoi?
— Mais il ne faut pas lui dire ce que je dis là, il me gronderait.
— Je ne lui en parlerai pas, sois tranquille.
— Tu me le promets?
— Je te le promets.
— Eh bien, quelquefois il me prenait sur ses genoux et il me disait :
» — Suzanne, si tu avais une petite maman comme mademoiselle Blanche, serais-tu contenta ?
» Et moi, je lui disais :
» — Oh ! oui, je serais bien contente ! et c'est vrai, car je t'aime bien.
Et l'enfant, prenant la tête de Blanche dans ses deux petites mains, collait ses lèvres roses sur les joues de la jeune fille.
— El hier il ne t'a plus rien dit de cela?
— Non. Il a pleuré, il a jeté ses hvres et ses habits, et il
n'a pas arraii^t'^ ses liicveux de toiilo la jounu'^c. Il n'a pas Dianj^M' non |»lns. Le soir, il m'a coucliée ot il s'est conclK'^ aussi, El puis, quanil je dormais, il m'a réveillé et il m'a dit :
» — Nous partons.
» Alors il a fait mon paqnet, il a fait atteler une voiture, il m'a mis un manteau et nous sommes partis.
» Cela t'amnse donc que je te raconte cela?
— Oui, cela m'amuse, chère enfant, dit Blanche avec émotion ; mais il ne faut pas que Rohert sache que tu me l'as dit, cela le contrarierait.
« Pauvre Robert ! ajouta-t-elle tout bas, qijelle peine j'ai dû lui faire hier!
— Qu'est-ce que tu dis. Blanche?
— Rien, enfant, rien. Va jouer.
— Tu vas écrire encore?
-Oui.
— Veux-tu me laisser copier le mot : désespoir, puisque je sais ce qu'il veut dire maintenant.
Et Suzanne, comme toujours, joignait uns petite mine gracieuse à sa demande pour obtenir ce qu'elle demandait.
Blanche la regarda, et, devant cette touchante naïveté de l'enfant, elle se sentit émue :
— Non, je vais déchirer cette lettre, dit-elle.
— Oh! c'est dommage!
En effet, Blanche déchira la lettre, en jeta les morceaux par la fenêtre, revint s'asseoir, et prenant la sœur de Robert sous son bras, elle se mit à songer profondément, si profondément, qu'une heure après, elle était encore dans la même position, et que, lorsque Robert et madame Pascal rentrèrent, ils furent forcéB de frapper deux fois pour qu'elle vint leur ouvrir la porte.
Bien des choses, pendant cette heure-là, avaient passé dans l'esprit de la jeune fille; aussi fut-ce avec une sérieuse émotion qu'elle regarda Robert, dont, maintenant, elle se savait aimée.
Car, rien n'est plus intéressant pour le cœur d'une femme (lue la découverte d'un pareil secret, même quand elle
n'aime pas celui qui caclie ce secret à tous les yeux; même quand, comme Blanche, elle aime un autre homme.
Malgré elle, alors, si son âme a quelque loyauté, elle se sent prise d'une alTection soudaine ou tout au moins d'une touchante pitié pour ce cœur qu'elle a blessé sans le vouloir, et qu'involontairement elle fait et fera souffrir encore.
Quand une femme peut se dire avec certitude, en voyant un homme qui ne lui a jamais dit un mot d'amour, et qui croit n'avoir que lui seul pour confident :
— Cet homme m'aime, et tout ce qui n'est pas moi n'est rien pour lui; croyez-moi, cet homme joue déjà un grand rôle dans la pensée et dans l'orgueil de cette femme, et, tôt ou tard, il prendra, s'il veut, une large place dans sa vie.
Blanche était comme toutes les femmes; et vous l'avez vu, elle avait déjà, à propos de Robert, laissé aller son cœur à une louable superstition, puisque le jour où elle apprenait l'amour du jeune homme pour elle, elle ne se sentait pas le courage de continuer la lettre qu'elle écrivait à celui qu'elle aimait,
l'amour de ROBERT
Toute la soirée, Blanche étudia Robert, tantôt silencieux, tantôt expansif, tantôt souriant, tantôt triste, et se rendant compte maintenant de cette joie ou de cette tristesse.
— Que le cœur est égoïste! se disait-elle; comment se fait-il que, dans les regards de Robert, je n'aie pas depuis longtemps deviné l'amour qu'il ressent pour moi? C'est que je pensais à Frédéric! Frédéric m'aime aussi, et cependant ce n'est pas ainsi qu'il est avec moi.
» Est-ce que Robert m'aimerait autrement que Frédéric ne m'aime?
» Est-ce qu'il y a plusieurs manières d'aimer?
Et pour répondre à cette question, qu'elle s'adressait à elle-même, l'innocente jeune fille était bien forcée de comparer entre eux les deux amours qu'elle avait fait naître»
Alors, clic voyait l'im rapiilc, emporte, brûlant; l'autre, discret, timide, dévoué.
Le premier, insatiable, dominateur, portant le trouble dans les sens, demandant des preuves pour croire, ne se contentant pas de l'ùme, exigeant le corps, ayant besoin de l'ombre et du myslùrc, commençant par une faute, menant au romcrds pcut-ôtre.
- Le second, au cont.'aire, fait d'une admiration muette, d'une contemplation pieuse, donnant à celui qui l'éprouve des coquctterii.'s virginales et des timidités d'enfant, se faisant plein de respect pour celle qui le lui inspire, et accompagné d'une loyauté telle, qu'il n'ose même pas se manifester par un regard, et s'abrite derrière le silence; si pur, 8.' naturel, qu'il a pour confidente un enfant de dix ans, c'est-à-dire un ange.
Depuis quelques jours. Blanche en était arrivée aux réflexions.
— Lequel de ces deux amours est le plus vrai ? se demanda-t-elle. Est-ce celui qui se tait? Est-ce celui qui parle? Celui qui se tait est le plus respectueux, celui qui parle est le plus violent.
Blanche sentait bien que, devant son estime, Frédéric était inférieur à Robert, aussi cherchait-elle des excuses à son amour et à sa faute, car l'excuser, lui, c'était s'excuser ellemême.
— La timidité de Robert lui vient de sa position, se ditelle, comme la hardiesse de Frédéric lui vient de la sienne Robert est un homme du peuple, Frédéric est un homme du monde. Robert est à peu près ingrat, il est d'une classe inférieure à moi, il aurait eu de la peine à exprimer ce qu'il éprouvait, tandis que Frédéric peut mettre l'éloquence et rentraineuient de sa parole au service de son cœur.
» Robert eût eu crainte de m'offenser en m'avouant son amour, et Frédéric m'honorait presque en m'offrant le sien. Et cependant, Robert m'a sauvé la vie, et ce service-là le faisait mon égal.
» Eh bien, qui sait si ce n'est pas ce service rendu qui a
retenu son aveu? qui sait si, ayant droit à ma reconnaissance, il n'aurait pas regardé comme une indélicatesse, comme une déloyauté de se croire des droits à mon amour.
Ainsi, pluâ Blanche cherchait des raisons à la conduite de Frédéric, plus elle en trouvait à l'éloge de celle de Robert. Elle n'en continua pas moins ses recherches, et avec cette teinte de mélancolie que sa position déjà exceptionnelle et que les réflexions qu'elle faisait devaient jeter dans ses pensées, elle se dit, tout en caressant la blonde tête de Suzanne qui dormait sur ses genoux, tandis que Robert causait avec madame Pascal à l'autre bout de la chambre :
— Cependant, il y a une chose qui doit inspirer le même respect et la même réserve à tous les hommes de cœur, nobles ou non, c'est la pudeur d'une jeune tille, c'est son honneur, c'est sa réputation, c'est l'amour même qu'elle vous inspire.
» Quand on veut faire d'elle sa femme, on doit la respecter assez pour ne pas faire d'elle votre maitresse ; car si on l'épouse après sa faute, on aura toujours cette arrièrepsnsée qu'elle eût pu céder à un autre, comme elle vous a cédé. Que je suis folle !
» Je calcule là sans faire la part de la passion, de l'emportement de la jeunesse, de l'amour enfin que j'ai subi moi-même et qui m'a fait oublier la pudeur, le plus saint des devoirs.
» Mais si Robert eût osé m'avouer son amour, il ne m'eût pas demandé ce sacrifice, lui, il m'eût dit naïvement :
)i — Blanche, je vous aime ; voulez-vous être ma femme, voulez- vous servir de mère à ma petite Suzanne, voulezvous être avec elle toute ma vie et toute mon espérance?
» Voilà ce qu'il m'eût dit, le brave cœur; et si j'eusse accepté, il eût dansé de joie, et il n'eût peut-être pas osé demander après le mariage ce que Frédéric a exigé avant. Mais il faut dire aussi que j'aime Frédéric et que je n'aime pas Robert. Oh! oui, j'aime Frédéric!
Blanche se dit cette dernière phrase comme si elle eût eu besoin de se convaincre que ce sentiment était bien réel,
comme si cllo eût doutô d'ellu-niiimc enfin; et aussitôt elle évoqua, pour s'en faire un appui plus solide enooro, le suu- ▼enir de ses entrevues avec son amant, des paroles qu'il lui disait, enfin de toutes les raisons que le cœur d'une femme peut avoir eues de se livrer à un autre cœur..
Elle descendait dans son esprit la ponte de ses souvenirs, quand elle s'aperçut tout à coup qu'ils (^'talent rcmplacôs sans efforts par le souvenir de ce que lui avait dit Suzanne, et que c'était à Robert qu'elle souriait intérieurement.
— Qui sait? se disait-elle alors, c'eût peut-être été le bonheur! Une existence tranquille à côté d'un homme simple, qui m'eût aimée 5 deux genoux, et qui, toute sa vie, eût été fier de moi ; car pour lui, ouvrier obscur, j'eusse été un bonheur inespéré. Nous serions restés à Moncon.tour auprès de ma mère , qui eût été la sienne, auprès de mou frère, qui nous eût protégés de sa constante prière et de sa fervente religion.
» Au lieu de cela, quand je serai la femme de Frédéric, qui est noble, qui est riche, il m'emmènera hors de ce village, loin de ma famille, loin de mes douces habitudes d'enfance et de jeunesse, loin enfin de cette vie intérieure pour laquelle je suis si bien faite. Il me conduira dans un monde que je ne connais pas et que je n'eusse pas désiré connaître.
» Enfant que je suis : tout ne sera-t-il pas doux et joyeux avec l'homme que j'aimerai ? et j'aime Frédéric et il m'aime !
» Dix heures! Voici l'heure de nos rendez- vous; qu'il doit être triste en ce moment ! quinze jours sans nous voir! Quinze jours pendant lesquels je pourrais mourir, et je mourrais sans qu'il fût là! C'est affreux à penser.
» Mais pourquoi n'est-il pas ici ? Qui l'eût empêché de me suivre'' Nul ici ne le connaît, nul ne sait que je l'aime. Il fût venu se loger en face de nous. Je l'eusse vu de temps en temps. Parfois, j'aurais pu lui serrer la main peutêtre. Je l'aurais rencontré dans la rue, à l'église; un regard de lui eût fait une journée heureuse.
» Rien n'empochait que cela fût! Pourquoi cela n'est-il
pas ? Robert m'a bien suivie, lui ; Robert que je n aime pas; Robert qui sait que j'en aime un autre ; car, hélas! il sait tout ! Robert n'a pu se faire à l'idée de rester vingtquatre heures sans me voir, et Frédéric, que j'aime, accepte de passer quinze jours loin de moi, et bon cœur ne lui conseille pas ce que Robert a fait.
1) C'est étrange! il ne m'aime donc pas autant que Robert m'aime? Serait-il donc vrai que l'homme auquel on s'est donnée ne vous aime plus autant que celui qui n'a rien reçu de vous''
» Ainsi, de ces deux hommes qui m'aiment, celui qui m'oublie, c'est celui à qui j'appartiens; celui qui se souvient et qui protège, c'est celui que je n'aime pas, qui ne peut être que mon frère, qui est le confident de ma fauta, et qui cependant vient mettre sa vie à ma disposition.
» Car, enfin , que fait-il ici ? Il y est venu dans la crainte d'un malheur; il soupçonne celui qui occupe dans mon cœur la place qu'il y a ambitionnée un instant, capable de me tromper et de m'abandonner, et il veut être là pour savoir tout de suite le nom de cet homme, pour lui en demander raison sans doute, pour venger mon honneur, pour le tuer ou se faire tuer par lui.
» Et cela à cause de moi, qui ne l'aimerai jamais, et cela malgré sa sœur, dont il est l'unique soutien dans le monde!
•» Oh! oui, cet homme m'aime plus que l'autre...
» Et si ce qu'il craint allait arriver; si, lorsque nous retournerons à Monconlour, Frédéric n'y était plus ; si je ne trouvais plus qu'une lettre d'abandon, que de viendrais- je, mon Dieu! dans l'état où je suis.
Et Blanche, à cette effroyable supposition, à ce terrible pressentiment, ne put retenir un cri, et cacha sa tête dans ses mains.
— Mon enfant, qu'as-tu? s'écria madame Pascal en courant à sa fille et en la prenant avec terreur entre ses bras.
Suzanne s'était réveillée, et regardait autour d'elle avec étonnement.
Robert était tout pâle.
— Ce n'est rien, ma mère, ce n'est rien, répondit Blanche en se levant et en essayant de sourire à madame Pascal, je m'étais assoupie, et il m'est arrivé ce qui arrive souvent aux gens qui s'endorment. 11 m'a semblé que je tombais, et j'ai poussé un cri.
Robert ne se laissa pas tromper par cette raison, mais madame Pascal, qui ne pouvait se délier d'elle, s'y laissa prendre et lui dit :
— Tu as besoin de repos, chère enfant ; il faut te coucher; je vais préparer ton lit.
Et madame Pascal, prenant une lumière, passa dans la chambre voisine.
Alors Robert s'approcha de Blanche.
— Vous souffrez, mademoiselle? lui dit-il.
— C'est vrai, mon ami.
— Tâchez d'avoir de l'empire sur vous. Songez aux malheurs qui en résulteraient si vous trahissiez vos secrètes pensées. Ayez confiance en moi. Blanche, je vous en prie.
— Merci! Robert, merci, répondit la jeune fille en tendant sa main à l'ouvrier, mais en baissant les yeux; car maintenant qu'elle se savait aimée de lui, sa faute lui paraissait plus grande encore, et elle n'osait le regarder en face.
— Ayez confiance en moi; dites-moi tout; je vous le demande de nouveau, et tout ira bien.
— Vous avez donc deviné à quoi je pensais tout à l'heure?
— Oui. Ma pensée ne vous perd pas de vue un instant.
— Et vous me dites d'espérer?
— Oui. Car je vous donne ma parole d'honneur que le mal sera réparé, s'il y en a.
— El vous, êtes- vous heureux, Robert? demanda Blanche, poussée par une secrète espérance que Robert, lui aussi, serait franc avec elle et lui avouerait l'état de son âme.
~ Oui, Blanche, je suis bien heureux.
L'effort que le jeune homme avait fait pour répondre cette piirase était visible, et il avait un tel p^ids sur le cœur en la disant, qu'il détourna brusquement la tête, car il sentit qu'il allait pleurer.
En ce moment, madame Pascal rentrait.
— Ton lit est prêt, dit-elle à sa lille.
— Bonsoir, madame. Bosne nuit, mademoiselle, fit Robert.
— Vous nous, laissez Suzanne, n'est-ce pas? fit Blanche. —Oui, puisque vous voulez bien vous charger d'elle.
— A demain, monsieur Robert.
— A demain, mesdames.
— Ah ! le brave jeune homme ! dit madame Pascal quand elle fut seule avec sa fille, et qu'elle eut fermé la porte ; voilà le mari qu'il te faudrait.
Blanche tressaiUit à ce mot; mais elle ne répondit rien.
Elle se mit au lit, et fit semblant de dormir tout de suite pour pouvoir se livrer à ses pensées.
La pauvre fille ne retrouvait plus son âme dans la confiance où elle Pavait laissée la veille. Elle n'eût pu définir ce qu'elle éprouvait, mais la révélation de l'amour de Robert pour elle avait fait passer tout à coup, entre elle et Frédéric , l'image d'un bonheur si tranquille , de joies si pures que, malgré elle, elle suivait des yeux cette image impossible.
La crainte instantanée dont elle avait été prise, comme d'un fatal pressentiment, avait jeté son esprit dans un doute trop sérieux, quoique, depuis quelques jo-urs, comme nous l'avons dit, un doute vague se fût emparé d'elle, pour qu'elle pût fermer les yeux un seul instant de la nuit ; si bien que, plusieurs fois elle se leva pour voir si le jour venait : comme si le jour eût dû lui amener le calme.
C'est le propre des esprits superstitieux, c'est un dernier reste des préjugés de l'enfance, de croire que la lumière du soleil chasse les douloureuses pensées qui fatiguent l'âme pendant les insomnies.
Toute la nuit. Blanche se figura que Frédéric Pabandonnc rait. Elle le voyait fuyant, laissant la maison déserte, et elle se réveillait en sursaut, couverte de sueurs froides comme la mort.
Madame Pascal dormait d'un sommeil tranquille, et Su-
zaunc, sa pelilc huuclic rose L'iilr'ouvorte, ?a t(:te blonde po- 8iV^ sur son bras, reposait dans sa jeune innocence.
Blanche seule veillait, poursuivie par une seule et môme idée, qui, à ce qu'il parait, devait lui rendre un peu de tranquillité, car, de temps à autre, elle murmurait :
— Oui, je demanderai ce service à Robert, et il ne me ie refusera pas; il est si bon! Eh bien, si ce que je crains arrive, je mourrai, voilà tout. Mon Dieu! mon Dieu! que je suis malhourcusf>!
Vous savez aussi bien que moi combien le silence et la solitude de la nuit exagèrent les sentiments de l'âme ; je n'ai donc pas besoin de vous dire à quel état de terreur fiévreuse Blanche était arrivée quand le jour parut.
Robert non plus n'avait pas dormi. Toute la nuit, il s'était promené dans sa chambre, s'accoudant de temps en temps à sa fenêtre ouverte et laissant tomber sa tète dans ses mains.
Il pleurait comme un enfant sur la faute de Blanche, et tout à coup il s'écriait :
— Oh ! si cet homme pouvait ne pas l'aimer, s'il pouvait l'abandonner lâchement! alors peut-être, quand elle n'aurait plus d'espoir que dans la mort, peut-être consentirait-elle à aimer un peu celui qui la sauverait!
Les heures parurent bien longues à la jeune fille, depuis le moment où le jour se leva jusqu'au moment où elle devait voir Robert.
Afin d'apaiser un peu son agitation, et pour se convaincre que le projet qu'elle rêvait avait déjà un commencement d'exécution, elle se releva doucement sur la pointe des pieds, s'assura que sa mère dormait, et, au risque d'être surprise, se dirigea vers la chambre voisine, où il y avait tout ce qu'il fallait pour écrire, et saisissant une feuille de papier, elle traça à la hâte ces mots :
« Je suis folle, Frédéric, je suis poursuivie de craintes et de pressentiments. Je viens de passer une nuit affreuse; je n'ai pas dormi une minute.
» Au nom du ciel, au nom de ce que vous avez de plus sa-
Ci-ê, calmez-moi. Écrivez-moi que vous m'aimez toujours. Écrivez-moi d'avoir du courage, car il me serait impossible de passer quinze jours dans l'état où je suis. Il y avait des moments, cette nuit, où je voulais me sauver et courir à pied jusqu'auprès de vous.
» Remettez avec confiance une lettre à la personne qui vous porte celle-ci. C'est un ami sûr et qui ignore de quel message il est chargé.
» Un mot d'espoir, mon Frédéric bien-aimé, et tu sauveras la vie à celle qui t'aimera éternellement! »
Blapche signa cette lettre, car elle était trop chaste pour ne pai signer ce qu'elle écrivait, ce qu'elle écrivait dût-il la perdve, puis elle la cacheta, et, se remettant dans son lit, elle la Ccichasous son oreiller, et attendit plus patiemment l'heure où Robert devait descendre auprès d'elle.
Cette heure arriva enfin.
Robert parut comme toujours, s'efforçant de sourire.
Blanche l'entraîna dans une autre chambre, pendant que s» mère habillait Suzanne.
— Robert, lui dit-elle, il faut que vous me rendiez un sct^ vice.
— Ordonnez, mademoiselle.
— Jurez-moi que vous n'abuserez pas du nom que je vais vous dire.
— Je vous le jure.
— Jurez-moi que vous ne direz à la personne que vous allez voir que ce que je vous aurai dit de lui dire.
— Je vous le jure. Blanche.
— Eh bien, Robert, mon ami, au nom de votre mère, au nom de votre sœur, prenez cette lettre, partez pour Moncontour, et remettez-la au comte Frédéric de la Marche, qui habite le château du Nord.
— Le comte Frédéric de la Marche! balbutia Robert, dont la voix s'éteignait, tant les battements de son cœur étaient violents. Et, sans doute, il y a une réponse à cette lettre?
— Oui, répondit Blanche.
— Domain, vous aurez rclte r(?ponse.
— P;irdonnoz-nioi ce que je vous demande là, Robert, lil la jeuuc nile eu cachant sa léle dans le sein du jeune Jiommc, comme s'il eût été son frère; mais, depuis hier, je ne sais ce qui se passe en moi. je souiïre; seule, la réponse que jatiends du comte peut me calmer, et il n'y a que vous qui m';umiez assez pour me rendre le service de la lui porter.
— Vous avez raison. Blanche; il n'y a que moi dans .le inonde qui vous aime assez pour cela.
Puis, passant dans la chambre voisine, Robert embrassa Suzanne et lui dit :
— Ma petite Suzanne, je viens de recevoir une lettre qui me force à te quitter jusqu'à demain; je te laisse avec madame Pascal et mademoiselle Blanche. Tu seras bien sage, n'est-ce pas?
— Vous allez déjeuner avant de partir, lit madame Pascal, dont la vie se continuait uniforme et régulière au milieu de ces agitations.
— Merci, madame, répondit Robert; il faut que je parte à l'instant même.
Il embrassa encore une fois Suzanne, et il sortit.
Quand il fut sur le carré, il s'appuya au mur pour ne pas tomber.
Il étouffait.
Que n'eût-il pas souffert s'il eût su que, depuis la veille, la jeune fille se savait aimée de lui?
— J'ai fait là une mauvaise action, se dit Blanche quand elle fut seule; je me suis servie de l'amour qu'un homme de cœur a pour moi au profit de l'amour que j'ai pour un autre.
B C'est plus qu'une mauvaise action, c'est une lâcheté! Mais j'étais si malheureuse que je serais morte, et Dieu me pardonnera de ne pas avoir voulu mourir!
— Allons, Blanche, cria madame Pascal, viens te mettre à table ; Suzanne est habillée, et le déjeuner est prêt.
Robert était déjà en route.
ÎTN AMI
Robert avait sauté sur un cheval et l'avait lancé au galop dans la route qu'il devait suivre.
Quant à définir et analyser ses impressions, cela lui eût été impossible. Elles se pressaient sans suite dans son cerveau, comme se presseraient sur le rivage une foule d'hommes surpris par la marée montante et qui se sauveraient au hasard.
Cet amour qui lui était venu, cette initiation à la vie de Blanche, ce mystère dont il était le confident, cette mère sans méfiance au milieu de dangers quotidiens, ce frère pieux et tout au Seigneur, cet inconnu chez lequel il allait et qui tenait la destinée de quatre personnes dans ses mains, car la destinée de Piobert commençait déjà à dépendre de Frédéric, tout cela passait comme une fantasmagorie devant lus yeux du rapide voyageur, et avait un tel côté d'invraisemîlable, que, par moments, tout s'embrouillait dans sa tête, et qu'il croyait avoir rêvé.
Puis son amour pour Blanche, fil d'acier qui le guidait dans ce labyrinthe d'événements et d'émotions, se dégageait de ce brouillard moral, et Robert finissait, en le suivant, par reconnaître toutes les choses telles qu'elles étaient et par s'identifier de nouveau avec la réahté.
Mnsi, lui, Robert, aimait Blanche à donner sa vie pour eli'e; il allait porter une lettre de Blanche, lettre pleine d'àihour sans doute, à l'homme qu'elle aimait, et l'amiition de son amour devait se borner là.
Voilà ce qu'il y avait de plus certain, voilà ce qu'il y avait de pi';, s affieux pour le pauvre Robert.
Et, cependant, il était fier de se sacrifier ainsi pour Blanche. L'amour qu'il ressentait est si plein de dévouement et d'abnégation.
Quand un homme immole sa vanité intérieure, son orgueil
?00 TROIS HOMMES FOIITS
in lime à celle qu'il aime, vous pouvea dire que son amour est pur comme l'or qui résiste à la pierre de louche.
Il est plus facile de sacrifier sa vie que son amour propre à la ft.'mme aimée.
Robert finissait par trouver une volupté acre à faire ce qu'il faisait.
— Un jour, se disait-il, elle saura que je l'aimais et combien je l'aimais. Elle comprendra alors ce que j'aurai dû soulTrir aujourd'hui, et au moins elle me plaindra, et, à défaut de son amour, j'aurai sa pitié.
Le rôle de victime n'est pas si douloureux qu'on pourrait le croire. Il a en lui-même ses compensations.
On y acquiert une admiration de soi-même qu'aucune autre position de la vie ne donne. Respectone ce sentiment. C'est celui qui a aidé la foi à faire les apôtres et les martyrs.
Robert arriva à Moncoiitour, entra chez lui, mit une veste et une casquette, et se rendit chez Frédéric.
Tout naturellement, l'émotion du jeune homme augmentait à mesure qu'il approchait de la résidence de M. de la Marche.
— Si l'on allait me répondre qu'il est parti et qu'il ne reviendra plus! pensait-il.
Et un rayon d'espérance secrète éclairait le visage de Robert.
Il sonna à la grille du château,
— Que demandez-vous? fit le domestique qui parut à cette grille.
— M. le comte de la Marche, répondit Robert en regardant le valet de façon à lui faire comprendre que, s'il ne changeait pas de ton, il allait avoir affaire à lui.
— Dites-moi votre nom, continua le domestique d'une Yoix plus douce ; je vais vous annoncer.
— M. le comte ne connaît pas mon nom; d'ailleurs, c'est de la part de quelqu'un que je viens.
— Eh bien, le nom de la personne qui vous envoie, alors?
— Ça, c'est autre chose : je ne veux pas vous le dire, at-
tendu que ce n'est pas à vous qu'elle m'envoie, cette personne.
« Dites-àonc tout bonnement à votre maître qu'il y a ici quelqu'un qui veut lui parler d'une affaire de la plus haute importance. Allez, allez.
Ces deux derniers mots, de la façon dont ils étaient prononcés, décidèrent le domestique à obéir.
Robert resta seul.
— Blanche sera heureuse ici, se dit-il en regardant autour de lui et en voyant les longues allées et les voûtes vertes que formaient les grands arbres du parc.
Quelquefois je passerai devant cette grille, et je la verrai se promener au bras de son mari ! J'aurai du bonheur alors pour toute la journée.
Le domestique reparut.
— Monsieur le comte, dit-il avec un air de triomphe, ne reçoit que les gens qui se nomment.
— Je ne me nommerai pas, dit-il, et il me recevra.
— C'est ce que nous verrons, fit le domestique en barrant le passage à l'ouvrier.
— C'est tout vu, répondit celui-ci ; et, prenant le domestique d'une main, le fit pirouetter et l'envoya rouler à dix pas de lui ; puis il s'achemina tranquillement vers le château, où il entra.
Il ouvrit une porte du rez-de-chaussée, et se trouva dans la chambre où était Frédéric.
— M. le comte de la Marche? demanda Robert.
— C'est moi, monsieur.
Nous aurions peine à décrire le regard que le jeune homme jeta sur le comte ; qu'il nous suffise de dire que toute ia curiosité de son amour était dans ce regard, et qu'il fut frappé de la pâleur fatale et du regard étrange de Frédéric.
— Cet homme est un méchaut! telle fut sa première pensée.
— N'est-ce pas vous qui me demandiez tout à l'heure? Ûi M. de la Marche d'un ton un peu hautain.
— Oui, monsieur, répliqua Robert.
— Et qui n'avoz pas voulu dire votre nom?
— Par une raison bien simple, monsieur, c'est que moa nom vous est inconnu, qu'il est inutile de le dire à un vaict, et que e'est à vous seul que je voulais parler. J'ai une lettre à vous remettre, une réponse à attendre, et voilà tout.
— De qui vient cette lettre?
— Nous sommes seuls ici, monsieur le comte?
— Oui.
— Cette lettre vient de mademoiselle Blanche Pascal, répliqua Robert à voix basse.
— De Blancliel s'écria le comte avec intention et en regardant attentivement le messager.
— Oui, lit l'ouvrier, qui avait rougi malgré lui en entendant Frédéric dire : Blanche, tout court.
— Donnez, donnez, reprit M. de la Marche avec empressement. Il ne lui est rien arrivé?
— Rien, monsieur le comte, rien.
Frédéric ouvrit la lettre et la dévora.
— Pauvre enfant, murmura-t-il; elle tremble toujours. Asseyez-vous, monsieur, je vais vous donner la réponse qu'elle demande.
Robert resta debout.
— Il l'aime, se dit-il.
Et, à cette pensée, il sentit au cœur cette douleur aiguë que sent l'homme qui voit s'évanouir sa dernière espérance. Un moment, malgré ses résolutions, il eut de la haine pour cet homme qu'il voyait si heureux.
Pendant ce temps-là, Frédéric écrivait :
« Rassure-toi, ma Blanche bien-aimée, je t'aime! Voilà le mot que tu me demandes. Vingt pages pleines ne t'en diraient pas davantage. »
Frédéric plia cette lettre, la cacheta et la remit à Robert.
— Merci, monsieur, fit le jeune homme en s'éloignant.
— Pardon, mon ami, reprit le comte en l'arrêtant, après an moment de réflexion, vous venez de Niort?
~ Oui, monsieur.
— Et vous allez repartir?
— A l'instant même.
Le comte ouvrit un tiroir et prit dix louis qu'il tendit à Robert, en étudiant la physionomie du messager.
— 'Qu'est-ce que cela? demanda Robert.
-> £'estle prix de votre course, mon ami.
— Elle est payée, monsieur le comte, répliqua Robert avec un tremblement involontaire dans la voix.
— C'est lui, c'est Robert, se dit Frédéric, à qui l'émotion du jeune homme n'échappait point.
Puis il reprit tout haut :
— Et ?-'"|^s doute vous saviez ce que contenait la lettre que vous m'apportiez?
— Pas plus que je ne sais ce que contient celle que je remporte, monsieur le comte.
— Cependant, on ne vous avait pas caché que cette lettre était d'importance?
— Je l'ai deviné à la manière dont mademoiselle Pascal m'a sollicité de m'en charger ; ce qui n'était pas étonnant, du reste, car elle sait que je lui suis dévoué corps et âme.
— Alors, monsieur, donnez-moi la main, puisque je n'ai en mon pouvoir que cette façon de vous remercier du bonheur que vous m'avez apporté aujourd'hui.
— Merci de cet honneur, monsieur le comte, fit Robert en s'inchnant, et d'une voix grave et digne; mais, outre le rang, trop de choses nous séparent pour que je l'accepte.
— Je m'en doutais, pensa Frédéric, il l'aime.
» Comme il vous plaira, monsieur, ajouta- t-il tout haut.
— Vous n'avez plus rien à me dire, monsieur le comte?
— Non, monsieur.
Robert salua Frédéric et se retira.
— Quand on pense, fît M. de la Marche en regardant le jeune homme s'éloigner et en souriant d'un sourire étrange, quand on pense que voilà l'homme qui épousera Rlanche et qui reconnaîtra mor enfant : il y a des gens faits tout exprès pour cet emploi-là.
» Il l'aime comme un fou, le pauvre garçon. Il tremblait comme une feuille tout à l'heure.
!?0i TROIS HOMMES FORTS
w Après tout, continua Frédéric en se rassoyant et en serrant dans un tiroir la lollri' de Rlanclie il sera Irés-lieureux avec elle, cl clic ne sera pas maliieureuse avec lui. C'est une cliarmante lillc, et lui est fort beau garçon, ma foi!
Le comte sonna.
— Guillemin, dil-il au domestique qui parut, vous avez bien vu Cet iiomnie qui vient de venir?
— Ckii, monsieur le comte, je ne l'ai que trop vu.
— Pourquoi dites-vous cela?
— Parce que, comme je m'opposais à ce qu'il entrût, d'après les ordres de monsieur le comte, il m'a pris au collet el m'a envoyé rouler à dix pas. Je me suis relevé tout meurtri.
— Vous ne le reconnaîtrez que mieux, alors. Guillemin s'inclina en signe d'assentiment.
— Il ne faudra jamais le laisser entrer? dit-il, croyant prévenir ainsi la volonté de son maître.
— Au contraire, s'il se représente, il faudra avoir pour lui les plus grands égards et l'introduire immédiatement. Allez.