NOBLESSE OBLIGE
Ce procès et !a déclaration qu'il fît connaître causèrent une grande émotion à Nîmes. On rechercha les parents de Raynal; ils étaient morts. On réhabilita la mémoire de l'innocent, c'était tout ce qu'on pouvait faire.
M. de Thonnerins et Léonie avaient quitté Paris. Ils s'étaient rendus dans leur terre duDauphiné; mais, arrivés là, le père et la fille s'étaient séparés autant que les convenances le permettaient, c'est-à-dire que, sous le prétexte de s'occuper de musique ou de dessin, mademoiselle de Thonnerins restait dans sa chambre, tandis que le marquis restait dans la sienne.
Le vieux noble avait vieilli de dix années en an mois. Il était aisé de voir qu'une grande douleur morale minait ce grand orgueil.
Léonie vivait comme elle avait toujours vécu.
Tous les matins elle montait à cheval et, suivie de deux domestiques, elle faisait dans un magnifique bois dépendant de sa propriété des promenades de deux eu trois heures, promenades pendant lesquelles elle lançait son cheval à fond de train et dont elle revenait haletante. N'y avait-il pour elle, dans ces courses forcenées, que le seul plaisir de se sentir emporter sur un cheval rapide comme le vent et de lutter contie un danger?
Cette année-là, le marquis voyait peu ses voisins de campagne, et Jp château ne s'éclairait plus des fêtes d'autrefois.
Du reste, ii allait devenir la résidence définitive de M, de Thonnerins, qui allait y rester seul après le mariage de sa fille, laquelle devait suivre M. de la Marche dans la mission
diplomatique que son père avait obtenue à l'avance pour son gendre futur, qu'il n'avait point encore nommé.
L'époque à laquelle Frédéric devait venir en Dauphiné était passée, quand un soir M. de Thonnerins lut dans un des journaux qu'il recevait et qui lui apportaient des nouvelles du monde au fond de sa retraite, les détails du double événement de la déclaration de Valéry et de la mort de M. de la Marche.
11 pâlit en lisant ce récit, prit le journal et monta dans la chambre de sa fille.
— Lisez, lui dit-il en lui présentant la feuille et en lui montrant du doigt le paragraphe qu'elle devait lire.
Léonie prit le journal.
Pas un muscle de son visage ne tressaillit.
— C'est bien! mon père, dit-elle.
Le vieillard redescendit sans autre explication et se renferma dans sa chambre, sombre et muet comme le désespoir.
Léonie, restée seule, se leva, s'approcha de son miroir et s'y contempla quelques instants.
— C'est dommage! dit-elle en se souriant, j'étais belle. Elle était belle, en effet, belle de cette beauté de race froide,
imposante, énergique, et aux traits de laquelle la noblesse et l'aristocratie donnent la hauteur mâle que le courage et la force donnent à l'homme.
Vers minuit, Léonie se coucha.
Deux ou trois fois, pendant la soirée, elle avait entendu des pas se rapprocher de sa chambre et s'arrêter à sa porte.
Elle avait reconnu le pas de son père, qui avait prêté l'oreille à ce qui se passait en dedans de la chaiï>l>re, mais qui n'avait pas osé en franchir le seuil.
Mademoiselle de Thonnerins tenait un livre ouvert sur son lit, mais ses yeux et sa pensée étaient autre part.
Elle entendit sonner les unes après les autres toutes les heures de la nuit. Comme elle, son père veillait dans sa chambre; seulement, lui, il ne s'était pas couché, et continuellement il entr'ouvrait les rideaux de sa fenêtre, et ses yeux se fixaient sur les fenêtres éclairées de sa fille.
Un (in le jour parut.
L 'onic SI' leva et rcvOlit son costuDie d'ania/oue, puis eHl: descondit retrouver sou père dans la salle à muuyor pour dt jeûner avec lui.
Le marquis était plus pûlo qu'il ne l'avait jamais 616.
Le déjeuner se i)arisa comme de coutume; mais quand il fut tenuiu6 niademoiscUe de Tl'.onnorins s'approcha, du marquis et lui dit ce que, depuis la visite de Frédéric, elle ue lui avait pas dit une seule fois :
— Voulez-vous m'embrasscr, mon père?
M. de Thonnerins prit sa lille dans ses bras et lui dit en l'embrassant et d'une voix faible :
Du courage!
— J'en ai mon père, soyez tranquille, répondit Léonie; et s'arrachant bru&quemeut des bras du marquis, elle demanda son cheval.
On lui amena une magnifique béte aux jambes souples comme l'acier, et toute frémissante de jeunesse et d'ardeur.
Léonie se mit en selle. L'animal bondit deux ou trois fois sous cette main connue, et, suivie de ses deux domestiques, la jeune fille quitta ie château.
Au bout de deux cents pas, elle mit son cheval au grand trot, et les deux valets mirent, tout en causant, les leurs à la même allure ; mais ils furent bientôt forcés de la doubler, car du trot Léonie passa au galop et disparut dans un tourbillon de poussière.
— Diabb! quel train! dit un des domo?':ques.
— Tu sais bien que c'est le plaisir de mademoiselle de lancer son cheval à toute vitesse.
— Oui, mais ordinairement ce n'est pas dans des allées comme celle-ci
— Qu'a-t-elle donc, cette allée?
— Comment ! tu ne vois pas qu'elle est pleine de trous lîi-bas, et qu'il faut franchir des barrières à chaque instant? liens, regarde, voilà mademoiselle qui en saute une.
— Mais elle va se casser le cou'
— En effet, Léonie faisait en ce moment sauter à son cheTal une barrière qui avait au Dioins quatre pieds et demi.
— Quand mademoiselle se cassera le cou à cheval, le monde finira; regarde.
Eu ce moment, Léonie, qui avait franchi la barrière, reprenait sa course en se disant :
— C'est plus difficile que je ne croyais.
— 11 faut dire aussi que Corinne a de fameuses jambes.
— Mais la voilà qui gagne drôlement sur nous. On dirait çue son cheval l'emporte
— Imbécile!
— C'est impossible autrement. La voilà qui court tout droif dans la direction du ravin : si elle ne s'arrête pas, elle es^ tuée.
— Hardi là!
Et les deux domestiques enioncèrent les éperons dans le Ventre de leurs chevaux, en hurlant, car le danger que coulait Léonie était évident et effroyable :
— Mademoiselle, mademoiselle, arrêtez I
— Mais Léonie n'entendait plus rien, et arrivant ad bora du ravin, qui pouvait avoir une vingtaine de pieds de profondeur et dont le fond était occupé par de larges pierres granitiques, elle fit franchir à son cheval le garde-fou qui séparait le ravin de la route et s'élança dans l'espace, en criant avec une sorte d'ivresse fatale :
— Allons donc !
Femme et cheval roulèrent dans l'abîme.
Le cheval seul se releva, pour aller retomber quelques pas plus loin : il avait deux jambes cassées.
Quant à Léonie, elle avait été tuée sur le coup.
Une vieille femme, qui ramassait du bois dans le ravin et qui avait tout vu, raconta comment la chose s'était passée, et les deux domestiques, arrivés sur le lieu de l'accident, relevèrent le corps de leur maîtresse, firent une espèce de civière avec des branches entre leurs deux chevaux, et ramenèrent amsi le cadavre au château, se demandant com-
12 thois hommes forts
ment ils allaient annoncer au marquis cette effroyable nouvelle.
Remplacez chez Léonie et chez M. de Tiionncrius le respect humain et l'orgueil du nom par la résignation de Pascal et la foi en Dieu de Blanche, et vous aurez un jour pour Léonie le repentir au lieu du suicide, et pour le marquis le calme au lieu du désespoir. Dieu, qui défend i'oigueil dans la vie, ne peut pas pardonnner le suicide, cet orgueil de la mort. C'est ce qui fait dire à saint Augustin cette phrase sublime : « Oui, la mort de Lucrèce ne voulant pas survivre à sa pudeur est une belle et grande chose, mais le consentement à la vie eût été plus beau encore, et, chrétienne, elle eût vécu. »