JEAN RAYNAL
» 13 juillet 1825. .
» — Mon père, a dit l'accusé au prêtre, veuillez garder 3e papier; je le dépose entre vos mains. C'est l'avenir de l'homme qui n'a plus que deux heures à vivre.
» Jean Raynal est alors monté dans une voiture après avoir refusé de manger et de boire, et il a gravi les degrés de l'échafaud avec un calme^ qui semblait tenir de la ïdignatwn.
THOIS HOMMES FOÏltg 3^
.' Deux minutes après, la justice des liommes était satisfaite. «
LE Nicolas
Huit ans se sont passés.
Nous sommes au mois d'octobre 1833, il est neuf heures du soir, et sur cette vaste mer des Indes, qui promène patiemment et bruyamment ses vagues des îles de la Sonde au cap de la Brume, se confondant avec l'obscurité, un vaisseau creuse péniblement son sillon.
Ce vaisseau, c'est le Nicolas qui vient de l'Ile de Madagas» car, qvi va relâcher au Cap et qui s'arrêtera à Marseille.
Le pont du navire est silencieux et désert.
A l'exception de l'officier de quart, qui, couvert de son caban, se promène les mains derrière le dos, et du pilote qui se tient à la barre, personne ne s'y trouve.
C'est que la nuit est, non-seulement obscure, mais froide; c'est que le ciel et la mer sont d'un gris d'ardoise, et qu'une petite pluie fine fouette les cordages du bâtiment.
On n'entend que le craquement du navire qui se fatigue à dompter cette mer puissante , hennissant sous la proue, comme le cheval sous l'éperon du cavalier.
Descendons alors dans l'entre-ponts, et voyons ce qui s'y passe.
Dans une large cabine, qui sert de salle à manger le jour, de salon le soir, et qu'éclaire à cette heure une lampe couverte d'un large abat-jour vert, pendue par une tringle de fer à Vune des poutres du plafond, quatre personnes sont assises autour de la table nue. Deux de ces personnes jouent aux dominos : c'est le commandant Durantin et le docteur Maréchal.
La troisième lit, la tête appuyée sur sa main droite, son coude et son livre posés sur la table.
La quatrième ne tM rien matériellement, mais parait
plongée clans une niéilitation si prol'ondc, qu'il se pourrait bien que, des quatre personnes qui sont là, elle l'rtt la plus occupée.
Le commandant est un liomme de quarante-cinq ans environ, en petite tenue de bord, vrai marin à l'œil franc, au nez d'aigle, aux dents blanches.
Le docteur est un hojunie de trente ans à peu près, à la physionomie ouverte, au regard clair et limpide, comme doit Otre le regard d'un homme bien portant de cœur, d'estomac et d'esprit.
Celui qui lit est un jeune homme qui peut compter vingtcinq années au plus; il a nom Félicien Pascal; son visage est pâle, ses yeux, ombragés de grands cils noirs, sont d'une douceur parfaite, et sa bouche, facile au sourire, semble ne lui servir qu'à dire de pieuses paroles; quoiqu'il ne porte pas le costume de prêtre, il a reçu la tonsure, et il a toute la douceur évangélique d'un jeune ministre de Dieu ; quand sa main s'abaisse pour feuilleter son livre, on ne peut s'empêcher de remarquer sa blancheur féminine et l'aristocratique finesse de cette main. 11 est tout vêtu de noir, de taille moyenne, et il parait plutôt frêle que fort.
A l'heure où nous faisons sa connaissance, son visage, appuyé sur sa main, encadré dans ses longs cheveux noirs, à demi éclairé par la lampe au-dessous de laquelle il lit, est le plus agréable et le plus sympathique qu'on puisse voir ; c'est le repos de l'âme pris sur le fait, c'est la foi vivante, c'est la conscience incarnée.
Le dernier personnage assis ou plutôt étendu, un peu loin de ses compagnons, sur un canapé qui est adossé à la cloison de la cabine, se trouve dans le pénombre des pied.- à la tête. Il a trente ans; il est de taille moyenne, paraît vigoureux, et ses traits ainsi que son costume sont un assemblage de distinction acquise et de vulgarité naïve.
Analysons cet homme et commençons parla tète.
Un temt un peu brûlé par le soleil des tropiques, mais blanc de nature ; des cheveux blonds, ondes naturellement et entretenus avec un soin presque prétentieux; un fraot
mat et poli comme l'ivoire, et que bombent les bosses de la résolution et de la volonté ; des sourcils d'un arc pur et dessinés d'un seul trait, servant de voûte à des yeux d'an bleu si pâle qu'ils échappent au regard des autres avec une étrange mobilité, sans compter que ces yeux passent brusquement d'une douceur angélique à une fixité si étrange qu'ils creusent comme deux trous sous les paupières, et semblent ceux d'une bête fauve, voilà ce qui frapperait d'abord dans le visage de cet homme. Le nez est droit et bien fait, et le reste de la figure peut tromper aisément l'mvestigalion physionomique, à cause d'une barbe épaisse qui commence aux oreilles et qui ne laisse plus voir que des lèvres minces, s'ouvrant sur d'assez belles dents.
Au contraire du jeune homme que nous avons décrit tout à l'heure, celui dont nous nous occupons maintenant a les mains fortes et les doigts carrés ; il a d'elles un très-grand soin ; mais s'il a pu parvenir à les rendre blanches, il n'a pu parvenir à les rendre élégantes. Des manchettes de batiste plissées les couvrent à demi, et un diamant d'une grande valeur brille au petit doigt de la main droite.
Cet homme porte une cravate de foulard blanc, nouée négligemment autour de son cou, un gilet d'étoffe anglaise à grands carreaux rouges, jaunes et verts, et une épaisse chaîne d'or court sur la blancheur de sa chemise, et va se perdre, ainsi que la montre qu'elle porte, dans le gousset gauche de ce gilet voyant.
Complétez le costume par une espèce de jaquette de velours noir, par un pantalon de cachemire d'étoffe brune, par des bas de soie blancs et des escarpins qui essayent de donner de la finesse aux pieds qu'ils renferment, et vous aurez le portrait complet de ce quatrième personnage, surtout si vous fuites émaner de son individu un de ces parfums saisissants comme l'ambre ou le musc, et dont les habitants des colonies ont l'habitude et le tort de s'entourer.
Cet homme est-il bon ou mauvais? c'est ce qu'on ne saurait dire.
Ce n'est qu'en l'étudiant qu'on découvre les lignes fatales
qui font son raractôrc pnrtirulier. Ces lij,mos sont-elles le résultat do niallu'urâ subits ou de passions cxerct^es? Est-ce un méchant? Est-ce un homme de bien? Tantôt le rej^ard de cet homme semble partir d'un foyer de fiel, tantôt il acquiert une douceur merveilleuse ; rien n'est plus souple que cette physionomie.
Taudis qu'on remarque la contraction amère et railleuse de ses lèvres, on est tout étonné de voir cette amertume et cette raillerie se fonare en un sourire qu'envierait la bouche d'une jeune \\\h\ etcela aussi rapidement qu'un nuage d'été change de forme sous le souffle de la brise.
Cependant, au premier abord, nous le répétons, c'est un homme comme tous les hommes.
Des livres posés sur le poêle, des cartes géographiques accrochées aux panneaux, un thermomètre, aclièvent le siinple ameublement de cette cabine, propre et luisante d'acajou.
Le seul bruit que l'on entende, nous le répétons, est, si nous pouvons nous servir de ce mot, la respiration du navire à laquelle se joint le petit frémissement des objets intérieurs qu'agite le mouvement du vaisseau, et de temps en temps le bruit des dominos que remuent les deux partenaires.