‹ Trois hommes fortsChapitre 4 sur 20 · UNE PARTIE DE DOMINOS · texte numérisé non relu

UNE PARTIE DE DOMINOS

-«- Domino ! s'écria tout à coup te commandant. Oh ! mon pauvre docteur, vous n'êtes pas de force. Voyons, continua M. Durantin, en prenant la carte qui lui servait do marque et en comptant les crans; j'avais soixante-dix-sept points, et vingt-trois de ce coup-ci, ça me "jit juste cent.

— Comme vous le dites, capitaine, lit le docteur, je ne suis point de force, voilà la quatrième par'je que vous me gagnex; j'aurais besoin de renfort. Monsieur Valéry, voulez-vous TOUS joindre à M. Pascal et faire une partie à quatre?

M. Valéry, l'homme au gilet rouge, s'entendant interpeller, se leva, et s'approchant de la table avec l'air d'un homme qui se réveille : ^

— Je le veux bien, dit-il.

Et moi aussi, répondit le jeune homme en fermant son livre.

Puis, se frottant les mains, il ajouta :

— Savez-vous qu'il fait un peu froid ce soir, capitaine?

— Voulez-vous que nous fassions faire du feu ?

— Oh ! ce n'est pas à ce point, reprit Félicien, mais enfin, 11 fait froid.

— C'est mon avis, dit M. Valéry en prenant place auprès de la table; ce temps pluvieux pénètre les os. J'ai mal à la tête, et j'avoue qu'un peu de feu ne me ferait pas de peine.

— Depuis quelques jours, vous paraissez mal à votre aise, monsieur Valéry, dit le docteur; faisons-nous une petite consultation ?

— Oh! c'est parfaitement inutile, je n'ai rien. M. Durantin sonna.

Un matelot parut.

— Du feu ! dit le capitaine.

Un instant après, le poêle ronflait.

Tout le monde se sentant plus à l'aise, on commença gaiement la partie, et l'on causa tout en jouant. M. Valéry, seul de tous, frissonnait.

— Dans combien de jours serons-nous au Gap ' demanda Pascal à M. Durantin.

— Dans deux jours au plus tard.

— Savez-vous que le Nicolas file vite I

— Ah ! il fait ses huit nœuds à l'heure.

— A vous de jouer, capitaine.

— Six partout?

— Oui.

— Je boude

— Et vous, monsieur Valéry ?

— Moi, j'ai du six.

— Vous avez donc Jiûtc d'arriver au Cap? reprit le commandant en s'adrcssanl à Félicien.

— Oui, j'ai liàte de retourner en France, cl comme il faut auparavant (|uc je reste deux ou trois mois au Cap, je voudrais y ôtre déjà. Il me semblerait que je m'approche de ma mère.

— Votre mOre habite la France?

— Oui, capitaine, avec ma sœur.

— Quelle partie de la France habite-t-elle? 7- Le Poitou, son pays nartal et le mien.

— Tiens! je suis poitevin aussi, moi, fit M. Maréchal ; ainsi nous sommes compatriotes.

— Blanc et deux, fit M. Valéry.

— Deux et as, répondit le capitaine en posant son domino.

— De quelle ville êtes- vous, docteur? reprit le jeune homme.

— Je suis de Melle, une charmante petite ville, située sur le coteau qui sépare les deux vallons baignés par la Légère etlaBéronne.

— Moi, je suis de Moncontour, qui est sur la rive droite de la Divc.

— C'est un charmant endroit que je connais beaucoup, mais c'est tout petit.

— Mille habitants tout au plus.

— Et comment se fait-il que vous ayez quitté ce petit Lourg, et que vous vous trouviez, si jeune, sur nos mers du Sud?

— Blanc partout, fit M. Durantin. Voilà que vous causez maintenant, et il n'y a plus moyen de vous faire jouer. Blanc partout.

— Vous savez hien que nous n'avons pas de blanc, capitaine, puisqu'il y en a sept fois sur le jeu.

— Alors, abattons.

— Abattons.

— Un ! fit M. Durantin en montrant son point d'un air triomphant.

— 11 faut avouer que le capitaine joue bien, di^ Pascal en

souriant ; puis, se tournant vers M. Maréchal pendant qu'on retournait les dominos:

— Ke me demandez-vous pas comment il se fait que j'aie quitté Moncontour, et que je sois si jeune et tout seul au milieu de la mer du Sud ?

— Oui.

— Oh ! mon Dieu ! c'est bien simple ; dès que j'ai eu l'âge de comprendre, j'ai été pris du désir d'être prêtre. Quand j'étais tout enfant, les cérémonies religieuses, l'encens, le chant des enfants de chœur, les fleurs de la Fête-Dieu, les jeunes filles vêtues de blanc aux processions et défilant dans un rayon de soleil, à l'ombre des bannières de la Vierge, tout cela me remplissait d'une sainte exaltation et me faisait verser des larmes de joie. Plus tard, cet instinct religieux est devenu du raisonnement, et j'ai compris ma focation. Mon père était mort ; ma mère, qui ne voulait me contrarier en rien, m'a fait entrer au séminaire de Niort, et j'ai étudié la théologie jusqu'à l'âge de vingt et un ans. Alors j'ai reçu les premiers ordres, car, comme vous le voyez, je porte la tonsure; mais avant de prononcer d'irrévocables vœux, j'ai voulu voir, étudier, comparer entre elles les autres rehgions, afin que ma foi fût plus que du sentiment, et procédât de la discussion. Je suis donc parti et je reviens.

— Convaincu? demanda M. Valéry.

— Convaincu, oui, monsieur, qu'il n'y a qu'une rehgion réelle, juste, éternelle, celle à laquelle je vais vouer ma vie, le christianisme.

— Ainsi, vous allez entrer dans les ordres? dit à son tour M. Durantin.

— Oui, commandant.

— L'instruction que vous avez, l'étude spéciale que vous avez faite, vont tout de suite vous donner droit à une position élevée.

— Oh! mon ambition est bien mince, je ne veux qu'une chose, c'est être le curé de notre petite église de Moncontour, et continuer à vivre là entre ma mère et ma sœur, au milieu de mes souvenirs d'enfance et de tous les braves gens que je

connais dans ccvilla^ïo, qui mauqueraieut à mon cœur si je les (]uitlaispoui' j;imais. J'ai touché les coulius du moiuieet Yoilà ce que je rapoorte.

— Savez-vous que c'est tout bonnement le bonheur que TOUS rapportez?

— Je le crois.

— Mais pourquoi vous arrûtez-vous au Cap? Je me permets de vous faire toutes ces questions, ajouta le capitaine, parce que vous-même voulez bien nous entretenir de voua, et que je m'intéresse à votre destinée; car, foi de marin, je ne connais rien de plus respectable et de plus intéressant qu'un jeune prôtre qui applique à l'amour de la religion toute l'exaltation de la jeunesse.

— Merci de votre intérêt, capitaine, répondit Félicien, tendant la main à M. Durantin. Je m'arrête au Cap pour y recueillir un petit héritage que nous y avons fait, ma sœur et moi, une cinquantaine de mille francs environ que nous a laissés un oncle qui était venu vivre là. Cette somme arrondira lu dot de ma chère Blanche, et si j'ai la joie, à mon retour, de la marier à quelque honnête homme qui la comprenne et apprécie toutes les bonnes quaUtés de son cœur, je ne demanderai plus rien à Dieu.

— Quelle chose curieuse que la vie! observa le capitaine, qui n'avait cependant pas l'habitude de faire de la jihilosophie, nous voilà quatre dans cette chambre, venant tous quatre physiquement du même pays, et pas un de nous n'u la même destinée que les autres : Maréchal est médecin, laoi je suis dans la marine, M. Pascal va entrer dans le? ord -es, et vous, monsieur Valéry...

— Moi, c'est plus prosaïque que tout cela, je retourne tout bonnement en France , après avoir fait m? fort me dans le commerce, à File de Madagascar oii j'étais depuis sept ans.

— Eh bien , vous n'êtes pas encore le plus malheureux de nous tous; n'est-ce pas. Maréchal?

— Je le crois bien! fit le docteur.

— Aussi, je ne me plains pas, répliqua M. Yalery, tant s'en

faut. Et en disant cela il passait la main sur son front conuae un homme qui souffre de la tète.

Un silence de quelques minutes succéda àc3tte conTcrsation. Chacun meuîtait. L'âme saisit si vite un prétexte ponr se replier sur elle-même.

Ce fut le capitaine qui, le premier, rompit le silence.

— Ah çà! Maréchal, nous n'avons pas fini notre partie!

— C'est juste. Et M. Maréchal prit sept dominos pendant que les autres en faisaient autant.

— Pardonnez-moi, messieurs, si je quitte la partie, interrompit M. Valéry en se levant, mais je me sens mal à mon aise et je vais me coucher.

Le docteur regarda le passager.

— En effet, vous êtes pâle, monsieur, lui dit-il ; donnezmoi votre main. Vous avez un peu de fièvre.

— Oh! ce ne sera rien. La mer m'indispose toujours un peu. J'ai besoin de repos, voilà tout.

— En tout cas, avant de me coucher, je passerai vous Toir.

— Merci, docteur, mais il est inutile que vous vous dérangiez pour cela.

M. Valéry salua ses trois compagnons et quitta la salle pour se diriger vers sa cabine.

— Chacun pour son compte ; maintenant, dit le capitaine, qui, comme on le voit, était un enragé joueur de dominos, à qui de poser ?

— A vous, capitaine.

'- £h bien, alors, double cinq.

ÎV

Page 1