‹ Trois idées politiquesChapitre 16 sur 25 · OTE I · texte numérisé non relu

OTE I

DE LESPRIT CLASSIQUE

(( La vieille France avait l'esprit classique. »» (Page 10).

Une erreur déplorable, due peut-être à des préjugés de professeur ou d'ancien élève, a conduit notre maître Taine à qualifier de classique l'esprit qui prépara la Révolution. Si l'on y réfléchit, l'antiquité classique eut ici une part infime. La bibliographie révolutionnaire ne comprend guère, en fait de livres classiques, que la République de Platon et les Vies parallèles de Plutarque; encore n'y sont-elles que de ce que le Père et Docteur des idées révolutionnaires, J.-J. Rousseau, leur a fait des emprunts de langage plus que de fond.

Plutarque fut d'ailleurs fort averti, déjà pénétré malgré lui, des idées sémitiques: car il naissait presque au moment où Le souffle de l'Orient avait altéré la grande âme antique. Quant à Platon, il est, de tous les sages grecs, celui qui rapporta d'Asie le plus d'idées et les plus singulières; plus que tous ses confrères, il a été commenté et défiguré par les Juifs alexandrins. Ce qu'on nomme platonicisme, ce qu'on peut nommer plutarchisme, risque, si on l'isole, de représenter assez mal la sagesse d'Athènes et de Rome; il y a dans les deux doctrines des parties moins gréco-latines que barbares. cl <léj;'i •■ romantiques a .

"^Mais, avec ses physiciens et ses géomètres, avec ses sophistes, ses artistes et ses poètes logiciens, avec Phidias, avec Aristote qui ouvrit un monde nouveau, l'on peut dire que l'ancienne Grèce posa le fondement de la science, de la philosophie et de la religion positives; avec ses hommes d'État, ses historiens, ses moralistes, l'ancienne Rome déroula une si puissante leçon de politique réaliste que les Chambres anglaises et la Monarchie Capétienne ne l'ont point surpassée. Ni dans la famille, ni dans la cité des Anciens, rien n'est laissé à l'anarchie; l'arbitraire des chefs et les prescriptions des lois se tempèrent et se composent exactement. L'institution de l'esclavage enlève à la démocratie ses plus grandes difficultés; et, du reste, l'histoire malheureuse du dernier demisiècle de la liberté athénienne, les avis répétés des Aristophane, desXénophon, des Platon même et de tous les maîtres du génie attique, la rapidité de la consomption, l'éclat foudroyant de la chute sont de grands témoignages en faveur des aristocraties et des autres régimes d'autorité. Qui en prend connaissance se sent assez mal disposé pour le dogme du gouvernement populaire.

Dans l'ère moderne, la philosophie catholique se modèle de préférence sur Aristote ; la politique catholique s'approprie les méthodes de la politique romaine. Tel est le caractère de la tradition classique. L'esprit classique, c'est proprement l'essence des doctrines de toute la haute humanité. C'est un esprit d'autorité et d'aristocratie. Nommer classique l'esprit de la Révolution, c'était donc dépouiller un mot de son sens naturel et préparer des équivoques.

La Révolution est venue d'un tout autre côté : la Bible de la Réforme, les statuts de la République de Genève, les

théologiens calvinistes, le vieux ferment individualiste de la Germanie auquel la Suisse trilingue servait déjà de truchement européen, enQn les élans personnels d'une sensibilité qui n'était retenue ni par des mœurs héréditaires, ni par de très fortes études, ni par une raison très saine, voilà les humbles causes des idées qui naquirent dans l'esprit de Rousseau. Par la magie de l'éloquence, elles entrèrent avec lui dans la vieille société française: loin d'y déterminer aucun état d'esprit classique, elles allèrent à détruire cet esprit de progrès et d'ordre. Qui niera que Rousseau n'ait ouvert l'ère romantique?

Justement parce que Taine a droit à tous les respects, il importait de faire voir comment on ne peut admettre un détail de son vocabulaire et pourquoi même on a le devoir de le contester.

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