LE GOUT DE CHAIR
« Chateaubriand désorganisa ce génie abstrait en y faisant prévaloir l'imagination, en communiquant au langage, aux mots, une couleur de sensualité, un goût de chair... ^l'age ioi.
M'abslenant ici de critique littéraire, je ne saurais développer le sujet de celte remarque. Elle est, du reste, confirmée par la lecture attentive de toute belle page de Chateaubriand. Les phrases en paraissent évidemment formées pour mettre en valeur certaines expressions, certains vocables ou même certaines syllabes d'une éclatante volupté. Volupté laite mot, volupté faite succession et agencement de sonorités. Je ne saurais qualifier autrement son « grand secret de mélancolie » ou sa « molle intumescence des vagues ». Impossible de rien voir de plus sensuel : c'est une caresse physique sur les papilles labiales et linguales, sur les petites fibres de notre appareil auditif. On goûterait à ces discours comme on en baiserait dans l'air les espèces matérielles.
« Avant Chateaubriand, le mot était un signe, un signe abstrail cl qui ne cessai! d'être tel que par un vrai coup de
fortune; ce hasard lui-même valait ce qu'il valait, on ne s'appliquait point à le rendre régulier ni même fréquent ; c'était à la lettre un bonheur d'expression, un accident heureux auquel on s'égayait sans trop y peser ; car s'il venait à perdre cette qualité d'accident, on sentait qu'il perdait son prix. Enfin, le mot-réalité, le mot-couleur, le mot-parfum, le mot-sensation, le mot-objet pouvait bien venir sous la plume par jeu ou par humeur, il n'était en aucune sorte la fin du style. C'est Chateaubriand qui l'a élevé à cette dignité nouvelle. Chateaubriand tient moins à ce qn'il dit qu'à l'enveloppe émouvante, sonore et pittoresque de ce qu'il dit et, comme ce qu'il dit n'est rien qu'une suite d'images, ce n'est pas au système d'images qu'il nous veut attentifs, mais bien à l'imagé même de son discours, aux imaces diverses dont il est tout constitué; en d'autres termes, à la nature propre des mots qui le composent, puisque souvent ces images et ces mots ne font qu'un.
« Source de peine et de plaisir, vivant principe de toute la poésie, ayant des vertus personnelles et des aspects originaux que tout écrivain s'est appliqué depuis à dégager et à souligner : tel est le grade auquel Chateaubriand a promu le mot. \\ant lui, la syntaxe et le style, c'est-à-dire le génie delà langue et la pensée de l'auteur, étaient au premier rang; ils sont, grâce à lui, descendus jusqn'au second, ayant cédé la place an vocabulaire. Les conséquences de celle révolution se sont continuées non seulement dans Hugo et ses contemporains mais jusque dans L'œu> re «le ce romantique attardé ([ne
nous v mis de perdre. » M. Stéphane Mallarmé. (Revue
Encyclopédique du 1 5 octobre [898).
LES DEISTES
« Examinée de près, elle diffère seulement par le lustre du pittoresque et les appels aux sens du déisme sentimental prolongé par les Allemands et les Suisses du salon Necker... »
(Page n).
En dépit du grand préjugé que l'autorité de Voltaire a fait régner en France, c'est une question de savoir si l'idée de Dieu, du Dieu unique et présenta la conscience, est toujours une idée bienfaisante et politique.
Les positivistes font observer avec raison que cette idée peut aussi tourner à l'anarchie. Trop souvent révolté contre les intérêts généraux de l'espèce et des sous-groupements humains (patrie, caste, cité, famille), l'individu ne s'y soumet, en beaucoup de cas, que par nécessité, horreur de la solitude, crainte du dénùment : mais si, dans cette conscience naturellement îinarchique, l'on fait germer le sentiment qu'elle peut nouer des relations directes avec l'Être absolu, infini et tout-puissant,
i. On trouvera page Gi, en note, la raison pour laquelle j'ai estimé ne fias devoir changer une syllabe à la réimpression des cinq pages qui suivent
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l'idée de ce maître invisible et lointain l'aura vite éloignée du respect qu'elle doit à ses maîtres visibles et prochains : elle aimera mieux obéir à Dieu qu'aux hommes. A tout propos, non une fois comme le fit Antigone très légitimement, elle invoquera les lois éternelles et inécrites pour se soustraire aux lois qui lui seront le plus directement relatives. Elle frondera sans mesure les principes de la cité et de la raison. Ce commerce mystique inspire le scepticisme en spéculation, comme en pratique la révolte : il persuade que l'internelle force divine dicte tout jugement insuffisamment motivé et inspire les appétits qui contredisent à la règle. Tel est le multiplicateur immense qu'ajoute l'idée de Dieu au caprice individuel : accru à l'infini, multiplié par l'infini, chaque égoïsme se justifie sur le nom de Dieu et chacun nomme aussi divine son idée fixe ou sa sensation favorite, la Justice ou l'Amour, la Miséricorde ou la Liberté.
Il ne devrait y avoir qu'un cri parmi les moralistes et les politiques sur les dangers de l'hypocrisie théistique. Si, pour un instant, elle donne à chaque individu quelque ardeur et quelque ressort, ce n'est qu'une apparenee; cette passagère excitation de l'orgueil ne vaut pas les maux qu'elle fait, puisqu'elle décompose et dissout tous les éléments de la communauté des hommes, non seulement l'État et ses modes divers, mais aussi la science, mais jusqu'à la pensée. L'individu perd de la sorte, outre les conditions de sa vie élémentaire, ses ornements et ses plaisirs supérieurs.
Ne fût-on ni moraliste ni politique, il faudrail avoir encore une grande horreur du déisme pour si peu que l'on ail de
gOÛt. Ce déisme enlève, en effet, aux (tassions leur air de
nature, la simple et belle naïveté. Elle les pourrit, d'une ridi-
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cube métaphysique : entendez Julie, Lélia. Emma, Elvire et tout le chœur des amoureuses romantiques protester, aux bras de l'amant, qu'elles ne l'ont reçu qu'en vertu d'une injonction de l'Être suprême !
Le mérite et l'honneur du catholicisme furent d'organiser l'idée de Dieu et de lui ôter ce venin. Sur le chemin qui mène à Dieu, le catholique trouve des légions d'intermédiaires : il en est de terrestres et de surnaturels mais la chaîne des uns aux autres est continue. Le ciel et la terre en sont tout peuplés comme ils l'étaient jadis de dieux (J. de Maistre, Du Pape, dernières pages).
Cette religion rend ainsi premièrement à notre univers, en dépit du monothéisme qui la fonde, son caractère naturel de multiplicité, d'harmonie, de composition. En outre, si Dieu parle au secret d'un cœur catholique, ces paroles sont contrôlées et comme poinçonnées par des docteurs, qui sont dominés à leur tour par une autorité supérieure, la seule qui soit sans appel', conservatrice infaillible de la doctrine : l'esprit de fantaisie et de divagation, la folie du sens propre se trouvent ainsi réduits à leur minimum ; il n'y a jamais qu'un seul homme, le Pape, qui puisse se permettre au nom de Dieu des égarements de pensée et de conduite, cl tout est combiné autour de lui pour l'en garder.
Admirable .système dans lequel chacun peut communiquer personnellement avec Dieu, à la condition de s'élever par ce
i. Cetle autorité elle-même reconnaît aux chefs el aux princes une onction, une désignation divines d'où découlent L'indépendance de ceux-ci vis-àtris d'elle ri L'autonomie 'lu pouvoir civil. Depuis la fâcheuse scission intervenue à l'ère chrétienne entre L'ordre religieux cl l'ordre civil, je ne vois pas qu'on ail rien imaginé de meilleur.
NOTE III <3l
nom à des pensées plus générales, à de plus généreux sentiments', mais qui ne permet point qu'on attribue à l'infini ses propres bassesses, ni qu'on en autorise ses rébellions. Le Dieu catholique garde immuablement cette noble figure que lui a dessinée la haute humanité. Les insensés, les vils, enchaînés par le dogme, ne sont point libres de se choisir un maître de leur façon et à leur image. Celui-ci reste supérieur à ceux qui Je prient.
En conclusion, le catholicisme propose la seule idée de Dieu tolérable aujourd'hui dans un Etat bien policé. Les autres risquent de devenir des dangers publics. Chez les anciens Israélites, les prophètes, élus de Dieu en dehors des personnes sacerdotales, furent des sujets de désordre et d'agitation. Depuis que ses malheurs nationaux l'ont affranchi de tout principat régulier et souvent de tout sacerdoce, le Juif, monothéiste et
j. Un écrivain libéral ennemi résolu de ['Action française et médiocrement respectueux de la vérité, M. Laberthonnière, a voulu tirer de ces réflexions gui le déisme inorganique une conséquence opposée à leur esprit et à leur texte, mais favorable aux trislcs rêveries que ce malheureux nous impute. D'après lui, le déisme catholique ne trouve grâce devant nous qu'à litre d'instrument de rè^ne mis à la disposition non pas mémo du bien publie, mais, ce qui lait une seconde fausseté, d'une race de Forts conçue à la façon du barbare Nietzsche. Malheureusement pour cette ingénieuse ei audacieuse folie, la phrase où je fais observer (pic la condition imposée au déisme catholique était 'le s'élever, parle nom de Dieu, u à des idées [>lns générales, * de ; ni ments », celte petite phrase exclut de ma pensée
toute imagination de cel ordre et renverse de fond on comble l'édiliee de M. Laberthonnière. Mais qu'à cela ne tienne! Ce critique n'est pas embarrassé pour si peu. Lui qui pèse une à une toutes les syllabes îles considérations ci-dessus, lui qui les interroge, les sonde, les torture dans leur moindre
détail, il n'a pas un regard ni un nml pour cette phrase si explicite. Il l'a
supprimée de son souvenir et de. son regard. H l'a abolie de mou texte Et
son livre et sa thèse, qui .s'écrouleraient s. m- ..la. ..ni échafaudés tout
entiei m cette prétention venimeuse [/3/2],
6a NOTE III
nourri des prophètes, est devenu — M. Bernard Lazare et James Darmesteter ne nous le cachent point — un agent révolutionnaire. Le protestant procède absolument du juif: monothéisme, prophétisme, anarchisme, au moins de pensée. Le Vicaire savoyard est un déiste protestant. Dans les Etats restés fidèles à l'esprit de la « prétendue réforme religieuse » et qui n'ont point tourné, comme l'Allemagne du Nord, à l'athéisme pur1, ou, comme l'Angleterre, à une copie de plus en plus étroite du catholicisme, l'idée de Dieu menace beaucoup plus qu'elle ne soutient.
i. Les protestants athées, mais qui so meuvent au milieu de coreligionnaires déistes, ne nient que le nom de Dieu. La plupart attribuent une valeur métaphysique à certaines idées de leur chois, qu'ils tirent ainsi du rang naturel et de la place fixée par la Logique universelle. Cetlo- erreur les dispose ;i la sédition.