CHATEAUBRIAND ET LES IDEES REVOLUTIONNAIRES
« Louis XVIII n'eut pas de plus incommode sujet ni ses meilleurs ministres, de collègue plus dangereux... » (Page 12).
M. André Maurel a public, à la librairie de la Revue Blanche, un intéressant et profitable Essai sur Chateaubriand, écrit d'ailleurs avec un enthousiasme qui n'admet point de réserves.
Malgré d'extrêmes divergences dans l'appréciation, nous nous accordons. M, Maurel et moi, sur plus d'un point de fait. J'extrais du livre les textes suivants qui sont relatifs au héros. Page i58 : « // a désiré le pouvoir et dès qu'il le tient, il s'ennuie. » (C'est qu'il voulait non s'en servir pour le service d'une idée, niais en jouir, assez noblement il esl vrai.) Page 173 : « A rrai dire, l'opposition était l'atmosphère de ce passionné. » (l'arec crue ces! là que la personnalité politique se donne commodément et impunément carrière.) Page ao.~» : (i La liberté!... Il la proclamait seule féconde. » (Il fut, en effet, toute sa vie un libéral, ou, ce qui revienl au même, un anarchiste : je ue suis pas de ceux qui font de \ aines différences
Glx NOTE l\
entre les idées de Jules Simon et celles de Ravachol : ces deux esprits ne connurent que des désaccords de méthode.)
Dans son analyse des écrits politiques, M. André Maurel fait ressortir que Chateaubriand demeura toujours attaché aux idées de la Révolution. Il est donc lamentable que des monarchistes puissent écrire le nom de Chateaubriand auprès de ceux de Maistre et Bonald.
Au contraire de ces deux philosophes royalistes, ce qu'il voulait c'était les idées de la Révolution sans les hommes et les choses delà Révolution. Il opinait de conserver la doctrine et de biffer l'histoire. Or, ceci ne se biffe pas et cela ne se peut irarder dans une tète saine. Les idées de la Révolution sont proprement ce qui a empêché le mouvement révolutionnaire d'enfanter un ordre viable; l'association du Tiers Etat aux privilèges du clergé et de la noblesse, la vente, le transfert, le partage des propriétés, les nouveautés agraires, la formation d'une noblesse impériale, l'avènement des grandes familles jacobines, voilà des événements naturels et, en quelque sorte, physiques, qui, doux ou violents, accomplis sous l'orage ou sous le beau temps, se sont accomplis. Je les nomme des faits. Ces faits pouvaient fort bien aboutir à reconstituer la France comme fut reconstituée l'Angleterre de if>88 : il suffisait qu'on oubliât des principes mortels; les effets de ces mouvements une fois consolidés et ces faits une fois acquis, l'œuvre de la nature eût bientôt tout concilié, raffermi et guéri. Mais les principes révolutionnaires, défendus et rafraîchis de génération en génération (n'avons-nous pas encore une Société des Droits de l'Homme et du Citoyen?) ont toujours entravé l'oeuvre naturelle de la Révolution. Ils nous tiennent tous <'ii suspens, dans le sentimenl du provisoire, la lièvre de
l'attente et l'appétit du changement. Il y eut un ancien régime; il n'y a pas encore de régime nouveau : il n'y a qu'un état d'esprit tendant à empêcher ce régime de naître.
M. André Maurel exagère d'ailleurs les qualités et même, je crois hien, le rôle politiques de Chateaubriand. En fermant cet Essai, il convient de relire les lettres du grand homme à M'"- de Duras, avec les réponses de celle-ci. Cette correspondance est un antidote assuré contre tous les panégyriques.
CHATEAUBRIAND EN JUILLET l83o
« Tous les devoirs de loyalisme deviennent aussitôt faciles, et même agréables... » (Page i3).
Les documents abondent. Il faut retenir la relation des journées de Juillet par le marquis de Kercado Molac, major général de la garde royale en i83o. Charles X vient d'abdiquer. Les rovalistes se concertent pour faire proclamer Henri V. Chateaubriand doit prendre la parole à la Chambre des Pairs :
« Je suis fàcbé de le dire, écrit le marquis de Kercado, mais, à un pareil moment, M. de Chateaubriand me parut beaucoup trop occupé du rôle qu'il allait jouer en Europe, lorsqu'on le verrait, lui (disait-il), si maltraité, si méconnu par le gouvernement du roi, proclamer hautement le principe de la légitimité... » (Bévue hebdomadaire du 3o juillet |S()8). Il ne se perdait pas de vue et, ce jour-là, il éprouvai! , devant son miroir, la double joie de pardonner à l'adversaire cl de l'enterrer.