LA GUERRE
^tournons présentement au Bic.
Les Iroquois arrivèrent dans le voisinage immédiat de la bourgade, le jour même dont on vient de lire en partie l’histoire, un peu avant le coucher du soleil.
Ils ne se croyaient pas découverts et s’attendaient, d’après tous les signes observés par eux, à surprendre les Micmacs dans l’abandon de la sécurité la plus parfaite.
C’était l’heure où, sur les bords de la mer, les goélands redoublent leurs cris, comme pour saluer d’avance la fin du jour ; l’heure où les corneilles se réunissent au haut des airs et prennent, dans une ronde bruyante et fantasque, leurs derniers ébats, avant de s’aller brancher pour la nuit !
Arrivés à une courte distance du rivage de la Baie, les Iroquois avaient examiné les petits chemins convergeant vers le vil-
lage ; puis ils avaient partagé leur troupe en plusieurs bandes.
Altérés de sang, marchant à pas de loup, retenant leur haleine, le corps penché en avant, plongeant leurs regards de chatssauvages à travers les interstices de la forêt, l’oreille tendue à tous les bruits, le casse-tête à la main... ils s’avançaient, dans les divers sentiers qui conduisaient aux cabanes, resserrant à chaque instant le cercle formé par leur ordre d’attaque.
Ils arrivent !
Mais, à leur rage, ils ne trouvent plus que les vestiges d’un campement, qu’on aurait cru délaissé déjà depuis plusieurs jours.
Mettant à profit ce qui reste de la lumière du jour, ils cherchent la lisière du bois, les rivages de la Baie !
— Rien !
Ils écoutent !...
— Nul autre bruit que celui de la lame d’une mer calme qui caresse le rivage ; — que ces murmures, concert du soir d’un beau jour, dans les bois au bord des eaux !
Réunis sur la plage, après des recherches qui leur font croire à une méprise com-
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plète, ils jettent un regard distrait, mais frappé néanmoins, sur la belle nappe d’eau qui emplit le bassin du Bic, et qu’éclairent en ce moment les derniers reflets du crépuscule.
Ils hument, dans leurs poitrines fatiguées, cet air vivifiant des bords de la mer, chargé des émanations du salange et des varechs.
Puis, rentrant dans le bois, ils vont s’emparer de la clairière qu’occupaient le matin les cabanes des Micmacs, pour préparer la sagamité du soir, et se livrer aux réflexions inspirées par leur mésaventure, avant de prendre leur repos de la nuit.
Cette nuit fut calme !
Les sentinelles, que les Iroquois avaient toujours le soin d’entretenir au guet, n’entendirent rien... que les cris lugubres du hibou attiré par l’odeur de la fumée du campement : — elles ne virent rien... que l’aurore boréale, si belle en ces endroits, quand elle fait jouer ses marionnettes dans l’azur du ciel.
Elle parut longue, cette belle nuit, aux gens qu’elle voyait réunis autour de la baie du Bic, et le sommeil de ceux-ci ne se ressentit guère de la douce paix répandue dans la nature.
Enfin l’aurore parut, promettant un jour pur et serein ; mais elle fut saluée par un hurlement horrible, parti du côté du large, auquel répondirent des hurlements semblables répétés par les échos des montagnes d’alentour.
C’était le cri de guerre des Iroquois !
Un de leurs chefs avait, au point du jour, laissé sa couche, rendue brûlante par l’agitation de son esprit, pour aller respirer le frais sur le rivage de la Baie.
Il avait trouvé le bassin à sec : — la mer était basse ! — La basse marée, dans un endroit comme celui-ci, est un phénomène qui toujours surprend ceux qui vivent loin des bords de la mer.
Le sauvage, en s’avançant sur la batture que la veille du soir il avait vue couverte d’eau, crut découvrir aux premiers rayons de la clarté matinale, des empreintes que le Ilot n’avait point tout à fait effacées.
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Il put même suivre une espèce de battue se dirigeant vers le large. — Il eut son soupçon !
Se couchant à plat ventre sur les galets, il darda son regard perçant dans la direction des traces imprimées sur le sable et la vase.
Grâce à la froidure du matin, il vit comme une vapeur qui s’élevait de l’extrémité escarpée d’un des îlets du large qu’on pouvait atteindre en ce moment à pied sec.
Plus de doute!... Ces pistes, c’étaient celles des gens de la bourgade abandonnée !... Cette vapeur, c’était l’effet de la respiration d’un grand nombre d’êtres animés réunis dans un étroit espace !
Les Micmacs étaient là ! — Il était clair dès lors qu’ils n’avaient point de canots ! — Donc il était impossible pour eux d’échapper !
C’est alors que l’Iroquois avait poussé ce hurlement qu’avaient répété les autres Iroquois, en saisissant leurs armes.
Aucun cri ne répondit de Filet que le chef, un instant plus tard, indiquait à ses
gens accourus en armes autour de lui.
Mais qui eût alors plongé ses regards dans la caverne, que l’on voit encore dans le flanc escarpé du rocher, aurait été témoin d’un spectacle déchirant.
Dans un étroit espace, bordé de gros blocs détachés et s’enfonçant dans le roc, des femmes et des enfants, pressés les uns contre les autres, étouffaient des sanglots que comprimaient sur leurs lèvres le regard et le geste d’hommes de guerre prêts au combat.
Les Iroquois employèrent quelque temps à se préparer, et dans l’intervalle la marée, cette porteuse d’eau qui ne s’arrête jamais, s’était mise à monter.
C’était une circonstance dont les guerriers micmacs comptaient bien profiter ; parce qu’elle diminuait pour leurs ennemis les avantages d’un nombre beaucoup plus que double.
Quand les Iroquois en ordre de bataille, prirent ‘le chemin de l’Ilet, assez éloigné de terre ferme, tous les Micmacs en état
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de porter les armes, les guerriers en tête, sortirent des rochers et, poussant le cri de leur nation, vinrent se placer sur la petite batture qui forme l’atterrage de l’Ilet, appuyés des deux côtés sur la marée montante.
Les Iroquois, bien que certains de la victoire, sentaient néanmoins que des hommes braves, ayant derrière eux leurs femmes et leurs enfants, n’étaient point un ennemi dont on pût se promettre d’avoir raison à bon marché.
Aussi marchaient-ils en bon ordre et lentement, et mirent-ils un temps assez long à parcourir la distance de plusieurs centaines de pas qui les séparait de leurs adversaires.
Les deux partis sont maintenant à portée d’arc : — les flèches se croisent dans l’espace qui les sépare : — le sang commence à couler : — des combattants tombent gravement blessés : — d’autres s’arrêtent pour arracher, de leurs membres nus, les pointes acérées qui en mordent les chairs !
L’avantage est aux Micmacs qui attendent, de pied ferme et dans la meilleure position possible pour mesurer leurs coups,
un ennemi qui marche sur un sol inégal et mouvant.
Le flot, qui monte toujours, empêche d’ailleurs les Iroquois de se déployer : — alors, jetant leurs arcs aux hommes des derniers rangs, ils saisissent leurs tomahâks et s’élancent en hurlant sur leurs ennemis.
Ceux-ci leur font beaucoup de mal par une dernière volée de flèches tirées de près, puis les reçoivent, en poussant leur cri de guerre, le casse-tête au poing.
Ce fut un terrible choc... On eût entendu le bruit des tomahâks se heurtant, brisant les crânes et fracturant les os... On eût vu les affreuses blessures produites par les horribles armes de ces sauvages, dans cette lutte, la millième répétition de celles qui, tous les ans, à cette époque et longtemps encore après, ensanglantaient le sol de notre pays.
Les Iroquois ne purent pas entamer la phalange des Micmacs, qui se battaient avec un courage et un sang-froid admirables.
Alors les premiers, sentant l’impossibilité d’une prompte victoire, et voyant la marée prête à boucler derrière eux, se retirèrent
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en bon ordre ; mais poursuivis par les flèches et les moqueries de ceux qu'ils venaient attaquer de si loin.
Il y avait, de chaque côté, quelques morts et beaucoup de blessés : les deux partis étaient du reste presqu’épuisés de fatigue ; car ces luttes, corps à corps, avec des armes dont l'effet dépendait de l’impulsion donnée à force de muscles, étaient bien autrement fatigantes que les exercices de nos combats d’aujourd’hui.
Chacun emporta ses blessés... Les cadavres restèrent sur le fond, pour rouler et disparaître sous l’eau montante et reparaître, livides et maculés, à la prochaine marée basse !
Les Iroquois, confus, mais comptant sur leurs forces, n’avaient qu’à se reposer et se refaire: il n’en était point ainsi des Micmacs.
Les pertes de ceux-ci, bien que moins nombreuses, étaient, cependant, relativement plus considérables et avaient, naturellement, porté sur les meilleurs hommes de leur troupe composée de toutes gens.
Les Micmacs comprenaient que les Iroquois se garderaient bien de commettre, une seconde fois, la faute d’attaquer à la marée montante. Ils ne se sentaient plus de force à rencontrer leur implacable ennemi à poitrine découverte.
Après un court conseil tenu par les guerriers, on ordonna aux femmes d’élever, en avant de la caverne, une espèce de retranchement.
L’endroit était assez propice à l’érection de travaux de ce genre. — En face et en côté de la grotte étaient rangés, comme circonscrivant une étroite enceinte, de gros blocs de rochers qu’on dirait autant de menhirs druidiques.
Il s’agissait de barricader les espaces laissés entre ces blocs de pierre et de rehausser le tout, à la manière adoptée par les sauvages pour ces sortes de fortifications.
Les perches des ouigouams, certains ustensiles et le bois qu’on put se procurer, en dépouillant les flancs de l’Ilet des petits sapins qui s’élevaient çà et là des crevasses des rochers, servirent à construire une double palissade, dans l’interstice de la-
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quelle on empila des cailloux, du sable, des peaux, et jusqu’aux bagages et provisions des familles.
Les heures de répit, données par le reflux de la mer, furent si bien mises à profit, que la nouvelle marée basse trouva les Micmacs entourés d’un rempart, qui leur permettait d’employer à la défense les blessés, les femmes et même les enfants d’un certain âge,... qui derrière la palissade,... les plus forts défendant les abords du côté de l’eau.
Les Iroquois, ayant vu de loin exécuter ces préparatifs, et ne connaissant pas les lieux, ne s’imaginaient pas qu’ils pussent être aussi effectifs qu’ils l’étaient en effet.
Profitant de la première occasion offerte par le jusant, ils reprirent sur la batture le chemin de l’Ilet.
L’attaque fut plus savante et plus longue ; mais on se battait contre des adversaires retranchés, et, cette fois encore, elle demeura infructueuse.
Il y eut inévitablement des tués et des
blessés de chaque côté. Comme la première fois, les pertes des Micmacs, plus faibles numériquement, les laissèrent dans une position de plus en plus désespérée.
Les Iroquois avaient trop compté sur leur supériorité, et n’avaient point eu recours à tous les moyens qui auraient pu les rendre promptement victorieux. A cause de la nature des lieux, on ne pouvait combattre qu’à la marée : car l’Ilet escarpé baigne ses pieds dans l’eau dont il reste environné toujours et partout, à l’exception d’un espace assez limité qui assèche en dos d’âne à mer basse, et fait suite alors à la batture de la Baie.
Le jour allait finir : — il ne pouvait être question d’une attaque de nuit, — et la crainte des assaillants était, maintenant, que les Micmacs, qu’ils savaient hors d’état de résister, ne voulussent tenter de s’échapper de l’Ilet, à la faveur des ténèbres, pour se répandre dans les montagnes voisines de la Baie, afin de courir, chacun pour soi, les chances d’échapper aux dangers auxquels ils étaient tous certains de succomber, en restant ensemble.
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Dans cette préoccupation, les Iroquois passèrent une partie de la nuit à suivre la marée sur la batture. En voyant, à pareille heure et dans pareil lieu, leurs silhouettes étranges aller etvenir, courirets’arrêter, on eût cru assister au sabbat et voir de ces réunions infernales des sorciers et de leurs compères des vieilles légendes d’Europe.
Le jour parut, et avec le jour un nouveau jusant, dont se hâtèrent de profiter les Iroquois.
Leur troupe, arrivée à la distance d’un peu plus qu’un trait de flèche du rempart micmac, s’arrêta. Alors les malheureux habitants de la caverne, désormais défendue par des vieillards, des femmes, des enfants et quelques guerriers blessés, virent un certain nombre d’ Iroquois allumer d’énormes flambeaux d’écorce, puis, toute la bande s’avancer vers les retranchements, à la course et dans un ordre particulier.
Les porte-flambeaux étaient accompagnés chacun de deux guerriers, tenant au-devant d’eux des claies en guise de boucliers :
ils étaient soutenus par le reste de leurs frères qui, armés d’arcs, balayaient le rempart.
Bientôt après, la faible palissade était en feu !... Les Iroquois, retirés à une centaine de pas, le tomahâk levé, poussant des ricanements de démons, attendaient que leurs victimes sortissent du milieu des flammes pour les immoler.
La chose ne se fit pas longtemps attendre ; tous ceux d’entre les Micmacs, hommes et femmes, que la faiblesse, la terreur ou des blessures graves ne condamnaient point à être suffoqués, s’élancèrent avec l’énergie du désespoir contre les Iroquois : ceux-ci n’eurent point de peine à vaincre, mais là encore, ils perdirent quelques-uns des leurs et eurent plusieurs blessés.
Tous les Micmacs, sans distinction d’âge et de sexe, périrent, étouffés dans la caverne ou massacrés par les Iroquois. Leurs cadavres, mutilés et privés de chevelures, restèrent là pour être la pâture des renards et des corbeaux, sur l’étroite rive et dans le creux de ce rocher qui reçut de cet événement le nom d ’llet au Massacre, qu’il conserve encore aujourd’hui.
l’îlet au massacre.