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LA CONSCIENCE

algré l’aspect invitant du local, malgré l’approche de la nuit et la menace d’un coup de vent, le sauvage infidèle ne s’était arrêté là qu’avec la plus grande répugnance et à son corps défendant.

« — Qu’a-t-il, demanda le missionnaire au sauvage chrétien, en mettant le pied sur le sable du rivage ?

— Il a peur d’Outikou !

» Pauvre malheureux, se dit en lui-même le missionnaire, il craint ce Géant fantastique et n’a point peur de ce véritable Géant de l’abîme, qui rôde sans cesse autour de lui comme un lion rugissant cherchant qui dévorer !

— Toi, reprit le Père, as-tu peur d’Outikou ?

— Oh ! non, Outikou ne mange pas les sauvages qui ont reçu le baptême et qui prient.

— Mais pourquoi a-t-il plus peur ici d’Outikou que partout ailleurs ?

— Outikou reste là, dans la montagne.

— Ah ! c’est donc ici sa demeure favorite ;

c’est ici qu’il chasse de la voix, pour emporter dans les antres les sauvages qui l’ont entendu. Tu peux en effet te moquer d’Outikou, toi, car c’est en vain qu’il s’épuiserait à crier, je le défie bien de se faire entendre d’un sauvage baptisé ».

Tous les peuples ont conservé, des traditions premières du genre humain, le souvenir de cette lutte gigantesque qui eut lieu dans le ciel, au commencement du temps, et se continue sur la terre entre le bien et le mal.

On retrouve ces histoires de Géants, réminiscence de Satan et de ses anges, comme symbole typique du principe du mal, dans les récits populaires et les poésies premières de toutes les races de la grande famille des hommes.

Outikou, s’appuyant sur un pin rugueux violemment arraché, c’est le Génie du mal

fait aux mœurs de la forêt. — Mauvais- Pasteur du noir troupeau des méchants, qui laisse errer ses malheureuses brebis dans les affreux sentiers de la perdition, et ne leur fait entendre sa voix terrible qu’au moment de la consommation du sacrifice.

Le canot monté sur le rivage était renversé sur ses pinces. Des pièces pesantes de bois d’attérage chargeaient sa légère structure, pour la soustraire à l’action du vent.

L’éclat d’un bon feu projetait sur les eaux du fleuve et sur les ilôts une lumière vive, qui marquait, avec un effet grandiose, sur les ombres profondes d’un ciel sans étoiles.

Le groupe des quatre personnages de ce tableau, assis sur le sable, se détachait en clair-obscur dans la pénombre de la montagne.

On causait, en prenant le sobre repas du soir, lorsque le vent, commençant à faire rage, éteignit le feu, dispersant en gerbes

étincelantes les tisons ardents du brasier. Cet accident, en laissant nos voyageurs dans une complète obscurité, vint augmenter encore les terreurs du sauvage infidèle.

Il fallait cependant en prendre son parti : on fit la prière, puis chacun s’étendit sur le sable à l’abri du canot, mais fouetté cependant par l’orage et mouillé par les grosses gouttes de pluie qu’il portait dans son sein.

Le vent et la pluie ne furent pas de longue durée ; ils cessèrent bientôt, pour laisser l’empire exclusif des airs à l’une de ces nuits sombres mais calmes d’été.

On dormait sur le rivage, comme on y dort à la suite d’une journée de fatigue, quand, tout-à-coup, un cri de terreur vint tirer subitement nos voyageurs de leur profond sommeil.

Au même instant, le sauvage rebelle à sa conscience se précipitait aux pieds du missionnaire, en criant de toutes ses forces : « — Le baptême, Patlialche, le baptême » !

— Mais qu’as-tu donc, demanda le Père, avec inquiétude ?

— J’ai entendu le cri d’Outikou, et ce cri fait mourir !...

» Je l’ai vu descendre de la montagne ; grand, grand comme les Chikchâks...

» J’ai vu le bâton qui lui sert de soutien, c’est un grand pin sec arraché de sa propre main...

— Calme-toi, dit le Père pour le rassurer ; car le malheureux infidèle étouffait.

— Il avait senti du sauvage non baptisé... il est venu rôder autour du campement... il se penchait vers moi pour me saisir ; mais j’avais placé ton crucifix sur ma poitrine... En voyant cette image, il a poussé un nouveau cri qui semble encore m’ouvrir la tête :... puis, il s’est enfui vers la montagne, en laissant tomber son bâton à quelques pas d’ici ! Il écrasait sous ses pieds les sapins et faisait rouler les rochers sous ses pas en se sauvant.

» Mais j’en mourrai, ajoutait le sauvage, en s’attachant avec frénésie à la soutane du missionnaire, et je ne veux pas mourir sans baptême !

— Ne crains rien, dit le Père, tu ne mourras pas sans être baptisé. Dieu ne le permettra point ; mais en ce moment, tu n’es pas disposé à recevoir ce sacrement

auguste. Prions en attendant et repenstoi de la résistance que, jusqu’ici, tu as opposée aux efforts de la grâce ».

Quand le jour parut, le sauvage, un peu calmé mais encore sous l'effet de l’épouvantable vision de la nuit, entraîna plutôt qu’il ne conduisit le missionnaire à l'entrée du bois, où, montrant un pin sec étendu sur le sol, il lui dit :

« — Vois-tu le bâton d’Outikou ?

— De ce bâton, dit l’homme de Dieu en souriant, nous allons, avant de quitter les Méchins, construire une Croix que nous élèverons dans ce lieu, en signe de la rédemption du monde, — afin qu’Outikou ne revienne plus » !

Le bâton du Géant, transformé en symbole de salut, s’éleva bientôt à la pointe de l’Anse des Méchins.

De ce moment, on n’a jamais revu le Géant aux Ilets. — Les Montagnais, qui le nomment Atshen (1), disent qu’il s’est

(1) Cette tradition de Géant mangeur d’hommes est commune à presque toutes les tribus sauvages, avec

retiré dans les environs du lac Mistassini, dans le grand-nord, où sont les Nashkapiouts ou sauvages qui ne prient point.

C’est en souvenir de cette histoire, mais par suite d’une confusion de lieux, qu’on appelle aujourd’hui du nom d ’Anse à la Croix une localité située à quelques lieues en haut des Ilets Méchins.

des variantes. — La relation de 1636 en parle comme « d’une espèce de Loup-Garou » et le nomme Atchen.

Le Révérend Père Durocher, Oblat de Marie Immaculée, qui a longtemps été missionnaire chez les sauvages, m’écrivait dernièrement : « Le géant fabuleux „ des sauvages est appelé par les algonquins Uindiko, » par les Têtes de Boule Uitiko, par les montagnais , Atshen. Telle est la prononciation actuelle de ces „ mots. Elle a pu varier, et de fait, o final se pronon- , çait ou bref ».

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