‹ Trois légendes franciscaines de l'an 1629 [microforme]Chapitre 14 sur 14 · À 100 TROIS LÉGENDES FRANCISCAINES · texte numérisé non relu

À 100 TROIS LÉGENDES FRANCISCAINES

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plein jour, sac-à-papier! sans que je vous en promette pourtant soixante-douze.”

Marguerite, qui avait écouté cette philippique en riant, dit, pour Couper court à la verve sarcastique de Foucher: —“Savez-vous quelle pensé:

m'est venue, capitaine ?

—“Est-ce qu’on peut jamais savoir avec toi ?

—“J’ai pensé que nous ne saurions trouver pour notre joli sanctuaire un vocable qui rappelle mieux à la fois et notre détresse et notre salut que celui de Notre-Dame-des-VII Allégresses.

—“Sac-à-papier! si tu désirais un nom “ad hoc”, comme disait le Père Le Caron, ne cherche pas ailleurs, c’est tout trouvé. C’est encore mieux que mon clocher, et Dieu sait s’il a été — tout en étant de bois — une pierre d’achoppement pour ma modestie, celui-là. Trois hourras pour toi et Vive Notre-Dame-des-VII Allégresses !”?

La petite construction de forme oblongue élevée pièces sur pièces était couverte d’un épais treillis

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de branches entrelacées soutenues par des écorces. Elle se composait de deux chambres: la principale, destinée au sanctuaire, et l’autre devant servir de logis à ses gardiennes, Par une délicate pensée de religion, Foucher avait voulu écorcer les pièces de bois, du côté de l’intérieur de la chapelle, qui apparaissait ainsi toute blanche. En face de lunique porte se dressait un petit autel surmonté d’une niche; le Capitaine s'était dit en la construisant : “Si jamais il ne vient ici de statue ou de tableau, Notre-Dame y descendra elle-même quelque jour, c’est sûr.”

La tâche de Foucher était donc terminée, son Yoeu accompli. Marguerite, pour laquelle tout commençait, pensa qu’il devait reprendre sa lib: + non enchaînée, comme la sienne, par une promesse. Un soir qu’ils se rappelaient ensemble les personnes absentes et les choses disparues, la jeune fille demanda : —“Serait-i] imprudent d’aller aux nouvelles, capitaine ?

—“Sac-à-papier ! répondit Foucher, je commence à croire que je me réconcilie avec le bon

sens, Car cette idée me trotte dans la tête depuis quelques jours.

—“Aiors, partez.

—“Oh! ça, c’est une autre Paire de manches!

partir? et te laisser seule? tu n’y penses pas!

—“Au contraire, jy pense et j'y pense fort.

D’abord je ne serai pas seule, puisque Minohya reste avec moi. Et puis, même alors, qu'aurais-je à craindre? Ce coin de forêt peu giboyeux est, Pour cela même, dédaigné des Iroquois et des autres tribus ennemies. Les battues que vous avez faites dans les environs, en vous Convainquant que leur dédain est motivé, vous donnent l’assurance que je n’ai rien à craindre des bêtes fauves. J’a; la chapelle pour logement, les fruits de la saison Pour nourriture; vous voyez vraiment que Notre- Dame a soin de ses gardiennes. D'ailleurs, vous reviendrez bientôt ?

—“Sait-on jamais ? Lorsque tu es partie pour cueillir des fleurs au Cap, tu pensais bien y retourner quelques minutes après, et puis te voilà loin...

TE ————— LE CHAPELET D’ÉTOILES 103 ——————] —“Allons, prophète de malheur! faut-il faire de l’exception la règle ?

—“Non, mais...

—“T n’y a pas de mais... qui tienne: “ce que femme veut, Dieu le veut !” Vous allez partir.

—"Hum!... hum... ce que femme veut, Dieu le veut, hum!... rien ne moins sûr, ma chère ; je ne me suis jamais aperçu qu’il en était ainsi ; et je me demande si seulement Ça serait bon.

—“Nous discuterons cela à votre retour, dans deux ou trois jours, quatre au plus, car Notre- Dame vous ramènera.

—“Oh! si Notre-Dame s’en mêle, je n’ai plus qu’à filer doux, pour dire Comme la petite Thérèse. Je partirai donc demain, c’est entendu.”

En effet, le capitaine partit le lendemain.

Restée seule avec Minohya, Marguerite résolut, un peu pour chasser l’ennui, mais plus encors pour honorer la Vierge, de rendre moins indigne ce sanctuaire qui portait son nom; Son génie inventif et son goût inné allaient trouver, dans cette tâche filiale, nn vaste champ à leur activité.

Les deux jeunes filles commencèrent par tresser

des guirlandes de verdure dont elles festonnèrent les lambris de Ja chapelle, les solives et la niche. Habile comme toutes les Sauvagesses à faire des nattes, Minohya couvrit le minuscule autel d’un travail de ce genre où les foins verts croisaient les pailles d’or et où les rubans nacrés des écorces de bouleaux s’enroulaient à celles des aunes bruns. Ces tresses enchevêtrées formaient une mosaïque bizarre, dont la parfaite régularité de l'exécution, jointe à la richesse des couleurs, faisaient oublier l'absence totale d’un dessin arrêté, laissant la grâce se manifester au sein de cette bizarrerie même.

Lorsque les deux décoratrices eurent déposé sur le petit autel les plus longues fougères des environs, transplantées dans de rustiques potiches faites d’écorces d’arbres, la chapelle prit un air de fête qui réjouit le coeur de Marguerite.

Quand Foucher revint le soir du troisième jour, il fut émerveillé de la transformation et, regardant Marguerite de la tête aux pieds, puis des pieds à la tête, il lui dit en forme de félicitations :

“Je te pensais bien une sainte, mais je ne te CTOyais pas une fée !”

Marguerite arrêta ses démonstration en lui disant que ceci était un de ses plus faibles arguments en faveur de sa thèse: “Ce que femme veut, Dieu le veut”, et qu’elle était moins avide de von admiration moqueuse que des nouvelles qu’il de. vait rapporter de son voyage.

Ces nouvelles confirmaient, hélas! tous leurs pressentimenis. De la florissante installation du Cap, il ne restait plus qu’un monceau de ruines. Afin de procurer une sépulture convenable aux corps des victimes, Foucher s’était fait un devoir de fouiller les décombres ; le fen avait-il consumé les cadavres? les bêtes sanve les avaient-elies dévorés? les huguenots les :,aient-ils jeté au fleuve? Le capitaine n’en avait découvert aucun vestige. Il rapportait seulement un paquet de hardes qu’il avait trouvé dans un coin du jardinet et qu’il remettait à Marguerite sans lavoir ouvert.

Puis Foucher ajouta qu’il avait donné rendez- Vous pour le soir même, au bout de PTle, à Powa8ghuau, un des montagnais employés jadis au

Ê 106 TROIS LÉGENDES FRANCISCAINES me Cap; tranquillisé sur le sort de ses compagnes, il repartait immédiatement dans l'intention de se rendre à Québec cette fois.

Lorsque Marguerite ouvrit le paquet laissé par le capitaine, elle reconnut tout de suite les vête. ments de son amie Thérèse, quelques menus objets de travaux féminins et, enveloppé dans son châle de cachemire, son livre d’heures. Après les tristes nouvelles qu’elle venait de recevoir, la vue de ces reliques rendait plus vifs ses regrets et plus douloureux le souvenir de celle dont la vie intime avait été liée à la sienne. Ce soir-là, devant la grande niche où Marguerite avait déposé une miniature de la Vierge prise dans le livre de Thérèse, la prière se prolongea bien tard dans la nuit, lui donnant la consolation de suivre avec son âme celle que ses yeux ne voyaient plus. Et comme une grâce ne vient jamais seule, il lui sembla voir dans le bout de velin devant lequel elle priait, une réponse de la Vierge au désir qu’elle lui avait exprimé de posséder son image dans ce sanctuaire qui portait son nom. Le dernier mot de Marie devait lui donner l'inspiration de réaliser elle-

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LE CHAPELET D'ÉTOILES 107 ———— même d’une manière plus complète son pieux désir.

Quelques jours après, la jeune fille lava le grand châle de cachemire, qui devint d’une blancheur de neige. Puis, après l'avoir tendu sur le mur, s'inspirant d’un médaillon suspendu à son cou et qui représentait sa mère à l’âge de seize ans, elle y dessina, avec de la moelle de jonc pour Pinceaux et du jus de fruits pour couleurs, une Vierge dont la figure d’une fraîcheur immaculée s’ennoblissait d’une grâce idéale, Les mains étendues avec douceur, Notre-Dame se tenait debout enveloppée d’une ample robe aux plis sévères que couvrait un long manteau fleurdelisé comme le drapeau de France. C'était simple comme la nature et comme elle plein de pensées. Ainsi créée dans la simplicité ingénieuse de la maladresse, avec l’amoureuse énergie que donne la ferveur. cette esquisse révélait un amour de la perfection beau comme elle, une conception de l’idéal belle comme lui, et la jeune fille avait la joie de réunir sous les mêmes traits les trois amours de son coeur

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virginal: sa Mère du Ciel, sa mère de la terre, et sa mère-patrie,

Le tableau-tapisserie fut suspendu dans Ja niche et le sanctuaire prit aussitôt une physiono- Mie qu'on ne lui connaissait pas encore: il paraissait plus habité et partant plus habitable.

Pourtant Marguerite n'était pas satisfaite, car il lui semblait maintenant que l’image réclamait cet hommage vivant qu’est une lumière. Un soir qu'avec Minohya elle se promenait aux alentours de l’oratoire, elle aperçut, voltigeant d’une branche à l’autre, une multitude de mouches à feu. Un sourire de joie éclaira son visage et elle aurait Certainement dit Eureka, si elle avait su le grec : cette flamme éphémère et toujours renaissante, n’était-ce pas, en effet, celle de la veiileuse rêvée ? La petite montagnaise eut vite fait d’attraper quelques-unes des mouches, qu’elle vint disposer en Couronne sur les cheveux bruns de Marguerite en lui désignant l’image de la chapelle. Cet enfantillage eut pour effet de rapprocher dans l’esprit de la jeune fille, comme sur sa tête, les

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bestioles de ses cheveux, et de lui faire conclure que ceux-ci devaient emprisonner celles-là.

Marguerite coupa une méche de sa longue chevelure, en mailla les fils soyeux comme une fine dentelle qu’elle tendit sur des ramilles en forme de cage, Minohya, en vraie enfant des bois, se fit une fête de faire la chasse aux mouches et de les introduire dans leur cage, que Marguerite suspendit devant l’image de la Madone, et, lorsque le soir vint et que les jeunes filles se réunirent pour réciter ensemble, selon leur habitude, le chapelet miraculeux des missionnaires, le lustre aux fils d’or, tout scintillant de lumière, semblait donner un peu de sa vie au sourire maternel de la Vierge.

Foucher revint deux semaines plus tard. En entrant dans la chapelle, il chercha d’un geste instinctif le bénitier. Les yeux rivés sur l’image de la niche, il murmurait tout bas: “Je l'avais bien dit que Notre-Dame viendrait un de ces jours!” Mais son admiration ne trouva plus da termes pour s'exprimer lorsque, fermant la porte, il vit le candélabre s’illuminer de lui-même et

inonder le sanctuaire des feux vivants de ses étincelles. C’étaient des “sac-à-papier” à n’en plus finir, mais il les disait à mi-voix d’un ton qui était plus que du respect, presque de la prière.

Le capitaine raconta ensuite à Marguerite comment, grâce aux bonnes dispositions de Powa8ghuau, il s’était, selon son désir, rendu à Québec, qui était aux mains des Anglais. Par d’adroites informations il ÿ avait appris que partout on était dans la certitude que les habitants du Cap avaient tous péris dans le désastre. Dans l'ignorance des intentions des nouveaux maîtres du pays, Foucher avait jugé plus prudent de laisser l'opinion publique dans une erreur qui leur assurait une paix et une solitude pleine de sécurité où ils attendraient les événements.

Une convention passée entre Powa8ghuau et le capitaine permettait à celui-ci de joindre à ceux de son allié les produits de ses chasses et de ses pêches, produits qu’ils iraient ensuite troquer ensemble à Québec. Au moyen de ces échanges.

Foucher put procurer à ses compagnes des vêtements plus chauds pour l’hiver qui était à la porte,

et diverses autres choses nécessaires à leur bienêtre.

Ainsi organisée, leur vie dura environ quatre ans pendant lesquels, avec ses courtes mais fréquentes visites, Foucker ne ménagea aux jeunes filles ni sa sollicitu. i son paternel dévouement.

Cette vie de réclusiun aurait été dure et ins portable pour Marguerite, si elle ne s’était fait une fête de chaque jour d’entourer sa Mère du Ciel de son culte filial, en lui offrant une vie qu’elle avait sauvée. D'ailleurs, cette vie n’étaitelle pas celle à laquelle elle avait toujours aspirée : la solitude du cloître avec les douceurs de la prière et les travaux bénis du dévouement ?

La solitude du cloître, elle l’avait; les douceurs de la prière, Dieu seul en savait la mesure et tout le secret; et c’était bien encore du dévouement qu’exigeait, depuis près de deux années, l’état de l’innocente, En effet, la fillette, minée par une maladie de langueur, comme ces fleurs aux longues tiges transplantées qui penchent tristement leur Corolle, s’inclinait vers Ja terre, comme pour s’en rapprocher toujours plus et s’y coucher bientôt,

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Marguerite avait compris que nul remède humain ne guérirait l'enfant; c'était la lampe qui manque d'huile, sur laquelle la mort souffle pour en éteindre la dernière flamme. Et résignée, elle se préparait à l’heure douloureuse de la séparation.

Une après-midi du mois d’août, la malade ayant voulu revoir l’image de la Vierge, Marguerite la transporta dans la chapelle. Par la porte ouverte le soleil entrait comme pour réchauffer sa via mourante, et les regards de Minohya, se reposant dans la lumière adoucie des sous-bois, s’enfon- Saient dans la forêt, patrie de ses ancêtres. De ces sombres profondeurs inviolées, une paix semblable à la sienne la réclamait, et le bruissement des feuilles, transmis d’arbre en arbre, venait l’y inviter par son langage muet d’une douceur infinie. Poussée par ses désirs intimes, la montagnaise répondait sans le savoir aux appels de cette patrie aimée, patrie qu’elle avait traversée par un chemin solitaire, cette route aérienne que suivent le: âmes blanches.

Puis, comme le jour baissait, estompant le fon

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des bois d’ombres vertes et froides, Minohya tour- Da ses yeux vers quelque chose de plus doux encore Pour mourir parfaitement consolée: elle fixa l’image de Notre-Dame, se reposant dans cette vision bénie que ses grands yeux profonds em- Porteraient comme la plus belle fleur de la vie Pour embaumer les ténèbres de la mort. Si la forêt avait appelé cette nature sauvage comme elle, Marie réclamait l’âme de cette enfant, vierge Comme elle: et qui dira jamais le bonheur su prême de cette rencontre avec cette Mère incomparablement douce, et bonne, et belle, puisque l’une Ces joies du Paradis sera de le goûter enfin!

Marguerite soutenait la Mourante, lui parlant du Ciel avec cette fraîcheur de tendresse qui est le privilège des âmes aimantes. Minohya appuyait sa tête brune sur l'épaule de sa F otectrice et c’est ainsi, les yeux fixés sur l’image Le la Madone qui lui tendait les bras, que, paisiblement, doucement.

la petite innocente mourut... comme on s’endort...

Elle s'était endormie! Marguerite le crut un

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instant, mais bientôt elle s’aperçut qu’elle s'était endormie... pour toujours! En pleurant elle baisa ses grands yeux sombres, fermés mainte. nant, mais illuminés à jamais des feux de l’éternité; puis, après les pieux devoirs de l’ensevelissement, elle laissa la frêle dépouille devant l’autel de Marie comme un grand lis qu’elle avait l’honneur d’offrir à la Reine des Vierges.

Absent au moment de la mort, Foucher revint pour aider Marguerite à donner la sépulture à l’enfant. Sous l’autel même il creusa la fosse qu’il tapissa de branches de buis et de sapin; puis Marguerite prit la petite morte dans ses bras et, dans un geste maternel d’adieu, posa ses lèvres Sur son front puis, aidée de Foucher, la coucha dans la fosse, Ramenant ensuite ses longs cheveux noirs sur son visage en guise de suaire, elle jeta sur la dépouille toutes les fleurs blanches qu’elle avait pu trouver.

Après les dernières prières, Foucher ‘ombla la fosse, remit l’autel à sa place comme un monument érigé par Minohya elle-même, et au pied

duquel elle avait Passé tant d'heures l'esprit perdu dans les régions où fleurit l’innocence.

Avec son doux mutis : linnocente avait été moins une Compagnie qu’une compagne pour Marguerite ; Cependant, quel vide l'absence de l'enfant ne faisait-elle pas dans cette vie livrée désormais à un silence Presque continuel! Minohya, il est vrai, parlait peu ou Pas, mais nos mots humains défigurent tant les paroles de nos âmes que Marguerite dut être heureuse d’avoir rencontré quelqu'un qui lent comprise et l’eut aimée doucement, simplement, comme On vit, sans que leurs deux âmes se crussent obligées de savoir Pourquoi et comment, ni surtout sans éprouver le besoin réciproque de s’en convaincre.

Foucher voulut Passer quelques jours avec la jeune fille afin d’adoucir par sa présence la tristesse de ces premières heures de séparation, Mais sur les instances de Marguerite il se décida à reprendre ses Courses, quitte à revenir plus souvent. Toutefois, comme l'isolement complet de la jeune fille demandait plus de prudence et exigeait cerfaines précautions, il fut entendu qu’elle n’ouvri-

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rait sa porte après le coucher du soleil qu’à un signal convenu. Le Capitaine pa it quelques jours plus tard, à contrecoeur cette fois, et résolu à faire quelque chose — il ne savait encore quoi — pour améliorer le sort de Marguerite, car, se disait-il en s’en allant, si on doit être enterré, il vaut mieux faire comme Minohya, commencer par mourir.

Foucher se dirigea vers Québec, où les Français étaient rentrés depuis peu. En arrivant sur la Place-d’Armes, il ne fut pas peu étonné de voir plusieurs personnes sur le seuil de leur porte, parlant avec animation, tandis que devant l’Habitation des groupes non moins animés se formaient. La joie éclatait sur toutes les figures et, à certains éclats de voix plus bruyants, il comprit qu'on ne parlait de rien moins que d’un feu d’artifice.

Evidemment une heureuse nouvelle circulait dans la colonie; il apprit bientôt que les missionnaires revenaient au Canada: le navire étant déjà signalé, on faisait les préparatifs d’une réception digne des nobles exilés.

Sa ré “lution fut Prise: il attendrait les religieux.

Le surlendemain, le vaisseau commença à montrer la fointe de ses mâts au fond du fleuve, et quelques he: es plus tard il] jetart l'ancre dans Je Port au bruit des salves d'artillerie.

Il est plus facile de s'imaginer que de décrire l’allégresse des colons en cette circonstance, Les missionnaires de retour! mais C'était la religion d'abord, c'était Ja prospérité ensuite, c’était le bonheur encore, c'était la vie enfin!...

Comme on Peut Je supposer, le Capitaine ne tarda pas à se nrésenter chez les religieux, non SNS avoir auparavant fait couper ses cheveux. Taser sa barbe, et revêtu des habits “à la française”?,

Il raconta le drame du Poste, la mort de plusieurs de ses hommes, et enfin sa fuite avec Marguerite, aCCOMpagnée r'lamêre dnpa netite sau- Vagesse, Il n’oublia PaS Ge sgnaler les voeux émis et les incidents de cette traversée qui en avaient été la céleste acceptation.

Le missionnaire écouta avec intérêt la mer-

veilleuse histoire, et s’offrit spontanément à suivre le capitaine à : + refuge. Dans l’aprèsmidi ils voguaient vers ia chapelle, où Marguerite ne s'attendait à rien moins qu’à pareille visite.

Après avoir prié le religieux de lui permettre d’aller préparer la jeune fille à sa venue, Foucher se dirigea vers le sanctuaire en sifflant de la manière convenue. Marguerite parut aussitôt sur le seuil de l’oratoire.

Ils entrèrent dans la chapelle. Avec des détours infinis, multipliant les circonlocutions et les détails, le capitaine fit revenir les missionnaires dans la pensée de Marguerite presqu’aussi lentement qu’ils avaient remonté le fleuve. Suspendue aux lèvres de Foucher, elle jetait ici et là, pour hâter le dénouement, un mot qui était absorLé par le hras .e l’éloquence fouchérienne, vrai buisson dent qui brflait sans se consumer, Mais enfin, impatiente ‘—“Voyons, dites-moi, sont-ils arrivés, oui ou non? viendront-ils ? quand ?

—Les navires étaient signalés depuis huit jours...

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—“Huit jours! mais ils ont eu le temps d’arriver au moins huit vis! alors ils sont venus ?

—"Oui... non... c’est-à-dire... sac-à-papier...

—“Pour une fois, Capitaine, vous exercez ma patience. Pour votre punition je ne vous demanderai plus rien et vous resterez ici tout seul à la noïrceur, car il faut que j'aille cueillir des fruits si nous ne voulons pas souper que demain matin.”

Foucher, devant la porte, lui barra le passage en disant: “Ne sors pas maintenant, car...

—“Car... oui... non... c’est-à-dire. je ne vois en tout cela rien de grave qui puisse retarder notre repas. J’ignore si, comme Samson, vous avez perdu vos forces en perdant vos cheveux; mais vous êtes drôle, tout de même,

—“J’ai parlé aux missionnaires.

—“Fallait le dire! je vous l’ai demandé vingt fois...

—“Je leur ai raconté ton histoire... ;

—“Et vous direz ensuite que les femmes sont bavardes.

—“Le bon Père s’est offert à venir te voir...

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—“Quand viendra-t-il ? interrompit vivement la jeune fille. Bientôt? demain peut-être? dites Lit"

—“Ce soir, mon enfant, dit une voix grave et douce; je vous apporte la bénédiction du Très saint Seigneur Jésus-Christ.”

Marguerite, muette de surprise, se retourna et, dans la porte de la chapelle qui s’était ouverte sans bruit, elle aperçut le missionnaire, les mains levées pour la bénir. La jeune fille tomba à genoux comme devant une apparition céleste, incapable de prononcer une parole, pleurant d’émotion.

“Relevez-vous, ma fille, reprit joyeusement le missionnaire, et surtout ne pleurez plus, car c’est l’heure de la réjouissance.” Et comme Marguerite, ne semblant pas l'avoir compris ne se relevait pas, le religieux ajouta: “Les événements, ma fille, sont des maîtres que Dieu nous donne Pour nous conduire vers Lui. Sa Sagesse nous entretient parfois dans l'inquiétude, mais c’est Pour nous conduire à la paix; si elle nous entraîne aussi d’une angoisse à l’autre, c’est toujours pour nous introduire de cette clarté dans une autre

plus douce enccre, jusqu’à l'heure des suprêmes révélations, après le sacrifice suprême, dans la suprême lumière de l'éternité. Nous allons ainsi, n'est-il pas vrai, croyant toujours toucher au port, tandis que sa main divine, brisant les amarres, nous force à de nouvelles traversées, nous pousse vers la terre, pour nous insoupçonnée trop souvent de la sainteté. Oui, en vérité, réjouissezvous, vous surtout que la main de sa miséricorde a protégée.”

Marguerite se leva, rougissante comme une pensionnaire, et offrit un siège au vénérable visiteur. Une longue conversation s’engagea entre nos trois personnages. Le missionnaire parla d’abord de la France, “ce plus beau royaume après celui du Ciel”. On parla ensuite de la Colonie, de ses épreuves passées, de ses espoirs actuels. Puis s’adressant enfin À la jeune fille, le religieux lui offrit de commuer son voeu, afin de la soustraire à une vie qui ne serait pas sans danger lorsque sa retraite serait plus connue, Et comme Marguerite restait muette d’étonnement — le missionnaire lui proposant une chose à laquelle elle

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n’avait jamais pensé — celui-ci ajouta: “J'ai la ferme assurance que, dans l’état où se trouve la Nouvelle France à l’heure présente, à ce nouveau début où tout est à refaire, vous servirez d’une manière plus pratique et peut-être plus généreuse encore, Notre Seigneur et sa Sainte Mère. en déployant votre activité au service des colons et de leurs enfants trop négligés.

—"Les enfants, répéta Marguerite comme en écho, et elle demeura pensive pendant quelques minutes; puis bientôt, un léger tremblement dans la voix: “Que pourrais-je donc, Père, pour vous être utile ?

—“Je savais qu’on ne parle pas en vain de dévouement à une enfant de saint François: bon sang ne peut mentir, car vous faites partie du 3° Ordre, m’a dit, je crois, le sieur Foucher ?

-—“Oh ! Père, je n’a’ encore que le voile blanc... après un noviciat de cinq ans.

—“Vous serez admise à la sainte profession, ma fille, mais pour achever de vous revêtir de l'esprit du Séraphique Père, lui qui prêchait aux oiseaux de chanter sans relâche la bonté

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du Seigneur, vous quitterez votre chère solitude

Pour venir prêcher aux enfants des colons, ces

petits oiseaux du Canada. Vous leur enseignerez

à prier d’abord, puis ensuite les premières notions

du catéchisme. Cette tâche vous sourit-elle ? —“Cest la seconde partie de mon désir, Père.

—"“Et la première, s’il n’y a pas d’indiscrétion ? —“Etre religieuse.

—“Eh bien! commencez d’abord par la seconde partie de votre désir, puisqu’elle s'offre à une plus prompte réalisation; et qui sait, Dieu, qui ne se laisse jamais vaincre en générosité, se chargera-t-il de terminer, lui, par la première !”

Marguerite n’avait plus rien à objecter. Le mis: onnaire partit en lui disant que le capitaine reviendrait la chercher aussitôt que les arrangements nécessaires à sa nouvelle installation seraient terminés.

Une semaine plus tard, la jeune fille quittait son agreste solitude pour venir habiter, an coeur même de la colonie, une maisonnette où les enfants accoururent lui demander le pain de la science qui fait les vrais chrétiens.

Et lorsque, six ane plus tard, en 1639, les Dames Ursulines arrivèrent à Québec pour ÿ inaugurer cet enseignement éducateur Poursuivi depuis lors avec tant de zèle, et dont Je PaYS reconnaissant les proclamera toujours les instauratrices distinguées, Marguerite conduisit ses petits élèves aux classes des nouvelles institutrices, et se mit elle-même Sous leur direction, afin de se perfectionner dans l’art des vertus claustrales: elle reçut le nom de Mère Stella de saint Gabriel.

Foucher, dont les missionnaires avaient pu admirer le dévouement paternel pour Marguerite et dont ils Connaïssaient l’isolement — isolement doublement lourd à son âge, — Je prièrent de vouloir bien demeurer avec eux comme homme de Confiance. Le capitaine accepta en pleurant de Joie.

Dans Ja suite il allait souvent, les soirs d’hiver, tantôt chez Martin ou chez Desportes, tentôt (9 Couillard ou chez Hébert, passer la veillée au cuin

du feu en fumant une touche. Comme il parlait bien et qu’il avait toujours le mot pour rire, on lui demandait quelquefois de raconter des “peurs” ? il ne se faisait guère prier d’ailleurs, et cela le ramenait invariablement à narrer l’épisode tragique du Cap et le sauvetage miraculeux.

Et comme les auditeurs optimistes renchérissaient sur les avantages, mêmes temporels, que Procure la piété vraie, et que d’autre part certains pessimistes semblaient douter qu’il y eût dans le monde beaucoup de personnes comme Marguerite, Foucher les faisait taire d’un air d’autorité comique : “Sac-à-papier! je me tue à vous le dire, je vous le répète et je vous le tripète au besoin : il y a du bon dans l'espèce humaine, plus de bon qu’on ne le pense, vous et moi; seulement. il faut travailler à lui donner l’occasion de le montrer, voilà !”

La petite chape'le toujours close et solitaire, privée de réparations, se délabra peu à peu; les pièces de bois Pourrirent, et avec les années elle s’écroula et finalement tout disparut, Le rocher se couvrit entièrement de petites fleurs blanches

— de ces fleurs que personne n’a semées, — qui en faisaient comme Un mausolée fleuri: c'était celui de Minohya l’innocente.

l'oratoire de Marguerite, à St-Michel, en face de l’Ile d'Orléans, s’élève une mignonne chapelle gothique, toute blanche à l'intérieur, comme l’ancienne, Au fond de l’abside se dresse — radieuse réminis-çnce — une statue de Ja Vierge couron-

— qui était

jadis e de pelle l’anleuse ronlu à t la ame

“Or, un jour que le frère Jacques de Fallerone demandait au frère Masseo Pourquoi, alors qu'il exzprimait sa jubilation et son allégresse, il n'avait toujours qu'un seul refrain et ne le changeait jamais, celui-ci lui répondit joyeusement: Mon frère, lorsqu'on trouve sa joie et son bonheur dans une seule chose, il n’est Pas nécessaire de chanter autre chose que cetle chanson-là.”

Fioretti, chap. XX XII.

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Préface .. .

La prophétie du frère Gervais .. .. .. ..

Le secret de la grotte .. .. ., .. .. ..

Le chapelet d'étoiles .. .. .. ..

Imprimé à Montréal, aux presses Godin - Ménard (limitée), par les soins du

R. P. Hugolin, o.f.m. en septembre mil neuf cent seize 7 @ œ

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