‹ Trois légendes franciscaines de l'an 1629Chapitre 2 sur 6 · TROIS LÉGENDES FEAXCISCAIN"ES · texte numérisé non relu

TROIS LÉGENDES FEAXCISCAIN"ES

vaire rustique qui s'élevait sur la cime du rocher. Il s'agenouilla sur une saillie du roc et, pour s'unir aux Heures canoniales qu'on psalmodiait au monastère à cette heure m-ême, il récita avec dévotion les Pater de son Office de convers qu'il fit suivre, selon son habitude, du De Profundis pour les défunts. Pour commémorer ensuite la tëtt du jour, il chanta de son mieux — en maltraitant peut-être quelques modulations — le Magnificat, et l'écho de la forêt, de sa voix lointaine, très adoucie, lui rapporta fidèlement la finale d<? chaque verset: Dominum... salutari meo . . . Nomen ejus . . .

L'ascension du cap, sous cette brûlante chaleur d'août, avait singulièrement alourdi le frère Gervais; le chant l'avait peut-être aussi exténué plus que de raison; toujours est-il que, jugeant à la position du soleil qu'il était encore de bonne heure, il s'assit sur l'écran de tuf, au pied de la croix, pour prendre un peu de repos.

Cette croix, c'est lui-même qui l'a érigée il y aura dans un mois, le 17 septembre, juste deux ans.

Depuis lors, cet endroit était devenu le lieu favori de ses promenades, ou mieux de ses pèlerinages. C'est surtout après ses cueillettes de racines sauvages et de simples qu'il aimait à venir revoir cette solitude; alors, pendant que ses mains actives faisaient le tri de ces herbes, son âme se nourrissait de la méditation du grand mystère d'amour qu'est la croix.

Mystère d'amour! La croix, dont le geste rédempteur bénit, console et sauve; la croix, qui parle du Calvaire et du Christ, c'est en effet le sublime résumé de Yamour, du mystère de l'amour crucifié. Et cette montas-ne déserte au sein de la forêt silencieuse lui rappelle aussi l'Alverne, ce calvaire glorieux du Petit Pauvre d'Assise, le crucifié d'amour.

Ici, le Modèle divin dans toute sa fécondité salvatrice et intarissable; là, la copie authentique

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idéalement douloureuse, plus près de nous, plus humaine, avec ce quelque chose de fraternel et de doux infiniment, qui attire encore et entraîne toujours, après des siècles.

C'est ainsi que le pauvre convers nourrissait son esprit de foi au cours de ses fréquents pèlerinages. Mais ce jour-là, sa méditation lui fit découvrir un trait de ressemblance, pl^is frappant encore, qu'il n'en avait remarqué jtLsque là, entre sa famille religieuse et son chef stigmatisé. Xe gravissait-elle pas, elle aussi, à cette heure angoissante de son expulsion, au sein des ombres de mort couvrant ce pays, un Alveme où elle serait crucifiée bientôt, non par l'amour, mais par la haine ?

Ah ! si les regards de l'humble frère avaient pu sonder l'avenir, quelles consolations son âme abattue n'aurait-elle pas éprouvées ! Telle la croix d'or qui précède le cortège processionnel de notre Dieu, il aurait vu. resplendir dans les perspectives toujours un peu embrumées de l^istoire, la gloire de cet Ordre de saint François, stigmatisé alors comme son Fondateur et son Père: cet Ordre qui,

pour avoir porté le flambeau de la Foi jusqu'aux confins du continent, a projeté une traînée lumineuse sur la route qu'a suivie et que suivra l'Eglise canadienne pour parvenir à sa transcendante destinée.

Mais le pauvre frère ne voyait rien de tout cela, et même il ne voyait plus rien du tout; l'esprit abattu, le coeur et l'âme tristes, il -s'était adossé à la croix et endormi.

Quand le frère Gervais s'éveilla, le soleil avait disparu derrière la masse violette des Laurentides, tandis que de l'horizon opposé l'ombre grise, toujours plus grise, montait, montait rapidement des basses profondeurs du fleuve.

Il se leva d'un bond en se frottant les yeux, fiu une courte prière à la croix, jeta de rapides regards d'adieu autour de lui, puis, sortant de la clairière, il s'enfonça dans la descente où les buisssons au passage griffaient ses manches comme pour le retenir.

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Lorsqu'il arriva au monastère, la communauté était réunie au réfectoire; on y faisait la lecture en attendant le frère Modeste sorti pour chercher le repas que leur offrait, ce soir de fête, madame Couillard, leur inlassable bienfaitrice.

En voyant entrer le frère Gervais, le Père Gardien interrompit la lecture d'un coup de sonnette et dit:

— "Mais d'où venez-vous donc si tard, mon cher frère? quelques malades sans doute?

— ''Je vous demande pardon, mais Votre Paternité ayant bien voulu me permettre une petite promenade, j'ai fait, une fois de plus, mon pèlerinage favori, sur la montagne. Je m'accuse, mon Eévérend Père, de m'y être paresseusement endormi, et je prie Votre Révérence de m'imposer une pénitence salutaire. '•jc.owv

— 'T)ieu soit béni ! mon frère. Je trouve en effet que votre pèlerinage vous inspire, et je comprends enfin vos préférences marquées pour cette excursion avec son programme obligé naturelle ment: "In pace in idipsum, dormiam et reqiiiescam".

Le frère baisa la terre — indiquant ainsi qu'il acceptait la correction — et demeura à genoux, la tête et les yeux baissés. Le Père Gardien reprit :

— "C'est parfait! "Ego dormivi et soporattis sum", n'est-ce pas? Après Fautre pèlerinage du même genre que vous allez faire à la cellule tout à l'heure, avec la même dévotion intense, vous pourrez vous faire une gloire d'observer à la lettre la recommandation de N. P. S, François qui nous veut "to/nquam peregrini in hoc saeculo". Vous avez cru peut-être dans votre simplicité que notre Père priait ainsi sur la Verna, et que le séraphin a dû l'éveiller d'un coup d'aîle pour lui imposer les stigmates? Vous auriez mieux fait dans tous les cas d'imiter d'abord saint François dans son oraison vigilante, ou bien alors, toujours comme lui, d'inviter au moins un faucon à vous réveiller pour 5 heures, puisque je vous attendais pour cett€ heure-là. Vos ronflements n'ont pas causé d'éboulis toutefois ?

— "Peut-être bien, mon Eévérend Père, peutêtre bien; mais ce dût être alors de l'autre côté du cap, car de ce côté, ce que j'ai vu ne ressem-

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blait à rien moins qu'à un ébonlis.

— "Est-ce que par hasard vous auriez eu une vision, une extase?

— "Hélas ! Votre Paternité sait mieux que personne combien je suis indigne de telles faveurs. Non. mon Eévérend Père ; j'ai eu . . . un rêve, tout simplement, comme le commun des mortels.

— "Quoi ! vous, frère Gervais Mohier de Chartres, religieux profès de l'ordre de saint François; vous, à un âge qui n'est plus, tant s'en faut, celui des songes, vous avez encore des rêves? et ce qui est plus étonnant encore, c'est de vous entendre dire cela, tout haut, avec l'assurance d'un gazetier, devant des hommes sérieux. " Suhsannatio et illusio his qui in circuiti nostro sunt". Seigneur, où allons-nous ?

— "Oh ! si vous saviez, mon Révérend Père ?

— "Savoir . . . quoi ? votre cauchemar, peut-être ?

— "C'était si beau ! si beau ! que je crois faire un acte méritoire, aujourd'hui surtout, en vous souhaitant pour ce soir le même songe et pour demain ou plus tard, sa splendide réalité.

— "Bon ! il ne manquait plus que cela, voilà

que vous vous mettez à faire de la poésie ! Et où la poésie va-t-elle se nicher, je vous le demande 1"

Le frère Gervais, toujours à genoux, levant vers son supérieur des yeux où semblaient persister des lueurs d'extase :

— "Mon Eévérend Père, la poésie doit être expulsée de quelque part, et elle va peut-être rentrer en France elle aussi: en attendant, elle loge où elle peut.

— "Dieu soit béni! on vous a bien de l'obligation pour le renseignement, frère Gervais; mais "Caritas Christi urget nos"; à mon tour je vous souhaite de ne pas rêver trop souvent. Qu'il vous suffise, croyez-moi, de porter avec courage le poids des déceptions que vous réserve la Providence, et n'allez pas vous charger, je vous prie, de celles que vous préparent nécessairement les espoirs fantaisistes inspirés par vos songes creux.

"Voici le frèrèe Modeste qui entre avec le pain des anges — comme aimait à l'appeler saint François — nous nous réjouirons en remerciant le Seigneur: "Benedicamus Domino". Pour votre pénitence, frère Gervais, vous nous raconterez

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votre fameux rêve pendant le souper, et Je permets à tous les religieux de rire de vous tout à leur aise, sans remords de rompre ainsi peut-être le fil de votre littérature. Dites maintenant un Ave Maria aux intentions de notre bienfaitrice et allez à votre place.

Le frère Gervais, moins étourdi par ces latinades de son gardien, auxquelles il était habitué, que par l'ordre de parler tout haut au réfectoire, incapable, lui, de trouver un texte là-dessus, commença tout simplement:

— "Je me trouvais en rêve, comme en réalité d'ailleurs, sur la pointe du cap que l'on peut apercevoir de la fenêtre du vestiaire. La forêt en avait complètement disparu, et le terrain qu'elle occupe à l'heure qu'il est, magnifiquement cultivé et fertile, était à lui tout seul une vraie fête pour mes yeux d'agriculteur. Il y avait par exemple — et pour ne parler que de cela — des haricots que j'ai pris pour des vignes, et qui tirebouchon-

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naient leur ramure, je ue vous mens pas, presque aussi haut que la porte de Mouseigueur le Gouverneur.

"Dans l'angle d'*un grand jardin entouré de murs, s'élevaient des conslruciions massives, aux formes régulières et à l'aspect... disons... recueilli, comme se présente presque toujours un monastère. C'était en effet un monastère, et ce qu'il y a de plus fort, un monastère franciscain. Il n'y avait pas d'ailleurs à s'y tromper: des religieux de notre saint Ordre, en traversant le jardin passaient près de moi — heureusement sans me remarquer — et par le grand promenoir d'où ils pouvaient observer tout le pays, depuis les Hurons jusqu'aux Montagnais, ils entraient au couvent où la cloche sonnait encore pour quelque exercice conventuel. En un clin-d'oeil, le jardin fut délaissé comme un vieux livre de sciences.

"Quelques minutes plus tard, je vis poindre derrière l'église — car il y avait une église dont je vous parlerai tantôt — une procession longue. . . longue. . . comme d'ici à demain. C'étaient les religieux avec, en tête de leur cortège, une pauvre

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croix de bois — Dieu me pardonne ! j'ai cru qu-j C'était la nôtre, la petite, vous savez? — Ils passèrent donc si près de moi que leurs robes de bure touchaient la mienne, en tout semblables, jusques et y compris les pièces,

"Deux à deux, les mains dans les manches, marchaient d'abord de jeunes religieux, de vrais enfants, mes Révérends Pères, dont la piété candide et l'angélique modestie m'enveloppèrent l'âme de je ne sais quoi de doux. Venaient ensuite de vieux frères, à la démarche grave, appesantie par les travaux du dévouement, dont j'enviai le bonheur simple et tranquille . . . Puis défilèrent, beaucoup plus nombreux ceux-là, les scholastiques. dans toute la grâce juvénile de leur vocation en fleur, portant la triple auréole de la tonsure cléricale, de la perfection religieuse et de la science sacrée. Quels beaux. . .

— "Frère Gervais, frère Gervais, interrompit le Père Gardien, voilà que vous retombez dans la poésie; vous avez dû lire cela quelque part.

— "Si vous appelez cela de la poésie, mon Eévérend Père, que voulez-vous que j'y fasse, puisque

c'est le sujet qui la demande et qui, il me semble, la fournit. Si j"ai lu cela quelque part, ce ne peut être que dans ... la procession, pas ailleurs. Je me disais donc — si vous me permettez de poursuivre — en voyant passer ces futurs missionnaires : Mon Dieu ! quels beaux moissonneurs à l'entrée de votre champ, où la moissson s'annonce juste à l'époque où les ouvriers de la première heure sont forcés de se soustraire à ses glorieuses fatigues!

"Mais ce n'est pas tout. Les frères étudiants étaient suivis par les Pères, car dans les processions c'est un peu comme dans le ciel : les dermiers sont les premiers, pardon, je voulais dire: les premiers sont les derniers. Il y avait bien une douzaine de prêtres. Mais j'y pense — à temps, par bonheur — , pour en dire quelque chose de convenable et de juste, il me faudrait chercher des comparaisons et faire des rapprochements que toute ma prétendue poésie serait impuissante à vous faire accepter. Je me contenterai donc d'ajouter que cette froisième partie du cortège était le digne complément des deux précédentes.

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"Enfin, pour fermer la marche, venaient quatre diacres en dalmatiques blanches toutes raidies d'or, portant sur leurs épaules un brancard enguirlandé sur lequel resplendissait un reliquaire splendide.

"Ils passèrent, et plus ils s'éloignaient, plus j'avais envie de les suivre. Enfin, je n'y tins plus, et à petits pas discrets, me dirigeai vers la chapelle où je pénétrai à la suite du cortège.

"De cette chapelle, dont j'ai promis inconsidérément de vous parler, je m'aperçois que je ne puis rien vous dire. Que votre indulgence daigne agréer mes excuses dont elle appréciera la valeup- D'abord les nefs étaient remplies de fidèles venus de je sais où; ensuite, le sanctuaire disparaissait sous les lumières et les fleurs; enfin, les voûtes, ne m'en parlez pas, étaient pleines de musique et d'encens : ce sont toutes des choses qui embrouillent singulièrement la vue, vous le savez. Une foule comme à Notre-Dame-de-Chartres aux plus grandes solennités ! Et des orgues, oh ! des orgues, comme à la chapelle royale, quoi ! Ce devait être un ange, pour le moins, qui les touchait. Quelles harmonies ! quelles suavités ! quel concert

OÙ mon pauvre vieux coeur battait, battait . . . lui . . . sans mesure . . .

"Du choeur cloîtré, les moines entonnèrent bientôt une hymne à «aint François et vinrent ensuite, en chantant, deux à deux, vénérer au piei de l'autel une insigne relique du Sang des Stigmates de Notre Séraphique Père. Et lorsque, à la suite des fidèles, je voulus vénérer moi aussi la précieuse relique, je me suis éveillé.

"J'étais bien assis comme à la chapelle, mai= c'était tout. Eglise, monastère, relique, moines, harmonies, tout avait disparu. C'était la forêt vide, le désert silencieux qu'illuminait seul un coin de l'horizon décoré comme mon rêve, et sur lequel se dressait, sombre comme la réalité, ma pauvre croix de bois."

Le frère Gervais, qui avait terminé son récit depuis quelques instante, se hâtait de prendre son souper, et tous les religieux semblaient l'écouter encore. Personne n'avait pensé à rire, plusieurs

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