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TEOIS LÉGENDES FEAXCISCAIXES

même n'étaient pas sûrs de n'avoir pas pleuré. N'était-ce pas, sur un rythme nouveau, la mélodie de leur propre rêve de la veille, synthétisant toutes les ambitions sacrifiées aujourd'hui, que la beauté attachante du récit avait fait passer devant leurs yeux ?

Cherchant peut-être un pont de latin à jeter entre les rives du songe et celles de la réalité, le Père Gardien ne se pressait pas de rompre un silence qui commençait à devenir aussi pénible qu'embarrassant. Enfin il fit grincer la petite crécelle pour annoncer la fin du repas et ajouta: "Nous réciterons tous ensemble la Station du S. Sacrement pour la pauvre Kalysta, déeédée ce soir même; elle m'a promis de prier là-haut pour que le pays nous soit bien vite rendu."

Le 9 septembre suivant 1629, les Récollets, expulsés de la Nouvelle-France, quittaient Québec, en route pour Tadoussac, Londres, Douvres, Calais, pour de là, en vrais Frères Mineurs, c'est-àdire à l'évangélique, rentrer à pied à leur couvent de Paris.

Parmi les monuments que la ville de Québec révère comme des souvenirs de son glorieux passé, Tantique chapelle de Xotre-Dame-des- Anges jouit, semble-t-il, des privilèges d'une étemelle jeunesse, au coeur de cet hôpital qui l'enchâsse comme une relique.

La rouille qui ternit les vieux fers-blancs de ses toits n'en rend les reflets que plus doux : ainsi au cours des âges, les épreuves de toutes sortes, loin d'éteindre le feu sacré du zèle allumé jadis dans ce sanctuaire, l'ont enflammé d'une ardeur nouvelle, avec ce quelque chose d'adouci que laisse dans les âmes, après la guérison des plaies, le geste virginal de la divine charité.

Les siècles pansaient ainsi avec amour la blessure faite au pays par l'expulsion de ses premiers missionnaires et endormaient maternellement son regret de ne plus les revoir. Mais sur ce regret endormi, la Providence veillait avec sollicitude.

Dans ces derniers temps, comme le phénix qui renaît de ses cendres, le passé est sorti plein de vie de son sommeil séculaire. Sa voix a éveillé des réminiscences telles, qu'en l'entendant, la

vieille capitale a senti frémir au plus profond de son âme les fibres d'une émotion depuis longtemps oubliée, lui donnant l'illusion d'être encore à cette époque lointaine qu'elle considère à juste titre comme celle des plus belles années de sa jeunesse fleurie.

Peu après, sur la pente la plus douce de son fier promontoire elle a vu s'élever un séminaire franciscain. Là, dans le recueillement où se trempent les âmes fortes, sous la conduite des vétérans de la vie ascétique, se préparent à la vie de missionnaire — et peut-être aussi à la mort du missionnaire sur les plages lointaines — en mettant leurs pas sur les vestiges mêmes de ceux de leurs vaillants ancêtres les Eécollets, les successeurs de ces premiers apôtres.

Si, maintenant, vers la Xotre-Dame-de-Septembre, à l'heure des vêpres, vous voulez suivre les traces maintenant bien effacées des pas de l'ancien frère Gervais, vous trouverez sur le sentier même qu'il escaladait avec tant de fatigues, un large escalier qui vous conduira sur le haut sommet du cap, d'où, depuis longtemps, toute la forêt

a disparu.

Vous verrez alors la masse austère des bâtiments à l'angle du vaste jardin entouré de murailles. Dans la dernière allée basse, vous verrez encore, passant devant une croix de bois qui rappelle celle de jadis, et dont la blanche bénédiction perpétue des souvenirs aimés, le cortège des moines recueillis précédant les quatre diacres qui portent le rutilant reliquaire et sa précieuse relique.

Si vous voulez suivre la procession jusqu'à la chapelle, les nefs seront remplies de fidèles, le sanctuaire, de lumières et de fleurs, et les voûtes, d'encens et de musique.

Le songe du frère Gervais est devenu une vivante réalité que nous devons peut-être à la dévotion filiale de l'humble religieux pour son Séraphique Père; peut-être aussi aux promesses de Kalysta la huronne; mais plus sûrement encore à la semence de vertus chrétiennes répandues pas nos missionnaires dans ce sol qu'ils avaient fécondé de leurs travaux et arrosé de leurs sueurs.

Par l'érection de ce monastère, Québec écrivait en lettres de pierre une page ineffaçable de son

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histoire, immortalisant l'expression idéale de sa reconnaissance avec sa loyale devise, toutes deux vieilles et nobles comme elle: "Je me souviens".

Si l'aumône des citoyens — voix éloquente entre toutes — répète sans cesse cette devise, comme une marque non équivoque de leur fidélité aux fils et aux frères des anciens EécoUets, l'Ordre franciscain lui aussi "se souvient", qui prolonge en notre siècle, de l'anneau d'or de son dévouement, la chaîne trois fois séculaire de ses traditions apostoliques en ce pays. Il est heureux et fier de continuer cette mission sublime dont l'héroïsme des débuts restera comme le sceau du Dieu \'ivant, sceau éminemment franciscain, apposé aux premières pages de cette histoire sainte qu'est l'Histoire du Canada.

AEGOIENT HISTORIQUE

Choumin le Montagnais avait cédé aux Récollets de Québec son enfant Nanéogauachit, pour qu'il fût élevé dans la religion chrétienne. Les talents et les dispositions de cet enfant des bois étaient admirables, et VEsprit de Dieu était sur lui, comme son histoire, que l'on peut lire tout au long au chapitre XXI de rEtablissement de la foi au Canada par le R. P. Odoric, o.f.m., en témoigne abondamment. Mais Vhistoire de Louis Nanéogauachit s'interrompt brusquement au départ des Récollets en 1629. "Il retourna aux sauvages", nous apprennent vaguement les chroniqueurs. Dans quelles circonstances? comment vécut et mourut le jeune indien? Ce que Vhistoire ne dit pas, la légende va nous l'apprendre. . .

ÏI^ B^rr^t ht la grntte

"Viam mandatcrum tuorum cucurrl; cum dilatasti cor meum."

Ps. 118.

Dans la bibliothèque aux rayons vides, à la lueur tremblante d'une bougie, le Père Joseph achevait la rédaction d'un volumineux mémoire. n avait déjà répandu la poudre sur sa dernière page d'écriture et il ouvrait son bréviaire pour réciter, en attendant que l'encre séchât, une partie de son Office. Mais à peine eut-il fait le troisième signe de croix — il voulait réciter Compiles sans doute — que la porte s'entrebâilla sans bruit, laissant voir la figure d'un enfant qui fixait sur le religieux des regards interrogateurs.

Sans interrompre d'abord sa prière, le EécoUet

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leva les yeux vers l'extrémité plus sombre de la salle où se tenait le nouveau venu; reconnaissant aussitôt le visiteur tardif, le Père mit ses lunettes dans son bréviaire qu'il déposa sur la table, et se tournant vers le petit Louis qui attendait silencieux dans la porte entr'ouverte, il lui dit avec douceur :

"Oui, viens, cher petit; il est onze heures à peine; il me suffira de vingt minutes avant minuit pour terminer mes prières : approche !"

Et le Père Joseph commença une dernière leçon de catéchisme.

C'est ainsi que ce soir-là, comme beaucoup d'autres soirs précédents, malgré les multiples occupations qui remplissaient ses jours et mêm^ ses nuits, le missionnaire avait pu préparer à sa première communion, Xanéogauachit, l'enfant que Choumin le Montagnais avait donné aux Eécollets.

Le lendemain matin, jour même du départ des Religieux pour la France, le Père Joseph enlevait la dernière hostie du tabemaele et la déposait dans le ciboire de cette âme d'enfant, comme aux jours endeuillés de la Semaine-Sainte on trans-

porte la Sainte Réserve dans une chapelle plus richement ornée en attendant l'Alleluia pascal.

Mais le prêtre ne voulut pas laisser ce reposoir vivant sans lumières, et, de l'esprit de son coeur, mente cordis sui, l'action de grâces jaillit comme une gerbe d'étincelles venant enflammer de vives ardeurs le zèle ingénu du nouveau communiant.

— "Nous partons, mon fils, dit, entre autres choses, le saint religieux; dans le refus que le vainqueur oppose à notre désir de t'emmener en France, nous devons voir l'expresssion de la volonté toujours adorable de Dieu. Ses desseins, impénétrables à nos courtes vues humaines, sont sûrement miséricorde et amour.

"Tu avais désiré d'être missionnaire, et voici que le Dieu des missionnaires, que l'on cherche à expulser avec eux, vient de se réfugier dans ton âme, y demandant ce droit d'asile inviolable au moyen duquel il veut demeurer plus longtemps et malgré ses ennemis, dans ce pays qu'il aime du même amour dont II aime les Francs. Que dani ta petite poitrine, Il trouve un coeur large, d'où Il puisse resplendir et rayonner dans toute ta vie;

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tes vertus, tes exemples seront alors camme autant de voix persuasives, autant de missionnaires, qui convertiront les âmes autour de toi.

"Si vous demeurez en Moi et que mes paroles demeurent en vous — te dit à cet instant même le Bon Maître — demandez tout ce que vous voudrez, et cela se fera en vous, car "c'est la gloire de mon Père que vous portiez beaucoup de fruits". Ce tout que nous pouvons, que nous devons demander, sera toujours infiniment au-dessous de tout ce qu'il veut nous faire de bien. N'oublie pas que sa puissance est au service de son amour !

"Eh ! pourquoi ne Lui demanderais-tu pas, aujourd'hui, une âme? Une âme que tu Lui remettrais ensuite rachetée, sanctifiée, en reconnaissance du don de Lui-même qu'il vient de te faire, pour ta propre rédemption et sanctification. Après celui de ce Jour, si le bonheur se pose encore une fois dans ta vie, crois-moi, ce sera le Jour où tu auras pu donner une âme à Dieu, sinon Dieu à une âme.

"Souviens-toi pourtant, toi qui veux être rédempteur, que le Thabor demeure toujours une

étape du Calvaire; si toute rédemption s'opère par l'amour, l'amour opère, lui, par la souffrance et triomphe par la croix, car toutes les âmes doivent être lavées dans le Sang de l'Agneau.

"Oui, présente avec confiance ta demande à Xotre-Dame par les mains de l'apostolique François, notre très-aimé Père; en renouvelant chaqua jour ta consécration à ta Mère Immaculée, tu t'assureras sa puissante protection pour tous les moments de la vie et surtout pour l'heure de ta mort."

Le Père Joseph remit ensuite au petit Louis un souvenir de première communion, en lui recommandant de le porter toujours sur lui, puis il ajouta, les mains croisées sur la tête de l'enfant: "Que le Seigneur te bénisse et te garde; qu'il te montre Sa Face et qu'il ait pitié de toi; qu'il tourne son regard vers toi et te donne sa paix. Moi, son indigne ministre et serviteur, je te bénis au Nom du Père et du Fils et du Saint-Espri^. Adieu pour le temps ! au revoir dans l'éternité !"

Quelques instants après, tous les Eeligieux étaient à genoux à la porte du couvent, sur le

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seuil de la cha]3elle fermée qu'ils baisèrent en recevant la bénédiction de leur supérieur. Puis, les portes closes et les clés remises à l'envo^'é de Kirck, tous descendirent au port où l'on n'attendait jslus qu'eux pour lever l'ancre.

Au lieu de suivre les voyageurs à l'embarcadère, Louis préféra monter sur la citadelle, d'où, après les dernières manoeuvres, il pourrait voir partir le vaisseau et le suivre de? yeux plus longtemps et plus loin.

En effet, il vit les chaloupes transporter les religieux qui montèrent sur le tillac par les échelles de cordage. Il vit ensuite les chaloupes elles-mêmes reprendre leur place sur le passavant, et enfin le vaisseau lever l'ancre et, poussé par la brise de l'ouest, partir avec lenteur, salué par les gestes d'adieu des colons.

Les années de vie de famille que Xanéogauachit avait passé avec les Eécollets; les mille détails de

ces humbles vies héroïques qui seront toujours les meilleurs enseignements; le récit cent fois répété de leurs voyages et de leurs missions; tout cela avait accumulé au fond de cette âme neuve des désirs têtus d'apostolat, des ambitions tenaces de zèle et de dévouement. C'étaient des germes sains que les semeurs apostoliques avaient vu croître avec joie dans cette terre vierge, débarrassée par eux des épines du paganisme et de la superstition ; c'étaient encore des moyens puissants dont les éducateurs s'étaient servi pour élever cette nature sauvage à la hauteur de sa future mission; mais à l'heure actuelle, où l'expulsion des missionnaires venait ruiner toutes ces belles espérances, ces souvenirs d'hier étaient comme un encens rare jeté sur la brûlante douleur de Louis, et dont le parfum lui remontait à fleur d'âme à mesure que les expulsés s'éloignaient sur la route bleue du fleuve.

Lorsque le navire se fut enfoncé tout à fait dans la perspective baissante des eaux lointaines, lorsque les yeux mouillés du petit Louis ne virent plus que la ligne mobile et brisée mais toujours

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droite de l'horizon vide, il quitta son poste d'observation et instinctivement, ramené par la force même de ses pensées, il revint au monastère.

La palissade de pieux qui entouraient les dépendances du couvent était élevée, il est vrai, mais sa hauteur n'était pas un obstacle insurmontable pour la souplesse d'un enfant des bois; en moins de temps qu'il ne faut pour le dire, Louis escalada la barricade et, parvenu sur le toit de la remise qui lui était adossée, il descendit dans le préau.

De solides cadenas avaient été posés à toutes les portes extérieures du monastère et les fenêtres, munies de contrevents et de barres de fer, étaient toutes bien verrouillées. Il s'était proposé seulement de revoir cette maison paternelle de sa vie heureuse, lorsque, rendu devant la porte de service qui donnait sur le potager, il pensa que peutêtre on aurait oublié de remettre avec les autres la double-clé de cette porte. Il enjamba les marches du perron, souleva sans peine une pierre plate tout près du seuil, et mettant la main dans l'excavation, en retira la clé. Se relevant alors dans une cabriole où pointaient des réminiscences

de danse sauvage, de la joie plein les yeux, il ou- Tiit la petite porte et entra dans le couvent désert comme un roi exilé rentre dans son royaume.

Il se rendit d'abord au bout du cloître, devant l'oratoire de la "Bénédiction", ainsi nommé d'un fac-similé de la bénédiction écrite par saint François, incrusté par les frères dans le grand panneau d'érable qui tenait lieu de tableau de fond; après une courte prière devant le petit autel dénudé, il continua, presque à tâtons, la visite du monastère, car seuls, les losanges de lumière dans les contrevents trouaient l'obscurité des pièces. Il examina longuement chacune des salles conventuelles, entra dans toutes les cellules, ouvrit tous les placards. Au guichet du réfectoire, il trouva le pauvre déjeûner refroidi que des religieux avaient oublié de prendre; il mangea en pensant que la Providence n'était pas partie avec les Eécollets.

Il sortit ensuite au jardin, fit le tour des allées, s'arrêta devant la remise, poussa jusqu'au bout du terrain et revint finalement devant la chapelle. Déjà il avait essayé d'entrer au choeur dont la porte donnait sur le cloître, près du chapitre;

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mais il avait trouvé cette porte fermée à double tour. Il longea donc lentement le mur de côté et parvint vis-à-vis de la sacristie. Ses regard-? tombèrent alors sur le soupirail de la cave, par lequel on jetait le bois de chauffage; en deux sauts il fut auprès, fit voler les vieilles planches mal clouées qui le fermaient, s'introduisit dans l'ouverture béante et tomba dans la cave d'où il remonta ensuite par le vestiaire dans l'église.

L'enfant commença alors dans la chapelle une visite plus minutieuse encore et plus recueillie, de tant de choses qu'il n'avait jamais pu voir que de loin. L'autel par exemple, avec ses festons de raisins d'or et de blés d'argent; les deux figures joufflues de séraphins à six ailes qui se tenaient aux côtés de ce tabernacle, dont on lui parlait toujours, et dont il n'avait jamais seulement vu la porte de près, etc . . . ; autels, stalles, crédences, sculptures, tableaux, il examina tout attentivement, dans chaque détail, comme un connaisseur.

Il ouvrit les confessionnaux et, après s'être assuré par un regard circulaire que personne ne le voyait, s'assit une minute dans celui du Père

Joseph, pour voir comment cela ferait de confesser; il fit glisser les planchettes des guichets, tout surpris que de gros péchés puissent passer par de si petits trous.

Il monta ensuite dans la chaire qui était audessus du confessionnal; mais les regards froids et l'air sérieux du Moïse sculpté sur le rétable l'intimidèrent. Il lui passa la main sur la barbe qui était douce pourtant, et ne comprenant rien à cette contradiction évidente, il s'assura qu'il était bien cloué, et descendit à reculons en se disant que ce monsieur ne devait pas être commode dans sa jeunesse.

Devant le tableau représentant le Baptême dxi Christ, placé aux Fonts baptismaux, il remarqua que saint Jean ne versait pas plus d'eau pour baptiser un homme que les missionnaires n'en usaient pour baptiser un enfant. Cette économie d'eau lui parut d'autant plus singulière que le saint Précurseur était à même le fleuve et que le Sauveur lui-même semblait l'inviter à y puiser largement, puisqu'il avait mis sa robe sur le rivage. Pour protester, il plongea sa main dans

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le bénitier et fit un grand signe de croix.

Eevenu au sanctuaire^ il alluma un bout de cierge oublié et, devant l'image de Notre-Damedes-Anges, renouvela sa consécration. Sa visite terminée, sa dévotion satisfaite, il reprit le chemin par lequel il était venu, referma le soupirail, puis la porte du couvent, et après avoir sauté la palissade, prit le chemin du Fort pour remontei chez madame Hébert.

Il était déjà tard lorsqu'il y arriva. Dans la grande cuisine, à la lueur de l'âtre, les gens de la maison attendaient l'heure du souper, pendant que les femmes s'occupaient activement à préparei la table. Sans proférer une parole, Louis s'assit sur le seuil de la porte ouverte en caressant le chien de garde qui le reçut comme un ami. Peu après, madame Hébert venant à passer près de là. l'aperçut, et se penchant vers lui, lui dit à mivoix:

— "Je ne t'ai pas vu au départ des missionnaires ce matin et je t'ai attendu toute la journée; oii étais-tu donc ?

— "Je viens du couvent, marraine.

— '"Du couvent? mais les portes doivent être bien fermées, il me semble ..."

T7n gros soupir fut toute la réponse de l'enfant. La bonne dame comprit ce langage muet et n'insista pas davantage; se tournant aussitôt vers les personnes de la maison : "Allons ! le Benedicite et tout le monde à table, s'il vous pi ait. Louis, viens ^asseoir près de moi."'

Le souper, en réunissant la famille et les serviteurs, semblait aussi mettre leur tristesse en commun, on se parlait à voix basse, par phrases courtes qui recevaient de brèves réponses, suivies de longs silences. On se serait cru dans une famille où la mort a passé. Aussi le repas ne traîna-t-il pas en longueur et, lorsque tous furent levés de table, madame Hébert demeurant seule avec le petit sauvage: "Que feras-tu maintenant, mon pauvre petit gars?"

Louis cacha sa figure dans ses mains et éclata en sanglots. La charitable hôtesse passant alors maternellement son bras autour de son cou, lui releva la tête sur son épaule et baisant, après les avoir essuyés, ses yeux d'où les larmes coulaient

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toujours, elle lui dit d'une voix douce: "Cela me peine de te voir partir, mon cher petiot, mais le Père Joseph, tu le sais, a décidé ton retour vers ta tribu et ta famille."

En entendant ces paroles, un frisson courut sur les membres de l'enfant qui se serra plus fort près de sa protectrice ; celle-ci continua : '"Deux hommes de ton pays, arrivés hier soir, doivent repartir demain matin. Tu es libre cependant, ou de les suivre ou de demeurer avec nous; je suis ta marraine, ce qui veut dire un peu ta mère; je n'ai pas le courage de te renvoyer, car je crains qu'un jour Dieu ne me demande compte de ton âme. L'hiver, il est vrai, s'annonce rude ici — nous sommes déjà à la ration — , mais s'il y a des vivres pour neuf, il y en aura bien pour dix; Dieu qui nourrit les oiseaux du ciel y pourvoira, j'en ai l'assurance."

Le petit Louis pleura plus fort et ne répondit pas.

L'émotion qu'avait trahie la voix de madame Hébert ayant trouvé un trop fidèle écho dans le coeur des braves grens de la maison, celle-ci, en

véritable mère et en grande chrétienne qu'elle était, ne trouva rien de mieiLS que d'avancer l'heure de la prière du soir en commun.

La prière, ponctuée par les gros soupirs du petit Louis, fut, faut-il le dire, fervente et émue. On pria pour la Colonie orpheline de ses pères spirituels; on pria pour les Eécollets à la merci des fureurs de l'Océan; on n'oublia pas le petit sauvage que tous considéraient comme un legs vivant laissé par les missionnaires. Puis, la prière terminée, chacun se retira pour le repos de la nuit.

Quand la douleur passe sur une nature vulgaire, celle-ci fait pour ainsi dire naufrage, en proie aux forces brutales d'une chair en révolte ou noyée dans les molles fluctuations d'un caractère veule et fade. Malgré ses privilèges de purifier et d'ennoblir, elle perd sa vraie grandeur et devient nilgaire comme celui qui la frustre de sa divine efficacité.

Mais au contraire, que la souffrance effleure

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"ime âme délicate, qu'elle touche un grand coeur, aussitôt sa noblesse s'affirme et son austère beauté resplendit. Ses vouloirs crucifiants, ses dures exigences, ses amers caprices amoureusement acceptés par la volonté reconnaissante et soumise, se transforment en actes d'héroïsme qui, élevés comme des phares au-dessus des chemins de la vie, éclairent comme une aube d'idéal la pauvre humanité se dirigeant dans les ténèbres, à travers mille pièges, vers les sommets de la céleste Patrie.

Quel accueil la souffrance recevra-t-elle dans l'âme de ce petit sauvage à peine née à la vie de la Foi? sera-t-elle traitée en esclave ou recevra-telle les honneurs dus à une reine? devra-t-elle taire son merveilleux secret devant des récriminations et des plaintes injustes? ou, persuasive et réconfortante, pourra-t-elle plutôt accompagner cette âme dans les sentiers ardus qui montent vers les cimes, pour l'immolation il est vrai, mais pour la seule gloire féconde aussi?

C'est ce que la suite du récit nous dévoilera.

Demeuré seul, après la prière du soir, dans la vaste cuisine où madame Hébert lui avait fait

préparer un lit, l'enfant se coucha, mais ce ne fut pas le sommeil qui vint, ce fut la réflexion avec ses voix contradictoires.

Retourner chez ses parents ? Jamais ! . . . plutôt mourir de faim ! La conduite indigne de son père envers lui ; les mauvais traitements dont il gardait encore les marques sensibles, pour l'amener à fuii les Eécollets et leur sainte Eeligion, tout cela repassait dans sa mémoire. Il redoutait plus encore de s'exposer sans soutien moral à l'emprise diabolique, subie jadis, emprise dont il avait été délivré par un miracle que, dans les circonstances présentes, il ne lui était plus permis d'espérer.

D'autre part, rester chez sa marraine, dans l'atmosphère chrétienne de cette famille modèle, avec, autour de lui, les souvenirs vivaces des missionnaires, attendre ainsi \m retour que Dieu ne pouvait refuser longtemps aux prières et aux larmes des colons : quel bonheur ! quelle paix !

Autant la première perspective se présentait sombre et désolante, autant la seconde était pleine de lumière et de joie. Toutefois, dans cette âme primitive qu'elle avait commencé d'affiner, la

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grâce divine — ce ne pouvait être qu'elle — excitait un sentiment de délicatesse plus puissant que l'intérêt. Un invincible instinct inspirait à l'enfant de ne pas accepter l'offre généreuse de cette famille parce que, en retour, son âge ne lui permettait de lui offrir le plus léger travail de compensation, alors surtout que Fhiver s'annonçait déjà avec deux compagnes plus détestables que lui : la misère et la faim. Tour à tour, cette alternative avec son double visage grimaçant et terrible, ou doux et souriant, attirait et repoussait le choix du pauvre petit Louis, berçant sa volonté incertaine, jusqu'à ce que, harassé de fatigue, ^1 s'endormit dans l'indécision, sans avoir pris parti. En ce temps-là comme de nos jours, la nuit, selon l'adage, portait conseil. Bien avant l'aurore Louis était debout. Sur la pointe des pieds, il traversa la cuisine et alla déposer un baiser sur la porte de la chambre de sa marraine, comme pour la remercier de son maternel dévouement, solliciter son pardon et lui faire ses adieux. Sortant ensuite de la maison, il fit taire d'un mot les chiens de garde qui commençaient à grogner.

et dans la nuit obscure prit la route qui descendait à Notre-Dame-des-Anges.

Après avoir escaladé la clôture de pieux avec non moins de succès que la veille, il se rendit devant la chapelle, s'agenouilla sur le seuil et, les mains jointes, le front appuyé sur la grande porte close, les regards de l'âme cherchant l'autel invisible de la Vierge, il fit sa prière du matin.

Affermi dacs une résolution qu'il avait voulu faire bénir par sa Mère du Ciel, l'enfant descendit vers la Petite-Bivière ; il retrouva facilement, pour l'y avoir mi mille fois, un vieux canot d'écorces à moitié caché sous les joncs et les glaïeuls, le tira avec peine du sable où il était enlisé et le remit à flot, puis l'ayant monté, il en abandonna la direction aux caprices du courant.

Où va-t-il celui qui n'a pour toute force que sa faiblesse; pour toute science que sa candeur; pour toute itinéraire que sa confiance en Dieu et le désir impulsif né d'une parole de zèle: "Tu dois être missionnaire !"

Depuis que, dans le Temple de Jérusalem, à l'âge de douze ans, le Christ avait inauguré sa

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mission rédemptrice en prêchant devant les Docteurs ébahis, jamais peut-être le Ciel ni la terre n'avait revu un conquérant d'âmes de cette taille. Mais l'Esprit ne souffle-t-il pas où II veut? Dieu qui dépose des parfums subtils dans de pauvres fleurettes des bois et qui donne à des herbes des champs que l'on nomme "des simples" la vertu de guérir des maladies mortelles, ne peut-il pai une fois de plus se servir de la faiblesse selon la chair pour confondre la force qui chancelle, et de l'ignorance selon le monde pour abaisser la sagesse de ses prétendus savants?

A nos étonnements curieux, à nos objections mesquines, à nos raisons humaines, entendez l'ardent petit néophyte répondre, après son inimitable modèle, l'Apôtre des Xations: "C'est lorsque je suis faible que je suis fort !"

Et doucement le canot glissait. . .

Il ne faisait pas encore jour et pourtant ce n'était plus la nuit, car les ténèbres bleuissaient là-bas, derrière la ligne mate des eaux tranquilles. L'embarcation entra dans le fleuve, laissant à sa droite Québec endormi là-haut, la tête sur l'oreiller

sombre des nuages, et oubliant un instant la tristesse de sa récente épreuve; elle passa devant la chute, cette reine du paysage québécois, moelleusement enveloppée de sa robe d'herminej descendant avec grâce l'escalier royal des rocs incrustés de perles liquides, pendant que des fanfares puissantes cachées au fond de l'abîme depuis la création de l'harmonie célèbrent éternellement sa beauté et chantent sa puissance. Mais le petit Louis n'en voyait que les masses d'eaux tombantes, et ne rêvait de rien moins que de pouvoir les verser toutes sur la tête de tous les infidèles de tous les mondes.

L'horizon se frangeait légèrement de rose lorsqu'il passa à l'Ile d'Orléans, entre le velours du ciel et le satin des eaux.

Et, doucement, le canot glissait toujours . . .

Bientôt le firmament gris devint d'un lilas soyeux sur lequel des lueurs lointaines montaient comme des lames d'argent. L'aurore, qui semblait vouloir choisir un trône au soleil avant qu'il ne sortît de son berceau, caressa d'un regard humide la pente de nos fières Laurentides. Mais

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déjà l'astre roi avait franchi la porte de l'horizon et s'avançait sous son dais de pourpre, étalant sur le fleuve les replis de son manteau d'or.

Au fond, là-bas, faisant le salut militaire au soleil qui le décorait de médailles, le Cap Tourmente se dressait, guerrier indomptable, sentinelle inamovible aux portes de cet océan dont les vagues vaincues viennent en escadrons pressés lui présenter les armes et retournent au galop vers les plaines limpides où les eniraîne la soif d'une victoire qui les appelle et les attend.

Et le canot glissait toujours... portant au milieu des merveilles de la nature canadienne notre petit apôtre, merveille bien autrement admirable de la grâce divine.

Un peu plus bas que le Cap, Louis fut aperçu par trois sauvages cachés dans les broussailles de la grève. Vivement, ils sautèrent dans leurs canots et, parvenus près de l'enfant, se saisirent de lui et le ramenèrent sur la rive ; puis, après l'avoir chargé de leur bagage, ils le poussèrent devant eux, à travers les bois, vers leur wigwam, oii il? arrivèrent à la nuit tombante. Deux femmes

les y attendaient: l'une, la plus jeune, tout occupée de son enfant malade; l'autre, qui se mit sans retard à préparer le repas du soir. La journée avait été chaude, et la pêche à l'anguille de la nuit précédente particulièrement heureuse; le souper fut copieux, et bientôt après les pêcheurs se couchèrent en laissant leur prisonnier à la surveillance de la jeune femme.

Aile-Brune — c'était le nom de la sauvagesse, — lorsqu'elle était encore au village natal, avait assisté à plusieurs instructions des missionnaires; malheureusement, elle avait dû suivre son mari avant d'avoir pu recevoir le baptême. C'est un désir que, depuis lors, elle avait toujours caché dans son coeur, mais qui venait de prendre uns forme nouvelle, depuis la naissance de son premier enfant. Résolue à ne pas priver le petit être de l'héritage du Grand-Esprit, elle n'attendait qu'une absence plus prolongée de Dent-de- Eenard, son roi et maître, pour aller faire baptiser leur enfant, soit au Cap, soit même à Stadaconé. Mais depuis quelques jours, une maladie inconnue avait frappé le pauvre petit, et ce soir-là les re-

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grets de sa mère passaient dans le langage imagé par lequel elle lui disait sa peine:

"Mon bel oiseau bleu, lui répétait-elle, tu n'iras donc pas dans les prairies sans limites et dans les bois sans fin que la Eobe Xoire promet à ceux qui tendent leur front aux baisers de l'eau pure!"

Louis, qui avait entendu ces paroles naïves, sentit une bouffée de joie envahir son âme. Voilà, pensa-t-il, ce que j'ai demandé au Bon Maître: le Père Joseph m'avait promis que le Seigneur était prêt à m'accorder tout ce que je lui demanderais; et cela, c'est tout ce que je lui ai demandé !

Des ronflements sonores lui donnaient l'assurance que ses ravisseurs étaient profondément endormis. Il s'approcha d'Aile-Brune, et se servant de l'idiome de sa tribu, lui annonça que les missionnaires n'étaient plus au pays, mais que, avant leur départ, ils lui avaient donné mission spéciale, à lui, de venir baptiser son enfant, pour ouvrir à l'âme du petit chrétien la voie qui conduit, non pas dans les bois et les prés de la terre, mais dans les prairies des cieux, où les étoiles fleurissent sous les pas du Grand-Esprit et de ses petits anges.

La jeune mère, surprise, regarda longuement le petit Louis sans répondre, comme pour s'assurer qu'il ne la trompait pas, et resta hésitante. Elle ne doutait pas certes de la mission de Louis — les paroles de cette âme candide avaient convaincu ce coeur simple — mais elle savait trop bien la violence de Dent-de-Eenard et son hostilité brutale à la religion des missionnaire. Et pourtant, le pauvre petit allait mourir. . .

Aile-Brune jeta enfin un regard furtif vers la tente des pêcheurs, et dit à mi-voix en présentant son enfant à Louis : "Tiens ! hâte-toi de lui verser le bonheur, le bonheur le plus ensoleillé, le plus profond que le Grand-Esprit t'a permis de donner. Mais ne sois pas lent comme le soleil d'hiver, car vois, ses lèvres sont pâles comme la neige d'octobre; ses joues se fanent comme la corolle des fleurs coupées; ses yeux, étincelles de vie qui s'éteignent, ne cherchent plus les miens, mais regardent et cherchent plus haut, toujours plus haut; ses petites mains sont déjà humides comme le lis des grands lacs; sa poitrine, vois, oh! vois comme elle se soulève ! on dirait celle d'un oiseau

G 6 TEOIS LÉGENDES FRANCISCAINES

que la flèche du chasseur a touché à l'aile ..."

Elle disait... Laissant la jeune femme gémir sa plainte maternelle, Louis s'était mis à la recherche d'un peu d'eau, tout en repassant dans sa mémoire la formule prescrite pour conférer le sacrement. Il revint près du petit moribond et, Pâme emparadisée de joie, lui versa sur la tête l'eau sainte de la régénération.

Mais à peine le petit être eut-il reçu cette douche d'eau froide gauchement administrée par le missionnaire novice, qu'il recueillit toutes ses petites forces et, avec des accents dignes d'une longue série d'ancêtres fameux, il poussa un cri aigu, vrai cri de guerre, qui fit bondir les sauvages endormis.

Le baptiseur, pris en flagrant délit d'apostolat^ n'eut que le temps de se retourner pour recevoir en pleine poitrine un coup de pied qui le projeta comme une balle sur le tronc d'un arbre où il se fendit la tête et s'évanouit, baigné dans son sang. Ses ennemis, en vociférant des menaces terribles, se hâtèrent de lui faire reprendre ses sens : morsures, soufflets, coups de pieds, toute la phar-

macie guerrière en pareil cas fut mise en oeuvre. Le pauvre petit, plus mort que vif, fut ensuite lié à un arbre, et en dérision du baptême qu'il venait d'administrer, ses bourreaux lui versèrent sui- la tête une grande quantité d'eau froide; ils le laissèrent enfin, jugeant qu'il n'était pas convenable de troubler davantage le repos d'illustres guerriers de la célèbre tribu des Pétuneux. Ils furent bientôt aussi profondément endormis qu'avant l'alerte.

Le petit Louis, dont la faiblesse était extrême, sentit une brume froide envelopper son corps frissonnant : sa tête était de feu, ses regards obscurcis, mais son âme nageait dans ime allégresse inénarrable, son coeur surabondait de joie, d'une joie à lui inconnue, celle sans doute qu'ont goûtég tous ceux qui furent trouvés dignes de souffrir quelque chose pour le Xom de Xotre Seigneur Jésus-Christ.

La jeune sauvagesse s'approcha alors du petit prisonnier, défit ses liens et, lui montrant la forêt, lui dit à l'oreille : 'Ta ! et que le Grand-Esprit te conduise loin des renards et des loups; je suis

68 TEOIS LÉGENDES FEANCISCAINES

heureuse^, puisque mon enfant chante déjà dan -s les bosquets du Paradis."

Et lorsque le petit Louis, tout chancelant, disparut à l'orée de la forêt sombre, Aile-Brune alla, afin d'égarer les recherches des persécuteurs do l'enfant, remettre le vieux canot au gré des vagues et du vent.

La nuit plus encore que le jour, la marche était difficile dans cette forêt inextricable où notre petit martyr avançait avec peine, en proie aux vertiges et aux défaillances. Ses pieds, lourds comme du plomb, s'accrochaient dans toutes les racines; les branches basses des arbres, heurtées par sa tête meurtrie, se vengeaient en le souffletant à la figure ; les épines des halliers déchiraient ses habits, éraflaient ses membres. Mais le Père Joseph ne lui avait-il pas dit que toute rédemption s'opère par la souffrance ? Quel bonheur inespéré de pouvoir offrir son sang pour laver les âmes de ses bourreaux, ce sang qui coule de son

front blessé et de ses joues endolories, de ses mains déchirées et de ses pieds contus !

Par étapes de marches lentes et de repos forcés, il monta ainsi pendant deux jours la pente de la montagne et arriva un soir, n'en pouvant plus, sur un petit plateau qu'abritait un bloc énorme de rochers. Le murmure d'une cascade voisine l'invita à laver ses plaies; ce pansement le soulagea sans pourtant refaire ses forces épuisées. Il s'étendit sur le sol couvert de feuilles mortes et s'endormit.

Le lendemain, ses pieds lui refusèrent tout service : pourtant sa tête était si brûlante encore ! . . . et l'eau du torrent était hier si fraîche ! . . . Il ne réussit pas toutefois à satisfaire son désir et il dut s'étendre de nouveau sur sa couche en attendant, pensait-il, que l'engourdissement et que les forces vinssent.

C'est dans l'air attiédi de septembre que la forêt canadienne apparaît dans toute son incomparable beauté. Les érables, les plaines, les hêtres et les chênes se colorent d'une variété infinie de nuances dont les gammes exquisement adoucies et

70 TROIS LÉGEXDES FEAXCISCAIXES

les notes mourantes rendent hommage à la jeunesse toujours verdoyante des sapins. Dans le silence qui lui appartient, le chant des oiseaux s'interrompt et devient un thème de quatre notes brèves, refrain brisé comme tant d'autres belles choses qui vont mourir. . .

Une ramille sèche craque, elle tombe sur le sol ouaté de mousse, bientôt ensevelie par les mains tremblantes des fougères émues. La cascade seule chante plus fort en précipitant ses eaux plus bleues sur les cailloux, dans une course vertigineuse dont la vitesse s'accélère à mesure qu'elle se rapproche de son but.

Et la vie du petit martyr s'écoule, rapide comme elle...

Le petit Louis promène ses regards autour de lui et se repose pour ainsi dire dans la caresse de ce jour d'automne; il écoute la voix de ce silence éloquent et remercie le Bon Maître de l'avoir arraché aux mains de ses bourreaux pour le remettre entre les bras maternels de la bonne nature d'où, à travers les branches de la clairière soleilleuse, derrière cette tenture mouvante de

feuilles mordorées, il voit, dans les profondeurs du firmament, son Père du Ciel qui l'appelle à Lui.

Cependant, aux sueurs abondantes qui avaient inondé le petit sauvage exposé aux ardeurs du soleil, succédèrent des frissons glacés lorsque le soir ramena la fraîcheur avec l'ombre. Il eut des heures de lassitude extrême, de fatigues lourdes, écrasantes, suivies de douleurs aiguës, le traversant de part en part. La blessure de la tête surtout le faisait horriblement souffrir; il croyait porter un casque de fer doublé de pointej brûlantes.

Le soir venu, la fièvre le saisit, une fièvre accompagnée de délire, mais un délire peuplé d'esprits célestes. Il lui semblait qu'on ornait sa grotte de tapis précieux, de tentures magnifiques, de fleurs rares, tandis que de petits anges jouaient avec des palmes et tressaient des couronnes. Un saint parut bientôt que les anges entourèrent de grandes marques de déférence; celui-ci s'approcha de sa couche et, de ses mains incrustées des plaies diA*ines, toucha ses blessures qui se guérirent

72 TROIS LÉGEXDES FRAXCISCAIXES

toutes; puis il le conduisit par iine voie lumineuse vers un trône où une belle dame se tenait debout avec son enfant dans les bras.

Comme il avait reconnu le saint qui était saint François, il reconnaît la Eeine dont il a vu l'image au couvent des Eécollets : c'est bien ISTotre-Damedes- Anges, sa Mère Immaculée. La Vierge le regarde avec bonté, et le petit Jésus, dont les deux mains tiennent le dard de sa croix dans la gueuled'un serpent dont sa Mère écrase la tête, tourne son regard vers lui et, levant une de ses petites mains, le bénit en souriant. Puis, pendant que les harmonies veloutées d'un orchestre invisible préludaient à quelque cantilène divine, les petits anges s'approchent, le couronnent, lui remettent la palme, et tout le cortège de la Eeine des Cieux se dirige et le précède vers des plages ignorées, au chant d'un cantique que seuls chantent ceux qui ont lavé leur robe dans le Sang de l'Agneau.

La joie, une joie pure et douce; le bonheur, un bonheur immense, incompréhensible, remplit le coeur de Louis, et la vision disparaît emportant avec elle cette âme privilégiée.

Avec le soleil qui meurt dans son sang, comme lui calme et tranquille parce qu'il sait qu'il renaîtra demain plus beau et plus glorieux, le petit Louis expirait sur cette terre pour, au Ciel, commencer à vivre éternellement.

La splendeur de l'ange qui ne sait pas la mort enveloppa de sa sérénité le corps du petit missionnaire martyr, dont l'âme avait été attirée, illuminée, transformée par le plu? beau de tous les rayons qui aient touché notre terre : la présence de î'J'otre Seigneur Jésus-Christ ; c'est pourquoi les bêtes fauves respectèrent cette dépouille virginale, tabernacle brisé qui exhalait un parfimi du paradis.

Plusieurs années plus tard, des chasseurs passant par cet endroit furent surpris de respirer un parfum d'une rare douceur et d'un arôme inconnu au centre d'une forêt. Leurs recîierches les conduisirent à la grotte que les frondaisons avaient pieusement recouverte d'un rideau de verdure. Sous un linceul de feuilles mortes, ils découvrirent le squelette d'un enfant d'oti semblait émaner le parfum qui embaumait cette solitude.

T-i TROIS LÉGENDES FRAXCISCAIXES

lies voyageurs revinrent en toute hâte avertir le? missionnaires d'une chose qu'ils leur disaient être miraculeuse; ceux-ci les accompagnèrent et, après avoir constaté l'étrangeté du fait, ils ne voulurent pas abandonner dans un lieu si peu convenable ces ossements qui les avaient fait courir à l'odeur de leurs parfums. En relevant la dépouille pour la transporter dans le cimetière du couvent, les EécoUets trouvèrent, sous les os d'ivoire des petites mains croisées sur la poitrine, une tablette de bois grossièrement sculptée, sur laquelle ils lurent avec émotion:

"Qiie le Seignev/r te bénisse et te garde;

qu'il te montre sa Face et qu'il ait pitié de toi;

qu'il tourne son regoA-d vers toi et

te donne sa Paix!"

C'était la bénédiction de saint François, que le Père Joseph avait donné à Nanéogauachit, le jour de sa première communion : n'avait-elle pas été magnifiquement féconde?

L'histoire assure qu'après le départ des missionnaires le petit Louis repassa chez les sauvages, et de là les historiens infèrent son retour à la barbarie.

Plein de respect pour notre histoire et de vénération pour nos historiens, cependant j'aime mieux croire que le petit Xanéogaua^hit ne reçut pas en vain la grâce du Baptême, et qu'ayant grandi au milieu d'une famille de héros, nourri de la doctrine qui forme les saints, dirigé par des maîtres qui furent des apôtres et des martyrs, il resta digne de cette famille en devenant tout à la fois héros et saint, apôtre et martyr.

Il serait si glorieux pour ce petit sauvage que les Eécollets avaient élevé, selon la belle parole qui dit si éloquemment le but de l'éducation chrétienne, pour cet enfant que nous nommerions avec fierté le "premier séraphique du Canada".

AEGOIE]N'T HISTOEIQUE

Champlain (wait fondé, en 1627, un poste au Cap Tourmente, pour rélevage du 'bétail. Les Récollets y bâtirent une modeste chapelle qu'ils desservaient. En 1628, une barque montée par 15 ou 16 hommes, détachée de la flottille de David Kirke, s'empara par traîtrise du poste; tout fut mis à sac, maison et cJiapelle furent incendiées. Le sieur Foucher, commandant du poste, parvint à s'échapper. Des autres Français, 'Nicolas Pivert, sa femme, leur nièce et un autre homme furent faits prisonniers. Ce coup de piraterie eut lieu le 9 juillet- Ce n'est que Vannée suivante que David Kirke put mettre la main sur la colonie, qui d'ailleurs fut rendue aux Français en 1632. La légende du Chapelet d'étoiles prend son point d'appui sur le fait historique que je viens de résumer.

ïl^ OUjap^bt ù'iEtnibfi

"Vallès abundabunt frumento; Clamabunt: etenlm hymnum dicent" Ps. 65.

A travers les broussailles couvrant la grève, un peu en deçà du Cap Tourmente, deux personnes s'avançaient, portant des gerbes de fleurs sauvages.

La première, une jeune fille dont la figure disparaissait toute dans l'ombre de son grand chapeau-bergère, s'appelait Marguerite et chantait tout le long du sentier, semant des trilles à rendre jaloux les rossignols de l'ancienne comme de la Nouvelle France. La seconde, une fillette, coiffée de ses seuls cheveux noirs, était Minohya l'innocente, la protégée de Marguerite, une petite montagnaise dont les regards profonds et le mutisme rêveur avaient quelque chose d'angélique. Il aurait été vrai de dire, au moins ce soir-là, là

78 TEOIS LÉGENDES FEAXCISCAINES

vieux dicton populaire : "Coeur plein de chansons, coeur content", car en effet les deux jeunes filles semblaient très heureuses et voici pourquoi.

La veille au soir, le capitaine du Poste avait été averti que le Père Le Car on, le desservant de la petite colonie, arriverait le lendemain pour y passer quelques jours; et cette bonne nouvelle avait réjoui tous les coeurs.

Le Père Eécollet, de par son double titre de missionnaire et d'ami intime de M. de Champlain, était en grande vénération parmi eux. Simple avec les petits, humble sans cesser d'être digne avec les grands, l'éminent religieux était encore, selon les circonstances, jovial ou austère, mais paternellement bon pour tous et toujours. C'est pourquoi sa visite, toujours trop rare, prenait, avec l'importance et la solennité d'une fête religieuse, la douceur d'une réunion de famille.

Marguerite était donc allée dans les champs d'alentours leur dérober leurs humbles richesses pour en fleurir la pauvre chapelle, afin que la fête qui s'annonçait si belle pour les coeurs le fût un peu aussi pour les yeux. Sa cueillette ter-

minée, la jeune fille revenait joyeuse de cette joie faite surtout de celle des autres, et qui imprimait sur son visage une expresssion de bonheur détaché telle que doivent prendre les anges lorsqu'ils sourient aux choses de la terre.

Soudain, à l'entrée d'une petite anse, parut un canot monté par un seul homme qui, sans poser les rames, regardait souvent en arrière comme s'il était poursuivi. A sa silhouette robuste, à ses mouvements énergiques se découpant sombres sur les eaux pâles, Marguerite reconnut immédiatement le sieur Foucher, commandant du Poste. Il était sans coiffure, les vêtements en désordre, tandis qu'à son bras gauche, visible dans sa manche en lambeaux, apparaissait une plaie sanglante. Les traits contractés du capitaine, ses mouvements précipités, tout disait à la jeune fille qu'il était survenu quelque chose de grave à l'habitation.

Dès que Toucher, qui avançait toujours, eut aperçu Marguerite, il lui fit, avec un geste d'épouvante, signe de rebrousser chemin. Intimidée par la dureté de son regard et surprise de la

80 TEOIS LÉGE]S"DES FRANCISCAINES

brusquerie de ce geste, si contraire aux habitudes polies du capitaine, la jeune fille obéit machinalement et retourna sur ses pas; lorsqu'ils furent assez près l'un de l'autre pour s'entendre, Foucher dit d'une voix étranglée: "Ne vas pas plus loin, Marguerite, les maudits huguenots massacrent tout là-bas; heureux sommes-nous si nous n'en avons pas quelques-uns à nos trousses ! Pourtant je t'assure que ma hache ne m'a pas été inutile malgré cette égratignuxe qu'ils me laissent en ex-voto ces s . . . acripants !"

Le capitaine se tut, et fouilla du regard et de l'ouïe les buissons qui couraient le long du rivage ; ne voyant ni n'entendant rien de euspect, il fit a Marguerite un bref récit du carnage dont le Poste était le théâtre et termina en disant que madame Pivert et Thérèse avaient été faites prisonnières et emmenées par les bandits.

Marguerite, immobile, les yeux fixés sur le capitaine et ne semblant pas le voir, l'avait écouté jusqu'alors en silence: mais en entendant ses dernières paroles, elle jeta un cri d'angoisse et, lais-

sant tomber sa gerbe de fleurs, se couvrit la figure de ses mains et éclata en sanglots.

Toucher, un instant ému par des larmes si vraies, mais vite ramené à l'imminence du péril et aux moyens de le fuir, reprit:

— "Ecoute, petite; tes larmes ne nous sauveront pas, et demeurer ici peut nous être fatal; il faut partir, et tout de suite, ou nous sommes perdus.

— "Mais Thérèse? hasarda timidement Marguerite entre deux sanglots.

— "Ma pauvre enfant, nous ne pouvons rien pour ces femmes: nos ennemis sont nombreux et bien armés, les démons ! Vouloir secourir ces malheureuses, ce serait nous livrer inévitablement, tu as bien compris? i-né-vi-ta-ble-ment au même sort. Partons d'ici où nous sommes encore très près des traîtres: allons-nous-en!

— "Je vous suis, capitaine," répondit la jeune fille docile.

Toucher se trouva alors bien perplexe entre les deux seules voies qui s'offraient à eux, car elles n'étaient exemptes de danger ni l'une ni l'autre. "La fuite par les bois, dit-il, n'est pas très sûre.

82 TEOIS LÉGENDES FEANCISCAINES

il est vrai; si, comme Henry et Dumoulin l'autre été, nous rencontrons nous aussi des rôdeurs malfaisants, ce bras-là, sac-à-papier, me gênera bien un peu pour vous défendre.

— "Par le fleuve alors, insinua Marguerite. — "Par le fleuve, oui ! mais les huguenots, ces suppôts de satan, ont leurs damnées chaloupes en bas du Cap, et si ceux qui les gardent nous aperçoivent, ma petite . . . hum ! . . . nous pourrions souper ailleurs qu'ici ce soir. Et pourtant il n'y a pas à lambiner et à attendre midi à quatorze heures, il faut partir ..."

Marguerite, qui voyait l'indécision peser péniblement sur les nerfs du capitaine, reprit, après quelques instants de silence :

— "Il reste encore un moyen de choisir pour le mieux et auquel on aurait dû penser tout d'abord : c'est de demander conseil au Ciel; prions ISTotre Dame, voulez-vous?

— "Prie, toi; tout le monde disait que tu avais été créée et mise au monde exprès pour cela.

— "Tenez, sieur Toucher, si ce n'est pas le temps de pleurer, ce ne serait peut-être pas à moi

à vous rappeler que c'est encore moins celui de rire. Puisque vous ne voulez pas, je prierai, moi., pour nous trois, en pansant cette vilaine plaie; la souffrance vous tiendra lieu de prière, et malgré vous, vous ferez la meilleure; cependant je vais tâcher de ne pas abuser de votre dévotion: pendant ce temps l'inspiration viendra, vous verrez."

Moitié bourru moitié plaisant, Foucher répondit en tendant son bras blessé: "Allons! fais vite !"

Marguerite courut tremper son mouchoir dans l'eau du fleuve, lava la plaie qui heureusement était plus large que profonde. Elle y appliqua ensuite des feuilles fraîches, puis, déchirant son tablier, elle en fit une bande dont elle enserra le bras du capitaine.

— "Voilà qui est fait, dit-elle, et l'inspiration?

— "L'inspiration ? c'est toi qui dois l'avoir eue, car moi, sac-à-papier ! je vois du pour et du contre partout; et pourtant il faut partir. . .

— "Ici, par le fleuve, là, par la forêt; la morr nous guette, n'est-ce pas?

— "Comme tu dis, ma petite. i

— "Nous sommes donc entre les mains de Dieu qui seul peut nous tirer de ce mauvais pas. Faisons un voeu pour obtenir le secours de Notre-Dame.

— "Quel voeu? Je ne suis plus une jeunesse <3omme toi, pour faire des voeux; c'est sacré cela, et il faut les accomplir. Mais dis toujours; et si le pauvre Foucher sort ses os de cette vilaine aventure, tu peux croire qu'il sera archi-heureux de tenir sa promesse, quelle qu'elle soit.

— "Promettez à Notre-Dame de lui bâtir une petite chapelle dans l'endroit où elle nous conduira en sûreté, et partons avec confiance; pour ma part, puisque je suis seule maintenant dans le monde, je fais voeu d'être la gardienne de ce sanctuaire jusqu'à la mort."

Foucher réfléchit un instant; puis, levant la main droite à la hauteur de son front, d'une voix plus émue qu'il n'aurait voulu le laisser paraître, il prononça, dans le crépuscule qui commençait à descendre, les paroles solennelles: Je le promets!

Des bruits de portes qu'on enfonce, des cris dt douleur suivis d'éclats de rire sinistre, des coups de fusils, des beuglements d'animaux qu'on abat, parvenaient jusqu'à nos fugitifs; ils jugèrent que les huguenots ainsi eni%Tés de leurs succès, tout à la rage de mettre le Poste à feu et à sang, négligeraient de surveiller le fleuve. D'ailleurs la brunante ne venait-elle pas offrir aux fugitifs l'heure propice à l'accomplissement de leur dessein?

— "Où allons-nous? dit Marguerite.

— "Embarquons, répondit laconiquement Fou cher.

— "Il ne faut pas songer à abandonner l'innocente, n'est-ce pas?

— "Non, non; puissent ses anges nous protéger, mais embarquons, sac-à-papier, la petite la première, si tu veux ; mais embarquons !"

Ils montèrent vivement dans le canot et partirent. Foucher à l'avant ramait de manière à éviter tout bruit; Marguerite à l'arrière, muni-? d'un éclat de bois trouvé sur la grève, dirigeait l'embarcation; au milieu. Minohva était assise;

86 TEOIS LÉGENDES FRANCISCAIXES

elle n'avait pas quitté sa gerbe d'iris et de verges d'or.

C'était l'heure où les ombre? insinuantes enlèvent leurs couleurs aux choses qu'elles enveloppent, prennent la couleur des choses qu'elles estompent et adoucissent les lignes des silhouettes qu'elles déréalisent.

Dans cette poussière de nuit, le mont géant paraissait sombre comme la douleur, haut comme la prière avec, à ses pieds, la forêt brune descendant jusqu'au rivage, monotone et désert comme une journée d'exil.

Sur les eaux limpides et accueillantes du beau fleuve, le canot, suivant la courbe de la baie, disparaissait dans la pénombre projetée sur l'eau par les arbustes des bords. Les fugitifs sortirent ainsi de l'anse, dans le temps que la nuit, comma un voile diaphane, s'abaissait avec une molle lenteur sur les flots pour couvrir leur fuite.

Toutefois, avant de prendre le large, Toucher voulant s'assurer qu'ils n'étaient pas suivis, cessa un instant de ramer; mais il n'eut pas plutôt jeté les regards en arrière, qu'il frémit d'indignation

LE CHAPELKT d'ÉTOILES 87

et, brandissant sa rame dans la direction du Cap. il s'écria, mordant ses paroles comme si elles eussent été des huguenots : "La satanée canaille d'enfer ! tiens, regarde !"

Marguerite se retourna vivement et poussa un cri de douleur. Sur l'écran tout noir de la montagne, elle voyait des serpents de fumée, avec leurs langues ardentes de flammes étreindre l'habitation et les dépendances du Poste, tandis qu'au sommet de l'immense bûcher, au-dessus de la chapelle brasillante, la petite croix du campanile vacillait et allait s'abîmer dans une apothéose d'étincelles. "Mon Dieu, dit-elle, avec un soupir navré, que votre volonté soit faite sur la terre comme au Ciel!"

Foucher n'en était pas encore, lui, à ce degré de résignation: il contenait à peine sa colère et de grosses larmes coulaient sur ses joues brunies, "brûlez cette chapelle, hérétiques de malheur ! dit-il, la voix tremblante d'émotion, vous n'y gagnerez rien, car je vais en bâtir une autre !" Et il se remit, sans plus une parole, à ramer com.me de rasre.

La \Tie de l'incendie qui anéantissait tant de sacrifices et de travaux; les incertitudes de la situation présente; la pensée des êtres chers dont ils soupçonnaient trop justement le triste sort; tout portait d'ailleurs les fugitifs à ce silence où la générosité prépare ses forces pour l'héroïsme.

Soudain Marguerite, se penchant vers la droite de l'embarcation, dit d'un air surpris : '■'Voyezvous, capitaine?

— "Hein? qu'est-ce que tu dis? un canot? où?

— "Non, non, pas cela; regardez là — et la jeune fille désignait un point sur le fleuve,

— "C'est peut-être que ma vue baisse, mais je ne vois rien."

Ils continuèrent d'avancer pendant quelques minutes; mais bientôt Marguerite, prenant des mains de Minohya une longue tige d'iris, touchait les eaux avec la fleur : "Tenez ! là, monsieur Foucher, voyez- vous maintenant?

— "Je vois, dit le capitaine un peu impatienté, je vois, oui, qu'il fait noir comme dans la conscience d'un huguenot; je distingue aussi, à peu près, comme un papillon qui bat des ailes au bout

LE CHAPELET D KTOILES 89

de ta baguette de fée; mais c'est tout, foi de capitaine, oui, c'est tout ce que je vois."

Marguerite, comme prise de dépit, frappait les petites houles clapoteuses avec sa tige d'iris en murmurant quelques paroles à voix basse.

''Qu'est-ce que tu dis encore?" demanda Foucher. La jeune fille ne parut pas avoir entendu la question, et après quelque? minutes de silence, regardant toujours le fleuve de plus en plus sombre, elle reprit: ''^^oyez encore ici, capitaine; vrai, vons ne voyez rien ? regardez bien !"

Pour le coup Foucher envoya les rames au fond du canot, se frotta les yeux vigoureusement et, se penchant sur les eaux jusqu'à faire passer la crête d'une petite lame par-dessus le bord, il dit d'un ton irrité : "Sac-à-papier, non, je ne vois rien. Ou bien tu as la berlue, ou bien tu rêves : dans les deux cas tu pourrais bien, sans remords de conscience, me dire ce que tu vois." Puis il ajouta à mi-voix, en regardant Marguerite à la dérobée: "Serait-il Dieu possible qu'elle soit devenue folle ... de peur ... ou de peine . . . Seigneur !"

Au lieu de répondre à la vive apostrophe du

90 TEOIS LÉGENDES FEANCISC AINES

capitaine, la jeune fille fit lever Minohya et, sans une parole, lui désigna le fleuve. L'innocente regarda l'eau noire un moment, puis les étoiles qui commençaient à briller et enfin Marguerite, un ravissement au fond des yeux. La jeune fille entendit le langage muet de sa protégée, mais Foucher, qui ne comprenait rien, lui, agacé par tout ce mystère, reprit d'un ton de plus en plus bourru :

— "Ce serait quatorze fois plus simple de me dire tout bellement ce que vous voyez toutes deux : vous n'auriez pas l'air plus sorcières, va !

— "Si vous voulez, capitaine, nous allons faire un marché, dit Marguerite.

— "Un marché ? . . . Ah bien ! par exemple, tu n'y vas pas de main morte, toi ; après un voeu et dans la même journée, s'il vous piaît: excusez du peu, journée qui^ à part cela, pourra prendre rang dans le cortège de . . .

— "Quand je dirai YAve Maria, interrompit la jeune fille, vous répondrez Sancta Maria, et vous serez bien honnête.

— "Sancta Maria. Sancta Maria, tout ca c'est

beau et bon, mais c'est peut-être un raccourci un peu allongé pour ne pas me dire ce que tu vois ou ce que tu crois voir.

— "Nous verrons cela après.

— "Xous verrons, nous verrons, mais sac-àpapier! en attendant je ne vois toujours rien.

— ''C'est compris, n'est-ce pas?

— "Pour ça que j"ai déjà une promesse sur la conscience et je puis bien dire sur les bras . . . Enfin, un Sancta Maria n'a jamais fait mourir personne que je sache! Et puis, tiens, j'y pense, comme ça se trouve, hein ! j'allais oublier de fair? ma prière du soir.

— "Je vous salue, Marie, pleine de grâces, le Seigneur. . .

— "Sainte Marie, Mère de Dieu, priez pour nous . . . *'

Et à intervalles égau:-:, durant un quart d'heure. pf^ndant que la frêle embarcation coupait le courant des eaux, la prière angélique, rythmée par la cadence des rames, s'éleva comme un poème d'espoir vers l'Etoile du matin à laquelle semblaient sourire toutes les étoiles du soir.

92 TEOIS LÉGEXDES FRAXCISCAIXES

Il faisait nuit depuis longtemps lorsque nos fugitifs virent se dresser devant eux la masse boisée de la rive sud. Peu après l'avant du canot s'enfonçait dans le sable et, sautant de l'embarcation, ils tombaient à genoux pour remercier Xotre- Dame de les avoir protégés, tandis que la luns montante leur souriait derrière les arbres comme à travers ses doigts, et fleurissait les buissons pour leur souhaiter la bienvenue.

La plage, s'avançant en pente douce sur une profondeur de deux ou trois perches, rencontrait la forêt hautaine et jalouse derrière un rempart d'arbres déracinés ou rompus sur lequel des bouleaux veillaient comme des sentinelles.

Laissant Marguerite et sa protégée près du canot, Foucher courut vers la forêt et, après quelques minutes de marche, il trouva à un arpent du fleuve — comme le lui avait fait présumer la hauteur d'un bouquet de sapins — un

LE CHAPELET d'f.TOILES 93

écran de roc assez élevé, à la base duquel il résolut d'installer ses compagnes. Armé de sa hache, il coupa des branches de sapin et en joncha le sol ; puis revenant au rivage, il prit la petite montagnaise dans ses bras, et précéda Marguerite vers ce qu'il appelait en souriant "l'hôtellerie du Frais- Air".

"Voilà, dit-il à la jeune fille en arrivant, tout ce que je puis vous offrir pour ce soir. La brise vient de l'ouest et le rocher vous abrite; la nuit est douce d'ailleurs. Imite ta protégée et tâche de dormir un brin; c'est la grâce que je te souhaite. Sois sans inquiétude, je serai à deux pas d'ici, ne dormant que d'un oeil."

Après avoir remercié le capitaine qui s'éloignait, la jeune fille s'agenouilla pour se mettre sous la protection de ]\ïarie, puis elle s'étendit sur le sapin odorant, à côté de Minohya, et brisée par les fatigues et les émotions de la journée, elle s'endormit.

Foucher alla s'asseoir au pied d'un arbre à quelques verges plus loin. Il commença par sonder consciencieusement toutes ses poches dans

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l'espoir d'y découvrir sa pipe; il avait compté sur son éloquence embrasée pour rompre la monotonie de ses heures de veille. Mais, par malchance, soit en se défendant, soit dans sa fuite, il l'avait perdue. Il inventa mille ruses pour se tenir éveillé; mais malgré ses résistances héroïques, secondées par le concours empressé des maringuoins et des brûlots, il succomba à l'engourdissement et dormit, lui aussi. . . des deux yeux.

L'aurore pâlissait la nappe moirée du fleuve lorsqu'il s'éveilla. D'avoir échappé à la honte d'une captivité pire que la mort et sans doute à la mort elle-même; de se retrouver libre dans la paisible fraîcheur de ce matin joyeux, lui remplit l'âme d'une joie intense, douce comme la liberté elle-même, fervente comme la vie. Le Pater qui jaillit de son coeur comme l'expression de sa gratitude lui révéla des choses qu'il n'avait jamais soupçonnées en lui prouvant que, surtout envers Dieu, la reconnaissance attire de nouveaux bienfaits.

Dans le but de chercher des herbes ou des

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fruits sauvages pour ses compagnes, Toucher parcourut les environs et, lorsqu'il revint vers elles, il les trouva à genoux; le sonore "Madame est servie" qu'il leur lança de loin changea leur prière du matin en Benedicite.

Marguerite et Minohya , qui avaient dormi comme on dort à leur âge, mangèrent, pour la même raison, de bon appétit, les mûres et les framboises que Foucher leur présentait sur les plateaux dentelés des feuilles d'érables. La Jeune fille se fit alors raconter en détail toutes les péripéties du drame horrible de la veille, depuis l'atterrissage de leur chaloupe que les huguenots avaient obtenu par la ruse et l'hypocrisie, jusqu'au moment oii, voyant ses compagnons morts ou prisonniers, le capitaine, blessé lui-même, avait pris la fuite au péril de sa vie. Toucher dut répondre d'une manière ou d'une autre, ne pouvant d'ailleurs fournir aucun renseignement exact, à cent questions de Marguerite, qui émettait toutes les suppositions imaginables sur le sort des captives.

A son tour le capitaine voulut avoir le mot du mystère de leur sauvetage. — "Avec tout cela, dit-

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il, tu ne m'as toujours pas dit, Marguerite, ce que tu voyais sur l'eau hier soir.

— "C^est vrai, capitaine, et pourtant j'ai le devoir de vous le dire comme vous avez le droit de le savoir. Lorsque je vous demandai au départ d'emmener Minohya, vous m'avez répondu: "Les anges de cette innocente nous protégeront." Je suis assuré que votre foi nous a sauvés d'abord, puis ensuite, notre promesse.

— "Je trouve ton prélude un peu embrouillé, et je n'y vois guère plus clair qu'hier soir, tu sais.

— "Voici maintenant qui vous intéressera da vantage. A une aune du canot, comme je vous l'ai désigné à plusieurs reprises, j'apercevais: des..., je distinguais un..., je voyais du... Mon Dieu ! je ne trouve pas de termes pour dire ce que je voyais.

— "Dis tout de même, comme ça vient; on fera de la littérature ensuite.

— "C'étaient commue des étoiles qui se seraient dissoutes dans l'eau, laissant sur le fleuve des grandes taches d'or pâle et liquide. Ces choses indescriptibles que nous avons salué par des Ave,

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apparaissaient à la tête du canot pour disparaître à l'arrière lorsqu'une autre à l'avant commençait à être visible; cela faisait un tracé lumineux que j'ai fait suivre à l'embarcation. Si vous avez compté les Ave, il y en avait soixante-douze.

— "Compter les Ave, moi? jamais de la vie! D'ailleurs, pourquoi pas soixante-quinze ou tout simplement cinquante, comme dans notre beau chapelet de France?

— "Ces soixante-douze Ave forment encore un chapelet que les Eécollets ont coutume de faire réciter avant leurs prédications.

— "Drôle de coutume.

— "Quand c'est une coutume, ce n'est jamais drôle. Les Pères désignent ce chapelet sous le nom des "Allégresses de Notre-Dame", et nous devons remercier cette bonne Mère de nous avoir signalé cette pratique de dévotion comme lui étant agréable et pour nous engager à accomplir nos promesses le plus tôt possible. Si vous voulez, ajouta Marguerite en se levant, nous irons à la recherche de l'endroit où doit s'élever votre cathédrale."

Foucher approuva d'un signe de tête et suivit

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la jeune fille en silence. Interdit d'avoir pour ainsi dire touché au surnaturel, gêné d'avoir été le témoin aveugle de cette merveille, il se disait en lui-même : "M'est avis, mon vieux Foucher, que si tu avais voulu, tu y aurais vu clair toi aussi; un petit bout de prière, pas plus long que ça, rien de pareil pour éclaircir la vue, tout le monde sait ça . . . Sac-à-papier ! moi qui la pensais folle hier soir — tu baisses, mon pauvre Foucher — et c'était une espèce de vision, quelque chose comme un miracle, tout le bagage des saintes quoi ! Tout de même, il n'y a pas à dire, c'est bigrement gênant toute cette histoire-là, et je serais d'avis qu'il devrait y avoir des bornes à la sainteté."

Marguerite, qui marchait la première, avait gravi la pente la plus accessible du rocher, et d'un commun accord ils décidèrent de bâtir la chapelle sur le TOC même. Le lendemain Foucher se mettait à l'oeuvre en abattant les arbres qui devaient en faire la charpente. Marguerite et Minohya enlevaient les branches coupées et ne quittaient le chantier que pour cueillir les fruits et les racines qui constituaient le menu de leurs repas.

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Dès le 20 juillet, fête de sainte Marguerite, Foucher posait la première pierre qui était tout simplement une longue pièce de bois posée sur de gros cailloux. Tous les jours, depuis le matin jusque tard dans la relevée, le capitaine travaillait ferme, ne trouvant de repos à son dur travail que dans un autre moins rude. Il fit tant et si bien qu'à la fin du mois suivant il couronnait son ouvrage par un minuscule campanile surmonté d'une croix. Avani de descendre du toit de l'oratoire, il se tourna vers le Cap Tourmente et, d'un ton moqueur, comme si les huguenots, partis depuis longtemps, eussent pu l'entendre: "Je vous invite, MM. les huguenots, lieutenants de l'armée infernale, à venir abattre ce pauvre petit clocher tout neuf. Mais je vous avertis charitablement — car je suis catholique-romain, ne vous déplaise — et je vous avertis loyalement — car je suis Français, — de numéroter vos os de chiens avant de faire voile vers nos parages. Si je n'ai pas vu les étoiles, moi, l'autre nuit, vous autres, qui êtes plus bêtes que nature, vous vous contenterez bien de voir des chandelles, même en

yjo»versira7 (I BIBLIOTHECA C'ttaviens»^ .

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plein jour, sac-à-papier! sans que je vous en promette pourtant soixante-dou2e."

Marguerite, qui avait écouté cette philippique en riant, dit, pour couper court à la verve sarcastique de Foucher: — "Savez-vous quelle pensée m'est venue, capitaine?

— ''Est-ce qu'on peut jamais savoir avec toi ?

— "J'ai pensé que nous ne saurions trouver pour notre joli sanctuaire un vocable qui rappelle mieux à la fois et notre détresse et notre salut que celui de ISTotre-Dame-des-VII Allégresses.

— "Sac-à-papier ! si tu désirais un nom "ad hoc", comme disait le Père Le Caron, ne cherche pas ailleurs, c'est tout trouvé. C'est encore mieux que mon clocher, et Dieu sait s'il a été — tout en étant de bois — une pierre d'achoppement pour ma modestie, celui-là. Trois hourras pour toi et Vive Notre-Dame-des-YII Allégresses !"

La petite construction de forme oblongue élevée pièces sur pièces était couverte d'un épais treillis

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de branches entrelacées soutenues par des écorces. Elle se composait de deux chambres : la principale, destinée au sanctuaire, et l'autre devant servir de logis à ses gardiennes. Par une délicate pensée de religion, Foucher avait voulu écorcer les pièces de bois, du côté de l'intérieur de la chapelle, qui apparaissait ainsi toute blanche. En face de l'unique porte se dressait un petit autel surmonté d'une niche; le capitaine s'était dit en la construisant: "Si jamais il ne vient ici de statue ou de tableau, Notre-Dame y descendra elle-même quelque jour, c'est sûr."

La tâche de Toucher était donc terminée, son voeu accompli. Marguerite, pour laquelle tout commençait, pensa qu'il devait reprendre sa libertS non enchaînée, comme la sienne, par une promesse. Un soir qu'ils se rappelaient ensemble les personnes absentes et les choses disparues, la jeune fille demanda: — "Serait-il imprudent d'aller aux nouvelles, capitaine?

— "Sac-à-papier! répondit Foucher, je commence à croire que je me réconcilie avec le bon

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senS; car cette idée me trotte dans la tête depuis quelques jours.

— "Alors, partez.

— "Oh ! ça, c'est une autre paire de manches ! partir ? et te laisser seule ? tu n'y penses pas !

— "Au contraire^ j'y pense et j'y pense fort. D'abord je ne serai pas seule, puisque Minohya reste avec moi. Et puis, même alors, qu'aurais-je à craindre? Ce coin de forêt peu giboyeux est, pour cela même, dédaigné des Iroquois et des autres tribus ennemies. Les battues que vous avez faites dans les environs, en vous convainquant que leur dédain est motivé, vous donnent l'assurance que je n'ai rien à craindre des bêtes fauves. J'ai la chapelle pour logement, les fruits de la saison pour nourriture; \ous voyez vraiment que Notre- Dame a soin de ses gardiennes. D'ailleurs, vous reviendrez bientôt?

— "Sait-on jamais? Lorsque tu es partie pour cueillir des fleurs au Cap, tu pensais bien y retourner quelques minutes après, et puis te voilà loin . . .

— "Allons, prophète de malheur! faut-il faire de Texception la règle?

— "Non, mais . . .

— "Il n'y a pas de mais . . . qui tienne : "ce que femme veut, Dieu le veut !" Vous allez partir.

— "Hum ! . . . hum ... ce que femme veut. Dieu le veut, hum !. . . rien ne moins sûr, ma chère; je ne me suis jamais aperçu qu'il en était ain^i ; et je me demande si seulement ça serait bon.

— "Nous discuterons cela à votre retour, dans deux ou trois jours, quatre au plus, car Notre- Dame vous ramènera.

— "Oh! si Notre-Dame s'en mêle, je n'ai plus qu'à filer doux, pour dire comme la petite Thérèse. Je partirai donc demain, c'est entendu."

En effet, le capitaine partit le lendemain.

Eestée seule avec Minohya, Marguerite résolut, un peu pour chasser l'ennui, mais plus encors pour honorer la Vierge, de rendre moins indigne ce sanctuaire qui portait son nom; son génie inventif et son goût inné allaient trouver, dans cette tâche filiale, un vaste champ à leur activité.

Les deux jeunes filles commencèrent par tresser

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