‹ Trois légendes franciscaines de l'an 1629Chapitre 5 sur 6 · i TROIS LÉGENDES FRAXCISCAIXES · texte numérisé non relu

i TROIS LÉGENDES FRAXCISCAIXES

instant, mais bientôt elle s'aperçut qu'elle s'était endormie . . . pour toujours ! En pleurant elle baisa ses grands yeux sombres, fermés maintenant, mais illuminés à jamais des feux de l'éternité; puis, après les pieux devoirs de l'ensevelissement, elle laissa la frêle dépouille devant l'autel de Marie comme un grand lis qu'elle avait l'honneur d'offrir à la Eeine des Vierges.

Absent au moment de la mort, Foucher revint pour aider Marguerite à donner la sépulture à l'enfant. Sous l'autel même il creusa la fosse qu'il tapissa de branches de buis et de sapin; puis Marguerite prit la petite morte dans ses bras et, dans un geste maternel d'adieu, posa ses lèvres sur son front puis, aidée de Foucher, la coucha dans la fosse. Eamenant ensuite ses longs cheveux noirs sur son visage en guise de suaire, elle jeta sur la dépouille toutes les fleurs blanches qu'elle avait pu trouver.

Après les dernières prières, Foucher combla la fosse, remit l'autel à sa place comme un monument érigé par Minohya elle-même, et au pied

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duquel elle avait passé tant d'heures l'esprit perdu dans les régions où fleurit l'innocence.

Avec son doux mutisme l'innocente avait été moins une compagnie qu'une compagne pour Marguerite; cependant, quel nde l'absence de l'enfant ne faisait-elle pas dans cette vie livrée désormais à un silence presque continuel ! ^Dnohya, il est vrai, parlait peu ou pas, mais nos mots humains défigurent tant les paroles de nos âmes que Marguerite dut être heureuse d'avoir rencontré quelqu'un qui l'eut comprise et l'eut aimée doucement, simplement, comme on vit, sans que leurs deux âmes se crussent obligées de savoir pourquoi et comment, ni surtout sans éprouver le besoin réciproque de s'en convaincre.

Foucher voulut passer quelques jours avec la jeune fille afin d'adoucir par sa présence la tristesse de ces premières heures de séparation. Mais sur les instances de Marguerite il se décida à reprendre ses courses, quitte à revenir plus souvent. Toutefois, comme l'isolement complet de la jeune fille demandait plus de prudence et exigeait certaines précautions, il fut entendu qu'elle n'ouvri-

rait sa ^sorte après le coucher du soleil qu'à un signal convenu. Le capitaine partit quelques jours plus tard, à contrecoeur cette fois, et résolu à faire quelque chose — il ne savait encore quoi — pour améliorer le sort de Marguerite, car, se disait-il en s'en allant, si on doit être enterré, il vaut mieux faire comme Minohya, commencer par mourir.

Toucher se dirigea vers Québec, où les Français étaient rentrés depuis peu. En arrivant sur la Place-d' Armes, il ne fut pas peu étonné de voir plusieurs personnes sur le seuil de leur porte, parlant avec animation, tandis que devant l'Habitation des groupes non moins animés se formaient. La joie éclatait sur toutes les figures et, à certains éclats de voix plus bruyants, il comprit qu'on ne parlait de rien moins que d'un feu d'artifice.

Evidemment une heureuse nouvelle circulait dans la colonie; il apprit bientôt que les missionnaires revenaient au Canada: le navire étant déjà signalé, on faisait les préparatifs d'une réception disme des nobles exilés.

Sa rt-.-olution fut prise: il attendrait les religieux.

Le surlendemain, le vaisseau commença à montrer la pointe de ses mâts au fond du fleuve, et quelques heures plus tard il jetait l'ancre dans le port au bruit des salves d'artillerie.

Il est plus facile de s'imaginer que de décrire l'allégresse des colons en cette circonstance. Les missionnaires de retour ! mais c'était la religion d'abord, c'était la prospérité ensuite, c'était le bonheur encore, c'était la vie enfin ! . . .

Comme on peut le supposer, le capitaine ne tarda pas à se présenter chez les religieux, non sans avoir auparavant fait couper ses cheveux, raser sa barbe, et revêtu des habits "à la française".

Il raconta le drame du Poste, la mort de plusieurs de ses hommes, et enfin sa fuite avec Marguerite, accompagnée elle-même d'une petite sauvagesse. Il n'oublia pas de signaler les voeux émis et les incidents de cette traversée qui en avaient été la céleste acceptation.

Le missionnaire écouta avec intérêt la mer-

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veilleuse histoire, et s'offrit spontanément à suivre le capitaine à leur refuge. Dans l'aprèsmidi ils voguaient vers la chapelle, où Marguerite ne s'attendait à rien moins qu'à pareille visite.

Après avoir prié le religieux de lui permettre d'aller préparer la jeune fille à sa venue, Foucher se dirigea vers le ?anctuaire en sifflant de la manière convenue. Marguerite parut aussitôt sur le seuil de l'oratoire.

Ils entrèrent dans la chapelle. Avec des détours infinis, multipliant les circonlocutions et les détails, le capitaine fit revenir les missionnaires dans la pensée de Marguerite presqu'aussi lentement qu'ils avaient remonté le fleuve. Suspendue aux lèvres de Foucher, elle jetait ici et là, pour hâter le dénouement, un mot qui était absorbé par le brasier de l'éloquence fouchérienne, vrai buisson ardent qui brûlait sans se consumer. Mais enfin, impatiente : — "Voyons, dites-moi, sont-ils arrivés, oui ou non? viendront-ils? quand?

— "Les navires étaient signalés depuis huit jours . . .

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— "Huit jours ! mais ils ont eu le temps d'arriver au moins huit fuis ! alors ils sont venus ?

— "Oui... non... c'est-à-dire... sac-à-papier. . .

— "Pour une fois, capitaine, vous exercez ma patience. Pour votre punition je ne vous demanderai plus rien et vous resterez ici tout seul à la noirceur, car il faut que j'aille cueillir des fruits si nous ne voulons pas souper que demain matin."

Toucher, devant la porte, lui barra le passage en disant: "Xe sors pas maintenant, car...

— "Car... oui... non... c'est-à-dire... je ne vois en tout cela rien de grave qui puisse retarder notre repas. J'ignore si, comme Samson, vous avez perdu vos forces en perdant vos cheveux; mais vous êtes drôle, tout de même.

— "J'ai parlé aux missionnaires.

— "Fallait le dire ! je vous l'ai demandé vingt fois. . .

— "Je leur ai raconté ton histoire . . .

— "Et vous direz ensuite que les femmes sont bavardes.

— "Le bon Père s'est offert à venir te voir . . .

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— '"Quand viendra-t-il ? interrompit vivement la jeune fille. Bientôt? demain peut-être? dites vite . . .

— "Ce soir, mon enfant, dit une voix grave et douce; je vous a|)porte la bénédiction du Très saint Seigneur Jésus-Christ."

Marguerite, muette de surprise, se retourna et, dans la porte de la chapelle qui s'était ouverte sans bruit, elle aperçut le missionnaire, les mains levées pour la bénir, La jeune fille tomba à genoux comme devant une apparition céleste, incapable de prononcer une parole, pleurant d'émotion,

*'^Eelevez-vous, ma fille, reprit joyeusement le missionnaire, et surtout ne pleurez plus, car c'est l'heure de la réjouissance." Et comme Marguerite, ne semblant pas l'avoir compris ne se relevait pas, le religieux ajouta : "Les événements, ma fille, sont des maîtres que Dieu nous donne pour nous conduire vers Lui. Sa Sagesse nous entretient parfois dans l'inquiétude, mais c'es^" pour nous conduire à la paix ; si elle nous entraîne aussi d'une angoisse à l'autre, c'est toujours pour nous introduire de cette clarté dans une autre

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plus douce encore, jusqu'à Tbeure des suprêmes révélations, après le sacrifice suprême, dans la suprême lumière de l'éternité. Xous allons ainsi, n'est-il pas vrai, croyant toujours toucher au port, taudis que sa main divine, brisant les amarres, nous force à de nouvelles traversées, nous pousse vers la terre, pour nous insoupçonnée trop souvent de la sainteté. Oui, en vérité, réjouissezvouS; vous surtout que la main de sa miséricorde a protégée."

Marguerite se leva, rougissante comme une pensionnaire, et offrit un siège au vénérable visiteur. Une longue conversation s'engagea entre nos trois personnages. Le missionnaire parla d'abord de la France, "ce plus beau royaume après celui du Cier\ On parla ensuite de la Colonie, de ses épreuves passées, de ses espoirs actuels. Puis s'adressant enfin à la jeune fille, le religieux lui offrit de commuer son voeu, afin de la soustraire à une vie qui ne serait pas sans danger lorsque sa retraite serait plus connue. Et comme Margnerite restait muette d'étonnement — le missionnaire lui proposant une chose à laquelle elle

n'avait jamais pensé — celui-ci ajouta : "J'ai la ferme assurance que, dans l'état où se trouve la Nouvelle France à l'heure pr^ente, à ce nouveau début où tout est à refaire, vous servirez d'une manière plus pratique et peut-être plus généreuse encore, Notre Seigneur et sa Sainte Mère, en déployant votre activité au service des colons et de leurs enfants trop négligés.

— "Les enfants, répéta Marguerite comme eu écho, et elle demeura pensive pendant quelques minutes; puis bientôt, un léger tremblement dans la voix: "Que pourrais-je donc. Père, pour vous être utile?

— "Je savais qu'on ne parle pas en vain de dévouement à une enfant de saint François: bon -sang ne peut mentir, car vous faites partie du 3° Ordre, m'a dit, je crois, le sieur Foucher?

— "Oh ! Père, je n'ai encore que le voile blanc. , après un noviciat de cinq ans.

— "Vous serez admise à la sainte profession, ma fille, mais pour achever de vous revêtir do l'esprit du Séraphique Père, lui qui prêchai', aux oiseaux de clianter sans relâche la bonté

du Seigneur, vous quitterez votre chère solitude pour venir prêcher aux enfante des colons, ces petits oiseaux du Canada. Vous leur enseignerez à prier d'abord, puis ensuite les premières notions du catéchisme. Cette tâche vous sourit-elle?

— "C'est la seconde partie de mon désir. Père.

— ''Et la première, s'il n'y a pas d'indiscrétion?

— "Etre religieuse.

— "Eh bien ! commencez d'abord par la seconde partie de votre désir, puisqu'elle s'offre à une plu? prompte réalisation; et qui sait. Dieu, qui ne se laisse jamais vaincre en générosité, se chargera-t-il de terminer, lui, par la première!"

Marguerite n'avait plus rien à objecter. Le missionnaire partit en lui disant que le capitaine re^àendrait la chercher aussitôt que les arrangements nécessaires à sa nouvelle installation seraient terminés.

Une semaine plus tard, la jeune fille quittait son agreste solitude pour venir habiter, au coeur même de la colonie, une maisonnette où les enfants accoururent lui demander le pain de la science qui fait les vrais chrétiens.

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