‹ Trois légendes franciscaines de l'an 1629Chapitre 4 sur 6 · i TKOIS LÉGENDES FEAXCISC AINES · texte numérisé non relu

i TKOIS LÉGENDES FEAXCISC AINES

des guirlandes de verdure dont elles festonnèrent les lambris de la chapelle, les solives et la niche. Habile comme toutes les sauvagesses à faire des nattes, Minohya couvrit le minuscule autel d'un travail de ce genre où les foins verts croisaient les pailles d'or et où les rubans nacrés des écorces de bouleaux s'enroulaient à celles des aunes bruns. Ces tresses enchevêtrées formaient une mosaïque bizarre, dont la parfaite régularité de l'exécution, jointe à la richesse des couleurs, faisaient oublier l'absence totale d'un dessin arrêté, laissant la grâce se manifester au sein de cette bizarrerie même.

Lorsque les deux décoratrices eurent déposé sur le petit autel les plus longues fougères des environs, transplantées dans de rustiques potiches faites d'écorces d'arbres, la chapelle prit un air de fête qui réjouit le coeur de Marguerite.

Quand Toucher revint le soir du troisième jour, il fut émerveillé de la transformation et, regardant Marguerite de la tête aux pieds, puis des pieds à la tête, il lui dit en forme de félicitations :

LE CKArELET d'ÉTOILES 105

"Je te pensais bien une sainte, mais je ne to croyais pas une fée !"

Marguerite arrêta ses démonstration en lui disant que ceci était un de ses plus faibles arguments en faveur de sa thèse : "Ce que femme veut, Dieu le veut"; et qu'elle était moins avide de oon admiration moqueuse que des nouvelles qu'il devait rapporter de son voyage.

Ces nouvelles confirmaient, hélas! tous leurs pressentiments. De la florissante installation du Cap, il ne restait plus qu'un monceau de ruines. Afin de procurer une sépulture convenable aux corps des victimes, Foucher s'était fait un devoir de fouiller les décombres; le feu avait-il consumé les cadavres? les bêtes sauvages les avaient-elles dévorés? les huguenots les avaient-ils jeté au fleuve? Le capitaine n'en avait découvert aucun vestige. D rapportait seulement un paquet de hardes qu'il avait trouvé dans un coin du jardinet et qu'il remettait à Marguerite sans l'avoir ouvert.

Puis Foucher ajouta qu'il avait donné rendezvons pour le soir même, au bout de l'Ile, à PowaSghuau, un des montagnais employés jadis au

106 TEOIS LÉGENDES FRANCISCAINES

Cap; tranquillisé sur le sort de ses compagnes, il repartait immédiatement dans l'intention de se rendre à Québec cette fois.

Lorsque Marguerite ouvrit le paquet laissé par le capitaine, elle reconnut tout de suite les vêtements de son amie Thérèse, quelques menus objets de travaux féminins et, enveloppé dans son châle de cachemire, son livre d'heures. Après les tristes nouvelles qu'elle venait de recevoir, la vue de ces reliques rendait plus vifs ses regrets et plus douloureux le souvenir de celle dont la vie intime avait été liée à la sienne. Ce soir-là, devant la grande niche où Marguerite avait déposé une miniature de la Vierge prise dans le livre de Thérèse, la prière se prolongea bien tard dans la nuit, lui donnant la consolation de suivre avec son âme celle que ses yeux ne voyaient plus. Et comme une grâce ne vient jamais seule, il lui sembla voir dans le bout de velin devant lequel elle priait, une réponse de la Vierge au désir qu'elle lui avait exprimé de posséder son image dans ce sanctuaire qui portait son nom. Le dernier mot de Marie devait lui donner l'inspiration de réaliser elle-

LE CHAPELET d'ÉTOILES 107

même d'une manière plus complète son pieux désir.

Quelques jours après, la jeune fille lava le grand châle de cachemire, qui devint d'une blancheur de neige. Puis, après l'avoir tendu sur le mur, s'inspirant d'un médaillon suspendu à son cou et qui représentait sa mère à l'âge de seize ans, elle y dessina, avec de la moelle de jonc pour pinceaux et du jus de fruits pour couleurs, une Vierge dont la figure d'une fraîcheur immaculée s'ennoblissait d'une grâce idéale. Les mains étendues avec douceur, Xotre-Dame se tenait debout enveloppée d'une ample robe aux plis sévères que couvrait un long manteau fleurdelisé comme le drapeau de France. C'était simple comme la nature et comme elle plein de pensées. Ainsi créée dans la simplicité ingénieuse de la m^aladresse. avec l'amoureuse énergie que donne la ferveur, cette esquisse révélait un amour de la perfection beau comme elle, une conception de l'idéal belle comme lui, et la jeune fille avait la joie de réunir sous les mêmes traits les trois amours de son coeur

108 TEOIS LÉGENDES FRANCISCAINES

virginal : sa Mère du Ciel, sa mère de la terre, et sa mère-patrie.

Le tableau-tapisserie fut suspendu dans la nielle et le sanctuaire prit aussitôt une physionomie qu'on ne lui connaissait pas encore : il paraissait plus habité et partant plus habitable.

Pourtant Marguerite n'était pas satisfaite, car il lui semblait maintenant que l'image réclamait cet hommage vivant qu'est une lumière. Un soir qu'avec Minohya elle se promenait aux alentours de l'oratoire, elle aperçut, voltigeant d'une branche à l'autre, une multitude de mouches à feu. Un sourire de joie éclaira son visage et elle aurait certainement dit Eurêka, si elle avait su le grec; cette flamme éphémère et toujours renaissante, n'était-ce pas, en effet, celle de la veilleuse rêvée ? La petite montagnaise eut vite fait d'attraper quelques-unes des mouches, qu'elle vint disposer en couronne sur les cheveux bruns de Marguerite en lui désignant l'image de la chapelle. Cet enfantillage eut pour effet de rapprocher dans l'esprit de la jeune fille, comme sur sa tête, les

bestioles de ses cheveux, et de lui faire conclure que ceux-ci devaient emprisonner celles-là.

Marguerite coupa une mèche de sa longue chevelure, en mailla les fils soyeux comme une fine dentelle qu'elle tendit sur des ramilles en forme de cage. Minohya, en \Taie enfant des bois, se fit une fête de faire la chasse aux mouches et de les introduire dans leur cage, que Marguerite suspendit devant l'image de la Madone, et, lorsque le soir vint et que les jeunes filles se réunirent pour réciter ensemble, selon leur habitude, le chapelet miraculeux des missionnaires, le lustre aux fils d'or, tout scintillant de lumière, semblait donner un peu de sa vie au sourire maternel de la Vierge.

Foucher revint deux semaines plus tard. Eu entrant dans la chapelle, il chercha d'un geste instinctif le bénitier. Les yeux rivés sur l'image de la niche, il murmurait tout bas: "Je l'avais bien dit que ISTotre-Dame viendrait un de ces jours !" Mais son admiration ne trouva plus da termes pour s'exprimer lorsque, fermant la porte, il vit le candélabre s'illuminer de lui-même et

110 TEOIS LÉGENDES FEAXCISCAIXES

inonder le sanctuaire des feux vivants de ses étincelles. C^étaient des "sac-à-papier" à n'en plus finir, mais il les disait à mi-voix d'un ton qui était plus que du respect, presque de la prière.

Le capitaine raconta ensuite à Marguerite comment, grâce aux bonnes dispositions de PowaSghuau, il s'était, selon son désir, rendu à Québec, qui était aux mains des Anglais. Par d'adroites informations il y avait appris que partout on était dans la certitude que les habitants du Cap avaient tous péris dans le désastre. Dans l'ignorance des intentions des nouveaux maîtres du pays, Foucher avait jugé plus prudent de laisser l'opinion publique dans une erreur qui leur assurait une paix et une solitude pleine de sécurité où ils attendraient les événements.

Une convention passée entre PowaSghuau et le capitaine permettait à celui-ci de joindre à ceux de son allié les produits de ses chasses et de ses pêches, produits qu'ils iraient ensuite troquer ensemble à Québec. Au moyen de ces échanges, Foucher put procurer à ses compagnes des vêtements plus chauds pour l'hiver qui était à la porte,

et diverses autres choses nécessaires à leur bienêtre.

Ainsi organisée, leur vie dura environ quatre ans pendant lesquels, avec ses courtes mais fréquentes visites, Foucher ne ménagea aux jeunes filles ni sa sollicitude ni son paternel dévouement.

Cette vie de réclusion aurait été dure et insupportable pour Marguerite, si elle ne s'était fait une fête de chaque Jour d'entourer sa Mère du Ciel de son culte filial, en lui offrant une vie qu'elle avait sauvée. D'ailleurs, cette vie n'étaitelle pas celle à laquelle elle avait toujours aspirée: la solitude du cloître avec les douceurs de la prière et les travaus bénis du dévouement?

IjE solitude du cloître, elle l'avait; les douceurs de la prière, Dieu seul en savait la mesure et tout le secret; et c'était bien encore du dévouement qu'exigeait, depuis près de deux années, l'état de l'innocente. En effet, la fillette, minée par une maladie de langueur, comme ces fleurs aux longues tiges transplantées qui penchent tristement leur corolle, s'inclinait vers la terre, comme pour s'en rapprocher toujours plus et s'y coucher bientôt.

113 TEOIS LÉGEXDES FEAXCISCAIXES

Marguerite avait compris que nul remède humain ne guérirait l'enfant; c'était la lampe qui manque d'huile, sur laquelle la mort souffle pour en éteindre la dernière flamme. Et résignée, elle se préparait à l'heure douloureuse de la séparation.

Une après-midi du mois d'août, la malade ayant voulu revoir l'image de la Vierge, Marguerite la transporta dans la chapelle. Par la porte ouverte le soleil entrait comme pour réchauffer sa vie mourante, et les regards de Minohya, se reposant dans la lumière adoucie des sous-bois, s'enfonçaient dans la forêt, patrie de ses ancêtres. De ces sombres profondeurs inviolées, ime paix semblable à la sienne la réclamait, et le bruissement des feuilles, transmis d'arbre en arbre, venait l'y inviter par son langage muet d'une douceur infinie. Poussée par ses désirs intimes, la montagnaise répondait sans le savoir aux appels de cette patrie aimée, patrie qu'elle avait traversée par un chemin solitaire, cette route aérienne que suivent le? âmes blanches.

Puis, comme le jour baissait, estompant le fond

LE CHAPELET d'ÉTOILES 113

des bois d'ombres vertes et froides, Minohya tourna ses yeux vers quelque chose de plus doux encore pour mourir parfaitement consolée : elle fixa l'image de Xotre-Dame, se reposant dans cette vision bénie que ses grands yeux profonds emporteraient comme la plus belle fleur de la vie pour embaumer les ténèbres de la mort. Si la forêt avait appelé cette nature sauvage comme elle, Marie réclamait l'âme de cette enfant, vierge comme elle: et qui dira jamais le bonheur su prême de cette rencontre avec cette Mère incomparablement douce, et bonne, et belle, puisque l'une des joies du Paradis sera de le goûter enfin!

Marguerite soutenait la mourante, lui parlant du Ciel avec cette fraîcheur de tendresse qui est le privilège des âmes aimantes. Minohya appuyait sa tête brune sur l'épaule de sa protectrice et c'est ainsi, les yeux fixés sur l'image de la Madone qui lui tendait les bras, que, paisiblement, doucement. la petite innocente mourut. . . comme on s'endort. . .

Elle s'était endormie ! Maromerite le crut un

Page 1