‹ Trois maîtresChapitre 2 sur 3 · A LA LIBRAIRIE NOUVELLE · texte numérisé non relu

A LA LIBRAIRIE NOUVELLE

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TROISjyLAITRES

(umVEESITTj MICHE L-ANdB

L'an 1474, le 6 mars, un lundi, quatre heures avant le jour, naquit, au château de Gaprese, dansletemritoire d'Arezzo, un enfant du sexe masculin qui regut sur les fonts de baptême le nom de Michel-Angelo.

Singulière prédestination, etqu'U est presque imposfiible d'attribuer au hasard: Sanziol Buonarotti! les deux plus grands peintres de lltalie et du monde ont reçu tous les deux, en naissant, le nom d'un ange! et, rapprochement plus bizarre encore : Raphaël n'est-il pas l'ange de la tendresse, de la pitié et de l'amour? Michel n'est-il pas l'ange de la justice, de la force, de l'extermination?

yGoogk

Le père de cet enfant qui venait de naître était Ludo^ vico di Leonardo di Buonarotti, podestat de Chiusi et de GapreBe, descendant des illustres comtes de Canossa, une des plus anciennes familles de la Toscane.

J'en demande bien pardon aux savants biographes qui m'ont précédé, mais je me permettrai de rectifier tout d'abord une erreur, qui n'a pas^du reste^ une trèsgrande importance pour les faits qui vont suivre. Le père de Michel-Ange s'appelait Ludovic, ou, si vous l'aimez mieux, Louis Buonarotti. C'était son grand-père qui s'appelait Léonard. Les Italiens du xv"* siècle, par un usage emprunté aux anciens, signaient, à côté de leur nom, celui de leur père, qui se trouvait amsi précéder le nom de famille. Comme, en général, les historiens du grand artiste dont j'entreprends de raconter la vie i mon tour ont fort maltraité le podestat de Caprese pour avoir contrarié la vocation de son 01s, j'ai voulu réhabiliter le ncMoa du pauvre Léonard, auquel il ne revient aucune part du blâme, attendu qu'il était mort depuis longtemps lorsque son petilr-fils vint au monde*

Ce n'est donc pas de la pédanterie que je ^, je vous prie de le croire; c'est tout simplement une bonne oeuvre*

Messer Ludovico en était au dernier mois de sa

(ûiarge lorsqu'il plut au ciel de lui envoyer cet enfant,

^ igoi devait lui donner tant de souci et tant de gloire.

HIGHEL-ANGE i

U fit donc ses préparatifs de départ pour quitter le lien de sa résidence, et retourner dans sa terre de Settignano aussitôt après la cérémonie du baptême. Plus tard, il n'hésita pas à placer ses autres fils dans le commerce, profession que les Florentins regardaient comme une des plus nobles, et à laquelle ils durent en partie leur puissance. Cependant le bon podestat rêvait pour son aîné un avenir plus brillant^ une carrière plus ambitieuse et plus illustre. Il le destinait à lui succéder dans les emplois civils. Un jour, son petit Michel- Angelo deviendrait podestat, secrétaire, ambassadeur, gonfalonier peut-être I tant il était loin , le digne homme^ de penser qnll venait de pousser dans sa famille un maçon !... conune il le disait depuis dans sa naïve colère.

Tout est providientiel dans la vie des grands hom* mesl Settignano est un pays de carrières, où Ton rencontre plus d'ouvriers que de savants. La seule nourrice qu'on put donner au futur magistrat était là femme d'un scarpellino. L'enfant, vigoureux et robuste, grandit en plein air et au soleil ; il mania de ses petites mains, durcies de bonne heure, le ciseau et la pierre; ses premiers cris furent dominés et couverts par le grincement de la scie et par le bruit du marteau.

Je vous laisse à penser quelle piteuse mine dut faire le pauvre enfant lorsqu'on lui mit un petit manteau

i TROIS MAITRES

sur l'épaule, une barrette au firent, une grammaire sous le bras, et qu'on l'envoya décliner des noms et conjuguer des verbes chez messire Francesco dUrbino.

C'est un instinct chez les pères que cette rage de forcer leurs enfants à embrasser précisément la carrière pour laquelle ils ont le moins de goût et le moins de dispositions. Soyez poète comme Ovide et Pétrarque, on vous farcira la tète de droit romain et de décrétales ; soyez artiste comme Michel-Ange ou Cellini, on vous forcera à apprendre le grec ou à jouer de la flûte.

Dante s'est écrié dans un de ses accès de haute indignation :

••• Ma Toi torcete alV \ religione Tal ch'era nato a cingersi la spada, E fate re di tal ch'è da seimone :

Onde la tracda roztra è faor di strada!

a Mais vous tournez à la religion celui qui était né pour ceindre une épée ; vous voulez faire un roi de celui qui n'était bon qu'à prêcher. C'est pourquoi fous marchez hors de la route ! b

La leçon n'a profité à personne, et tous les pères du monde se conduiront de la sorte jusqu'à la fin des siècles. Le père Buonarotti, tout podestat qu'il était, ne fit pas une trop longue résistance. Il est vrai qu'il avait affaire à plus entêté que lui. Mais, après tout, le pauvre homme ne manquait pas d'excuses. Tous les enfants

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commencent par dessiner des nez au charbon, et tous les enfants ne deviennent pas des Michel-Ange. Lorsqu'il vit que la fatalité s'en mêlait, et que son malheureux fils préférait décidément la brosse aux bouquins et la truelle à la plume, il se résigna, avec peine sans doute, avec humeur, avec emportement ; mais enfin il se résigna.

La vérité est que messire Ludovic jouait de malheur. A l'école même où il avait son fils, il se trouva un petit polisson nommé Granacci, qui lui fournissait en secret des modèles à copier. C'était comme fait exprès. Un jour, le drôle alla jusqu'à débaucher Michel-Ange, et l'entraîna avec lui à l'atelier, ou, comme on disait alors par un mot bien plus noble, à la boutique de son maître. Granacci présenta hardiment son jeune camarade à Ghirlandajo, qui lui fit un accueil des plus gracieux^ et lui demanda s'il n'avait pas quelque essai à lui montrer. Le petit Michel-Ange, dont le caractère était naturellement timide et farouche, rougit légèrement, et baissa les yeux sans répondre ; mais, apprivoisé par les encouragements du maître, il finit par tirer de sa poche une gravure qu'il avait coloriée avec un grand travail et une patience inouïe. C'était une estampe de Martin Schœne de Hollande, représentant la tentation de saint Antoine. Le sujet ne pouvait manquer de séduire une imagination jeune et ardente. C'étaient des

t TaOIS HAITEE8

groupes de démons bideux et grotesques, excitant le saint epiite à grands de coups bâton. Non-seulement Michel-Ange donna une nouvelle vie à la gravure par le contraste des ombres et par l'éclat des couleurs^ mais il en corrigea le dessin à sa manière, tourna bizarrement quelques figures, écarquilla les yeux, fendit les bouches, hérissa les crinières, fit grimacer les mau« , dits dans les postures les plus étranges et les plus variées, et sut tirer d'un travail mécanique un tableau original et saisissant. Le maître, étonné et un peu jaloux de cette précocité de génie, contemplait l'ouvrage en silence, se demandant tout bas s'il ne devait pas étoufibr par un froid mépris cette gloire naissante qui menaçait bientôt d'absorber sa propre gloire et celle de bien d'autres; mais, l'admiration l'emportant sur l'envie, il s'écria qu'il n'avait rien vu de plus beau, et, montrant du doigt le jeune homme, il ajouta en soupirant :

— C'est une étoile qui se lève, mais qui éclipsera plus d'un astre qui maintenant brille au ciel, couronné de lumière et entouré de satellites I

Lé lendemain, Dominique Ghirlandajo frappait à la porte de l'ex-podestat de Caprese.

Messire Ludovic le re^ut avec cette cordialité parfaite et cette bienveillance presque fraternelle qui régnait alors entre tous les citoyens du même parti, et qui

BIIGHEL-AN«E t

leur pennettait de s'appeler, quoique très-éloignés matériellement Tun de l'autre, du doux nom de voifiâns.

— Je viens vous demander une grâce, messer Buonarotti, dit le peintre après les premiers compliments, et j'espère que vous ne voudrez pas me la refuser.

— Parlez , maître Ghirlandajo, répondit Ludovic avec ce léger ton de suffisance que laissent toujours les charges de l'État^ même chez les plus excellents et les plus affables. Avez-vous besoin de conseils? Disposez librement de mon expérience et de mes lumières. Avez-vous besoin d'appui? Ma famille et mes amis sont ivos ordres. Avez-vous besoin d'argent? Ma bourse est à vous.

— Je vous rends mille grâces, messire; votre courtoisie m'est bien connue,* et je ne manquerai pas d'avoir recours à vos bontés si Toccasion s'en présente. Mais je ne viens vous demander pour le moment ni conseils, ni argent, ni soutien.

— Et que venez-vous donc me demander, maître Ohiriandajo ?

L'artiste hésita un instant avant d'entamer une négociation qui ne laissait pas que d'être un peu délicate, yvL l'humeur assez difficile du vieux gentilhomme. Mais, déguisant aussitôt ses inquiétudes sous l'air le plus naturel qu'il put prendre, il ajouta d'un ton passablement dégagé :

n TROIS MAITRES

— Je viens vous demander votre fils pour en faire un artiste*

A une proposition aussi inattendue , le podestat bondit sur sa chaise, et fut pris d'une violente envie de jeter son voisin par la fenêtre. Mais, comprimant tout à coup sa colère par une de ces réactions subites parfaitement explicables chez le père de Michel-Ange, il fit appeler son fils, lui lança un regard d'une exprès* sion indéfinissable, et, sans adresser un seul mot au peintre ébahi, qui ne comprenait rien à cette panto^ mime, et commençait à désirer vivement de se trouver ailleurs, il s'approcha de là table, trempa une plume dans l'encrier, et se mit à écrire sur un parchemin, répétant tout haut les paroles à mesure qu'il les traçait.

a L'an 1488, le premier jour d'avril, moi, Ludovic, fils de Léonard de Buonarotti, je place mon fils Michel- Ange chez Dominique et David Ghirlandajo, pour trois ans à dater de ce jour, et aux conditions suivantes : le susdit Michel- Ange s'engage à rester chez ses mwtres, pendant ces trois années, en qualité d'apprenti pour s'exercer dans la peinture, et faire, en outre, tout ce que ses maîtres lui ordonneront y- et, pour prix de ses services, Dominique et David, lui payeront la somme de vingt-quatre florins : six la première année, huit la seconde, et dix la dernière; en tout, quatre-vingt-seize livres. »

— Et maintenant, maître GhirJS rhomme d'une voix qull essaya de . veuillez me payer douze livres, premier à-compte dû salaire de mon fils. Voici ma quittance.

En prononçant ces mots, Buonarotti fut vraiment sublime de dignité, d'abnégation, de douleur. Brutus, en Joignant l'arrêt de mort de son enfant, ne dut pas avoir une autre voix, un autre regard 1

Gbirlandajo s'empressa de payer le prix convenu, ne se souciant pas d'irriter davantage par des paroles inutiles Tirascible aristocrate, et tout fut dit.

Le podestat se leva gravemeAt, accompagna le visiteur jusqu'à la porte; et, montrant son fils d'un geste digne et sévère :

— Vous pouvez emmener ce garçon, dit-il ; faites-^ en ce que bon vous semblera ; il vous appartient désormais.

Quant à Michel-Ange, il franchit d'un seul bond l'escalier paternel, et, arrivé dans la rue, jeta sa toque en l'air, en signe de fête et de réjouissance*

Le vœu le plus ardent du jeune homme s'était donc réalisé tout à coup et comme par enchantement; il

avait brûlé sa grammaire I il ne verrait plu8 la figure bilieuse et contractée de François d'Crbin, l'impitoyable pédant qui avait torturé son enfance I II était apprenti, presque valet, cliez les Ghirlandajo, mais il se sentait plus libre que l'air, plus heureux qu'un Médicis*

11 pouvait barbouiller les murs à volonté, dessiner des cartons, broyer des couleurs. Si un peu de terre glaise lui tombait par hasard sous la main, il pouvait la modeler à sa fantaisie, sans craindre à chaque instant qu'on ne vint le tirer par l'oreille ; et, si un vieux couteau rouillé se trouvait sous ses pas, il pouvait s'en laire un ciseau. Il lui arrivait parfois de balayer l'atelier, c'est vrai ; mais, malgré tout ce qu'une pareille fonction pouvait avoir d'humiliant pour un descendant des Canossa, il ramassait dans les balayures tantôt une plume, tantôt un pinceau, dont il faisait son profit Un jour, il trouva du marbre, et, ce jour-là, le jeune apprenti n'aurait pas changé sa condition contre celle de gonfalonier de Florence.

Michel- Ange débuta, dans la boutique de Ghirlandajo, par un coup qui ne pouvait appartenir qu'à lui. Au lieu de se laisser corriger comme la plupart des élèves, il corrigea les dessins de son maître ; sa copie valait toujours mieux que l'original. Ghirlandajo, en homme supérieur, loin de se fâcher d'une telle har^

diesse, en sourit doucement et encouragea son apprenti par de nobles louanges. Mais, si le maître lui pardonna, ses camarades lui gardèrent rancune, et il dut comprendre bientôt qu'on n'est pas impunément un grand artiste à treize ans I

Un compatriote, un élève, un ami, un des plus chauds admirateurs du divin Buonarotti ( c'est la éeule épithète qu'il lui donne dans ses Mémoires)^ Benvenuto Cellini enfin, cet homme étrange et puissant, qui avait tant de rapports de génie et de caractère avec le grand Michel-Ange, nous initie aux mystères de cette haine aveugle et jalouse que lui avaient vouée en se^ cret ses compagnons d'apprentissage.

Voici le récit textuel de l'orfèvre florentin : a Vers ce temps (c'était en 15-18, trente ans après l'événement ; Cellini n'en avait que dix-huit, et il ressentait avec toute la vivacité de la jeunssse l'outrage fait à Michel-Ange), vers ce temps, écrit Benvenuto, arriva à Florence un sculpteur nommé Pierre Torregiani; il venait .d'Angleterre, où il avait passé plu* sieurs années. Cet homme, en voyant mes dessins et mes travaux, me dit : « Je suis venu à Florence pour » enlever le plus de jeunes gens que je puis; je dois » faire un grand ouvrage pour mon roi ( le roi d'An- D gleterre ), et je ne veux pour mes aides que mes » compatriotes; et, comme ta manière de travailler et

» de dessiner est plus celle d'un sculpteur que d'un D orfèvre, je t'emmène, et je te rendrai du même coup x> savant et riche, b

» C'était un homme hardi et fier que ce Torregiani, d'une grande beauté et d'une noble tournure. Son air, ses gestes, sa voix sonore, étaient plus d'un soldat que d'un artiste : il avait un froncement de sourcil à effrayer les gens les plus résolus, et, tous les jours, il venait me raconter quelques-uns de ses exploits avec ces bêtes d'Anglais (textuel).

i> Un jour^ nous causions de Michel-Ange Buonarotti ; Torregiani, en tenant à la main un dessin que je venais de copier d'après le grand artiste (il divinis» sifno)j me dit: a Le Buonarotti et moi, nous allions » travailler tout enfants à l'église du Carminé, dans la * » chapelle de Masaccio ; et, comme il avait l'habitude 3 de railler tous ceux qui dessinaient avec lui, un p jour, m'étant fâché plus que de coutume, je serrai la » main et lui donnai sur le visage un si violent coup » de poing, que je sentis se briser sous mes doigts l'os p et le cartilage du nez, si bien qu'il en portera la p marque toute sa vie. p

p Ces paroles, ajoute le jeune homme indigné, me révoltèrent tellement , moi qui avais constamment souB les yeux les œuvres du divin Michel -Ange, et j'tji conçus pour Torregiani une haine é implaca-

MICHEL-ANGE iS

ble, que non-seulement l'envie me passa de le suivre en Angleterre, mais encore que je ne pouvais plus ni le voir ni le sentir, b

Noble et généreuse colère 1 digne à la fois de celui qui l'inspire et de celui qui la ressenti II est vrai que Michel-Ange, à son insu peut-être, commettait tous les jours un nouveau crime qui devait attirer sur lui la vengeance de ses camarades et la jalousie de ses maîtres : le malheureux enfant ne pouvait parvenir à se corriger de son génie!

Un jour, on lui donna un portrait à copier ; la copie achevée, il la rend à celui qui lui avait prêté le por* trait au lieu de l'original. C'était, je crois^ un peintre de ses amis. Le brave homme, tout connaisseur qu'il était, ne s'aperçoit pas de la ruse. Jugez de sa confusion lorsque l'anecdote vint à s'ébruiter. Le maudit espiègle avait un peu enfumé la peinture, afin de lui donner cet air antique qui ajoute tant de prix aux tableaux, pour ceux qui jugent un tableau d'après la date plutôt que d'après le mérite.

Une autre fois, ils s'en alla bras-dessus bras-dessous avec son camarade Granacci dans les jardins de Saint-Marc, où Ton entassait à grands frais des fragments de statues et des débris de bas-relie&, tout un musée d'antiquailles, comme les appelait plus tard CeUini.

C'était une rage, à cette époque, de ressusciter Tanti* quité, et de tuer, à coups de grec et de latin, la nationalité italienne, déjà près de s'éteindre. La villa Careggi était transformée en académie; Ange Politien, Pic de la Mirandole, Marsilio Ficino, élégants esprits, charmants poëtes, merveilleux polyglottes, entouraient le prince, et traitaient les affaires de TÉtat en stances parfumées et en petits vers anacréontiques dignes d'Horace et de Catulle. On faisait la cour aux femmes dans la langue de Platon ; on discutait les dogmes d*après Aristote ; on conspirait sur le plan de Salluste ; on montait sur Téchafaud entre deux hémistiches. Laurent le MagniCque, adcré des artistes^ exécré par les patriotes, endormait sa patne aux accords de sa l;re, et, nouveau Néron, à la cruauté près, étouffait les derniers élans d'un cœur généreux sous une pluie de fleurs. A la religion du Christ avait déjà succéda le paganisme, et la liberté allait bientôt expirer sur le bûcher de Savonarole.

Dante et Michel- Ange sont les deux hommes qui ont résumé la nationalité italienne. L'un a chanté sur son berceau, l'autre a pleuré sur son agonie. Mais ne devançons pas les événements, et tâchons de bien connaître l'enfant avant de juger l'homme.

Je disais donc que l'apprenti de Ghir landigo entra dans les jardins de Médicis. Il y trouva quelques-uns

MICHEL-ANGE il

de ses amis les tailleurs de pierre qui l'avaient bercé à Settignano. On Taccueillit, on le fêta, comme bien vous pouvez le croire; on lui montra les plus beaux trésors du musée improvisé. Michel-Ange contemplait avidement tous ces chefs-d'œuvre mutilés par le temps, et remis sur l'autel par la vénération de ses contemporains. La beauté antique le frappait sans l'enivrer. A son admiration d'artiste se mêlait malgré lui une secrète amertume, une jalousie instinctive, un violent désir, non pas d'imiter, mais de dépasser les anciens* Du fond de son âme» il sentait monter à sa tète les vapeurs d'un orgueil infini, un secret désespoir d'avoir été devancé par des hommes plus heureux^ qui, pour être immortels, n'avaient eu qu'à copier la naturel tandis que lui, venu trop tard, comment s'y prendraitil pour faire mieux? Ces pensées durent aigrir son caractère, porté naturellement à la méditation et à Tisolement. A l'âge où les autres enfants s'épanouissent à la joie et au bonheur, il était déjà caustique et sauvage. Qu'aurait-il dit, grand Dieu I si, au, moment où il se promenait dans les jardins de Saint-Marc, il eût pu savoir que, quatre ou cinq années auparavant, dans la petite ville dIJrbin, était né un artiste, l'incarnation la plus complète et la plus pure de ce beau idéal qu'il enviait chez les anciens/et que le monde adorerait cet artiste sous le nom de Raphaël?

Les ouvriers de Laurent le Magnifique ne pouvant deviner les idées qui se pressaient en foule dans l'esprit du jeune homme, et connaissant ses goûts pour les li offrirent un morceau de marbre. On le tre d'en faire ce qu'il voudrait, et de revenir s autant de fois qu'il lui ferait plaisir. Hili- », pour toute réponse, se saisit d'un ciseau, se L de sa veste, et se mit à ébaucher à grands aarteau une tète de faune, ique de Gbirlandajo fut désertée à son tour, ivait été l'école de messer Francesco, et cela déplaisir du maître, qui perdait dans son appuissant auxiliaire^ et à la grande satisfaction , qui voyaient s'éloigner un rival détesté.

', comme il achevait la tête de son vieux homme d'une quarantaine d'années, d'une îz laide^ et d'une mise très-négligée, s'arrêta , et le regarda faire en silence. Michel- Ange avec ardeur, sans prendre garde à l'inconnu, iant aussi peu de lui que de la poussière do [li tombait sous son ciseau, il eut donné le dernier coup à son œuvre, ) recula un peu, comme font les artistes, pour fer de l'effet de sa tète, et en parut fort satis- ' là probablement que l'attendait le témoin Btte scène.

Celui-ci s'avança lentement, et^ posant la main sur répaule du jeune sculpteur :

— Mon ami, lui dit-il avec un léger sourire, si vous voulez bien le permettre, -j'aurai une observation à vous faire.

Michel-Ange se tourna vivement vers lui, avec cet air goguenard et insolent que prendrait un rapin de nos jours vis-à-vis d'un bourgeois.

— Uiie observation? Vous?...

Ces trois mots furent prononcés avec une grande lenteur.

— Une critique, si vous l'aimez mieux.

-— Sur la tète de mon faune?

'— Sur la tète de votre faune.

— Et qui ètes-vous, monsieur, pour vous croire le droit de critiquer mon travail ?

— Peu vous importe qui je suis, pourvu que ma critique soit juste.

— Et qui décidera, monsieur, entre vous et moi, le* quel de nous deux a raison?

— Je vous en laisse juge vous-même.

— Voyons, monsieur, parlez! s'écria Michel- Ange en se croisant les bras d'un air de défi.

— N'avez-vous pas voulu faire un vieux faune qui rit aux éclats?

— Sans doute ; c'est bien facile à comprendre.

18 TBOIS MAITRES

«- Eh bien, ajouta le critique en riant, où avez-Y0U8 vu des vieillards qui aient toutes les dents à leur bouche?

L'enfant rougit jusqu'au blanc des yeux et se mordit là lèvre. La remarque était juste. H attendit que le bourgeois eût tourné le dos, et, d'un seul coup de ciseau, il enleva deux dents àsonfanne. Pour rendre l'illusion plus complète^ il songea même à creuser la gencive; mais^ comme il n'avait pas d'instrument pour percer le marbre, il remit le reste de la besogne au lende* main.

Dès que le jardin fut ouvert, Michel-Ange était à son poste ; mais le faune avait disparu. A la place où il avait laissé son marbre, il retrouva le bourgeois de la veille.

— Où est donc ma tète? demanda le jeune sculpteur d'un air courroucé.

— On l'a enlevée par mes ordres, répondit l'inconnu avec son flegme ordinaire.

— Et qui êtes-vous, monsieur, pour donner des ordres dans les jardins de Laurent le jMlagnifique?

— Suivez-moi, et vous le saurez.

— Je vous suivrai pour vous forcer à me rendre mon faune.

— Peut-être serez-vous content de le laisseroù il est» -—Nous verrons!

MIGHEL-ANGE 19

— Nous verrons.

L'inconnu prit le chemin du palais, toujours avec le même calme, et se disposait à franchir l'escalier, lorsque l'enfant, l'arrêtant par le bras, lui dit, d'un air moitié timide, moitié colère :

—Où allez-vous donc, monsieur? Croyez-vous qu'on pénètre dans les appartements du prince? Dans ses jardins, passe encore ^ puisqu'il veut bien le permet* tre. Nous allons nous flaire jeter à la porte.

L'inconnu traversa l'antichambre. Les serviteurs se levèrent sur son passage, les gardes le saluèrent avec respect.

Michel- Ange le suivait, de plus en plus inquiet.

— SeraiMl un employé du palais? se dit-il, un peu troublé de son aventure. En ce cas, j'ai eu tort de lui parler si durement. Bah 1 après tout, mon &une m'appartient, et il devra bien me le rendre. Mon œuvre est à moi. Slly tient absolument, je lui payerai le marbre.

L'inconnu traversa les galeries et les salons, sans que personne songeât à lui défendre l'entrée.

— Diable! fit Michel-Ange, serait-ce le secrétaire lui-même que j'ai traité de la sorte? Je viens de faire là une belle équipée.

L'inconnu, sans se détourner, poussa la porte d'un cabinet royalement meublé et eorichi d'objets d'art de la plus grande valeur.

L'enfant s'arrêta sur le seuil, interdit et tremblant : son assurance venait de le quitter tout à coup ; il se crut sérieusement perdu; il venait d'offenser un personnage assez puissant pour entrer chez Laurent de Médids sans se faire annoncer. C!omme il essayait de balbutier une excuse, il leva les yeux, et vit son vieux faune posé sur une riche console.

— Tu vois bien, mon ami, lui dit l'inconnu toujours avec son ton de bonté et de douceur, que, si j'ai fait enlever ton faune du jardin, c'était pour le placer dans un endroit plus convenable.

— Hais, mon Dieu ! s'écria le jeune artiste pris d'une nouvelle inquiétude, que dira le prince envoyant cette pauvre ébauche au milieu de tant d'ouvrages précieux?

^ Le prince te tend la main, mon ami ; viens la serrer-

Tout autre serait tombé à genoux. Hichel-Ânge,ému jusqu'aux lannes, baissa la tète et serra cordialement la main que Laurent le Magnifique venait de lui tendre. I — Désormais, te voilà de la maison, mon ami ; tii travailleras chez moi ; tu dîneras à ma table ; je ne ferai aucune différence entre toi et mes enfants. Va, passe dans ma garde-robe , et fais-toi donner un beau manteau violet, tout à fait pareil à ceux que portent, les jours de fête, Pierre et Jean de Médids.

MtGHEL-ANGE 21

-— Monseigneur, répondit l'enfant attendri, avant de profiter dô vos dons, permettez-moi de courir chez mon père; je veux qu'il soit de moitié dans mon bonheur. 11 m'a chassé de sa maison en enfant paresseux et indi* gne, je veux y retourner en homme obéissant et soumis. Je connais mon père; il est inflexible mais juste, et il comprendra, d'après ce qui m'arrive, que, loin de me repentir, j'ai le droit de m'enorgueillir de ma faute. A dater de ce jour, je puis me présenter partout, même chez moi ; car Laurent de Médicis, le premier homme de son siècle, m'a sacré artiste.

— C'est bien, mon enfont; ta peux retourner chez ton père et lui annoncer que ma protection s'étendra également sur toute sa famille. Dès aujourd'hui, je lui permets de se présenter au palais pour me demander l'emploi quilui conviendra le mieux dans Florence.

Le vieux Buonarotti déjeunait tranquillement dans sa chambre, dont il n'avait pas voulu sortir après l'aventure de son fils, lorsqu'un coup violent , suivi d'une tempête de coups plus violents encore, vint ébranler la porte. Le podestat courut ouvrir lui-môme, et recula de trois pas à l'aspect de Michel- Ange, qu'il ne reconnut pas au premier abord. Pâle, haletant, la tète nue, les vêtements en désordre, couvert de poussière ei de plâtre, l'enfant ne fit qu'un bond de la porte jusqu'à son pèr^i pour se jeter dans ses bras»

32 TROIS MAlTRBS

— Loin de moi, malheureux 1 s'écria le podestat, que tant d'audaee rendait tremblant de colère.

— Mon père, mon père^ écoutez-moi^ de grâce avant de me chasser*

— N'approche pas, fils indice et dégénéré ; ne me souille pas de ta boue.

— Mais, au nom du del, éoouteas-moi un seul in^* stant*

— Tu veux donc me forcer à te maudire ?••.

— Je viens du palais de Médicis...

— Je ne veux pas savoir d'où tu viens, ni ce que tu fais. Cela té regarde, et non plus moi; j'avais un fils, autrefois, qui s'appelait Michel-Ange. Il devait être, du moins je l'espérais, la gloire, le soutien de ma famille, la consolation de mes vieux jours; mais ce fils ingrat et rebelle, je ne l'ai plus. Dieu merci; je^l'ai vendu à maître Ghirlandajo pour dix-huit florins.. •

— Au nom de ma mère, écoutez-moi... Me voici.à vos genoux.

— Retourne chez tes ma^ns ; c'est là ta place.

— Ma place ! dit Michel-Ange se relevant avec fierté ; ma place est dans les appartements du prince, mon père; ma place est parmi les premiers artistes de Flo^ rence ; ma place est à la table de Laurent le Magnifique...

— Mon Dieul mon Diftu lil devient fou, le raalheu-

BIIGHBL-ANGE 23

reux! s'éciia le pauvre père passant de la colère à l'effroi.

-—Mais suivez-moi, mon père, s*écria Michel-Ange de cette voix brève et forte qui ne permet plus de douter ; suivez--moi, vous verrez. Je vous dis, moi, que c'est Laurent lui-même qui m'a serré la main, qui m'a mené chez lui, qui vous attend, qui vous offre un em^ ploi... celui que vous voudrez, pardieul est-ce qu'on marchande avec Michel-Ange?

Le vieux Buonarotti était renversé ; il tenait sa tète à deux mains comme pour concentrer ses idées, et se de* mandait, dans une anxiété extrême, lequel des deux, de lui ou de son ûls, avait perdu la raison.

Michel'Ange, sans lui laisser le temps de réfléchir, ou plutôt de s'égarer davantage, l'entraîna, moitié de gré, moitié de force, jusqu'au palais du Magnifique. Le podestat croyait rêver. Les gardes ne croisèrent pas les hallebardes pour leur barrer le passage, et les courtisans se rangeaient respectueusement à leur approche.

Quand ils furent arrivés au cabinet du prince, un page leva la portière, et le vieux Buonarotti, suivi de son fils, se trouva en présence de Laurent.

— Messire Buonarotti, lui dit le prince en venant courtoisement à sa rencontre, je vous ai fait déranger pour vous demander la permission de garder auprès do moi Michel- Ange; et pour vous féliciter d'avoir en

lui un enfant qui sera le premier artiste de son siècle. Ma maison sera la sienne; quanta son traitement, vous le fixerez vous-même. Je ne mets à tout cela qu'une condition, votre fils a dû vous le dire : c'est que vous me demanderez l'emploi qui conviendra le plus à vos goûts ou à vos habitudes. Il vous est accordé d'avance. I Ludovic se recueillit un peu avant de répondre. Un instant avait suffi à.cette nature énergique et fière pour se remettre de son émotion et de sa surprise. Il se rappela que celui qui lui parlait était comme lui citoyen de Florence^ et, lui tendant la main sans roideur, mais sans bassesse, il lui parla comme un égal a droit de parler à son égal

— Je crois que mon fils, dit-il d'une voix ferme, sera payé au delà de ce qu'il mérite, si on porte sou traitement à cinq ducats par mois.

— * Et pour vous, messire Buonarotti?

— Pour moi, Laurent?... Il y a à la douane un petit emploi vacant qui ne peut être donné qu'à un citoyen; cet emploi, je le demande, parce que je suis sûr de le remplir avec honneur.

— Tu seras toujours pauvre, mon cher Ludovic, répondit Médicis en riant, puisque, ayant le choix d'un emploi, tu bornes ton ambition à une petite place dans la douane.

— C'est bien assez pour le père d'un maçon !

MICHEL-ANGE ^-^^^^TT^alP^"^--

[uitïversity:

Le bonheur de Michel-Ange ne devait cependant pas avoir une longue durée. A peine avait-il eu le temps de commencer quelques travaux de sculpture que Ton conserve encore aujourd'hui comme de précieuses re^ liques : un bas-relief représentant, à ce que prétend Vasarii le combat des Centaures, une Vierge dans le style de Qonatello, une statue d'Hercule, suivant les uns en marbre^ suivant les autres en bronze, que personne n'a vue, ses biographes exceptés, que tout à coup Laurent le Magnifique, frappé d'une maladie mystérieuse et incurable, alla s'éteindre à Careggi, au milieu de ses rhéteurs. -— Nous avons raconté sa mort ailleurs. — 11 finit comme il avait vécu, plus en poète qu'en chrétien. Les arts et les lettres perdirent un Mécène; Michel-Ange, lui, perdait plus qu'un protecteur, il perdait un ami.

n rentra chez son père, accablé d'un profond chagrin. A dix-huit ans, il voyait déjà se briser sa carrière, et tant de magnifiques espérances s'envolaient en un seul jour.

Pierre deMédicis, l'héritier, le successeur de Laurent^ débuta par jeter dans un puits le médecin de son

â« TROIS MAITRES

père. Cela promettait peu pour ceux qui resteraient au

service du nouveau prince.

Cependant Michel-Ange fut appelé un matin à la cour, Il neigeait fort ce jour-là, et le frère de Léon X s'était éveillé avec de grands projets. On n'est pas Médicis pour rien.

— Maître, dit-il au jeune sculpteur, je veux que tu me fasses une figure colossale, un géant, qui s'élève tout à coup, comme par enchantement, dans une cour, et dépasse de toute la hauteur de sa tète les créneaux de mon palais. Puisque mon père t'avait choisi pour son sculpteur ordinaire^ ton génie ne doit pas être audessous de cette tâche. Va, et mets-toi au travail.

— Mais en quelle matière voulez-vous cette statue?

— La matière? répondit Pierre en riant. Tu en trouveras dans la cour tant que tu voudras. Il doit y avoir au moins trois pieds de neige.

— C'est juste, dit Michel-Ange avec amertume, je suis à vos gages, comme j'étais aux gages de votre père ; seulement, lorsqu'il commandait des statues, il préférait le marbre à la neige. Chacun ses goûts, monseigneur!

Puis il ajouta tout bas en s'éloignant :

— A tel prince tel monument. Va, pauvre esprit, lâche cœur, ta grandeur ne durera guère plus longtemps que ta statue.

MICBEL.ANGE »

U n'en remplit pas moins les ordres du prince avec une scrupuleuse exactitude; et, son colosse achevé, avant qu'un rayon du soleil vînt le fondre, il se retira dans une cellule de San-Spirito, où il passait les nuits et les jours^ sombre, triste, isolé, pleurant son bienfaiteur et méditant sur les destinées de sa pauvre patrie.

C'est dans sa retraite austère, entouré des cadavres provenant d'un hôpital attaché au couvent, à la lueur d'une lampe, que Michel-Ange se livra à cette longue et persévérante étude de l'anatomie, qui devait être sa passion dominante. Armé de son scalpel, il interrogeait les muscles, étudiait les fibres, mettait à nu la char-* pente du corps humain. Le fruit de ses veilles fut un crucifix en bois, un peu plus grand que nature, dont il fit don au prieur du monastère qui lui avait ouvert un asile, où il avait pu du moins travailler en paix, et se dérober à la*bonte de ces tristes jours, y^

Florence, enfin poussée à bout, chassa Pierre de Médicis comme on chasse un valet. Un pauvre ménestrel, nommé Cardière^ dont l'emploi avait consisté à faire de la musique tous les soirs pour endormir Laurent le Magnifique , avait prédit à Pierre, peu de jours avant là catastrophe, ce qui devait lui arriver. Son maître, disait-il, lui était apparu, paie, sanglant, les vêtements déchirés, et lui avait ordonné à plusieurs reprises d'an*noncer à son fils le malheur qui le menaçait. Mais

Pierre, en esprit fort, s'était moqué du mnsâcien et de son rêve. Quant au pauvre Gardière, il n'insista pas. Il n'avait pas oublié le puits de Careggi.

Ce fut à cette époque que commencèrent les pérégrinations de Michel-Ange, de Venise à Bologne et de Bologne à Rome. A Venise, il se trouva bientôt sans ar-* gent et sans travail. A Bologne, il y avait une loi qui forçait les étrangers à porter sur l'ongle du pouce uii cachet de cire rouge ; faute de ce singulier passe-port^ Michel-Ange se fit arrêter, et fut condamné à une amende de cinquante livres. Mais Jean-François Aldovrandi, gentilhomme d'esprit et de cœur^ prenant sous sa protection le jeune étranger, fit casser le jugement, et l'accueillit chez lui par une noble et généreuse hospitalité. Là, Michel-Ange passa les soirées à lire Dante et Pétrarque, et les jours à travailler à des ouvrages que la bienveillance de son hôte lui avait procurés.

Ce fut alors qu'il fit pour l'autel de Sainl-Dominique, dans l'église dédiée à ce saint, deux petites figures de deux à trois pieds, l'une représentant saint Pétrone, et l'autre un petit ange à genoux, d'une douceur et d'une grftce charmantes. Il paraît que ces deux statues, si minces qu'en fussent les proportions, eurent un tel succès, qu'un sculpteur de l'endroit menaça sérieusement Michel-Ange de l'assassiner. La haine des rivaux augmentait en raison du talent de l'artiste. Il y avait pro-

grès, comme on voit : à Florence, c'étaient des coups de poing; à Bologne, c'étaient des coups de poignard.

n se hâta de retourner dans sa patrie, qui respirait un peu après la tourmente! On fait remonter à cette époque l'exécution d'un petit Saint Jean et celle d'un Amour endormi j auquel son propriétaire cassa un bras, et qu'il fit passer ensuite pour antique. La plaisanterie réussit pour le statuaire comme elle avait réussi pour la statue, et le mystifié, cette fois, fut un cardinal, qui paya deux cents ducats un morceau de sculpture dont il n'eût voulu pour rien s'il l'axait su moderne. Il est vrai que l'artiste ne toucha que trente écus sur cette somme ; car il avait vendu V Amour comme étant réellement de lui, sans compter que tout l'or du monde n'aurait pu décider Michel-Ange à jnutiler si cruellement son œuvre. Mais Son Éminence fut punie par où elle avait péché. Des copnaisseurs de cette force sont la providence des brocanteurs. |

Par un hasard des plus singuliers, Michel-Ange, tout en dessinant à la plume une main qui est restée, racontait à un ami du cardinal qu'il était l'auteur de la petite statue que Son Éminence avait achetée de seconde main comme antique. Émerveillé du talent de ce jeune homme, et frappé par une révélation si extraordinaire^ l'ami du cardinal engagea Michel-Ange

à le suivre à Rome, où il ne manquerait pas d'occa* sions de travailler et de se faire conndtre. L'artiste accepta, et à peine euWl fait son entrée dans la ville éternelle, que les commandes abondèrent de toutes parts, et que son nom cessa d'être obscur.

Le premier ouvrage, qu'il fit pour Giacomo Galli, est le Bacchus de ja galerie de Florence. Le dieu e^ couronné de pampres ; sa figure est souriante, son regard, déjà voilé par l'ivresse, se porte aveo amour sur une coupe qu'il tient de la main droite. H semble déjà ne plus s'apercevoir de ce qui se passe autour de lui; car un cbarmant petit satyrâ. prodige de malice et d'espiéglerie, mange impudeminent des raisins qu'il vient d^ dérober au dieu des buveurs.

Au Bacchus succéda presque immédiatement le beau groupe de la Pieta^ exécuté par ordre du cardinal de Saint-Denis. C'est Marie qui soutient sur ses genoux le corps de son fils, qu'on vient de détacher de la crpix. Le succès qu'obtint ce groupe lors de sa première ejyjosition fut tel, que Vasari ne trouve pas de mots assez hyperboliques pour en faire l'éloge. A en juger par l'avis des contemporains, jamais ni les anciens ni les modernes n'avaient atteint une telle hauteur dans l'idéal de l'art, jamais le marbre n'avait été travaillé avec un soin si exquis, avec une si désespérante facilité. Cependant, au milieu de ce concert de louanges si justement méri-

MIGHEL-ANGE 31

tées, la critique reprocha à l'artiste d'avoir, fait la mère presque aussi jeune que le fils,

— La mère du Christ était vierge, répondit durement Michel-Ange, et la chasteté de l'âme conserve 7a fraîcheur des traits. Il est juste^ il est permis de croire que Dieu I pour rendre témoignage de la pureté de Marie, a voalu lui laisser longtemps l'éclat de la jeunesse et la puissance de la beauté.

Malgré cette leçon^ la critique ne s'avoua pas vaincue ; mais aussi, malgré la critique, et peut-être à cause d'elle, de nombreux admirateurs stationnaient devant le groupe de la Pieta, Un jour que Michel-Ange se trouvait mêlé a la foule, il entendit un étranger demander à son voisin :

— Savez-vous quel est l'auteur de ce groupe?

Le voisin, qui était apparemment un de ces hommes qui savent tout, répondit sur-le-champ et sans la moindre hésitation :

— Certainement, monsieur ; l'auteur de ce groupe est Gobbo de Milan.

~ C'est juste, dit tout bas Michel-Ange, je n'avais oublié qu'une chose :xi'est d'y mettre mon nom. ;

Ut Pieta était le second grand ouvrage du sculpteur de Florence : aussi la question de l'étranger n'étaitelle pas sans excuse. Aujourd'hui, il n'est pas un homme qui, en voyant ce groupe» même sans prendre

garde à la signature, même sans en avoir jamais en*

tendu parler, ne s'écrie aussitôt :

— Michel-Ange!

Retourné à Florence pour affaires, il tira d'un énorme bloc de marbre massacré par Simon de Fiesole une statue colossale de David. Michel-Ange avait alors vingt-cinq ans, et déjà son caractère absolu et hautain ne pouvait supporter aucune observation* Malheur à ceux qui se permettaient une remarque I il les accablait de sa colère ou les raillait impitoyablement.

Le trop célèbre Soderini^ tout gonfalonier qu'il était^ en fit à ses frais Texpérience. Le brave homme, aussi habile connaisseur qu'il était fort politiquOi voa« lut dire son mot sur le David ; le nez lui semblait tropr gros.

— Qu'à cela ne tienne^ seigneur illustrissime, répondit l'artiste de son air le plus hypocrite.

Et, ayant pris dans le creux de sa main un peu de poussière de marbre, il donna deux ou trois coups de marteau sans toucher la statue.

— A la bonne heure! s'écria le gonfalonier transporté f voilà un David! vous lui avez donné la vie.

— C'est à vous qu'il la doit, monseigneur

Après cela, étonnez-vous que Machiavel, en parlant du même Soderini , l'ait si bien traité dans ces quatre vers où il raconte que, le bon gonfalamer

MICHEL-ANGE dS

s'étant présenté par mégarde à la porte des enfers, Pluton lui ferma la porte an nez, et lui dit :

— Que viens*-ta faire ici, âme stupide? Va-t'en aux limbes des enfants.

Cependant, si le pauvre gonfalonier était l)ète^ comme cela parait historiquement démontré, il n'était pas avare. Il donna quatre cents écus de Florence à Michel-Ange , et le chargea de peindre à fresque une partie de la salle du conseil* Léonard de Vinci était chargé de l'autre moitié.

Léonard avait choisi pour sujet de sa fresque la victoire remportée sur Pic^ino, général du duc de Milan. On voyait au premier plan une mêlée de cavalerie et une prise d'étendard.

A Michel-Ange était échu un épisode de la guerre de Pise.

Ordinairement, une bataille, surtout à une époque où les soldats sont bardés de fer, oSve peu de ressources à un artiste qui excelle dans le nu.

Hais le génie de Michel-Ange ne s'arrêta pas pour si peu.

Un incident qui, pour un autre peintre, serait passé inaperçu, illumina soudainement les idées du grand artiste, et son carton fut composé,

Accablés par une chaleur étouffante ,' les sddajis florentins se baignaient dans l'Amo, lorsque les Pisans

n TROIS MAITRES

font tout à coup une sortie. L'ejmemi parait^ on cria aux armes, on se presse, on se foule : les uns, à moitié nus, sautent sur leur épée; d'autres, avec des efforts inouïs, s'empressent de faire glisser leurs vêtements sur leurs membres mouillés. Le tambour bat ; l'impapatience et le désespoir se peignent sur les traits des malheureux fantassins qui ne peuvent rejoindre leur drapeau.

L'apparition de ce chef^l'œuvre jeta les premiers aiv tistes de l'époque dans une stupéfaction profonde. De tous les pointe de lltaiie,on vint Tadmirer^le copier^ l'étudier à l'envi, San-Gallo, Ghirlandajo, Granacci, André del Sarto, Sansovino, le Rosso, Perin del Vaga, et Bapbael lui-même, tous, tant qu'ils étaient alors, enfants ou vieillards, maîtres ou élèves, s'inclinèrent en silence devant l'artiste souverain qui, d'uù seul pas de géant, franchissait la carrière, et touchait aux dernières lioûtes du sublime, au delà desquelles Dieu a dit à l'art : a Tu n'iras pas plus loin, b

Je laisse parler Benvenuto Cellini; car ce fut à l'occasion de ce même dessin, copié par lui, comme par tous les autres, que le brutal Toregiani jugea à propos de se vanter de son affreuse anecdote.

« Tant que ce carton resta debout, dit textuellement Cellini dans ses Mémoires, il fut l'école du monde* Quoique le divin Michel-Ange ait îût, depuis, la grande

MIOHSL-ANOE 3S

thegpelle du pape Mes, il n'atteignit jamais à la moitié du talent qu'il avait montré dans ce chef-d'œuvre; il ne remonta jamais à Téclat de cette première étude, n

C'était le moment ou jamais de poignarder Michel- Auge. ^

Ce n'eût point été assez \ la haine a des calculs atroces, et l'envie a ses inspirations diaboliques. On par« donna à l'artiste, mais l'œuvre paya pour lui. Tôt ou tard, on aurait raison de l'homme, tandis que l'œuvre était immortelle.

L'an 1512, au milieu de l'émeute, au moment où la République expirait, et oà les Médicis rentraient en vainqueurs, Baccio Bandinelli, de lâche et exécrable mémoire, se glissa, à pas de loup, traîtreusement, un poignard à la main, dans la salle ou était exposé le chef-d'œuvre; et, tandis qu'on s'égorgeait dans la rue^ le misérable, assassin à la fois et voleur, enfonça plusieurs fois le couteau dans le carton^ le mit en lambeaux, le foula aux pieds, et en emporta les débris.

Pourquoi faut-il que la lâcheté de cet homme l'ait protégé contre les coups de Cellini !

'«J'étais bien décidé, raconte Benvenuto, à le jeter par terre et â le fouler aux pieds partout où je l'aurais rencontré. Arrivée la place Saint-Dominique, j'aperçus Bandinelli qui entrait dans la même place par le côté opposé. Rempli plus que jamais de nion sanglant pro-

jet, je me jetai à 8a rencontre ; mais je n'eus pas pins tôt levé les yeux sur ce misérable, que je le vis sans armes^ monté sur un méchant mulet qui avait bien moins l'air de mulet que d'âne, et se traînant après un petit garçon d'une dizaine d'années. Bandinelli, en me voyant, pâlit comme un mort, et trembla de la tète aux pieds. Je compris que ce serait trop de lâcheté que de tuer ce lâche, et je lui dis : «N'aie pas peur, vilpol- » tron, tu n'es pas digne de mes coups, »

Alexandre VI^ le terrible Roderigo Borgia, venait de mourir empoisonné par un flacon de son propre vin qu'il avait préparé pour d'autres. Le siècle était vengé. Les orphelins des nombreuses victimes que cette fa« mille incestueuse et meurtrière avait plongées dans le deuil, voyant porter sur les bras des valets le cadavre du pape enflé, noir, hideusement défiguré, s*écriaient en tremblant : a Laissez passer la justice de Dieu ! • \

Jules n monta sur le trône de saint Pierre. C'était un homme d'une vaste ambition, d'un caractère de fer, hautain, inflexible, impérieux, avide de dominer, impétueux dans sa colère, emporté dans ses ordres, ne

niGHEL-ANGE 37

souffrant pas de réplique, et brisant sons ses pieds tout ce qui osait lui faire obstacle.

Un seul trait peindra Thomme.

Lorsque le pape chargea Michel-Ange de faire son portrait, voici en quels termes il formula sa comïiande:

— Tu vas, dit-il à son sculpteur, me jeter en bronze une statue colossale que tu placeras sur le portail de Saint-Pétrone. Voici mille ducats à compte. Lorsque tu auras besoin d'argent, adresse-toi directement à moi. Fais bien vite ton modèle, et tâche que cela soit digne à la fois de Jules II et de Michel-Ange.

— J'ai mon dessin tout prêt, répondit Michel-Ange« Votre Sainteté, de la main droite» donnera sa bénédiction, comme de juste; dans sa main gauche, je placerai un livre...

— Un livre? un livre? interrompit Jules II avec fureur. Une épée , par saint Paul! Je n'entends rien^ moi, à vos grimoires ^ tandis qu'à Tépée, c'est autre chose, et je défie le plus habile...

Quelques jours après, étant venu à l'atelier de l'artiste pour voir si l'ouvrage avançait, il dit en souriant:

— • Tout cela est fort bien. Mais, dis-moi, ta statue donne-t-elle la bénédiction ou la malédiction?

-— Elle menace ce peuple, s'il n'est pas sage, répliqua Michel-Ange.

as TROIS MAITRES

Le peuple ne fut pas sageu en effet; car, en iSll, il brisa la statue du pape.

Mais revenons aux premiers jours du pontificat de Jules IL A peine fùt-ilsur le trône» qu'il appela Michel- Ange. Un tel artiste était digne de comprendre un tel pape.

Jules n réfléchit plusieurs mois sur l'ouvrage auquel il emploierait le plus grand sculpteur de son siècle. Nous l'avons dit, l'ambition du pape n'avait pas de bornes, sa soif de gloire et de grandeur était insatiable. Oubliant peut-être la parole de Dieu : Regnum meum non est de mundo, il se prit à rêver l'immortalité sur la terre. Dès lors son choix ne tut plus douteux, n fit venir l'artiste devant lui, et lui tint ce langage :

— Si tu étais chargé de faire un tombeau pour Jules n, quel serait ton dessin pour un tel monument?

— Je voudrais, répondit Michel-Ange après s'être recueilli un instant, que la grandeur du tombeau répondit à la grandeur du pontife qui l'ordonne. La forme générale du monument serait un parallélogranoune de trente pieds de longueur sur quinze de large; sa hauteur serait au moins de trente pieds. Quarante statues, sans compter les bas-reliefs, enrichiraient ce mausolée, couronné par un groupe de figures représentant l'apothéose de Votre Sainteté. Quatre Victoires, deux sous la forme féminine, deux sous la forme virile, seraient aux

denx eôtésda motiument, écrasant sous leurs pieds des esclaves ou des rebelles. Seize statues de sept à huit pieds, représentant les provinces vaincues ou les Vertus captives, rivées par leurs chaînes au tombeau de celui qui a, de son vivant, dompté l'orgueil des premières et fait la gloire des secondes. Huit colosses de dix à douze pieds de haut orneraient la partie supérieure de l'attique. Enfin, on entrerait dans l'intérieur du massif par les deux petits côtés, et on trouverait une rotonde, au centre de laquelle serait placé le sarcophage.

Le pape écoutait en silence, et regardait fixement l'artiste, inspiré parla hauteur du sujet, et s'occupant avec le plus grand sang-froid de ce palais mortuaire, sans se douter des pensées sombres et lugubres qu'il jetait au cœur du vieillard qui devait l'habiter.

Ceux qui 'connaissent le caractère italien et l'aversion instinctive qu'on ressent dans ce pays pour la mort et pour les idées qui s'y rapportent, comprendront facilement ce qu'il y a de majestueux et d'étrange dans l'entretien de ces deux hommes, dont l'un ordonne son tombeau, que Tautre lui explique avec le plus grand soin et dans ses plus petits détails.

Lorsque le sculpteur eut fini, Jules II ne fît qu'une seule objection.

— Où placerons-nous cet immense monument?

— J'y ai pensé, répliaua Michel-Ange. Votre tom-

beau, tel que je le rêve, ne tiendrait pas dans le viens Saint-Pierre. Mais nous avons la Tribunaj dont Nicolas V a fait jeter les fondements. J'achèverai la nonvelle église sur les dessins de Rosselino, et la chapelle sera digne du tombeau.

— Et combien pourrait coûter cette nouvelle construction?

— Cent mille écus à peu près.

'— Deux cent mille s'il le faut, répondit le pape.

— Je puis donc partir pour Carrare?

— A l'instant même, et n'oublie pas de t'adressen i moi^ sans intermédiaire, toutes les fois que tu auras besoin de me parler. Ou plutôt, ajouta le pape en se ravisant, je ferai jeter u%pont de ma chambre à ton atelier, et j'irai te voir, moi, et te gronder lorsque l'ouvrage sera en retard. Adieu, Michel-Ange; tu m'as compris.

Je n'essayerai point ici de donner une idée du bon« heur que dut éprouver Michel-Ange en sortant du Va-tican. Ceux qui ont le sentiment dn beau, du sublime dans les arts; ceux qui ont gémi longtemps sous l'obsession d'une idée fixe, implacable, dont la réalisation ne dépend pas de leurs forces ; ceux qui ont conçu dans la lièvre de leur imagination ou dans le délire du rêve un projet immense, gigantesque, impossible, et qui voient tout à coup les obstacles s'aplanir, la pensée

MICHEL-ANGB \C^ ^^^ prendre un corps, l'impossible reculer sesim(fe;v?^x- /^ v> li seulement pourront comprendre ce qui diu^^gm^i^^Y A ^ dans rame de l'artiste en ce moment inespéré etsS^ prème.

Tandis qu'un peuple d'ouvriers, placé sous ses ordres, vidait de leurs plus beaux marbres les entrailles de Carrare, lui, silencieux, pensif, assiégé de ses ima« ges gigantesques, s'arrêtait debout sur un grand rocher isolé qui surplombe la mer.

«• Pourquoi ne creuserais-je pas ce roc? se disait-il soQvent dans les transports de son imagination brûlante? pourquoi n'enfoncerais-je pas mes ciseaux dans les flancs de la montagne? Sous ma main, le rocher deviendrait un colosse qui ép&uvanterait au loin les navigateurs. Mon nom serait gravé sur le granit en caractères ineffaçables ; mon œuvre, à moi^ serait éternelle comme l'œuvre de Dieu... Mais, patience ! j'aurai bientôt aussi mes montagnes de marbre, et toute une création d'êtres surnaturels et grandioses surgira sous ma main puissante. Je n'aurai qu'à leur dire: « Vivez! » et ils vivront!

Va, pauvre grand homme, berce-toi de ton rêve 1 élève ta Babel aux nuages 1 Tandis que, dans ton orgueil insensé, tu te crois l'égal de Dieu , un reptile, un insecte, moins que cela, le dernier des courtisans a piqué ton œuvre au cœur et tout s'est évanoui en fumée.

42 TPOTS MAITRSS

Tu ne te connais pas en intrigue, mon maître* Le génie est quelque chose, mais le savoir-faire est tout dans ce monde. La fierté, la droiture, rhonneur, sont d'excellentes qualités, à coup sûr; mais elles réussissent médiocrement chez une certaine classe d'hommes; celui-là monte plus haut qui sait descendre plus bas. Qui se humiliât exaltabitur. As-tu déjà oublié le mol de l'Évangile?

Laisse donc là tes projets et tes folies , tes montagnes sculptées et tes châteaux fantastiques. Tu as assiez regardé le ciel et la mer I Vite! à l'atelier, mon maître; on t'a perdu dans l'esprit du pape.

La place Saint-Pierre était encooArée, presque couverte des énormes blocs de marbre transportés de Carrare. Un dernier débarquement avait eu lieu au quai du Tibre, et Michel- Ange, qui vivait, par habitude, dans l'isolement le plus complet, ignorant caqui valait de se passer à la cour pendant son absence, monta au Vatican, pour demander l'argent qui revenaitaux matelots.

On lui répond que Sa Sainteté n'est pas visible.

Quelques jours après, il se rend de nouveau chez le pape.

Comme il traversai^ l'antichambre, un valet lui barre le passage, et lui, dit sèchement qu'il ne peut entier*

— Malheureux! tu ne sais pas à qui tu parles, s'écrie un prélat qui avait reconnu Michel-Ange.

— Je le sais fort bien, réplique impudemment le lar quais, et je m'acquitte de mes ordres.

^ C'est bien, c^ond l'artiste indigné, quand le pape m'enverra chercher, tous lui direz que, moi non plus, je n'y suis pas.

Une heure après, il partait pour Florence;

Mais Jules n n'était pas homme à laisser échapper ainsi de ses mains un artiste qu'il considérait comme étante ses gages.

En apprenant la réponse et la (tiite de Micbel-Ange, la colère du pape éclata. Cinq courriers, les uns sur les autres, partent au galop pour ramener le fugitif. Voyant que les prières ne servaient i rien, les messagers de Jules voulurent employer la force. Mais Michel* Ange sauta sur ses armes, et, d'une voix terrible :

— Si vous avancez, dit41, je vous tue.

Les messagers , intimidés , laissèrent Michel-Ang6 continuer son chemin.

La colère du pape ne connut plus de bornes. Il menaça de mettre Florence à feu et à sang si on ne lui rendait pas son sculpteur. Soderini reçut trois brefs en trois jours; le premier promettait à l'artiste amnistie et pardon; le second déclarait la guerre à la République; le troisième annonçait que, si Michel-Ange ne partait pas pour Rome dans les vingt-quatre heures, tous les Florentins seraient excommuniés*

— Tu veux donc nous perdre tous? disait le pauvre gonfalonier tremblant de peur.

— Ah I ah ! répondait Michel-Ange, cela lui apprendra à me défendre sa porte.

— Mais je ne puis pas te garder ici, malheureux.

— Eh bien, je m'en irai chez le Grand Turcl

— Chez le Grand Turc?

— Oui ! il me traitera mieux que le pape, j'en sais bien sûr. D'ailleurs, il a l'intention de jeter un pont de Constantinople à Péra, et il m'a fait faire des propositions magnifiques.

— Va chez le diable, si tu veux ; mais délivre-nous delacolèredupape.

Cependant Jules II, tenant sa parole, s'avançait à la tète d'une armée. U avait pris Bologne, et montrait une grande joie de sa victoire. Michel-Ange, changeant tout à coup d'avis, entra dans la ville conquise, et se présenta au pape.

Jules n était à table, au palais des Seize, où il logeait provisoirement, lorsqu'on lui annonça l'arrivée du sculpteur. Il fit signe qu'on l'introduisit, et^ ne pouvant plus contenir sa colère à la vue du rebelle, il s'écria d'une voix altérée :

— Tu devais venir à nous, et tu as attendu, au contraire^ que nous vinssions à toi.

Michel-Ange avait fléchi un genou; mais, malgré

MIGHEL-âNGE 45

cette attitade de tBoumission et de respect, on lisait sur ses traits plutôt l'orgueil que le repentir. Sombre, muet, le sourcil froncé, il semblait dire au pape : Non homini sed Petro.

Tous les témoins de cette scène tremblaient pour le paavre sculpteur; mais, comme on connaissait l'impétQositédu pape, personne n'osa prendre la parole. Seul, le cardinal Soderini, digne frère du gonfalonier, voulant conjurer l'orage, commença à présenter les excuses de l'artiste.

— Saint-pere, pardonnez à cet homme, car il ne saurait pas ce qu'il faisait... Les artistes, si vous les tirez de leur art, sont tous ainsi... SU a péché, c'est par erreur, par ignorance.

Jules n n'y tint plus, et, frappant d'un coup de canne le maladroit cardinal, il s'écria d'une voix de tonnerre :

^- Comment, malheureux, tu oses dire des injures à mon sculpteur! C'est toi qui es l'ignorant et le pécheur; ôte-toi de mes yeux.

Et, comme le pauvre prélat, tout troublé, restait à sa place, immobile d'étonnement et de peur : |

— Jetez-moi cet indiscret par la fenêtre, ajouta le ^ pape exaspéré.

Les valets eurent beaucoup de peine pour mettre Son Éminenceàlaporte.

Comme on voit » les Soderini jouaient de malheur.

Le soir même, Jules II et Michel- A.nge étaient les meilleurs amis du monde. Ces deux hommes s'enteu*^ daient à merveille. U fallait un tel ouvrier à un tel maître. Le pape posa pour son portrait, et partit pour Rome en priant le sculpteur de Vj rejoindre aussitôt sa statue finie.

— Songez, Michel- Ange, que mon tombeau vous ai* tend.

Telles furent les dernières paroles de Sa Sainteté.

Michel* Ange employa sei^e mois à cette statue ooloe» sale. C'était quinze mois de plus qu'il n'en fallait à sas ennemis pour renouer sourdement leur intrigua. Cette fois, Bramante était à leur tête, et, au nombre des rivaux qu'on opposait à Michel-Ange, on comptait Ra^ phaël.

Heureusement pour notre artiste, Jules II portait le même entêtement dans ses amitiés que dans ses antipathies : plus on s'efforça de lui peindre Michel-Ange sous un fâcheux aspect^ plus il s'obstina à le combler de sa faveur. La jalousie aveugle et la haine maladroite de ces hommes servit mille fois mieux Michel-Ange que n'eussent pu le faire l'amitié la plus franche et le plus généreux dévouement.

Les courtisans ne se tinrent pas pour battus, et^ chan*

à i.ImIII.'ii IL.'A,

géant fout a coup de tactique, au lieu de critiquer leur ennemi commun, ils commencèrent à le louer outre mesure. Seulement, leurs éloges étaient plus perfides et plus venimeux que leurs calomnies. Michel-Ange était un grand sculpteur, on Texalta comme peintre. Ce moyen, tout grossier qu'il est, a réussi de tout temps. Le coup porta comme d'habitude. Michel-Ange ne perdit pas la grâce du pape, mais le pape oublia son tombeau.

n y a, dans la via de cet homme extraordinaire que nous essayons de faire connaître i nos lecteurs, un moment solennel et terrible, dont nul drame humain ne saurait présenter Téquivalent.

C'était en 1508 ; Micbel«Ange, arrivé de Bologne, descend au Vatican, encore tout essoufflé de sa course, poudreux, couvert de sueur. Le pape le reçoit dans ses bras, l'accable de bontés et de caresses.

•**« Et ma statue?

-— Terminée. Le bronze est très-bien venu. Le portrait de Votre Sainteté, trois fois plus grand que nature, respire la majesté et la terreur. Une épée nue brille dans votre main gauche, comme vous l'avez désiré.

— Et, maintenant, causons de nos ^grands projets; tout ton temps m'appartient, j'espère?

— Je suis aux ordres de Votre Sainteté.

Nouveaux témoignages d*amitié et de bienveilianee.

Le pape se lève aussitôt^ et, s'appuyant sur le bras de son artiste favori, s'empresse de lui montrer tout ce qui s*est fait en son absence : les constructions de San- Gallo, les travaux de Bramante, les fresques de Raphaël. Michel-Ange, toujours équitable, même envers ses ennemis, ne tarit pas en éloges. Us traversent la plsûce Saint-Pierre. Les énormes blocs de Carrare sont encore là, attendant, sollicitant presque le ciseau du grand sculpteur.

Enfin, après avoir parcouru en tous sens Téglise, les jardins, le palais, Jules n et Michel-Ange entrent dans la chapelle Sixtine. Le jour commençait à baisser.

Le pape s'arrêta au milieu de cette vaste chapelle^ et, levant sa main vers la voûte, il laissa échapper ce peu de paroles comme une chose parfaitement naturelle :

— Depuis la mort de mon oncle, la décoration de ce beau monumentest restée inachevée dans sa plus grande partie. Je veux qu'on dise : a Jules n a terminé ce que Sixte IV avait commencé. » Voilà l'ouvrage que je te destine. Tu seras à la fois Tarchitecte, le peintre, le dé^ corateur. A toi cette voûte immense; remplis-la de fresques et d'ornements, peuplera d'innombrables figures. On n'a connu. Jusqu'ici, qu'un seul côté de ton génie ; je veux que le monde apprenne, en admirant le plafond de la Sixtino, que Michel-Ange est aussi grand peintre qu'il est inimitable sculpteur.

Michel-Ange regarda le pape daos les yeux pour Yoir s'il parlait sérieusement.

— Eh bien, tu ne me réponds pas? reprit le pape.

— Je crois n'avoir pas bien entendu, reprit l'artiste étonné.

— Je t'ai choisi pour peindre i fresque le plafond de la chapelle Sixtine; as-tu compris^ cette fois?

— Votre Sainteté se rit de son pauvre serviteur.

— Conunent cela, maître Buonarotti?

— Mon métier est de manier le ciseau et le maillet, je n'ai jamais peint de ma vie, j'ignore jusqu'aux procédés mécaniques de la fresque. U est vrai que j'ai dessiné un carton pour la salle du conseil à Florence ; mais c'était un dessin^ voilà tout. Comment voulezvous qu'à mon âge je change tout à coup de carrière? Encore une fois, cela ne saurait être sérieux, et Votre Sainteté veut sans doute m'éprouver. -

— J'ai dit : a Je le veux ; d c'est à toi d'obéir.

— Et moi, je vous dis, saint-père, que cette idée n'est pas venue, qu'elle ne pouvait pas venir à Votre Sainteté. C'est un piège infime que me tendent mes ennemis. Si je refuse, je reste là dans un coin, sans ouvrage, et j'encours votre disgrâce; si j'accepte, j'échouerai infailliblement, et j'y perdrai le peu de réputation que j'ai acquise dans mon art Eh bien, non, i'aime encore mieux endurer la colère de Votre Sain-

teté, que m'exposer à une honte certaine. Mon parti est

pris. Je pars à l'instant même pour Florence.

^ Cette fois, nous y mettrons bon ordre 1 s*écria Jules n.

Et il se retira brusquement, laissant l'artiste en proie à son muet désespoir»

Ce qui se passa alors dans l'àms de Michel* Ange, il n'y a que Dieu et lui qui l'aient su. L'bistmre n'a pas d'exemple de pareilles tortures* S'il ne succomba pas ^ ce coup, c'est qu'il était doué vraiment d'une force surhumaine.

FiguresHYous un homme qui a déjà quarante statoes dans sa tète, qui n'a plus qu'à frapper sur le marbre pour voir jaillir et s'animer ses créations gigantesques, qui arrive heureux, et confiant pour se mettre à l'œu* vre; figurest-vous ce même homme, par un effort sublime, inouï, désespéré, changeant tout à coup de plan, de but, de moyens, oubliant son peuple de pierre, et évoquant tout un royaume d'ombres et de couleurs, passant d'un art à l'autre dans l'intervalle d'une nuit! Quelle lutte immense ! quel magnifique spectacle! C'est là le plus éclatant triomphe de la volonté humaine*

Le lendemain, Jules II trouva l'artiste à la même place où il l'avait laissé la veille; il avait la tète baissée vers la terre, le regard fixe, les bras croisés sur la poi«» tnne, et paraissait absorbé par une méditation pro-

MIGHEL^ANOE SI

fonde. Les souffrances de cette longue nuit avaient bien laissé quelques traces sur ses joues flétries, sur ses yen^ rouges et secs; mais le- feu du génie rayonnait sur son front.

— Eh bien ? dit le pape. i

— J'accepte, répondit Michel-Ange,

— J'en étais sûr. Crois-moi, Michel-Ange, tes en , nemis, en croyant te nuire, t'ont ménagé un nouveau triomphe.

— Qu'on fasse à l'instant venir Bramante pour construire les échafauds.

Pris dans ses propres filets, l'envienx architecte essaya du moins de faire partager les travaux de la voûte entre Michel-Ange et Raphaël, son propre neveu, l^ais Jules II fut inébranlable. Bramante reçut sèchement l'ordre de préparer les planches et les cordes nécessaires pour la charpente des é^chafaudages.

Quant à Michel-Ange, il s'était enfermé, la rage au cœur^ la fièvre à la tëte^ et refusait de voir qui que ce fût au monde.

Lorsque tout fut prêt, le fougueux artiste montra ses dessins, et voulut s'en remettre, pour l'estimation dé son travail, à Julien de San-6allo, un de ses principaux ennemis. Mais, celte fois, la haine et l'envie eurent aussi leur pudeur. San-Gallo proposa la somme de mille ducats, et le marché fut passé immédiatement.

Après quoi, Michel-Ange se dirigea vers la Sixtine, et, adressant pour la première fois la parole à Bramante, lui dit, en présence du pape^ avec un ton de hauteur et d'ironie insultante :

— Comment vous y prendrez-vous , maître, pour m'élever cet échafaud ?

— Mais... comme l'art l'exige, répondit Bramante avec non moins de fierté.

— C'est-à-dire?...

— C'est-à-dire , monsieur, puisque vous semble? ignorer les premières règles du métier que vous venex d'embrasser, que je ferai pratiquer des trous dans la voûte ; que, de ces trous, je ferai descendre des cabestans, et que ces cabestans soutiendront le plancher mobile sur lequel vous travaillerez.

— A merveille, maître Bramante ; mais me permettez-vous une simple question?

— Faites...

— Comment boucherez-vous ces trous, lorsque mes peintures seront terminées?

— On y pourvoira, répondit Bramante avec humeur. Michel-Ange haussa les épaules, et, appelant à voix

haute le maître charpentier :

— Maître^ lui dit-il, prends tous ces cordages, je to les donne; tu peux les vendre à ton profit : ce sera ta dot de tes deux pauvres filles.

Puis il expliqua au pape étonné par quel mécanisme ingénieux et simple il entendait construire son échafaud, au moyen de contre-fiches détachées des murs, et sur le modèle qui a été suivi depuis dans tous ces grands ouvrages.

Les jours suivants, il fit veçir de Florence Jacques de Sandro, Ange de Donnino, Bujiardini, Granani, enfin les peintres les plus connus dans la pratique de la fresque. Il les fit monter sur son échafaud, leur livra un pan de muraille, et les fit travailler à côté de luL Deux ou trois heures lui suiBrent pour être au fait du mécanisme qu'il ignorait. Il les paya largement, abattit cequ'ils venaient défaire, se renferma seul dans la chapelle^ et ne voulut plus voir personne.

Sans aides, sans manœuvres, sans apprentis, il trempait lui-même la chaux, faisait son crépi, broyait ses couleurs. Ce qu'il dut dépenser de travail opiniâtre et de patience infinie pour vaincre de petits obstacles matériels qui ne tiennent qu'à la pratique d'un art, c'est incalculable et prodigieux. Souvent un peu plus ou un peu moins d'eau, une couche plus mince ou plus épaisse^ la moindre misère, enfin, faisait moisir et tomber sa fresque à demi terminée. Ce qui était un embarras sé^ rieux et presque insurmontable pour le pauvre Michel- Ange n'était qu'un jeu pour le savant San-Gallo et autres grands esprits de sa trempe^ et, pour peu qu'on

eût voulu avoir recours à leur haute expérience et à leurs profondes lumières, ils vous auraient expliqué doctoralemeni les qualités du granit ou du travertino, la dose d'eau convenable pour bien pétrir un enduit, le temps strictement nécessaire pour le délayement ou la dessiccation de la chaux, etc., etc. C'est ainsi que va le monde ! Aussi^ quoi qu'en ait pu dire le vieux Buonarotti, le grand Michel-Ange ne Élisait qu'un maçon fort médiocre.

Mais le génie se joue des grandes comme des petites difficultés. Déjà la couleur et la chaux obéissent au maître souverain, comme lui avaient obéi le marbre et le bronze, La matière domptée^ il ne lui restait plus qu'à dérouler sa vaste épopée biblique, conçue en une seule nuit ! La pensée du Dante, le divin poète, incarnée sous une autre forme, dans l'artiste divin, se traduisait en peinture. Même originalité de conception^ même grandeur de style, même aspiration puissante vers la sublime unité.

Tous les deux ont embrassé dans leur vaste composition la création entière^ Tordre de la série des temps, depuis la chute des anges rebelles jusqu'au jugement suprême.

Je ne m'arrêterai pas à décrire le poème de la Sixtine â ceux qui ne l'ont pas vu, comme je ne traduirai pas l'épopée dantesque à ceux qui m l'ont pas

HIGHEL-ANOB «5

sentie : ce serait parler musique aux sourds et couleurs aux aveugles.

Michel-Ange n'avait employé que vingt mois à son œuvre immense. Le jour où il descendit des échafaudagesj ses yeux s'étaient tellemoit habitués à regarder en haut, qu'il ne pouvait plus les tourner vers la terre. Touchant et doubureux symbole du génie, obligé encore à £sLire route avec les hommes après avoir habité quelque temps les régions célestes.

Au milieu des tourments de toute sorte qui assiégèrent Michel-Ange pendant cette grande épreuve, il faut compter aussi les impatiences, les ennuis, les menaces du bouillant pontife. Tout vieux et tout cassé qu'il était^ . cet homme indomptable montait à chaque instant sur réchafaud, se glissait sous la voûte, grondait, conseillait, pressait le pauvre artiste, qui eût donné volontiers ce qui lui restait d'années i vivre pour qu'on le laissât travailler en paix.

Un jour, c'étaient des remarques sur l'emploi trop sobre de couleurs brillantes et sur la pauvreté des dorures.

Et Tartiste de répondre :

— Saint-père, les hommes que j'ai peints là-haut ne portaient point d'or dans leur temps ; c'étaient de saints personnages, qui avaient l'amour de la pauvreté et le mépris des richesses.

Une autre fois, c'étaient dee plaintes et des exdama- (ionà sur la lenteur de l'artiste.

— Quand finiras-tu donc? s'écriait le pape.

— Quand je serai satisfait, répondait Michel- Ange. Enfin, comme la Toussaint approchait, le pape monta

une dernière fois sur la charpente, et signifia brièvement au peintre qu'il voulait, ce jour-là, lui, Jules U, à qui personne n'avait jamais résisté, dire la messe d^ns sa chapelle.

— Hais, si je n'ai pas fini ce jour-là?... riposta le peintre avec une égale impatience.

— Si tu n'as pas fini... si tu n'as pas fini... je te ferai jeter à bas de cet écbafaud.

— C'est qu'il est homme à le fidre comme il le dit, pensa Michel-Ange.

Et, le soir même, l'échafaud fut enlevé.

Je n'essayerai même pas de décrire l'impression foudroyante et terrible que fit ce chef-d'œuvre lorsqu'il fut livré à l'admiration du public. Alors, comme aujourd'hui, la voûte de la Sixtine fut considérée comme le prodige le plus étonnant de l'art humain. Michel- Ange avait trente-sept ans lorsqu'il acheva ses pein-* tures.

Deux ans après, le pape mourut, et Michel-Ange pleura amèrement sa mort. Ces deux caractères étaient faits l'un pour l'autre. Jules II ne pouvait plus se pas-

ser de Michel-Ange. On raconte que, peu de temps avant la mort du pape, une scène fort vive eut lieu entre lui et Michel-Ange, i l'occasion d'un congé que demandait ce dernier pour aller voir la ftte de Saint- Jean à Florence, scène qui se termina, comme toujours, par un redoublement d'amitié et de faveur. On assure même que le pauvre vieillard, sentant peut-être que sa fin approchait, et ne voulant pas laisser un souvenit amer au cœur de l'artiste qu'il avait le plus estimé, lui fit faire de touchantes excuses, et lui envoya un cadeau de cinq cents ducats pour s'amuser pendant la fête.

Enfin, Jules n est le seul qui ait osé gronder, menacer, maltraiter Michel-Ange; il alla mème^ un jour, jusqu'à lever sa canne sur lui I Et cependant le grand artiste ne put jamais se consoler de sa perte; et cependant, après son domestique Urbino, Jules II est sans doute l'homme que Michel- Ange a le plus aimé sur OBtte terre I

L^avénement de Léon X marqua une époque de travaux stériles, d'amers dégoûts et de sourdes persécutions dans la vie de Michel-Ange. Il était écrit que la destinée de cet homme se briserait de temps à autre

comme un torrent sur le roc, pour rejaillir ensuite plus impétueuse et plus fière. Pendant neuf longues années, nous n'entendons parler de Michel-Ange qu'à une occasion qui fait le plus grand honneur à son âme d'artiste et à ses sentiments de citoyen.

L'académie de Florence avait envoyé des députés à Léon X, le suppliant de rendre à sa patrie les cendres du Dante Àlighieri, Tauguste et malheureux exilé, qui avait, deux siècles auparavant, rendu son dernier soupir à Ravenne.

Dans ses jours d'inaction forcée et de sombre tristesse, Michel-Ange lisait les chants du poète florentin, traçant sur la marge, à la plume^ tous les objets qui frappaient son imagination. Admirable chef-d'œuvre, et qui serait d'un prix inestimable aujourd'hui, s'il n'avait péri à la mer. Quel autre que Michel-Ange était digne de traduire et dlUustrer le Dante?

A la première nouvelle de la démarche qu'on allait essayer auprès du pontife, l'artiste s'émut Ce fut avec un généreux élan, avec une vive et ardente sympathie qu'il s'associa à cette œuvre de réparation et de justice. Nous lisons au bas de la supplique originale, qui existe encore aux archives de Florence, ces nobles paroles : a Moi, Michel- Ange, sculpteur, adresse la même prière à Votre Sainteté, offrant de faire au divin poète un tombeau digne de lui. o

Hélas ! fatidra-t41 doDc maudire Léon X, le Mécène

tant célébré, qui a donné son nom au siècle, pour ne

pas avoir accepté l'office du sculpteur, pour avoir privé

le monde d'un tel monument ?

Mais par quelle suite de contrariétés ou d'intrigues Michel-Ange en était-il arrivé à n'avoir plus autre chose à faire qu'à lire et commenter les vers du Dante? Il faut remonter à la source de ces tristes dé*

Jules n, un peu avant sa mort, avait fait promettre à son artiste qu'il se remettrait à son tombeau, réduit à des proportions plus modestes. Les cardinaux Santi- Qua^ "^t Aginense, nommés par le pape exécuteurs testatNtaires, avaient reçu la promesse de Michel- Ange qu'il reprendrait aussitôt les statues qu'il avait commencées, comme pour donner un essai des différentes séries de figures qui devaient orner le monument De ce nombreétait le magnifique guerrier écrasant son captif, qu'on appelle généralement du nom de Victoire et le Moïse de Saint-Pierre-aux-Liens, dont nous parlerons plus tard. Michel-Ange allait donc se livrer de nouveau à son art favori, lorsque Léon X intervint, et, au nom de cette vertu qu'ont les papes sur la terre de lier et de délier ce qui leur fait plaisir, ordonna à l'artiste de le suivre immédiatement à Florence pour s'occuper de la façade de Saint-Laurent.

Quant à Jules H, puisqu'il était mort, il avait bien le

temps d'attendre son tombeau.

Michel-Ange obéit A peine a-t-il eu le temps de présenter un projet, nouvelle commission de Léon X« On oblige Michel- Ange à partir pour Carrare. Nous l'avons déjà vu, ce voyage lui portait malheur. Ce fut pendant son premier séjour à Carrare qu'on le desservit auprès de Jules II ; son second départ fut le signal de nouvelles attaques.

Seulement, la première fois, on se contenta de dénigrer son talent ; la seconde foisj on alla jusqu'iealomnier sa probité.

On persuada au pape, <— et cela fait honneur à la calomnie, quand on songe que ce pape était Léon X, — on lui persuada, dis-je, que Michel-Ange, par de misérables calculs d'argent, préférait les marbres de Carrare à ceux de Seravezza, en Toscane. Aussitôt l'ordre lui fut donné de commencer l'exploitation des nouvelles carrières.

Michel-Ange, avec une docilité surprenante chez un tel homme, quitte sur-le-champ Carrare et se rend à Pietra-Santa. 11 y perd des années entières, prend des peines infinies pour extraire les nouveaux marbres, pour ouvrir des roules praticables, et pour transporter les matériaux jusqu'au bord de la mer. Lorsque, après tant de soins^ après tant de labeui*s, il arrive à FIo-

MIGHEL-ANGE 61

rence, le pape ne songeait plus à Saint-Laurent, qui attend encore sa façade.

Cette fois^ Tartiste, irrité, se renferma dans sa hauteur, et ne daigna plus se montrer dans une cour où on osait si effrontément lui man«{uer de respect*

Ce fut vers la même époque, nous avons du moins tout lieu de le croire, qu'éclata cette dissension triste^ ment célèbre entre Raphaël et Michel-Ange, les deux premiers génies de leur siède ; dissension fâcheuse et regrettable sous tous les rapports, dont il faut absoudre la mémoire des deux illustres rivaux, et dont la responsabilité tout entière retombe sur ces hommes médiocres et jaloux qui se glissent on ne sait comment dans l'intimité des grands artistes, pour flatter leurs passions et pour envenimer leurs querelles.

Les biographes rapportent que Michel-Ange, dans un mouvement de colère, se serait écrié avec dédain, que la peinture à l'huile n'était qu'un art de femme, bon tout au plus pour les gens aisés et pour les paresseux. Il protégea visiblement Sébastien del Piombo, et dessina de sa propre main plusieurs tableaux coloriés seulement par ce peintre, entre autres la Résurrection de Lazare j que le bon frère Sébastien eut la naïveté d'opposer à la Transfiguration de Raphaël.

Sur ces entrefaites, Léon X mourut empoisonné. Les arts et les lettres perdirent en lui un protecteur que Mi-

chel-Angé n'eut pas à regretter pour son compte. Pendant tout le temps de son pouvoir, le pape florentin s'était montré constamment hostile à son compatriote. Adrien VI, Flamand d'origine, succéda à Léon. Mais ce fat encore pis pour notre artiste. Le nouveau pape eut la singulière idée de foire jeter à bas le plafond de la Sixtine, sous prétexte qu'il ressemblait plus à un bain public qu'à une voûte d'église.

n fut même question de traduire MicheKAnge en justice, au sujet du tombeau de Jules II, pour lequel il avait touché des avances, et qu'il ne se hâtait pas de terminer. Le sculpteur, frémissant de rage, voulut courir à Rome. Mais le cardinal de Médicis, qui fut bien* tôt Clément Vn, l'exhorta à prendre patience, et lui fit bâtir, en attendant, la bibliothèque et la sacristie de San-Lorenzo,les deux premiers ouvrages d'architecture exécutés par Michel-Ange. Il avait alors quarante ans.

Cependant le duc dlJrbin, neveu de Jules II, trouvant les procédures trop lentes à son gré, eut recours à un moyen plus expéditif pour obliger Michel-Ange à reprendre le monument de son oncle. Il le fit menacer, comme cela se pratiquait dans ces temps de justice sommaire, d'un bon coup de poignard entre les côtes, s'il ne se montrait pas plus docile et plus accommodant. On voit que ce bon duc d'Urbin entendait les affaires à merveille.

Clément Vn, monté sur le trône, pour le désespoir de Benvenuto Cellini, ayant appelé Michel-Ange auprès de lui, lui donna un conseil qui eût fait honneur à un jurisconsulte.

— Mon cher Buonarotti, lui dit le pape à l'oreille, au lieu de vous défendre, vous n'avez qu'à attaquer les héritiers de Jules n. Il est vrai que vous avez reçu des à-compte; mais^ au prix dont on paye aujourd'hui vos statues, l'argent que vous avez touché ne couvre pas les travaux que vous avez faits. Amenez-les donc devant les tribunaux, et, de débiteur, vous deviendrez créancier.

— J'aime mieux terminer le monument, répondit sèchement l'artiste.

Et il retourna immédiatement à Florence.

Déjà tout le monde était en armes, comme le dit Benvenuto; une cohue de brigands, ramassés de tous les coins de l'Europe, se rua sur la ville étemelle, et la mit à feu et à sang. Cellini se vanta d'avoir tué luimême le connétable de Bourbon, chef de cette armée de vandales, d'un copp d'arquebuse à la tète*

Cependant Florence, par un effort* désespéré et suprême, secouait une dernière fois la jojug des Médids. On s'assembla pour délibérer sur la forme du nouveau gouvernement; et ce fut alors qu'au sein du conseil populaire éclata cette motion ^oique d^ns Thistoire :

On proposa dénommer Jésus-Christ roi de Florence.

Le nouveau roi passa, comme on le pense, à une grande majorité ; cependant, par une opposition systématique , et qui fait le plus grand honneur i Textrème gauche de ce temps-rlà, on trouva dans l'urne du scrutin vingt boules noires.

Jésus-Christ fut donc proclamé roi de Florence, et on inscrivit sur les drapeaux de la République :

Jesus-Christus, rex florentini populi S. P, deereto electus.

Cette élection, tout irréprochable qu'elle était au fond, et toute régulière qu'elle parût dans la forme, ne laissa pas que de flatter médiocrement Clément YII. 11 se hâta, nouveau Coriolan, de lancer fiur sa patrie une avalanche de barbares^ qui s'écriaient du haut de cos riantes collines d'où l'on aperçoit la ville des fleurs :

— Prépare tes brocards, 6 Florence ! nous venons les acheter à mesure de pique.

Alors commença cet admirable siége^ soutenu par treize mille honmies, contre une armée qui en comptait plus de trente-quatre mille. Le peuple se défendit héroïquement pendant onze mois. Huit mille citoyens périrent sur la brèche; mais ils tuèrent au pape quatorze mille soldats.

Michel-Ange n'bénta pas entre le peuple et la fa-

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mille de ses bienfaiteurs. Nommé membre du comité des Neuf y et chef des fortifications de la ville, il fit le tour des remparts et déclara que, si on ne prenait pas sur-le-cbamp les mesures les plus énergiques, les Médicis entreraient quand ils le voudraient. Mais le parti des nobles, qui méditait peut-être déjà la reddition de Florence, fit semblant de trouver ses précautions excessives, et accusa le grand artiste de lâcheté et de peur. Miehel-Ange ne tint pas à cet outrage, et, se faisant le soir même ouvrir une porte, il se retira à Venise, comme autrefois le héros d'Homère sous sa tente.

Les envoyés de Florence ne tardèrent pas à le rejoindre. Us le trouvèrent, comme toujours, triste, austère et rêveur, au fond d'une des rues les plus isolées de la Giudecca. On l'entoura, on le supplia d'oublier tous les torts que le gouvernement provisoire avait pu avoir envers lui.

Au nom de la liberté et de la patrie, Michel*Ange voulut en vain résister. Il céda, et, dt retour à Florence, reprit ses fonctions de général et de stratégiste, à la tète des défenseurs de la ville.

C'était trop tard. La dernière heure de l'indépendance italienne avait sonné. Charles-Quint avait jeté son épée dans la balance. L'artillerie grondait nuit et jour. Les plus braves étaient tombés sous le feu en nemi. Les vieillards et les femmes, minés par les souf-

frances, dévorés par la faim, couverts de cendres et de deuil, s'assemblaient sur les places, ou se prosternaient dans les églises, jurant à Dieu de mourir avant que de se rendre.

MichelrÂnge s'était retranché dans le docher de San- Miniato. Deux canons braqués sur les assiégeants, et tonnant sans cesse, avertissaient Tennemi que, tant que cette forteresse tiendrait, il n'y avait pas d'espoir d'eatrer dans Florence. C'était là, au sommet de cette aa^» tique tour, domliiant le mont et la plaiœ, qaea'éleit^ réfugiée la liberté italienne, au cœur du dernier des Italiens.

Bientôt le clocher de San-Miniato devint le point de mire des boulets ennemis. Ifichel-Ange sourit fièrement de cette attaque insensée, et, du haut de l'entablement de la tour, il fit couler jusqu'en bas des matelas de laine, qui amortissaient les coups et préservaient le précieux monument de la fureur de ces vandales. Certes, si Florence avait pu être sauvée, Michel-Ange en aurait eu la gloire. Déjà sa fermeté, son courage, les ressources de son vaste génie ranimaient Tespoir des assiégés, et jetaient la crainte et le doute dans le ]amp de l'ennemi, lorsque tout à coup on entendit dans les rues des cris, des alarmes, des pleurs de feitunes et des imprécations de soldats : Halatesta était vendu aox Médicis, et l'infEune Yalori avait livré sa patrie*

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UIOHEL-ANOB

La capitulation qui ouvrait les portes B.ux'^giff^u^^ J^ maîtres de Florence promettait une amnistie gâi^î^îr/^^.. ^ ^ ^J On va voir comment les Médicis tinrent parole. Six dé» plus illustres citoyens eurent la tète tranchée ; les autres furent condamnés à la déportation on à l'exil. On fouilla la maison de Michel-Ange, depuis les caves jus^ qu^aux greniers ; mais Tarti^ avait disparu^ Réfugié, suivant les uns, ehes un ami ; enfermé» suivant les au^ tresy dans lei clocher de San-Nieolo-altr'Arno, il dépista les limiers des MédiciSi et défia la colère du pape.

Enfin, Clément Vn, fatigué deea jeu, eut le bon es* prit de comprendre que, s'il arrivait à mettre la main sur Tartiste, ce qui, d'ailleum, n'était pas facile, il s'aurait qu'une tète de moins ou un prisonnier de plus, tandis qu'en lui laissant la liberté et la vie, sa &miU« y gagnerait un monument de plus et un ennemi de moins.

Ce fut donc, cette fois, le juge^qui s'inclina devant le coupable. On lui fit faire toute espèce d'offres et de promesses, à la condition qu'il reprendrait ses ciseaux, et s'occuperait, sans aucun délai, des mausolées de Julien et de Laurent de Hédids.

Dans la sacristie de Saint-Laurent, comme dans tous ^ses chefiwl'œuvre, Michel-Ange a voulu sortir des routes battues; génie impatient et souverain, il a dédaigné la règle, méprisé la tradition, brisé les entraves. Sa de*

vise i lui, en peinture comme en scalptore, en scolptoie comme en aithitecbure, est de n^imiter personne et de ne pmnt avoir dimitatems.

On voit, en entrant, les àaa tombeaox, l'on i droite, l'antre i ganehe, adossés aux murs de la chapelle. L'ordonnance et la décoration du local 8%annonient merveilleosement anx niasses de lascolptnre et i la dispontîon des statues. Dans deox nidies latérales, an-dessos des sarcophages, sont placées les stataes des princes. Sur chacune des tranbes, anx deox côtés inclinés da couvercle, sont couchées deox statues allégoriques. Tout cela est simple et grand. Rien ne trouble dans cette paidble retraite la méditation ou la prière. La pureté des lignes, lliannonie de la composition, l'unité de l'ensemble, tout vous attire et vous domine par un charme mystérieux.

A droite est Julien de Médids : — c'est l'énergie, c'est la résolution, c'est la force. Â ses pieds sont couchés la Nuit et le jour.

A gauche est Laurent : — c'est la méditation, c'est le calme, c'est la pensée; aussi cette statue admirable a été nomméet/ Pensieroso. Lesdeux figures allégoriques^ couchées sur le tombeau de Laurent^ représentent, diton, le Crépuscule et l'Aurore. Va pour l'Aurore et le Crépuscule; ce que nous afSrmons, c'est qu'on n'a jamais rien vu de plus parfaitement beau, dans l'idéal

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moderne, que ces quatre allégories et ces deux portraits de Michel-Ange. Il ne s'agit pas de commentaires et d'analyse : les six statues sont vivantes.

Entre les deux tombeaux, Michel-Ange a placé la Madone et l'Enfant Jésus. Ce groupe magnifique n'est pas terminé. L'attitude et le mouvement de la Vierge sont admirables de naturel et de douceur. L'Enfant Jésus a plus d'énergie que de gr&ce.

Tel est aussi le caractère général qu'on remarque dans la figure du Christ tenant la croix, exécutée par Michel-Ange vers cet^mps, pendant son séjour à Rome, et placée dans l'édise de la Minerve. Dans cet ouvrage, un des plus achevés que nous ait laissés Buonarotti^ le Sauveur des honunes inspire plus de terreur que de confiance; mais jamais peut-être l'imitation du corps humain n'a atteint sous le ciseau du grand sculpteur un degré de vérité plus complet et plus frappant.

La renommée de ce grand chef-d'œuvre franchit rapidement les Alpes, et nous avons sous les yeux une lettre de FrauQois P% adressée au sieur Michel-Angelo Buonarotti, par laquelle le roi chevalier supplie Tartiste de vouloir bien lui accorder la permission de mouler sa statue.

Vcnei textuellement cette lettre curieuse^ qui honore également le roi qui l'écrit et l'artiste auquel elle est adressée :

70 TBOIS MAITRSS

a Sieur Micbel-Angelo,

2> Pour ce que j'ai grand désir d'avoir (|.«^lques besognes de votre ouvrage, j'ai donné charge à Tabbé de Saint-Martin de Troyes (François Primatice), prés<^nt porteur que j'envoye par delà les montSi d'en recouvrer, vous priant, si vous avez quelques choses excellentes ' faites à son arrivée, les lui vouloir bailler, en les vous bien payant (digne roi I), ainsi que je lui ai donné charge, et davantage de vouloir être content pour l'amour de moi qu'il molle la Christ de Minerve et la Notre-^Dame de la Febre, afin que j'en puisse orner l'une de mes chapelles comme de choses qu'on m'assure être des plus exquises et excellentes en votre art.

n Priant Dieu^ sieur Michel- Ange, qu'il vous ait en sa garde. »

Escrit i Stdnt-Germain en Laye, le 6iii jour de février mil cinq cent et qoarante-six.

1» Signé : François.

B Signé : Latjbépine.

Puisque nous en sommes aux éloges oontemporûns, après la lettre du roi, citons quatre vers ^'o& doii probablement à un homme du peuple, et qu'on trouva affichés à la statue allégorique de la iVuâ;, sur le tombeau de Julien ;

MIGHBL-AN6B 71

La Ifotte ctie ta yedi Sa si dolci atU Dormire, fa da un Angelo scolpita In questo sasao, e perché dorme ha vita»

yyrtala m nol enàiy e parierattU

« La Nuit, que tu vois dormir dans une si douce attitude, a été sculptée dans ce marbre par un Ange; et, puisqu'elle dort, c'est qu'elle est rivante. Éyeille-la, si tu en doutes; elle parlera. »

Michel-Ange répondit par cet autre quatrain aux Ters du poète inconnu :

Grato m*è il soano • pi^ l' esaer di naato Mentre che il danno e la Tergogna dara; Non teder, non aenrir m'è gran yentura.

Pero non ni destari dehl parla basso !

« Il me plaît de dormir, encore plus d'être de pierrt, tant que durent la honte et l'eeelavage. Ne pas voir, ne pas sentir, m'est un bonheur suprême. Ne m'éveilie dono points de grâce; parle bas. b

Alexandre de Médicis, ivre d'orgies et de sang, régnait à Florence, en attendant que Lorenzino, ce Bratus du XVI* siècle* vint en délivrer sa patrie^ en égorgeant le bâtard «ur un lit de débauche.

Une page de Benvenuto (le leetMur onmiaII 4i|i

DOtre prédilection pour les Mémoires de Tartiste florentin) nous fait assister à l'exposition de ce drame, ht nous peint les deux personnages avec une vérité de couleurs à laquelle aucun récit ne pourrait atteindre.

« J'avais fini la médaille à ma manière, raconte Cellini, et je l'avais enfermée dans une petite boite (c'était le portrait d'Alexandre). Je dis alors au duc: a Monseigneur, soyez tranquille, votre médaiDe sera » supérieure à celle dû pape Clément ; et cela est bien » naturel, car la médaille du pape est la première que » j'ai faite ; et messer Lorenzo, ici présent, qui est un » homme d'un grand génie et d'un l\nmcnse savoir, me donnera le sujet d'un neau revers pour votre » médaille. » A ces paroles, Lorenzo répondit brusquement : c Je ne songe à autre chose qu'à te donner un » revers digne de Son Excellence. » Le duc sourit, et, ayant regardé Lorenzo, lui dit : a Laurent^ f«rtes-lui » son revers, et il le gravera ici et ne nous quittera » point. —Je le ferai le plus tôt que je pourrai, » répliqua vivement Lorenzo, c et je compte faire une chose » qui étonnera le monde. »

Le duc, qui le prenait tantôt pour un fou, tantôt pour un poltron, se roula sur son lit et rit beaucoup de ces paroles.

Après la mort du tyran, François Soderini s'écria en voyant Benvenuto ;

— Voilà le revers de la médaille que favait promis Lorenzino.

Or, ce même 4pc Alexandre eut, un jour^ la fantaisie d'inviter Michel-Ange à monter à cheval pour faire avec lai le lourdes remparts. Buonarotti flt répondre à Son Excellence qu'il n'avait pas de temps à perdre e partit immédiatement pour Rome.

A Rome, un nouveau procès l'attendait. Les procu-* leurs du duc dlJrbin, avec cette ténacité qui caractérise les gens de loi de tout temps et de tout pays, avaient remis en train Tafiaire du tombeau. De son côté, Clément VII, qui avait bien le droit d'avoir une volonté à lui, s'était promis qu'ils n'en viendraient pas à bout. Aussi ne manquait-il pas d'exhorter l'artiste à tenir bon : ce que faisant, la bénédiction de Sa Sainteté lui serait octroyée.

Mais Michel-Ange, qui avait plus envie au fond de terminer le monument que de tomber dans les mains du duc Alexandre, s'arrangea avec les procureurs, c'est-à-dire qu'il en passa par tout ce qu'ils voulurent, et se remit sérieusement au tombeau de Jules II.

Le dessin de ce mausolée, qui devait être en origine le plus grand monument de ce genre que les hommes eussent jamais vu, avait été réduit à une simple façado eu marbre, adossée au mur de l'église ae Saint-Pierre* ^ux^Liens.

Jules n savait lui-même choisi cette église poui? Fendroit où serait placé son tombeau. Il aimait ce titre cardinalin de Saint-Pierrô-aux-liens. Sixte IV, sou onc^« qui avait jeté les bases de la grandeur de su fa* mille, l'avait porté le premier. Lui-même avait été cardinal de San-Pietro-ifir-ViTiiCoU pendant trente*deux ans, et, devenu pape, avait transmis cette dignité au plus chéri de ses neveux.

Par une de ces fatalités qui s'attaquent aussi bien aux oeuvres d'art qu'à la vie des artistes, tous les pouvoirs divins et humains sont venus s'opposer à l'achèvement de ce tombeau, quelque réduites, quelque amoindries qu'en fussent successivement les proportions.

De tous ces projets avortés, la seule statue vraiment digne de Michel-Ange qui nous reste» est le Moï$e; et encore cette statue, tout admirable et terrible qu'elle est, arrachée à sa destination première, déplacée de son point de vue naturel, isolée de Tensemble dont elle devait faire partie dans la pensée de l'artiste, ne pro- ' duit-elle pas aujourd'hui la moitié de l'effet qu'elle au* rait dû produire élevée à vingt pieds de hauteur, assise éternellement au bord de l'immense tombeau, entre le ciel et la terre, au milieu d'un cortège de prophètes et de sibylles, à la place que lui avait marquée le sculpteur.

Je plains les critiques qu ont voulu mesurer oe

à leur taille de nains : tant de grandeai* les écrase. C^est ici qu'il faut sentir au lieu de raisonner. Rien dans ce chef-d'œuvre ne rappelle un précédent quelconque, une idée reçue, une tradition même lointaine ; rien ne ressemble à l'antique, au classique, ni par la conception, ni par le style, ni par la forme. C'est un rêve étrange et colossal, traduit dans le marbre, dans une nuit d'insomnie et de terreur; c'est une inspiration biblique de la plus haute puissance, et telle que Dante lui seul saurait nous la décrire. Tout est naturel et formidable dans cette personnification sublime, qui surpasse de cent coudées les héros des âges fabuleux.

Entrez dans l'église San-Pietro-inrVincoliy seul à la tiuit tombante; contemplez à la lueur incertaine du crépuscule cette apparition surhumaine, et vous serez saisi d'un de ces épouvantements hyperboliques que produit sur une imagination fiévreuse la lecture de l'Apocalypse.

Le demi-dieu est assis dans sa majesté olympienne. Dn de ses bras est appuyé sur la table de la loi ;' l'autre est ramené en avant avec la superbe nonchalance d'un homme qui n'a besoin que d'un froncement de sourcil pour se faire obéir de la multitude. Une barbe épaisse ôt séculaire se répand par flots sur sa vaste poitrine, comme un torrent qui déborde. Le caractère agreste et Vi'iuutif de ce grand* pasteur de peuples est empreint

dans chaque muscle de son corps, dans chaque pli de son vêtement. Le doable rayon que la vision de Jéhovah a laissé comme une marque indélébile sur le' front du prophète ressemble d'une manière frappante i la double corne acérée qui vient de percer la tète d'an bouc. Cet ensemble d'énergie sauvage et de force animale ajoute je ne sais quoi d'étrange et de redoutable à la physionomie du colosse ; car, en vérité, homme ou monstre, réalité ou symbole, cet être pense, et le peuple hébreu, comme l'a dit un poète, n'aurait pas eu tout à fait tort de se prosterner devant lui. Dieu lui eût pardonaé peut-être I

Pendant que Michel-Ange travaillait à son Moïse^ Clément VU, à l'exemple de Jules II, ne le laissait pas tranquille un instant. C'était une ruse pour tous ces papes d'exiger du pauvre artiste toujours autre chose que ce qu'il était en train de faire. Pour obtenir quelque répit, il dut promettre au pape qu'il s'occuperait en même temps du carton du Jugement dernier. Mais Clé* ment Vn n'était pas homme à se payer de paroles ; il surveillait l'ouvrage en personne, et Buonarotti était obligé de passer continuellement du ciseau au crayon, et de la plume au maillet. Le Jugement! le Moïse! voilà deux ouvrages de peu d'importance et qu'il est facile de mener de front I Et cependant il le fallait, Sa Sainteté n'entendait pas raison.

Dn jour, on vint annoncer à Michel-Ange qu'il ne recevrait pas sa visite ordinaire : Clément Vil était mort. L'artiste respira tout juste le temps du conclave. Le nouveau pape, Paul III, n'eut rien de plus pressé qae de se présenter à l'atelier de Buonarotti, suivi pompeusement de dix cardinaux. On reconnaît bien là le nouvel élu I

~ Ah çà ! dit le saint-père d'un ton tout à fait dé-* ddë, j'espère bien que dorénavant tout ton temps m'appartiendra, maître Buonarotti?

— Que Votre Sainteté daigne m'excuser, repartit Michel-Ange^ mais je viens de signer un engagement avec le duc d'Orbin, qui me force à terminer le tombeau du pape Jules.

— Comment! s'écria Paul in, voilà trente ans que i'ai un désir^ et, maintenant que je suis pape, je ne "• pourrais le satisfaire I

— Mais le contrat, saint-père, le contrat I

— Où est-il, ce contrat, que je le déchire ?

— Comment ! s'écria à son tour le cardinal de Hantoue, qui faisait partie du cortège; mais que Votre Sainteté regarde le Motse^ que maître Michel-Ange vient d'achever : cette statue seule sui&rait, et au delà, pour honorer la mémoire de Jules.

— Maudit flatteur! murmura tout bas Michel- Ange. <^ Allons, allons, je prends l'affaire sur moi, dit le

pape« Tu ne feras que trois statues de ta main : d'autres sculpteurs se chargeront du reste, et je réponds du consentement du duc d'Urbin. Et maintenant, maître, à la Sixtine. Il y a là un grand mur vide qui vous attend.

Que pouvait répondre Michel-Ânge à une volonté si précise, si nettement exprimée ? Il finit de son mieux ses deux statues de la Vie active et de la Vie contemplative y la Rachel et la Lia symboliques de Dante ; et, ne voulant pas tirer profit du nouvel arrangement qu'on le forçait de subir, déposa quinze cent quatrevmgts ducats sur les quatre mille qu'il avait reçus, pour solder, sur ses propres bénéfices, le prix des travaux confiés aux autres artistes.

Ayant ainsi terminé cette malencontreuse affaire, qui lui avait causé tant de tracas et tant d'ennuis, Michel-Ange put enfin s'occuper exclusivement de l'exécution de son Jugement dernier, à laquelle il n'employa pas moins de huit à neuf ans.

Cet immense et unique tableau, où la figure humaine est représentée dans toutes les attitudes possibles, où tous les sentiments, toutçs les passions, tous les reflets de la pensée, tous les élans de l'âme sont rendus avec une perfection inimitable, n'a jamais eu jusqu'ici, n'aura jamais de pendant dans le domaine de l'art.

MIG!lfiL-ANGS 79

Cette fois, le génie de Michel- Ange s'attaquait tout bonnement à l'infini. Le sujet de cette vaste composition, la manière dont elle est conçue et exécutée, la variété admirable et la savante disposition des groupes, la hardiesse inimaginable et la fermeté des contours, le contraste de la lumière et des ombres^ les difficultés, je dirais presque les impossibilités vaincues, comme en se jouant, et avec un bonheur qui tient du prodige, l'unité de l'ensemble, la perfection des détails font du Jugement dernier l'œuvre la plus complète, le plus grand tableau qui existe. Gela est large et grandiose; comme efiet, et pourtant chaque partie de cette prodigieuse peinture gagne infiniment à être vue et étudiée de près ; et nous ne connaissons pas de tableau de chevalet travaillé avec une telle patience et fini avec un tel amour.

Le peintre ne pouvait choisir qu'une scène, quelques groupes isolés, dans ce drame épouvantable qui se jouera le dernier jour dans la vallée de Josaphat, où toutes les générations seront entassées. Et cependant admirez la toute-puissance du génie 1 rien qu'avec un seul épisode^ dans un espace borné, et par la seule expression du corps humain, l'artiste a su vous frapper d'étonnement et de terreur, et vous faire assister réellement à la suprême catastrophe.

Au bas du tableau, à peu près vers le milieu, on

aO VROIS MAITRES

aperçoit la barque infernale, souvenir fantasque, emprunté à la tradition païenne, d'api*ès laquelle le poète d'abord, et le peintre ensuite, se sont plu à revêtir un maudit de la figure et de l'emploi de Caron.

a Garon, le diable aux yeux de braise, rassemble d'un geste toutes ces ângues et frappe de son aviron celles qui s'arrêtent (1). x>

Il est impossible de se faire une idée de la science incroyable déployée par Micbel-Ange dans toutes les contorsions de ces damnés, entassés les uns sur les au* très dans la barque fatale. Tout ce que la douleur, le désespoir, la rage, peuvent produire sur les muscles humains de contractions violentes, de tortures visi* blcs, de crispations affreuses, est rendu dans ce groupe avec une évidence à donner le frisson aux plus insensibles. A gauch e de cette barque, on voit l'ouverture béante d'une caverne ; c'est l'entrée du Purgatoire^ où quelques démons se désespèrent de n'avoir plus d'âmes à tourmenter.

Ce premier groupe qui s'offre naturellement à l'attention du spectateur est celui des morts, que l'éclat de la trompette éternelle a réveillés dans leurs tombeaux. Les uns secouent leur linceul, d'autres entr'ouvrent avec peine leur paupière appesantie par un si

(i) Daott, Ri^tr^ m.

MIGHEL-ANGB 84

long sommeil II y a vers l'angle du tableau un moine qui montre de sa main gauche le divin juge; ce moine est le portrait de Michel-Ange.

Le second groupe est formé par les ressuscites qui montent d'eux-mêmes au jugement. Ces figures, dont plusieurs sont sublimes d'expression, s'élèvent plus ou moins légères vers l'espace, suivant le fardeau des péchés dont elles vont rendre compte.

Le troisième groupe, toujours en montant à la droite du Christ, est celui des bienheureuses. Il y a parmi toutes ces saintes, dont les unes montrent l'instrument de leur supplice, les autres les stigmates de leur martyre, une tète admirable de beauté et de tendresse : c'est une mère qui protège sa fille, en tournant vers le Christ des yeux remplis de foi et d'espoir.

Au-dessus de la foule des saintes, on voit un quatrième groupe d'esprits angéliques, les uns portant la croix, les autres la couronne d'épines, instruments et attributs de la passion du Sauveur.

Le cinquième groupe, parallèle au quatrième que nous venons d'indiquer, est aussi composé d'anges; tels nous les révèle du moins l'éclat de leur jeunesse et la légèreté aérienne de leurs mouvements; et ceux-là aussi portent, comme en triomphe, d'autres emblèmes de l'expiation divine, la colonne, Téchelle, l'éponge. Au-dessus de ces anges^ et sur le même plan qu'oc-

cupent les saintes, à la gauche du Christ, est le chœur des justes; les patriarches, les prophètes, les apôtres, les martyrs, les saints personnages forment le sixième groupe.

Le septième est le plus horrible, et celui dans lequel l'art de Michel- Ange se montre dans toute son effrayante grandeur : ce sont les proscrits foudroyés par Tarrèt et entraînés au supplice par les anges rebelles. Le spectateur le plus froid ne saurait résister à un tel spectacle. On se croit dans Tenfer ; on entend les cris de douleur et les grincements de dents des misérables, qui, suivant la terrible expression dantesque, désirent en vain une seconde mort.

Les huitième, neuvième et dixième groupes, qui occupent le bas de la composition, sont formés, comme nous l'avons dit, par la barque de Caron, par la grotte du Purgatoire, et les anges du jugement, au nombre de huit, soufflant de toutes leurs forces dans leur trompette d'airain pour convoquer les morts des quatre points de la terre.

Enfin, dans un onzième groupe, au centre à peu près de la partie supérieure du tableau, au milieu des deux foules de bienheureux, assis sur les nuages, le souverain juge, d'un mouvement terrible, lance la malédiction sur les réprouvés : Ite maledicti in ignem œternum. La Vierge détourne la tète, et frissonne. A la

droite du Christ est Adam, à sa gauche est saint Pierre. C'est la même place que leur avait assignée Dante dans son Paradis.

Cette œuvre immense fut découverte au public le jour de Noël 15 il. Elle avait coûté huit années de tra« vail. Michel*Ange avait alors soixante-sept ans.

Plusieurs anecdotes relatives à ce grand tableau sont parvenues jusqu'à nous.

On raconte que le pape^ scandalisé de laiiudité de certaines figures, nudité que fut chargé d'habiller dans la suite Daniel de Volterre, fit dire à Michel-Ange qu'il eût à les couvrir.

Michel-Ange répondit avec sa brusquerie ordinaire :

— Vous direz au pape qu'il s'occupe un peu moins • de corriger mes peintures, ce qui est très-aisé, et qu'il s'occupe un peu plus de réformer les hommes^ ce qui est très-difficile.

On dit que maître Biaggio^ maître de cérémonies de Paul m, ayant accompagné le pape dans une visite que Sa Sainteté voulut faire à la fresque de Michel^AngOi lorsqu'elle n'était qu'à moitié terminée, se permit de dire aussi son opinion sur le tableau du Jugement.

— Saint-père, dit le bon messer Biaggio, si je dois exprimer mon avis, ce tableau me parait plus propre à figurer dans une taverne que dans la chapelle'd'un pape.

Malhenreiiseinentpoiir le maître de cérémonies, Michel- Ange se troava derrière lai et ne perdit pas un mot da compliment de messer Biaggio. A peine le I sorti, que Tartiste irrité, voulant faire un ni dégoûtât à jamais les critiques, plaça bien dans son enfer le brave messer Biaggio, piisement peu flatteur de Bfinos. C'était touocédé de Dante, lorsqu'il avait i se venger de de ses ennemis.

laisse à penser les lamentations et les plainvre maître de cérémonies, lorsqu'il se vit la sorte. H se jeta aux pieds du pape, déclale se relèverait pas, que Sa Sainteté ne l'eût ) l'enfer : c'était le plus pressait. Quant à la le méritait le peintre pour cet aflreux sacri- »r Biaggio s'en remettait entièrement à la irtialité du saint-père.

r Biaggio, répondit Paul lU avec tput le séput garder, vous savez que j'ai reçu de Dieu absolu dans le ciel et sur la terre, mais je in en enfer ; ainsi restez-y.

que Michel-Ange travaillait à son tableau rUj il tomba de l'échafaud et se blessa grai jambe. Aigri par la douleur et pris d'un isanthropie, le peintre s'enferma chez lui et ^oir personne.

Mais il comptait sans son médecin; et le médecin^ cette fois, était au moins aussi entêté que le malade.

Cet excellent ministre d'Esculape se nommait Baccio Ronlini. Ayant appris par hasard l'accident survenu au grand artiste, il se présente chez lui et frappe inutile^ ment à la porte.

Personne ne répond.

Il crie, il s'emporte, il appelle à haute voix les voisins, les domestiques.

Silence complet.

Il va chercher une échelle, la dresse contre la façade de la maison, et essaye d'entrer par les croisés. Les fenêtres sont hermétiquement closes, et les volets sont solides.

Que faire? Tout autre à la place du médecin aurait quitté la partie ; mais Rontini n'était pas homme à se décourager pour si peu. Il descend avec beaucoup de peine dans la cave, remonte avec non moins de travail dans la chambre de Buonarotti, et, moitié de gré, moitié de force, jsoigne, triomphalement, la jambe de son ami.

II était temps : l'artiste, exaspéré par ses sooCfranoeSi Sciait résolu à se laisser mourir».

À peine Michel-Ange avait-il terminé le Jugement, que Paul III, dont l'ambition paraissait grandir en raison du génie et de la renommée de Michel-Ange, voulut avoir aussi sa chapelle, comme Sixte IV avait eu la sienne. Il fit donc bâtir le nouveau monument par Tarchitecte Antoine San-Gallo^ et chargea Baonarotti de la décoration et des peintures, en lui recommandant toutefois de choisir ses sujets dans la vie des apôtres et particulièrement dans celle de saintPauL C'était aussi une allusion à son nom.

La chapelle fut appelée Pauline^ et Michel-Ange, fidèle au programme du pape, y peignitdeux tableaux, que l'emplacement peu favorable et les dégradations souffertes font paraître bien inférieurs aux fresques de la Sixtine. Les sujets de ces deux tableaux sont le Crucifiement de saint Pierre et la Conversion de saint Paul. Ce sont les derniers ouvrages de Michel-Ange en peinture.

Ses tableaux de chevalet sont fort rares. Nous avons déjà parlé de son antipathie et de son mépris pour la peinture à l'huile. Nous savons que Michel-Ange avait fait pour Alphonse, duc de Ferrare, un tableau repré-

sentant les amours de Léda. Lorsqu'il avait été question de fortifier Florence, Michel-Ange avait été envoyé à Ferrare pour y étudier le plan des fortificatians de cette ville.

Alphonse le reçut avec les plus grands témoignages de déférence et d'estime, lui montra ses travaux, et s'entretint longtemps avec lui de forts, de contrescarpes et de tactique militaire. Mais, au moment où l'artiste voulut prendre congé :

— Vous êtes mon prisonnier, s'écria le duc en riant, et je commettrais une trop grande faute si je vous laissais partir sans obtenir de vous la promesse formelle que vous ferez quelque chose pour moi, statue ou tableau, peu m'importe, pourvu que ce soit de la main de ft^chel-Ange. Ce n*est qu'à ce prix que vous obtiendrez votre liberté.

Michel-Ange promit. Mais, lorsqu^un aide de camp du duc Alphonse vint réclamer la promesse de la part de son maître, il s'y prit si gauchement, que l'artiste, indigné de sa sottise, le renvoya durement et sans vouloir rien lui donner.

L'envoyé du duc, meilleur soldat apparemment que conniaisseur, avait dit en voyant le tableau :

— Quoi! n'est-ce que ça?

H avait peut-être ajouté tout bas le digne homme : a Ce n'était pas la peine de me déranger pour si peu. 9

— Qael est votre état? demanda sévèrement Michel* Ange.

— Je suis marchand, répondit le courtisan voulant faire de l'esprit.

C'était un coup de patte donné aux Florentins, célè* bres de tout temps pour leur commerce.

<— Eh bien, vous avez fait ici de mauvaises affaires pour votre patron. Allez-vous-en comme vous êtes venu.

Puis, se tournant vers un des garçons de l'atelier appelé Antonio Mini, il lui dit d'une voix radoucie :

— Mon cher Antonio, tu n'es pas riche et tu as deux sœurs à marier; viens ici, prends cette Léda^ et vendsla pour ton compte.

Ce tableau fut acheté par François I*', et on n'en a plus entendu parler.

Les autres tableaux détachés qu'on cite comme étant de Buonarotti ont été peints, en général, sur ses dessins, par Daniel de Volterre ou frère Sébastien del Piombo.

De ce nombre sont le Sommeil de l'Enfant Jésus^ la Prière au Jardin des Olives^ les crucifix de Plaisance et de Bologne, la Flagellation deNaples, et la Déposi^ tion de Viterbe.

Mais il est temps désormais de considérer Michel- Ange sous le troisième aspect de cette trinité de géaie«

MICHEL-ANGB

qui, incarnée dans un seul homme, le\^^\e jgln^ #^ ^\ complet et le plus prodigieux artiste quil^ji^^Sm^ ^b* existé. ^^<{^\L

La devise de Buonarotti était trois cercles entrelacés^ emblème parlant de cotte triple couronne que lui a dé<cernée la postérité.

Comme architecte, Michel-Ange nous a laissé la sacristie et la bibliothèque de Saint-iLaurent, le couronnement du palais Farnèse, l^église de Saint-Jean-des* Florentins, le Capilole, et la miraculeuse coupolo de Saint-Pierre de Rome.

Antoine de San-Gallo venait de mourir ; Raphaël et Bramante Tavaient précédé au tombeau. Michel-Ange venait d'atteindre sa soixante et douzième année, et il avait acquis plus que tout autre le droit, après tant do travaux et tant de succès, de passer les derniers jours de sa vie dans un vénérable repos, lorsque Paul III vint le supplier, presque au nom de Dieu, de prendre la direction de Saint-Pierre.

Voici à quelle occasion le pape avait songé à Michel- Ange, comme étant le seul homme propre à se charger de cet immense fardeau.

; Peu de jours avant la mort de San-Oallo^ comme il avait été question de fortifier un des quartiers de Rome qu'on appelle le Borgo^ Paul m voulut ouvrir une sQrte de concours, où plusieurs hommes célèbres dans

les différentes branches des arts seraient admis à donner leur opinion. Comme de juste, San-Oailo eut le premier la parole en sa qualité de premier architecte et de favori du pape. San-Gallo développa donc son plan de fortifications avec cette morgue hautaine et ce ton d'assurance qui n'admettent pas la possibilité d'une objection.

Tous les antres membres de l'assemblée se rangèrent exactement du côté de l'architecte. Michel-Ange, interrogé à son tour, refusa d*abord de répondre; mais, pressé par le pape, il finit par donner un avis contraire de fout point à celui de San-Gallo.

L'architecte furieux répondit avec l'orgueil d'un pé* dant et l'insolence d'un favori :

— Vous n'êtes pas compétent en ces matières, mon maître; parlez-nous de statues et de tableaux, à la bonne heure, c'est là votre état; vous n'êtes qu'un peintre et un sculpteur.

— Tout au contraire, monsieur, répliqua fièrement Michel-Ange, je suis peu de chose dans les arts dont vous parlez; mais, pour ce qui estde fortifications, j'en sais un peu plus que vous et les vôtres.

Le plan de Michel-Ange ftit adopté, et, depuis ce jour, le pape l'avait nommé in petto architecte de Saint- Pierre.

L'histoire de ce grand monument, qui est resté la

IIIGH£L-AN6& 6t

plus grande merveille que les hommes aient élevée sur la terre, formerait à elle seule un volume.

Constantin en posa la première pierre vers l'an 324. HoDorius y fit mettre des portes d'argent massif en 626 ; en 846, les Sarrasins les emportèrent. Pendant lesxiii* etxvi* siècles, plusieurs papes firent réparer Tantiquc basilique. Nicolas Y avait congu le projet de rebâtir Saint«Pierresar les dessins de Léon^Baptiste Alberti ; mais à peine les nouveaux murs étaient-ils hors de terre, que ce pape mourut, et tout resta en abandon.

Enfin, le 18 avril 1506, Jules n, qui entrait alors dans sa soixante et treizième année, eut la gloire de poser la première pierre de la nouvelle construction. Bramante, Raphaël, Julien di San~Gallo, Fra Joconde de Vérone, continuèrent successivement l'édifice. Des sommes énormes, incalculables, vinrent s'engloutir dans le gouffre de cette œuvre immense, qui paraissait destinée, moderne Babel, à n'être jamais terminée.

Lorsque Paul UI eut recours, comme à une dernière ancre de salut, à la haute science, à l'austère probité de Buonarotti, l'entreprise de Saint-Pierre était devenue un champ honteusement ouvert à tous les trafics, à toutes les cupidités, à toutes les dilapidations. Cent cin« quante ans de travaux et deux millions de dépenses n'auraient pas suffi pour venir à bout de cette forêt de dochens, de coupoles, de flèches, de colonnes, de por-

^t TROIS MAITRES

tiques, d'arcades, d'ornements de tous les goûts et de tous les âges, que Tactivité des architectes avait multi* plies et entassés dans ce projet multiforme.

Michel-Ânge éloigna de lui ce calice tant qu'il put ; il savait à quels dégoûts, à quels combats de toute sorte était réservée sa vieillesse.

a Dieu m'est témoin, écrivait-il à Vasari, que c'est contre mon gré et uniquement par force que j'ai accepté l'entreprise de Saint^Pierre. »

Dans une lettre à Âmmanati, il disait on parlant de son modèle :

« S'il l'emporte, je ne puis qu'y perdre beaucoup; c'est ce que vous me ferez plaisir de faire entendre au pape, car je ne suis pas bien portant. »

Mais, malgré ses reftis réitérés, force lui fut enfin d'accepter. H se fit présenter le modèle de son prédécesseur. Les élèves et les partisans de San-Gallo, qui prévoyaient que l'avènement de Michel-Ange mettrait un terme à leur pillage organisé, en lui présentant les plans de leur maître, s'écrièrent avec amertume :

— C'est un pré où il y aura toujours à faucher.

— Vous dites plus vrai que vous ne pensez, répondit Michel-Ange; il ne manque à ce beau dessin qu'une chose ; c'est l'unité.

En quinze jours, il fit son modèle en relief, qui ne coûta que vin^inq écus. XI avait fallu quatre ans

pour exécuter le modèle de San-Gallo, et il avait coûté cinq mille cent quatre-vingt-quatre écus d'or.

Le lendemain du jour où fut exposé le nouveau plan de Michel-Ange, un décret ou motu proprio du pape le nommait architecte et directeur en chef des constructions de Saint-Pierre.

Buonarotti n'exigea qu'une seule condition, et sur celle-là il fut inébranlable : c'est que ses fonctions seraient gratuites. Il voulait prêcher par l'exemple.

Armé des pouvoirs les plus absolus, l'austère et inflexible vieillard se présenta à Saint-Pierre. Il Gt abattre l'ouvrage de San-Gallo, et chassa sans pitié cette troupe honteuse d'intrigants et de pillards, comme le Christ avait chassé jadis les marchands de son temple.

De toutes parts le nouvel édifice s'éleva comme par enchantement, dans ses simples et majestueuses proportions, sur le plan d'une croix grecque. £n trois années, Michel-Ange banda les quatre nefs, termina les deux grands escaliers qui conduisent au sommet des voûtes^ fortifia les arcs, renforça les piliers. L'édifice grandissait à vue d'œil. Le but du grand artiste était d'empêcher désormais tout remaniement, toute profanation que la cupidité ou l'envie auraient pu tenter contre son projet. Enfin, Paul lU, avant sa mort, qui arriva en 1549, eut la consolation de voir la forme de la grande basilique irrévocablement arrêtée.

La même ordonnance corinthienne régnait ati dehors comme au dedans. Les hémicycles de denx erpisées, les compartiments de leurs voûtes, leurs chapelles et les fenêtres qui les éclairent étaient terminés. Enfin, on vit s'élever, en pierre travertine, le soubassement extérieur, d'où devait s'élancer au ciel, au moyen d'un seul rang de colonnes, cette admirable coupole, le nec plus ultra de l'art humain.

Pendant dix-sept années consécutives, et quelles que fussent d'ailleurs les contrariétés et les déboires de toute sorte éprouvés par Michel-Ange, soit par le chan* gement de différents papes qui se succédèrent, soit par les calomnies et les cabales de ses nombreux ennemis, il ne cessa jamais de travailler, avec autant d'activité qu3 de désintéressement, à cette grande œuvre, dont il regardait désormais l'achèvement comme le plus sacré de ses devoirs.

Nous lisons dans une ses lettres, où il répond aux offres et aux instances qu'on lui faisait de la part da duc de Toscane, qui l'invitait à se rendre auprès de lui :

a Obtenez de Sa Seigneurie qu'avec sa permission, je puisse suivre la construction de Saint-Pierre jusqu'à ce que je l'aie amenée au point qu'on ne puisse plus lui donner une autre forme. Si je quittais auparavant, je serais la cause d'une grande ruine, d'une grande honte, et*d*un grand péché It

MIQHEL-AN6E 95

Son but fut atteint. Après sa mort, cette immense voûte fut exécutée religieusement sur son .modèle par Giacomo délia Porta et Domenica Fontana. On poussa à tel point le respect pour ce qu'on regardait avec raison comme la dernière volonté du grand artiste, que Pie IV destitua un Pirro Ligorio pour s'être permis de s'en écarter.^

Ainsi l'église de Saint-Pierre doit évidemment son existence à Michel-Ange^ et, quoiqu'on l'ait prolongée par la suite en croix latine, le génie de Michel-Ange plane tout entier sur cette œuvre. C'est là le véritable tombeau que sa grande âme doit habiter si elle vient jamais visiter la terre ; c'est là le seul monument digne du grand artiste.

Malgré tant de gloire et tant de travaux, malgré une vie si remplie d'années, d'épreuves et de triomphes, la vieillesse de Michel-Ange fut triste et désolée. Il survivait seul à son siècle. Bramante, San-Gallo, Raphaël, tous ses compagnons, tous ses rivaux, tous ses ennemis étaient morts. Il avait vu s'élever et disparaître tant de princes, tant de rois, tant de papes ! Sombre et taciturne vieillard, il restait seul debout sur les débris de sa nation avilie, et (comble d'infortune I ), après avoir

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porté l'art au plus haut degré auquel un homme puisse atteindre, il jne laissait après lui ni élèves ni imitateurs, la seule postérité qu'ambitionne un artiste !

Dans ses heures de noire tristesse et d'inconsolable amertume, il secouait le poids des souvenirs en frappant à coups redoublés sur le marbre. U ébauchait ainsi un dernier groupe qu'il destinait à orner son tombeau. C'était toujours son sujet favori, le Christ mort sur les genoux de sa mère. La pierre volait en éclats sous le poignet encore ferme do l'indomptable vieillard. Une ligne de plus, et c'en eût été fait : le marbre aurait été brisé, le groupe perdu ; l'artiste en eût été quitte pour le donner à un de ses garçons d'atelier.

Sobre pour lui, généreux pour les autres, il vivait souvent d'un morceau de pain ; il donnait des sommes énormes à ses neveux, à ses serviteurs, aux pauvres, surtout aux artistes. Apre aii travail, ennemi du plaisir, sérieux, grave, austère, il aimait la solitude, et fuyait les hommes. Ne transigeant jamais avec ses devoirs, sévère envers les autres, et plus encore envers lui-même, haïssant la lâcheté, et méprisant la sottise, sa vie est irréprochable d'un bout à l'autre : c'est une vertu stoïque, un caractère antique.

Il s'éteignit doucement, d'une fièvre lente, le 17 février 1563, âgé de quatre-vingt-huit ans onze mois et quinze jouis*

MIGHEL-âNGE 07

Son testament fut dicté en peu de mots :

«Je laisse mon âme à Dieu, mon corps à la terre, mes biens à mes plus proches parents. »

Vasari nous a conservé son portrait :

a La tête ronde, le front carré et spacieux, les tempes saillantes, le nez écrasé (par le coup de Torregiani); les yeux plus petits que grands, d'un brun assez foncé et tachetés de points jaunes et bleus, le sourcil peu garni, les lèvres minces, le menton bien proportionné, la barbe peu épaisse et se partageant en deux touffes égales vers le milieu du menton. »

Miche)- Ange était d'une taille moyenne, avait les épaules larges et le corps bien proportionné, un tempérament sec et nerveux. Il n'eut que deux maladies dans le cours de sa longue vie. Sa complexion était saine el robuste.

On ne lui connut qu'un seul amour, et c'était plutôt' un amour platonique, une admiration respectueuse et tendre pour Vittoria Colonna, cette femme célèbre à tant de titres, et qui a laissé un beau nom dans l'histoire de la poésie italienne. Michel-Ange se reprochait amèrement de n'avoir pas osé lui baiser le front au lieu de la main la dernière fois qu'il la vit. Sa véritable passion était l'art.

Cet amour platonique inspira à Buonarotti plusieurs poséies dans le goût et dans le style de Pétrarque*

os TROIS MAITRES

Mais, à travers cette limpide et transparente poésue, on sent percer je ne sais quoi de plus énergique et de plus arrêté. C'est la griflTe du lion.

L'affection la plus sérieuse de Michel-Ânge est celle qu'il porta à son domestique Urbino. Malgré ses quatre-vingt-deux ans, il voulut le veiller tout le temps de sa dernière maladie, et passa plusieurs nuits à son chevet sans se déshabiller. Michel-Ange lui avait déjà donné vingt mille francs pour qu'il n'eût pas à servir un autre maître.

Nous terminerons ee rapide essai sur la vie du grand homme par une lettre qu'il adressait à Vasari après k mort de son pauvre Urbino. Ce peu de lignes feront connaître le cœur de Michel-Ange mieux que tout ce que nous pourrions ajouter. Nous ne saurions trouver un plus simple et plus touchant modèle de rare sensibilité et de mélancolie profonde.

a M. Giorgio mio c^urot

» Je puis mal écrire ; cependant j'essayerai de répondre à votre lettre.

» Vous savez que mon Urbino est mort. Dieu, en me l'enlevant, m'a donné un grand enseignement; naais c'est pour moi une perte immense, une douleur infime; Tant qu'il a vécu, la vie m'a été chère ; en mou-

rantj il m'a appris à mourir, et j'attends la mort, non pas avec crainte, mais avec désir, avec joie.

» Je Ta! gardé vingt-six ans, et je l'ai trouvé rare et fidèle ; et, maintenant que je l'avais fait riche, et que j'espérais qli*il allait devenir le soutien et l'appui de ma vieillesse, je l'ai perdu, et il ne me reste d'autre espoir que de le revoir en paradis.

» La mort heureuse qu'il vient de faire m'est une preuve éclatante que Dieu a écouté mes vœux. Mon pauvre Urbino n'a eu d'autre regret en mourant que de me laisser dans ce monde de trahisons et de misère, quoique la plus grande partie de moi, il l'ait emportée avec lui, et que ma vie ne soit plus désormais qu'une immense douleur!

D Je me recommande à vous.

» Mighel-Angelo Buonarotti. d

Après cela, pourquoi irions-nous répéter les pompes vaines du cercueil, et l'ostentation vaniteuse des princes, et l'enthousiasme commandé des poètes, tout ce bruit importun qu'on fait sur la tombe des grands hommes! Mieux eût valu enterrer Michel-Ange au pied d'un autel, et lui laisser pour tout monument ce beau groupe de la Pieta qu'il sculptait dans les derniers jours de sa vie. Quel mausolée peut être digne d'un tel homme?

La postérité sait son histoire en trois mots : Écrivain et poète élégant, citoyen austère, straté-

giste célèbre, il a laissé, dans trois arts différents, les

trois plus grands ouvrages qui existent :

'Le Jugement, le MoUe et la coupole de Saint-Pierre.

Au nom seul de Titieu, ce Hubens de Tltalie, ce peintre enthousiaste et passionné de la couleur et de la forme, mille idées de volupté, de plaisir et d'amour se réveillent dans les cœurs les plus froids, dans les imaginations les plus engourdies. Ce ne sont plus les hautes conceptions de Léonard^ ni les Vierges idéales de Raphaël, ni les formidables dessus de Michel-Ange. Le temps des suaves rêveries^ des inspirations célestes, des épouvantements bibliques est passé ; nous sommes en pleine Renaissance, en pleine orgie, au milieu de cette Venise ardente et sensuelle, et ivre comme une ûUe de joie. Ce sont des Vénus aux contours voluptueux^ des Bacchantes aux poses lascives, de royales courtisanes à la beauté éclatante, aux dévorantes ardeurs. Ce sont da frais paysages remplis d'ombre et de mystère ; des gro u^

pes d'enfants nus se jouant sur un sable d'or ou sur un gazon d'émeraude ; des chœurs mélodieux et invisibles chantant des hymnes tout empreints de la poésie d'Horace et de TibuUe. Ce sont de blondes chevelures ruisselant sur des seins d'alb&tre, de tendres et langoureux regards noyés dans les larmes du bonheur; c'est une exubérance de chairs bondissantes à donner le frisson ; c'est la pourpre, c'est le sang, c'est la vie.

S'il est vrai, comme nous croyons l'avoir prouvé, que Michel-Ange est le Dante de la peinture italienne, Titien enestFArioste.

Nous n'étonnerons pas nos lecteurs, habitués qu'ils sont aux brusques revirements de la mode, en leur avouant, dès le début de cette notice, que le roi des coloristes vénitiens a été, dans ces derniers temps, en butte à toute espèce d'injures de la part des néobyzantins; s'il nous est permis de créer un mot pour désigner cette classe de fanatiques. Il est de toute évidence que ceux qui n'apprécient dans le corps que le squelette, qui n'adorent que le gris dans la couleur, doivent préférer Giotto à Titien et Cimabue à fiiorgione.

Quant à moi, je le confesse en toute humilité, quoique j'aie renoncé pour ma part et tout comme un autre à Satan et à ses pompes, je ne crois pas avoir contracté implicitement l'obligation de mettre à l'index les tableaux de Titien et de Rubens. Je pousserai plus loin

yGoogk

TITIEN i03

ma franchise en proclamant tout haut ma prédilection pour les écoles vénitienne et flamande.

Titien Vecelli est né en 1477 dans la Pieve, petit château situé sur la frontière du Friuli, chef-lieu des sept communes de Cador.

Ici, Thistorien Bidolfi, que j'ai, entre autres, sous les yeux, se lance à perte de vue dans une phrase interminable, que je ne me sens pas l'haleine de poursuivre jusqu'au bout, pour prouver que la Pieve est entourée de hautes montagnes, de . vallées profondes, de torrents, de précipices, dont je fais grâce au lecteur, comme aussi des dispositions naturelles et presque innées de l'enfant, des prodiges qui accompagnèrent sa venue au monde, de son horoscope enfin, que tout biographe un peu distingué se croyait alors en devoir de tirer pour l'homme dont il allait raconter la vie,

Titien a cela decoïnmun avec Michel- Ange, qu'il est né gentilhomme. Son père s'appelait Gregorio Vecelli; ses aïeux remontent, dit-on, au xii© siècle, et notre artiste eut le privilège de pouvoir se choisir un patron sans sortir de sa famille. Saint Titien, évêque d'Oderzo, était un Vecelli.

On remarquera en passant que Titien est un nom de baptême : à ces causes, il ne peut.ètre précédé d'un article. Dire le Titien^ comme on en a généralement l'habitude, c'est commettre la même faute que si l'on disait

le Raphaël ou le Michel-Ange. Ce n'est, da reste, qu'un péché véniel contre les lois de la grammaire; et, comme Tusage, à tout prendre, excuse et justifie les coupables, notre absolution leur est acquise et octroyée d'aTance.

Titien n'avait pas sjL \iJ& t^uti déjà, à en croire ses biographes, il donnait des preuves non équivoques de son merveilleux génie. On sait avec quelle ardeur d'in* vestigation et avec quel aplomb de certitude les faiseurs de notices, ces prophètes après coup, recherchent dans Tenfance des grands hommes tout ce qui aurait pu faire deviner ce qu'ils seraient un jour. Un détail très-curieux, et qui sort un peu de la banalité de ces pronostics calqués les uns sur les autres, nous a été conservé précieusement. Tous les gamins, ceux qui deviendront de grands peintres comme ceux qui ne seront rien du tout, commencent par barbouiller les murs à la craie ou au charbon. Ici se révèle déjà le prodigieux instinct de Titien pour la couleur. Dédaignant, dès ses premières années, le trait et le dessin, il s'en allait dans les jardins, dans les prés, le long des haies, cueillant les fleurs les plus belles et les plus éclatantes; il les admirait, les comparait, s'enivrait de leur vue : la blancheur du lis, l'incarnat de la rose, la pourpre de l'œillet, les mille nuances de ces vivantes pierreries, le plongeaient dans une muette extase. Le parfum n'était qu'un luxe, je dirais presque un défaut, pour cet étrange

enjRsmt, qui devait être un jour le plus grand coloriste de son siècle.

Une fois en possession de cette immense et magique patette que la nature a semée dans les champs, le petit Titien n'avait plus besoin ni de crayon ni de plume j)our esquisser ses figures^ H pressait tout bonnement le suc de ses plus belles fleurS| et la fresque était aussitôt conçue qu'exécutée. Les habitants de Cador purent ainsi admirer longtemps une très-jbllo tète de Vierge que le jeune Yecelli avait peinte sur un chapiteau par ce procédé aussi simple que charmant. On venait la voir de tous les côtés ; et ce fut je ne sais quel envieux et brutal architecte qui fit jeter à bas la peinture, le chapiteau et la façade, sous prétexte qu'ils gênaient le passage.

Une autre particularité qui a paru digne de remarque aux admirateurs du grand peintre, c'est que rhomme qui passe pour lui avoir donné les premières leçons de son art est un certain Antonio Rossi, artiste de quelque valeur, dont il reste à Cador deux ou trois peintures à la détrempe, entre autres une Vierge sur son trône^ entourée de petits anges qui ne manquent pas de correction et de grâce. Au bas de ce petit tableau, que Ton conserve religieusement dans l'oratoire de M. Zamberlani, on lit en toutes lettres l'iscription suivante : Opus AfUonii RUBEL Or, je vous le demande,

m TROIS MAITRES

quelle bonne fortune pour les étymoloj^stes qui ont Soi dans la. prédestination des noms propres I Titien, le précurseur de Rubens, a eu pour premier maître Antonio Rossi : en italien, c'est exactement le mèiae nom rendu immortel par Michel-Ange néerlandais. Ne dirait^on pas que la Providence s'en est mêlée ?

Mais laissons désormais le côté merveilleux et poétique pour aborder franchement l'histoire. Il est certain qu'après avoir reçu quelques conseils de Sebastiano Zuccati, le jeune Titien fut envoyé par son père à Venise pour faite de sérieuses études sous la direction de Jean Bellini.

Les deux frères Bellini, Jean et Qentile, liés par la plus tendre amitié, quoique séparés d'atelier et d'affaires, avaient alors la réputation d'être les dôssûuk teurs les plus corrects et les plus purs de l'école vénitienne, à laquelle, comme on sait, on a de tout temps reproché de pécher par le dessin. Jean se distingaait surtout par une ardeur de nouveauté et par des idées de progrès qui ne laissaient ppint d'étonner chez un homme foncièrement classique. Rien de plus commun que ces contrastes chez les fortes natures. D'un côté, le génie les entraine et les porte malgré elles vers tout ce qui est grand, vers tout ce qui est beau, vers tout ce qui est neuf; de l'autre, le préjugé les retient, la règle les enchaîne, l'autorité les arrête. Le cœur bout, la tète

TITIEN lOT

raisonne. A qnoi bon ayoir des ailes au front quand on a du plomb aux pieds?

Comme il n'entre point dans notre pian d'écrire la biographie de Bellini, nous ne pouvons résister à l'en^ vie de raconter une anecdote qui montre à quel point les élans de Tâme étaient en guerre ouverte avec les prescriptions de l'école che2 ce peintre austère et com^ passé. D'ailleurs, mieux on aura connu le maître, mieux on connaîtra rélève. *

On avait peintjusqu'alorsàla détrempe. Tout à coup un bruit se répand, sur la place Saint-Marc, qu'il vient d'arriver à Venise un peintre sicilien nommé Ânto^ nella de Messine, et possesseur de secrets admirables pour préparer et broyer les couleurs. La nouvelle est colportée d'atelier en atelier et n'y trouve que des incrédules ou des détracteurs. Gentile lui-^mème n'hésite pas & traiter le Sicilien d'aventurier et de charlatan. Mais son frère, mieux avisé, au lieu de mêler sa voix à ce chœur de railleries et de reproches dont on acca^ ble en général les novateurs, se prit à réfléchir profon* dément et n'eut plus qu'une pensée : ce fut celle de s'emparer du secret^ d'étudier le procédé d'Antonello.

Une fois son projet arrêté, rien ne lui coûta plus pour atteindre son but ; l'ardeur de l'artiste l'emporta sur les scrupules du dévot ;^ il ne recula pas devant la

m TROIS MAITRES

rase et le mensonge» et voici comment il s'y prit ponr surprendre le secret de son rival :

Un jour, Jean Bellini mit son plus riche pourpoint de satin, sa plus belle toque de velours, ses plus blanches plumes et son médaillon le plus artislement tra* vaille. Quant à Tair noble et dégagé, quant aux façons de* gentilhomme et de cavalier, il n'eut rien échanger à sa manière d'être habituelle ; car rien ne ressemble plus pour Télégance et pour la noblesse aux beaux sei« gneurs vénitiens de cette merveilleuse époque, que les peintres qui nous en ont laissé les portraits.

Ainsi déguisé, notre artiste se présenta à l'atelier do son confrère et le pria en grâce de faire au plus vite son portrait, pressé qu'il était de partir pour un assez long voyage; quant au prix, le gentilhomme s'engagea d'avance i le laisser fixer parle peintre lui-même. Antonello, trompé parla bonne mine de l'inconnu, n'eut garde de laisser échapper une si belle occasion, et répondit à Sa Seigneurie que, si elle daignait poser, rien ne l'empêchait de commencer immédiatement son esquisse.

II s'y mit en effet, et, en moins de deux heures, les contours étaient tracés ; Antonello avança assez la tète pour que le gentilhomme pût se reconnaître. La ressemblance était parfaite; mais ce qui paraissait étonner beaucoup l'inconnu, c'était le ton des chairs et

TITIEN JOO

une certaine marbidezza de coloris dont on n'avait pas d'exemple jusqu'alors.

— Ah 1 ah ! fit le Sicilien d'un air capahle^ je sais ce qui occupe Votre Seigneurie ; ceci tient à un procédé que j'ai inventé, et dont vos peintres vénitiens ne so doutent pas seulement.

Antonello se vantait évidemment : il n'avait pas inventé la peinture à l'huile ; il l'avait apprise en Flandre, de Jean de Bruges.

— Y aurait-il de rindiscrétion à vous demander en quoi consiste ce nouveau procédé? répondit le gentilhomme, qui ne perdait pas un mouvement de son confrère.

— Nullement, reprit le Sicilien ; voyez-vous ce flacon, monseigneur ?

— A merveille.

— Ce flacon contient une espèce d'éiixîr très-coûteux, extrait par moi de certaines herbes qu'on trouve dans les environs de l'Etna. On verse quelques gouttes de cette liqueur dans une soucoupe, on trempe le pinceau dans la soucoupe et l'on produit des tons qui ont toute l*apparence de la vie.

— C'est singulier l fit le gentilhomme de son air lo plus naturel, j'aurais cru que votre élixir était tout bonnement de l'huile de lin.

Antonello rougit et regarda fixement Tinconnu ; mais, comme rien ne décelait, ni dans la voix, ni dans

flO TROIS MAITRES

l'attitude de ce dernier, qu'il attachât la moindre toi' portance à sa découverte, le Sicilien s'étendit longuement sur les qualités et sur les vertus secrètes de son liquide et sur les soins infinis qu'il fallait prendre pour l'extraire et pour l'employer. Le Vénitien fit semblant d'être parfaitement convaincu, et l'on parla d'autre chose.

Deux jours après, le portrait était fini; le gentilhomme le paya largement et l'emporta : le tour était fait, n est possible que Jean Bellini ait passé le reste de sa vie à prier Dieu de lui pardonner son mensonge; mais il avait appris la peinture à l'huile.

Ce fut à cette époque justement que Titien fut envoyé par son père chez Bellini. Le bouillant jeune homme ne pouvait tomber plus mal à propres. Dans son ardeur d'expiation, et voulant sanctifier par l'usage un secret qu'il devait à la ruse, il avait décidé de ne peindre que des sujets de dévotion et de pénitence. Jamais il ne s'était montré si sévère dans le choix et dans Téxé^ cution de ses tableaux. C'étaient des moines d'une maigreur effrayante, des martyrs dans toutes les angoisses et les convulsions de leurs tortures, des vierges au front désolé, aux joues creuses, aux yeux remplis de larmes et de douleur. Sans doute , on ne pouvait voir ces saintes images sans être ému de pitié, pénétré de repentir ; sanç doute, Jean Bellini eut la gloire

tITIEN m

et le mérite d'enrichir plus d'un couvent par les pieuses offrandes que venaient déposer les fidèles au pied de ses tableaux, de convertir plus d'un pécheur endurci, par la contrition profonde, par l'humilité sincère et par l'édifiante charité que respiraient de leurs toiles ses sombres cénobites, ses belles et illustres pénitentes.

Mais songez quelle triste mine dut faire ce pauvre Titien, tout bouillant de jeunesse, de liberté et d'amour, lorsqu'il se vit claquemuré dans cet austère atelier au plafond gothique, aux noires parois, aux étroites ogives, entre deux filières de saints squelettes et de madones jaunies! autant eût valu l'enfermer dans un couvent, le jeter dans un cachot, le descendre tout vivant dans un tombeau 1 Aussi le pauvre garçon n'avait-il pas assez de regrets pour ses chères montagnes, pas assez de larmes pour ses vallées fleuries où il allait ramasser si joyeusement ses couleurs, pas assez de soupirs pour sa riante chambrette de la Pieve, nid aérien d'où il contemplait tous les soirs, au soleil couchant, avec les yeux d'un artiste déjà vieux et le cœur d'un amoureux de vingt ans, un immense et poétique horizon.

Eflîpayé de l'imagination brûlante et des tendances sensuelles de son élève, Jean Bellini le soumit à un régime plus sévère que les autres. Les Vierges et les Madeleines, quelle que fût la sécheresse de leurs con-

U5 TPiOIS MAITUES

tours et la roideur de leurs poses, lui furent absolument interdites. A peine si on lui permit les petits anges jouant du luth ou de la viole. Mais le Saint Sebastien perché de flèches, le Job sur son fumier, le saint Antoine, moins la tentation, devinrent sa ration journalière. Encore une fois, pauvre Titien! lui qui ne rêvait que Vénus et bacchantes, que soie et velours, que riches seigneurs et royales courtisanes! Il fallut se résigner.

Nous avons de lui plusieurs tableaux qui appartiennent à cette époque. Un je ne sais quoi de vaporeux, de tendre, de charmant s'y fait jour, malgré les ordres du msdtre : c'est d'abord l'ange Raphaël tenant par la main le petit Tobie, tel qu'on le voit encore dans Yé* glise de Sainte-Catherine à Venise; ce sont plusieurs portraits sur bois, suivant l'usage adopté plus communément alors; c'est une crèche, où il n'a pu se défendre de mettre un peu de sa grâce ; c'est une Vierge assez maigre, flanquée de saint Eoch et de saint Sébastien, le tout à la détrempe, dont il fit don à la paroisse de sa commune; et grand nombre de peintures dans le même style et de la même manière, dont le catalogue serait trop long et trop monotone.

Comme tous les maîtres qui font leur métier en conscience, Jean Bellini s'appliqua avec persévérance, avec zèle, avec obstination, à faucher dans cette riche

et féconde nature tout ce qu'elle avait de trop jeune, de trop vigoureux, de trop luxuriant. Il émonda soigneusement le jeune arbre qui lui avait été confié ; puis, voyant que la chose lui réussissait à merveille, et quittant la serpette pour le rabot, il se mit en devoir de faire disparaître les aspérités et les nœuds de ce robuste et glorieux rejeton dont il avait déjà coupé les branches et les fleurs. Il en avait fait un tronc ; il en veulut faire une planche, ce à quoi s'opposa Titien de toutes ses forces.

Sur ces entrefaites, il arriva un de ces événements desquels dépendent quelquefois, sans qu'on s'en, doute, la destinée d'un homme et l'avenir d'un artiste. Bellinî reçut dans sa boutique, au nombre de ses élèves les plus assidu», un jeune homme de Gaslel-Franco. Ou rappelait Georges tout court.

C'était un grand et beau garçon de haute taille, l'une noble tournure et d'une prestance herculéenne; un de ces hommes heureusement doués par la nature qui n'ont qu'à se montrer pour captiver de gré ou de force la sympathie de tous ceux qui les entourent. Brave, enjoué, spirituel, railleur, mais d'un cœur excellent, d'un caractère aimable, d'un courage à toute épreuve, il fut accueilli par ses camarades à bras et à cœur ouverts, comme un ange envoyé par le ciel pour faire diversion aux ennuis de l'atelier, à la monotonie

m TROIS MAITRES

claustrale de l'école de Belliai, Plus d'une fois, le maître vénitien se repentit de ne pas avoir fermé sa porte à ce hardi tapageur; mais, dominé par les nobles qualités de son élève, admirant dans toute la candeur et la probité de son âme le talent trèsnréel dont il donnait des preuves, attiré secrètement vers lui par ce désir irrésistible qui le portait vers tous ceux qui se distinguaient dans Tart, Jean Bellini tolérait ses escapades et fermait les yeux sur ses défauts, non sans les lui faire payer toutefois par de longs sermons et de sévères t&* primandes. Georges courbait la tète et prenait un faux air de résignation tant que Torage grondait; mais, dès qu'il apercevait^du coin de Tœil un rayon de soleil prêt à poindre sur le front du maître, il relevait ses beaux cheveux noirs, fixait sur le terrible prédicateur ses grands yeux étonnés, et^ d'un mot, d'un sourire, d'un geste, ramenait la gaieté dans l'atelier. Les élèves l'avaient surnommé Giorgione à cause de sa bonne hur meur et de l'ascendant qu'il avait pris sur eux tous; la postérité lui a confirmé ce nom.

On devine qu'un tel homme devait devenir immédiatement l'ami, le compagnon, le frère, le modèle de Titien; comme tous les cœurs jeunes et enthousiastes, il s'éprit d'une admiration sans bornes, d'une vive amitié pour Giorgione ; on ne pouvait voir l'un sans l'autre. Si Giorgione choisissait un sujet, Titien le copiait,

Timitait ou le reproduisait aussitôt. La manière francha et hardie de son camarade, ses tons chauds et vigoureux, ses contrastes habilement ménagés d'ombre et de lumière, mais surtout la vivacité, la grâce, la douceur de ses figures, la délicatesse, le moelleux, la transparence de son coloris, lui souriaient beaucoup plus que le dessin correct mais froid de Bellini. Ce fut toute une révélation impérieuse et soudaine pour le génie de Ti* tien. Égaler, surpasser Giorgione, voilà son but, sa seule et légitime ambition.

Un jour que les deux amis se promenaient bras-dessus bras-dessous dans les rues de Venise, comme ils en avaient pris l'habitude, ils rencontrèrent trois jeunes gens de leur connaissance: c'étaient des sculpteurs. La conversation tomba d'abord sur un cheval de bronze d'André Verrochio ; c'était le succès du jour. Lorsque chacun eut émis son opinion plus ou moins favorable sur le nouvel ouvrage, on en vint à discuter lequel des deux arts, delà peinture ou de la sculpture, méritait la prééminence.

— La réponse me paraît bien simple, fit le plus jeune des nouveaux venus, et je ne sais vraiment s'il y a quelqu'un qui puisse en douter sérieusement.

— Et lequel de ces deux arts vous paraît donc le plus digne? demanda Giorgione avec son air railleur.

*— Pardieul la sculpture.

iiC TROIS MAITRKS

— Ah!... et pourquoi cela, mon maître?

-— Parce que c'est uo art plus difficile; répondit le premier statuaire.

— Parce que c'est un art plus durable, ajouta le second.

— Parce que c'est un art plus complet, acheva le troisième.

— Messieurs, vous êtes en majorité, fit Titien en souriant, et vous abusez de votre force, c'est-à-dire de votre nombre.

— Laissez-moi parler jusqu'au bout! s'écria Giorgione s'animant dans la dispute et serrant le bras de son amL Un art plus complet, un art plus durable, un art plus difficile, comment Tentendez-vous, messieurs?

— Sans doute, reprit le premier sculpteur, pour manier le pinceau, une femme suffirait au besoin; tandis que, pour tailler la pierre, pour couler le bronze et pour ciseler le marbre, il faut la main d'un homme,

— Un art plus durable? répéta le peintre en s'adressant à son second interlocuteur.

— Évidemment, mon cher Giorgione, la toile s'use, les murs se fendent, le bois tombe en poussière ; tandis que le marbre, l'or ou le bronze défient le temps et réalisent Téternité.

«— Un art plus complet?

— Ceci n'a pas besoin de démonstration, ce mesem<-

TITIEN 4n

ble, fit le troisième sculpteur. La peinture ne peut rendre qu'un seul côté de la figure humaine, tandis que notre art, à nous, représente le corps en entier; vous n'avez qu'à faire le tour de la statue et vous ne perdez aucun aspect de l'objet reproduit

— Vous dites donc, mes maîtres, répondit lestement Giorgione lorsqu'il les eut laissés achever, vous dites donc que la peinture est un art facile et vulgaire, à la portée des enfants et des femmes?

— Permettez, Giorgione.

— Je n'ai pas fini, s'écria le peintre en frappant du pied la terre. Vous dites que votre art doit l'emporter sur la peinture parce que le temps détruit plus vite les tableaux que les statues. Ainsi, mes msdtres, la poésie et la musique seraient, à votre avis, des arts souverainement méprisables, parce que la note se perd dans l'espace, parce que le vers confié à une simple feuille de pépier s'anéantit en peu d'années, et vit précisément ce que vivent les feuilles? Mais vous oubliez, messieurs, que l'imprimerie a été inventée pour reproduire et perpétuer le livre, la mosaïque et la gravure pour reproduire et éterniser le tableau,

— Mais...

— Silence! vous prétendez enfin que la peinture esl un art incomplet parce qu'elle ne saurait rendre qu'un seul côté de l'image. Eh bien, messieurs, que diriez-

m TROIS MAITRES

VOUS si, d'an seul coup d'œil et sans vous obliger le moins du monde à faire le tour de mon tableau, comme vous êtes bien forcés de le faire pour votre sta« tue, je vous moAtraisle dos, la iaee et les deux profils d'une figure?

—Nous dirions, mattrOf que vous faites des miracles ; ce qui est tout simplement absurde.

~ Parions donc 1 s'écria Giorgione en rassurant da regard son ami Titien.

— Nous tenons le pari, répondirent d'une voix les trois sculpteurs.

-»•» Eh bien, messieurs, cent sequins, si je réussis & vous peindre une figure ainsi que je viens de vous le dire.

— De profil, de dos et de &ceî ^ Parfaitement

— Va pour les cent sequins. Mais qui sera juge du pari?

— Vous-mêmes, messieurs.

■— Et combien de joui» vous faudrar-Wl pour achever ce tableau?

— Quatre, messieurs ; autant de jours que la figure humaine a de côtés.

— Mais c'est une folie l et c'est vraiment vous voler votre argent!

— Peut-être.

— Voyons, Titien, vous qui êtes le ^j^w^f^--^ '^ \ ble, tâchez donc de faire comprendre à vot^4^s<[pe ^r^ ] cent sequins ne sont pas si vite gagnés, surteS^wA.^^' métier que vous faites dans l'atelier du bonhomme Dellini.

~ Prenez garde, je dirais que vous avez reculé. -^ Mais c'est de Tentètement.

— Gomme vous le dites.

— Une fois, deux fois, vous ne retirez pas votre pari?

— Je le double.

— C'est dit. Dans quatre jours, ou il nous faut les deux cents sequins, ou le tableau merveilleux.

Et les trois sculpteurs se séparèrent en riant des deux peintres, et n'eurent rien de plus pressé que de remplir Venise de l'étrange défi que venait de leur por^ ter Oiorgione, et qu'ils n'avaient accepté que dans le but de le punir de sa folle présomption.

Dès que les jeunes gens se furent éloignés, Titien, comprenant que son ami venait de s'engager dans une entreprise impossible, plutôt dans l'intention de railler 3es rivaux que dans l'espoir de réussir, lui offirit sa bourse et réclama une moitié du pari.

— Nous ne sommes pas bien riches, mon cher Giorgione, ajouta-t-il d'un ton affectueux ; mais je prendrai sur mes nuits, et, avec une douzaine de crucifix ^XHEcce Homoj que je m'efforcerai de faire bien moi-

gros el bien effrayants, nous nous Ulcérons d'affaire. Que la volonté de Dieu et la tienne soient faites!

«— Sois tranquille, mon pauvre ami, répondit Giorgione ; je n'en veux pas à ta bow*^, qui est bien plus dégarnie que la mienne, et je ne me pardonnerais de ma vie de t'avoir forcé à peindre des christs et des madones malgré toi. C'est assez de sainteté pendant le jour; les nuits sont à nous, à nos amours, à nos rêves.

— Que comptes-tu faire alors?

— Eh ! pardieu 1 je gagnerai le pari, et cet argent hous servira pour mener quelques jours de bonne et joyeuse vie dont nous avons grand besoin, ma foi ; car, au régime auquel nous soumet maître Bellini, nous deviendrions bientôt méconnaissables, et nos maîtresses se sauveraient de nous en faisant le signe de la croix.

— Et comment t'y prendras-tu, mon pauvre Georges, pojr faire l'impossible?

— Tu verras.

Voici, en effet, Tingénieux moyen auquel eut recours le compagnon et le frère de Titien.

Il représenta un guerrier, qui, tournant le dos au i ,)ectateur, se mirait dans une fontaine, laquelle reflétait ainsi dans ses eaux limpides le devant de la figure. A gauche du guerrier était suspendue son armure polie et brillante, dont il venait de se dépouiller et dans laquelle on voyait le côté gauche, reproduit avec une

fldélité et une exactitade irréprochables. A la droite do son guerrier, Giorgione avait placé un miroir qui montrait le côté droit, et complétait ainsi, par une invention aussi bizarre que neuve, les quatre côtés du corpo humain.

Tout Venise voulut voir et admirer ce curieux chefd'œuvre, et les trois jeunes gens qui avaient provoqué le pari s'exécutèrent de bonne grâce, et furent les premiers à proclamer partout la supériorité incontestable dû Giorgione.

Les deux amis, se voyant tout à coup mdtres d'une somme qu'ils n'avaient jamais espéré posséder, se hâtèrent d'en jouir ; et, comme le plus cher de leurs vœux avait été de déserter pour quelques jours l'atelier de BcUini, ils disparurent sans donner de leurs nouvelles. Ce fut là ce qui les perdit, ou plutôt ce qui les sauva : car c'est de ce moment que datent la réputation de Giorgione et l'heureux changement de manière et de style auquel Titien a dû sa gloire; Titien, d'abord l'ami, l'imitateur, le disciple presque de Giorgione, et bientôt son émule, son rival, son vainqueur.

ean Bellini n'était pas homme à pardonner à ses deux apprentis leur incroyable escapade; aussi, lorsque le dernier sequin eut été rejoindre les cent quatre-vingtdix-neuf autres, et que les deux compagnons se réveillant sans argent, sans travail et sans mdtresses. s'en

in TROIS MAITRES

retournèrent le visage contrit et Topeille basse à Tatelier,

furent-ils jetés à la porte sans rémission et sans misé-

rioorde.

— Eh bien, tant pis! s'écria Oiorgione, dont le caractère hautain passait brusquement de la prière à l*irritation ; puisqu'il ne veut plus nous recevoir, mon- ^irons-nous heureux de le quitter. Allons-nous-en i l'aventure^ et, si tu m'en crois, Titien, tu rendras grâce au ciel, comme moi, danous avoir donné une bonne fois Toccasion d'envoyer au diable ce saint homme. Nous louerons une chambre sur le canalazzo et nous vivrons comme nous pourrons : qu'en dis-tu ?

«^ Je dis, Qiorgione, que je suis ton ami et ton frère, et que je te suivrai partout où il te plaira de me conduire.

-*- Ainsi soit'il.

— J'ai deux bras qui ne savent guère rester croisés; et, depuis que je t'ai vu travailler, Giorgione, j'ai coni" pris ce que c'était que la véritable peinture. Tu verras, ton nouvel élève ne té fera pas trop rougir.

— Et je te réponds, Titien, que l'ouvrage ne nous manquera pas. Par exemple, il ne faudra pas, au commencement, faire trop les difficiles. Tu penses bien qu'on n'ira pas nous donner tout de suite des églises et des palais à décorer^ et que les rois, les cardinaux, l'empereur et le pape ne se montreront pas très-empres-

TITIEN m

ses de poser deyant deux garnementa de notre espèce. Ma foi, je leur pardonne. A leur place, j'en ferais autant. Que veux-tu 1 ils en seront quittes pour nous payer le double lorsque enfln la fantaisie leur prendra de se faire portraiter par maître Georges Barbarelli de Castel- Franco et maitre Titien VeceUi de Cador. En atte»dant,»*

— Oui, au fait, en attendant.., c'est le plus pressé.

— Eh bien, nous peindrons des boites, des bahuts, des consoles, des dossiers de chaises, des bois de lit, des paravents, des enseignes, des boutiques, des faç(^* des, tout ce qu'on voudra enfin, pourvu qu'on nous paye et qu'on ne nous demande pas des anachorètes, c'est là l'important.

— Va pour les boites et pour les paravents; mais, si tu veux bien le permettre, en attendant les reines, les princesses et les favorites, qui ne peuvent manquer bientôt d'avoir recours à mes pinceaux, je commence^ rai par le portrait de ma maîtresse.

— Pourquoi pas de la mienne ?

De telle sorte, ou à peu près, étaient les entretiens de Titien et de Giorgione, les deux plus grands coloris-* tes de l'école vénitienne, à cette heureuse époque do leur vie» C'était, en effet, le bon temps pour les artistes* Les Vénitiens étaient fous de peinture, ies portes, les tentures, les pieuble9i les moindres objets de toilette

i24 TROIS MAITRES

OU de luxe étaient surchargés de festons, de masques, de figurines, à rendre jalonso Tantiquité. C'était une profusion d'ornements, d'emblèmes, de sujets mythologiques de la plus charmante fantaisie et du goût le plus pur; une admiration passionnée et exclusive pour la beauté, pour la couleur et pour la forme. Sur la façade des maisons, des églises et des bâtiments publics, on jetait pour des milliers d'écus de chefs-d'œuvre, dont le moindre fragment précieusement conservé fait aujourd'hui la gloire d'un palais ou la richesse d'une galerie.

Comme ils l'avaient espéré avec raison, l'ouvrage ne manqua pas aux deux amis. En peu de temps, Titien sut s'approprier si bien la manière de Oiorgione, que les plus savants connaisseurs n'auraient pu distinguer les tableaux de l'un de ceux de l'autre. Plusieurs portraits sont attribués encore aujourd'hui indistinctement à Titien ou à Oiorgione. Pas un seul nuage de rivalité ou de jalousie ne vint, à cette époque, troubler leur douce et sereine amitié. L'ouvrage se vendait en commun, et les deux peintres se partageaient en frères le prix aussi bien que la gloire.

Ce fut vers cette époque que Titien, âgé de trente ans environ, fit le portrait d'un gentilhomme de Tillustre maison Barbarigo avec lequel il était lié. Il est prouvé que Vasari se trompe en affirmant Que notre

peintre n'avait que dix-huit ans lorsqu'il acheva ce chef-d'œuvre; car c'en était véritablement un, et le succès de vogue qu'il obtint parmi les artistes et les praticiens de Venise n'a pas d'égal dans les annales de l'art. On n'avait jamais vu une carnation plus vraie et plus vivante ; le sang coulait sous l'épiderme, les cheveux se comptaient, on pouvait distinguer tous les points d'une étoffe de satin argenté. Cette fois, nonseulement Titien avait égalé son ami Giorgione, mais encore il l'avait surpassé.

Ce fut là probablement le premier levain de discorde qui^ les camarades aidant, changea d'abord en froideur, et presque en aversion par la suite, la tendre amitié des deux peintres. Les commandes ne se bornèrent plus à la décoration de quelques meubles ou à quelques portraits d'amis. On commença à les charger de plusieurs fresques pour orner les portiques des maisons et les façades des palais.

Un incendie avait détruit, en 1504, le vaste entrepôt de marchandises appelé le Fondaco de* Tedeschi^ et, comme, en cette bienheureuse et regrettable époque, rien ne restait étranger aux arts, lorsqu'il fallut reconstruire et décorer les nouveaux bâtiments, le doge Lorédan, dont Giorgione avait fait le portrait^ voulant le récompenser en quelque sorte, lui fit accorder la façade qui donne sur le canal. Barbarigo, que Titien avait

peint, comme nous l'avons dit, en obtint autant pour son ami; et notre artiste fut chargé deTautre côté de l'édifice qui donne sur le port.

Les deux anciens élèves de Bellini rivalisèrent d'éclat, de coloris, de richesse dans ces fresques merveilleuses, qui firent l'admiration des contemporains et dont le temps ne nous a presque pas laissé de traces aujourd'hui. L'invention de Giorgione était plus savante et plus compliquée : c'étaient des trophées, des colonnes, des perspectives à perte de vue; des cavaliers armés de toute arme, des esclaves nus et courbés dans des postures étranges, des géomètres, le compas à la main, mesurant gravement la mappemonde; tout ce qui pouvait enfin donner une idée de son entente du clair-obscur et de l'anatomie humaine, de ses connaissances en architecture, et de sa supériorité dans les accessoires et dans les détails; mais Titien l'emporta par la grâce des figures, par la fierté des attitudes et par le fini, de sa fresque.

On admirait, dans la partie des peintures qui lui était échue, une femme nue d'une beauté admirable, d'une finesse de traits qui aurait pu sembler prodigieuse même dans un tableau, d'un charme inouï ; un adolescent, nu aussi, debout sur une corniche, serrant dans ses bras un morceau d'étoffe en guise de voile, d'une grâce ravissante; et plusieurs autres figures re-

marqtiables par la délicatesse des carnations on par l'arrangement des draperies.

Mais ce qui excita surtout l'enthousiasme, ce fut une ludith placée sur la porte d'entrée, posant son pied gauche sur la tète tranchée d'Holopherne, et tenant dans sa main droite un glaive encore rouge et fumant. A.U lieu de la servante traditionnelle, Titien, comptant sans doute sur l'effet du contraste, a fait suivre sa ter^ rible veuve d'un esclave armé, d'une mâle et vigoureuse prestance. Rien de plus beau, de plus fini, trc plus saisissant que ce groupe. Et cependant ce n'était qu'un coup d'essai pour Titien.

Tout le monde (excepté les intimes) ignorait que Ti« tien fftt Tauteur de la plus belle moitié des fresques du Fondaeo. L'ouvrage entier était signé par Giorgione. Or, il arriva que, lorsque les peintures furent découvertes, les amis de Giorgione le comblèrent de félicita* tions et d'éloges; mais tous, tant qu'ils étaient, s'accor* daient à dire que, quoique l'œuvre entière fût digne de lui, cependant, dans la façade qui donnait sur le pont, Giorgione s'était surpassé, et qu'il n'y avait pas de comparaison possible entre ses géomètres et sa Judith 1 Le coup fut mortel à l'âme déjà ulcérée de Giorgione, d'autant plus qu'il paraissait porté de bonne foi, et qu'il rétait peut-être, car Vasari lui-même s'y est trompé. La jalousie de l'artiste étouffa la tendresse de l'ami.

m TROIS MAITRES

Giorgione s'enferma et refusa de voir Titien. Tous les efforts de ce dernier furent inutiles pour rentrer en grâce, ou pour obtenir du moins un mot d'explication sur cette étrange rupture; et il dut se borner à regretter la perte d'un ami, qu'il venait de blesser si cruellement et à son insu. .

Malheureuse destinée que celle de Giorgione I H eut deux amis qu'il aima par-dessus toutes choses, Titien et Morto da Feltre; mais, par-dessus ses deux amis, il aimait, de toutes les forces de sa vie, de toute l'ardeur de ses pensées, de toutes les facultés de son âme, deux choses qui étaient son existence même : sa gloire et sa maîtresse. La première lui fut ravie par Titien^ et le pauvre artiste tomba dans une mélancolie profonde; la seconde lui fut enlevée par Morto da Feltre, et l'amant délaissé en mourut de douleur.

Ne pouvant plus rester dans une ville oà il venait de perdre ce qu'il avait de plus cher au monde, l'amitié de son frère, de son compagnon, de son maître, Titien préféra s'exiler. Le savoir à deux pas de lui et ne pas pouvoir lui parler, le serrer dans ses bras, se faire pardonner ses torts involontaires, était un sacrifice au-dessus de ses forces. Le séjour de Venise sans Giorgione lui était devenu insupportable.

n partît d'abord pour Vicence, et nous le suivrons désormt^is dans sa longue et glorieuse citrrière, affran-

chi de tous liens de servitude et de reconnaissance, et planant comme Taigle, libre et seul dans l'espace. Le magistrats de Yicence s'empressèrent de mettre à proflt le passage de Titien dans leur ville. Ils le prièrent de décorer le salon d'audience de leur tribunal, lui laissant le choix du sujet. Titien leur fit sur-le-champ un Jugement de Salomon^ leçon on ne peut plus appropriée à la circonstance, mais dont il est douteux que les juges vicentins aient tiré aucun profit.

Après Vicence, Titien voulut visiter Padoue. Or, il est impossible de rester deux heures à Padoue sans que les Padouans vous demandent quelque chose pour leur patron saint Antoine : de l'argent, si vous êtes riche; des prières si vous êtes pauvre \ des privilèges, si vous êtes roi ; des vers, si vous êtes poète ; des tableaux, si vous êtes peintre. Titien se trouvait précisément dans l'une des conditions voulues. Quelle que fût l'aversion que le pieux Bellini lui avait inspirée pour les sujets sacrés, il fallut se résigner. Hais , cette fois, notre ardent coloriste s'en tira à sa satisfaction, sinon à son honneur. Ses tableaux furent des compositions toutes profanes, où le saint n'entra que par force et parce que l'artiste ne pouvait se dispenser de l'y mettre.

La première de ces fresques représente une femme jeune et belle au front pur, aux regards brillants, aux cheveux emprisonnés dans une résille d'or et de perles.

m TROIS MAITRES

Tout dans cette noble tète respiré la dignité, Tinnoeenee, la candeur ; néanmoins son mari a osé la soupçonner de trahison. Mais le saint, prenant parti pour la femme outragée, présente au père incrédule un charmant petit enfant, prodige de grâce et de mignardise, et dissipe dans le cœur du jalout jusqu'àFombre du doute par un de ces mots de Tàme que raccent de la probité, de la conviction, de la foi, rend irrésistibles. Une joie enivrante éclate dans les yeux de la femme réhabilitée, le repentir et la tendresse gagnent le père, tandis que, dans un coin du tableau, les demoiselles de la suite chuchotent malicieusement, et semblent dire que plus d'une femme de leur connaissance aurait besoin de rintervention du saint en pareille circonstance et ne la mériterait pas autant que leur maitresseé

Le second sujet traité par Titien est d*un sentiment exquis et d'une poésie touchante. C'est un tout jeune homme qui, dans un accès d'aveugle fureur, ayant lancé un coup de pied à sa mère et comprenant aussi* tôt l'impiété de son action, vient de se couper la jambe en expiation desoncrime.Le malheureux enfant, baigné dans son sang, expire déboute et de douleulr sur le sein de sa pauvre mère désolée, qui préférerait mille fois être foulée aux pieds pourvu qu'on lui rendit son fils. Le saint, touché de tant d'amour et de tant de repentir, guérit le Idessé et console, la mère, au grand ébahisse*

TITIBN m

ment d'un groupe de soldats et de gens du peuple qu'on Yoit rester muets dé surprUe et glacés d'épouYante en présence d'un si grand miracle^

La troisième et dernière fresque peinte par notre artiste à la requête des Pàdouans et à l'intention de saint Antoine n'est ni la moins hardie pour la conception, ni la mmns heureuse pour la forme. H s'agit aussi d'un jaloux ; mais, oette fois, le terrible cavalier à l'armure de fer, au surcot blanc rayé de lames rouges, ne se contente pas de douter : il a poignardé sa femme. Heureusement, le saint s'est chargé de réparer la brutale et inique Yengeanee du bourreau, dont les yeux s'étaient dessillés trop tard à la YUe du sang de la victime. L'épouse est ressuscitée^ et la confusion, la joie, la reconnaissance, contrastent de la manière la plus énergique sur les traits bronzés du meurtrier. Je ne parle pas d'un trè£h*beiiâ paysage qui encadre et complète cette magnifique peinture. On sait que Titien a été un des inventeurs et des plus grands maîtres de paysage historique.

Les trois fresques que je viens de décrire, précieusement conservées dans l'école de Saint*- Antoine à Padoue, oht été copiées par Varotari Boschini et par le chevalier d'Arpino. Ridolfl, Ticozzi et les autres biographes et appréciateurs du grand peintre ne tarissent pas en éloges ; et le premier n'hésite pas à affirmer que,

in TROIS MAITRES

par CCS travaux, Titien fit oublier le nom de tous les

artistes qui avaient peint avant lui à Padoue.

On devine facilement que le succès des trois miracles de saint Antoine devait valoir à Titien d'autres commandés dans le même genre. A son grand désespoir^ il fut donc chargé d'un nouveau tableau d'église, et, pour comble de malheur, le si^et en était tellement circonscrit et les dimensions si étroites, que le pauvre peintre ne put trouver aucun biais pour échapper à ce qu'il regardait comme une véritable persécution. Tout ce qu'il put faire, ce fut de glisser dans le tableau les portraits de ses amis aux lieu et place de saint Sébastien, de saint Roch, de saint Côme et de saint Damien. Mince consolation, comme on voit 1

Ce fut probablement vers la même époque et sous l'empire de ces tristes pensées que, ne pouvant nullement se soustraire à la peinture religieuse, à laquelle il avait cru dire un éternel adieu en quittant l'atelier de Bellini, il voulut s'en donner à cœur joie. Par une brusque réaction qu'on ne peut attribuer qu'au désespoir, les murs de la petite chambre qu'il habitait à Padoue, le plafond, les meubles, furent en un instant barbouillés de saints, de patriarches, de prophètes, de sibylles, d'apôtres, d'innocents, de martyrs, un paradis complet auquel rien ne manquait que la bonne intention de l'artiste. Ce fut là, à en croire Ridolfi, l'origine

de la belle gravure dû Triomphe du Christ, publiée par Titien en 1508, et dont Vasari parle avec éloge.

jlevenu à Venise en 1511 après la mort de Giorgione, il fut chargé de terminer, dans la salle du conseil, une fresque laissée inachevée, les uns disent par Bellin?, les autres par le malheureux Giorgione lui-même. C'est le moment où l'empereur Frédéric P' baise le pied d'Alexandre III dans l'église de Saint-Marc. Titien changea la composition presque en entier, et, sous le costume et l'action historiques, représenta les traits de ses amis ou d'illustres contemporains, comme il en avait pris l'habitude. On remarquait, dit-on, parmi les personnages qui formaient la suite du pape, Pierre Bembo, Jacques Sannazaro, Ludovic Arioste, André Navagero, Augustin Bevazzano, Gaspard Gontarini, Marco Musuro, frère Gioconde, Antonio Trono, Domenico Trivisano, Paolo Cappello, Marco Grimani; enfin, toute une cour de gentilshommes, d'artistes, de cardinaux, de poètes. On voyait à côté de l'empereur, don Gonzalès Ferrante de Cordoue, le grand capitaine; le comte de San-Severino, Bartolommeo Liviani, et grand nombre d'illustres guerriers dont les portraits, copiés d'après nature par un homme tel que Titien, donneraient un prix incalculable à cette fresque si elle n'avait malheureusement péri dans l'incendie de 1577.

Cet ouvrage valut à son auteur une place d'enviix)n

M TROtâ MAITRES

trois cents écus, espèce de sinécure sous lô titre de Senséria del foniaco dé tedeschi^ que le doge accordait au meilleur peintre de la ville, à la charge pour Tartiste de faire le portrait du susdit doge et de ses successeurs; portraits qui lui étaient payés, du reste, huit écus, prix coûtant.

On voit qu*il n'y avait pas jusqu'alors de quoi mener cette existence voluptueuse et brillante qui avait été le rêve de Titien. Mais patience! après les cardinaux et les doges, les princes et les empereurs vont venir. Les rêves se changeront en réalité.

Vers la fin de l'année 1514, et lorsque notre artiste s'y attendait le moins, don Alphonse d'Esté, duc régnant de Ferrare, le fit appeler à sa cour. Titien s'y rendit aussitôt le cœur rempli d'heureux pressentiments ; car, à cette époque, la cour de Ferrare passait pour être la plus brillante et la plus magnifique dltalie, et il n'y avait pas de grand poète, pas d'artiste célèbre, pas d'illustre savant, qui n'y fût admis et honoré suivant ses mérites.

Dès que le duc eut appris l'arrivée du peintre vénitien, il alla au-devant de lui et lui fit avec beaucoup de grâce les honneurs de sa royale hospitalité.

Titien pouvait alors avoir environ trente-sept ans. Le caractère de cette noble et belle tète, dont lui-même nous a conservé le type dans de nombreux et saisissants

portraits, 4tait donc alors nettement arrêté. Sa taille haute et fière, son front élevé, ses grands yeux pleins de mouTement et d'ardeur, son profil droit et sévère, sa longue barbe bouclée naturellement, tout l'ensemble de cette belle et imposante figure captivait la sym*patbie et inspirait le respect. Ses manières étaient d'une rare distinction, sa conversation vive et attachante, son sourire afieetueuzetpleindecbarme. Quoique pauvre, il était vêtu avec recherche, et pas un gentilhomme de la cour d'Alphonse n'aurait trouvé à re^ prendre dans l'élégance et dans le goût de son costume.

Le prince devina du premier coup d'œil à qui il avait affaire» et , voulant traiter son hôte plutôt en gentil* homme qu'en artiste :

— Seigneur Titien, lui dit-il, veuillez considérer cette maison comme la vôtre, et y vivre en pleine et entière liberté. Le plus doux de nos désirs, le plus siU' cère de nos souhaits, c'est qu'elle vous soit assez agréable pour que vous ne songiez pas à nous quitter de sitôt. Nous veillerons à ce que le séjour de Ferrare ne vous fasse pas trop regretter votre belle Venise, Songez que, dans notre cour, le plaisir passe avant les affaires. Si cependant, dans vos heures de loisir, vous veniez à reprendre vos pinceaux, nous savons trop ce que le soin de votre réputation et votre talent vous impose, pour ne pas nous souvenir en temps et lieu que

i36 TROIS MAITRES

le gentilhomme qui a bien voulu honorer notre cour

de sa présence est le premier peintre de Venise.

— Hélas! monseigneur, répondit Titien avec une modestie qui n'avait rien d'hypocrite, mon nom est encore bien obscur, et je n'ai pu donner que des preuves assez faibles de ce que Votre Altesse veut bien appeler mon talent, pour mériter une pareille réception.

— Vous ne nous ferez pas le tort, j'espère, de supposer que noife ignorions les chefs-d'œuvre dont vous avez enrichi les églises de Padoue et de Venise?

— Quoi I monseigneur, vous auriez vu ces tableaux T

— Et la plupart de ceux que vous avez faits dans l'atelier de Bellini.

— Vous n'avez donc vu de moi que des saints, des sujets religieux, des tableaux d'église? demanda Titien avec un véritable découragement, et sans cesse poursuivi par les spectres ascétiques qu'il avait en horreur.

— Alors vous savez ce que nous attendons de vous?

— Hélas I je m'en doute, répondit tristement Titien. Votre Altesse m'ordonne de décorer son oratoire ou d'achever quelque fresque pour la cathédrale.

— Si telle est votre volonté, je m'y soumets d'avance; car vous devez bien croire, msdtre, que tout ce qui sort de votre pinceau m'est également précieux. Cependant, je vous avoue, sauf votre avis, seigneur Titien, que je préférerais des sujets moins sévères ;

quelque caprice, quelqae fantaisie ou vous pussiez déployer largement les trésors de voire riche imagination.

— Dité^vous vrai, monseigneur? s'écria Titien ne pouvant contenir sa joie.

— Par exemple, vous conviendrait-il de terminer, ou plutôt de recommencer ces deux bacchanales que vous voyez à peine esquissées dans ce boudoir?

— Oh I tout de suite, monseigneur.

— Pardon, maître; mais vous oubliez nos conventions : les affaires après les plaisirs.

— Mais vous ne savez pas, monseigneur, s'écria le peintre avec un accent profond de reconnaissance, vous ne savez pas quel bien vous me faites en me laissant enfin libre de jeter sur les murs, sur le bois, sur la toile, tout ce qui me viendra à la pensée. J'ai trente^huit ans bientôt, je peins depuis que j'ai l'usage de ma raison; eh bien, jusqu'à présent, on ne m'a commandé que des ouvrages contraires à mon goût, à mes idées, â ma nature. Tenez, monseigneur, je suis aussi bon chrétien qu'un autre, et j'espère, à la fin de mes jours, avoir fourni mon contingent aux églises aussi bien que peintre d'Italie; mais, en vérité, plus d'une fois, me voyant contraint à subir des sujets que je vénérais sans doute, mais qui ne m'offraient pas un champ assez vaste pour y déployer tout ce que je me sens dans l'âme de

poésie et d'ardeur, je croîs, Dieu me pardonne,! que j'y ai apporté moins de dévotion et de zèle que je ne l'eusse fait si l'on m'avait permis de suivre l'impression du moment

— Eh bien , puisque vous êtes si pressé de vous mettre à l'œuvre » je ne pousserai pas l'abnégatioa jusqu'au point de vous $n empêcher^ et, dès demain, si vous le désirez, vqus pourrez commencer vos dessins.

— Oh ! je m'en passerai, monseigneur, ma tète est tro^ pleine et ma main trop impatiente; quelques traits me suffiront; je brûle de montrer à Votre Altesse que, si ses bontés ont devancé mes services, je n'en ai pas moins, par mon empressement à la servir, fait tout mon possible pour mériter ces bontés.

En effet, dès le lendemain de sa réception à la cour, Titien se mit à l'œuvre. Pour montrer de prime abord combien il était devenu supérieur à son maître, il teiv mina un tableau que Bellini avait laissé inachevé| en adoucit les contours, donna plus de grâce et de souplesse aux draperies, et entoura la maigre composition d'un délicieux paysage qui changea tellement le tableau primitif, que le duc ne put pas le reconnaître.

Pui$, quand U eut ainsi en quelque sorte ea&ayé ses forces et t&té son génie, il prit tout son essor^ et, se livrant m^ caprices de son imagination et aux chers souvenirs de la poésie mythologique , il fit trois ta-

bleaux, trois véritables chefe^d'œuvre, de grandeur 6gale à celui de soa maltare, et représentant, les deux premiers, le triomphe de Bacchus, et le dernier, celui des Amours.

n faudrait le style d'Arioste pour donner une idée de ces trois prodiges d'invention, de beauté et de grftcef lamais Titien lui-même n'a atteint une pareille per« rection« le Dominiqoin, Poussin, rAlbane en ont étu-« dié et copié las plus beaux groupes ; eti lorsque le car^ dinal Ludovisi, qui avait hérité de deux de ces tableaux, en fit un bommage au roi d'Espagne, Boschini raconte que le grand Dominiquin» se trouvant présent à remballage, ne put retenir ses larmes.

On voyait, dans le premier tableau, le vainqueur des Indes au moment de s'élancer de son char attelé des deux panthères symboliques, à la vue de la belle Ariane abandonnée par Thésée. Frappé par ces charmes cèles* tes que la douleur embellit, le dieu laisse tomber ses pampres et son Ibyrse, et, pâle, haletant, éperdu, les yeux brûlants de volupté et de désirs, les bras tendus, les lèvres frémissantes, se jette aux pieds de la bellç délaissée» et lui jure par les eaux du Styx, serment que Jupiter lui-même ne saurait enfreindre, que, si elle veut se laisser adorer par son divin consolateur, chacune de ses larmes sera changée en une étoile éblouissante. A c6té du char de Baocbu^ et non sans une

m TH0II5 MAïtRES

légère hésitation dans les jambes, se tenait Pampiuus, son petit satyre favori, au front plein de pudeur juvénile, aux joues colorées comme la fraise mûre, aux dents de perles, aux lèvres de grenade. L'enfant tirait par la corde le veau dévoué au sacrifice, en mémoire de Penthée déchiré par les bacchantes. Venaient ensuite, dans les mouvements les plus voluptueux, dans les danses les plus effrénées, dans les poses les plus lascives, les ministres du dieu, hommes et femmes, plongés dans une complète ivresse ; les uns se démenant foUement^pour se débarrasser des couleuvres dont ils étaient enlacés; les autres agitant au-dessus de leur tète des sistres et des cymbales avec une rage et une clameur étourdissantes. Silène fermait le convoi, couronné de pampres et de raisins mûrs, roulant son ventre aussi rond et aussi plein qu'un tonneau, traînant avec effort ses vieilles jambes avinées, et calé des deux côtés par deux esclaves plus ivres et plus chancelants que lui, et qui, loin de lui prêter secours, imprimaient d'étranges soubresauts à sa marche oblique, et lui faisaient décrire les zigzags les plus hétéroclites et les plus réjouissants. Aux dernières lignes de l'horizon, on voyait le navire de l'infidèle déployer ses voiles au vent, et, tout au loin dans le ciel, brillait d'un pur éclat la nouvelle constellation d'Ariane.

Le second tableau se composait également d'un grand

nombre de suivants de Bacchiis, les uns couchés, iQ&ritrès assis sur les bords d'un ruisseau de vin du plus beau vermeil, ruisseau qui prenait sa source au sein d'une colline au sommet de laquelle un joyeux satyre prenait un grand tas de raisins et alimentait sans cesse ce torrent de rubis qui en découlait. Rien de plus gracieux, de plus riant, de plus pur que ces jeunes échansons offrant dans des coupes d'opale le nectar de la treille à leurs fraîches compagnes ; rien de plus frappant de vérité et d'énergie que ces buveurs toujours altérés se vautrant dans des flots defalerne; rien de plus voluptueux que (;^s jeunes femmes échevelées tourbillonnant dans des danses folles ou tombant épuisées sur le gazon, les tresses ondées en spirales d'or, les yeux noyés d'ivresse et d'amour ! Oh dit que, dans une de ces prêtresses de la Luxure antique, l'artiste a peint sa Violante, une femme qu'il a beaucoup aimée, et qu'on peut la reconnsdtre à un petit bouquet de violettes qui s'épanouissent sur son sein, et à un petit carton passé dans sa ceinture, sur lequel est écrit en lettres microscopiques le nom de Titien.

Enfin, dans le dernier chef-d'œuvre destiné à orner le précieux boudoir du duc Alphonse, notre peintre laissa un libre cours à sa fantaisie et créa une scène ravissante, un de ces délicieux petits poèmes tout empreints du génie de la Grèce, qu'Anacréon eût enviés. Le tableau représentait un gazon d'un vert d'émeraude

i(2 TROIS MAITRES

coupé par de larges bandes de fleurs dei couleurs les plus vivaces et les plus éclatantes ; de jeuues arbres au tronc élancé, aux branches touffues, aux fruits d'or et de pourpre, entouraient ce pré merveilleux et parais* saient le défendre également des ardeurs du soleil et des regards des profanes» Sur ces arbres, sur cette herbe, sur ces fleurs, le peintre vénitien lâcha un es* saim d'Amours, sa volière d'oiseaux gazouilleurs, sa pléiade de petits enfants joufilus et mutins, qui ont servi de modèle aux bambins de l'Àlbane et aux séra^ phins de Zampiéri, Il est impossible de rêver des motifs plus gracieux, plus variés, plus charmants. Les uns cueillent des fruits et les jettent à leurs petite oamara^ des, qui les reçoivent dans des corbeilles de jone fine* ment tressées; les autres, les deux mains et les deux pieds accrochés à la branche, se balancent dans l'air et se bercent dans un hamac de feuilles; celui-KÛ tend son arc et pardt prêt à décocher sa flèche à son voisin, qui se pose carrément avec une crânerie bouffonne et lui présente sa blanche poitrine; deux autres s'essayent à qui sait mieux donner ou recevoir des baisers; ceuxlà sont tout occupés à tourmenter un pauvre lièvre qui n'avait pas cru commettre un si grand crime en broutant quelques feuilles oubliées ; cinq ou six des plus tapageurs de la bande se tiennent par les mains et dan** sent en rond avec une fougue et un entrain aunlesKPs

TITIEN m

de leur âge. Bt dans tout cela rieû de maniéré, rien de eontoumé, rien de ce que nous appelons spirituel, et qui a fait plus tard la gloire de Watteau. C'est large et beau comme une idylle de Théocrite, c'est simple et grand comme une églogue de Virgile ; c'est la nature même prise sur le fait.

Nous n'essayerons pas de peindre le ravissement d'Alphonse d'Esté quand il se vit, grâce â Titien, possesseur de ces merveilleuses peintures. Eût-il ajouté à ses États un tiers de lltalie, il n'en eût pas été plus content. Dès ce moment, Titien ftat son peintre favori; il le combla de caresses, de présents, d'honneurs. Il le pria de faire son portrait, lui donna autant de séances que le peintre exigea, adopta avec docilité le costume et la pose préférés par Titien, et, l'œuvre achevée, le rémunéra largement, sans se croire pour cela libéré envers le grand artiste.

— Car, ajoutait le duc dans l'expansion de son âme, la moitié de mes terres ne suffirait pas â payer un si beau travail.

Toutes les fois que Titien parlait de s'absenter ou de retourner à Venise, c'étaient des prières, des brouilles, des bouderies sans fin. Le prince ne pouvait faire un pas sans lui. Plus tard, quand il fallut enfin accéder à sa demande, Alphonse l'accompagna lui<*m6me, lui fit de fréquentes visites, et, faveur inouïe 1 le reçut

Âans son Bucentaure, où n'avaient le droit de s'asseoir que les membres delà famille ducale, pour le ramener à Ferrare.

Ce fut à la cour d'Alphonse que Titien connut TArioste et se lia avec lui de la plus sincère et durable affection. Que de fois ces deux hommes, si bien faits pour se comprendre, se communiquèrentleursidées, et rivalisèrent, l'un par l'éclat du style, l'autre par la magie du coloris, à rendre la même image I Titien fit le portrait de l'auteur du Furioso,C[m le lui rendit bien en lui consacrant deux ou trois vers dans son poème immortel.

Un jour, comme cela arrivait souvent à la table da prince, vers la fin du repas, on parla peinture, et un courtisan, tout frais débarqué d'un voyage qu'il venait de faire en Flandre et en Hollande, mit en avant le nom d'Albrecht Durer. Les avis se partagèrent. Les uns rendirent justice à l'artiste nurembergeois, dont la réputation était grande en Italie, surtout pour ses gravures, que Raphaël lui-même tenait constamment exposées dans son atelier ; les autres, soit par amourpropre national, soit pour flatter le duc, qui ne comprenait pas qu'il pût y avoir au monde un autre peintre que Titien, crurent devoir faire aux éloges du voyageur beaucoup de restrictions. Les critiques ne manquèrent pas. On reprochait au graveur allemand la dureté, la roideur de ses contours, une recherche trop minutieuse

TITIEN de détails qni le fisasait tomber dans le sec et dans maniéré.

Titien prit le parti d'Âlbrecht^ et le défendit avec une éloquence^ une vivacité, une chaleur, qu'il n'eût peut-être pas employées pour un propre frère.

— Prenez-y garde, messieurs, dit-il avec force, il est plus facile de critiquer Durer que de Timitei^; et je connais peu d'artistes capables d'achever une tète comme ce diable d'Allemand; que dis-je, une tète I un cheveu, un cil, un pli de manteau; c'est d'un fini miraculeux, d'une exactitude inouïe, d'une perfection désespérante.

— Je suis bien aise, seigneur Titien, s'écria le gentilhomme qui avait soulevé la discussion, d'avoir en vous un auxiliaire si digne et si compétent. ^ ^ ^ •

Titien s'inclina. • •/•.';

— Albrecth Durer! poursuivit le 'courtisan, enhanii par le silence des convives,' l'inventeur de l'eàu-forte, la gloire de l'Allemagne! Demandez à André del Sarte s'il s'est bien trouvé de copier quelques-unes de ses gravures. Je vous assure, messieurs, que, dans tous les pays que j'ai visités, le plus petit tableau signé Durer, la plus mince estampe portant le nom du grand orfèvre de Nuremberg, se vendait son pesant d'or. Mais vous, mon maître^ dit-il en se tournant vers Titien, vousdont le jugement a tant de poids et dont la parole a tant de puissance, dites donc à ces messieurs qu'il n'est pas

seulement difficile, mais impossible, pour tous nos aiv tistes d'Italie, quels qu'ils soient, fût-ce Titien luimême, de surpasser Durer dans son genre.

Une immense exclamation de surprise éclata de tous les coins de la table. Titien sourit, et^ après avoir ^)aisé de la main le tumulte qui s'était élevé en sa faveur, lépondit au gentilhomme avec modestie et avec franifaiseàlafois :

*— Je n'irai pas si loin, monsieur ; je crois que riea n'est impossible à l'homme doué de volonté et de patience.

~ Ainsi, maître, demanda le duc , qui jusqu'alors avait gardé le silence, vous vous sentez de force à imiter la.manière de cet inimitable artiste.

— J'essayerai, du moins; et, si Votre Altesse a quelque pan de mur ou quelque battant de porte à me donner, je tâcherai d'y peindre un Christ dont j'ai déjà l'idée depuis quelques jours dans la tète, et je m'efforcerai de mon mieux d'atteindre l'exactitude et le fini des maîtres allemands.

— Je croyais, dit Alphonse, que les sujets religieux n'étaient pas ceux que vous préfériez dans votre art!

— Pardon, monseigneur, répondit vivement Titien : quand j'y étais forcé, c'est vrai; mais, depuis que Votre Altesse m'a rendu généreusement ma liberté, j'ai hâte d'en faire bon usage; et, à dater de ce moment, je vous

promets que les églises et les coavents auront autant de mes tableaux que les villes et les palais. Je vous avouerai, monseigneur, que, dans mes dernières bacchanales, j*ai laissé un peu trop courir la main au gré de ma fantaisie, et je ne serais pas fâché d'en faire un peu pénitence.

— A ce compte, messire Ludovic, dit le prince en s'adressant à rArioste, nous aurons bientôt de vous quelque trilogie biblique, en expiation de votre trèsprofane et trèS'licencieux Orlando.

— J'attendrai, pour me convertir, dit en riant TArioste, que le cardinal Bembo m'en donne l'exemple. Son Éminence vient de publier son Canzoniere en l'honneur de sa maîtresse, et elle n'a pas encore songé, que je sache, à traduire en vers les psaumes de David.

— Allons, vous êtes le plus incorrigible païen que je connaisse.

— Après vous, monseigneur.

On se leva de table au milieu d'un feu roulant d'épigrammes, qu'échangeaient entre eux les écrivain^ les philosophes et les beaux esprits de la cour d'Alphonse i et, dix minutes après, personne ne songea plus à Albrecht Durer, à ses ouvrages et aux débats qu'ils avaient soulevés.

Mais Titien s'en souvenait, lui i Le lendemain, dès que le jour fut assez clair pour qu'il pût distingueriez

us TROIS MAITRES

couleurs, il s'enferma dans une chambre, et, ne troa« vaut pas une place vide, tant la peinture était proaiguée au palais d'Alphonse, il esquissa, sur la porte d'une armoire, ce fameux Christ de la Monnaie, transporté depuis dans la galerie de Dresde ; et en peu de semaines il le finit avec tant de patience, avec tant de travail, avec tant d'amour, que l'ambassadeur impérial^ qui'se trouvait alors à Ferrare, protecteur-né et partisan enthousiste d'Albrecht Durer^ avoua lui-même que jamais peintre allemand n'avait rien créé de si parfoit ; que Lanzi^ dans son histoire, s'est complètement rangé de l'avis de l'ambassadeur en proclamant que rien n'était à la fois plus minutieux comme détail, et plus saisissant comme effet; queVasari enfin, lequel n'est certes pas un des plus chauds admirateurs de notre artiste, ne peut s'empêcher d'appeler «on Christ une œuvre merveilleuse et étonnante, marcmigUosa e siu^ penda/

Mais un événement des plus singuliers qui soient ajrrivés à Titien, dans sa vie si longue et si pleine, l'attendait à la cour d'Alphonse. Les biographes le rapportent en quelques lignes; mais nous n'avons pu résister à la tentation de nous y arrêter un peu plus longuement^ et de le mettre en scène, pour ainsi dirp; car il donne en même temps une idée des mœurs de l'époque 'it (le l'immense faveur dont jouissait notre artiste.

TITIEN i49

Titien, nous l'avons Ait, était lié avec les plus grands seigneurs, avec les plus belles dames de Ferrare! Il rivalisait avec les uns d'éclat, de luxe, d'opulence; il obtenait auprès dès autres les succès les plus brillants et les plus enviés. Brave, généreux, passionné, il avait bien de quoi faire tourner la tète aux trois quarts des femmes. Si le dernier quart résistait, eh bien, Titien n'avait qu'à montrer d'une main son chevalet, de l'autre ses pinceaux.

' Quelle est la femme qui, dans un siècle si épris de Tart, si enthousiaste de la forme, si fou de poésie, eût renoncé à l'espoir, à la certitude d'être éternellement belle, éternellement désirée, éternellemen adorée dans une toile du Titien ?

Aussi comptez les doges, les guerriers, les papes, les empereurs, les poètes, les princes, les cardinaux, qui ont mendié un portrait du grand artiste; comptez les femmes qui se sont estimées heureuses de poser devant lui, depuis la maîtresse de monseigneur de La Casa, un cardinal, jusqu'à la femme du sultan Soleiman; depuis Marcella, descendante des anciens Marcellus, jusqu'à Trène, de Spilimberghi, son élève en peinture.

Cet engouement était si universel, ce délire si grand, que lajalousie se taisait devant Titien ; et les amants eux-mêmes le suppliaient de vouloir bien peindre leurs maîtresses, heureux s'il pouvait les choisir pour modèle

d'une de ses Vénus ou d'une de ses bacchantes. Avoir de la main de Titien un portrait de la femme qu'on aime, mais c'était la posséder deux fois, comme le disait en très-beaux vers un poète du temps.

tJn jour donc que le duc Alphonse crut avoir aaseï comblé son favori pour qu'il pût lui demander une grâce à son tour, il le pria de faire le portrait en pied de donna Laura Eustocbio d'Esté, duchesse régnante de Ferrare.

"— Écoutez-moi, mon cher Titien, lui dit le duc avec le ton de la plus affectueuse intimité; vous saurex, parce que tout se sait à la cour, que c'est la beauté prodigieuse de ma femme qui m'a porté à l'épouser. C'est vous dire assez clairement, je crois, que mon plus grand désir au monde serait de la voir, grâce à vos pinceaux, hors des atteintes du temps. Maintenant, le manteau ducal de la princesse tombera*t41 devant vous , comme la robe de la jeune fille est tombée devant moi, et obtiendrez-vous de ma femme oq que j*ai obtenu de ma favorite? Je ne sais; ceci vous regarde. Mais retenez bien, maître, qu'il me serait doux de posséder cette beauté céleste, qui a eu tant d'empire sur moi^ reflétée, comme dans un miroir fidèle, sans voile et sans draperies, dans un de vos ravissants tableaux, pour pouvoir en jouir doublement pendant ma vie, et pour que ceux qui la verront après

TITIEN iS^

ma mort telle que je Tai vue, telle que je l'ai adorée, puissent dire en l'admirant : « Puisque cette femme était si belle, il n'a pas eut tort de l'épouser. »

— Monseigneur, répondit Titien d'une voix ferme, quoique l'artiste ne voie jamais qu'un modèle dans la femme qui pose devant lui, fût-elle reine, cependant, je l'avouerai à Votre Altesse, j'ai vu si peu de fois ma* dame la duchesse depuis que j'ai l'honneur d'être à sa cour, et, le peu de fois que je l'ai vue, elle m'a paru si pliBine de dignité et de froideur à mon égard, que je n'oserais jamais me permettre, même d'après vos ordres, de lui indiquer quel costume ou quelle ^attitude siérait le mieux à sa beauté ; mais il me semble qu'un mot de Votre Altesse sufSrait.

^ Bien loin de là, mon cher Titien, interrompit le duc : tu ne connais pas les femmes ! il suffit que leur mari veuille une chose pour qu'elles désirent tout k ^ait le contraire. Combien d'objections, combien de remontrances, combien de reproches il me faudrait endurer I Elle me soutiendrait que je ne la respecte pas, que je ne l'aime plus, que je n'en suis point jaloux; que saisje? ce serait à n'en plus finir. Tandis que, toi, tu parles en artiste: on t'écoute, on te croit; et, lorsque Titien a dit: a Sur mon honneur, madame, je puis faire de vous une Vénus ! » quelle est la femme qui voudrait le démentir?

— Encore une fois, monseigneur, dispensez-moi, je vous prie...

— Au revoir, Titien. Tu sais mon désir : tire-toi do là comme tu pourras. La duchesse t'attend.

Bt, sans vouloir plus rien entendre, il tourna le dos à l'artiste, et se retira dans ses appartements. Titien n'eut pas le temps de réfléchir sur son étrange situation; car, dès que le duc se fut éloigné, deux pages vinrent l'avertir que madame la duchesse était prête à le recevoir.

Figurez-vous une de ces vastes pièces que les architectes du XV* siècle disposaient si merveilleusement pour faire valoir tous les embellissements de la sculpture, tous les caprices de la fresque, tous les trésors de l'orfèvrerie. De grands rideaux de velours cramoisi, aux franges d'or et aux glands constellés de perles, tempéraient l'éclat de la lumière, et ne laissaient pénétrer dans la chambre qu'un demi-jour mystérieux et doux ; des tables de porphyre et de lapis-lazuli supportaient des vases antiques d'un prix incalculable provenant des fouilles de Terni et de Corneto ; d'immenses fauteuils au bois sculpté offraient, dans les précieuses et chatoyantes tapisseries dont ils étaient recouverts, l'histoire de Psyché et l'enlèvement de Proserpine; un magnifique tapis d'Orient amortissait le bruit des pas, et invitait au silence et au repos; des orangers en fleur

s'élançaient du fond de Tâtre, comme pour essayer la température et protester contre le luxe inutile d'une cheminée; des cassolettes incrustées de corail brûlaient aux quatre coins, et répandaient dans Tair tiède de la chambre leurs enivrants parfums; enfin, que dirai-je! c'est peut-être dans ces appartements, dont la fastueuse réalité dépassaitrimaginationla plus richement douée, que TArioste et le Tasse vinrent chercher la première idée de tous les enchantements d'Ârmide et d'Âlcine. La duchesse était assise ou plutôt étendue sur un divan si moelleux, quil eût cédé à la pression de Tair ; trois de ses plus belles filles d'honneur lui renouvelaient sans cesse un dossier de coussins des couleurs les plus vives et du plus précieux travail ; un jeune page d'une admirable beauté, qui rappelait par son âourire' ingénu et par ses longs cheveux bouclés les anjes de Raphaël, agitait doucement un éventail de plumes de paon; au pied du divan se tenait accroupi un petit esclave éthiopien qui ne paraissait pas avoir d'autres fonctions que de faire ressortir, par le contraste, ia blancheur de sa maîtresse lorsqu'elle posait de temps à autre, par distraction, le bout de ses doigts sur son épaule noire comme l'ébène et froide comme la peau d'un serpent.

Titien fut introduit dans ce sanctuaire par les deux pages qui étaient venus le chercher. La peintre s'ar-

rôla sar le seuil corame saisi dcfveriige, sans faire va pas, sans prononcer un mot, sans lever un regard. Il croyait avoir été transporté tout à coup dans Q&e de ces régions enchantées qu'on ne voit qu'en rêve. A un signe imperceptible de leur maîtresse, les trois jeunes filles avancèrent un siège ; quatre négrillons sortis de dessous terre apportèrent le chevalet, la palette, les pinceaux, tout ce qu'il fallait pour travailler ; le page à l'éventail vint prendre Titien par la main et l'invita gracieusement à s'asseoir i enfin le petit Éthiopien , espèce de tabouret vivant^ qui paraissait destiné i une immobilité éternelle, se déplia comme poussé par un ressort, et offrit des crayons à l'artiste. Puis, lorsque tout fiit arrangé pour la séance, tout ce monde silen* deux et empressé, sans attendre un nouveau signe, salua profondément et disparut ; la porte par laquelle était entré Titien se referma d'elle-même ; une lourde portière armoriée glissa sur la tringle, et la duchesse et le peintre restèrent complètement seuls.

Nous renonçons à donner la plus faible idée de la beauté de cette femme; elle est historique. Laure était vêtue d'une robe de velours noir à manches tailladées qui faisait admirablement ressortir la blancheur éclatante de sa peau. Ses cheveux disparaissaient sous une riche coiffure de voiles brodés et de pierreries éblouissantes; ses bras étaient nus, et sa main royale, qu'elle

avait laissée retomber sur son genou, se détachait sur la sombre étoffe, comme une de ces mains d'albâtre posées par le sculpteur sur un coussin de velours.

Lorsque Titien fut assez remis de son émotion pour que l'artiste pût répondre de l'homme, il leva les yeux et regarda la duchesse. C'était la première fois qu'il osait fixer le regard sur elle si directement et si longtemps , car, ainsi qu'il venait de le dire au duc Alphonse, le peintre s'étgiit toujours senti intimidé à l'approche de cette femme à l'air noble, au regard sévère; et, ce qu'il n'avait pas jugé nécessaire d'ajouter, c'est qu'il avait cru remarquer que la duchesse paraissait mettre autant de soin à l'éviter qu'il se sentait peu de penchant à aller au-devant d'elle. Aussi ils se fuyaient par une convention tacite, sans que d'un côté le respect qu'il avait pour la femme de son protecteur, sans que de l'autre l'admiration qu'elle avait pour l'artiste, en éprouvassent la moindre atteinte. Mais, se rappelant cette fois qu'il était là par les ordres du prince et pour faire son métier, Titien maîtrisa son trouble et regarda, comme nous l'avons dit, hardiment cette femme. Loin d'éviter ce regard assez impertinent, la duchesse en parut charmée, et y répondit par un gracieux sourire. Chose étrange! il croyait avoir vu cette figure autrefois, dans ses rêves peut-être, ou parmi ces idéales beautés que l'artiste voit passer devant ses yeux

à l'heure de Tinspiration. Quoi qu'il en fût, Titien se garda bien de faire part à la princesse de sa nouvelle préoccupation, et, s'approchant du chevalet, il dit d'un ton respectueux :

— Madame, me voici à vos ordres.

•— Me trouvez-vous bien ainsi, maître ? demanda la

Le son de cette voix fit tressaillir le peintre. Si d'abord il avait doutée maintenant il était sûr que ce n'était pas la première fois qu'il voyait cette femme; mais dans quel pays, à quelle époque Tavait-il rencontrée ? C'est ce qu'il ne pouvait pas se rappeler.

La duchesse répéta sa demande avec un petit mélange de raillerie et d'impatience.

— Parfaitement, madame, répondit Titien.

Et il se mit à esquisser rapidement les contours de la tète.

— Cependant, ajouta-t-il après un moment avec une légère hésitation, si Votre Altesse voulait bien décou^ vrir un peu plus ses cheveux, je crois que son portrait Y gagnerait beaucoup.

— Comment donc, seigneur Titien 1 mais vos conseils sont des lois.

Et la duchesse déroula ses voiles et ôta ses pierre ries avec une grâce adorable.

— Quelle magnifique chevelurel se dit l'artiste étoniié

en voyant cette blonde cascade ruisseler comme une pluie d*or sur la neige du cou et sur le nacre des épaules. Certes, j'ai vu cette femme ; mais elle n'était point si belle, ses charmes n'avaient pa§ atteint ce développement prodigieux qui en fait aujourd'hui le plus b^au modèle qu'un peintre puisse désirer I

Titien travaillait de verve et d'entrain ; jamais il no s'était senti mieux inspiré; sa main fiévreuse entasssait couleur sur couleur pour arriver, par l'habile gradation des demi-leintes, à cette transparence lumineuse des chairs qui a été le désespoir de ses imitateurs. Il avait peu de couleurs sur sa palette; on sait là-dessus ses principes. Il disait souvent qu'un bon peintre ne doit connaître et employer que trois couleurs, le blanc, le rouge et le noir; mais il possédait à fond la science et la magie des contrastes. Personne n'a su tirer parti comme lui du clair-obscur; personne n'a obtenu de plus merveilleux résultats avec des procédés plus simples, nous dirions presque grossiers. H n'avait qu'à jeter une draperie d'un blanc ferme et mat à côté d'une figure nue, et vous eussiez dit que cette figure était composée du plus beau cinabre; cependant le peintre ne s'était servi que d'un peu de terre rouge et d'un peu de laque aux contours et vers l'extrémité. Son secret consistait souvent à laisser tomber sur ses tableaux une lumière haute et tranchante, et i diminuer gra-

duellement ses demi-teinles Jusqu'aux parties extrêmes, qu'il touchait avec force pour leur donner plus de relief et d'éclat qu'ils n'en ont dans la nature. Dans les chairs, il évitait les tons trop violents, les ombres trop fortes^ quoiqu'on les voie ainsi dans la réalité. Dans ses portraits, il concentrait la lumière et la vie, l'énergie et la vigueur dans les yeux, dans le nez et dans la bouche, laissant flotter le reste dans une demiteinte douce et incertaine, ce qui favorisait beaucoup la vérité de ses physionomies et l'animation de ses tètes. Quant à l'expression et à la ressemblance, oq sait qu'il n'y a pas eu d'homme au monde qui ait égalé Titien, et il n'y en aura peut-être pas i l'avenir qui puisse jamais en approcher.

Lorsque la tèle et une partie des épaules furent assez avancées pour que l'artiste pût satisfaire la curiosité de son modèle, Titien permit à la duchesse de jeter les yeux sur la toile. En se voyant si belle et si frappante, donna Laura d'Ëste ne put retenir un cri d'admiration et de surprise.

— Vous voyez, madame, s'écria le peintre avec feu, que j'ai eu raison de conseiller à Votre Altesse de se débarrasser de sa lourde coiffure. Si elle veut m'en croire, il en sera de même de la robe. Tenez, madame, écoutez un avis d'artiste : dégagez tout à fait ces épaules d'un modèle si parfait^ votre poitrine plus

TITIEN m

ferme que le marbre, votre torse dont les lignes sont si pures. Eh! par la mort! ce n'est pas potip peindre un morceau d'étoffe ou un nœud de ruban que Diea nous a donné la moitié de sa puissance, car je puis créer aussi, madame; et, lorsque votre beauté céleste, chef-d'œuvro de Dieu, sera tombée en poussière, elle vivra encore, elle vivra longtemps dans ma toile!

A ces mots prononcés d'une voix forte et vibrante, les yeux du Titien s'étaient animés d'un éclat sublime; ses joues s'étaient colorées^ son front rayonnait. L'homme avait disparu pour faire place à l'artiste dans tout l'éclat de son génie, dans toute l'exaltation de son âme, dans la sainte et terrible majesté de son divin sacerdoce I

— On m'avait bien dit de me défier du Titien, reprit lestement la duchesse, tout en suivant mot pour mot les injonctions du peintre; je crois bien que mes-'

' sire Ârioste n'est pas le plus grand flatteur de la cour.

— Eh ! madame, si vous ne me croyez pas, croyezen ce miroir; il n'a pas, plus que moi, d'intérêt à vous tromper.

Et Titien poussa vers elle une magnifique Léda en marbre couchée sur un piédestal roulant, et tenant dans ses mains une très-belle glace de Venise.

A mesure que la duchesse, docile aux volontés de l'artiste, découvrait successivement son pied, sa jambe,

8oà genou^ tout ce corps admirable qui lui avait vak la couronne de Ferrare, Titien croyait ressaisir sa ressemblance, ses souvenirs flottaient moins incertains; il ne lui manquait plus qu'un nom et une date, et il allait la reconnaître.

Cependant l'éblouissante esquisse touchait à sa fin; la chair bondissait sous le pinceau, la pourpre courait dans les veines ; un seul obstacle irritait Titien, c'étaient les derniers plis de ce velours qui faisait tache au milieu de cette neige vivante, et empêchait son chefd'œuvre de se produire dans tout l'éclat de sa superbe et rayonnante beauté. i

— Heureux l'artiste, s'écria-t-il avec amertume, qui put sculpter la Vénus antique dans sa sublime et chaste nudité ! Il n'avait pas devant lui des diamants et des étoffes I Oh I si un pareil bonheur m'était donné, j'en jure Dieu! la Vénus de Médicis aurait aujourd'hui son pendant!

— Mais regardez-moi donc, maître! fit la duchesse en riant.

Titien se retourna brusquement et poussa un cri.

La femme de don Alphonse de Ferrare avait laissé tomber ses derniers vêtements et s'était couchée sur son dixan exactement dans la pose de cette divine Vénus du Titien, qu'on peut admirer encore aujourd'hui dans la galerie de Florence.

— Grand Dieul je ne me trompe pas, dit Titien on se précipitant vers elle.

— Enfin !

— C'est vousl

— C*est moi, votre modèle;;, votre Laurettel Ingrat! vous m'aviez donc oubliée ?

— Je n'en reviens pas. La ûlle du pauvre Zuanette...

. — Qui venait poser pour un morceau de pain dans votre atelier de Venise, est la souveraine de Ferrare... Et ce qu'il y a de plus étonnant dans cette étonnante aventure, c'est que son ancien mdtre etseigneur se soit obstiné à ne vouloir reconnaltoe la duchesse de Ferrare que quand elle est redescendue à son humble condition de modèle.

— Je me disais bien que ces traits ne m'étaient pas inconnus.

— - C'est heureux 1 Au fait, je ne vous en veux pas. II s'est passé, depuis ce temps, plus de douze années, et je dois être bien changée. .

— Et comment avez-vous pu parvenir...?

— A. épouser don Alphonse? C'est tout simple : il m'a vue, il m'a aimée ; et je suis devenue sa femme. Rien de plus logique.

— Et il vous aime ; j'en ai la preuve...

«— n m'adore. Depuis le jour de votre arrivée i Fer-

rare, il m'obsède pour ce portrait. J'ai résisté tant qne j'ai pu ; mais enfin j'ai dû céder pour ne pas le rendre sérieusement malheureux. Et Dieu sait si je redoutais ce moment... car...

Et la jeune femme s'interrompit pour laisser écbapper un soupir.

— Je conçois : vous m'évitiez par prudence...

— Par honte.

Titien baissa la tète et tomba dans une profonde rêverie. Quand il eut repris assez de sang-froid pour sortir de sa pénible situation :

— Allons, madame, dit-il avec bonté, mais avec calme, reprenez votre belle robe et rajustez votre coiffure. Cette esquisse est à présent inutile, et je la finirai plus tard. J'ai dans mon atelier un portrait de vous tel que le duc le désire. Je veux vous peindre aussi pour vos sujets. Puisque le sort a mis une couronne sor votre front, il ne sera pas dit que je vous en aie privée, même en peinture.

— Mais que dira mon mari?

— 11 ne peut être que content. Au lieu d'un portrait qu'il m'avait commandé, il en aura deux, l'un en Vénus, l'autre en duchesse.

Trois jours après, Titien était parti pour Venise.

Nous serons désormais obligé de glisser rapidement sur les tableaux dont l'inépuisable féeondite de cet

homme vraimi^n prodigienx a rempli le monde* Pour les décrire, même sommairemeat, il nous faudrait au moins dix volumes.

U fit pour le beau-père de Giovanni da Gastel-'Bolognese un très-beau paysage avec un pâtre nu et une villageoise qui lui offre des flûtes ; pour Téglise des Pères-Mineurs, l*Ascensi&nde la Vierge; une Côncépiion pour la chapelle de la famille Pesara; pour la petite église de Saint-Nicolas, Saint Nicolas d'abord, puis Saint François), puis Sainte Catherine et enfin Scdnt Sébastien. C'est de ce dernier tableau, contenant les quatre saints que nous venons de nommer, que Yasarl a fait une si singulière critique en disant que le pein* tre ne s'était pas beaucoup gêné; car, sans employer d'autre artifice^ il avait tout bonnement représenté son saint Sébastien comme un homme de chair et d'os, avec des muscles et des nerfs véritables, saignant par ses blessures à vous donner le frisson. On Teût dit vivant! ce qui, pour un peintre classique^ était au moins d'une très-grande inconvenance*

Finalement, pour l'église de Saint-Roob, Titien fit un tableau représentant le Christ avec sa croix sur l'épaule et avec une corde au cou tirée par un juif; ta-* bieau qui, de l'aveu de Vasari — dont le nom revient si souvent sous notre plume — attira tellement la dévotion et les offrandes des fidèles, qu'il rapporta en peu

ÎH TROIS MAÎTRES

d'années plus d'argent à Téglise que n'en ont jamais

gagné à eux deux Titien et Giorgione pendant leur vie

entière.

Cependant les portraits allaient leur train. G'étaienf les doges Lorédano et Grimani , accompagnés de leurs saints protecteurs ; c'était Andréa Gntti, un des plus illustres capitaines de la République, flanqué, comme d'habitude , de son bienheureux patron ; c'étaient Pierre Lando, et André Venieri prosterné aux pieds de la Viei^.

On comprend que tous ces grands seigneurs, tous ces doges puissants ne se tenaient pas quittes envers Titien pour un rouleau d'or ou pour une maigre pension; c'était à qui le comblerait de plus d'amitié, à qui lui procurerait le plus de distractions, à qui lui obtiendrait le plus de commandes.

C'est ainsi qu'il fut chargé du grand tableau du Martyre de saint Pierre, qui passa pour un des plus beaux tableaux du monde, et que nous avons possédé quelque temps à Paris avec la Transfiguration de Raphaël. Ainsi, à la requête d'Andréa Gritti, le sénat de Venise lui demandâtes batailles ieGhiaradadda et de Spoleti, devenues malheureusement la proie des flammes. Ainsi, à ]a prière de Contarini, il fit ce magnifique Christ as-sis à table entre Cléophas et saint Luc ^ dont le propriétaire, le trouvant trop beau pour une galerie privée^ fil

TITIBU 165

hommage au gouvernement, lequel Tezposaà l'admiralion publique dans le salon doré qui précédait la grande salle du conseil des Dix.

Mais 'l'homme qui se montra le plus reconnaissant envers Titien, ce fut l'écrivain le plus populaire, le poète le plus admiré, le critique le plus spirituel, le plus puissant et le plus redouté de son siècle; hélas! faudra-t-il le nommer? ce fut Pierre Arétin.

Quand on voit de quel respect, de quelle vénération, de quel culte les contemporains ont entouré cet homme, dont le nom seul est une honte aiyourd'hui, une injure^ je dirai presque un outrage à la pudeur, on hésite, on n'ose point affirmer si c'est par la plus infernale hypocrisie, par le charlatanisme le plus impudent, par les h&bleries les plus éhontées que ce misérable est parvenu à en imposer à son siècle; ou bien s'il faut le regarder comme un de ces génies étranges et incompris, comme un de ces froids théoriciens qui trempent dans Tinfamie sans s'y souiller, comme un de ces hommes enfin qui valent beaucoup mieux que leur réputation et que leurs œuvres. L'Arioste l'a chanté dans son poëme; tous les poètes, tous les artistes le consultaient comme un oracle ; les cardinaux lui cédaient la place d'honneur; les capitaines, les rois, les empereurs s'inclinaient devant lui. On l'appelait, et il s'appelait lui-même le Fléau des princes!

yGopgk

fM TROIS MAITRES

Cet homme a été Tami de Titien comme de tout ce qui avait un titre quelconque à Tadmiratiôn on à Teslime de son époque. Un des biographes de notre peintre, M. James Northote, qui lui a consacré deux volumes^ en a employé au moins un tiers à sa correspondance avec TArétin. Nous qui n'avons ni le même espace, ni le même loisir, nous nous bornons, pour faire connaître cet étonnant personnage, qui a rendu de si grands services à notre artiste , à reproduire quelques lignes seulement d^une lettre , et celle-là n*est pas de Titien, mais de Vasari, l'homme le plus irréprochable sous le rapport de la conduite et des mœuT«. ^

Nous choisissons au hasard, entre mille*;

a Messer Pietro divinissimo... »

On ne lui donne jamais d'autre Mtre, le très^ivin.

« Divinissimo e unico poeta messer Pietro Aretino.

» Si, dans l'espace de quelques mois, je ne suis pas allé vous voir, il n'est pas que je n'aie songé i vous à chaque instant, et que je ne me sois pas trouvé, en esprit, mille fois l'heure devant votre auguste présence. Rien que de penser à vous et de contempler votre image me suflBt pour me rappeler sans cesse la divinité de votre vertu, admirée par les hommes les plus rares; car, eu vérité, parmi ce que la nature a produit de plus merveilleux, vos nobles qualités sont la chose la plus

digne et la plus admirable que je eonnaisse. Je dois être bien fier puisque^ dans mon jeune âge, un homme tel que vous a bien voulu m'appeler son ûls, et ne m'a p8« jugé indigne d'occuper une place dans ses livres. Ce sont assurément vos affectueux conseils qui ont ramené m^ jeunesse égarée, c'est à vous que je dois de m'ètre plongé dans l'étude et dans d'honorables travaux, par lesquels je mériterai d'être encore vivant après ma mort, et j'honorerai par mes œuvres les œuvres de mes bienfaiteurs. Le premier ouvrage qui sortira de mes mains sera pour la maison du magnifique

Octavien (de Médicis). • • 4 • •

lequel vous baise les mains et se recommande à vous, etc., etc.»

Or, TArétin, dont Ktien avait fait le portrait, et qui n'avait pour s'acquitter envers le peintre ni commandes à lui donner, ni pensions à lui offrir, prit tout simplement une plume et une feuille de papier et le recommanda à son ami l'empereur Charles-Quint. Ce fut la source des grandeurs de Titien, C'était en 1530; Charles-Quint était venu à Bologne pour recevoir la couronne impériale des mains de Clément Vil. Il fit immédiatement appeler Titien auprès de lui, et, l'ayant reçu avec les marques de la plus insigne faveur , le pria de se mettre sur-le-champ à son portrait. L'empereur, étonné, n'en croyait pas

tes yeu&i quand il se vit assis sur son grand cheval de bataille, Gouverl de sa plus belle armure, dans une attitude si majestueuse et si fière, que ses sujets s'indinaieut devant la toile avec crainte et respect. 11 donna pour le moment à son peintre mille écus d'or, lui en promit autant pour chaque portrait qu'il ferait de Sa Majesté impériale, et l'assura que^ dès que la politique lui laisserait un mom^i^t de repos, il s'occuperait de son artiste de sorte qu'il n'eût pas à se repentir délai avoir été recommandé.

Avant que Titien eût pris congé, deux généraux de la suite de l'empereur le supplièrent tout bas de faire aussi leur portrait. Le premier, don Antonio de Leyva, le paya royalement; le second^ le marquis du VastO; qui était plus pauvre, le pria d'accepter une pension annuelte de cinquante écus d'or sur son ch&teau de Léon.

Qu'était devenu ce temps où les doges de la république sérénissime croyaient tout faire pour leur fils bien-aimé en lui payant ses portraits huit écus pièce

Dès que l'empereur eut quitté Bologne, Titien s'empressa de retourner à Venise pour éblouir les habitants decette ville par son luxe improvisé et par sa renommée colossale. Hélas I quel est l'homme assez fort pour résister à la tentation de vouloir briller dans un pays où ses premières années se sont écoulées dans l'ombre,

dans les privations, dans la misère! quel est le pays assez généreux pour pardonner cette faiblesse à ses enfants de génie ? L*envie la, plus violente fit bientôt justice de cette rapide et incroyable fortune. LesVénitiens, qui se seraient précipités au-devant de la gondole du grand artiste s'il avait dû en descendre en baillons et on larmes^ le cœur brisé et Tescarcelle vide^sans nom, sans avenir, sans espoir; les compatriotes, les camarades, les amis qui avaient des phrases toutes faites pour le consoler de ses échecs, en les lui rappelant avec adresse, pour l'abreuver de fiel tout en ayant Tair de lui présenter l'éponge d'une commisération dérisoire^ cette foule égoïste et fausse afiecta de fermer les yeux et de détourner la tète pour ne point voir son triomphe. Heureusement Titien — et c'est là une compensation providentielle pour les grands génies — était trop occupé de ses œuvres pour écouter le bruit sourd qui se faisait autour de lui ; il avait les yeux fixés trop haut pour discerner la calomnie s'agitant dans Tombre et rampant dans la poussière. Les travaux se succédaient sans trêve dans cette vie si laborieuse et si féconde. C'est à fatiguer la mémoire du plus patient faiseur de catalogues. Comment jeter quelque clarté dans ce chaos de chefs-d'œuvre de toute dimension, de tout genre et de toute époque? Nous les prendrons pêle-mêle, au hasard, comme ils tombent sous notre plume. Malheur à

celui qni voudrait suivre les fils de Vasari et de Bidolli pour se reconnaître au milieu de ce labyrinthe! jamais écheveau plus embrouillé n'a été effort pour guide à la curiosité des explorateurs.

Les années, les mois, les Jours de Titien peuvent se compter par des tableaux. Nous avons de lui, vers le même temps, un Saint Jean pourTéglisede Rialto, on grand tableau de F Ascension que le peintre destinait aux religieuses de Murano, et que, sur le refuft de ces bonnes sœurs, il envoya à Timpératrice kabelle; une Vierge avec l'Enfant Jésus^ entourés du plus brillant cortège de saints, pour les pères de Saint-Nicolas de Frari; et enûn un Ecce Homo montré au peuple par Pilate du haut d'un escalier. Titien se consolait de Varidité du sujet en fourrant, de gré ou de force, les portraits de ses amis ou de ses protecteurs dans ses compositions historiques, sans se soucier de Tanachronisme. Ainsi, Pilate est son ami Partenio, qui a dâ être médiocrement flatté de ce choix; Charles-Quint et Soleiman sont rangés côte à côte au bas de Tescalier, sous le costume de deux chevaliers de la suite de Pilatet ; et le peintre lui-même s'est réservé un petit coin de toile comme pour voir du fond de son tableau quel effet produirait sur le spectateur la flétrissante et douloureuse exposition de l'Homme-Dieu.

Le portrait est la passion de Titien. Rien n*est plus

éblouissant, plus somptueux et plus bizarre que les aju»* tements dont il se plaisait à revêtir ses modèles. Il nous a laissé un portrait du cardinal Hippolyte de M^ dicis dans un costume bourgeois d'une richesse inouïe* Le cardinal, émerveillé, supplia l'artiste de le suivre à Bologne, où l'appelaient ses fonctions d'ambassadeur. Là, il lui demanda un second portrait, mais, cette fois^ armé de pied en cap^ comme il convenait à une éminence guerrière. Nouveau portrait de Charles-Quinti nouveaux portraits du marquis de Vasto, du duc de Oon* zaga^ qui fut assez heureux pour se iaire suivre par Tî« tien jusqu'à Mantoue et pour en obtenir la figure dei^ douze Césars. Les douze empereurs, quoique copiés exactement d'après les statues et les médailles anciennes, paraissaient si vivants et si vrais^ qu'on eût dit qu'ils étaient peints d'après nature*

A Ferrare, il peignit Paul III , qui fit tout au monde pour l'avoir à Rome. Mais ses efforts échouèrent pour le moment, parce qu'un engagement antérieur appelait notre artiste à Urbin. Là, il fit le portrait du duc régnant, François-Marie de laRovère, et de donna Éléonore, sa femme, outre une Madeleine et une Vérm de toute beauté.

En 1541, Titien, âgé de soixante et quatre ansd^àet au plus beau de sa carrière, fit, pour le maitre-aute de San-Spirito-sur-la-Lagune, nu mafnifique Ubleaa du

Saint-Esprit^ et, peu de temps après, il enrichit la voûte de la même église de trois fresques que les artistes trouvèrent admirables. Tout en menant de front ces travaux d'une grande variété et d'une diflBculté extrême, il terminait, à ses moments perdus, les portraits de Giovanni de Médicis, du duc d'Albe, d'Elisabeth Massola, et de la petite Adria, fille de Partenio, ravissante et angélique créature qu'il a peinte au moment d'enfiler son aiguille.

Trévise montre avec orgueil une Annonctatim^ et une Résurrection de Notre-Seigneur, entourée d'un groupe de petits chérubins les plus charmants qu'on puisse voir.

A Vérone, on conserve la célèbre Assomption, qui a fait, avec tant d'autres chefs-d'œuvre, le voyage de Paris, et qui, comme tant d'autres chefe-d'œuvre, après ce pèlerinage forcé, est enfin retournée à sa place. Dn des apôtres qu'on admire dans ce tableau est, selon l'habitude, le portrait vivant de l'architecte San-Micheli.

A Brescia, il plaça sur le maître-autel de San-Nazzaro un grand tableau à cinq compartiments, contenant le Christ, la Vierge et les saints, tableau qui satisfit tellement les magistrats de la ville, que l'on confia à Titien trois peintures de quatorze pieds de haut sur quatorze de large pour la salie du palais. Malheureusement, lo

TITIEN m

feu a toTit détruit, et il ne nous reste plus qu'une gravure de Cyelopes d'une facture très-curieuse.

A Milan, dans l'église de Sainte-Marie-des-Grftces, il fit le fameux Christ à la couronne â^épines^ dont la divine et touchante figure exprime avec tant de vérité la douleur et la honte, qu'en présence d'une si grande misère un sentiment de compassion irrésistible s'empare des esprits les plus froids et des &mes les plus sceptiques. Comme on le voit, Titien tenait religieusement la promesse qu'il avait faite à Dieu et aux hommes qu'une fois libre et maître absolu de son travail, l'église aurait autant de ses tableaux que la ville.

Enfin le cardinal Farnèse sut s'y prendre d'une manière si délicate et si adroite, qu'il l'attira à Rome en l'année 1545 ; ce que le Vénitien, soit paresse, soit appréhension, soit antipathie, avait toujours refusé. On devine l'empressement que mirent les chefs les plus illustres de l'école romaine à recevoir un aussi grand artiste. Néanmoins, à cette généreuse et cordiale hospitalité de génie à génie, à l'admiration profonde qu'inspiraient les œuvres du grand coloriste, à l'amitié sincère qu'on lui témoignait, il se mêla, je ne dirai pas de l'envie, mais quelques préventions peut-être injustes, quelques critiques dont l'impartialité était douteuse quoique la source en fiït honnête et la bonne foi incontestable.

in TROIS MAITRES

Vasari nous a conservé un entretien fort curieux qui aurait eu lieu entra lui et Michel-Ange au si^et de Htien. Je n'affirmerai pas que le Plutarque des peintres n*eât point gardé un peu de rancune à son rival de Venise, qui avait hérité des trois tableaux de Sau* Spirito, confiés d'abord à Vasari. D'ailleurs, comme, i tout prendre, Vasari appartient, par la théorie aussi bien que par la pratique, à cette classe de peintres qui subordonnent la couleur au dessin, il est tout simple que son admiration pour Titien ne f&t pas sans réserve. Mais, pour ceux qui connaissent le caractère de Vasari, sa droiture, sa noblesse, sa haute justice, il est impossible de s'arrêter à l'idée qu'il soit descendu à inventer une conversation qui n'est pas très-Satteuse poTu: son rival. Voici donc ce qu'il raconte :

Titien, comme on peut le croire, dès son arrivée à Rome, fut accablé de commandes. Paul m avait mis à sa disposition les appartements du Belvédère. On le traitait comme un prince du sang. Titien se mit bientôt à l'œuvre. D'abord il esquissa pour le pape un Ecee HomOy un de ses sujets favoris, comme la Pieta l'était pour Michel- Ange; puis une Madeleine : c'était toujours la beauté, quoique en larmes ; c'était toujours la royauté, la pourpre, le sang, quoique par dérision et dans le supplice.

Mais le duc Octave, un des plus grands seigneurs da

la cour, ne s'en tint pas à des sujets sacrés; il demanda un Adonis se détachant i regret des bras de Vénus, et une Danaé accueillant dans son sein le puissant Inpiter, qui a dû^ lui aiissi^ pour réussir plus sûrementi se transformer en pluie d'or I

Titien était en train de terminer sa Danaé ^ lorsqii'un jour on frappa à la porte de son atelier. C'était Vasari accompagné du vieux Michel*Ange.

Revenu depuis peu de Naples, Vasari avait été présenté à Titien par le cardinal Farnèse, leur patron i tous deux, et s'était empressé de se mettre à la disposition du peintre vénitien pour lui faire les honneurs de Rome. Et maintenant, il remplissait son plus pré* cieux devoir de cicérone et de guide en lui amenant le grand Buonarotti. Aussi pouvez-voua bien vous douter avec quelle explosion de reconnaissance, d'enthousiasme et de respect fut accueillie une si belle visite.

Michel-Ange s'arrêta longtemps devant le tableau de la Danaé. Ce dut être un magnifique et imposant spectacle que ce peintre de soixante-sept ans, le premier de son école, le plus grand coloriste de son siècle, admiré par les peuples, servi par les rois, se tenant humble et silencieux comme un disciple en présence du grand Buonarotti^ et épiant, avec la plus vive anxiété, dans les yeux de son juge, lo moijiàre signo d'approbation ou du blâme.

i7e ^ TROIS MAITRES

Après avoir longtemps observé l'œuvre de Titien avec ce coup d'œil de l'aigle à qui rien n'échappe, Micbel-Ange lui en fit les compliments et les éloges les plus magnifiques, comme on fait devant Tautenr, remarque malicieusement le biographe. Mais un imperceptible froncement de sourcil, dont Titien, tout entier à la joie de se voir apprécié par un tel homme, ne s'était pas aperçu, avait montré à Yasari que Micbel- Ange, soit réserve, soit courtoisie, n'exprimait pas sa pensée tout entière.

Aussi, dès qu'ils furent sortis, l'artiste écrivain s'empressa-t-il de demander à son vénérable compatriote et ami quel était son avis réel sur le talent de Titien.

- Je vous l'ai déjà dit, répondit brusquement Knflexible vieillard, il n'y a pas assez d'éloges pour le génie de cet homme; je n'ai rien vu de plus parfait que son coloris, de plus élevé que son style. Mais c'est grand dommage qu'à Venise on n'apprenne pas à dessiner de bonne heure et que l'école vénitienne ne soit pas plus sévère ; car, si l'art et l'étude avaient fait pour cet homme ce que Dieu et la nature ont fait pour lui, en vérité, je vous le dis, on ne pourrait faire en ce monde ni plus ni mieux I

Hélas 1 ce jugement, quelque dur qu'il puisse paraître aux compatriotes et aux admirateurs de l'artiste vénitien, a été confirmé par la postérité. Il est vrai qno

Michel-Ange le jugeait ainsi sur deux tableaux de second ordre, et qu'en parlant tout haut de Titien, il rêvait tout bas à Raphaëb^

Cependant, vers la même époque, Titien achevait les deux portraits du duc Octave et du cardinal Farnèse, deux che&-d'œuvre d'une perfection désespérante, auxquels le critique le plus austère n'aurait pu trouver l'ombre d'un défaut. En cela, Michel-Ange lui rendait pleine justice. D'après Ténergique expression de Buonarotti, Titien n'avait pas d'égal pour contrefaire la vie (cofUraffare il vivo). Rien de plus vrai que ce mot, auquel l'admiration publique se chargea de donner une sanction éclatante. Titien venait d'exposer sur une terrasse sou portrait de Paul lil pour faire sécher le vernis. Tous les bourgeois qui, venant à passer par la, fixaient les yeux sur la toile, croyant que c'était réellement le pape qui prenait le frais surson balcon; s'inclinaient respectueusement et faisaient de grandes révérences. L'anecdote est rapportée par Benedetto Var chi, un des historiens les plus graves et les plus véri diques que possède l'Italie.

Qu'on pense si le pape mit tout en œuvre pour garder auprès de lui un tel artiste. Des dons, des honneurs, des privilèges pour le père, des bénéfices, desévêchés, pour les enfants, des offres de toutes sortes furent mises en jeu pour le fixer à Rome ; on alla jusqu'à lui pro-

i^l TROIS MAITRES

poser la charge du piombo^ espèce de sinéeore re^ vMmte par la mort de frère Sébastien, et qui rapportait trois à quatre cents écus. Mais Titien ne sa plaisait pas à la cour de Rome. H n'y trouvait ni le faste qui aurait pu lui faire oublier Tainitié de ses intimes, ai l'amitié qui aurait pu le dédommager de cette Tie splfn* dide et bruyante, si conforme k ses goûts.

U retourna donc à Venise, où l'attendaient les causeries du foyer, les discuseions franches, quoiqu'un peu aigres, les vérités dures^ mais au fond bienvettlantes et atlbctueuses. Partenio, Sansovino, Franœsoo le mosaïste, passaient tous les jour» une heure ou deoi danpson atelier, et c'était un assaut continuel degaieté et d'esprit^ desavants discours et de propos fiivotes^ de fines railleries et de touchants souvenin* Tities était-il complètement heureux ? Noua ne le croyons pas< U en avait l'air^ du moins.

L'année 1548 touchait à sa fin, lorsque l'empereur Charles-Quint l'appela à sa cour. L'empressei&ent que mit Titien à se rendre aux ordres de César, la pon^ qu'il déploya dans ce voyage, lé cortège de palefreniers, de serviteurs et de pages qu'il traîna à sa suite, prouvent que, s'il éprouva quelque tristesse en quittant ses amis, ses regrete forent bien vile étouffée par l'amour du brtlit, de l'édat, de la gloire, qtii setnme avott été sa passion dominante,

TITIEN m

Il marehait. en effet, vers Tapogée de sa fortune, L'emperear déclarait, à la faee de deux mondes qui im étaient soumis, qu'il ne voulait d'autre peintre que Titien. De même qu'Alexandre ne voulait être peint que par Apelles, de même Charles-Quint faisait défense a tous lesautres peintres d'd)order son portrait.Titien avait à la eour see grandes et ses petites entrées , et suivait l'empereur dans tousses voyages ; seul il pénétrait dans les appartements de César sans être annoncé. Enfin Charles-Quint voulut lui-même lui conférer l'insigne de ses ordres, et le créa comte et chevalier.

Le diplAme impérial est conçu dans des termes si honorables pour Titien, et contient de si curieux détails, que nous ne pouvons résister ati désir d'en reproduire une partie. Ce singulier document est écrit en iatm, et daté de Barcelone, en Tan de grâce 1553. En voici le commencement ; nous traduisons mot à mot :

< Charles V, parla divine clémence, empereur Auguste des Romains, roi d'Allemagne, d'Espagne, des DeuX'-Siciles,de Jérusalem, de Hongrie, des Indes, etc.

> A notre respectable, fidèle et bien-aimé Titien de Vecelli, illustre chevalier de l'Éperon d'or, et comte du palais sacré de Latran, de notre cour et de notre impérial consistoire, — la grâce césaréenne et tous les biens.

1 Ayantété notre constante habitude, --^ depuis qut»

SOUS les auspices divins, nous avons été élevé à la hauteur de la dignité impériale, — de combler de nos grâces, faveurs et bienveillances ceux-là surtout qu'on a jugés les plus illustres et les plus dignes^ pour leur fidélité et pour leur respect envers nous et le saintempire romain, pour leurs mœurs exemplaires, pour leurs hautes vertus et pour leur excellence dans les arts;

x> Considérant ta fidélité éprouvée et ton par&it dé^ vouement envers nous et le saint-empire romain, et, outre tes rares vertus et les brillantes qualités de ton génie, ton art exquis de peindre et de saisir admiraUementles ressemblances, dans lequel art tu nous as semblé mériter le nom de l'Apelles de ce siècle ;

» Attendu que, d'après l'exemple de nos prédécesseurs Alexandre le Grand et Octavien-Auguste, dont l'un ne voulut être peint que par Apelles, et l'autre no confia son portrait qu'aux plus excellents maîtres de son temps (dans la juste crainte que, par leurs mauvaises peintures, des artistes ignorants ne fissent tort à leur gloire auprès de la postérité) , . nous aussi nous n'avons confié qu'à toi seul le soin de faire notre portrait, et nous avons pu ainsi acquérir la preuve de ta facilité et de ton bonheur (fmlitatem et felidiar tem) en un tel art, — nous t'avons jugé digne de nos faveurs impériales, et nous avons voulu prouver hau-

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