TITIEN \L ^-^^^J}C
tement notre clémence envers toi, et a^Mi^^ hi^pos- ^ T^ térité un éclatant témoignage dé ton mémè<;jf O^i ^ liv
» Ainsi, de notre propre mouvement, en par^olè connaissance de cause, et après mûre réflexion, ouï le conseil de nos bien-aimés princes, comtes, barons et autres dignitaires du saint-empire, dans la plénitude de notre pouvoir césaréen^ nous te faisons, créons, nommons comte du sacré palais de Latran, de notre cour et de notre impérial consistoire, t'en octroyons le titra par les présentes, t'élevons à cette haute dignité, t'agrégeons et ascrivons au nombre des autres comtes palatins; ordonnons, par le présent édit impérial, que dorénavant tu pourras et devras jouir, user 0t profiter de tous les privilèges, grâces, droits, immunités, honneurs, exemptions et libertés dont jouissent les comtes palatins par coutume ou par droit, etc. »
Suit la liste des privilèges accordés aux comtes palatins, privilèges qui ne sont pas d'une légère importance : créer des notaires, nommer des juges, légitimer des bâtards, et une foule d'autres droits que nos rois constitutionnels seraient très-heureux d'avoir aujourd'hui.
Mais Charles-Quint ne s'en tient pas là, et, une fois en train de récompenser son artiste, il. n'est pas satisfait qu'il n'ait anobli à perpétuité toute sa famille.
c Pour te prouver donc toute notre bienveillanoei
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lêi TROlà MÂIÏRE8
pôiitstttt feéttétetiôemeût Tempereur, et là plébitttde dr notre grâce, et àOn que k postérité tout entière sbit bo liôréè et prise en considération dans ta personne, afin que tes descendants, guidés par la tradition de tes vertus, encouragés par notre munificence, puissent voir en toi noîiHSeulement un exemple à imiter, mais aussi la source et Torigine de leur gloire et de leur grandeur ; noujs vous nommons, créons et faisons nobles, dans les formes, toi, Titien, et tous tes enfants légitimés de Tun et de l'autre sexe, déjà nés ou encore à naître, ainsi que leurs héritiers et descendants à perpétuité ; et vous accordons, par les présentes, le nom, le titre, le rang, la dignité et les insignes de noblesse i nous vous nommôûs et déclarons aussi nobles qu^on peut l'être dans là pluâ haute condition humaine, comme si vous étiez nés de noble tace, de maison et do famille nôbleft, ptdcréés pal* quatre aïeuls paternels et maternelé i houiS voulons et nous exigeons que tous les personnages les plus éminents par leur rang, par leur grade et pat leur dignité, voué reconnaissent et vous estimeht Cotnmè leurs égaux. Nous décrétons et ordonnons expressément que toi, Titien de Vecelli, et tous tes enfants, héritiers et sucèèssëurs, maintenant et toujours, dans le temps à venir, en tout lieu et en tout pays, soit en jugement, soit hors de jugement, dans les afikites spirituelles et temporelles^ ecclésiastiques ou
TITIEN |«d
profanes, dans tous les exercices, actes ou négoces» vous jouissiez des mêmes honneurs, privilèges, dignités, droits, offices, libertés, grâces, etc., dont jouissent tous les nobles de notre race, engendrés et procréés par quatre aïeuls paternels et maternels, etc. d
Nous supprimons le reste de ce long document pour ne pas fatiguer le lecteur. La partie du diplôme où Titien est nommé chevalier, et dans laquelle on lui octroie le glaive, l'éperon, la robe et la ceinture d'or n'est pas la moins curieuse. Comme on voit, Charles-Quint ne mettait pas de bore es à ses impériales faveurs. Nonseulement il descendait à la postérité la plus reculée, mais il remontait au passé le plus lointain, il évoquait de leur tombeau les ancêtres de Titien pour honorer dans leur personne son artiste favori. A voir de quelle façon déplorable quelques artistes contemporains arrangent dans leurs toiles ceux que nous appelons nos grands hommes, on s'explique facilement la susceptibilité du puissant empereur qui s'est mis, du reste, à l'abri de tout reproche sous les noms d'Alexandre et d'Auguste. On comprend qu'aucune récompense, si exorbitante qu'elle nous paraisse aujourd'hui, ne dut lui sembler assez haute pour l'homme qui transmettait ainsi son image aux siècles à venir, pure de la moindre tache et de toute odieuse profanation.
Cependant l'étoile de Titien devait encore monter
d nn degré et atteindre la plus prodigieuse hauteur 4 laquelle une destinée d'artiste puisse parvenir.
n avait alore soixante et seize ans. L'empereur, déjà vîeux, posait devant lui pour la troisième fois. Sur le point de quitter le trône pour s'enfermer dans un cloître, Charles-Quint avait voulu être peint dans toute sa splendeur et avait choisi pour ce dernier portrait son costume le plus brillant et sa plus riche armure. Titien, entraîné, comme toujours, par sa fougueuse ardeur, que rage était loin d'avoir domptée, assis devant son chevalet, ébauchait rapidement son esquisse, lorsque le pinceau lui tomba delà main. Avant que personne eût eu le temps de bouger, l'empereur se baissa et, ramassant le pinceau, qui roulait par terre, le présenta respectueusement à l'artiste.
— Sire, s'écria Titien ému jusqu'aux larmes, sire, que faites-vous!
— Titien est digne d'être servi par César, répondit l'empereur.
Je sais que quelques biographes racontent cette anecdote comme étant arrivée plusieurs années auparavant, et en placent la scène à Bologne; mais j'ai suivi la version de Ridolfl, qui est la plus vraisemblable; et cet hommage rendu par la royauté au génie, de vieillard à vieillard, m'a paru plus touchant.
Qu'on simagine si les grands de la cour durent se
montrer jaloux de ces marques de distinction inouïe que Tinflexible étiquette espagnole n'accordait même pas aux princes souverains. La faveur dont jouissait Titien paraissait une chose tellement monstrueuse et inusitée, que les plus zélés courtisans crurent de leur devoir, dans l'intérêt même de la royauté, d'en faire quelques observations à l'empereur, A. cela Charles- Quint se contenta de répondre qu'on trouve facilement des princes et même des rois, mais qu'il ne connaissail au monde qu'un seul Titien.
Mais notre artiste n'était pas homme à endurer le moindre signe de froideur de la part des personnes avec lesquelles il était obligé de se trouver tous les jours; et, quoique pénétré de reconnaissance pour les bontés dont l'empereur l'avait comblé, il sollicita et obtint la permission de faire un voyage en Allemagne. Avant son départ, il termina le portrait du terrible Philippe U, alors prince royal, et accepta le titre et le traitement de peintre de la cour.
Il est inutile d'insister sur les réceptions qui attendaient Titien dans les pays qu'il daignait visiter. Sor. voyage fut un véritable triomphe : les princes, les rois venaient à sa rencontre et s'estimaient heureux s'il voulait leur vendre, n'importe à quel prix, la moindre esquisse ; plus heureux encore s'il les jugeait dignes d'im* monaUser leurs traits sur une toile.
A Inspmck, il fit lo portrait de Ferdinand, roi des Romains, de la reine Marie sa femme, et de lears sept filles, sept princesses charmantes groupées en un seul tableau, chef-d'œuvre de composition et de coloris. Il peignit également le prince Maximilien, qui fut élu empereur par la suite; le cardinal deTrento, et une foule d'autres personnages illustres dont le nombre es| incalculable. Il en fut de même dans les autres villes qu'il parcourut, semant partout sur ses pas des chefisd'œuvre. On peut se faire une idée de l'accueil que Titien trouva en Allemagne, quand on songe qu'après cinq ans de séjour dans ce pays, ayant toujours vécu splendidement comme il en avait l'habitude, il rapporta à Venise onze mille écus d'or, et des présents tellement considérables, que le doge François Yeniero en fut ébloui,
— Que pouvons-nous faire pour vous, s'écria-t-il avec découragement, lorsque les rois et les empereurs TOUS donnent de telles preuves de leur estime?
— Monseigneur, répondit Titien, vous me rendrez bien heureux et bien fier en m'accordant la grâce que je vais vous demander.
— Parlez, maître ; elle vous est octroyée d'avanco.
— £h bien, monseigneur, je demande à terminer les fresques de la salle du COD^eilt gratuitement et i mes frais*
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— Vous êtes un grand artiste et un dignç çitojep, reprit le doge ; votre offre est agréée, et Iç sénat vpus en remerciera au nom de Venise.
Cependant l'empereur, quoique éloigné de son peiutre, ne cessait pas de lui envoyer commande $up commande^ et, à chaque nouveau tableau, c'étaient de nouveaux présents, de nouveaux titres, de nouvelles faveur», Titien fut nommé gentilhomme de la chambre imp^ riale.
L'artiste ne voulut pas être eh reste avec le monarque, et lui expédia coup sur coup un Saint Sébn$tifa qu'on lui avait demandé par les lettres les plus pressantes; un grand tableau contenant une Vue du Pora^ dis, et une Vierge des Douleurs^ peinte admirablçmept sur pierre, ainsi que le prouve un fragment de lettre que nous avons sous les yeux. En voici quelques mot^ :
a Invittissimo Cesare, D Je rends grâce i la divine Majesté que le tableau de la Vierge des Douleurs^ que j'ai peint sur pierre, soit parvenu à votre impériale présence comme je le désirais. 81 Votre Majesté en est satisfaite, tous mes vœux sont comblés ; s*il en était autrement, je prie Votre Majesté qu'elle daigne me l'apprendre, et je m'efforcerai de la contenter ; etc. d
Lo dernier ouvragQ q[ue Titien envgya de Venise ^
m TUOIS MAITRES
son empereur, ce fut, selon toutes les prob<abilités, une grande toile allégorique dans laquelle est représentée la Religion pounuivie par F Hérésie, tableau qui nous parait plus encore dans les goûts de Philippe II que dans ceux de Charles-Quint.
Après la mort de l'empereur, Titien continua à servir Sa Majesté Catholique en qualité de peintre ordinaire. Mais l'inquisition donnait tant à faire au nouveau roi, et les ministres étaient tellement occupés des hérétiquesj qu'on oublia de payer la pension de notre artiste, et il dut s'adresser souvent au roi pour réclamer le prix de ses travaux.
A ce sujet, on raconte une anecdote assez curieuse. Entre autres tableaux commandés par le roi catholique, Titien reçut ]a commission de lui faire une Madeleine. Philippe II avait tracé lui-même au peintre le programme le plus austère; il avait détaillé les cordes^ les clous, les fléaux dont sa sombre imagination se plaisait à torturer la belle pécheresse. Cependant, avec les meilleures intentions, le peintre, emporté par ses penchants sensuels^ donna aux traits de sa Madeleine beaucoup plus de séduction et de charme que de componction et de douleur. Les chairs éclataient sous son pinceau, vermeilles et frémissantes, malgré les marbrures du fouet et les déchirements du cilice ; les cheveux gardaient leur souplesse et leur parfum^ malgré
TITIBN 180
ia poussière dont on les avait couverts ; les yeux lançaient, à travers les larmes, des éclairs de volupté et d'amour. En un mot, c'était la belle courtisane de Magdale plutôt avant qu'après le péché.
Mais, au moment de mettre la dernière main à son œuvre, Titien s'aperçut tout bonnement qu'il venait de reproduire les traits d'une Vénus ou de toute autre divinité païenne qui lui étaient restés gravés dans la mémoire d'après la vue d'un marbre antique. L'ouvrage n'en était pas moins irréprochable sous le rapport de l'art; mais il y avait tout lieu de présumer que Philippe U refuserait do payer une Danaé ou une Léda quand il avait commandé une Madeleine.
Voici l'expédient auquel eut recours l'artiste : En face de son atelier demeurait une jeune fille d'une grande beauté dont on ne connaissait pas les parents, et que la misère avait réduite à se livrer, pour un demi-florin par séance, au pénible métier de modèle. D'abord le chagrin, les veilles et les privations de toute sorte avaient laissé leurs traces sur son front abattu, , sur ses joues pâles et amaigries; ensuite un air de distinction et de candeur naturelles l'élevait au-dessus des créatures de son espèce. Enfin notre peintre l'avait remarquée quelquefois, à ses heures perdues, appuyée languissamment au rebord de sa croisée, les yeux mouillés de larmes et absorbée dans une rêverie profonde.
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Titien la fit venir chez lai, et lui proposa de poser pour la tète de sa Madeleine, s'engageant à lui payer quatre florins la séance, i la condition qu'elle restât constamment debout et immobile dans la pose que TaN tiste lui aurait indiquée, sans jamais demander un instant de repos, quelle que fût la fatigue ou la doalour qu'elle éprouvât.
La jeune fille, enchantée d'une offre aussi magnifique, promit tout ce qu'on voulut, et la séance commença sur-le-champ.
Au bout d'une demi-heure, fatiguée de rester toujours dans la même attitude, elle pria humblement le . peintre de lui accoler, malgré teurs conventions, unQ seconde de répit.
Titien fit semblant de ne pas entendre, et continua son tableau avec plus d'ardeur et d'attention.
Après un quart d'heure, nouvelle demande de la part du modèle, nouveau silence de la part de l'artiste.
EnOn, lorsqu'une heure se fut écoulée, la pauvre fille, ne résistant plus à la souffrance, renouvela sa prière au peintre, et, sans attendre sa permission, s'affaissa sur elle même.
Mais alors Titien > se montrant dominé par une grande colère, lui reprocha durement d'avoir manqué à sa promesse, et la menaça, par les mots les plus cruels, de la chasser de l'atelier sans lui donner un sou du
prix convenu, si elle ne reprenait pas ça pose à l'instant même.
La malheureuse enrant, brisée d'humiliation et do douleur, se leva sans dire mot et reprit sa première attitude, tandis que des larmes amères çt abondantQS coulaient silencieusement le long de ses jouçs.
- C'est fait I s'écria Titien d'une voix triomphante; c'est là l'expression que je cherchais.
Et, après avoir donné quatre ou cinq coups dq pinceau, il courut à la jeune Glle, la serra dans ses b?as avec une tendresse paternellei essuya ses larmes et la porta lui-même sur un lit de repos.
— Mon enfant^ lui dit-il, tu m'as aidé à faire un chef-d'œuvre, il est juste qu'il t'en revienne ta part* Voilà les quatre florins pour ta séance d'aujourd'hui; et voici ta dot, ajouta-l-il en lui mettant un rouleau d'or dans la main. Je te marierai à un de mes élèves, pour que tu n'aies plus à poser si longtemps.
Philippe II demeura frappé d'admiration et de stupeur à la vue du tableau de Titien. Quoique son opinion fût depuis longtemps fixée sur le génie du peintre, son attente fut dépassée. Jamais l'artiste vénitien n'avait atteint à une telle hauteur. Le roi lui en fit les éloges les plus flatteurs, et lui demanda gracieusement, par une lettre écrite de sa main, qu'avait donc sa Madeleine pour se désoler et pleurer ainsi?
n TROIS MAITRES
— Sire, lui répondit Titien, elle vous supplie, les larmes aux yeux, de me faire payer l'arriéré des peuêions que votre auguste père a bien voulu me léguer.
Philippe II comprit, et, par une lettre datée de Barcelone, le 8 mars 1564, il ordonna au vice-roi deNaples et au gouverneur de Milan de satisfaire^ sans aucun retard, aux justes exigences d'un homme qui avait servi et servait encore Sa Majesté à sa grande satisfaction.
En peu de jours, Titien avait terminé deux copies ou plutôt deux reproductions de la Madeleine. La première fut vendue à Silvio Badaoro pour cent écus d'argent, prix qui fut bientôt quintuplé après la mort du premier acquéreur. L'autre resta dans la famille du peintre, et passe pour l'un des objets les plus précieux dé ce précieux hérita^^e.
Titien fit aussi pour le roi catholique des tableaux représentant Vénus et Adonis, Andromède délivrée par Persée^ Europe enlevée par Jupiter sous la forme d'un taureau et quelques autres sujets mythologiques traités avec une grâce charmante et un rare bonheur.
Mais l'œuvre qui dut le plus flatter Philippe II, et dans laquelle Titien pai*ut concentrer les derniers efforts de son génie, est la Cène du Seigneur, que le peintre envoya à Sa Majesté Catholique avec une lettre qui nous a été précieusement conservée. Voici en quels termes notre artiste parle au roi de son tableau :
TiTiEif m
«Sire,
» La Cène de Notre-Seigneur que j'avais promise à Votre Majesté est enfin, grâce à Dieu» parvenue à son terme après sept ans» depuis le jour que je Tai commencée et que j'y ai travaillé incessamment, avec l'intention de laisser à Votre Majesté, dans mes derniers jours, le plus grand témoignage de mon ancien dévouement. Plaise à Dieu qu'elle paraisse à votre juge* ment éclairé telle que je me suis efforcé de la rendre dans le seul but de vous plaire ! Je la livrerai un de ces jours à votre secrétaire, don Garcia Hernando, selon les ordres de Votre Majesté. En attendant, je viens supplier votre clémence infinie, si mes longs services ont trouvé quelque grâce auprès de Votre Majesté, de vouloir bien donner ses ordres afin que je ne sois plus longtemps tourmenté par ses ministres, pour le payement de mes pensions, en Espagne et dans la chambre de Milan, et que je puisse terminer en paix ce peu de jours que j'ai encore â vivre aux gages de Votre Majesté. De telle façon. Votre Majesté se montrera non moins pieuse envers la mémoire de César, son auguste pèrej en exécutant ses ordres, que fidèle à ses propres intérêts; car, une fois débarrassé des mille tracasseries que j'ai à subir pour toucher mes faibles appointements , j'emploierai tout mon temps à vous
m TnOIS MAITRES
servir dans mon art; je ne serai plus obligé de gaspiller la plus grande partie de mes jours à écrire çà et là à vos chargés de pouvoirs, à mon grand détriment, et presque toujours en vain, pour en tirer ce peu d'argent qui me revient aveotant de peine apris une si longue attente. Je suis bien convaincu, siie très-clément, que, si Votre Majesté connaissait mes chagrins, son cœur, ai généreux et si compatissant, en s^ rsut ému, et j'en aurais bient&t la preuve. Il est vrai que Votre M^ûesté daigne me délivrer des bons ; mais rien ne m'est payé suivant l'intention et la teneur de ses ordres. C'est pourquoi je me vois forcé de me jet^ aw pieds de mon seigneur catholique pour prier sa clémenco de vouloir bien mettre un terme à mon infortune, afin que Votre M«ûesté ne loit plus ennuyée de me9 plaintes, et que je puisse désormais, libre de tout souci, me dévouer à son service. Je vous baise les m^ins catholiques I » Venise, 8 août 1564
De Votre Majesté,
D Le très^évoué, trèa-'bumble serviteuB;
D TlKIÂNO. »
n est profondément triste de voir un vieillard de quaire-vingt^pt aos QbUg^ de réclamer eu t«rmes sL
TiTiEw m
humiliants le prix de ses travaux. Mais il faut avouer, pour être juste, que la honte d'une telle conduite retombe tout entière sur les ministres de Philippe II. Dès que le roi en eut connaissance, il s'empressa de donner les ordres les plus énergiques pour que le peintre fût payé à l'instant même, et lui envoya, comme un dédommagement du retard qu'il venait d'éprouver et comme un témoignage d'intérêt, un cadeau de deux mille écus.
Cependant Titien ne passait point un jour sans produire un nouveau chef-d'œuvre.
Aux portraits que nous avons déjà cités, il faut ajouter ceux de Jules II et de Clément Yll; des cardinaux de Médicis, Âccelli et Bembo, dans son extrême vieillesse; de François !•' de France, d'Edouard d'Angleterre Qt du prince son fils; du duc de Savoie, des doges Trivisano et Lando; de François Sforza, duc de Milan; du marquis de Pescara et de don Diego de Meudoza.
Il faut ajouter aux lettrés dont l'efiigie a été rendue immortelle plus encore par le pinceau de Titien que par leurs propres œuvres, Sperone Speroni, Frascatoro, Francesco Fileto, Torquato Bembo, Paolo dal Ponte, Beccatello, Nicole Zono, Alessandro degli Organi, Piètre de Benedetti, Antonio degli Ëpiscopi, Nicolo Crasso, Francesco Assonica, etc.
n n'est pas de ville, pas de musée, pas de cour i%
quelque importance, en Europe, qui ne possède aujourd'hui un tableau de Titien.
A Vienne, on admire le magnifique portrait de la duchesse de Ferrare dont nous avons parlé; la Dcauiéj une Notre-Dame d'une beauté merveilleuse, etc. ;
A Londres, lei Douze Césars^ Saint Sébastien, la Naissance du Sauveur , un Joaillier vu de trois côtés^ Lucrèce au moment de se tuer, la Madone avec VEn- (ant Jésus^ Sainte Catherine, Saint Dominique, etc. ;
A Florence, le portrait du cardinal Hippolyte de Médicis, en costume hongrois, dont il a été déjà question, un Vieillard^ deux Vénus, une Femme à, moitié nue avec trois satyres, etc. ;
A Modène, une Vierge tenant dans ses bras l'Enfant Jésus^ qui parle à saint Paul.; le portrait d'Alphonse P% celui d'un sénateur vénitien, une Femme en costume antiqucj un prêtre, le portrait de Ludovic Arioste, un petit Saint Jean, Saint Joseph, une Vénus, etc. ;
A Rome, on voit plusieurs effigies de la Vierge, une magnifique Vénus endormie, deux Femmes à la fontaine j deux Pâtres jouant de la flûte, plusieurs saints, et les deux Triomphes de Bacchus et des Amours, que nous avons déjà décrits.
A Gènes, il existe le groupe de Vénus et Adonis, une Naissance du Seigneur, et le Voyage de la Vierge en Egypte.
A Vérone, un portrait de Charles V, deux de la famille d'Anna, un croquis de la Madeleine^ trois sujets de Sainte Catherine, une Vierge avec l'Enfant Jésus et Saint Jemi, etc.
Anvers conserve plusieurs sujets de dévotion, un tableau de Pyrame mourant, une Vierge adorant son Fils, avec Saint Jérôme habillé en cardinal, Saint François^ l'Archange Michel, Saint Jérôme priant devant sa grotte, une Jeune fille, les portraits de Daniel Barbazo et de Pierre Arétin, un Patriarche, un Orfèvre, une Veuve d'une admirable beauté, la Fille du Titien, la Vierge entourée des saints Antoine , Frar^ çois et Jérôme, sous un arbre, etc.
A Padoue, on montre aux étrangers une Madeleine, un Christ portant sa croix, et un tableau allégorique représentant je ne sais quel rêve emprunté à la philosophie de Platon.
A Ferrare, on voit plusieurs saints, entre autres un groupe traité avec une grâce infinie : c'est la Vierge mère serrant Jésus dans ses bras, tandis que le petit Précurseur attire vers lui Tagneau symbolique.
A Venise , on admire un vieux sénateur en robo noire, plusieurs saints, plusieurs paysages et un grand nombre de portraits.
Naples, Paris, Dresde, Madrid, etc., possèdent plusieurs tableaux, gravures ou dessins dont il serait très*
long et surtout très-inutile de donner une aride analyse, ou la simple nomenclature.
Enfin, pour ne pas tianstormer cette notice en catalogue, nous nous bornerons à rappeler la magnifique Vierge au Rosier^ une des plus belles peintures de Titien, acheté par Jean Neinst, gentilhomme hollandais.
Lorsque Vasari alla, en i566, voir Titien à Yenis0| il le trouva assis devant son chevaleti et s'étonna qu'un homme si 4gé pût encore apporter tant d'ardeur dans son travail et tant de vivacité dans sa conversation ; cependant il vécut et travailla encore dix ans.
U envoyait à Ancôme un Christ sur la croix au pied de laquelle on voyait saint Jean et saint Dominique; plus, un SfUnl François recevant les stigmates des mains d'un séraphin. H achevait pour Venise le Martyre de Saint Lmrent^ et un petit tableau de Saint Jérôme ayant d'un côté la croix, d'un autre le lion, H ornait lo plafond de la confrérie de San-Giovanni d'une Vision de VApocal^pse^ et encadrait sa peinture d'un dédale inextricable et merveilleux de ramage3, de petits enfants, d'arabesques, de ces ravissantes fantaisies de la Renaissance, connues en Italie sous le nom de grottes^ chej ainsi que l'atteste Denvenuto Cellini,
Dans tous ces travaux, même <lpreté| mêmotardiesse, m6n)0 énergie de conception et de coloris, La vud du vieiUapd s^ troublait, son dps sq cQvurb^t eo
voûte» la brosse tremblait daaa sa inain> mm V4ine survivait ardente et ficre, comme une lame qui aurait usé le fourreau.
C'est aux derniers moments de sa vie qu'appartient cette Transfiguration pour l'église de San-Salvatore, chef-d'œuvre d'improvisation, esquissé à larges traits, avec une sûreté de touche, une fermeté de dessin^ une vigueur de tons qui seraient prodigieux même dans un homme au plus fort de sa carrière et dans la fleur de son âge.
A ce sujet, on raconte une anecdote qui montre & quel point le caractère deTitien fut indomptable et eutier jusqu'à la fin. Comme pendant à sa Transfigura-tionj il avait destiné à l'église de San-Salvatore une Annonciation de Marie. Rien de plus admirable que le mouvement d'effroi et de stupeur qui se manifeste chez la Vierge à l'apparition soudaine et inattendue de l'ange ; cependant la divine colombe plane sur la tète de l'élue de Dieu, au milieu d'un chœur de séraphins, et se prépare à accomplir le profond mystère de l'Incarnation.
Or, il arriva que les patrons de l'église, honnêtes bourgeois dont les connaissances en fait d'art n'allaient pas très-loin, croyant remarquer dans le tableau quelques parties plus faibles, évidemment sacrifiées par 1q peintre en vertu de l'éteraeU^ loi de9 çoatr^tes, eu-
reot rimpnidence de demander à Titien si cette peinture était bien de lai.
Le vieillard, indigné, sans répondre un mot à ces bonnes gens, qu'il se contenta de foudroyer du regard, fit signe à un de ses valets de lui apporter un pinceau, et, d'une main tremblante d'émotion et de colère, il traça dans un coin du tableau ces trois mots formidables : Titianus fecity fecit!
L'atelier de Titien était devenu le rendez-vous de toutes les célébrités de l'époque. On venait de tous les coins du monde en pèlerinage pour voir le vénérable vieillard. Henri lïl, roi de France et de Pologne, escorté des ducs de Ferrare, de Mantoue et d'Albino, voulut rendre au plus grand peintre de son siècle une visite solennelle. H causa longtemps avec le peintre des honneurs que celui-ci avait reçus à la cour de Charles- Quint et des rois Ferdinand et Philippe ; il admira tous ses tableaux, et, ayant fait choix de ceux qui lui plaisaient le plus, il demanda à Titien de flxer lui-même la somme, qu'on s'empresserait de lui remettre à l'instant.
Le vieillard sourit, et, se levant avec effort de son siège et s'inclinant respectueusement :
— Votre Majesté, dit-il, me fera la grâce d'accepter ces tableaux comme un témoignage de ma reconnais^ sance. Je ne reçois pas d'argent de mes hôtes.
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n virait royalement. Sa maison était remplie de valets, deVges, d'estaOere, i en rendre jaloux les palais des dog€«. Affable, enjoué, spirituel, bienveillant, il savait se faire aimer même par ses rivaux. On lui pardonnait son bonheur. Aucun artiste n'a peut-être gagné des sommes plus énormes^ et ne les a dépensées avec plus de générosité et plus de plaisir. Un jour, deux cardinaux espagnols, monseigneur Pacheco et monseignenr Granella, se présentèrent inopinément chez lui et lui demandèrent à dîner. Titien les retint dans l'atelier pour retoucher leurs portraits, et, ayant saisi un mom^^nt où Ton ne faisait pas attention à lui, il s'approcha d'une croisée et jeta sa bourse à un des domestiques avec ce peu de mots :
— J'ai du monde à dîner.
Une heure après, on servait à Leurs Éminences un repas d'une splendeur royale et d'une magnificence inouïe.
.Jamais existence d'artiste ne fut plus longue, plus brillante, plus respectée, plus constamment heureuse. Titien ne connut ni le chagrin, ni l'adversité, ni l'envie ; aucun nuage n'obscurcit ses jours d'une sérénité inaltérable. Il ne lui fallait plus qu'un an pour atteindre le siècle, lorsqu'il fut frappé, en i576, par l'épidémie, au milieu de ses travaux.
Malgré le deuil et la consternation dans lesquels
était plongée Venise, malgré le danget évident que présentait, en temps de peste, Dn rassemblement de personnes si nombreux et si pressé, on lui ordonna des obsèques solennelles dans Téglise de Saint-Luc. Chaque famille fit taire sa douleur privée pour rendre, au risque de la vie, un hommage de regrets et de larmes au peintre auguste qui était la plus belle gloire de sa pa^ trie.
Comme on Ta Vil par cette rapide esquisse qne nous venons de soumettre au lecteur, iln^a pas eu de pemtre chrétien qui ait produit un nombre de tableaux re-f ligieux égal à celui que Titien nous a laissé. Et cependant, dans la mémoire des peuples, dans le jugement des critiques, dans l'opinion de la postérité, Titien n est que le peintre des Vénus, des Danaé, des belles reines et des royales courtisanes ; c'est l'artiste le plus complet, le plus sensuel et le plus païen de la renaissance.
n épousa, en 1512, une citoyenne honorable de Venise, que quelques biographes ont appelée Lucia, d'autres Cecilia. Il en eut quatre enfants, dont trois seuls airvécurent : Pomponio, Horace et Lavinia. Pomponio Embrassa l'état ecclésiastique et eut l'honneur de passer four le plus mauvais prêtre de son temps, qui en eul cependant de bien détestables. Paresseux, débauché, ivrogne, dissipateur, il trouva moyeu de fondre en peu de temps son patrimoine, ses prébendes, ses pensions
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et l'héritage paternel, et mourut littéralement sur la paille. Horace, d'un caractère doux, de mœurs paisibles, rangé, studieux, modeste, tout à fait le revers de son aine, cultiva la peinture, et porta avec assez de bon^ heur le lourd fardeau du nom paternel. Enfin, Lavinia (que quelques-uns appellent Jeanne, d'autres Cornélie, — les biographes ne sont jamai, d'accord), naquit en i530, et causa la mort de sa mère. Comme on peut bien l'imaginer, cette délicieasc et belle enfant fut la bien-aimée de son père.
Dans les plus beaux tableaux de Titien, il y a toujours une image, un trait, un souvenir de sa fille. Il la reproduisit dans toutes les formes, et sous tous les noms. C'est sa Flora, c'est sa Violante, c'est sa plus poétique inspiration, son plus chaste rêve : — c'est l'unique et sérieuse passion de sa vie.
IlAPHAETi
Si VOUS parcourez lltalie, et, au milieu de Wtalie, la belle Florence; si vous visitez la splendide Galerie des Offices^ entrez dans la salle des peintres, et là, au-dessus du portrait du Pérugin, au-dessous de celui de Michel-Ange, cherchez une tête aux suaves contoucs, aux longs cheveux noirs, aux grands yeux pleins de mélancolie, au teint pâle, au cou frêle et gracieux comme la tige d'un lis ; puis, lorsque vous l'aurez reconnue sur le signalement que nous vous donnons, tombez à genoux, qui que vous soyez, pourvu que vous soyez artiste ; vous êtes devant le peintre au nom d'ange et à l'angélique talent; vous êtes devant le divin Raphaël; car le hasard s'est amusé parfois à harmonier des noms avec des individus ; car la nature a pris parfois plaisir
m TROIS MAITRES
& réanir dans une seule ressemblance le génie de rame avec les traits de la figure.
Voyez ce vieillard qui descend solitaire et sombre les degrés de Saint-Pierre, sans un ami qui le soutienne, sans un disciple qui l'accompagne : c^est l'exécuteur des vengeances célestes, c'est l'archange HicheL Voyez ce Jeune homme qui monte au Vatican, entouré d'une cour de cardinaux et d'une armée d'élèves : c'est l'ange des miséricordes infinies, c'est Raphaël. Aussi, s'ils se rencontrent, écoutez-les :
— Accompagné comme un roil dit Michel-Ange.
^— Seul comme le bourreau 1 répond Raphaël.
Et maintenant que nous avons dit cette vie de lutte et d'agitation que subit l'auteur du Jugement dernier^ disons cette vie de bonheur et de triomphe à laquelle n'eut qu'à se laisser aller l'auteur de la Transfiguror tion.
Un jour de vendredi saint, en l'an de grâce 1483, i cette heure même où le Christ avait rendu le dernier soupir, naquit^ de Jean Sanzio^ un enfant qui reçut le nom de Raphaël.
Ce Jean Sanzio était d'une vieille famille, de la famille des Santi. Quelques savants oisifs se sont amusés à donner la preuve de cette intéressante vérité^ comme s'il était important de savoir de qui descendait Jean Sanzio^ quand on sait que Raphaël est descendu de lui.
RAPHAEIi 507
De Tenfance de Raphaël, on ne sait rien ; quelle éducation il reçut, on l'ignore. Les lettres du peintre d'Urbin, qui sont parvenues jusqu'à nous, sont presque toutes écrites dans le patois maternel. D'ailleurs, Jean Sanzîo n'avait pas eu l'intention, comme Léonard Bupnarotti, de faire de son fils un podestat : il avait tout d'abord décidé que le jeune Raphaël serait peintre; or, au lieu de lui mettre des livres sous le bras, il lui avait mis un pinceau à la main. Tout enfant, le jeune Raphaël copiait donc les tableaux de son père, qui était un pauvre maître ; dans ses moments perdus, il étu« diait la nature^ qui est une riche et grande maîtresse. Raphaël avait atteint l'âge de quatorze ans^ lorsqu'un jour son père s'aperçut qu'il n'avait plus rien à lui apprendre. Le maître en réputation à cette époque était Pierre Vanucci, dit le Pérugin. Jean partit avec sonQls pour Pérouse, et, sur ses instances, il eut le bonheur de le voir entrer dans l'atelier de celui qu'on regardait avec raison comme le premier maître de ôon temps.
Un ouvrage de Raphaël, que l'on cite comme antérieur à son entrée chez le Pérugin, est une Madone peinte à fresque dans la cour de la maison paternelle. Jamais inspiration n'avait été si heureuse. Si un maître convenait i Raphaël, c'était le Pérugin; 3iuu élève convenait au Pérugin, c'était Raphaël. Nom d'ange et chaste talent» tout cela grandissait dans Tom-
20a TROIS MAITRES
b?e de cette belle école ombrienne, dont le tombeau de saint François d'Assise s'était fiiit le centre. Ce fat là que le jeune élève étudia ces douces tètes de Vierge, dont il perfectionna Tovale, mais dont il ne dépassa jamais l'idéalité, et ces majestueuses tètes de vieillard qui sont restées comme des modèles d'expression. Quant au degré où en était arrivé Tart à cette époque, on peut^ si Ton veut s'en faire une idée, jeter un coup d'œil sur les écoles contemporaines que fondaient Léonard de Vinci à Milan, Jean Bellin à Venise, Francia à Bologne, et Dominique Gbirlandaio à Florence.
Au bout de deux ou trois ans d'étude chez le Pérugin, Raphaël avait, sinon surpassé son maître, du moins atteint une si grande perfection dans sa propre manière, qu'il était difficile de distinguer dans un tableau, fait par eux de compagnie, les portions exécutées par le Pérugin, des portions exécutées par Raphaël. Or, quel âge avait le jeune Sanzio quand son génie se fondait déjà ainsi dans le talent de son maître? Dix-sept ou dix-huit ans à peine 1
Vers cette époque, des affaires d'intérêt appelèrent le Pénigin à Florence^ et l'y retinrent pendant quelque temps. Raphaël se trouva libre : le jeune oiseau essaya timidement son aile, et, ayant pris son vol, alla s'abattre à Citta-di-Gastello.
C'était l'époque de l'art par excellence : on eût dit
que totts les Italiens, jusqu'aux tyrans, avaient le cœur artiste. A peine eut-on appris dans la ville qu*un élève du Pérugin venait d'arriver, et que cet élève était le favori et travaillait côte à côte avec le maHre, que les braves habitants de la ville vinrent lui demander un tableau : ce tableau, dont le sujet lui fut donné, est le Saint Nicolas de Tolentino, autrement dit le Saint Nicolas aux Ermites, dont Yasari fait mention en disant que^ si le tableau n'eût pas été signé du nom de Raphaël, «n eût pu le prendre pour une des meilleures œuvres du Pérugin.
Ce tableau est aujourd'hui au Vatican, près de la Transfiguration : c'est le départ, c'est l'arrivée, c'est l'alpha, c'est l'oméga, c'est le talent naissant, c'est le génie arrivé à son apogée, n y a tout un monde do production entre ces deux tableaux.
C'est de la même époque et du même voyage que date encore une autre composition qu'il fît pour l'église Saint-Dominique, représentant un Christ en croix accompagné de deux anges recueillant, chacun dans un calice, l'un le sang qui sort de la main, l'autre le sang qui jaillit du côté ; au-dessus de la tète de Jésus est le Père éternel, au pied de la croix sont la Sainte Vierge, Sainte Marie-Madeleine, Saint Jean et un autre saint.
Ce tableau fait encore aujourd'hui partie, à ce que jo crois, de la belle galerie du cardinal Fesch.
Pois le seigneur Fermo, chez lequel Morcelli l'a yq, possédait encore nn autre tableau de Raptaaél : c'étût un EnfatU Jésus dormant tandis que la Vierge soulèfe le voile dont il est couvert; saint Joseph les regarde, appuyé sur un bâton, et, le long de ce bâton, on lisait rinscription suivante :
R. s. V. A.A. xvïT. p:
c'est-à-dire :
BAPHÂIL SANCTIVB YBRUTAS AR50 £TATIS XVII PINXIT.
Maintenant, est-ce en revenant à Pérouse, est-ce avant de quitter cette ville que Raphaël avait fait^ pour Madeleine degli Oddi, le tableau de l'Assomption dont parle Vasari, et qu'il regarde déjà comme une œuvre de maître ? C'est ce qui importe beaucoup aux cbronologistes, mais ce qui importe très-peu à nos lecteurs. Il est de cette période : voilà tout ce qu'il est important le savoir. Tant il y a qu'en quittant sa boutique (comme on appelait alors l'atelier du peintre), Pierre Vanucci avait laissé à Pérouse un' écolier, et qu'en rentrant à Pérouse il y retrouva un maître.
A partir de (5e moment, Raphaël commença cette carrière si glorieusement parcourue ; mais, soit reconnaissance, soit doute de lui-même, Sanzio continue de s'appuyer sur Pérugin. En iSOi, c'est-à-dire à dix-huit
I^APHAEL 311
ws, il fait, pour Téglîse Saint-François à Citla-di-Casiello, le fameux Sposalizio (que la gravure de Longbi a popularisé dans toute l'Europe), qui passa longtemps pour un original, et qui n'était qu'une copie du même tableau exécuté par le Pérugin, en 1495, pour l'autel Saint-Joseph, à Pérouse ; mais une copie comme pouvait être une copie de Raphaël, exécutée avec une supériorité de pinceau déjà si visible, que Yasari (malgré son admiration pour Michel-Ange) dit, en parlant de ce tableau : Cqsq mirabile, a vedere le difficolta ehe andava cercando; c'est-à-dire que c'était déjà chose admirable que de voir les difficultés que le jeune maître se faisait un plaisir de s'imposer pour les vaincre.
Vers cette époque, le Pinturiccio, élève de Pérugin comme Raphaël, mais plus âgé que lui d'une quinzaine d'années, fut appelé & Sienne par le cardinal François Piccolomini, pour décorer la bibliothèque qui avait été élevée, par le pape Pie II, dans la cathédrale de cette ville. Une fois en face de cette gigantesque opération^ il comprit qu'il n'était pas de taille à l'accomplir seul ; et, ayant songé à son jeune camarade Sanzio^ dont il avait souvent admiré l'habile composition et le pinceau facile, il lui écrivit de venir le joindre.
Raphaèl était à cet âge où l'on ne demande qu'à mettre au dehors ce qu'on a en soi, n'importe en faveur de qui. U «icçepta la proposition de celui que.
nt TBOIS MAIT.RES
dans sa modestie juvénile, il regardait comme un second maître, et (s'il faut en croire Vasari, qui prétendait, à l'époque où il écrivait sa Vie des Peintres, avoir encore bon nombre d'esquisses entre les mains) fit la majeure partie des cartons d'après lesquels furent exécutés les dix tableaux qui composaient l'ornementa* tion de cette bibliothèque.
Cet ouvrage du Pinturiccio eut un grand retentissèment. On y trouva une richesse de composition, une largeur d'ordonnance et une habileté d'exécution inconnues jusqu'alors. L'avenir, en laissant le Pinturiccio un artiste secondaire, et en faisant de Sanzio le prince des peintres, révéla le mystère de ce progrès : le progrès, c'était RaphaèU
Vers cette époque, le jeune artiste fit un premier voyage à Florence ; mais il reste peu de traces de ce voyage. Florence était préoccupée en ce moment de la lutte de deux génies du premier ordre : c'était en 1503, et Léonard de Vinci et Michel-Ange faisaient ces fameux cartons dont nous avons déjà parlé en racontant la vie de ce dernier. Aussi Raphaël, manquant de protecteurs, trop jeune pour recourir à l'intrigue^ à peu près inconnu encore ou connu seulement comme élève du Pérugin, ou second du Pinturiccio, ne laissa-t-il aucune trace de son passage. Cependant il en avait vu assez pour désirer revenir : cette arène lui avait paru
digne de lui. Il avait hâte de venir écrire son nom au milieu des noms célèbres qui faisaient de Florence, à cette époque, la reine des arts. Il retourna donc dans sa patrie, y resta un an à peu près, et revint cette fois porteur d'une lettre de la duchesse d'Drbin pour ce bon gonfalonier perpétuel, Pierre Soderini, que Machiavel, son secrétaire, a immortalisé par une épigramme. La lettre était conçue en ces termes :
« Magnifique et très-haul seigneur, en môme temps que père très-respectable (1).
» Celui qui vous remettra cette lettre est Raphaël, peintre d'Urbin , lequel , ayant de bonnes dispositions dans son art, a décidé qu'il passerait quelque temps à Florence dans le but d'étudier, et, comme son père, très-excellent homme, m'est fort attaché, et que le fils est un courtois et gentil garçon, que j'aime do tout mon cœur, et que je désire voir réussir, je le recommande à Votre Seigneurie, aussi chaudement que je puis, la priant, pour l'amour de moi, de lui prêter en toute occasion aide et faveur, assurant à Votre Seigneurie que je tiendrai comme étant rendus à moimême tous les services qu'elle lui rendra, et que j'en
(i) Cette espèce de suscriptioa est eo latin ; le reste de U lettre eet en itidieo.
iccsd on ne peut plus reconnaissante à Voti^ Sdgneiw
rie, â laquelle je me recommande aqssi mai*meme*
D JoAimA Feltria da RuverEi
Dacissa lorsy et nrbis pnefectissiTna, t Urbiûi, prima octobris i^OA» o
Heureux Raphaël qui entrait dans le monde sous les auspices d'une femme !
On comprend que, porteur d'une pareille lettre, le jeune artiste fut le bienvenu. D'ailleurs, c'ét^t un bon homme, au bout du compte, que ce Pierre Soderini, qui commandait à Michel-Ange deux statues gigantesques et qui se contentait, en les payant le prix convenu, de faire à l'irascible sculpteur queiques observations sur le nez de Tune d'elles ; allez demander à nos ar« tistes slls ne s'abonneraient pas à de si douces critiques de la part des turcarets qui occupent leurs pinceaux.
n est vrai que nos artistes ne sont pas des Michel- Ange.
Soderini recommanda donc à son tour son jeune protégé aux premiers de la ville, à Thaddée Taddei, à Laurent Nasi et à Ange Doni; quant à ses confrères les artistes, le jeune Sanzio était déjà assez connu pour se recommander à eux de lui-même : c'est de cette époque que data sa liaison avec Rodolphe Ghirlandaio,
Raphaël »5
Avîstof^ de San-Gallo, probablemeût frère Bartholo^ méô, et peut-être Francia.
Au reste, sur la recommandatioa dû gôtiMotiier, chacun s^empressa près de RaphaSl t Thaddée Tàddei lui offrit un logement dans sa maison et une ^lacd à sa table, et, de plus, il lui Commanda deui tableaux ; de son côté, Laurent Nasi lui commanda une Sainte Fomille, et Ange Doni lui fil faire ëOn portrait et Celai de Madeleine, sa femme.
Ces deux tableaux de ïhâddéô Taddei furent vendus dëpuiâ : l'un quatre mille écuis romaini^ à rarcfaiduc Ferdinand d'Autriche, l'autre vingt-quatre mille éCus au gouvernement anglais.
Quant à la Vierge de Laurent Nasi, qui est, si je ne me trompe, la Vierge au chardonneret, elle faillit dispa* raitre en 1548, lorsqu'un éboulement dti mont Saini- Georges engloutit le palais de laurent Nasi : ensevelie sous lès l*uineâ, on la retrouva en morceaux; ces morceaux furent rejoints, rajustés et restaurés, et c'est én^ core un deâ plus beaux tableaux dé la Oalerie de Florence.
De leur côté, les portraits d^Ange et de Madeleine Doni, sans être perdus tout à fait, furent longtemps égarés; transportés très-anciennement, et l'on ne sait de quelle manière, à Avignon, on ignora longtemps ce qu'ils étaient devenus; reportés en Italie, ils ont été»
2i6 TROIS MAITRES
il y a quelques années, achetés par le grand-duc, e< sont deux des plus riches joyaux de cet écrin artistique qu'on appelle le palais Pitti.
Pendant que Raphaël se livrait à ces travaux, il apprit la mort de son père. Hélas I le pauvre Jean Sanzio n'avait vu que l'aurore de la gloire de Raphaël ; si son père l'eût vu monter en triomphateur l'escalier du Vatican, c'eût été vraiment un trop heureux père.
Le duc dUrbin l'arrêta au passage, et, tout vêtu de deuil, tout baigné de pleurs qu'il était, il lui fallut faire^ pour Ouidobaldo de Hontefeltro, deux Vierges, un Christ au jardin des Oliviers, et trois autres petite tableaux, dont deux sont aujourd'hui au musée da Louvre.
L'un est5atn^ Georges à cheval, l'autre Saint Michel combattant les monstres.
En J505, Raphaël quitta Urbinpour n'y plus rentrer.
Selon toute probabilité, ce fut à Pérouse, sa ville adoptive, que Raphaël retourna en quittant sa ville natale. C'est donc là que nous le retrouvons exécutant trois grands ouvrages.
Le premier, qui était destiné à l'église des Pères servîtes, représentait la Vierge entre saint Jean-Baptiste et saint Nicolas; ce tableau est aujourd'hui en Angleterre.
Le second, qui était une fresque, représente le Christ
dam sa glùire^ et Dievt le Père et ses anges, ayant six saints assis, trois de chaque côté ; cette fresque, signée en grosses lettres du nom de Raphaël, et portant la date de 1505, fat exécutée pour les Camaldules de Saint-Sévère.
Le troisième était destiné aux religieuses de Saint* Antoine : c'était ce qu'on appelait «lors une Piété; Nous avons expliqué, à propos de Michel* An;;e, ce que c'était que um Pieta. La Vierge tenait son fils mort sur ses genoux; quatre saints, deux saints et deux saintes, saint Pierre et saint Paul, sainte Cécile et sainte Cathe* rine^ complétaient l'ensemble de ce tableau, dont la figure principale, selon la condition stipulée dans le contrat, et sur la demande des bonnes religieuses, devait être diapée. En outre, le Père Étemel, placé dans un cadre demi-drculaire dominait cette composition, tandis que le marchepied de l'autel était accompagné de trois petits sujeto représentant l'un le Christ au jardin, l'autre le Christ portant sa croix, le troisième le Christ mosi sur les genoux de sa mère.
Un beau jour, les pauvres religieuses eurent besoin d'argent: cinq tableaux de Raphaël étaient un véritable trésor; la composition fat démembrée et vendue pièce à pièce.
On ne sait ce que sont devenus les petits sujets; mais le grand, après avoir passé par le paiaif
tn TROIS MAITRES
Calon&a à Rome, est deyenu la propriété de la <iftlô-
rto royato de HaplM*
Ces trois tableaux exéetttâi, Rapbaël m sentît pris du besoin de retournera Florence : vainement Atalanta Baglioni voulut-elle le retenir, lui offrant de lui payer au poids de l'or nne^ MpasiHùn de trùix^ Saniâone voulut prendre avee cAlé d'ends engageosent que de M envoyer le eartonde cette eooipositioa aussitôt qu'il serait i Ttorenee; Raphaël tiltt cette promesse; et, le carton envoya, il revint plus tard exécuter la peinture.
Maintenant, quelle caude si impérieuse ramenait Sâuzio à Flotencer? Ce besoin de lutte que toot hœime fort sent en lui-^mème. Pour Tarllste, il n*y a existence que s'il y a combat, et il ne se sent vivre que vainqueur par la joie ou vaincu par la douleur.
Puis on parlait énormément à cette époque de ces deux fameut cartons de Michel-Ange et de Léonard de Vinci, qui allaient enfin être exposés ati pdaisdelaSei-^ gneurie. Raphaël, qui avait sans doute déjà vu quelques tableaux de Léonard, ne devait Connaître absolument rien de Hichel-Ange que sa statue de David , ou quelque autre bloc de marbre taillé. Il lui restai* donc à étudier le dessin de cet homme étrange qui, sans être peintre, a laissé la plus gigantesque peinturt qui soit connue dans le monde entier;
ftAPHAEt. îfO
En attendant qu'il pût faire cette grande étude en face de ce grand rival, Raphaël partagea son temps 3ntre Tatelier de Fra Bartolomeo et la chapelle del Carminé, peinte il y avait déjà soixante ans par Hasaccio. Uami vivant et le maître mort possédaient chacun une qualité qui manquait spécialement à Técole du Pérugin : c'était, pour le premier, la vigueur des tons, la largeur du pinceau et la science des demi-teintes; c'était, pour le second, la variété de l'ajustement et la justesse de l'expression.
Mais Raphaël avait un de ces heuremt génies qui, doués par-dessus toute chose de la puissance d'assimilation, absorbent , comme l'abeille fait du suc des fleurs, les qualités qui font l'individualité de ses rivaux, et se compose à soi une magnifique manière de toutes ces manières difiérentes.
En échange, Raphaël apprit à Fra Bartolomeo la perspective, que celui-ci ignorait entièrement^ et qui faisait la première base des études dans l'école du Pérugin; ce dont on peut s'assurer en voyant ce fameux tableau de SposcUizio^ que Raphaël exécuta à dix-huit ans.
Quant à Masaccio, son jeune successeur ne pouvait que Tadmirer ; et il prouva cette admiration à la postérité en copiant, plus tard, son Adam et Eve des loges du Vatican, et l'ange qui tient l'épée flamboyante.
Enfin arriva Tan 1506, et le fameux carton, tant promis et tant vanté, parut.
Il est difficile de se rendre compte de la sensation que ce dessin, regardé alors par tous comme le chefd'œuvre des chefs-d'œuvre, produisit sur Raphaël : trop jeune encore, trop nourri des principes chastes et sévères de l'école chrétienne, pour apprécier cette étrange étude anatomique, ne se sentant probablement aucune sympathie pouf cette exhibition de tendons, de muscles et de nerfe, il dut admirer sans doute^ mais comme on admire une de ces choses qu'on aime autant voir faites par un autre que par soi-même. Il lui fallait toute la maturité de talent que devaient amener les huit ou dix années suivantes^ pour que l'indiscrétion de Bramanto, à l'endroit de la chapelle Sixtine, pût faire faire à Raphaël l* Incendie du bourg.
Mais, pour le moment, on ne trouve dans ce génie, si impressionnable cependant, aucune trace de l'effet produit par le carton de Michel-Ânge. Comme la sensitive, le jeune et timide Sanzio s'était retiré au rude toucher de cet homme ; et ce fut un grand bonheur pour l'art.
Raphaël imitant Michel- Ange aurait sauté par-dessus sa seconde manière.
Aussi., après avoir vu ce carton, Raphaël se retirat-u cne/ sou ami Fra Bartoiomeo, et exécuta-t-il le car^
RAPHAEU 221
ton de la Déposition de croix destinée à la chapelle Baglioni.
Peut-être cependant un des personnages qui concourent à cette composition doit-il quelque chose au carton de Michel-Ange. C'est l'homme qui monte à reculons, et dans lequel on voit la double expression de la douleur morale et de Teffort physique.
Puis, après ce tableau, vient la Vierge à la jardinièrcj cette suave composition que Sanzio exécuta pour Sienne, et qui porte la date de 1507.
Ce fut vers ce temps sans doute qu'arriva à Raphaël quelque lettre de son oncle Bramante, architecte de Jules n; car nous voyons tout à coup le jeune homme abandonner ses tableaux, commencer sa Belle Jardi-nière^ dont il laisse la draperie bleue à peindre à son ami Ghirlandaio, et son tableau de l'Assomption^ qu'il s'était engagé à exécuter par un contrat daté de 1505, et sur lequel il avait déjà reçu un à-compte de trente ducats d'or. Ce tableau ne devait jamais être fini par Raphaël, et ce furent Francesco Penni et Jules Romain qui l'achevèrent.
C'est que la réputation de Raphaël était parvenue à la cour des papes, et Jules II l'appelait près de lui pour peindre les fameuses salles du Vatican — les Stanze.
Enfin l'ambition de Raphaël était donc comblée; il allait lutter avec les premiers géiâes de l'époque ; Michel*
Ange Fatteodait à Bojne, Léonard de Vinci allaity venir.
Jules II accueillit Raphaël de manière à confirmer toutes les espà^ances que Bramante lui avait données dans sa lettre. Le fougueux pontife, ardent conmie un général qui a une victoire à remporter, ordonna àSanzio de se mettre à Tceuvre à l'instant même, lui livrant la salle de la Segnatura pour son champ de bataille.
Tout le monde connaît les Stanze, ou pour avoir vu les fresques originales, ou pour avoir vu les gravures qu'en ont faites Volpato et Morghen, Nous ne nous appesantirons donc pas sur les détails. D'ailleurs, toutes les formes d'éloge ont été épuisées. Que dirions-nous après Vasari, le premier biographe, et après Quatremère de Quincy, le dernier historien de Raphaël?
Seulement, lorsque Jules n vit C École d'Athènes^ la première des quatorze fresques qu'exécuta Sanzio, ilfiit tellement émerveillé, qu'il donna sur-le-champ l'ordre de gratter tous les travaux qu'avaient déjà exécutés les autres peintres dans les autres salles. Or^cesautres peintres étaient les peintres les plus renommés de Té* poque : c'étaient Lucca Signorelli, Pietro délia Francesca, Bartolomeo délia Gatta, Bramantino de Blilan, Antonio Razzi et le Pérugin.
MaisBaphaëlsesouvint qu'il était élève du dernier, et, sur sa recommandation, on respecta les peintores de la salle de Charlemagne, qui étaient du Pérugin.
A partir de ce moment, Texistence de Raphaël fut un triomphe continuel. Viveva daprincipe, H vivait en prince, dit Vasari ; oui, certes, en véritable prince, car il était jeune, il était riche, il était resplendissant de renommée, et, plus que tout cela, il était beau.
Oni, beau de cette beauté douce et intéressante, où le caractère de Thomme se mêle en quelque sorte à la faiblesse de la femme; beau surtout quand on le regardait Ipngtemps^ et Ton^arde toiyours longtemps les hommes de génie : beau d'élégance et de mélancolie, beau malgré ses membres un peu grêles et son cou trop élancé, beau surtout de ce long regard qui, s'arrêtant sur chaque femme, semblait dire : a Aimez-moi, je sais aimer. f>
Puis, ayec cela, il était bon, doux, affable» souriant sans cesse: -- il n'était point envieux, car c'était lui qu'on enviait.
Et il falla.it bien que ce fût ainsi; car, dans cette armée d'élèves dont il était entouré^ il ne se trouva point, je ne dirai pas un rival, mais un ennemi ; tous s'empressaient à ses ordres, tous accouraient à un signe, tous lui obéissaient comme à un maître^ tous l'adoraient comme un dieu.
Chacun faisait le sacrifice de sa gloire particulière â la gloire du maître; toute individualité s'absorbait dans le génie qui dirigeait l'immense mouvement;
trois cents bras exprimaient une seule pensée ; trois
cents âmes vivaient dans une seule âme.
Cela ne rappelle-i-il pas ces milliers de bienheureux dont parle Dante, dont toutes les âmes forment un oiseau gigantesque et resplendissant, qui chante les louanges du Seigneur?
Maintenant; laissons de côté toutes ces misérables petites querelles de Rapha^^l et de Michel-Ange, et suivons relu de la terre et du ciel dans sa splendide carrière.
Ce fiit alors, grâce à cette multiplicité d'action que lui donnaient ses élèves, que Raphaël entreprit ces travaux gigantesques qu'une existence octogénaire aurait eu peine à achever.
En effet, en même temps qu'il dessine des componlions sans fin, que Marc-Antoine reproduit par la gravure, en même temps qu'il exécute les fresques des Stanze, les Prophètes et les Sibylles d'Augustin Chigi, qu'il bâtit les Loggie et qu'il les couvre d'arabesques, il trace dans laFarnésine la compositiondesa Galatée^ embrassant ainsi d'un seul coup l'expression entière de l'art contemporain depuis l'art idéaliste jusqu'à l'art païen.
Puis, tout pressé qu'il est par Jules n ou par Léon X, tout sollicité qu'il est par François P', il trouve encore le temps de fSsare, pour François Encolani, de Bologne, la splendide Vision d^Ezéekiél^ et pour Sigismond Gonb, la merveilleuse Vierge de Poïigno.
Puis, après avoir fini la première salle du Vatican, qui contient la Dispute du Saint-Sacrement^ VËcole d'Athènes^ le Parnasse et la JuHsprudence^ il ouvre, vers le commencement de 1510, les portes delà seconde salle, et commence à exécuter son Miracle de Bolsena, son Héliodore battu de verges, sa Délivrance de saint Pierre^ et son Attila.
Gomme nous l'avons fait pour la première salle, nous nous contenterons de renvoyer nos lecteurs aux gravures et aux originaux, en constatant seulement que Y Héliodore battu de verges est peut-être, comme composi* tion et comme exécution, le chef-d'œuvre de Raphaël.
Maintenant, passons, pour suivre l'artiste dans son travail, passons, dis-je, du dedans au dehors, des Stanze aux Loggie.
Bramante était mort : ce second père de Raphaël, auquel Raphaël devait autant qu'à son véritable père Jean Sanzio ; Léon X, qui, ne sachant plus de quels honneurs accabler Raphaël, pour le fixer à sa cour, Léon X, qui devait en arriver à lui offrir enfin le chapeau de cardinalj Léon X venait de nommer Raphaël son architecte.
Il s'agissait d'abord, dans ce nouvel emploi, de continuer la cour du Vatican, dont Bramante avait planté les fondations. Raphaël la porta à trois étages de galeries faisant saillie au dehors : ces saillies, ouvertes en
itt.
220 TROIS MAITHES
ortîques, furent exécutées sur le modèle en bois qu'en fit Sanâo lui-même.
Raphaël avait d'avance, lorsqu'il fit le modèle, son plan arrêté. Il voulait essayer d'un nouveau genre d'ornement ; il voulait, pour qu'aucune branche de l'art ne lui échappât, faire de la décoration antique.
Au reste, l'idée ne venait pas entièrement de lui. Un certain Morto da FeltrOi fouiUeur acharné, cité par Vasari, avait déjà, i force de remuer la terre» défoncé quelques tombeaux, dans lesquels s'étaient conservés certains ornements, qu'il avait appelés grottesehe — de la localité dans laquelle il les avait rencontrés : grotte.
Raphaël avait déjà pu apprécier, d'après les travaux de Morto da Feltro,tout l'avantage qu'un homme pouvait tirer de cette imitation de l'antique, lorsque la nouvelle lui arriva qu'on venait de découvrir les ther* mes de Titus.
Raphaël n'était pas homme à attendre que les renseignements lui vinssent par un autre que lui-même : il descendit un des premiers, un flambeau à la main, dans ces longues salles souterraines, qui, conservées par leur ensevelissement même, avaient gardé toute la fraîcheur de leur coloris, n comprit à l'instant même tout le parti que lui offrait ce genre d'ornementation, inconnu jusqu'alors, et il rêva ses Loges.
;d^^y,^iûŒrf
RAPHABL 227
C'était répoque de.féerie oa tout rêve pouvait passer k l'état de réalité. Le plan des Loggie fut fait : les galonnés furent construites, et les parois, préparées et cou-* vertes de Tenduit approprié à la fresque, ne tardèrent f9B à offinr leurs grands portiques aux pinceaux du maître,
Bapbaël avait juste sous la n^ain l'homme qu'il lui faillait pour Texécution de ce gracieux travail. Cet bommoi c'était un de s^ élèves chéris, nommé Jean d'Udine ; c'était encore un de ces hommes chez lesquels le charme du talentrépond a la sonorité du nom. Jean d'Udine exécutait d'ordinaire, dws les tableaux de Raphaël, les fleurs, les fruits et les accessoires ; c'était lui qui avait &it les instruments du tableau de Sainie Céeile. H descendit avec lui dans les thermes, il lui dévoila tout son plan ; puis il l'invita à rechercher, à l'aide de la chimie, les éléments qui composaient le stuc à l'aide duquel les anciens moulaient les ornements et les figures en bas-relief. A cette époque, tout peintre était chimiste ; Jean d'Udine se mit à l'œuvre et vint, au bout de quelques jours, annoncer à Raphaël qu'il avait trouvé le procédé qu'il cherchait
Raphaël avait déjà fait une partie de ses dessins.
On peut examiner l'ensemble de ce magnifique travail dans l'ouvrage de Volpato, dont les belles giavu* res embrassent l'universalité des Loggie. On y verra'
le m^me grand peintre, le même grand poète, le même grand penseur que dans les œuvres qui passent pour des œuvres bien autrement importantes.
Et c'est ici que le vulgaire se trompe étrangement. La foule, qui n'assiste pas i la genèse de la pensée^ croit totgours, lorsqu'un grand producteur l'éblouit par de nombreuses productions, que ce qu'elle appelle les choses supérieures se fait lentement, et que ce qu'elle appelle les choses inférieures se fait vite. Rien ne se fait vite, rien ne se fait lentement: chaque chose prend sa place dans la vie, son temps dans Tétemité. Dieu a mis le même soin au ciron qu'à l'éléphant.
Vers ce même temps, comme nous l'avons dit, c'està-dire en 1513, Raphaël avait exécuté son tableau de Sainte Cécile, dont Jean d'Udine avait fait les instru* ments : ce tableau était destiné à la chapelle San-Giovanni in Monte à Bologne. Il l'adressa à son vieil ami Francia, en le priant d'en surveiller le déballement^ et, si quelque accident lui était arrivé, de le réparer à l'aide de son pinceau paternel.
C'est ici l'occasion de réparer une grave erreur de Yasari.
Francia et Sanzio étaient liés d'une vieille amitié. Lorsqu'ils s'étaient connus, leur manière était à peu près la même. Tous deux suivaient scrupuleusement les traditions de l'art idéaliste que Francia devait,
KAPHAEL cprame Pérugin^ honorer jusqu'à la fin^ dis que Raphaël, génie impressionnable quérant éternel de tout ce qu'il trouvait beau, devait, dans sa triple manière, embrasser toutes les formes de Tart, explorer tout le champ du beau. Bref, Raphaël, comme un pont hardi jeté sur ua abîme de dix-huit siàdes, était l'homme qui devait réunir le siècle de Périclès au siècle de Léon X.
Veut-on voir i quel degré d'amitié en était venu le chef de l'école bolonaise avec celui qui devait être le chef de l'école romaine 7 Voici la traduction littérale d'une lettre de Raphaël i Francia :
« Maître Francesco, mon très-cher,
» Je reçois à ce moment votre portrait parfaitement conditionné et sans accident aucun, qui m'est remis par Bazzoto. Je vous en remercie mille fois. II est admirable et si vivant, que parfois je me trompe et crois, en le voyant, que c'est vous-même que je vois, et qu'il va me parler. De mon côté, je vous supplie de compatir à ma situation et de me pardonner la lenteur que je mets à m'acquitter de ma promesse. J'ai de si graves et de si sérieuses occupations, que je n'ai pu, selon que je m'y étais eng%gé envers vous, finir mon portrait de ma propre main. J'aurais pu vous l'envoyer fait par quelqu'un de mes élèves et retouché par moi, mais
cela 110 me coQvient pas : ce serait d^ailleurs ËEire connaître que mon portrait ne peut égaler le vôtre. Ainsi donc, encore nne fois, ayez par grâce pitié de votre pauvre RapbaeL Vous savez ce que c'est que de u*avoir pas une heure de liberté à soi, n'est-ce pas! et d'être soumis i un mattre. Je vous enyoîe néanmoins per le même messager qui, dan$ six jours part pour vous rejoindre, un autre dessin : c'^ celui de la NaOwtéj fort différent, comme vous le verrez, de l'exécution, et que voua vous êtes tut plu & louer, comme vovs faites toujours au reste et d'une façon si gracieuse, quand les choses viennentde moi, que je me seos rougir d'être si fort vanté. Je vous envoie donc, comme je vous le dis, cette bagatelle qui vous fera plaisir, je le sais, et que je vous prie de recevoir comme un signe d'obéissance et d'amitié. Si, en échange, je recevais votre /i^tM, je la rangerais, je vous le jure, au j^omlnre des choses qui me sont les plus chères et les plus précieuse.
» Monseigneur le dataire attend avec une grande anxiété sa petite, et le cardinal Biario sa grande Madone, comme vous l'entendrez vou$-m6me de la bouche de Bazzoto, Quant à moi, je les admirerai, sojez-en sûr, avec ce goût et ce plaisir avec lequel j'ai toujours vu ce qui venait de vous, ne connaissant rien de plus beau, de plus religieux et de mieux fait que ce que vous faites. Et maintenant, ayez bon Qourage, enveloppez-
VOUS de votre prudence accoutumée, et soyez certain que je sens vos afflictions comme si elles étaient miennes. Aimez-moi toujours comme je vous aime, du fond du cœur.
» Toujours votre obligé, quand je pourrai vous être bon à quelque chose.
» Votre Ràphasi. Sanzio.
» Rome» 15 septembre 1509« »
Voilà donc, comme nous Tavions dit, le degré d'amitié où en étaient Raphaël et Francia, lorsque le premier envoya au second sa Sainte Cécile, en le priant de la déballer et de la retoucher si besoin était.
Maintenant, laissons parler Vasari :
< Le Francia désirait vivem^t connaître les divines peintures de Raphaël, dont il avait tant et si souvent entendu parler; mais, déjà vieux et fatigué, Francia ne pouvait quitter sa chère Bologne ; or, il arriva sur ces entrefaites, que Raphaël fit à Rome, pour Laurent Pucci, cardinal de Santi-Quattro, un tableau de Sainte Cécile^ qui était destiné à orner , à Saint-Jean-du-Mont, la chapelle où se trouve la sépulture de la bienheureuse Hélène dxdV Olio; ce tableau terminé, Raphaël renferma dans une caisse et l'envoya à Francia, qui, comme son ami, devait se charger de le placer sur l'aulel, avec Tomement qu'il avait arrangé; Francia fut
enchanté de cette occasion, qui lui permettait enim de juger, chose qu'il désirait depuis longtemps, un ouvrage capital de Raphaël, et, ayant ouvert la lettre par laquelle son jeune ami le priait de retoucher les avaries que pourrait avoir subies le tableau, et même d'y faire les corrections qu'il jugerait nécessaires, il fit, dans le meilleur jour qu'il put trouver, tirer le tableau de la caisse; mais, à la vue de cette merveille; il fut saisi d'une si grande stupeur, que, reconnaissant Terreur et la présomption qui jusque-là lui avalent fait croire qu'il était un maître, il se sentit frappé d'une telle douleur, qu'il en mourut en peu de temps. »
Ainsi, au dire de Vasari, Francia serait mort d'envie.
Ainsi voici les deux peintres idéalistes par excellence, le Pérugin et Francia, qui, grâce à Vasari, meurent^ l'un avec la réputation d^un athée, et l'autre avec celle d'un envieux; nous avons déjà relevé Terreur de Vasari à l'égard du Pérugin; réhabilitons à son tour la mémoire de Francia.
Ce ne sera pas long, et quelques lignes suffiront; Francia mourut, non pas en 1518, comme ledit Vasari, mais le 7 avril 1533, comme le constate Lanzi ; ainsi nonnseulement il survécut dix-neuf ans à la sainte-Cécile, mais encore treize ans à Raphaël lui-même ; Tenvie était de bonne composition dans le cœur de Francia,
puisqu'elle mettait dix-neuf ans à tuer un homme, qui, d'ailleurs, mourait a quatre-vingt-trois ans, âge auquel on peut mourir sans supposer qu'on a été tué par un sentiment quelconque.
Assez sur ce conte ridicule, et revenons à Bapbaël.
Au milieu de tous ses grands travaux , Sanzio, qui comprenait qu'une des premières conditions du génie est la production, Sanzio, disons-nous, exécutait ces mille dessins que reproduisait le burin de Marc-Antoine, et qui sont, si on peut le dire, les mémoires do sa pensée ; essayer de les énumérer serait chose inutile, tous les musées de l'Europe en comptent un nombre plus ou moins grand, et beaucoup de cabinets particuliers possèdent des originaux incontestables; sans doute chacun de ces dessins était le germe de quelque tableau à venir , et quelques-uns , ceux surtout qui étaient destinés à être reproduits par le burin de Marc- Antoine, offrent une telle perfection et un tel fini, qu'ils sont eux-mêmes de petits tableaux.
La seconde salle était terminée, Raphaël attaqua la troisième, qu'on appelait la torre Borgia; mais dans celle-ci, il faut le dire, il fit peu de chose de sa propre main, ayant hâte, sans doute, d'arriver à la quatrième; les fresques qu'on y trouve et qui indiquent cependant que la main du maître a passé par là, sont ia Victoire de taint Léon mr les Sarrasins, la Justifii
23é TROIS MAITRES
cation du pape Léon III, et le Couronnetamt de Char"
lemagne.
La quatrième renferme ce fameux Incendie dn bourg, objet des étemelles controverses des admirateurs de Bapbaël, et des fanatiques de Uichel-Ange.
Nous laisserons de cftté les discussions toujours fort ennuyeuses sur un pareil sujet, et nous nous contenterons de rapporter sur ce tableau l'opinion de l'Albane, juge qui en valait bien un antre.
a Vlneendio di borgo^ spettacolo spaventoso e tutto pieno di concetto, espresso cou tanta cbiarezsa ebe muove a compassione ; diro soltanto d'uno ammirabile ecompassionevole^ in vedere quella donna che per suo scampo appena ba potuto salvaxe quelle due créature e quoi panni» in atto di dolore di aver lasdato le altre sostanse in preda aile fianune, quella cuffîa di uno dei suoi putti significa che erano in letto agiati sulle piume, e che l'aer freddo lo fa andar ristretto. Ma gli incendi non possono mai esser grandi se non vi ;soffîa il vente. Similmente quella bellissima giovane, ch'ajuta alzando il vaso dell* aequa, anco ad essa il vente soffia nef sottile zendado, e & comparire la bellezza di sua persona. j>
Cette quatrième et dernière salle fat terminée en
Raphaël était arrivé au pins haut degré de gloire au-
quel pût parvenir un artiste ; chaque jour, il recevait des lettres de quelque prince d'Italie ou de quelque roi d'Europe, qui lui demandait en suppliant quelques traits de son crayon, quelques touches de son pinceau : il avait cent artistes qui voyageaient à ses frais en Italie ou en Grèce pour lui rapporter des fragments d'antiquités; quand il sortait, c'était, comme nous l'avons dit, entouré d'une armée d'élèves et d'admirateurs, et, quand on le voyait passer, les femmes disaient :
— Qu'il est beau !
I^s hommes disaient :
— Qu'il est grandi
Le cardinal de Sainte-Bibiane, heureux et fier de s'allier à lui, lui offrit la main de sa nièce, Marie Bibiane, une des plus belles filles de Rome.
Le pape Léon X, ne sachant comment le récompen*ser, lui offrit le premier chapeau de cardinal qui viendrait à vaquer*
Raphaël, ayant à choisir entre le mariage et le cardinalat, demanda trois ans pour se décider.
Pendant ce temps, Marie Bibiane, qui l'aimait, mourut de douleur.
Raphaèl ne voulait pas se marier, Raphaël ne voulait pas être cardinal, il voulait vivre avec la Fornarina.
Il aimait cette femme avec passion*
Aussi ne pouvait-il suffire à ses travaux et à les
nmoviis; la Famésine^ commencée en 1511, avait été abandonnée et reprise à plusieurs fois; anr lesinstan^* ces d'Augustin Chigi, Baphêl se remit à la besogne, mais cette besogne était interrompue par de fréquentes absences; Augustin Ghigi fit suivre Raphaël, et il apprit que le beau peintre se rendaitsouvent jusqu'à trois ou quatre fois par jour chez la Fornarina ; le lendemain, la Fornarina était installée au palais Ghigi en reine et maltresse, et faisait les honneurs de la Famé^ sine à son amant.
C'est une ravissante chose, au reste, que cette Farné* sine ; je ne sais rien de plus gracieux que ce poème en peinture, représentant les aventures de l'Amour et de Psyché ; en tenter la description serait chose inutile : d'ailleurs, ceux qui n'ont pas vu l'original peuvent consulter, pour les dessins, les gravures de Marc-Antoine ; pour les peintures, les gravures de Dorigny.
Maintenant, que dirons-nous de plus de Raphaël, quelle formule élogieuse emploierons-nous pour parler de l'auteur des trente ou quarante Sainte Famille éparpillées par le monde, et parmi lesquelles vingt ou vingt-cinq sont des chefs-d'œuvre? Que dirons-nous de l'auteur des Salles, des Sibylles des Prophètes^ de la Famésine, du Sainl Michel^ des portraits de Jules n et de Léon X, et de vingt autres portraits dans lesquels U dépasse le Titien lui-même?
RâPBACL 237
Nous parlerons du Spasimo et de la Transfiguration»
Le SpaHmo ou Portement de croix fut exécuté pour le monastère de Sainte-Marie àello Spasimo^ à Païenne, et exécuté de la main de Raphaël.
Aussi ce tableau est-il, selon plusieurs excellents juges, le chef-d'œuvre de cet homme qui a fait tant de che&^'œuvre.
Ce fut une singulière histoire que celle de ce tableau, et il me semble parfois que les grandes choses doivent avoir leurs infortunes comme les grands hommes.
Le bâtiment qui portait le tableau en Sicile fat assailli par la tempête ^ poussé contre un écueil ; brisé du choc, le bâtiment s'ouvrit, et tout s'abîma, hommes et marchandises ; une seule caisse surnagea, et fut por* tée par le vent et par les flots sur la côte de Gènes : là, des pêcheurs l'aperçurent, la recueillirent et la tirèrent sur le rivage ; la caisse ouverte, on trouva le miraculeux tableau sans une tache, sans une avarie, et aussi sain et sauf, dit Yasari, que si les vents et les flots eusent compris que ce serait un crime trop grand que de souiller un pai'eil chef-d'œuvre.
Le bruit de cet événement se répandit jusqu'à Falerme, et les religieuses réclamèrent leur tableau, qu'elles croyaient perdu. Mais on ne rend pas facilement un tableau comme le Spasimo : aussi la réclama*
m TROtS MAifties
tion souffrit-elle de grandes diflBcaltés, et ne &Dnt-il pas moins que l'influence de Léon X pour forcer la république génoise à lâcher le chetd'cBuvre qu'elle tenait; ce qu'elle fit cependant, mais^ à ce qu'on assure, contre un riche dédommagements Pourtant les paiH vres religieuses ne devaient pas poMédef longtemps leur trésor ; Philippe IV, l'ayant tu datns un voyage qu'il fit en Sicile, l'enleva secrètement et l'envoya en Espagne. Le monastère du SpaHmo jeta les hauts cris ; mds PbilippelV ofldma des plaintes par une rente de mine piastres. Transporté en 1810 à Paris^ il fut remis sur toile en 1816, et, téctamé par l'Espace, il se trouve aujourdliui dans la Qaleriè royale de Madrid.
Parmi tous les jugements portés sur cet admirable ouvrage, nous citerons celui de Mengs.
a Gomment pourrais-je parler assez dignement de l'admirable tableau connu sous le nom délia Spasimo di Sidlia! Vous n'ignorez pas que Raphaël l'a peint ft Borne, pour être placé ensuite dans l'église de Notre- Dame delîo Spasimo. Cet ouvrage, comme le dit Vasari, se trouva englouti dans la mer, mais il fut retrouvé sans avoir souffert aucun dommage. De tout temps, le prix de ce tableau fut apprécié par les vrais connaisseurs, et Augustin de Venise en a donné la gravure sans rendre néanmoins la beauté de l'original.
HAPHAÈL ti9
» n me semble incontestaUe que la partie la plus noble de 1A pdtttofe n'eti pas eelle qui flatte senkment la vue ; car c'est par ee mârite que les produûtione de Fart plaisent aux hommes les plus Ignorants, maïs que les parties les plus estimables sont celles qui satisfont Tesprit et qui obti^nent le suffrage des personnes qui exercent leurs facultés iatelleetodles; si cela est, conmie j'en suis peisudé, RaphaSl doit être temx pour le plus graud de toâs les peintes dont les ourrages sont Tenus jusqu'à noue : rinteution et la disposition de see tableaux nom font apercevoir au premier coup d'asà c6 qu'il a voulu présenter à Tesprit de ceux qui devaient les voir; voilà pourquoi ses sujets, tranquilles ou tumuttueux^ terribles ou agréables, gais ou mélancoliques, n'ont rien d'incohérent avec Tidée de leur sujet; c'est en quoi consiste la véritable magie de l'art par laquelle il émeut notre àme^ et prend un si grand empire Sur elle, ainsi que la poésie et l'éloquence.
D D'ailleurs, on voit distinctement dans toutes ses figures un demi-chemin d'action^ c'est-à-dire qu'on aperçoit 6e qu'elles faisaient avant le mouvement dans lequel elles se trouvent, et qu'on prévoit exactement, pour ainsi dire, ce qu'elles doivent faire ensuite, de sorte qu'elles ne représentent jamais de mouvement tout à fait achevé, ce qui leur donne un tel degré de
Tie, qu'elles semblent se moavoir quand on les regarde ayec attention : en effet, lorsqu'on examine, dans le tableau dello Spasimo di SicUiaj toutes les parties dont nous Tenons de parler, on se convainc facilement que, si Raphaël n'avait pas toujours été si grand dans ses productions, on pourrait dire que celle-ci est unique par sa beauté admirable.
» Vous n'ignorez pas que le sujet de ce tableau est pris de l'Écriture mxAd, an moment où Jésus-Christ porte la croix au Calvaire, et que, les saintes femmes fondant en larmes, il leur dit d*un ton prophétique de ne point pleurer sur lui, mais sur leurs propres fils, en leur prédisant la ruine prochaine de Jérusalem. Raphaël, pour faire mieux comprendre cette idée, laisse apercevoir dans le lointain le Calvaire^ vers lequel on monte par un chemin sinueux qui prend à la droite de la porte de la ville; il a représenté le Sauveur au moment où, pour la première fois, il tombe à ce détour, vers lequel un officier de justice le tire avec la corde dont il le tient lié.
» n est à croire que, comme ce tableau a été fait pour l'église de Notre-Dame-des*Douleurs, les chefs de cette église ont voulu que le peintre y introduisit la Vierge; il se peut néanmoins que cette idée soit de l'artiste même; quoi qu'il en soit, Raphaël a trouvé Tart de rendre tous les si^ets qu'il a traités de la manière
la pins noble, la plus convenable et la plus expressive.
9 Gomme Raphaël avait à placer dans ce tableau la mère d'une personne conduite au supplice^ et injuste* ment maltraitée» il lui a donné le caractère d'une mère malheureuse et respectable, qui, pour obtenir quelque soulagement pour son fiis, se voit réduite à la cruelle nécessité d'implorer une infâme populace à prendre pitié de lui ; dans cette situation il a peint la Vierge à genoux, ne tournant pas les yeux vers son fils, à qui elle ne peut donner aucun secours, mais dans l'attitude d'une vraie suppliante faisant entendre que le Christ, qui est tombé par terre, a besoin de la compassion de celui qui le traite si inhumainement ; à cette humble expression de la Vierge, Raphaèl a donné un air de noblesse et de majesté, en représentant autour d'elle la Madeleine, saint Jean, et les autres Maries qui accompagnent la mère de Dieu, et qui lui prêtent du secours en la soutenant sous les bras.
j> Ces personnages paraissent tous plongés dans de tristes réflexions sur les souffrances du Christ, et principalement la Madeleine, qui semble parler au Sauveur ; saint Jean donne du secours à la Vierge ; Jésus- Christ est tombé à terre, mais sans faire paraître aucune faiblesse, ni le moindre abattement, ayant plutôt l'air d'un juge, tel que le représenta l'Écriture ; et son visage, outre qu'il est dans ce tableau d'une beauté
ut TROtâ llAlfRES
et d'une excellence, pour ainsi dire, inexprimables, semble animé d'un esprit prophétique qui répond parfaitement au sujet, non-seulement par rapport à la personne représentée, qui est toujouiis Dieu, quoique souffrante, mais par rapport à Raphaël, qui n^a jamais donné de caractère bas à tout ce qui est susceptible de noblesse. L'attitude de toute là figure est très-belle, noble et animée; le bras gauche, qui aye($ une trèsbelle main porte sur une pierre, est tout à fait étendu : cependant les plis de la large manche font apercevoir un demi-chemin d'action, car ils semblent se tenir encore en l'air et n'avoir pas fini leur chute, suivant la tendance que doit leur donner le poids spécifique de l'étoffe; de la main droite, le Seigneur tâche d'empoigner la croix sous laquelle il succombe et semble vouloir empêcher qu'on ne la lui dte, en cherchant à la soulever lui-même ; idée sublime, digne du grand génie de Raphaël, qui, par ce mouvement simple et qui peutêtre paraîtra indifférent à bien des yeux, nous rappelle l'idée que le Sauveur du monde soufflait parce qu'il voulait bien souffrir!
» La variété de caractères qu'il a su donner aux Xficiersde justice n'est pas moirs digne d'admiration en faisant remarquer que, parmi les hommes méchants, il y en a de plus pervers les uns que les autres ; la figure qu'on voit par le dos et qui tire le Christ avec la
EAPHAEL 243
corde, ne paraît remplie que de la brutale impatience d'arrivep avec la victime au lieu du supplice ; l'autre personnage, qui» en quelque sorte, semble soutenir la croix, pardt ému d'une espèce de compassion, qui le porte à soulager le Sauveur ; près de lui est un soldat qui, en poussant la croix sur Tépaule du Christ, exprime la plus grande iniquité en cherobant à accabler encore davantage le Seigneur, qui succombe d^à sous le fardeau de la croix.
p Plusieurs artistes, que le commun des amateurs et les peintres médiocres ont regardés comme doués de la partie de l'invention, ont absolument ignoré les détails heureux que possédait le grand Baphaël, car on voit qu'ils ont confondu à chaque instant l'invention avec la composition ; l'invention est la vraie poétique d'un tableau déjà congu dans l'esprit du peintre, qui se le représente cpmme s'il avait effectivement vu, ou comme s'il avait encore devant les yeux le sujet que son ima-* gination ou sa verve se propose de rendre»
Voilà ce que dit Mengs, peintre médiocre, mais excellent critique, de ce cbef-^'œuvra qu'on appelle lo Spasimo.
Ce fut vers ce temps que Raphaël, ainsi que nous l'avons dit^ nommé successeur de Bramante comme architecte de la cour pontificale, fit le plan de Saint- Pierre, Citons encore une lettre de Raphaël qui prouve
à quel point ce grand génie doutait de lui-même dans raccomplissement de la nouvelle œuvre qu'il allait entreprendre. Cette lettre est adressée à Balthazar Castiglione. Nous la traduisons littéralement.
a Seigneur comte,
» J'ai fait, selon votre désir, les dessins que vous m'avez demandés, et ils ont satisfait tous ceux à qui je les ai montrés, si tous ceux à qui je les ai montrés ne sont point des flatteurs ; mais ils ne me suffisent pas à moimême, car je crains qu'ils ne vous suffisent pas. Que Votre Seigneurie en choisisse donc quelqu'un, s'il y en a quelqu'un qui soit digne de son choix. Notre Saint- Père^ en m'honorant, m'a chargé les épaules d'un lourd fardeau, je veux parler de la construction de Saint- Pierre; j'espère bien cependant ne point succomber souslui^ d'autant plus que le modèle que j'en ai fait pMt à Sa Sainteté et fut loué par beaucoup de grands esprits ; mais je m'élance d'un vol plus élevé, je voudrais trouver les belles formes des édifices antiques. Je ne sais si mon vol sera celui d'Icare. Yitruve me donne de grandes lumières, et cependant point autant que je sens qu'il m'en faudrait.
B Je me trouverais un grand maître, si je pensais de la Galatée la moitié du bien que vous m'en dites ; mais, dans les paroles de Votre Seigneurie, je recon-
nais l'amour qu'elle me porte. Pour peindre une belle femme, il faut en voir de plus belles qu'elle encore ; mais, malheureusement, il y a pénurie de belles femmes et de bons juges, et je suis forcé de me servir de certaines fantaisies qui me viennent à l'esprit : cette fantaisie a-t-elle en soi une certaine valeur, je n'en sais rien, mais je m'étudie et me plais à l'avoir. » Votre bien obéissant,
D Raphaël Sànzio. i>
Malheureusement, ce modèle dont parle Sanzio est perdu. Il n'est resté qu'un seul dessin du plan de l'édifice.
Voici ce que pense de ce plan le savant historien de Raphaël, M. Quatremère de Quincy :
a Ce plan est, sans contredit, le plus beau qu'on ait imaginé et produit, selon le système des églises modernes. On sait que Bramante, dans sa conception première, s'était inspiré pour les nefs de la disposition des grands arcs de l'édiflce antique appelé vulgairement le temple de la Paix, et de la construction comme de la forme du Panthéon. Pour la réunion des quatre nefs, obligé de remplacer la vieille basilique de Saint- Pierre, dont les nefs à colonnes étaient surmontées
d'un plafond en bois, nar une immense construction
en voûte, il lui fallut substituer des pieds-droits aux colonnes et de vastes arcades au système des platesbandes.
» Ce geure admis, Raphaël n'avait plus à délibérer sur le choix ; et il faut convenir qu'on n'a jamais tracé un plan plus simple, plus grandiose, mieux dégagé, et d'une plus parfaite ha|;monie« La disposition de ce qu'on appelle une croix latine est elle-même une tradition des anciennes basiliques. Qui voudra examiner chaque détail de ce plan verra qu'il n'y a aucune forme des parties circulaires, soit de l'abside, soit des deux croisillons, qui ne soit une imitation de l'intérieur du •Panthéon ou de quelque autre monument antique.
D Ce n'est pas ici le lieu d'examiner quelles furent les raisons qui, dans la suite, firent renforcer et, par conséquent, augmenter de volume les supports de la coupole; ce qui obligea d'en faire autant à la masse des pieds-droits de la nef. Si Ton considère en ellemême la disposition de Fensemble arrêtée par Raphaël, et, en admettant que les masses de son plan aient été alors dans un juste rapport avec l'élévation qui devait leur correspondre, mais qui nous est inconnue, on est forcé d'accorder que cette disposition , très-supérieure à celle d'aujourd'hui, fera toujours regretter l'abandon ' du premier projet. »
Mais deux palais restent debout élevés par Raphaël,
et ces deux palais, Florence, la ville des merveilles, sous ce rapport, les met au nombre de ses plus beaux. L'un est le palais degli Uguccloni, situé sur la place du Grand^Dua; l'autre est le palais Paadolfini, situé dans la rue San^alb, Quant à celui que Raphaël habitait lui* même in Borgo-Nuwo^ on ne sait point s'il avait été bâti sur ses dessins ou sur ceux de Bramante. Il en est de même de la villa Mcmiama^ qu'çn ne sait avec cer* titude à qui attribuer, de Jules Romain ou de Raphaël. „ Nous ne parlons pas de la chapelle d'Augustin Ghigi, qui est contestée, ni de la statue de Jonas, qui n'est point authentique; cependant les traditions veulent que ces deux œuvres d'art soient de Raphaël. Nous avons dit comment Raphaël avait été nommé architecte de la cour de Rome: voici maintenant un bref, en date du mois d'août 164 6, qui lui ccHoière la surintendance générale de tous les restes d'antiquités dignes d'ôtre conservés.
Nous traduisons textuellement :
a Comme il est d'une haute importance, pour la prompte élévation du temple du prince des Apôtres, d'avoir abondamment des marbres et des pierres, attendu qu'il en faut une grande quantité, et que, plutôt que de les faire venir du dehors, sachant que les ruines de Rome en fournissent en abondance, que de tout côté
on déterre des marbres de toute sorte, et que chacun à Rome ou dans les environs se met à fouiUer la terre, vous, directeur de ce monument, je vous constitue président de tous les marbres et de toutes les pierres qui se découvriront désormais à Rome ou dans les environs, dans un circuit de deux milles, afin que vous les achetiez, quand ils pourront convenir à la fabrique de votre bâtiment ; c'est pourquoi je recommande à toute personne de quelque état et rang qu'elle soit, noble ou non, qu'elle vous donne d*abord, à vous, notre surintendant en cette partie, connaissance de tout marbre, de quelque genre qu'il soit, qui, sera découvert dans rétendue du cercle par moi désigné; voulant que quiconque y manquera soit puni par vous d'une amende de cent à trois cents écus d'or.
x> Gomme, en outre, il m'est revenu que les marbners taillent inconsidérément, pour s*en servir, les marbres antiques, sur lesquels sont gravées des inscriptions qui souvent rappellent quelque beau fait ou quelque grande action, inscriptions qui mériteraient d'être conservées pour le progrès de la littérature et l'élégance de la langue latine^ et qu'en taillant ainsi ils anéantissent ces inscriptions, je commande à tous ceux qui exercent la profession de marbrier, à Rome, qu'ils aient à ne tailler aucune pieiTe sans votre ordre ou votre permission, et, faute par eux de se conformer à cette recommandation,
iis seront sonmis à i^amende que j'ai déjà indiquée ci-dessas.
• Rome, 27 d*août, 8« année de notre pontificat. »
Ce fut alors surtout que la réputation de Raphaël devint populaire, car on le vit parcourir les rues de Rome, mesurant ses anciennes limites, étudiant ses antiques ruines, rétablissant l'ensemble par les détails, et, ar* chéologue improvisé, rebâtissant la ville des empereurs.
Tout le monde connaît le magnifique rapport que fit Raphaël sur la mission dont il était chargé : longtemps on l'a attribué àBalthazar CastigUone, mais une phrase Ta restitué à son véritable auteur.
« Hélas t dit-il, combien de beaux et précieux monuments ai-je vu détruire ûepuis onze ans que je suis à Bomel D
En effet, Raphaël était à Rome depuis 1508^ et, selon tonte probabilité, le rapport que nous citions fut présenté au pape en 1519.
En même temps qu'il visitait Rome ainsi, Raphaël Faisait les cartons pour les tapisseries du Vatican ; et^ comme s'il eût eu du loisir à mettre dans des essais, il peignait à l'huile, à titre d'expérience, les deux figures de la Justice et de la Douceur.
Puis que faisait^l donc encore? Le tableau de Ca Transfiguration !
A ce mot seul, on voit qu'approche la fia de cetîe belle existence, et l'on se sent pris d'une douce tTiistesse pour le jeune homme qui va mourir à l'âge où mourut Virgile, dont il comprenait si bien la poésie, et qui eût si bien compris ses tableaui^.
Tout le monde connait h Transfiguration : bonnes 0a mauvaises, le^ figures qui la représentant m rencontrent à chaque pas. Nous w nous appesantirons donc point sur sa valeur, c'est la composition qui dispute au Spasimo la palme des trois mille tableauj^ de Raphaël.
Or, comme si Dieu eût marqué pour terme au génie de l'homme le moment où ee génie va toucher à sa perfection, comme la Tram/igwationéiSLit la plus belle chose qu'eût faite Raphaël, il mourut en achevant /a Transfiguration.
Puis encore, comme s'il eût fallu à ce beau jeune homme, tout resplendissant de gloire, de bonheur et d'amour, une mort enharmonie avec sa royale et bien* heureuse espste^ce, il rentra un soir fatigué de plaisir, haletant de volupté, pencha sa belle tôte sur son épaule, comme fait un cygne qui s'endort» et mourut épuisé de plaisir et de sangt
Voilà du moins le récit quia prévalu* Pourquoi? C'est que cette fin couronnait admirablemtotsavie*
Vainement a-t-on voulu combattre cette tradition»
tout attaquable qu'elle est peut-être ; aujourdliul, cette traditloii èdt ipésêée à Yéiâi de Vérité historique.
Un Yieil écrit, retrouvé par un de ces infatigables fouilleurs que possède seule lltalie, a cependant tenté, avec quelque droit, il faut le dire, de porter atteinte à oette Tersiou. Voici le texte dé cet autre renseignement mortuaire qui fut donné à M. François Cancellieri par le cardinal Antonellh
« RafiteelloSanzio era d'indole nobilissima e delicta; la Tita sua si appigtiaVa ad uno stame tenulssimo, in ^anto al corpo, perché era tutto spirito^ oltre che le for2e fisiche gli se erano di molto menomate, e che fanno maraviglia essersi potuto sostenere in se brève età. Ora trovandôsl assai débile e standosi un di nella Famesina, ebbe ordine che di présente si recasse à corte. Perche datosi à corrére, per non ritardare,giunsi in un fiato al Vaticano, tutto trefelato e sùdante : et ivi standosi in vastô sale, e raggionando a longo sulla fabrica di San-Pietro, gli si raffredo il sudore sulla personna, e fu Corapreso testo da un maie împroviso. Ha onde ito à casa fu soppragiunto da unaspecie di pemiciosa che lo trasse sventuratumente alla tomba. »
Mais, en ceci comme en toute chose, on ne crut point ce qui était ; on crut ce qui devait être.
Raphaël sentit venir la mort tout juste à temps pour la regarder venir en souriant : chrétien, au moment
d'aller rendre compte à Dieu de cette i^lendide existence que Dieu lui avait donnée, il éloigna de lui, à ses derniers moments, celle qui les avait hâtés; mais, honnête homme en même temps, il lui laissa un souvenir qui fut pour elle une fortune; plus cette grande immortalité qui s'attache aux msdtresses des hommes supérieurs^ et qui a fait de Béatrix, de Laure et de la Fiametta, des femmes élues parmi les femmes.
La fortune de Raphaël était immense. Déjà, en 1514, c'est-à-dire six ans auparavant, il écrivait à son oncle qu'outre le bien personnel qu'il avait à Rome, et qui montait à trois mille ducats d'or , il avait, en qualité d'architecte delà cour de Rome^ cinquante écus d'or par an ; de plus, une pension de trois cents ducats d'orque lui faisait Sa Sainteté, et cela, sans compter les prix presque insensés auxquels, de son vivant, avaient monté ses tableaux, que les rois et les princes seuls pouvaient acheter. Mais, avec tout cela, toujours bon et humble, il était resté le pauvre Sanzio, fils d'un pauvre peintre d'Urbin ; et il écrivait à son onde^ qu'il regardait comme son second père :
a Si bien, comme vous le voyez, que je suis riche, que je vous fais honneur, à vous, à tous nos parents A à notre patrie, mais qu'au milieu de cette richesse inattendue, je vous porte toujours dans le milieu de
mon cœur, et que> lorsque je vous entends nommer, il me semble entendre nommer mon père, d
Raphaël partagea cette fortune entre deux de ses élèves qui avaient déjà partagé une partie de sa gloire. Ces deux hommes étaient François Renni, qui avait toute sa confiance, et Jules Romain, qui avait toute son amitié. Son exécuteur testamentaire fut. monsignor Balthasar di Vescia, secrétaire de la daterie du pape. Le premier soin de cet exécuteur testamentaire devait être de prendre sur ses biens de quoi restaurer, dans réglise de Sainte-Marie-de-la-Rotonde une des chapelles à niche ou tabernacle qui en ornent la circonférence, et d'assigner à la fondation de cet autel une de ses maisons qu'on voit encore à Rome, rue degli Co^ ronarif et sur laquelle on lit une inscription qui fait mention de ce legs (1).
Puis^ ce testament fait, Raphaël mourut à l'âge de 37 ans, le 7 avril 1520, léguant son âme à Dieu, et son nom à la postérité.
Il est impossible de se faire une idée de l'efiet que produisit à Rome cette mort prématurée. Il semblait que ce doux génie fût Tange chargé par le Seigneur de poursuivre la résurrection de la vie éternelle. En le perdant, chacun crut perdre un ami, et, lorsqu'il ferma
iA) Qoitrem^ do Qoijicy.
lesyeox, dit un contemporain, la Peinture iseerat avetfgle. — E quando çH oeehi ehiuse^ ella quasi cieea H^ mase.
tiapha&l fut exposé, eoimne c'était Iliabitude in temps, ati-dessoi» do Téchafand qni saotenai! le tableau de la TrafMfifuratiom^ inaeberé en quelgoes parties, et Home tocii entière vint saluer mort le demi-dieu qu'elle avait tant de îm adoré viTanl»
Lorsqu'on annon^ eette mort à Léo» X^ 9 resta longtemps abattu et comme frappé do torpenr ; pnis il secoua la tète, comme pour dire qall perdait le pins beau dkuQiant de sa tiare, et d'abondantei» larmes eoU' Itoat sur ses joues.
Le corps fut, selon le désir de RaphaSi, porféan Piui» tbéon, et déposé dans la cbapeBe i laquéBe 11 «f«tt laissé une dot, puis le pape fit pbMsr sur sott teodbenr cette double épitafibe t
D. o. Bl.
Rftphaèlî SaDckio Joan. ?• «rbfastl^
FletotT eminentiss. veteramqoe œmufo,
Ca|«ift spirantes j^rope inagNieS' afc
Contemplere liaturœ atque artis fœdus facile inspezenb
Julii H et Leenis X poat. max. pictoiw
Et archkect» openbus gloriam aui^
Vivit À. XXXVlI integer integros,
Qao die na&us est deo esêt» cfeâlit
Yiii id. aprii M(>XX«
lUe hic est Raphaël, timait quo sospite vinci
Rerum magna parens et wmemtkm^tît
Hisi^k^m» ds u tombeau, était celui de Marie Biblena, cette belle jeune fille qui lui avait été fiancée, et qui mourut de douleur de ne pouvoir être sa femme.
Par une tradition étrange qui s'était conservée sans fondement, mais qui enfin s'était conservée, les académiciens de Saint-Luc, sans pouvoir expliquer comment, I est vnif possédaient, disaient-ils, le crâne de BaphaëL Lorsque le fiuneuz docteur Gall alla à Borne, on lui montra ce crâne, en lui demandant ce qu'il en pensait, maissauB lui dire à qui il avait appartenu. Gall l'examma, et, le rejetant dédaigneusement, répondit que c'était la tète d'un crétin.
Grande rumeur, comme on le «comprend, parmi les académiciens de Saint-Luc I grande stupéfaction parmi les admirateurs de Gall, lorsqu'ils virent dans quelle erreur le chef de l'école venait de tomber*
Gall soutint toujours que cette tète ne pouvait être celle de BapbaêL
De son côté, la congrégation des Virtuosi du Panthéon réclamait cette tète comme étant celle de son fondateur.
Le débat prenait une gravité qui amena la nécessité
de s'assurer si cette tète était bien celle de Baphaël. Les
parties intéressées obtinrent donc de Sa Sainteté la
permission de faire ouvrir le tombeau.
Nous empruntons au bel ouvrage de M. Quatremère
SSe TROIS MAITRES
de Qnincy, auquel nous avons déjà emprunté tant de choses, la lettre que lui écrivit à ce sujet M. Nibby, l'un des savants les plus distingués de Rome* Voici cette lettre:
«Monsieur,
i n est bien juste que je vous adresse, à vous qui êtes le digne admirateur et l'éloquent historien du divin Raphaël, tous les détails relatifs à la découverte de ses dépouilles mortelles. Vous savez que, depuis un siècle à peu près^ l'académie de Saint-Luc exposait à la curiosité des étrangers un crâne que Ton disait être celui du peintre dlJrbin. Il y a quarante ans, pour répondre à des bruits qui @sï?.blaient révoquer en doute la vérité de cette assertion, on chercha à expliquer la circonstance qui av^it mis TAcadémie en possession do cette relique pi*écieuse : on déclara qu'en 1674, lorsh que Charles Maratto fit faire, par Paul Naldini, le husie de Raphaël pour le placer au Panthéon, près du tGcnf^ beau qu'on lui avait érigé souç l'autel de la Madone del Sasso, le même Charles Maratto avait ouvert le tombeau et en avait extrait le crâne du peintre d'U^ bin. Mais les critiques de bonne foi n'étaient point satisfaits de cette explication, et ils avertissaient constamment les étrangers de ne pas croire à cette fable; d'ailleurs, il y a deux ans, on trouva un docum^nt
à peu le corps de toute cette poussière, que, d'ailleurs^ on recueillit religieusement, parce qu'on avait l'intention de la replacer dans le nouveau sarcophage. On trouva dans ces débris des morceaux assez bien conservés de la caisse, qui était de bois de pin, et des fragments de peinture qui avaient orné le couvercle, plus des morceaux d'argile du Tibre, indices qui prouvent que l'eau du fleuve y avait pénétré au moins par infîl* tration ; plus une stelletta de fer^ sorte d'éperon dont ' Raphaël avait été décoré par Léon X, quelques fibules^ beaucoup d'anelli de métal, partie des boutons du vêtement.
» On reconnut que la caisse avait été entièrement murée, et que c'est à cette précaution que l'on doit la conservation des vêtements.
» Le 15 décembre, on procéda à la reconpaissance du corps, qui fut déclaré appartenir à un individu du sexe masculin de petites proportions. L'acte formel fut terminé le 17. Le baron Trasmondi, professeur de chirurgie chimique j mesura le corps tel qu'il était étendu, et, après avoir fait les observations convenables sur les ossements, sur le.caractère fort et prononcé qu'ils présentaient, il prouva le sexe du sujet. Le marquis Biondi, président de la Société d'archéologie > s'appuyant particulièrement sur les passages de Vasan dans la Vie de Raphaël^ sur la note de Lorenzetto
260 TBOIS MAITRES
qui précède les œuvres de cet écrivain, imprimées en 1563, et sur la lettre de Michaêl di Servettor, déclara en peu de paroles que ce que l'on voyait devant soi était le véritable corps de Raphaël. Il adjura les assistants de dire s'il y avait quelque opposition. Plus de soixante et dix personnes présentes, l'élite de la haute société du pays et de Rome littéraire, approuvèrent l'opinion de M. Biondi ; beaucoup ne répondirent que par des larmes et par les signes les plus passionnés d'attendrissement.
» On signa alors avec empressement l'acte de reconnaissance; Pyrrhon lui-même, s'il eût été présent, n'aurait pas, de bonne foi, montré un seul doute.
» Quant à la manière dont on devait procéder pour mettre les ossements en sûreté avec la plus grande décence, on convint unanimement de s'en rapporter aux dispositions testamentaires de Raphaël lui-même, dont vous connaissez bien les dernières volontés : on décida qu'après avoir posé les ossements dans une caisse plus solide, de plomb ou de marbre , on les replacerait au même lieu, en prenant toutes les précautions contra toute inondation éventuelle du Tibre.
D On va célébrer des funérailles dignes du temple et [ de la gloire de Raphaël : le baron Gamuccini fera le des- ^ sin de tout ce que nous avons vu, et il sera lithographie ; Girometti gravera une médaille commémorative.
RAPHAËli !287
authentique prouvant que ce crâne était celui de don Desiderio di Adintorio, fondateur de la société des Virtuosi du Panthéon, en 1542. Dès ce moment, il s'éleva un différend entre les membres actuels de ladite société, qui voulait recouvrer la tète de son fondateur, et l'académie de Saini-Luc, qui ne voulait pas renoncer à l'illusion, en croyant posséder le crâne du pein* tre dlJrbin;
x> Après plusieurs mois de dispute, la congrégation des Yirtuosi, qui voulait toujours recouvrer la tète de son fondateur, invita à assister à la recherche du corps de Raphaël, la commission consultative des antiquités et beaux-arts, l'académie âe SaintrLuc, l'académie d'archéologie, et l'on procéda à cette mesure, qui pou-* vait mettre d'accord les deux parties;
i> Gomme j'appartiens à Tune des trois congréga^ fions^ j'ai assisté avec beaucoup de constance à tous les travaux, et je vous en parle en témoin oculaire.
» La méthode qu'on a suivie a été si singulière^' qu'on peut presque la taxer de minutie. Après diverses tentatives qui n'eurent point de résultat, on creusa enfin sous l'autel même de la Vierge, en prenant pour guide ce que Yasari dit positivement dans la vie de Raphaël et dans celle de Lorenzetto, et ce qui a été rapporté dans le Catalogue des peintures et sculptures qui précède l'édition de cet auteur en 1563. On trouva
m TROli MAITBE8
bieutAt um maçonnerie de la longueur du corpe d'un bomme : les ouvriers taillèrent la pierre avec la plus grande attention, et, après avoir creusé à la profon^ deur d'un pied et demi, ils trouvèrent un vide.
9 Imaginea^vous les nouveaux soins que l'on prit pour procéder encore avec efficacitéi mais avec tout le respect que demandait cette opération. Elle avait lieu solennellement, en présence de Son Ëminence le cardinal Surla, vicaire de Sa Sainteté ; de monsignor Grimaldi, gouverneur de Rome ; de monsignor Patrizi, ma* iordome; de monsignor Fiescbif maître de la cbambre» et de toutes les académies ci-dcasus citées. Vous ne pouvez vous 0gurer Teutbousiasme qui s'empara de nous lorsque, par un dernier effort, on découvrit les restes d'une caisse mori;uaire et le squelette tout entier étendu tel qu'il avait été placé, légèrement couvert de terre ou de poussière bumide, provenant des débrie de la por* tion supérieure de la caisse qui était décomposée, et des vètementa et des parties molles ; on reconnut clairement que le tombeau n'avait jamais été ouvert (il était difficile de croire que les autorités eussent permis cette indigne mutilation du corps de celui qui fait tant d'bonneur à Rome et au siècle de Léon X)> et il fut alors évidemment prouvé que le crâne de l'académie de Saint-Luc n'était pas celui de Rapbatêl
» Le premier soin que l'on prit fut de dégager peu
et mol^ je suis chargé â'écnre le récit qui sera publié.
» Du 20 au 24, le public a été admis à voir le corps tel qu'il a été trouvé, et, vous qui connaissez les Ro« mains, vous ne serez pas étonné d'apprendre que la foule de toute classe a été innombrable.
X» Le 24, on a enfermé les ossements dans une caisse provisoire, en attendant la caisse de marbre ou de plogib qui sera donnée par le pape*
» Depuis, les observations de M. Trasmondi et d'autres réflexions ont prouvé la parfaite ressemblance de ce qui reste de la charpente osseuse avec les portraits de Elaphaël et avec les témoignages des contempo^* rains.
» Le corps est bien proportionné : il est haut de sept palmes cinq onces et trois minutes (cinq pieds deux pouces trois lignes). La tète, parfaitement conservée, a toutes les dents, encore très^î)elles»[au nombre de trente et une; la trente-deuxième de la mâchoire inférieure, à gauche, n'était point encore sortie de l'alvéole. On revoit les linéaments exacts du portrait dans V École d'Athènes. Le cou était long, les bras et la poitrine délicats. Les jambes et les pieds étaient assez forts. Ce qui a surpris tout le monde avec raison, c'est qu'on a trouvé le larynx intact et encore flexible ; il était ample» et fait croire que la voix devait être étendue, ^e larynx, exposé depuis à l'air, a pris une consistance d'ossifica-
tes TRO|0 IIAITftES
tioa; flfuiis fm at Memiiii U flenbiUté, ptroi ((w je Tai touché au momsiit eu Ton a déeouTart lu eorpa*
» Jeudi damier, oq a maulé la crioa '^ l'opération a réussi parfaitement. Vendredi, 4 S œtobre, Tarpa fa^ taie sera inhumée. Dana cette occasi(m« on Ulopoinera d'une manière magnifique la Panthéon*
» Ces détaih» na peavant fttm quo prédaux pour un homme qui, comme vous, avoué un eulta éternel 4 la mémoire de Raphaël, et qui lui a élavé on monuptiant littéraire qui n'est paa moins admiré an Italiaqua dan9 la resto de l'Europe.
Comme on lavait, la Bodétédes Virtuo avait raison.
Et Gall n'avait pas tbrt
Terminons par un extrait du Piarîp ai Rtma^ en date du 26 octobre 1833 %
c La dépouilla mortella da Haphaël ayant été retrouvée à Tendroit même qu'il avait ordonné pour sa sépulture, dans la Rotonde, sous Tautal da la chapelle ornée par lui etappelée dalla MadonnadelSasso, le souverain pontife, Grégoira XVI, ordonna qu'on prit au Muséum du Vatican un sarcophage an marbra qui serait destiné à recevoir la carcuail de bois revêtu de plomb, où le squelette da Rapbaél avait été nouvelle* ment dépgsé.
BAPHAEL 263
B Le 18 octobre au soir eut lieu la cérémonie de la Douvelle inhumation des restes de Raphaël, sous la chapelle même et sous la statue délia Madonna del Sasso, sculptée, en exécution de son testament, par Lorenzo Lolli. Cette chapelle était devenue son véritable mausolée.
» La cérémonie funèbre a eu lieu avec beaucoup de pompe. L'intérieur de l'église du Panthéon a regu une IDtfftiination funèbre.
p Le sarcophage^ ayamt élé descendu, fut replacé à Lendtort mêtoer qu'il avait occupé précédenmient. Les présidents des corps diplomatiques assistant à cette cérémonie,' ayant à leur tête le chevalier Fabris, apportèrent chacun une brique, et l'arcade, ou le lieu de la sépulture, fut de nouveau murée et scellée par une construction en briques. »
TABLB
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Paris — Typ. Maivergo et Du bourg, r. du Cardinal-Leraoine, 41