‹ Trois millions de dotChapitre 3 sur 6 · LE CRIME DE JULIEN CLAUDE · texte numérisé non relu

LE CRIME DE JULIEN CLAUDE

Tous les Parisiens connaissent la jolie vallée de la Marne, si chère aux artistes qui viennent y chercher de fraîches inspirations et des Corot, des Jules Dupré, des Daubigny, merveilleusement composés par la nature, cet artiste divin plus grand que les plus grands, — si chère également aux joyeuses équipes de canotiers irrésistiblement attirées par le charme des belles eaux de la rivière, et par les appas non moins vainqueurs des guinguettes innombrables qui pullulent sur ses deux rives, faisant flotter dans l'air, surtout le dimanche et le lundi, d'appétissantes odeurs de fritures et de matelotes.

En face de La Varenne-Saint-Hilaire, sur le plateau de l'une des collines dominant la Marne, s'élale le village de Chennevières, qui garde son cachet Lien agreste, bien paysan, malgré le voi^inage de Paris.

De La Varenne un pont conduit à Chennevières, où l'on arrive par une roule monlueuse et pittoresque bordée d'habitations minuscules et coquettes, de mauvais goût généralement, mais réjouissantes à l'œil et cachant à demi leurs peinturlurages sous la verdure qui les entoure.

Aux deux extrémités du pont des cabarets champôtres eurent aux promeneurs altérés l'abri de leurs tonnelles qu'ombragent des plantes grimpantes, et font une sérieuse concurrence aux îles semées dans les cinq ou six bras de la Marne, îles touUues, peuplées de restaurants que voilent des rideaux de peupliers.

Sur le versant du coteau et séparées seulement de la Marne par le chemin de halage, s'échelonnent quelques propriétés importantes avec de grands jardins, ou plutôt de véritables parcs plantés d'arbres séculaires, à travers les(|uels on aperçoit des pelouses d'un vert d'émeraude, des corbeilles de fleurs éclatantes et des allées aussi correctement tenues que celles du parc Monceau.

C'est dans l'une de ces propriétés que nous allons conduire nos Recteurs.

On la nommait la Villa des Platanes, mais c'était en réalilc un véritable château dont le parc s'étendait en amphithéâtre depuis la Marne jusqu'au village de Chennevières où se trouvait sa principale entrée.

Du côté du village s'élevait un mur en rocailles formant despanneaux surmontés de pilastres, que couronnaient des potiches de faïence ancienne aux dessins bleus naïfs.

Une large grille de fer forgé, d'un fort beau style, flanquée d'un pavillon de concierge en forme de chalet, construit en briques et en bois découpé, s'ouvrait sur l'avenue de platanes énormes auxquels la villa devait son nom.

Sur la gauche se voyaient les écuries et les remises installées avec le plus grand luxe, écuries pour dix chevaux, remises pour huit voitures.

Au bout de l'avenue, une vaste pelouse, puis la villa de construction moderne, copie fidèle d'un manoir du temps de la Renaissance, avec ses escaliers extérieurs à double révolution et ses fenêtres à croisillons et à meneaux.

Deux pavillons du même style flanquaient le principal corps du logis.

Un jardin d'hiver, où les plus rares végétations des tropiques atleignaient toute leur splendeur, réunissait les salons à une salle à manger gran-

diose, pouvant recevoir quarante convives, el dont les huit fenêtres prenaient jour sur le parc.

Ce parc, — nous l'avons déjà dit, — descendait jusqu'au chemin de halage que longeait pendant près d'un kilomètre une terrasse ombragée par un quadruple rang de platanes aussi beaux que ceux de l'avenue, formant un dôme de verdure impénétrable aux rayons du soleil.

De distance en distance des bancs invitaient au repos, et de blanches statues se dressaient dans la pénombre sur leurs socles de granit rose,

La villa des Platanes appartenait à une notabilité parisienne, Philippe Dauray, ancien banquier retiré des affaires avec une très grande fortune.

M. Dauray était marié à une femme bonne et charmante, et père d'une fille unique sur laquelle se concentraient toute sa tendresse et celle de sa femme.

Le jour où nous conduisons nos lecteurs à la villa des Platanes, — le dimanche 14 juillet i88l, — neuf heures du matin venaient de sonner.

Deux personnes abritées par un immense parasol de plage ou de jardin aux larges rayures blanches et rouges, étaient assises non loin de l'escalier quasi monumental accédant au vestibule delà villa.

Tout près d'eux une troisième personne parcourait un groupe de paysans et de paysannes pauvrement vêtus, vieuxetintirmes pourla plupart.

mais dont les visages flétris exprimaient à la fois la tendresse et le respect.

Les deux personnages assis étaient Philippe Dauray et sa femme.

L'ex-banquier semblait presque jeune encore à cinquante-huit ans.

D'aspect sympathique et distingué, de constitution robuste, avec ses cheveux très épais taillés en brosse et grisonnant à peine, il avait l'air d'un homme de quarante-cinq ans tout au plus.

La bonté se lisait sur sa figure, l'intelligence pétillait dans ses yeux.

Une toute petite rosette d'officier de la Légion d'honneur ornait la boutonnière de son veston d'étoffe anglaise.

Il tenait à la m-ain un large chapeau de paille et de temps en temps souriait à sa femme assise à côté de lui.

Charlotte Dauray, âgée de quarante-trois ans, ne paraissait pas en avoir plus de trente. — Ses traits dune admirable régularité et d'une expression charmante semblaient, ainsi que sa taille souple et flexible, devoir rester indéfiniment jeunes en dépit des années.

On a deviné déjà que la troisième personne, debout au milieu du groupe des paysans, était Henriette Dauray, l'unique enfant du banquier.

La jeune fille avait la blonde chevelure, las yeux

bleus, la beauté, la grâce et le cbarme de sa mère, avec, en plus, le velouté de fleur ou de pêche d'une vierge de dix-sept ans.

Si peu fin de siècle que soit cette comparaison, sa démarche et sa tournure étaient celles d'une nymphe printanière, une nymphe qui aurait eu l'esprit de naître Parisienne.

Sa soyeuse chevelure, simplement tordue et fixée par un peigne d'écaillé blonde sur le haut de sa tête, la coiffait d'un casque d'or.

Sa robe de mousseline blanche était de la simplicité la plus absolue; une ceinture de soie d'un bleu pâle dessinait sa taille mince.

Deux femmes de chambre suivaient Henriette, portant une corbeille remplie d'objets de toute nature, étiquetés soigneusement.

Chaque fois qu'elle s'arrêtait devant l'un des pauvres gens rassemblés autour d'elle, la jeune fille prenait un de ces objets et le remettait à son destinataire en l'accompagnant de douces et affectueuses paroles d'encouragement ou de consolation.

A l'un c'était du linge, à l'autre un vêtement, à celle-ci une layette, à celle-là une pièce d'or.

Et tous, en recevant ces dons, avaient des larmes d'attendrissement dans les yeux et des bénédi(Uions sur les lèvres.

11 iiiriette s'arrêta devant un vieillard de plus de

quatre-vingts ans, usé par l'âge et courbé par les rudes travaux des champs.

Elle lui tendit sa petite main que l'octogénaire prit dans ses mains ridées et tremblantes.

— Comment, père Jérôme, — lui dit-elle d'une voix délicieusement timbrée, résonnant à- l'oreille comme une musique, — vous voilà ! — Vous savez bien pourtant que je vous avais défendu de venir... — Il y a loin de votre maison ici, et vous ne marchez qu'à grand'peine!... — C'était à moi d'aller chez vous et je comptais vous visiter tantôt... — Savez-vous bien que je vais vous gronder!...

— Oh! que nenni, mam'selle, — répliqua le vieillard en souriant. — Vous ne me gronderez point!...

— Croyez-vous ?

— J'en suis sûr.

— Et pourquoi cela, s'il vous plaît?

— D'abord parce que vous êtes bonne, et ensuite parce que vous me pardonnerez d'avoir voulu, comme tous les ans, vous souhaiter votre fêle...

— Ainsi, mon brave Jérôme, vous vous êtes souvenu que c'était demain...

— Le 15 juillet, jour de la Saint-IIenri... — Estce que ça s'oublie, ces choses-là?... — Je sais bien que je suis eu avance, car c'est demain seulement qu'on doit vous la souhaiter, mais qui me dit que demain je serai encore de ce monde, et ça m'au-

rait fait trop de chagrin de partir pour le grand voyage sans vous répéter une fois de plus que je vous aime de tout mon cœur et que je vous véuère, vous et vos dignes parents, de braves gens que la richesse ne rend pas fiers comme tant d'autres, et qui ont pitié du pauvre monde... Ah! soyez bénis ! soyez bénis ! C'est ce qu'un pauvre vieux demande au bon Dieu pour vous et les vôtres! !

Tandis que le père Jérôme parlait ainsi, de grosses larmes d'attendrissement coulaient sur ses joues et son émotion gagnait l'assistance.

M. et madame Dauray s'étaient levés et s'approchaient du groupe.

L'ex-banquier prit à son tour les mains de l'octogénaire et les serra affectueusement.

— Je vous remercie mon ami, — lui dit-il, — je vous remercie du fond de mon âme, pour ma fille, pour ma femme et pour moi, de la bénédiction que vous appelez sur notre maison... Votre voix est de celles que Dieu écoute... Merci, mon bon Jérôme, merci! — La reconnaissance que vous nous témoignez me touche profondément, mais elleexagôre... Nous ?ommesriches,et cnemployant une part de notre fortune à soulager les pauvres, nous ne faisons que notre devoir!...

Naturellement ces paroles, dont on ne pouvait suspecter la sincérité, redoublèrent l'émotion.

Toutes les mains se tendirent pour presser celles

de M. Dauray, de sa femme et d'Henriette.

Celle-ci avait achevé sa distribution.

Ceux qui venaient d'en recevoir leur part se retirèrent en murmurant des actions de grâces.

Restés seuls, nos trois personnages les regardèrent silencieusement s'éloigner, puis la jeune fille, ne pouvant retenir ses larmes, se jeta dans les bras du banquier en s'écriant :

— Oh ! père, père, que je suis heureuse, et comme je vous aime, toi et ma mère, de m'avoir appris à faire le bien !

M. Dauray serra sa fille sur son cœur,

— Chère enfant — lui répondit-il en l'embrassant — la semence tombait sur un terrain fécond et tu as largement profilé de nos- leçons! — Faire le bien, c'est vivre! C'est se donner la plus grande joie qu'on puisse éprouver en ce monde! Nous sommes plus que payés de ce que nous faisons... On nous aime!... — Combien ils sont rares les gens qui peuvent, avec la certitude de ne pas se tromper, prononcer ces trois mots : on nous aime !

— Qui ne t'aimerait, mon Philippe, — fit madame Dauray en appuyant sa belle tête sur l'épaule de son mari, — qui n'aimerait notre Henrielle, ta fille par le sang, et aussi par le cœur et par l'âme? — Ah ! oui, cent fois oui ! Ce qu'il y a de meilleur dans la fortune, c'est la possibilité qu'elle donne de faire des heureux, beaucoup d'heureux !...

L'ex-banquier réunit sa femme et sa fille sur sa poitrine dans une étreinte passionnée, avec la sensation du bonheur complet, absolu, solide, inébranlable, — avec la conviction que rien au monde ne pouvait menacer ce bonheur!

Et il y a des gens qui croient aux pressentiments!

En ce moment un coup de timbre retentit à la grille du parc, annonçant l'arrivée d'un visiteur.

— Qui peut venir de si bonne heure ? — demanda M. Dauray.

La réponse à cette question ne se fit point attendre.

Un jeune homme de vingt-sept à vingt-huit ans apparut sous les grands platanes de l'avenue, se dirigeant vers l'habitalion.

— C'est Georges Lamarre ! — s'écria Henriette d'un ton joyeux.

— Allons à sarencontre... — fit madame Dauray en passant son bras sous celui de son mari et en se dirigeant avec lui et Henriette du côté de l'avenue.

Le visiteur, les ayant aperçus, hâtait le pas et ne larda guère à les rejoindre.

— Mon cher Georges — lui dit l'ex-banquier en

lui tendant la main — nous sommes vraiment heureux de vous voir... vous n'en doutez pas...

— J'en doute d'autant moins qu'un doute à cet égard me rendrait très malheureux ! — répliqua le jeune homme en souriant et en serrant la main tendue vers lui.

— J'espère bien que vous nous donnerez toute cette journée... — reprit M. Dauraj'.

— Vous m'avez tellement traité en véritable ami de la maison que je me propose, en ellet, d'accepter votre hospitalité jusqu'à ce soir, au risque d'être indiscret...

— Indiscret! — répliqua Henriette. — Ah ! le vilain mot! — Moi qui comptais déjà vous garder au moins deux ou trois jours.

— Rien ne pourrait m'être plus agréable que de pousser l'indiscrélion jusqne-là — d'autant plus que c'est demain grand jour de fôte à la villa des Platanes, je ne l'oublie point, — répliqua Georges, — mais hélas ! je ne suis pas libre... — J'ai des malades qui réclament mes soins. — Un de mes confrères a bien voulu se charger de les visiter aujourd'hui ù ma place... Demain cela lui serait impossible... Donc il me faudra demain me trouver à Paris... et ce nie sera un chagrin bien vif de ne pas être ici, mais, — et permettez-moi d'emprunter à mes souvenirs d'enfance un vieux refrain de vau-

deville ou d'opéra-comique que chantait parfois une de mesgrand'tantes :

Mais si je ne suis pas là, Mon bouquet du moins v sera !

— Nous vous pardonnerons donc à cause de vos malades... — dit Henriette avec une petite moue, — seulement ils auraient bien dû prendre leurs mesures pour être guéris demain, vos malades...

— Plus de clientèle alors, si mes malades étaient guéris! — fit le jeune médecin en riant. — Ce serait grave !!

— Non, car ils pourraient fort bien avoir une rechute le lendemain...

— Avez-vous besoin de vous rafraîchir, mon cher Georges? — demanda Dauray.

— Merci mille fois ! — Je n'ai besoin de rien.

— Nous déjeunerons dans une heure et, tandis que ces dames mettront la dernière main à leur toilette, nous ferons un tour de promenade sous les ombrages du parc. — Qu'en dites-vous?

— J'approuve de toutes mes forces.

— C'est parfait! — Nous allons èlre tout à fait en famille aujourd'hui, mon cher Georges... Nous n'attendons personne. — Demain par exemple ce sera différent... — Grande réception en l'honneur de mademoiselle ma fille à qui tous nos amis viendront souhaiter sa fête... — Allons, va fillette... va

Charlotte, et ne vous mettez pas en retard ! — Je me sens en appétit, moi, ce malin, et j'espère bien que Georges en pourra dire autant! — Tenez la main à ce que le déjeuner soit servi h l'heure précise...

— Sois sans inquiétude, papa. — On ne vous fera point attendre.

Henriette embrassa son père, sourit au jeune médecin et regagna la villa avec madame Dauray.

L'ex-banquier passa son bras amicalement sous celui de Georges Lamarre.

— Alors, mon cher enfant, — commença-t-il,

— tu es...

Puis, s'interrompant :

— Allons, bon ! voilà que je vous dis tantôt vous, tantôt tu/... — Par moments il m'arrive d'oublier que l'espiègle collégien d'autrefois est devenu un homme, et qui plus est un homme de science... Docteur médecin de la Faculté de Paris ! 1 Doctor medicus Parisiensis.

— De quelque manière que vous me parliez,

— répli(iua Georges, — votre voix est celle d'un ami... de mon meilleur ami... Ne vous gônez donc pas pour tutoyer le docteur Lamarre comme vous tutoyiez jadis le gamin dont vous étiez le protecteur, à qui vous teniez lieu de famille, — je vous en serai très reconnaissant, je vous assure !

— C'est entendu, et je continue : — Alors, mon cher enfant, lu es sérieusement occupé?

— Sérieusement, oui.

— Les clients abondent?

— Oui, mais entre nous je dois convenir que si ma clientèle est nombreuse elle n'est pas ricbe. — Les deux tiers de mes visites sont assez mal payées... quand elles le sont...

— Tu te souviens de ce que je t'ai dit bien souvent. Aux travailleurs qui soufirent il ne faut jamais refuser aide et protection... — Présentemoi les notes de tes clients besoigneus, et je les acquitterai...

— Je sais combien vous êles bon, mais je ne voudrais point abuser de cette bonté...

— Abuser I... Je t'en défie ! — Que veux-tu que je fasse de mon argent? — Je suis très riche... trop riche... — J'ai plus de- quatre cent mille livres de rente, et avec cela des goûts relativement simples... Pas le plus petit vice ! Depuis mon mariage je n'ai jamais aimé que ma femme, et je déleste le jeu!... — Nous menons une existence très large, ce qui n'empêche pas qu'au bout de chaque année je voie grossir mon capital... — Donc, garde-toi de te gêner 1 — Quand Henriette se mariera je lui donnerai en dot quelques millions avec lesquels j'espère que son mari fera beaucoup debien... — Or, lu connais mes idées au sujet de ce ma?^' futur... Je crois l'avoir laissé plus d'une fois deviner mes intentions. Tu as compris?

— J'ai compris que vous étiez pour moi véritablement un second père... Mais mon manque absolu de fortune...

— C'est cela qui m'est égal, par exemple!... — interrompit Philippe Dauray. — J'ai tendrement aimé Ion pauvre père... ton excellente mère... et tu tiens d'eux ta belle intelligence, ta nature droite et loyale... — C'est un riche héritage, sais-tu, mon enfant!... Un héritage qui vaut bien les millions apportés par ta femme...

— Combien sont-ils ceux qui pensent comme vous ?

— Pas nombreux, j'en conviens, et c'est tant pis ! — Tu aimes Henriette...

— Oh ! de toute mon âme, de toutes mes forces! — qui ne l'aimerait? — Mais m'aimera-t-elle?

— Elle t'aime déjà comme un frère... — le jour où elle t'aimera comme un fiancé, je te la donnerai et tu seras véritablement mon fils... — Riche alors, tu te consacreras tout entier au soulagement des souffrances qu'accompagne la misère, et tu prendras fièrement le plus beau titre qui soit au monde, celui de médecin des pauvres ! .

Georges Lamarre saisit les deux mains de M. Dauray et les pressa contre son cœur.

— Comment pourrai-je jamais vous témoigner, vous prouver ma reconnaissance? — balbutia-t-ii profondément ému.

— Ah! cher enfant, ce ne sera pas difficile ! — répliqua Philippe, — il suffira de nous aimer comme tu nous aimes déjà, et de rendre Henriette heureuse !...

— Elle le sera, je vous le jure !

— Parbleu ! je le sais aussi bien que toi, et c'est parce que je le sais que je t'ai choisi pour faire son bonheur...

Tout en causant les deux hommes étaient descendus jusqu'à la grande terrasse qu'ombrageaient les platanes séculaires dont nous avons parlé dans noire rapide description du parc de la villa, terrasse bordant le chemin de halage et dominant le cours de la Marne dont les eaux tranquilles glissaient au milieu des flots verdoyants avec un petit murmure très doux.

Ils s'accoudèrent à la balustrade de pierre polie et admirèrent le gai panorama déroulé sous leurs yeux.

Des canots et des yoles filaient, poussés à toute vitesse par des rameurs aux maillots multicolores et aux bras nus jusqu'à l'épaule.

Des pécheurs à la ligne, paisibles et patients, étaient installés de distance en distance sur les berges, attentifs aux moindres tressaillements du flotteur.

Des familles de petits bourgeois, munies du panier de provisions dominicales, cherchaient

quelque bonne place abritée du soleil pour y déjeuner en plein air.

— Hein, quel joli coup d'œil ! — dit M. Dauray.

— On n'en saurait rôver de plus charmant.

— Presque tous les jours je viens m'asseoir ici pendant une heure ou deux pour lire mes journaux... — Rien ne m'y dérange — Excepté le dimanche et le lundi, le pays est si tranquille...

Georges mesurait de l'œil la distance séparant le sol de la balustrade à laquelle il s'appuyait.

— Vous n'avez jamais eu à vous plaindre des maraudeurs ? — demanda-t-il à l'ex-banquier.

— Quelquefois, mais jamais de façon bien grave...

— Ils escaladaient le mur et la balustrade de la terrasse, cependant ?

— Cela est arrivé, mais ils se bornaient à dérober quelques touffes de lilas dans les massifs ou quelques fruits dans le potager, — Ta vois qu'il ne s'agissait pas là de déprédations sérieusement criminelles.

On entendit au loin résonner une cloche.

— Voilà qu'on nous appelle, mon cher Georges, — fit l'ex-banquier, — allons déjeuner, et, après avoir réclamé l'exactitude, ne donnons pas le mauvais exemple du retard.

Les deux honmuîs, ^bàtant nu peu le pas, rega-

gnèrent la villa où madame Dauray el sa GUe les attendaient dans la salle à manger.

On se mita table.

Philippe avait eu raison de dire au jeune médecin qu'Henriette l'aimait comme un frère.

L'enfint, absolument candide, ne se doutait pas encore de ce que c'est que l'amour, et ne soupçonnait point l'existence d'un sentiment plus tendre que celui voué par elle à Georges Lamarre.

De tous les jeunes gens qu'on recevait à la villa des Platanes, Georges était le seul qui lui inspirât une vive sympathie, une réelle affection.

Quand elle était toute petite fille, il l'avait vue grandir, el de son côté Henriette, arrivée à l'adolescence, regardait depuis longtemps comme faisant partie de la famille celui que ses parents traitaient comme un fils ; mais sa tendresse, — — très profonde, nous le répétons, — ne différait guère de celle d'une sœur pour son frère.

A cette tendresse se mêlait en outre une nuance d'admiration.

La carrière du médecin qui consacre sa vie au soulagement des humaines souffrances lui semblait, non sans raison, grande et belle entre toutes.

Souvent Henriette avait dit en riant à madame Dauray :

— Vois-tu, mère, si jamais je me marie, je

souhaiterai que mon mari ressemble à notre ami Georges.

Quand le jeune homme arrivait à la villa, elle se sentait toute joyeuse.

Quand il partait elle devenait un peu triste. — Quelque chose semblait lui manquer, quelque chose d'indispensable à l'équilibre de son existence.

Certes il y avait dans cette affection instinctive les germes d'un véritable amour; — l'éclosion de ces germes était proche sans doute. — D'une heure à l'autre, la fleur passionnelle allait selon toute apparence se développer et s'épanouir dans son radieux et virginal éclat.

Georges, lui, mieux éclairé sur la nature réelle de ses sentiments, aimait depuis longtemps Henriette. — Il l'aimait profondément, éperdument, avec toute la fougue de sa nature ardente que cet amour unique éloignait des caprices d'un jour, des fantaisies d'une heure. Mais, quoique l'espérance ne lui fût point interdite, il savait Henriette trop jeune pour devenir sa femme et il ne faisait rien, il ne prononçait pas une parole qui pût éveiller dans l'esprit de l'enfant des pensées de nature à hâter son mariage.

H attendait, — Dieu sait avec quelle impatience ! — en mettant à son amour exalté le masque d'une amitié fraternelle.

Bien souvent on avait adressé à Philippe Dauray des propositions très brillantes au point de vue du mariage de sa fille.

Des financiers, des hommes politiques, éblouis par la dot et la beauté d'Henriette, s'étaient mis sur les rangs.

Un jeune gentilhomme de grande race, — qui n'était cependant qu'aux trois quarts décavé, — avait offert son nom historique et sa couronne ducale.

De nombreuses mères de famille, désireuses de voir entrer leur fils dans une famille très riche et (l'une indiscutable honorabilité, avaient fait la cour à la femme du banquier, s'efforçant de la conquérir à force de flatteries et de gracieusetés.

Madame Dauray comme son mari avait catégoriquement répondu que son intention étant de ne marier Henriette que lorsque la jeune fille aurait

atteint sa majorité, on la désobligerait fort en lui parlant mariage avant cette époque.

Quand il fut bien avéré que cette réponse ne variait point et qu'on se trouvait en présence d'un inébranlable parti pris, les sollicitations cessèrent.

Les ambitions, à la vérité, restaient les mêmes, mais on se réservait de les dévoiler en temps utile.

La journée du dimanche passa très rapide pour les habitants de la villa des Platanes et pour Georges Lamarre, d'autant plus rapide qu'on s'occupa beaucoup des préparatifs de la fête du lendemain, dont Henriette surveillait les moindres détails avec une joie d'enfant.

Le soir on reconduisit en voiture le jeune médecin à la gare de La Varenne Saint-Uilaire et mademoiselle Dauray lui fit prendre l'engagement formel de revenir le plus tôt possible.

Georges regagna Paris, où l'appelait le devoir professionnel, en emportant dans son àme le souvenir ému des heures charmantes mais trop courtes qu'il venait de passer.

Le lendemain, dès Je matin, un grand mouvement commençait à la villa.

Les jardiniers faisaient la toilette des corbeilles, donnaient aux allées un dernier coup de râteau et garnissaient de fleurs les escaliers, le péristyle et le vestibule.

Germain, l'homme de confiance, ^e vieux valet de chambre de M. Dauray qu'il servait depuis vingt-cinq ans avec un dévouement absolu, Germain, promu à la dignilé de maître d'hôlel, ou pour mieux dire d'intendant, se multipliait.

Il était superbe avec sa face bien rasée de diplomate et son costume d'huissier de ministère, activant les domestiques placés sous ses ordres.

Dans la cour des écuries et des remises les palefreniers venaient de sortir quatre voitures, un mail-coach, deuxbreacks et un omnibus.

On garnissait les chevaux pour atteler en poste et pour aller à la gare chercher les parents et les amis intimes invités à la villa pour toute la journée. D'autres invités devaient venir pour l'heure du dîner, et d'autres eniin, beaucoup plus nombreux, pour la soirée.

Déjà, l'on entendait le tintement joyeux des greloUières agitées.

Un des aides de camp de Ruggieri venait d'arriver avec une équipe d'ouvriers spéciaux pour disposer la charpente du feu d'artiflce qui devait être tiré au milieu du parc, à mi-hauteur de la côte.

Madame Dauray et Henriette s'étaient levées plus tôt que de coutume.

La jeune fille avait reçu dès la première heure de nombreux bouquets offerts par les gens de la maison qui l'adoraient.

Elle avait (fonné l'ordre à sa femme de chambre de disposer dans les jardinières et les potiches de son petit appartement ces fleurs, ainsi que tous les bouquets qui ne manqueraient point d'aifluer pendant la journée.

A l'heure habituelle le facteur rural apporta le courrier.

Il se composait des journaux, de plusieurs lettres, et d'une boîte de carton plate, de forme presque carrée, adressée à madame Dauray.

— Qu'est-ce que peut contenir cette boîle? — demanda la femme de l'ex-banquier.

— Mère — répondit la jeune fille qui se trouvait là — ce sont sans doute mes photographies que Liébert envoie... Il les avait bien promises pour aujourd'hui au plus tard...

Elle prit la boîte et elle ajouta :

— Tu me permets d'ouvrir?

— Certes, ma chérie !...

Henriette coupa la ficelle et enleva le couvercle de la boîle plate et carrée.

Celle-ci contenait en elTet douze épreuves du portrait de mademoiselle Dauray, du format dit : caries-album.

Ce portrait était ravissant, mais moins cependant que le modèle qui avait posé devant l'objectif du photographe.

— Regarde, mèrQ ! — s'écria joyeusement la

blonde enfant, — regarde comme c'est bien venu !

— Est-ce que vraiment je suis aussi jolie que ça ?...

— Tu l'es cent fois plus, mignonne 1 — répondit madame Dauray en souriant.

Henriette hocha la tête.

— Tu crois ça parce que tu me vois avec tes yeux de mère, — fit-elle ensuite, — mais je sais bien que c'est impossible !... — Enfin le photographe a tenu parole, heureusement !... J'ai promis des épreuves à deux ou trois amies et je pourrai les satisfaire...

M. Dauray vint interrompre le tête-à-lête de la mère et delà fille.

— Je vais au chemin de fer — dit-il — recevoir la première série de nos amis... — Dès mon retour avec nos convives on pourra se mettre à table...

— Ce petit voyage matinal leur aura, je l'espère, donné de l'appétit.

— Tout sera prêt.

L'ex-banquier partit.

Une heure après les voitures arrivaient à la villa, et de ces voitures descendaient, les mains pleines de fleurs, parents, amis, jeunes filles élégantes et rieuses, qui couvraient Henriette de baisers.

Les cadeaux pleuvaient.

Fleurs splendides et coquets bibelots s'entassaient dans la chambre de mademoiselle Dauray dont le cœur débordait de joie.

Le déjeuner fut d'une gaieté folle et se prolongea jusqu'à deux heures.

Il nous paraît superflu d'affirmer qu'il était exquis, étant données la supériorité reconnue du cuisinier de l'ex-banquier, et la richesse de ses caves sans rivales où >e trouvaient réunis les vins des grandes années de tous les crus célèbres du monde entier.

En sortant de table les convives du déjeuner se rendirent les uns au fumoir ou à la salle de billard, les autres dans le parc où des divertissements variés les attendaient; les jeunes filles enfin suivirent Henriette dans son appartement, poussées par la curiosité...

A partir de ce moment les voilures attelées en poste firent sans cesse la navette de la villa à la gare et de la gare à la villa, amenant les invités de la seconde série.

Mademoiselle Dauray montrait à ses amies, avec une gaieté presque enfantine, les jolies choses qui depuis le malin lui étaient offertes pour sa fêle, mais à mesure que s'écoulait le temps, son animation tombait et son visage devenait moins joyeux.

C'est que tout bas elle murmurait :

— Pourquoi donc son bouquet u'arrive-t-il pas? — Est-ce qu'iL m'oublie ?...

Soudain la femme de chambre entra portant à la main une petite caisse de bois blanc d'une

extrême légèreté, simplement fermée par deux crochets de fil de laiton.

— Pour mademoiselle... — dit-elle.

Henriette sentit son cœur battre plus vite.

D'une main empressée, elle enleva les crochets et souleva le couvercle.

La petite caisse contenait un admirable bouquet de violettes de Parme.

Sur ces fleurs reposait une carte, celle de Georges Lamarre.

Henriette eut un radieux sourire aux lèvres.

Elle approcha de son visage le bouquet de son ami, afin d'en mieux savourer le parfum, puis elle le plaça bien en évidence, un peu au-dessus de tous les autres.

L'après-midi passa rapidement.

A sept heures précises, quarante personnes se mettaient à table dans l'immense et magnifique salle à manger de la villa.

Pas plus que nous n'avons décrit le déjeuner nous ne décrirons le dîner qui, en dépit de sa durée, sembla court à tous les convives.

A onze heures on sortit de table et on gagna le parc où le feu d'artifice allait être tiré.

Mademoiselle Dauray donna le signal en allumant la première fusée qui monta comme une flèche de feu dans le ciel pur où elle éclata en gerbe d'étoiles multicolores.

Ruggieri s'était monlié digne de sa renommée et le divertissement pyrotechnique eut un grand succès.

Quand les derniers embrasements du bouquet se furent éteints, il était près de minuit.

Les départs commencèrent.

L'ex-banquier, faisant magniflquement les choses, avait commandé un train spécial pour ramener ses invités à Paris.

Bientôt il ne resta plus à la villa que les personnes devant y passer la nuit et y déjeuner le lendemain.

C'étaient les parents et les amis tout à fait intimes.

Un peu avant une heure du matin, chacun fut conduit dans la chambre préparée pour lui.

Henriette éprouvait une fatigue, très grande mêlée d'une sorte de surexcitation.

La fatigue était la conséquence naturelle d'une journée si bien remplie.

La surexcitation résultait de ce que la jeune fille, qui d habitude ne buvait que de l'eau rougie, avait dû à plusieurs reprises boire quelques gouttes de vin de Champagne pour répondre aux toasts de ses amis.

Or ces quelques gouttes, multipliées par quinze ou vingt toasts, faisaient sentir leur action sur ses nerfs.

Après avoir embrassé son père et sa mère, elle regagna le pavillon de la villa oii se trouvait son appartement.

Cet appartement était situé au premier étage; — un premier étage peu élevé.

Sa chambre à coucher prenait jour sur le parc et sur la vallée de la Marne, par une large baie vitrée accédant à un balcon de pierre d'où l'on jouissait, en plein jour, d'une admirable vue.

Un très vieux lierre, dont les ramures atteignaient presque la grosseur d'un bras d'enfant, grimpait jusqu'au balcon, et ses pousses vigoureuses en enlaçaient les pilastres.

La camériste d'Henriette, une grande et belle fille de vingt-deux ou vingt-trois ans, attendait sa jeune maîtresse dans un petit salon précédant la chambre à coucher.

— Mademoiselle doit être bien fatiguée... — ditelle.

— Oui, Annette, assez fatiguée...

^- Mademoiselle fera un bon somme et il n'y paraîtra plus...

— Malgré ma fatigue, je n'ai pas du tout envie de dormir.

— Cela lient sans doute à ce que mademoiselle a bu du vin de Champagne...

— Oui, j'en ai bn un peu... — je ne l'aime guère, mais il était impossible de faire autrement...

— Demain, mademoiselle pourrait bien avoir mal à la tête...

— J'en ai peur... — Déshabillez-moi vite, Annette, et VOUS pourrez vous coucher... Il est grandement temps !.. .

Henriette passa dans un cabinet de toilette où la femme de chambre, après l'avoir dévêtue, lui mit un long peignoir de mousseline blanche garni de dentelles.

Sa splendide chevelure d'or, dénouée, flotta librement sur ses épaules, simplement retenue par un ruban de satin bleu noué sur le front.

Du cabinet de toilette, la jeune fille et sa suivante passèrent dans la chambre à coucher qui ressemblait à une serre, tant elle était pleine de fleurs.

Un parfum violent, capiteux, s'échappant des corolles embaumées de tous ces bouquets, saturait l'atmosphère.

Un globe de verre dépoli, surmonté lui-même d'un abat-jour de dentelles, tamisait la lumière d'une lampe Carcel placée sur la table de nuit.

— Mademoiselle m'avait défendu de toucher à ses fleurs et j'ai obéi, — dit Annette, — mais il est impossible que mademoiselle couche au milieu de tous ces bouquets...

— Pourquoi donc ?

— Ce serait fort imprudent... dangereux môme, je crois... très dangereux...

— Non, en prenant des précautions... — Je ne

veux point me séparer de mes chères fleurs, mais vous allez entr'ouvrir le vitrage pour donner de l'air...

— Dès que le vitrage sera refermé, on ne pourra plus respirer ici...

— On ne le refermera pas.

— Mademoiselle ne songe point, je suppose, à dormir avec le vitrage ouvert !

— J'y songe très bien au contraire, et ce ne sera pas la première fois... — Cela m'arrive presque toutes les nuits par ce temps de chaleurs tropicales, et je ne prends aucune espèce de rhume...

— il fait éloufl'ant dehors...

Annelte entr'ouvrit le vitrage de la grande baie, s'avança sur le balcon et y demeura pendant deux ou trois secondes.

— Ah ! la belle nuit ! — s'écria-t-elle en rentrant

— on la passerait volontiers dans le parc, sous les grands arbres, si on n'était pas si fatigué.

Puis sans transition, elle ajouta :

— Je supplie mademoiselle de me permettre d'emporter au petit salon au moins quelques-uns de ces bouquets... J'aflirme à mademoiselle que, malgré le vitrage ouvert, une odeur si violente lui donnera la migraine...

— Faites, Annetic, puisque vous y tenez tant,

— répondit Henriette, — mais ne louchez pas à ceux-ci...

Tout en parlant elle désignait les bouquets de la famille, des intimes, et particulièrement celui de Georges Lamarre.

Annette s'empressa de profiter de la permission donnée et enleva des brassées de fleurs, mais il en restait encore beaucoup, — beaucoup trop !...

— Merci, — dit alors la jeune fille, — je n'ai plus besoin de rien... Vous pouvez aller vous reposer... Je vais prendre l'air un instant.

La femme de chambre sortit en refermant la porte derrière elle.

Mademoiselle Dauray sortit à son tour sur le balcon et respira, ou du moins essaya de respirer à pleins poumons l'air du dehors, mais il était embrasé et ne lui apporta aucune sensation rafraîchissante.

Un grand calme régnait autour d'elle. — Le petit murmure des eaux de la Marne troublait seul le profond silence de la nuit. — Dans les campagnes environnantes tout paraissait dormir.

Henriette secoua ses boucles blondes, passa la main sur son front moite, regagna sa chambre en laissant le vitrage entr'ouvert, s'approcha du bouquet de violettes de Parme et le prit à la main.

— Voilà le plus joli de tous, — murmura-t-elle en le respirant, — celui qui m'a fait le plus de plaisir... celui que j'aime le mieux...

Et, élevant le bouquet jusqu'à son visage, elle

en respira avidement les émanations exquises et dangereuses.

En^uite, le replaçant dans un cornet de vieux japon, elle alla s'asseoir à côté d'un petit bureau d'ébène incrusté d'ivoire, et se dit :

— Je n'ai pas du tout sommeil mais voici que le mal de lêle arrive... Je suis tout énervée... c'est la faute du vin de Champagne... maudit vin de Champagne ! — à quoi bon me coucher pour ne pas dormir? Si, en attendant le sommeil, j'écrivais les dédicaces des photographies promises à mes bonnes amies? oui, c'est cela...

Et la jeune fille, ouvrant un tiroir du bureau d'ébène, y prit la petite boîte renfermant les épreuves envoyées par le photographe, en tira ces épreuves et, à la lueur discrètement voilée de la lampe Garcel po'^ée sur le bureau, les examina.

Le mal de tète devenait plus intense.

Henriette, à deux ou trois reprises, passa la main sur son front, comme pour en chasser la douleur, puis continua son examen.

— Voilà certainement la mieux venue — fit-elle en choisissant une des cartes. — Celle-là sera pour mon ami Georges. .. J'ai demandé la permission à papa, qui me l'a donnée de fort bonne grâce.

Mademoiselle Dauray prit une plume, la trempa dans l'encre et traça derrière la photograph ie les lignes suivantes :

« A mon grand ami, le docteur Georges Lamarre.

« Souvenir bien affectueux de sa petite amie. »

Et elle signa :

« Henriette D... »

Elle allait passer à une seconde épreuve, mais elle dut s'arrêter, ses yeux se troublaient.

Les objets ne lui apparaissaient plus distinctement.

Il lui sembla qu'un cercle de fer lui serrait les tempes.

Elle se dressa et se tint debout, mais en chancelant et corn me si le parquet se dérobait sou s ses pieds.

— Je vais me coucher... — balbutia-t-elle, — tout tourne autour de moi... Quelle sensation étrange... Est-ce que je perds connaissance?...

Henriette ne put ni parler ni penser plus longtemps.

A peine eut-elle la force de se traîner jusqu'à son lit sur lequel, complètement inanimée, elle s'écroula comme une masse inerte.

Deux heures du matin sonnaient à l'horloge du clocher de Chennevières.

♦ ♦ Nous prions nos lecteurs de vouloir bien retourner de quelques jours en arrière, c'esl-à-dire jusqu'au 5 juillet de l'année 1881, de gravir avec nous les six étages d'une maison de la rue llodier, rue

qui se greffe sur l'avenue Trudaine et descend vers la rue Choron en traversant la rue de La Tour-d'Auvergne, et de franchir en notre compagnie le seuil d'une mansarde de trois mètres carrés environ, prenant jour par une fenêtre exiguë sur les toits des maisons voisines.

Dans cette mansarde, où tout dénotait la misère noire, se voyaient un lit en noyer, quatre chaises, une petite table et quelques misérables ustensiles de ménage.

Il pouvait être cinq heures du soir et la chaleur, torride partout, était absolument insupportable sous les toits.

Une jeune femme d'une vingtaine d'années, assise auprès de la fenêtre, faisait passer sous l'aiguille d'une machine à coudre des morceaux de drap rouge qu'elle assemblait ensuite et dont l'assemblage formait un pantalon de soldat.

La figure sombre, le front barré par un grand pli, l'ouvrière se penchait vers sa machine, dont les trépidations régulières agitaient le plancher.

Elle avait un visage amaigri, très pâle et très doux, un ensemble de physionomie triste et charmant ; enfin elle était jolie, très jolie môme, en dépit de la contraction maladive et douloureuse de ses traits.

Sous les masses en désordre de ses lourds cheveux d'un châtain doré, ses yeux bruns se voilaient

de larmes. — Un découragement plein d'amertume faisait tomber les coins de sa bouche.

On ne pouvait voir cette jeune femme sans comprendre à l'instant qu'un chagrin profond la minait.

Elle arrêta sa machine et tourna les yeux vers un petit réveil-pendule placé sur la table en face d'elle.

— Déjà cinq heures et quart ! ! — murmura-telleavec surprise, — et je dois êlre avant six heures à l'atelier.

Prenant une aiguille à la main, elle acheva vivement le pantalon qu'elle venait d'assembler.

Ceci fait, elle se leva lentement^ péniblement, ce qu'on n'aura point de peine à comprendre quand on saura qu'elle alteighait la dernière période d'une grossesse dont le terme ne devait point sans doute dépasser quinze jours.

Elle prit une de ces pièces d'étofle que les tailleurs et les couturières nomment toilettes, une pièce de lustrine d'un vert douteux, amincie par un long usage, elle retendit sur son lit et elle y plaça quatre pantalons de troupe, puis elle noua les quatre angles de l'enveloppe et munie de ce paquet, lourd pour elle, étant donné son état de grande faiblesse, elle sortit de la mansarde dont elle referma la porte, et descendit avec lenteur l'escalier en s'appuyant d'une main à la rampe. I. 3

Arrivée au rez-de-chaussée, comme elle allait passer devant la loge de la concierge, une matrone d'embonpoint superbe, celle-ci parut sur le seuil de sa porte.

— Ah ! c'est vous, m'am Madeleine... — dit-elle d'un Ion brusque.

— Oui, madame Véron, — répondit la jeune femme un peu essoulflée par la descente qu'elle venait de faire, — je vais à la fabrique d'équipements militaires, rue Hochechouart, reporter mon ouvrage...

— Entrez donc un instant... J'ai quelque chose à vous dire...

— C'est que je suis un peu pressée... — hasarda timidement l'ouvrière que nous venons d'entendre nommer Madeleine.

— Entrez tout de môme... Ce que j'ai à vous dire est pressé aussi...

La concierge s'était effacée pour laisser passer la jeune femme qui, si grande que lût sa hâte de se rendre rue Hochechouart, dut franchir le seuil.

— 11 n'y a qu'un mot qui serve, — reprit la concierge, — et je n'irai pas par quatre chemins... — Vous savez, ma petite, que c'est aujourd'hui le cinq, et qu'il va lalloir déménager le huit... avant midi...

Madeleine devint plus pâle qu'elle ne l'était. — Déménager... — répéla-t-elle d'une voi.\ sourde.

— Dame ! vous deviez bien vous y attendre... — Vous devez déjà deux termes, et le proprio trouve que c'est suffisant... Il vous en fait cadeau... Un cadeau de soixante-dix francs. C'est assez joli!... il vous laisse enlever vos meubles... Mais il faut que le huit la chambre soit libre... — On a loué le premier, et le locataire a besoin d'une chambre de bonne... — En moins d'une demi-heure on obtiendrait du commissaire un ordre d'expulsion, il faudra donc vous exécuter de bonne grâce...

En entendant parler la concierge, Madeleine avait senti son cœur se serrer.

De grosses larmes dont elle n'avait point conscience s'échappaient de ses paupières rougies.

Elle se laissa tomber sur une chaise, anéantie, brisée.

— Déménager... — bégaya-t-elle avec terreur.

— Impossible de faire autrement...

— Où irai-je, mon Dieu ?

— Ah ! quant à ça, ma petite, c'est vous que ça regarde... — fit la concierge d'un Ion un peu moins brusque, émue par les larmes de la pauvre enfant. — Vous ne pouvez rester ici plus longtemps... voilà tout ce que je sais...

— Mais je n'ai poml d'argent et, eu voyant mon misérable mobilier, on me demandera au moins un terme d'avance...

— (ja, c'est probable, pour ne pas dire certain,

et, dame, c'est triste ; ce qui n'empêche que le proprio se mettrait dans la débine s'il plaçait tout le temps sa fortune à fonds perdus... Vous devez comprendre ça!...

— Je ne le comprends que trop ! — Le propriétaire a déjà été bien bon pour moi, et je l'en remercie... Seulement il aurait dû me garder encore un peu... jusqu'à mes couches...

— Si vous aviez au moins donné un acompte... payé un des termes arriérés... Ça aurait peut-être pu se faire... C'est un brave homme, le proprio...

— Un acompte... — répéta douloureusement la jeune femme. — Ah ! Dieu sait que je le voudrais... Mais comment ?... avec quoi? — Je gagne vingtcinq sous par jour en travaillant du matin au soir... c'est tout au plus si je peux me nourrir...

— Ah î je sais bien que le travail des femmes n'est pas assez payé...

— Comment voulez-vous que je fasse? — poursuivit Madeleine avec des sanglots, — je n'ai pas même pu mettre vingt sous de côté pour acheter les premiers langes de mon enfant.

— Vous n'avez donc aucuns parents?

- Non... — je n'avais plus que ma mère... Klle est morte, et je voudrais mourir comme elle...

— Voyons, voyons, pas dvi ces vilaines idées-là 1 Mais si vous êtes sans famille, il vous reste... votre ipari...

Madeleine devint pourpre.

— Mon mari... — balbutia-t-elle en baissant les yeux sous le regard investigateur de la concierge. — Mon mari... je ne puis compter sur lui... il m'a lâchement abandonnée depuis plus.de six mois.

— Avait-il donc à vous adresser quelque reproche ?

— Non !... Oh ! non !... Je le jure !... Je n'aimais que lui... Je n'ai jamais aimé que lui ! !

— Ah I les hommes !... C'est des rien-du-tout 1! Mais en voyant votre état, bien sûr qu'il aurait pitié de vous...

— Sa pitié !... — répéta la jeune femme avec amertume...

— Ah ! je sais bien que c'est dur pour l'amourpropre, seulement, quand on se noie, on se raccroche où l'on peut... A votre place je lui écrirais...

— Je n'ai pas même la ressource de m'adresser à lui...

— Pourquoi donc?

— Je ne sais pas où il est... — Si je l'avais su, croyez-vous que pour mon enfant je n'aurais pas tout tenté... tout au monde?...- Il m'a quittée brusquement, honteux sans doute de son infamie, sans me laisser un seul indice qui me permît de suivre sa trace, de le retrouver...

— Le polichinelle!!... J'^nfin, il vous reste La Maternité... — On vous recevra à l'hospice...

Madeleine frissonna.

— L'hospice... — répéta-t-elle avec un tremblement nerveux — il me fait peur...

— A cause?

— Il me semble que j'y mourrais...

— Des idées ! — On y est très bien soigné par des médecins du premier numéro et par les bonnes sœurs... — On y est mieux que chez soi et on n'a à s'occuper de rien... — Enfin je vous ai donné un excellent conseil et j'ai fait la commission du propjHo... Le 8, à midi, il faut que votre chambre soit libre. — C'est aujourd'hui le 5... D'ici au S, vous avez le temps de trouver un petit cabinet à louer, d'y fourrer vos meubles qui ne tiennent guère de place et d'aller à l'hospice... — Croyezmoi, rélléciiissez, ma petite, et prenez le bon parti.

Madeleine se leva péniblement :

— Je vous remercie bien, madame... — dit-elle d'une voix sourde — le 8 je serai déménagée...

Elle ajouta tout bas :

— Ou je serai morte...

Puis, essuyant ses yeux pleins de larmes, elle sortit de la loge et de la maison, remonta la rue Rodier et gagna l'avenue Trudaine qui la conduisit à la rue Rochechouart où se trouvait la grande maison d'équipements militaires pour laquelle nous savons qu'elle travaillait.

— Quevais-je devenir? — se demandait la malheureuse enfant en marchant avec beaucoup de peine. — De l'argent pour déménager, je n'en ai pas, je n'en peux pas avoir... Que m'importerait la misère si je ne sentais tressaillir en moi ce petit être, innocente victime de la faute de sa mère?... Mourir... Ah! comme j'aurais vite fait de mourir si je ne devais pas le tuer en me tuant... et ce serait un crime, cela 1 — La Maternité... l'hospice... oui .. c'est ma seule ressource pour mon enfant... pour mon enfant qui n'aura pas de nom... qui ne connaîtra jamais son père et qui rougira de sa mère... — Oh ! comme il m'a trompée, le lâche, moi facile à tromper, pauvre dupe confiante, aveugle !... Comme j'avais foi en lui !... — Je me croyais déjà sa femme... il me l'avait promis... ilme l'avait juré... et, au lieu du mariage, l'abandon!... —

C'est bien misérable, ce qu'il a fait là.... je l'aimais tant !... Aujourd'hui je le méprise autant que je l'aimais, et cependant je l'aime encore... et c'est

par lui... par lui que je suis si malheureuse !... Ah! que je devrais le haïr !

Tandis que Madeleine bégayait ces derniers mots, une pensée de haine et de vengeance illumiua ses prunelles mornes, mais cette lueur n'eut que la durée d'un éclair et s'éteignit aussitôt.

Elle venait d'arriver à la porte de la maison où elle reportait son ouvrage et entra dans une vaste cour au fond de laquelle se trouvaient de grands bâtiments.

Sur le vu d'une carte qu'elle tira de sa poche, le concierge la laissa passer et s'engager dans un couloir où elle prit la file derrière d'assez nombreuses ouvrières venant, comme elle, livrer leur travail.

Ces ouvrières, parmi lesquelles se trouvaient des femmes de tous les âges, étaient pour la plupart pâles, maigres, souffreteuses, ce qui ne les empêchait point de causer, de plaisanter, de rire, quoiqn'à chaque instant un surveillant leur imposât silence.

Elles se taisaient, mais pour recommencer de plus belle au bout d'une ou deux secondes.

A des intervalles à peu près réguliers, une porte située au fond du couloir s'ouvrait automatiquement et une ouvrière disparaissait pour ressortir bientôt par une autre porte donnant sur un couloir opposé.

Madeleine, absorbée dans ses pensées noires, attendit son tour près de vingt minutes, sans prononcer un mot et sans entendre ce qui se disait auprès d'elle.

Enfin elle entra chez le Receveur.

On nomme ainsi un tailleur, employé de la maison, chargé de s'assurer par un minutieux examen si les pièces d'habillement qu'on apporte sont bien assemblées et bien cousues.

Entre l'ouvrière et le vérificateur se trouvait une grande table sur laquelle elle déposa son paquet et un petit carnet.

Sur ce carnet, le vérificateur inscrivait le travail donné, et apposait sa signature après l'examen de l'ouvrage reçu.

Silencieusement l'employé ouvrit le carnet.

— Quatre pantalons... — dit-il après avoir lu. Madeleine avaitdénoué la lustrine de son paquet. L'employé visita les quatre pantalons rouges,

les plaça sur un des rayons garnissant la vaste pièce et déjà plus qu'encombré d'objets de la même nature.

Ceci fait, ilsigna le livre et le tendit à Madeleine.

La jeune femme pâlit.

— Vousne me donnez pas detravail aujourd'hui? — fit-elle d'une voix tremblante.

— Non... — répondit laconiquement le vériûcateur.

Un frisson passa sur le corps de Madeleine. — Est-ce que vous n'êtes pas content de mon ouvrage? — balbutia-t-elle.

— Je n'ai rien à lui reprocher...

— Alors, pourquoi?...

— En ce moment, nous arrêtons les travaux.

— Pour les pantalons, peut-être... Mais j'ai déjà cousu des vestes et des capotes...

— Il n'y en a pas pour vous...

— Pas pour moi! ! — Qu'ai-je donc fait??

— Rien, mais ce travail-là, dont il reste 1res peu» est réservé pour nos anciennes... et vous êtes une nouvelle.

— Autant que les anciennes, monsieur, et plus qu'elles peut-être, j'ai besoin de gagner ma vie .. Je vous en pi le, ayez pitié de moi... — Voici l'époque du déménagement et je vais faire mes couches... — Ne me coupez pas les vivres... — Il ne me resterait qu'à mourir de faim...

— Je n'y puis absolument rien... — répliqua le vérificateur, — je n'ai rien à vous donner... revenez dans un mois...

— Dans un mois... — répcla Madeleine atterrée, — mais que ferai-je pendant un mois?...

— Ça ne me regarde pas... — prenez votre carnet et passez à la caisse...

Madeleine, assommée par ce nouveau coup, sortit en chancelant.

A la caisse, elle présenta son carnet signé et on lui compta 3 fr. 50.

— Il n'y a donc plus d'ouvrage? — hasarda-t-elle une dernière fois timidement.

— Je n'en sais rien... — répondit le caissier ; puis il ajouta, comme le vérificateur : — Ça ne me regarde pas...

La jeune femme, le désespoir dans l'âme, se dirigea vers la porte.

Au moment de l'atteindre, ne pouvant plus se soutenir, elle s'arrêta.

— Trois francs cinquante 1... — murmura-t-elle en jetant un regard noyé de pleurs sur les pièces d'argent qu'elle avait dans la main. — De quoi manger du pain pendant quatreou cinq jours... et puis, après, plus rien... plus rien !... — Mais je ne peux pas cependant rester sans travailler, moi !... — Mon enfant vit de ma vie... Si je ne me nourris pas, il mourra!... — Où aller?... A qui m'adresser?...

Pendant deux ou trois secondes elle resta songeuse.

— Ah ! — fit-elle, tout à coup, -- je me souviens... On m'avait offert il y a quelques jours des travaux de coulure dans une maison de confection de la rue du Temple... J'ai refusé parce que je croyais que l'équipement militaire ne me manquerait jamais, que je ne voulais pas quitter... Peut-être y

aura-t-il encore du travail pour moi... J'y vais...

L'espoir, si incertain qu'il fût, rendait un peu de force à Madeleine.

Elle se mit à marcher et descendit la rue Rochechouart.

C'était bien loin, la rue du Temple !... bien loin pour les jambes affaiblies de la pauvre enfant, et cependant elle ne se demanda même pas si elle pourrait accomplir ce long trajet.

Il était huit heures passées quand elle atteignit le but de sa course, la maison de confection.

C'était ce qu'on appelle une maison de blanc.

Elle entra dans le magasin.

Ce fut la première de l'établissement qui la reçut et lui demanda, en jetant un coup d'oeil sur sa taille arrondie :

— Que désirez-vous, madame?

— De l'ouvrage, madame... On m'a dit que vous aviez besoin d'ouvrières en ce moment...

L'employée eut sur les lèvres un sourire moqueur.

— Avez-vous déjà travaillé pour la maison? — fit-elle.

— Jamais, madame...

— Qui vous envoie ?...

— Une personne que vous occupez habituellement, madame Pierce... —C'est elle qui m'adonne votre adresse...

— Madame Pierce est donc folle !...

— Pourquoi cela, madame?...

— Parce qu'elle doit savoir que, notre spécialité étant les trousseaux et les layettes, nos travaux sont toujours pressés et il nous faut des ouvrières sur lesquelles nous puissions absolument compter, le moindre retard pouvant nous être préjudiciable... — Or, vous êtes dans un état qui vous obligera, d'ici à quelques jours, à cesser tout travail...

Madeleine sentit le rouge lui monter violemment au visage.

Cependant elle balbutia :

— Oh 1 madame... madame... j'ai si grand besoin de travailler.

— Revenez après vos couches...

— Mais, d'ici là ?

— Arrangez-vous comme vous pourrez... ça ne regarde pas la maison... Au revoir, madame...

L'écrasement était complet.

Du vague espoir il ne restait rien...

Partout la réponse était la même...

Madeleine sortit du magasin.

Dans la rue elle avait l'air d'une folle. — La fièvre du désespoir la surexcitait. — Elle marchait vite, d'un pas inégal et saccadé, se dirigeant sans le savoir du côté des boulevards.

On la regardait.

Les passants se retournaient pour l'examiner

curieusement, tant sa démarche semblait singulière.

Elle s'aperçut qu'on s'occupait d'elle, marcha plus lentement et reprit un peu de calme. — Une sensation d'extrême fatigue l'accablait, son cerveau lui semblait vide, des bourdonnements confus remplissaient ses oreilles.

C'est à peine si elle avait mangé depuis le matin. — Elle entra chez un boulanger, près de la caserne du Château-d'Eau, acheta une livre de pain, gagna la place de la République, s'assit, ou plutôt se laissa tomber sur un banc, et se mit à manger.

11 était huit heures et demie du soir.

La nuit venait.

On commençait à allumer les becs de gaz sur le boulevard et dans les rues.

Quand la jeune femme se leva, après avoir achevé son misérable repas, ses jambes fléchissaient sous le poids de son corps.

— Jamais je ne pourrai marcher, — se dit-elle avec un découragement immense, — brisée, anéantie comme je le suis, jamais je ne pourrai me traîner jusqu'à la rue Rodier.

Un instant elle eut l'idée de prendre sur la place même un omnibus qui, avec la correspondance, la mènerait tout près de chez elle.

Elle fit un pas vers le bureau éclairé dont la chaussée seule la séparait, mais la réflexion l'arrêta.

— Il me faudra payer trente centimes... — fitelle avec effroi, — trente centimes !... plus d'une livredepain... tout un jour dévie... Non, c'est trop ! ! J'irai jusqu'au tramway des anciens boulevards... 11 me conduira pour trois sous à La Villetle... de La Villette à la rue Rodier il y a peu de chemin... d'ailleurs je me serai reposée en voiture.

Madeleine traversa la place et s'engagea dans la rue du Faubourg-du-Temple, nnarchant la tête baissée et s'efforçant de régulariser sa marche pour se fatiguer moins.

Elle arriva près du canal dont les eaux sombres reflétaient les feux de la double rangée de becs de gaz alignés sur ses bords.

Là, elle s'appuya des deux mains à la balustrade de fonte à claire-voie formant parapet, et ses yeux se fixèrent sur la nappe miroitante qui les attirait. Que de pensées funèbres roulèrent alors dans ce jeune cerveau de vingt ans qui avait déjà tant souffert ! !

Celte eau noire, moirée de clartés tremblantes, l'attirait.

De ses profondeurs il lui semblait entendre une voix monter.

— Viens... c'est le repos... — disait celte voix. — C'est l'éternel sommeil...

Un instant elle eut le vertige.

Son corps se pencha en avant, prêt à subir l'attraction irrésislible.

A cette minute suprême un jeune garçon passa près d'elle, un enfant de douze à treize ans, le vrai type du gamin de Paris, effronté, tapageur, comme les moineaux des jardins publics, la marche déhanchée et la langue bien pendue. Il vit lajeune femme, et ralentissant le pas lui cria :

— Eh bien, quoi donc, la petite mère, on regarde la mare aux grenouilles I...

Madeleine tressaillit.

Le gamin continua d'un ton traînard et grasseyant :

— Facile à comprendre que, de cette chaleur, on ait envie de piquer une têle, mais c'est défendu dans le canal, vous savez, pour les personnes aussi bien que pour les caniches, et j'ai rencontré pas loin d'ici un sergot qui vous pincerait...

La jeune femme ne répondit pas et continua sa route.

De son côté le gamin en fit autant et, tout en sifflotant un air de chanson canaille, il pensait :

— Encore une qui n'est guère ^ la rigolade ce soir !... — Elle songeait à se neyer... J'ai vu ça sans pince-nez, moi !... J'ai l'œil américain !...

A l'heure précise où Madeleine franchissait le seuil de la maison de confection de la rue du Temple, quatre jeunes gens dont le plus âgé pouvait avoir trente ans dînaient à la môme table dans la salle d'un petit restaurant de la rue de l'Ile- Saint-Louis.

Quoique l'établissement fût modeste, on y mangeait à des prix modérés une nourriture saine et substantielle, proprement servie ; on y buvait du vin naturel.

Aussi nos quatre jeunes gens faisaient honneur

à la cave du restaurant, et une demi-douzaine de bouteilles vides se dressaient sur leur table.

— Avez-vous gagnélanuil dernière, vous, Jules? — demanda l'un des dîneurs à son voisin, jeune homme de vingt-quatre ou vingt-cinq ans, mis avec une simplicité qui n'excluait point l'élégance.

— J'ai perdu...

— Beaucoup ?

— Non, mais encore trop pour moi.

— La veine vous a quitté...

— Complètement, depuis huitjours...

— Bab ! elle reviendra... — dit un autre convive.

— Je l'espère pardieu bien!... — répliqua le eune homme que nous venons d'entendre appeler

Jules ; pui?, s'adressant au garçon, il ajouta : — Prosper, un fromage de Brie et une bouteille...

— De quel vin, monsieur Mercier?

— Du môme... — ce Moulin-à-Vent est assez joli pour qu'on ne lui fasse pas d'infidélités.

— Bien, monsieur Mercier,

Jules Mercier, nous l'avons dit, était un homme de vingt-quatre ou vingt-cinq ans environ, ou, plus exactement, de vingt-quatre, cari! s'en fallait de huit mois qu'il atteignît sa vingt-cinquième année.

Ses traits réguliers et d'une grande délicatesse rayonnaient d'intelligence.

Le nez était droit, bien fait ; les lèvres rouges et

admirablement dessinées : le front haut sous une chevelure châtain foncé, épaisse et frisottante.

Dans ce remarquable visage les yeux offraient une énigme indéchiffrable en apparence. — Très grands et très beaux, leur expression habituelle était douce et caressante, mais par instants s'allumaient dans leurs prunelles grises des lueurs étranges, des lueurs fauves, qui donnaient au regard une expression dure et même cruelle.

Jules Mercier portait entière sa barbe peignée avec beaucoup de soin et qu'il avait l'habitude de caresser, ce qui lui permettait de mettre bien en évidence des mains fines et longues, véritablement patriciennes.

Au doigt annulaire de sa main'gauche se voyait une bague dont le chaton, servant de cachet, offrait, gravée en creux, une couronne de comte.

De taille moyenne, mais plutôt grand que petit et d'une construction tout à lafoissvelte etrobuste, le personnage qui nous occupe avait dans ses manières une distinction naturelle complétant un ensemble essentiellement aristocratique.

Il était habillé d'un complet de drap bleu de roi sortant d'une bonne maison de confection, et son pantalon tombait sur une bottine de chevreau emprisonnant un pied qui pouvait lutter de finesse avec la main.

La pâleur mate du teint, une légère touche

bleuissante sous les paupières, décelaient seules le viveur à outrance, l'homme d'existence irrégulière, et qui le plus souvent fait de la nuit le jour. Jules Mercier venait de verser dans les verres les dernière gouttes de la dernière bouteille apportée.

— Prosper, — commanda-t-il, — servez le café.

— Déjà ! — s'écrièrent les convives. — Vous êtes pressé ?

— Oui, — il faut que je passe chez moi.

— Viendrez-vous au jeu ?

— Bien entendu !

— Tard?

— A l'heure habituelle... — Je veux forcer la veine à me sourire de nouveau, et c'est pour cela que je dois aller à mon logis garnir mon portefeuille.

— Et puis — fit l'un des jeunes gens en riant — il faut bien aller dire un petit bonsoir à ses amours...

— Mes amours, — répliqua Jules Mercier en haussant les épaules et en faisant claquer ses doigts, — c'est la dame de pique et la dame de cœur!... Il n'y en a pas d'autres qui vaillent la peine qu'on se dérange!... — Les femmes ne sont ([u'un obstacle et un embarras dans la vie... — Une liaison, les trois quarts du temps, casse le cou à un homme, sans songer qu'elle l'expose au plus redoutable de tous les périls : la paternité... La

seule pensée d'une pareille catastrophe me glace d'épouvantel — Me voyez-vous avec un enfant sur les bras ! ! — Horreur ! ! — La table de jeu, voilà l'unique maîtresse qui donne des émotions, qui fasse vivre !...

— Vous n'avez pas toujours parlé ainsi, mon cher.

— Toujours, non !... Il fautbien payer son tribut à la prime jeunesse, mais on ne m'y prendra plus.

— A votre âge, on n'est pas blasé...

— Je vous affirme queje le suis... — Les années de jeu comptent double, j'ai donc plus que mon âge... beaucoup plus...

— Alors, pas une seule intrigue?

— Pas une.

— C'est donc fini avec la petite?... — demanda le premier interlocuteur de Jules Mercier.

— Quelle petite?

— A'ous savez bien qui je veux dire... la jeune fille si jolie avec laquelle je vous ai rencontré deux ou trois fois à Joinville-le-Pont l'automne dernier.

— Ah ! Madeleine... — fit Jules en fronçant les sourcils.

— Elle était vraiment charmante.

— Oui, elle n'était pas mal... — murmura Jules en avalant une gorgée de café.

— Elle semblait très honnête... C'est vous qui l'aviez séduite ?

— Parfailement !

— Elle vous aimait?

— Beaucoup trop.

— Et c'est fini ?

— Depuis six mois...

— E^l-ce que vous étiez menacé de la catastrophe dont vous nous parliez tout à l'heure avec tant d'effroi ?

— Précisément... — j'avaistoullieudecraindre... — alors j'ai pris le seul parti raisonnable en pareille occurrence... j'ai filé à l'anglaise et changé de domicile sans laisser mon adresse...

— Si c'était raisonnable pour vous, c'était cruel pour la pauvre fille.

— Tant pis pour elle... — rien ne l'obligeait à me céder,

— Peut-être lui aviez-vous promis le mariage...

— Parbleu! c'était élémentaire, mais les ingénues à qui l'on fait cette promesse savent bien qu'on ne la tiendra pas... — Prosper, l'addition tout de suite...

L'addition lut apportée.

Jules Mercier en paya sa part, prit son chapeau, un léger pardessus d'alpaga et dit :

— A ce soir, messieurs...

Puis, après avoir allumé un cigare, il sortit du restaurant.

— C'est une jolie fripouille, ce cadet-là l — mur-

mura l'un des trois dîneurs restés allablés. — Je ne vaux pas mieux qu'un autre, mais j'avoue que détourner de ses devoirs une jeune DUe et la lâcher ensuite quand on l'a rendue mère, ça me paraît une véritable infamie !... — Qu'est-ce qu'il fait, ce Jules Mercier?

— 11 joue.

— Je le sais bien, mais le jeu n'est pas un métier. N'exerce-l-il point comme nous une profession quelconque dans le jour?...

— On l'ignore... — Il est peu causeur... — C'est un garçon qui doit avoir quelque maigre rente et cherche à l'augmenter par le jeu... — Du reste il cache sa vie, et si j'ai su la liaison dont je lui parlais, c'est parce que je l'ai rencontré plusieurs fois avec sa maîtresse...

— Où l'avez-vous connu ?...

— Au tripot!... Il y vient, paraît-il, depuis près de deux ans... — C'est un beau joueur...

— Oui, toujours calme dans le gain comme dans la perte... — C'est une fripouille, mais avec des manières d'homme comme il faut... Avez-vous remarqué la bague qu'il porte au doigt ?

— Oui, sur le chaton il y a une couronne...

— Une couronne de comte, avec neuf perles... Je m'y connais...

— D'où ça peut-il lui venir?

— Un cadeau, peut-ôlre...

— Allons donc!... — On ne fait pas cadeau d'une bague armoriée... — Mon idée à moi est que ce coco-là ne s'appelle nullement Jules Mercier...

— Ce doit être un fils de famille radicalement décavé qui met dans sa poche son vrai nom pour cause de débine, et, trop paresseux pour travailler, demande la niatéinelle de chaque jour aux hasards du tapis vert,

— Ce n'est qu'une supposition...

— Supposition très vraisemblable en somme...

— Regardez ses allures... son chic pour s'habiller... avec un complet de 60 francs il dégotte les clients des grands tailleurs... — Toujours des bottines de chevreau extra-fin, toujours des gants de Suède... On voit que ces détails de toilette sont devenus chez lui par l'habitude choses de première nécessité...— Croyez-moi, le pseudo Jules Mercier n'est pas de notre monde...

— Eh bien, tant mieux pour notre monde... — Un homme qui cache son nom est suspect par cela même... — Vous avez peut-être tort de le fréquenter...

— Nous ne le fréquentons point... il n'est pas notre ami... C'est une connaissance de tripot et, dame, dans les tripots, mêlée, la société!... — Qu'il ne soit point de la police, c'est tout ce qu'il nous faut, et j'affirmerais volontiers qu'il n'en est pas !

TROIS MILLIONS DE DOT Gl

La conversation ne continua pas plus longtemps.

Les trois dîneurs se séparèrent, après avoir échangé une poignée de main, en se disant :

— A ce soir !

Avant d'aller plus avant dans notre récit nous devons nous occuper d'édifier nos lecteurs au sujet d'un personnage destiné à y jouer un rôle de très grande importance.

On devine qu'il s'agit de Jules Mercier.

La supposition émise par l'un des convives que le nom de Jules Mercier en cachait un autre plus sonore était conforme à la vérité.

Le jeune homme se nommait en réalité Jules Armand, comte de Lucenay.

11 appartenait à la grande famille des Lucenay- Charenle par son père, originaire du Midi, et des Lucenay de Villers-le-Sec par sa mère, née en Franche-Comté.

Sa mère s'était éteinte en pleine jeunesse quand il avait dix ans à peine.

Son père était mort à soixante-cinq ans, lui laissant, à lui jeune homme de vingt ans à peine, une fortune de deux millions.

Ce père, le comte Gaston-Armand de Lucenay, avait été un viveur quasi-célèbre par ses folies de toutes sortes, effréné libertin et joueur enragé, ayant semé sur sa route bien des infamies et bien des deuils, et jeté dans le monde de nombreux bâtards dont il ignorait presque la naissance.

Ruiné par cetle existence infernale, il songea à se marier pour refaire sa fortune quoiqu'il fût l'ennemi déclaré du mariage, et il épousa à quarante-six ans sa cousine Geneviève de Lucenay, jeune, belle et riche.

Personne ne comprit comment les Lucenay de Franche-Comté consentaient à jeter ce pauvre ange dans les bras de ce vieux diable ! — (Nous disons vieux, relativement.)

Nous devons ajouter qu'il se rangea, — toujours relativement, — ne rendit pas sa femme extrêmement malheureuse et ne dévora point sa seconde fortune aussi radicalement qu'il avait dévoré la première.

De son mariage il eut un fils, Jules-Armand, n'éprouva pour lui aucune tendresse, — (il exécrait les enfants;, — et laissa se développer dans son

âme, sans rien tenter pour les conabattre , les gernaes de tous les défauts et de tous les vices qu'il tenait du sang paternel.

Quand Jules-Armand eut seize ans, le comte ne lui cacha point les désordres de son existence passée; il lui parla, non sans un orgueil cynique, de ses débauches et de ses folies; il lui raconta même qu'il avait aimé une femme, une seule, que de cette femme un fils lui était né, et que la mère et l'enfant pouvant devenir un embarras pour lui, il avait eu le courage de jeter violemment hors de sa vie l'enfant et la mère, et il s'en félicitait, car s'il s'était montré sottement faible comment aurait-il pu refaire sa fortune par un mariage ? La conclusion des récits du comte était celle-ci : — On t'aimera beaucoup, ou du moins on aura l'air de beaucoup l'aimer, car tu es joli garçon et lu seras riche... — Paye en gentilhomme l'amour ou la comédie de l"amour, mais aussitôt qu'il te semblera que tu vas prendre une femme au sérieux, éloigne-toi de cette femme !... — Jamais de liaisons, tu m'entends bien, surtout jamais d'enfants ! — Les liaisons et les enfants deviennent tôt ou tard des obstacles dont il faut violemment se débarrasser ! — Sache te faire un cœur de granit ! — Itéponds aux larmes par un éclat de rire ! — Le salut est dans l'égoïsme. — Les femmes sont faites pour être brisées ! — Souviens-loi de

Monsieur de Camors ! — Celui-là était un homme ! !

Avec de semblables enseignements, sans cesse répétés, on comprend ce que pouvait devenir et ce que devint en effet le sens moral de Jules-Armand de Lucenay, qui n'avait plus de mère.

Lorsque son père mourut le jeune homme menait déjà depuis deux ans la vie à grandes guides.

Il devait cinq cent mille francs.

Mis en possession de l'héritage paternel, il commença par payer et tripla ses dépenses.

Bref, il ne lui fallut qu'un temps incroyablement court pour volatiliser ce qui restait de l'héritage et se retrouver à la tôte d'un fort joli chiffre de dettes.

Le décavage était complet.

Il fallait liquider au plus vite.

On vendit l'hôtel, les tableaux, les objets d'art, les chevaux, les voitures. Le résultat des ventes permit de satisfaire tous les créanciers, mais il ne resta au jeune comte que 10,000 francs sauvés du naufrage.

Jules-Armand avait vingt deux ans.

— Je ferai plus tard comme mon père — pensat-il — je rétablirai mes affaires par un mariage riche, oh ! beaucoup plus tard, car le mariage me fait horreur... Seulement, d'ici là, il faut vivre...

» 10,000 francs, ce n'est rien, mais c'est une mise.

« Il s'agit de la décupler! — à moi la veine !

Et il partit pour Monaco.

La veine appelée ne répondit point à son appel.

Le surlendemain du jour de son arrivée il ne lui restait plus que la somme nécessaire pour revenir à Paris et pour y subsister tant bien que mal pendant quelques jours.

L'idée de se faire sauter la cervelle lui traversa l'esprit, mais il ne s'y arrêta point.

Il se dit qu'à son âge, quand on se nomme le comte de Lucenay et qu'on a devant soi un si long avenir, se tuer serait imbécile !

11 songea à s'en aller en Amérique. — Les Américains sont joueurs et jouent gros jeu. — Peutêtre, sur cette terre lointaine, la chance lui reviendrait-elle...

Mais pour réaliser ce projet hasardeux, il lui manquait deux choses : — l'argent indispensable au payement de son voyage et l'argent de sa première mise.

D'ailleurs Paris, où il avait toujours vécu, l'attirait irrésistiblement.

11 regagna donc Paris, mais, par orgueil, ou plutôt par vanité de race, il ne voulut point initier aux secrets de sa misère ceux qui avaient été les témoins de son luxe.

— Je cacherai mon nom — se dit-il — je disparaîtrai dans les dessous de la grande ville jusqu'à ce que ma situation, redevenant ce qu'elle doit être, me permette de reparaître au grand jour.

66 mois MILLIONS DE DOT

Rien n'était plus facile que de s'éclipser momentanément. — Jules de Lucenay se fit appeler Jules Mercier, loua une chambre garnie, et ne pouvant sous son pseudonyme se présenter dans les cercles dont il faisait partie, fréquenta les tripots et se mit à vivre tant bien que mal, au jour le jour, tantôt favorisé par la veine qui lui faisait tomber quelque argent en poche, tantôt complètement décavé et forcé de mettre sa montre en gage pour retourner au jeu, passant autour du tapis vert les trois quarts de ses nuits, coudoyant tous les vices, se frottant à toutes les hontes et glissant chaque jour un peu plus bas, ce qui ne l'empêchait point de rester fermement convaincu que tôt ou tard il prendrait sa revanche et remonterait au sommet de l'échelle dont il avait l'un après l'autre descendu les échelons.

A l'instant où nous venons de faire connaissance avec lui il menait dipuis deux ans cette existence étrange.

Au sortir du restaurant de la rue Saint-Louisen-l'Ile il gagna les quais et ^e dirigea vers une station de voitures.

Un seul fiacre se trouvait sur la place.

11 y monta.

— Où allons-nous ? — demanda le cocher.

— Faubourg du Temple, n" lOi.

C'était là que demeurait Jules Mercier.

Madeleine, arrachée à sa sombre rêverie sur le pont du canal Sainl-Martin par le gamin de Paris que nous avons entendu lui adresser la parole, avait repris sa marche pénible vers les hauteurs du faubourg.

Plus elle songeait à son effrayante situation, plus le découragement el le désespoir s'emparaient de son âme.

Elle frôlait les raurs^ la tête basse, les yeux pleins de larmes.

Les gens pressés la heurtaient au passage.

Elle atteignit la rue Saint-Maur, qui coupe en deux le faubourg.

Un instant elle fut obligée de faire halte pour laisser passer de lourds fardiers attelés de cinq chevaux regagnant leurs chantiers.

Quand le dernier se l'ut éloigné, elle traversa la chaussée et marcha un peu plus vite.

Cn fiacre qui venait de la dépasser s'ariôta à huit ou dix pas plus loin.

Un jeune homme en descendit et entra dans une maison.

Le visage de ce jeune homme se trouva pendant quelques secondes éclairé fortement par la lumière d'un bec de gaz.

Madeleine l'aperçut.

Elle poussa .un cri éloulfé, se mit à trembler de

tout son corps, et pour ne point tomber fut contrainte de s'appuyer à la muraille.

— Lui ! — balbutia-t-elle d'une voix étranglée par l'émotion. — C'est bien lui!... Je ne me trompe pas ! = .. — Ah ! la Providence me vient en aide ! !... — Je le retrouve... il aura pitié de moi... il se repentira... il pensera à tout ce que j'ai souffert... il m'aimait... il m'aimera encore... il donnera son nom à son enfant...

La pauvre femme puisa des forces soudaines dans celte espérance renaissante.

Le fiacre qui avait amené le jeune homme s'éloignait.

— Est-ce là qu'il demeure ? — se demanda Madeleine en jetant un regard sur la maison.

Elle fit un pas vers la porte, mais elle s'arrêta presque aussitôt prise de doute, en se disant avec une soudaine angoisse :

— Si je m'étais trompée ?... si j'étais dupe d'une ressemblance?.,. Non, non... c'est impossible... — ajouta-t-elle vivement. — Si ce n'élail qu'une illusion, mon cœur n'aurait'point ainsi bondi... un tremblement n'aurait pas agité tout mon corps !... C'est bien lui ! je le retrouve et il faut que je le voie... que je lui parle... qu'il m'écoute! — Ce serait un monstre s'il n'avait pitié de moi en ce moment suprême... je veux que mon enfant ait un père !

Et, cette fois sans hésitation nouvelle, Made-

leine franchit le seuil de l'allée bien éclairée ouverte en face d'elle.

La loge de la concierge se trouvait au fond du couloir, auprès de l'escalier.

Dans cette loge, une jeune femme berçait un bébé sur ses genoux.

Cela donna du courage à Madeleine.

— Madame, — dit-elle d'une voix douce en avançant la tête par la porte entr'ouverte, — estce que vous n'avez pas dans votre maison un locataire nommé Jules Mercier ?...

La concierge avait jeté nn regard sur le visage pâle et défait de Madeleine.

— Pardon, ma petite dame, — répondit-elle, j'ai bien ça.

Madeleine tressaillit.

Ainsi donc elle ne s'était pas trompée !...

Elle poursuivit :

— Savez-vous s'il est chez lui ?

— Il vient de rentrer... — Je lui ai remis sa clef...

— A. quel étage demeure-t-il, s'il vous plaît?...

— Au troisième, la porte en face...

— Merci, madame

Madeleine tremblait de nouveau, mais de joie celte fois.

Elle s'engagea dans l'escalier.

Malgré son ardent désir d'arriver vite, elle montait lentement.

Au deuxième élage elle fut obligée de s'arrêter.

Son cœur battait à briser sa poitrine.

Le souffle lui manquait. — Son oppression ressemblait à un éloufï'ement.

Elle reprit haleine un instant et continua son ascension.

Le palier du troisième étage fut atteint.

La jeune femme avait en face d'elle la porte désignée par la concierge comme étant celle du logement de Jules Mercier.

Au lieu d'y frapper aussitôt, elle attendit.

Le souffle recommençait à lui manquer, et sa poitrine lui semblait trop étroite pour son cœur, gonflé et endolori.

Cette idée néfaste, efl'rayanle, surgissait devant elle : — S'il allait me repousser! S'il ne voulait pas me recevoir !...

Elle passa les deux mains sur son front moite de sueur, comme pouren chasser l'idée obsédante.

— Non, ce n'est pas possible!... — reprit-elle en redressant la tête avec rébolution, — ce serait trop infâme !... D'ailleurs je vais savoir...

Madeleine avança la main vers un anneau de cuivre terminant le cordon de sonnette du logement de Jules Mercier.

Elle le tira.

Un tintement faible se fit entendre à l'intérieur.

viir

Madeleine prêta l'oreille avec une attention dévorante.

Elle perçut un bruit de pas, puis tout à coup la porte s'ouvrit et Jules Mercier se montra, un flambeau à la main.

En voyant la visiteuse il pâlit, son visage se crispa et, tout étourdi de cette apparition inattentendue, il recula d'un pas en faisant un mouvement pour fermer la porte.

Madeleine ne lui en laissa pas le temps.

Elle franchit le seuil en étendant ses mains suppliantes.

— Jules... Jules... — balbutia-t-elle.

Et elle éclata en sanglots.

Une lueur cruelle s'alluma dans les regards du jeune homme, déjà remis de la fugitive émotion qu'il venait d'éprouver.

— Qu'est-ce que tu viens faire ici ? — demanda-

t-il brutalement. — Qui t'a donn(^ mon adresse ?

Ces paroles si sèches, et surtout le ton dur et haineux avec lequel elles étaient prononcées, glacèrent le cœur de la pauvre femme.

Elle leva sur Jules ses yeux remplis d'une douceur angélique, et d'une tendresse résignée qui survivait à tout.

— Personne ne m'a donné ton adresse... — répondit-elle, — je t'ai vu tout à l'heure descendre de voiture à la porte de celte maison et jai béni le hasard qui me permettait de te retrouver au moment où je l'espérais si peu...

— Que me veux-tu ?

— Je veux te parler...

— El moi, je n'ai rien à te dire, et rien à entendre de toi...

— Je te répèle que je veux te parler ! — répliqua Madeleine en élevant la voix, car celte réponse la blessait jusqu'au fond de l'âme.

Jules maudissait sa mauvaise chance.

Une scène devenait inévitable.

Cette scène, il devait la subir, mais il ne voulait point qu'on pût entendre du dehors ce qui allait se passer chez lui.

Il se décida donc à refermer derrière Madeleine la porte donnant sur l'escalier puis, se retournant :

— Allons, — dit-il, — entre dans ma chambre. Et tandis que Madeleine quittait le petit vesti-

bule étroit où s'étaient échangés les quelques mots reproduits par nous, il leva le poing, indiquant, par ce geste involontaire, combien sa colère était violente.

Une fois dans la chambre la jeune femme se laissa tomber sur un siège, et d'une voix que brisait la douleur, balbutia :

— Ainsi tu ne m'aimes plus !...

Jules Mercier ne répondit pas.

Il s'était débarrassé de son flambeau et il se promenait de long en large avec agitation.

— Mais qu'est-ce que je t'ai fait? — poursuivit la pauvre Madeleine dont le cœur appartenait encore à ce misérable. — Pourquoi m'as-tu quittée, comme on quitte une fille perdue, sans me prévenir seulement par un mot?... — Je me suis donnée à toi parce que je t'aimais, parce que tu m'avais juré que tu m'aimais aussi, et parce que j'avais confiance en toi... — Est-ce que tu avais quelque chose à me reprocher?... — Est-ce que je n'étais pas toujours aussi tendre, aussi fière et aussi heureuse de ton amour?... — Je ne sortais qu'avec toi... Mon unique bonheur était d'être près de toi... — Je t'ai donné mon cœur et mon âme... Je ne te les ai pas repris... Je ne pourrais pas le les reprendre... ils sont à toi toujours.,, à toi pour toujours, et plus encore maintenant que l'enfant prêt à naître nous lie indissolublement... — En quoi

t'ai-je offensé? Que me reproches-tu? Comment ai-je mérité ton abandon?,..

— Je t'avais prévenue que j'aurais un voyage à faire, tu le sais bien... — répondit Jules Mercier.

— Oui, mais tu ne m'as point prévenue que tu partais... — D'ailleurs lu es revenu depuis longtemps sans doute, et tu m'as caché ton retour... ou plutôt tu m'as menti... Fatigué de moi tu as changé de quartier tout simplement... Tu t'es dit : — Madeleine deviendi'a ce qu'elle . pourra!... Peu m'importe /!... et depuis six mois je vis dans l'isolement, dans la souffrance et dans les larmes!...

Cette scène, si émouvante qu'elle lût, n'attendrissait en aucune façon Jules Mercier, mais commençait à l'agacer eflroyablement.

11 frappa du pied avec colère.

— Allons, en voilà assezl — fit-il, — en voilà trop ! — Est-ce que je te dois des comptes? — Je t'ai quittée parce que ça me convenait, et je voudrais bien savoir pourquoi je me serais gênél — Nous n'étions pas mariés, je suppose!!

— Tu m'avais juré de faire de moi ta femme!..,

— Quand j'ai promis cela je ne pensais point à l'opposition de ma famille...

— Ta famille!! — J'ai bien quitté la mienne, moi, pour te suivre! — Tu le sais... Faut-il donc q ue je te le rappelle? — J'avais dix-huit ans... — J e travaillais dans un magasin deconieclion tout le

jour, et le soir je rentrais chez ma mère où j'étais entourée de soins et comblée de tendresse... — Je te vis... lu me suivais au sortir du magasin. Un soir lu m'adressas la parole... tu me dis que tu m'aimais... — Ta voix était douce et tu savais parler aux jeunes filles... Je t'écoutai... Je le crus... Je t'aimai... et un jour, jour de folie et d'aveuglement, je commis la faute, le crime, d'abandonner ma mère et de te suivre!... — Pendant les premiers mois je fus heureuse... si heureuse que j'avais oublié ma honle, que je ne pensais plus à ma mère!... — Le châtiment était proche... — Quand tu compris que j'allais être mère à mon tour, tu cessas brusquement de m'aimer... tu me quittas... — Voilà la cause de ton abandon...

— Tu te trompes, — répliqua Jules Mercier avec embarras, — la raison n'est pas là.

— C'est la seule ! C'est la vraie ! — reprit Madeleine. — Je te mettrais au défi d'en trouver une autre... — Tu t'éloignas en me laissant deux ou trois louis à peine. — C'était, à bref délai, la détresse... — Abandonnée, désespérée, je songeai à aller retrouver ma mère, à me jeter à ses genoux en la suppliant de me pardonner ma faute et de m'ouvrir ses bras... — Hélas! ma pauvre mère était morte du chagrin que je lui avais causé. — Je ne pus qu'aller m'agenouiller et pleurer sur sa tombe!

» J'aurais voulu mourir aussi, Dieu le sait!...

» Il fallait vivre, cependant, vivre pour l'enfant qui vivait en moi !

» J'allai chercher du travail... — J'en trouvai... — J'achetai à crédit une machine à coudre et je me mis à l'œuvre avec courage, avec acharnement...

» J'avais trop présumé de ma force... — J'avais beau faire... Je gagnais à peine de quoi manger une demi-livre de pain par jour... — Il fallait payer la machine et mon loyer... — Cela me fut impossible, et à l'heure qu'il est, à la veille de mettre au monde mon enfant, le tien, on me jette hors du misérable logement que j'habite... — Dans quelques jours je ne saurai où aller coucher, sauf sur les dalles de la Morgue... — Et cependant je ne veux pas mourir... je veux voir naître mon enfant...

Jules Mercier répondit cyniquement :

— Les hospices ne manquent pas!... il y a la

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