‹ Trois millions de dotChapitre 4 sur 6 · MATERNITÉ · texte numérisé non relu

MATERNITÉ

C'en était trop.

Madeleine se redressa comme piquée par un reptile.

— La Maternité! — répéta-t-elle avec un geste d'horreur. — Voilà tout ce que tu trouves à me dire ! ! Tout ce que ton cœur te conseille!... — Tu mas menti, tu m'as trompée, tu m'as perdue, tu

m'as fait tuer ma mère, car elle est morte de ma faute, et aujourd'hui tu me cries : « — Va te faire inscrire à la Maternité! l'hospice est assez bon pour toi!... » — Ah! je ne te connaissais pas!... J'avais foi en toi et tu m'épouvantes!... — Eh bien! non, je n'irai point à la Maternité!

Une pâleur livide, la pâleur de la rage arrivant à son paroxysme, couvrait le visage de Jules Mercier.

La scène menaçait de s'éterniser, — il fallait y couper court au plus vite.

Les sourcils contractés, les yeux flamboyants, les bras croisés sur sa poitrine, il se campa debout en face de Madeleine.

— Tu as fini, n'est-ce pas? — demanda-t-il d'une voix qui sifflait entre ses dents serrées.

Son attitude menaçante, au lieu de terroriser Madeleine, l'excita de plus en plus.

— Non ! — répondit-elle, les yeux dans ses yeux, — non, je n'ai pas fini !

— Que veux-tu donc?

— Ce qui m'est dû! Ce que tu m'as promis ! Un nom pour mon enfant!

Jules Mercier se souvint tout à coup en ce moment de l'histoire racontée jadis par son père.

L'énergie imprévue de Madeleine lui causa autant de trouble que d'inquiétude.

I! vit brusquement se dessiner un point noir dans son avenir.

La jeune femme poursuivit :

— Rien pour moi, tout pour mon enfant!... — Je veu.x qu'il naisse et qu'il vive! — Tu es son père et je réclame pour lui l'assistance et le nom de son père! — Tu ne sais pas oîi le désespoir peut conduire, toi! — .le ne veux pas, entends-tu bien, je ne veux pas que mon enfant soit un bâtard! — je t'avais perdu, je t'ai retrouvé, je ne te quitterai plus... Je me cramponnerai à toi! Dusses-tu me frapper, dusses-tu me tuer, tu ne te débarrasseras point de moi!... Du moins de moi vivante!...

Madeleine, transformée, lui avait saisi le bras et se cramponnait véritablement à lui.

Tandis qu'elle parlait avec une surexcitation fébrile, il avait réfléchi, nous le répétons.

La résolution si énergiquement exprimée par la maîtresse abandonnée lui faisait peur.

Il se disait que celte jeune femme près de devenir mère puiserait dans ses instincts maternels tous les courages, toutes les audaces; qu'elle deviendrait d'abord une effroyable gêne et plus tard un danger sérieux.

En conséquence, il résolut de composer avec elle.

Sa physionomie perdit son expression menaçante et il dit d'une voix plus douce, en prenant les mains brûlantes de Madeleine :

— Voyons, calme-toi... ne t'énerve pas... — Tu

te fais du mal et lu peux faire du mal à ton enfant...

— C'est le tien aussi...

— Oui, je le sais... Je n'en ai jamais douté...

— Comment en douterais-tu? Tu sais si bien que je n'ai jamais aimé que toi! Tu as fait mieux que me le dire, cela, tu me l'as écrit au commencement de noire liaison, alors que tu m'aimais...

Jules Mercier frissonna.

C'était vrai ! — il se souvenait maintenant d'avoir commis dans un moment de folie celte impardonnable imprudence'....

A coup sûr, la jeune femme avait gardé cette lettre.

— Madeleine, — fit le misérable d'un ton mielleux, — si je te disais que je t'aime encore... que je t'aime comme autrefois? Me croirais-tu?...

Ses yeux se Axaient sur les yeux de la pauvre abandonnée et la magnétisaient en quelque sorte. Sous ce regard elle se sentait défaillir.

— Me croirais-tu? — répéta-t-il.

— Je te croirais ^i tu m'en donnais la preuve... — répliqua-t-elle toute bouleversée.

— Je t'en donnerai la preuve... — Assieds-toi et causons...

Il poussa doucement Madeleine. sur une cbaise et prit place auprès d'elle, lui tenant toujours les mains. — De la chaleur de celte étreinte résultait

pour elle une sensation indéfinissable d'apaisement.

— Certes, ma chère petite Madeleine, j'ai eu des torts envers toi, de grands torts... — poursuivit Jules d'une voix de plus en plus douce et caressante. — J'ai été cruel... j'aurais dû te prévenir... t'écrire... Mais je craignais de briser ton pauvre cœur.

— Oui, tu as été cruel... — murmura la jeune femme, — et j'ai bien soullert ! !

Jules reprit :

— En croyant que je suis resté à Paris, tu te trompes !... — Je suis allé dans mon pays où ma mère m'appelait en toute hàle... — Elle voulait me marier...

— Te marier ! — répéta Madeleine en pâlissant.

— Ce mariage ne s'est pas fait... — 11 ne me convenait d'aucune façon, et d'ailleurs j'avais la résolution bien prise de ne jamais me marier...

— Tu m'avais promis, lu m'avais juré cependant que je serais ta femme ! ! — s'écria Madeleine en retirant ses mains.

— En te promettant cela je jnanquais de franchise, je mentais, et justement ce mensonge a été cause de la façon brutale dont j'ai rompu avec toi...

— l*ourquoi ?

— J'avais peur que lu ne vinsses me sommer de tenir ma promesse, et je ne le pouvais pas...

— Qui t'en empochait?

TROIS MILLIONS DE DOT 8l

— Mes idées arrêtées au sujet du mariage... — Je crois que deux êtres faits l'un pour l'autre sont aussi bien unis par l'amour, par l'estime, que lorsqu'ils ont signé sur un livre d'écrou — (je parle du registre de l'état civil) — leur consentement à la détention perpétuelle dans la prison du mariage !... — N'étions-nous pas heureux ?

— Certes, nous étions heureux, mais d'un bonheur coupable auquel se mêlait toujours, pour moi du moins, une angoisse et un remords !...

— Enfantillage, ma chère petite !... Préjugés ridicules. — Le mariage est une institution démodée qui a fait son temps !...

— Il est nécessaire, au moins, pour les enfants ! — Ne faut-il pas que la loi les protège?...

— La loi protège également les enfants nés hors du mariage lorsqu'ils ont été reconnus. — L'enfant reconnu a le droit de demander aide à son père et protection, et il a droit aussi à une partie de l'héritage paternel...

— Soit ! — dit Madeleine après un silence — mais aux yeux du monde cet enfant n'est qu'un bâtard...

— Le monde, à l'époque positive où nous vivons, — répliqua Jules Mercier, — s'occupe de ce que vous êtes et de ce que vous valez, mais nullement de vos origines... — Le bâtard jouit des mêmes droit civils et politiques que l'enfant légitime... il est électeur et éligible... il peut devenir député, sénateur, minisire... — il peut prétendre à toutes les positions et à toutes les fortunes... — Or, notre enfant sera reconnu et nous pourrons être tiers de lui...

— Si tu m'avais dit cela il y a six mois au lieu de t'éloigner, je n'aurais pas tant soullert... pas tant pleuré... — balbutia Madeleine.

— Tu ne souffriras plus... tu ne pleureras plus...

— Vrai ? bien vrai ? — s'écria la jeune femme avec un élan de joie.

— Je le le jure!

— Tu donneras ton nom à l'enfant qui va naître ?

— N'en doute pas !

— Mais alors pourquoi, tout à l'heure, me recevais-tu si mal ?

— J'avais peur de tes reproches... Je craignais surtout d'avoir à lutter contre tes idées de mariage, car sur ce point-làje ne céderai pas...

— Ce sera comme tu voudras, pourvu que tu reconnaisses notre enfant... Je pourrai ne pas me séparer de lui, l'élever, le voir me sourire... lui apprendre à murmurer le nom de son père... — • Ce ne sera pas le bonheur complet, puisqu'il me manquera l'estime de moi-même, mais ce sera pourtant du bonheur.

Madeleine versait à son insu des larmes d'altendrissement.

Combien elle était loin de deviner la pensée terrible qui venait de naîlre dans l'esprit du comte Jules-Armand de Lucenay à cette minute précise où elle recommençait à croire en lui [ !

— Ah! — reprit-elle, — va, j'oublie tout, mes pleurs, mes souffrances, mon désespoir, et jusqu'à ma volonté de mourir, car tout à l'heure, en passant auprès du canal, j'ai été au moment de me

jeter à Teau, pour oublier, pour cesser de souffrir...

— N'}' pensons plus, puisque c'est fini... — Tu dois de l'argent à ton propriétaire?...

— Oui, deux termes... soixante-dix francs, et dans trois jours je suis obligée de déménager... — On a loué ma cbainbre que je ne payais pas...

— Que l'importe ? — Tu déménageras et lu auras une autre chambre toute prête... — Dès demain, je vais m'occuper de la trouver...

— Riais pourquoi ne viendrais-je pas demeurer avec toi? — demanda timidement Madeleine.

— Il ne manquerait plus que cela!! — pensa Jules.

Puis tout haut :

— En ce moment c'est impossible...

— Pourquoi donc?

— Pour la meilleure de toutes les raisons... Ma mère arrivera après-demain à Paris où elle doit passer un mois, et elle logera dans cette maison...

— Est-ce que pendant tout un mois je ne te verrai pas ? — fit la jeune femme avec efl'roi.

— Tu me verras, mais moins souvent que je ne le voudrais... nous nous dédommagerons plus lard...

— Songe que dans très peu de jours notre enfant viendra au monde...

— Le jour de sa naissance je serai près de toi...

— Le reste du temps je ne pourrai guère quitter ma mère... le devoir filial avant tout! Mais chaque matin, quand il me sera impossible de venir, je l'erai prendre de tes nouvelles.

— C'est encore presque une séparation... — murmura tristement Madeleine. — Si j'allais te perdre de nouveau...

— Non, sois tranquille... — Tu m'as retrouvé, je ne te quitterai plus, et après le départ de ma mère tu me trouveras tout à toi...

— Tu ne mens pas ?

— Non, ma chérie... Je n'ai jamais parlé plus sincèrement... Où demeures-lu?

— Rue Rodier, n°4. près de l'avenue Trudaine...

— Tu viendras là demain?

— Le temps me manquera, j'ai à te chercher une chambre et à faire de nombreuses courses indispensables... Cependant je voudrais te voir pour te donner l'argent de tes termes et de ton déménagement.

— Comment me voir puisque tu ne peux pas venir?...

— Je dois me rendre à Montmartre dans la soirée et je disposerai de quelques minutes... — Montmartre n'est pas loin de la rue Rudier... — Trouve-toi à neuf heures précises au square Saint- Pierre, sur la place...

— J'y serai, mon ami...

— Maintenant, je vais te remettre tout de suite un peu d'argent afin qu'il le soit possible d'acheter quelques vêtements plus convenables... — Ma pauvre petite Madeleine, je t'ai fait bien du chagrin 1...

— Ah ! c'est oublié déjà !... — Je te retrouve, et tu es si bon !...

Jules s'approcha d'un meuble qu'il ouvrit et dans lequel il prit quatre louis.

— Tiens, ma chérie, — dit-il, voilà quatre-vingts francs...

Madeleine devint pourpre.

— N'est-ce pas trop, — murmura-t-elle, — si tu m'en donnes encore demain ?...

— Je t'en donnerai encore demain, ma mignonne, et non seulement pour toi, mais pour la layette de bébé...

— Je voudrais que ce soit une petite fille... — dit Madeleine dont le cœur débordait de joie, — et toi?

— Moi, je veux toutce que tu désires... — Maintenant, ma chérie, je suis obligé de sortir... Je crains même bien d'arriver en retard au rendez-vous donné à un de mes amis. — Tu vas prendre une voiture et retourner chez toi. .. — Souviens-toi que demain soir, à neuf heures, je te rejoindrai place Saint-Pierre, à Montmartre...

— Ah! grand Dieu, comment ne m'en souvien-

drais-je pas?... — Embrasse-moi, et je pars... Jules prit Madeleine dans ses bras et donna à la pauvre enfant le baiser de Judas.

— Comme je t'aime !.,. comme je t'aime !... — s'écria-t-elle avec passion.

— Et moi donc ! — répliqua-t-il. — Allons, va, ma cbérie...

Madeleine se dirigea vers la porte.

Jules l'éclaira pour sortir.

— Une dernière recommandation , — lui dit-il à demi-voix, — ne m'écris pas ici...

— Pourquoi?

— Ta lettre pourrait tomber entre les mains de ma mère, et je ne veux avoir à répondre à aucune question indiscrète...

— Soistranquille... Je n'écrirai pas... A demain...

— A demain...

La jeune femme prit la rampe et descendit l'escalier.

Jules Mercier ferma sa porte.

Une transformation complète s'opéra brusquement en lui.

Il tourna son poing fermé vers la porte 'derrière laquL'lle venait de disparaître Madeleine, et de fauves éclairs jaillirent de ses yeux.

— Ah! diabolique femelle, — tnurmura-t-il d'une voix sourde, — je maudis le hasard qui t'a

fait me rencontrer!... Si tu savais combien je t'exècre!...

De long en large, d'un pas rapide et saccadé, il se mit à marcher dans sa chambre, en continuant:

— Comme il avait raison, mon père 1 ! — Jamais de liaison, jamais d'amour ! ! — Je m'étais laissé prendre niaisement par cette ingénue, je me suis cru débarrassé d'elle parce que j'avais rompu ma chaîne, et la voilà qui vient aujourd'hui, malgré la chaîne rompue, se jeter en travers de mon chemin !... — Dans les yeux de cette créature que je jugeais si faible, j'ai lu la volonté, plus que la

volonté, l'entêtement inébranlable 1... Le désespoir la pousserait aux plus graves folies'.... — C'est le point sombre, c'est l'obstacle! — "Ah! si j'avais pu l'étoufler.

Après un silcnceentrecoupéd'exclamations furibondes, le jeune homme continua :

— Elle m'a retrouvé... — j'aurais beau quitter ce logement pour lui faire perdre ma piste, le diable s'en mêlant elle me retrouverait encore ! Et alors il n'existerait plus aucun moyen de l'apaiser et la colère la rendrait dangereuse !

» J'ai eu l'impardonnable folie de lui écrire en lui parlant de sa grossesse... — Elle m'avait tourné la tôle!... — L'idée lui viendrait peut-être de se servir de ma lettre et de faire inscrire l'enfant qui va naître comme ayant Jules Mercier pour père 1

— Ce serait un faux, puisque je ne m'appelle point Jules Mercier, mais la honte de ce faux pourrait rejaillir jusque sur le nom du comte Jules-Armand de Lucenay... — Ce sontlà des complications possibles qu'à tout prix je veux éviter... — Il me faut cette lettre... Je l'aurai!... Je n'ai pas vingt-cinq ans... L'avenir est ouvert devant moi... Un riche mariage me permettra de reprendre mon rang dans le monde, et au moment où la fiancée serait prêle à payer de quelques millions un titre de comtesse, un bâtard viendrait me crier ; Vous êtes mon père... Allons donc ! Jamais ! Ahl Madeleine, tuas eu tort de me retrouver ! ïu as eu grand tort, je le jure!

Tandis que Jules Mercier prononçaitces derniers mots, l'expression de son visage était effrayante.

Pendant quelques instants il resta songeur, les yeux fixés sur le parquet de sa chambre.

Puis, tout à coup, il releva la tête et sa figure contractée se rasséréna.

— A quoi bon me faire du mauvais sang? — murmura-t-il. — Dans la vie tout s'arrange... — Tout s'arrangera. — 11 me faut de l'argent... — J'en aurai...

Il se dirigea vers le meuble que nous l'avons vu ouvrir pour donner quelques louis à Madeleine, et dans un portefeuille de chagrin rouge qu'il en tira il prit un billet de cinq cents francs.

— Le tiers de ma fortune!... — lil-il avec un pâle sourire. — Je vais le risquer tout à l'heure, et je le décuplerai I J'ai eu si peu de chance ce soir que je dois en avoir cette nuit 1...

Jules Mercier s'habilla et regarda sa montre, placée sur la cheminée.

Elle indiquait onze heures dix minutes.

— La partie est commencée, — se dit-il en prenant son chapeau, — j'arriverai au bon moment.

Il sortit, monta dans un fiacre et donna l'ordre au cocher de le conduire rue Saint-Louis-en-l'Ue , à un numéro qu'il indiqua.

C'était celui de la maison où fonctionnait chaque nuit le tripot clandestin dont le jeune homme était l'un des plus fidèles habitués.

La partie battait son plein au moment où Jules Mercier, après s'être fait reconnaître, franchit le seuil de la salle de jeu.

Au nombre des joueurs se trouvaient les trois jeunes gens avec lesquels nous l'avons vu dîner.

Aussitôt qu'un décavé se leva, il prit sa place.

Nous nous garderons bien de fatiguer nos lecteurs en leur racontant parle menu des péripéties sans aucun intérêt pour eux.

Il nous sufûra de leur apprendre que la confiance de Jules Mercier en sa bonne étoile ne fut point trompée, cette fois, et que ses prévisions se réalisèrent.

A quatre heures du matin il gagnait quatre mille et quelques cents francs.

Ne voulant pas s'exposer à les reperdre, il se retira.

Rentré chez lui, il mit de côté un billet de mille francs.

— Voilà la part de Madeleine — se dit-il — tout

s'arrangera... — Il faudrabien que touls'arrange...

Il se couchaet s'endormit ensongeantau sombre

projet qu'il combinait, au drame dontil échafaudait

le scénario.

Madeleine, qui croyait ne plus pouvoir connaître jamais la joie et l'espérance, était sortie de cbez Jules Mercier le cœurjoyeux, l'âme remplie d'espoir.

Elle avait retrouvé celui qu'elle aimait malgré tout et qu'elle aimerait toujours. — Elle avait entendu sa voix persuasive confesser ses torts et promettrede donnersonnom àl'enfantquiallaitnaître.

Le lendemain, elle recevraitlasomme nécessaire pour acheter une layette à cet enfant... Elle possédait déjà quatre louis... de l'or! de l'or! qu'elle ne connaissait plus depuis si longtemps.

Elle se sentait comme étourdie par cette succession de bonheurs inattendus.

En quittant le faubourg du Temple, elle remonta vers l'ancien boulevard extérieur.

N'ayant pris pour toute nourriture (ju'un peu de pain sur le banc de la place du Château-d'Eau, mourant de faim, elle franchit le seuil du premier petit restaurant (ju'elle rencontra, mangea rapidement un repas plus que modeste, monta dans le tramway d'où elle descendit une demi-heure plus tard près de l'avenue Trud;iine, et de là gagna la rue Rodier.

La concierge était couchée.

Madeleine aurait bien désiré lui dire cependant qu'elle payerait les termes arriérés et ne devrait rien à la pitié du propriétaire.

Elle se sentait si fière de pouvoir quitter cette maison sans voirsurles visages un sourire ironique.

Remettant donc au lendemain, — quoique bien malgré elle, — la communication qu'elle voulait faire, elle rentra dans sa mansarde qui, si misérable qu'elle fût, lui sembla pourtant moins triste.

Là, elle se laissa tomber à genoux, remercia Dieu qui venait de la protéger et lui demanda de la protéger plus encore en faisant de son amour une tendresse légitime, en inspirante Jules Mercier la pensée de lui donner son nom.

Quelques minutes plus tard elle dormait d'un paisible sommeil, ce qui ne lui était pas arrivé depuis bien des semaines.

Jules Mercier, ou plutôt le comte Jules-Armand de Lucenay, rentré à quatre heures et demie du matin, dormit trois heures environ, se leva et s'habilla.

Il habitait un petit logement meublé et le payait au mois ; un déménagement n'était donc rien pour lui, puisqu'il n'avait à emporter que des vêtements, du linge et quelques menus objets de toilette.

Déménager, c'était la première chose qu'il se

proposait de faire, dans un but qui nous sera bientôt connu.

D'un cabinet noir il tira deux malles assez grandes et les remplit de tout ce qui lui appartenait.

Il glissa son argent dans sa poche, descendit, entra chez la concierge et lui dit :

— Voici ma clef, ma chère dame... — Vous pouvez mettre un écriteau... demain, je quitte le logement...

— Ah bah ! — s'écria la concierge stupéfaite, — et pourquoi donc cela?

— L'administration des postes me donne de l'avancement... je n'aurai plus à faire de service nocturne... — on m'envoie en province...

— Tant mieux pour vous, m'sieu Mercier, mais tant pis pour moi. — Je perds la crème des locataires !...

Jules Mercier s'était dit employé des postes afin qu'on ne s' ('tonnât point dans la maison de ses absences de chaque nuit.

Il déjeuna, gagna une station de voitures et se fit conduire au square de La Chapelle où il descendit.

— Je veux que Madeleine habite un quartier excentrique, aux maisons peu rapprochées les unes des autres, — s'élait-il dit. — Du côté de La Chapelle je dois trouver cela...

En conséquence, le nez en l'air pour chercher les écriteaux, il se mil à parcourir les rues environnantes et, ne découvrant rien, il remonta jusqu'à la rue Ordener, cette voie presque déserte qui longe les ateliers du chemin de fer du Nord, et entra dans la rue Ernestine, où il aperçut à la porte d'une maison plusieurs écriteaux.

L'un d'eux portait cette indication :

A LOUER PETIT LOGEMEKT COMPOSÉ d'uNE CHAMBRE ET

d'un cabinet.

Une allée étroite mais propre conduisait à un escalier. — Sur le mur, en face, on lisait ces mots: « La concierge est aupremier. «

Jules Mercier monta un étage et frappa au carreau de la loge.

Une gamine de neuf à dix ans, à la mine éveillée et intelligente, se montra.

— Qu'est-ce que vous voulez, ra'sieu? — demanda-l-elle.

— Vous avez une chambre et un cabinet immédiatement libres ?

— Oui, m'sieu.

— A quel étage?

— Au troisième.

— Peut-on visiter?

— C'est que maman n'est pas là... elle est au lavoir... Elle ne reviendra que pour midi...

— Mais ne pourriez-vous me montrer le logement, vous, ma petite?

— Si vous voulez, tout de môme... — Attendez, je vais prendre la clef... — Passez devant, m'sieu...

La gamine ferma la porte de la loge et accompagna Jules Mercier au troisième étage où elle lui dit:

— A présent, suivez le couloir jusqu'au fond... — C'est un peu sombre, mais on est bien tranquille dans la maison. — Tout cet étage-là n'est pas habité.

— Ah! bahl Pourquoi donc?

— C'est un marchand de meubles, de bijoux, d'horlogerie, qui vend tout à crédit et (]ui a loué l'étage entier pour y déposer ses marchandises... il ne laisse libres que la chambre et le cabinet.

On était arrivé au fond du couloir.

La gamine ouvrit une porte.

Le visiteur entra.

La chambre était grande, éclairée par une large fenêtre. — Le cabinet servait de cuisine... Jules Mercier s'approcha de la fenêtre.

— Qu'est-ce que cela? — s'écria-t-il après avoir regardé au dehors. — La maison est enclavée dans un cimetière ! !...

— Oui, m'sieu... — répondit l'enfant — c'est le cimetière de la rue Marcadet, mais il ne sert plus maintenant... — On va à Cayenne, près de Saint- Ouen...

TBOIS MILLIONS DK DOT 97

Le comte de Lucenay, le sourcil froncé, quitta la fenêtre.

— Le prix de location ? — fit-il.

— Cent vingt-cinq francs. — Avez-vous assez vu?

— Oui... — Descendons.

Quand ils furent auprès de la loge la petite fille demanda :

— Louez-vous, m'sieu?

— Non, c'est trop cher... — répondit Jules. Et il gagna la rue.

Une fois dehors, il écrivit sur son agenda le nom de la rue, le numéro de la maison, et gagna la rue Marcadet qu'il parcourut lentement, s'arrêtant à chaque pas, comme un homme qui veut s'orienter.

— Bon ! — dit-il tout à coup en regardant l'arrière-corps d'une bâtisse dont les volets de toutes les fenêtres du troisième étage, sauf une seule, étaient fermés, — voici la maison dans laquelle je me trouvais tout à l'heure... le cimetière doit être tout près d'ici...

En eflet, à quelques pas en avant, se trouvait une muraille percée d'une large baie fermée par une porte à deux vantaux encastrée dans des pilastres dont les frontons sculptés figuraient des sabliers ornés d'ailes de hibous.

Jules Merciers'approcha de cette porte disloquée par le temps. — De nombreuses fissures permet- 1. 6

taienl aux regards d'embrasser toulc l'étendue du cimetière abandonné.

Celait un véritable fouillis de décombres à demi recouverts par iesbautesberbes poussanten liberté.

Les vieux entourages, les croix de bois, s'affaissaient vermoulus.

Les pierres tombales, ayant perdu leur aplomb, disparaissaient sous des manteaux de lierre, sous d'inextricables massifs d'arbustes poussés au hasard.

A gauche, une grande tombe presque monumentale restée debout et intacte.

A droite, un petit bâtiment sans couverture, démantelé, croulant, envahi, lui aussi, par les végétations parasites, et qui avait dû être autrefois le logis du gardien-chef ou conservateur.

Sur un des angles de cette ruine était cloué un écriteau donnant en grosses lettres cette indication :

« Pour visiter le cimetière, s'adresser à M. FrébauU, concierge, rue Luc-Lambin, n° 4. »

Jules Mercier lut avec attention les deux lignes que nous venons de reproduire.

— Vous regardez l'ancien cimetière, monsieur, — dit brusquement une voix à côlé de lui.

Il tressaillit, tourna la tôte du côté oîi la voix s'était fait entendre, et vit un vieillard à cheveux blancs, s'appuyant sur une canne.

— Voilà déjà bien longtemps qu'il est fermé, monsieur... — continua ce vieillard. — Pendant la Commune, de funeste mémoire, on y a encore enterré quelques personnes... Des fédérés, des bourreaux d'otages, pris les armes à la main et fusillés... Des malheureux tués par les obus des batteries de Montmartre... On y a enseveli mon fils, un garçon de trente ans qui venait de chez le boulanger, chercher du pain pour sa femme et pour ses enfants cachés depuis huit jours dans une cave... Sa tombe se trouve là-bas, dans le coin de droite, derrière une touffe de sureaux, mais figurez-vous que je n'ai pas le droit d'entrer pour l'entretenir... C'est défendu 1 ! — Nous devons nous contenter, ma pauvre vieille femme et moi, de regarder la place par nos fenêtres... les fenôtres de la maison qui bornent là-bas l'enclos du cimetière, et c'est même pour cela que nous sommes venus nous y loger.

Et, tout en disant ces choses d'une voix aussi mélancolique que celle du vieillard des tombeaux — old mortalili/ — de Walter Scott, le brave homme essuyait ses yeux.

— On peut entrer dans le cimetière, cependant, répliqua Jules iMercier, — l'écrileau cloué sur ce bâtiment en ruines indique l'endroit où on met la clef à la disposition des visiteurs.

— Oui, monsieur, on peut entrer, — répondit le vieillard, — mais il est interdit de toucher à rien, et même de déposer des lleurs sur les tombes... — A un moment donné, à une époque que j'ignore mais qui doit être assez éloignée, la Ville de Paris, usant de son droit légal, reprendra possession du cimetière, et ce sera triste pour ceux que de pieux souvenirs attacheront encore à ce champ du repos... — Heureusement ma brave femme et moi nous serons morts depuis longtemps. ..

Ceci ne pouvait soulever aucune objection.

Le jeune homme salua son interlocuteur et remonta la rue Marcadel, se dirigeant du côté du boulevard Ornano et marchant la tôle penchée sur sa poitrine, dans une attitude méditative.

Il semblait sous l'influence d'une obsédante et sinistre pensée. — Evidemment, il s'efforçait de réunirtous les fils de la trame noire qu'il préparait.

— Je ne dois pas m'éloigner de ce quartier, — murmura-t-il tout à coup.

Et, s'étant renseigné auprès d'un gardien de la paix solitaire et mélancolique, il prit le chemin de la rue Luc-Lambin qu'il atteignit en quelques minutes.

Une fois dans cette rue, il regarda les numéros et fit halte en face de la maison portant le n° 4 et dont le concierge était ceFrébault, détenteur de la clef du cimetière Marcadet.

Là, il tressaillit et son visage s'empourpra de joie.

C'est qu'il venait de voir une chose qui complétait de façon merveilleuse son plan en préparation.

Cette chose était une pancarte annonçant une chambre et un cabinet meublés à louer dans la maison.

Il franchit le seuil de la loge oîi, en l'absence de son mari, employé d'une administration quelconque, la concierge déjeunait avec sa fille, une enfant d'une quinzaine d'années.

Jules-Armand, comte de Lucenay, payait de mine, nous le savons, — Visage, tournure et manières, en lui tout avait le privilège de plaire à première vue.

L'effet habituel se produisit.

La concierge, quittant son repas, vint au jeune homme avec empressement.

— Vous avez une chambre et un cabinet meublés à louer, madame? — lui dil-il.

— Oui, monsieur...

— Je voudrais les visiter...

— Tout de suite, monsieur... je prends la clef et je suis à vous...

Madame Frébault choisit une clef au milieu de beaucoup d'autres accrochées à un tableau noir moucheté de numéros, et se dirigea vers la porte de sa loge.

— Mais, maman, tu te trompes... — fit vivement la jeune fille, — c'est la clef du cimetière que tu prends...

En entendant ces mots, Jules dressa l'oreille et ses yeux sef fixèrent sur la clef que tenait la concierge.

— C'est vrai, — répliqua celle-ci — hier on est venu la chercher et on ne l'a pas remise usa place...

Et, ce disant, elle accrocha la clef à un clou qui se trouvait en dehors du cadre, près de la cheminée.

Julesncperdaitde vueaucunde ses mouvements.

Elle prit une autre clef et dit :

— Celte fois, voici la bonne... — Voulez-vous venir, monsieur?...

TROIS MILLIONS DE DOT lOS

La chambre et le cabinet, propres et bien meublés, se trouvaient au second étage.

— Combien par mois, madame? — demanda Jules.

— Cinquante-cinq francs, sans compter le ménage, et c'est moi qui le fais... — C'est une des clauses de la location... — On ne loue pas pour moins d'un mois et on payele mois d'avance...

— Tout cela me convient, je loue, mais je dois vous prévenir qu'étant correcteur d'imprimerie pour un journal, je rentre fort tard dans la nuit.

— Cela nous est égal, monsie.ur, . .

— Je vis seul et ne reçois jamais personne.

— Monsieur recevrait qui il voudrait.

— Voici cinq francs de denier h Dieu, et je vais vous payer un mois d'avance...

— Je vous donnerai un reçu en bas... — Quand emménagez-vous?

— Demain, dans la matinée...

— Tout sera bien en ordre...

On descendit.

Jules paya cinquante-cinq francs.

— A quel nom le reçu, monsieur, s'il vous plaît?

— Je m'appelle Charles Brisson.

Cinq minutes après le comte deLucenay, ayant en poche le reçu d'un mois de location payé d'avance par Charles Brisson, correcteur d'impri-

merie, sortit de la loge, puis de la maison, laissant sous le charme la mère et la fille.

11 n'avait plus rien à faire qu'à tuerie temps, en attendant l'heure du rendez-vous donné par lui à Madeleine au square Saint-Pierre à Montmartre.

Tout en se promenant, il descendit du côté de Sainl-Ouen, où il comptait dîner.

Après avoir dépassé les portes des fortifications, il longeait le grand boulevard conduisant au cimetière de Saint-Ouen, et venant se greffer sur la route delà Révolte.

Pour gagner Saint-Ouen, il était obligé de faire un écart par un petit senlier qui traversait le chemin de fer de ceinture.

Toujours absorbé dans ses réflexions, ii suivit ce sentier.

Le dimanche, les chemins grands et petits de la banlieue sont couverts de promeneurs allirés par des multitudes de cabarets et de guinguettes.

En revanche, pendant la semaine, ils sont à très peu de chose près déserts.

Cependant, ce jour-là, un homme en costume d'ouvrier marchait devant Jules ; un homme dont l'allure titubante indiquait un élat d'ivresse très prononcé.

Jules, de loin, le regardait festonner.

Par moments l'ivrogne s'arrêtait, gesticulant et

parlant très haut comme s'il s'adressait à un interlocuteur prêt à lui donner la réplique.

Puis il se remettait en marche, zigzaguant, perdant l'équilibre, et le rattrapant Dieu sait comment.

M. de Lucenay le rejoignit et allait le dépasser quand l'homme, faisant un brusque écart, le heurta maladroitement.

Jules le repoussa.

Livrogne leva sur lui des yeux hébétés et furibonds.

— Pas malin, ça ! — bégaya-t-il en prenant une po«e. — Espèce d'aristo, tu ne peux donc pas marcher droit sans accrocher les ciloiltiensff La route est cependant assez large!... — je ne sais ce qui me retient de te démolir, grand lâche !...

Le jeune homme fit halte et regarda en riant l'alcoolisé.

Celui-ci l'examina pendant deux ou trois secondes avec une attention grandissante, et finit par s'écrier, en se frappant sur les cuisses avec tous les symptômes de la plus violente surprise:

— Ah ! par exemple, en voilà une sévère !.. . Mais non... Mais non... je ne me trompe pas! !

Et il s'élança vers Jules qui dut le repousser de nouveau, en disant d'un ton plus que sec :

— Passez votre chemin et laissez-moi tranquille !...

— Comment... comment... Monsieur le comte ne me reconnaît point? — reprit l'ivrogne en se plantant devant Jules, le sourire aux lèvres, et en ôtant d'un geste rapide son petit chapeau mou. — Je ne me trompe cependant pas... C'est parfaitement à monsieur le comte de Lucenay que j'ai l'honneur de parler... J'ai beau être un peu éméché... avoir un assez joli plumet... monsieur le comte Jules-Armand de Lucenay est d'un galbe à ne pouvoir être pris pour un autre...

En entendant prononcer son nom, le jeune homme, très ennuyé delà rencontre, avait fait un geste d'impatience.

— Vous vous trompez... — dil-il presque avec colère, en essayant de continuer son chemin. — Je ne suis nullement celui que vous croyez.

Mais, avec l'entôlement des ivrognes, son interlocuteur lui barra le passage en répliquant :

— Monsieur le comte peut avoir des motifs pour conserver l'incognito, mais quant à me tromper, jamais de la vie!... J'ai eu l'honneur d'être le valet de chambre de monsieur le comte quand monsieur le comte menait la grande vie, remuait les billets de mille à la pelle, soupait toutes les nuils, tenait banque ouverte au baccara et révolutionnait Paris par le chic de ses maîtresses et le moelleux de ses équipages... Oh 1 mes enfants, c'est ça qui pouvait s'appeler une existence un peu chouette!

Tout en s'exprimant en ces termes choisis, l'ivrogne parlait très haut et gesticulait comme un télégraphe de l'ancien jeu.

Jules se voyait reconnu. — L'homme était sûr de son fait. — Il comprit qu'il ne s'en débarrasserait point en continuant à nier son identité. — Quelqu'un pouvait venir à passer sur la route et entendre ce qui se disait. — Donc il importait d'en finir le plus tôt possible.

— Je ne vous reconnais pas du tout, mon ami... — fit-il.

— Ça m'étonne peu... — le costume me change et monsieur le comte ne m'a jamais vu qu'en tenue correcte, habit noir et cravate blanche... Je suis Dufour... Jean Dufour... son fidèle serviteur... surnommé Coquelicot par mes collègues à cause des fraîches couleurs de mon teint...

— Ah ! c'est vous, Jean... — dit le jeune homme dont le visage prit une expression indéfinissable.

— Oui, monsieur le comte... plus fidèle que jamais...

— Je vous ai renvoyé de chez moi...

— Hélas ! pour un malentendu...

— Vous m'aviez volé.

— Le voilà, le malentendu I... Le voilà bien I — Monsieur le comte avait oublié son porte-monnaie dans une de ses poches... — En brossant les vêlements je l'ai trouvé, ce porte-monnaie... ce mal-

heureux porte-monnaie... et par inadvertance, je l'ai mis dans ma poche à moi... — Simple erreur et pas autre chose !...

— Alors je vous ai prié d'aller...

— Me faire pendre ailleurs... — acheva Jean Dufour. — J'ai dû me résigner, le cœur très gros... Je suis parti, la larme à l'œil... Je tenais tant au service de monsieur le comte ! ! — Méconnu par un si bon maître, je ne pouvais songer à rentrer en maison... — J'ai quitté la tenue correcte pour le bourgeron .. J'ai repris l'état de ma prime jeunesse... Je suis peintre en bâtiments... autrement dit badigeonneur !... Au lieu de manier le plumeau, je manie le pinceau... Au lieu de brosser , j'étale...

— Ce métier vous plaît-il ?

— Monsieur le comte est bien bon de me témoigner tant d'inlérôt !... — Il me déplaît à ravir, le métier!... — L'idée de la cravate blanche et de l'habit noir me hante... — Ah ! si monsieur le comte voulait me reprendre... — J'ai mis de l'eau dans mon vin... pas aujourd'hui peut ôlre, mais c'est une manière déparier... Monsieur le comte pourrait avoir conliance et laisser dans son gilet la Banque de France et ses succursales... je ne me tromperais plus de poche...

— Tant pis ! — dit carrément Jules.

Dufour tressauta.

— Gomment, tant pis ? — répéta-t-il.

— Oui... — Sij'avais besoin d'un domestique en ce moment, je ne tiendrais pas le moins du monde à ce qu'il lût honnête... — Je lui voudrais votre caractère d'autrefois... de l'indépendance dans la morale...

L'ivrogne prit une fière altitude, et répliqua :

— Monsieur le comte, les vrais caractères sont tout d'une pièce, — tel étaille mien, tel il estencore.

— Alors, vous seriez dévoué... Si l'on mettait le prix à votre dévouement...

— Dévoué comme un caniche d'aveugle...

— Vous seriez prêt à taire, pour de l'argent, n'importe quoi?

— N importe quoi, et autre chose encore... L'âge arrive... Je voudrais m'amasser quelques petites rentes, et ce n'est pas le badigeon qui me les donnera...

— C'est une ambition très légitime... seulement vous avez acquis un défaut supplémentaire que je ne vous connaissais pas lorsque vous étiez à mon service, et qui ne vous aidera guère à réaliser cette ambition.

— Un défaut que monsieur le comte ne me connaissait pas ?

— Oui, et qui me ferait hésiter à vous conûer une mission... délicate.

— Monsieur le comte veut dire sans doute que je suis devenu pochard...

— Parfaitement.

— J'ose affirmer à monsieur le comte que ma griserie d'aujourd'hui est un pur et simple hasard... — Je suis allé ce matin à l'enterrement d'un camarade... — En sortant du cimetière, on a cassé une croule en mangeant un morceau de fromage et en •vidant quelques bouteilles... — 11 faisait chaud... Ça m'a tapé tout de suite... Ce qui prouve bien que je n'en ai point l'habitude... — Dans une heure il n'y paraîtra plus... — Il ne faudrait pas que ce soit ça qui empêche monsieur le comte de m'employer si, par chance, monsieur le comte avait besoin de moi...

— Je n'ai besoin de personne /;our le moment... Jules appuya sur les trois mots que nous venons

de souligner.

— Poui' le mo?nent, — répéta Jean Dufour, — mais plus tard ?

Jules de Lucenay parut hésiter pendant une ou deux secondes, puis il répondit :

— Plus tard... peut-être... c'est à voir... cela dépend...

— Que monsieur le comte prenne donc mon adresse... — fit vivement l'ancien valet de chambre. — Depuis deux ans que j'ai quitté son service, je me suis dégourdi... Dans le bâtiment, on est ficelle en diable !... — J'en appris de bien bonnes que je pourrais utiliser au profit de monsieur le comte...

— Nous verrons...

Le jeune homme tira de sa poche v.n agenda muni d'un petit crayon, l'ouvrit et demanda :

— Où demeurez-vous ?

— Rue des Envierges, n^aO.

— Oii est-ce, la rue des Envierges ?

— A BelleviUe.

Jules écrivit le nom et l'adresse.

Il pensait:

— Qui sait si d'un moment à l'autre je ne serai pas bien aise d'avoir sous lu main un drôle comme celui-là, hardi, intelligent, sans scrupules, ne reculant devant aucune besogne pourvu qu'au bout il y ait des billets de banque ?

Tout haut il ajouta, en remettant son carnet dans sa poche :

— Où allez-vous présentement?

— Rejoindre des camarades qui travaillent à Saint-Ouen à une belle maison de campagne toute neuve... Unr maison comme il m'en faudrait une pour m'y retirer dans mes vieux jours...

— Allez donc... — Moi je retourne sur mes pas.

— Je me promenais en attendant l'heure d'un rendez-vous que j'ai près du cimetière de Saint-Ouen...

— Inutile de dire à qui que ce soit que vous m'avez rencontré...

— Monsieur le comte doit se souvenir qu'il n'a jamais eu à me reprocher une indiscrétion...

Jules mit un louis dans la main de son ancien valet de chambre.

Celui-ci regarda la pièce d'or.

— Ce sont mes arrhes? — demanda-t-ilen riant.

— Je ne dis ni oui ni non... cela dépendra des circonstances... — Au revoir...

Et M. de Lucenay remonta du côté du boulevard Ornano.

— Merci, monsieur le comte... Au revoir, monsieur le comte... — cria Jean Dufour en le regardant s'éloigner. — Je prie monsieur le comte de penser à moi... — J'ai dans ma iolle idée que je lui serai très utile...

Le jeune homme marchait vite.

Il était déjà à vingt pas de l'ivrogne qui, tout en contemplant la pièce d'or qu'il avait dans la main, se mit, en signe de joie, à esquisser au milieu du chemin un pas des plus fantaisistes, qui faillit d'ailleurs se terminer par une chute dans la poussière.

— Un jaunet ! — murmura l'ex-valet de chambre quand il entrepris son équilibre.. — Toujours généreux, le patron, quoiqu'il m'ait fait l'elTet d'être dans la dèche jusqu'au cou pour le quart d'heure... mais il en sortira... je le connais... c'est un zig !... On va casser le cou à quelques fioles avec les camarades !...

Et Jean Dufour, surnommé Coquelicot, d'une allure un peu ralfermie se dirigea vers Saint-Ouen.

Nous l'y suivrons, car il allait se trouver en présence d'un personnage que nous présenterons à nos lecteurs, et qui doit jouer un des rôles les plus importants de notre récit.

Le ci-devant domestique chantait à tue-tête tout en marchant, non pas quelque gaudriole comme

on aurait pu le supposer, mais une romance autrefois célèbre, dont le refrain était :

Laissez les enfants à leurs mères !...

Laissez les roses aux rosiers !

A ce refrain il se pâmait en roulant des yeux mourants ! — Le vin rendait sentimental cet aimable gredin !

Il atteignit la route de la Révolte, monta vers le vieux village de Saint-Ouen d'où l'on aperçoit de vastes espaces et la Seine coulant au milieu des petites îles verdoyantes qui se succèdent de Courbevoie à Saint-Denis, gagna la place où se trouve la tête de ligne des tramways qui vont de Saint- Ouen à la place Moncey, et s'arrêta en face d'une construction de belle apparence, située au milieu d'un vaste jardin, entièrement terminée comme maçonnerie, serrurerie, plomberie, etc., et livrée aux peintres et aux décorateurs.

Là, réunissant ses deux mains autour de sa bouche et s'en faisant un porte-voix, il lança ce signal si connu de la corporation des peintres du bâtiment :

— Prrrroutl ! !

Les vibrations n'étaient pas encore éteintes que de la maison partaient plusieurs cris pareils, et une demi-douzaine d'ouvriers, coidés du bonnet de coton légendaire à raies multicolores, et tenant à la main ces pinceaux plats appelés hfosses,

parurent aux fenêtres du premier et du second étage.

— Tiens, c'est Coquelicot! — dit l'un des peintres — ohé, les enfants, c'est Coquelicot !...

Et le dialogue suivant s'établit entre les travailleurs et le nouveau venu :

— T'es donc en balade aujourd'hui. Coquelicot, qu'on ne t'a pas vu ce malin ?

— Je vas vous dire... j'arrive de l'enterrement et, si je suis venu donner un coup de pied jusqu'ici, c'est pour vous offrir un joli verre d'Argenleuil... tête de cuvée... vieux ceps... grande année !...

— A-t-il une platine, cet animal-là ! !

— Enfin, ça va-t-il?

— Ça va... d'autant plus qu'il fait chaud et qu'un petit rafraîchissement ne sera pas de trop... — Il est tout près de quatre heures... file nous attendre chez le mastroquet sur la place... On te rejoindra dans cinq minutes...

— Sufficil!...

Et Jean Dufour se dirigea vers l'établissement du marchand de vin désigné.

Les peintres se mirent à rire aux éclats en le voyant tituber de façon très notable.

Trois travaillaient dans la même pièce du premier étage, — un salon assez vaste.

Deux faisaient du décor sur des boiseries de

sapin que leurs pinceaux transformaient en panneaux d'érable n:iouchel6 encadrés de vieux chêne.

C'étaient des hommes d'une trentaine d'années.

Le troisième, qui semblait n'avoir pas plus de vingt-qaalre ou vingt-cinq ans, mais qui en réalité en avait vingt-six, était un très beau garron d'apparence distinguée et quelque peu hautaine.

11 peignait un dessus de porte avec un talent réel, et ses fleurs, ses oiseaux, ses papillons, constituaient un tableau du plus charmant eflet.

Larl indusli'iel ainsi compris devenail de tai't pur.

Ce jeune homme se nommait Julien Claude.

— Dites-moi, Constant, — demanda-t-il ù l'un des ouvriers décorateurs, — qu'est-ce que c'est que ce Coquelicot ?

— Comment, vous ne le connaissez pas?

— Je le vois aujourd'hui pour la première fois...

— C'est vrai... l'artiste, vous n'êtes ici que de ce matin. Eh bien, Jean Dufour, surnommé Coquelicol parce qu'il a le teint d'une tomate bien mûre, est un ancien peintre en bâtiment qui s'était placé domestique pour ne plus rien faire... il est revenu à la peinture et travaille chez le patron, seulement l'huile n'est pas de sa compétence... il est employé au badigeon... le patron l'a colle à la colle...

— Il paraît avoir bu un peu plus que son compte...

— Oh ! il n'est jamais en retard pour écraser un grain ! — fit le second décorateur qu'on nommait La Pistache à cause de son amour pour le veit, — quatre fois par semaine, à l'entendre, il suit un enterrement... tantôt c'est un parent, tantôt un camarade... Le patron le garde tout de même parce qu il le connaît depuis longtemps, mais entre nous c'est un triste sujet...

— Pourquoi avoir accepté son invitation?

— Parce qu'un verre d'Argenteuil ne se refuse jamais... — D'ailleurs, c'est bêle de faire sa tête avec des gens de la même partie... — Coquelicot est un camarade, après tout...

— Alors, nous allons descendre chez le troquet?

— Oui... — à quatre heures- nous avons une demi-heure de repos pour casser une croûte...

— Et nous l'arroserons du picolo de Coquelicot, — ajouta Constant.

Tout en causant les trois hommes s'étaient remis au travail.

Julien Claude, surnommé YArtiste dans le monde des peintres décorateurs à cause de son indiscutable talent, était, nous l'avons dit, un beau garçon de vingt-six ans, brun de cheveux, bien découplé, solide et de tournure élégante.

A Montmartre qu'il habitait, les jeunes filles le regardaient venir, se retournaient quand il avait passé, et plus d'une s'avouait à elle-même qu'il ne

lui déplairait point de s'appeler madame Julien Claude.

Le jeune homme, presque depuis son enfance, s'était senti entraîné vers la peinture par un goût très vif, par une véritable vocation.

Il voulait devenir un peintre, un grand peintre ; — il rêvait la fortune et les honneurs, mais comme il avait l'inlelligence pratique, qu'il compren;iit à merveille qu'éludier beaucoup était indispensable, que sa peinture ne lui rapporterait rien ou fort peu de chose tant que sa signature ne serait pas connue et cotée, et qu'il fallait vivre, il résolut de consacrer la moitié de son temps à l'art industriel qui lui donnerait le pain quotidien, et l'autre moitié à un travail i^érieux, acharné, qui le conduirait vite à son but.

Les entrepreneurs le connaissaient pour un décorateur de tout à fait premier ordre, sur l'exactitude duquel on pouvait compter ; il était très estimé, payé très cher, et assailli de plus d'offres de travaux qu'il n'en pouvait accepter.

Julien avait une nature ardente, des passions vives. — 11 aimait les femmes, mais il professait à l'endroit du mariage des sentiments identiques à ceux que nous avons entendu exprimer à Jules de Lucenay.

L'indépendance absolue lui paraissait le plus précieux des biens. — 11 tenait à la liberté de sa

vie de garçon au point de ne pas vouloir habiter avec sa mère, que cependant il adorait.

Il occupait, rue des Abbesses, à l'étage le plus élevé de la maison, un logement composé d'une chambre et d'un petit atelier.

Quatre heures sonnèrent à l'église de Saint- Ouen.

Le premier coup résonnait à peine que tous les peintres décorateurs, laissant là leurs brosses et leurs pinceaux, quittaient la maison et se dirigeaient vers l'établissement où Coquelicot les attendait.

Devant la boutique du marchand de vin l'ex-valet de chambre était assis, auprès d'une demi-douzaine de petites tables supportant des bouteilles et des verres, du fromage de gruyère et du pain.

— Mazette ! — fit La Pistache en riant, — c'est la continuation de l'enterrement, puisque c'est toi qui régales !...

— Oui, ma vieille branche! et quand il n'y en aura plus il y en aura encore ! — répondit Coquelicot en donnant des poignées de main à droite et à gauche.

— C'est donc un parent à héritage que tu enterrais, et le notaire t'a léglé la succession séance

tenante?

— Non, mes enfants, je n'ai pas hérité, mais

j'ai eu la chance de rencontrer mon protecteur...

— Ton protecteur?...

— Oui, un ancien patron à moi... un particulier qui a un fort sac et la main facile... — Il m'a garni le gousset, et comme il me porte intérêt, m'en sachant digne, je le crois très capable de me donner un jour ou l'autre un coup d'épaule pour m'établir h mon compte...

— A sa santé ! — cria La Pistache.

Tout le monde trinqua avec Coquelicot, sauf Julien Claude qui s'était assis, mais qui ne touchait ni à son pain, ni à son fromage, ni à son verre qu'on avait rempli.

L'e.x-valet de chambre remarqua cette abslention.

— Eh bien, quoi? — fit-il en s'adressant au jeune homme, — Vous laissez votre verre plein, camarade? — C'est-il parce que nous ne nous connaissons pas ? — Buvez toujours, nous forons connaissance, et en attendant je vous promets, foi de Jean Dufour, qu'on ne vous réclamera point votre part de la dépense !...

Julien Claude, étonné de la ridicule sortie de Coquelicot, l'avait d'abord regardé, puis avait jeté un coup d'oeil aux décorateurs.

Ce coup d'oeil signifiait clairement :

— Faut-il que je le remette .à sa place, cet animal-là?

Ce fut Constant qui répondit :

— Va7'tis(e boit fort peu... le vin lui fait mal...

— C'est donc une femmelette!... — reprit en vidant son verre d'un seul trait Coquelicot; — enfin, cale regarde... Mais, au moins, qu'il casse une croûte...

— Je ne mange que lorsque j'ai faim — répliqua Julien Claude — et je n'ai pas faim...

L'ex-valet de chambre le toisa de haut en bas, de bas en haut, et s'écria :

— Oh ! la ! la ! des manières ! ! — J'aime pas les poseurs...

— Et moi je n'aime pas les raseurs ! — dit brusquement Julien Claude qui se sentait gagné par l'irritation. — Quand vous êtes gris vous paraissez hargneux, mon garçon !

— Je suis comme je suis... et puis, après ?

— Eh bien ! après ! Votre tête me déplaît, voilà tout... Je n'ai ni faim ni soif et, si j'avais soif, je demanderais une bouteille et je la payerais, pour éviter de trinquer avec vous... Est-ce clair?

— Allons... allons... ne nous lâchons pas — firent plusieurs voix.

Coquelicot se leva, chancelant.

— Oh ! il peut bien se fâcher, le petit jeune homme — s'écria-t-il — je m'en fiche comme d'une guigne !

Puis s'animant tout à coup, à la façon des ivrognes, il ajouta en allant s'appuyer des deux mains sur la table auprès de laquelle Julien Claude était assis :

— Seulement je veux qu'il trinque avec moi ! — Tu vas trinquer avec moi, moucheron, ou tu diras pourquoi 1

En entendiinl le mot : moucheron^ Julien se dressa, très pâle.

Constant et La Pistache virent quei la chose allait se gâter.

Us connaissaient l'artiste ; ils le savaient sujet à

de brusques explosions d'effrayante colère, et ils se hâtèrent d'intervenir.

— Voyons... voyons... — dit La Pistache du ton le plus conciliant, — n'allez-vous pas vous prendre aux cheveux pour des bêtises? pour moins que rien?... — Entre bons garçons, entre camarades de la même partie, ce ne serait pas à faire !... — Toi, Coquelicot, tu ne tiens pas debout et tu n'as point, présentement, la jugeotte plus solide que les jambes... — Vartlsle a ses idées... C'est bien son droit !... laisse-le tranquille...

— Vidons nos verres, il n'est que temps, car l'heure passe, — ajouta Constant — et en les vidant disons deux mots d'une partie très corsée que je propose pour le prochain lundi après la paye.

— Une partie... — bégaya Coquelicot en se laissant retomber lourdement sur sa chaise, — j'en suis.

— Tu en seras si tu es sage... Voici ce que c'est :

— Je possède un cousin qui tient un petit restaurant, propret et coquet, au pont de Chennevières...

— Il m'a écrit que ses boutiques étaient pleines de carpes et d'anguilles qui n'attendent que le chaudron pour se changer en matelotes succulentes; dans son clapier des lapins, gras à lard, sont tout prêts ù sauter d'eux-mêmes dans la casserole avec des petits oignons; et enfin sa cave regorge de petit vin du Maçonnais et de la Côte-Saiut-Jacques,

d'un naturel exquis ! — Si ça vous va, nous irons tutoyer tout cela lundi prochain... — Ça vous va-t-il ?

— Oui... oui... adopté! — crièrent les décorateurs.

— A huit heures du matin, rendez-vous général à la gare de l'Est... — On prendra le train de grande ceinture... On descendra au Plant de Champigny, et de là on ira à pattes tout le long, le long, le long de la rivière, manger la matelote et le lapin sauté du cousin... — Est-ce entendu?

Toutes les voi.x répondirent affirmativement sauf une seule, celle de Julien Claude.

— Vous ne répondez rien, vous? — lui dit Constant.

— Je ne réponds rien, parce que je ne pourrai pas être des vôtres... — répliqua le jeune homme.

— Comment, vous refusez ! !

— Est-ce parce que j'en suis? — demanda Coquelicot d'un ton agressif.

— Ah! fichez-moi la paix, vous!... — fit Julien en donnant un formidable coup de poing sur la table. — Tout me déplaît en vous, votre figure et vos manières, mais comme je saurais très bien vous mettre ;\ la raison, ce n'est pas votre présence qui me gênerait !...

On força l'ivrogne à se taire, mais il se mit à grommeler entre ses dents des phrases injurieuses.

— Alors — demanda La Pistache, s'adressant de nouveau à Va7'tiste — vous avez donc un rendezvous pris d'avance pour lundi prochain?...

— Non, mais ma mère est malade, et je vais en ce moment passer tous mes lundis près d'elle.

— Une fois n'est point coutume... — Votre mère est malade, mais non dangereusement... Vous ne nous ferez pas le chagrin et l'affront de fausser compagnie à des camarades qui vous estiment et qui vous aiment... — Si vous agissiez ainsi, nous croirions...

— Quoi donc ? Que croiriez-vous ? — interrompit vivement Julien.

— Que vous êtes fier... Que vous nous dédaignez...

— Vous dédaigner, moi, mes amis ! et pourquoi?

— Parce que vous avez dix fois plus de talent que nous... Parce que vous êtes, et surtout parce que vous serez un véritable artiste, un grand artiste peut-être, tandis que nous ne serons jamais, nous, que des décorateurs... — Voilà ce que nous croirions, mon camarade, et ce que nous dirions... — Aurions-nous tort ?

— Oui ! cent fois oui !... et la preuve...

— La preuve ?

— G'est que je serai des vôtres...

Un hurrah enthousiaste accueillit ces derniers mots.

— Mossieu se décide... — murmura Coquelicot de plus en plus gris, — mossieu a fini de faire sa poire... Chipie, va ! Oh ! malheur !...

Cette fois, Julien Claude n'accorda pas la moindre attention aux paroles de l'ivrogne. Les décorateurs s'étaient levés.

Seul, Coquelicot restait assis.

— Payez-vous ! — dit-il au cabaretier en jetant sur la table la pièce de vingt francs donnée par M. de Lucenay.

— Buvez donc... — fit La Pistache en montrant à Julien Claude son verre resté plein.

— Non... — répondit le jeune homme. — Non, je ne boirai pas !...

El il reprit le chemin du bâtiment en construction.

Les ouvriers le suivirent après avoir serré la main de Coquelicot qui regardait d'un mauvais œil Julien Claude s'éloigner.

— Toi, tu m'as offensé... — murmura-t-il d'une voix sourde, en menaçant de loin l'artiste de son poing fermé. — C'est une chose que tu ne porteras pas en paradis! je te repincerai tôt ou tard... — Eh ! mannezingue, une absinthe pure...

Et Coquelicot resta immoliile, les coudes appuyés sur la table, la tôle penchée en avant, les yeux morts.

— Je parie qu'on le retrouvera là ce soir, ce

pierrol-là 1... — dit en riant La Pistache à Constant qui répondit :

— Je ne tiens point le pari... je perdrais...

Nous avons laissé le comte Jules-Armand de Lucenay, ou si l'on veut, Jules Mercier, en Irain de regagner le boulevard Ornano, pour éviter de suivre le même chemin que son ancien valet de chambre.

Il remonta vers Montmartre, tout en flânant, et s'installa dans un café où il tua le temps jusqu'à l'heure du dîner en lisant des journaux qui ne l'intéressaient guère.

A six heures el demie il se mettait à table et commandait un menu copieux.

Madeleine, en ce moment, rentrait chez elle.

Après le bon sommeil de la nuit précédente, la jeune femme reprenait un peu de force en même temps que le calme lui revenait.

Levée tard, elle était descendue triomphante annoncera sa concierge qu'elle avait retrouvé son mari, confus et repentant de sa conduite passée, qu'elle allait de nouveau vivre avec lui, et qu'avant de déménager elle payerait les termes échus.

La concierge, enchantée de recouvrer pour son propriétaire un argent considéré comme plus que compromis, se montra naturellement prodigue de félicitations.

Madeleine alla déjeuner et songea à se vêtir d'une façon convenable, ainsi que le lui avait recommandé Jules Mercier.

Elle entra dans une de ces grandes maisons de confection où les choses 1res simples se vendent à des prix incroyables de bon marché, et là elle fit l'emplette d'une robe d'étoffe légère et d'un petit pardessus noir, sans ornements, mais gracieusement coupé.

Des quatre louis donnés il ne lui resta pas grand'chose après avoir soldé ses achats, mais elle songeait avec joie que Jules allait lui remettre une somme plus forte, une somme suffisante pour faire lace à tout et pour préparer la layette de l'enfant près de naître.

Sous l'enjpire de cette pensée elle se promena longuement devant les magasins, ne pouvant se lasser de regarder aux étalages les petits. bonnets, les petits bas, les brassières, enfin tout ce qui constitue le trousseau d'un nouveau-né.

ICUe rentra chez elle, s'habilla des vêtements qu'elle venait d'acheter et tira d'une malle un chapeau modeste et presque neuf, que depuis quelque temps elle remplaçait pour sortir par une fanchon de fausse dentelle blanche.

Elle se regarda dans le pauvre miroir qui lui servait de glace, se trouva rajeunie — à vingt ans ! — et sourit à son visage.

Le soir approchait.

La jeune femme alla dîner dans une brasserie du boulevard de Clichy, attendant avec une impatience facile à comprendre l'heure du rendez-vous donné par Jules Mercier.

Après son repas elle gagna le square Saint- Pierre, situé près du marché et adossé aux buttes Montmartre, et s'assit sur un des bancs.

A une journée suffocante succédait une soirée relativement fraîche, aussi le square était-il rempli de monde.

Beaucoup de mères venaient s'y reposer du travail de la journée et y faire jouer leurs enfants qu'on voyait courir tout joyeux, comme grisés par le grand air, faisant bondir des balles et rouler des cerceaux.

Madeleine attachait sur eux des regards chargés de tendresse et se disait en admirant les plus jolis bébés :

— C'est comme cela que sera le mien...

La nuit vint.

Le square se dépeupla peu à peu et bientôt la jeune femme y resta presque seule.

Le rendez-vous était pour neuf heures.

Neuf heures sonnèrent.

Les regards de Madeleine fouillaient les demiténèbres pour voir arriver Jules.

Elle le vit, se leva et alla à lui aussi vite que le lui permettait sa marche alourdie.

Jules avait le visage souriant.

Il lui tendit le bras qu'elle saisit et qu'elle serra longuement, tendrement, contre sa poitrine.

— Avec quelle fièvre je t'attendais... — murmura-t-elle. — Si tu savais !

— Doutais-tu donc de mon arrivée?

— Oh! non... Je ne doutais pas... Dieu m'en est témoin... j'ai foi en toi, mais j'avais une si grande hâte de te voir!... As-tu pensé à moi ?...

— Tout le temps, ma chérie... — répondit le jeune homme en riant. — Je t'ai cherché une chambre...

— L'as-tu trouvée?

— Oui.

— Alors, tu l'as retenue?

— Non.

— Pourquoi?

— La concierge n'était pas là... il n'y avait que sa petite fille... une gamine... et puis, tu sais, pour ne pas faire causer sur ton compte, j'aime mieux que ce soit toi qui traites directement.

— Si on avait loué cette chambre depuis que tu l'as vue?

— C'est possible, mais peu probable... — Nous trouverions ailleurs. — Inutile de penser h cela d'avance... — Voici co que tu vas faire...

— Aujourd'hui?

— Tout de suite. — Tu vas aller trouver la concierge et lui dire que la chambre visitée par toi en son absence te convient et que tu la retiens. — Tu lui donneras son denier à Dieu...

— Mais la gamine?

— Elle sera couchée et ne te démentira point. — Allons, en route !

— Est-ce loin?

— Kue Ernesline. — Nous en avons pour dix minutes en marchant doucement, mais si lu es fatiguée nous prendrons une voiture...

— Une voiture pour aller si près... C'est ça qui serait de l'argent jeté par la fenêtre ! 1 — je marcherai très bien...

— Appuie-toi fort sur mon bras...

Les deux jeunes gens quittèrent le square Montmartre, se mirent en marche, gagnèrent la chaussée Clignancourt et le boulevard Ornano.

Jules, ne se souciant point d'être rencontré avec Madeleine, prenait les endroits les moins fréquentés.

— Tu ne m'as seulement pas regardée !... — dit la jeune femme tout en marchant. — Je t'ai obéi... j'ai acheté une robe et un petit vêtement...

— Ils le vont très bien, ma chérie, mais ce n'est là qu'une toilette de transition. — Après tes couches tu te monteras tout à fait... — Tiens, ajoula-t-il en tirant de sa poche un petit objet en cuir de Russie. — Voici un porte-monnaie que je l'ai acheté en venant ici... — Prends-le...

Madeleine le prit.

— Comme il est lourd! — fit-elle en le soupesant.

— 11 contient cinquante louis...

— Cinquante louis! — répéta la jeune femme ne pouvant en croire ses oreilles, — Mille francs !

— Oui, ma chérie...

— C'est trop !... beaucoup trop!...

- Tu en auras besoin, va !...

— Oh 1 mon Jules que lu es bon, et que je suis reconnaissante de ce que tu fais pour moi... — balbutia Madeleine en serrant avec passion le bras du jeune homme, — je voudrais pouvoir l'embrasser! ! Je l'aime tant !

On passait en ce moment devant l'ancien cimetière de La Chapelle.

Jules ne put s'emprêcher de tressaillir en voyant les murailles du champ de repos.

— Qu'as-tu? — lui demanda Madeleine qui avait senti le frisson nerveux de son bras.

— Rien... — répondit-il. — Nous voici arrivés rue Ernestine... — C'est au numéro G... au troisième. — Va, je t'attends ici...

La jeune femme se dirigea vers la maison désignée.

Elle sonna, la porte s'ouvrit, et Madeleine, éclairée par la lumière douteuse d'une lanterne accrochée au mur de l'escalier, monta à la loge de la concierge.

Celle-ci repassait. — Son mari lisait le journal et la gamine dormait dans un petit lit.

— Madame, — dit Madeleine, — tantôt, pendant que vous étiez sortie, j'ai visité le logement à louer au troisième.

— Ah! oui, j'étais au lavoir... Mais l'enfant m'avait parlé d'un monsieur et non dune dame. — Enfin, ça ne fait rien... — Venez-vous pour arrêter le logement?

— Oui, madame, s'il est toujours libre...

— 11 l'est... — Avez-vous des meubles?

— Plus qu'il n'en faut pour répondre de mon loyer; d'ailleurs, si vous le désirez, je peux payer un terme d'avance.

— Non... — Le propriétaire ne veut pas de ça... — Rien d'avance, seulement, si on ne retire pas sa quittance avant midi, le jour du terme, commandement le lendemain, et quarante-huit heures après expulsion, saisie et vente. C'est raide, mais c'est comme ça!

— Je serai en mesure, madame, — fit la jeune femme on riant.

— Victor, — dit la concierge en s'adressant à son mari, — prends le carnet et inscris le nom de madame.

— Madeleine Gallier, couturière. — Voici le denier à Dieu.

Madeleine tira de sa poche une pièce de cinq francs et la mit dans la main de la concierge qui, après avoir remercié, ajouta :

— Vous allez bientôt accoucher... N'attendez pas que vous soyez obligée de rester au lit... installez-vous le plus vite possible...

— Je suivrai votre conseil, madame, et je m'installerai demain...

La jeune femme rejoignit Jules Mercier.

— Eli bien ? — demanda-t-il.

— C'est fait... J'entrerai demain.

— Bravo! — Je vais te reconduire en voiture rue Rodier. — Dans la journée j'ai reçu un télégramme annonçant pour demain l'arrivée de ma mère... Je vais être très occupé... Je ne pourrai donc pas te voir d'ici à deux ou trois jours, mais je veux être le premier à embrasser mon enfant ; donc, quand tu sentiras que le moment est venu, lu m'écriras un mot que tu m'enverras porter par un commissionnaire à l'adresse et sous le couvert de mon cousin Charles Brisson, correcteur d'imprimerie, rue Luc-Lambin, numéro 4. — Voici d'ailleurs l'adresse écrite... — Tous les soirs je dînerai chez lui avec ma mère. — J'aurai ainsi de tes nouvelles... — Le concierge prévenu me remettra immédiatement tes lettres en mains propres. — Ma mère est provinciale, très âgée déjà, et ne comprend plus la jeunesse... — je ne voudrais lui causer aucun chagrin, aucune contrariété... — Quand j'aurai la douleur de la perdre,

bien des choses pourront changer pour toi, ma mignonne.. — tu me comprends...

— Oui... oui... Je te comprends... et je t'aime... — Je suis contente que tu sois un bon fils... Mais rester si longtemps sans te voir...

— Si je puis me procurer une heure de liberté je courrai bien vite à la rue Ernestine... — ne sors pas...

— Je ne sortirai point... — tu seras certain de me trouver.

— Maintenant, une question : Dois-je me mettre en quête d'une nourrice?

— Garde-t'en bien... — je nourrirai moi-môme notre enfant... — Je ne veux pas qu'une étrangère ait ses premiers regards et ses premiers sourires !...

— Tu me semblés bien faible.

— Je serai forte, tu verras. .. c'est le chagrin qui m'avait affaiblie... le chagrin seul.

— Et tu n'en auras plus jamais... — Je vais m'occuper d'une sage-femme...

— Rien ne presse... — Nous avons encore au moins huit jours devant nous.

— Ce sera donc (|uand tu voudras... — Ne te fatigue pas trop pour ton déménagement... Achète les meubles nécessaires, car bien des choses doivent te manquer, et si tu avais besoin d'argent envoie-moi tout de suite un mot par un commis-

sionnaire chez mon cousin, rue Luc-Lambin.

— Oui, mon ami... — Vois-tu, je ne pourrai jamais le dire combien en ce moment tu me rends heureuse... — Te voilà redevenu ce que tu étais aux premiers jours où je t'ai connu... où je t'ai aimé... — Il me semble qu'aujourd'hui je t'aime plus encore !

C)n était arrivé au coin de la rue Rodier.

Jules dit: Au revoir k Madeleine, qui ne put s'empêcher de pleurer en le quittant et qui croyait de plus en plus à la résurrection de son amour pour elle; puis il prit une voiture et se fît conduire à sa maison de jeu habituelle.

On jouait fiévreusement.

Les perdants delà veille voulaient se rattraper.

Le nouveau venu prit une banque, et tout aussitôt, comme la nuit précédente, la chance se déclara pour lui.

A deux heures du matin il gagnait trois mille francs et les habitués du tripot, dont les portefeuilles étaient maigrement garnis, se trouvaient décavés.

— Messieurs, — fit Jules en quittant la table de baccara, — ne comptez pas sur une revanche prochaine et recevez mes adieux... — Je pars demain matin pour un voyage dont je vous sais un gré infini d'avoir payé les frais.

Et après cet ironique remerciement, il quitta le

138 TKOiS MILLIONS DE DOT

tripot laissant ses adversaires déconfits et scandalisés.

Rentré chez Ini, il dormit quelques heures, régla ses comptes avec la concierge, fit charger ses malles sur un fiacre et cria au cocher, de manière à être entendu de la concierge :

— Gare de Lyon.

A la gare il mit son bagage à la consigne, déjeuna au buffet, se fit rendre ses colis, prit une voiture et donna l'ordre de le conduire au numéro 4 de la rue Luc-Lambin.

De ce moment Jules Mercier n'existait plus que pour Madeleine, et le comte de Luceuay devenait Charles Brisson, correcteur d'imprimerie.

— Ma chère madame Frébault, — dit le jeune homme en entrant dans la loge, — j'arrive avec mes maPes... Elles ne sont pas bien lourdes... le cocher va les déposer dans le couloir et j'appellerai un commissionnaire pour les monter... — J'ai déjà donné mon adresse à deux ou trois personnes... — Il est possible (ju'on m'écrive ici... il est môme probable qu'on m'écrira... — Si un commissionnaire apportait une lettre pour moi, comme je ne veux pas être dérangé dans ma chambre, vous auriez la complaisance de répondre que je suis sorti, de prendre la lettre et de me la monter sur-le-champ.

— Comptez (pie ça sera fait, monsieur Brisson, avec zèle et exactitude.

Jules fit décharger ses malles, paya le cocher et gagna sa chambre après avoir jeté un coup d'oeil dans la loge sur le clou destiné à supporter la clef du cimetière de la rue Marcadet.

Cette clef se trouvait à ce clou.

Une fois chez lui, Jules se dit :

— Une lettre de Madeleine pouvant venir d'un instant à l'autre je ne dois point m'absenter pendant la journée... si Madeleine m'appelait, le moment arrivant plus tôt qu'elle ne ne le croit, il faut que je puisse aller chez elle sans perdre une minute.

» Celte réclusion sera peu récréative, mais elle est indispensable... — Par bonheur, elle ne durera pas longtemps..." — Je ne sortirai donc que le soir, comme pour aller au journal dont cette bonne madame Frébaull croit que je corrige les épreuves... — C'est un moment à passer... bientôt je serai libre, absolument libre... — J'aurai brisé toutes les entraves, et nul obstacle ne pourra plus se dresser sur ma route!...

De son côté Madeleine n'avait point perdu de temps, et dès le soir de ce même jour elle était installée complètement rue Ernestine, où elle s'endormait confiante, heureuse, en pensant à Jules dont le cœur lui était rendu !...

Pauvre Madeleine!...

Le lundi 15 juillet, fixé pour la partie de cam-

pagne des ouvriers décorateurs dont nous avons fait la connaissance à Saint-Ouen, était arrivé.

Huit heures du matin sonnaient à l'horloge de la gare de l'Est.

La Pistache, Constant et Coquelicot se promenaient sous le grand péristyle faisant face au boulevard de Strasbourg, et regardaient si les camarades avec lesquels on avait pris rendez-vous apparaissaient à l'horizon.

Il en arriva deux tout d'abord, puis deux encore, puis deux autres.

On se trouvait presque au complet.

Un seul manquait encore : Julien Claude, surnommé VA)Histe par ses compagnons de travail.

— Ah ça! est-ce qu'il va nous faire poser, cet oiseau-là ! 1 — s'écria Coquelicot, plus rouge encore que de coutume grâce à la marche et à la chaleur.

— Ça m'étonnerait... — répondit La Pist;vche — VA7'iisle est un garçon de parole, quand il a promis, il tient...

— Mossieu n'a peut-être ni faim ni soif, comme l'autre jour à Saint-Ouen... — lit l'ex-valet de chambre d'un ton plus que jamais agressif.

— Comment tu penses encore à ça, toi! ! — dit Constant.

— Toujours 1

— Mazette! tu peux te vanter d'avoir la rancune

solide! — Eh bien ! mon vieux, tu as doublement tort ! — Julien Claude aurait certainement trinqué avec toi comme nous autres, mais il avait une raison pour refuser, et une bonne...

— Une raison?

— Oui. — Le vin lui fait peur...

— Qu'est-ce que c'est que cette blague-là?

— C'est la vérité purp. — Julien a peur parce qu'il se connaît... — S'il commence à boire, il ne peut plus s'arrêter... Le vin s'empare de lui, amenant une ivresse presque foudroyante, joyeuse d'abord puis sombre et mauvaise ; et à une torpeur profonde succède un accès de véritable délire pendant lequel il pourrait, inconscient de ses actes, commettre un crime dont il ne se souviendrait pas une heure après!... — Voilà pourquoi il se délie... — Voilà pourquoi il a peur du vin !

— Bon, à savoir ! — pensa Coquelicot, rancunier comme un méchant drôle qu'il était, — ça me met en main ma revanche contre cet oiseau-là qui m'a déplu dès le premier coup d'oeil.

— Est-ce que tu trouves qu'il n'a pas raison? — demanda Constant.

— Je l'approuve tout à fait, au contraire, — répliqua l'ex-valet de chambre du comte de Lucenay — et j'en ferais autant à sa place... — Par bonheur ce n'est point nécessaire, car j'ai le vin jovial et le plumet gentil.

— Enfin, fais ton profit de ce que je viens de te raconter, et arrange-toi pour ne pas pousser VArliste à boire plus qu'il ne voudra...

— Je ne le pousserai point, s'il arrive... Mais arrivera-t-il?... S'il nous faisait manquer le train, ça serait peu folâtre !!

— Nous avons encore vingt minutes devant nous... — D'ailleurs nous partirions sans lui... Mais il viendra... Pour qu'il ne vînt point, il faudrait que sa mère soit plus malade...

— Je l'ai rencontré hier... — dit La Pistache, — sa mère allait mieux. 11 m'a bien promis d'être exact.

— Et tenez, le voilà ! — s'écria Constant en désignant de la main Julien Claude qui arrivait d'un pas rapide.

— Me voici ! — fit le jeune homme en s'arrôlant un peu essoufOé et en donnant des poignées de main î\ la ronde. — Je suis allé voir ma mère avant de partir, et j'ai failli me mettre en relard...

Arrivé en face de Jean Dufour il lui lendit la main comme aux autres.

— Tiens!... ça vous dit donc aujourd'hui! — ricana Coquelicot d'un ton aigre-doux. — Paraîtrait que vous ne la faites plus à la grande pose, comme l'autre jour à Saint-Ouen !...

Julien Claude se mit à rire.

- Je ne me souviens seulement pas de notre

discussion. — répliqua-t-il ; — ne la recommençons point aujourd'hui, ce serait par trop bête ! — Nous nous réunissons entre camarades pour une joyeuse partie de campagne, donc vive la joie et vive la paix !

— Vive la paix, la matelote et le lapin sauté ! — appuyèrent toutes les voix.

— Qui est-ce qui se chargera de régler les dépenses?... — demanda La Pistache.

— Ce sera Constant, comme le plus sage de la bande.

— Adopté à l'unanimité ! — Hé bien, mon vieux Constant, passe au guichet et prends dix billets de banquette pour le Plant de Champigny, aller et retour..

Un instant après, les décorateurs, le badigeonneur et V Artiste étaient installés sur l'impériale d'un des wagons du train faisant le service de grande Ceinture.

— Vous avez écrit à votre cousin ? — fît Julien Claude.

— Oui, et j'ai même reçu sa réponse. — Quand nous arriverons, le couvert sera mis... — On déjeunera à onze heures précises.

La vapeur siffla, le train s'ébranla, les peintres se mirent à chanter en chœur une scie bien connue dans le bâtiment.

Ce n'était pas distingué, oh ! non ! ! mais c'était

d'une grosse gaieté franche et bonne enfant.

Toujours chantant la bande joyeuse descendit au Plant de Champigny à dix heures moins un quart.

La scie à jet continu avait desséché les gosiers.

On fit halteà un petit cabaret près de la gare pour les rafraîchir au moyen d'une absinthe panachée.

Julien Claude se laissa servir comme les autres. Mais Coquelicot, qui ne le perdait pas de vue, remarqua qu'il profitait de l'inattention générale pour jeter les trois quarts de la liqueur verte et pour noyer le reste de telle sorte qu'il n'absorbait plus qu'un breuvage à peine opalisé, et presque dépourvu de principes alcooliques.

Le petite troupe désaltérée gagna les bords de la Marne.

On avait le champ libre sur ^jl'S pelouses de la berge.

Les cascades commencèrent.

Tout en marchant on joua à saule-mouton pendant à peu près un kilomètre, exactement comme des collégiens en promenade un jour de congé, puis l'un des décorateurs ayant défié ses camarades à la course, tous s'élancôient dans la direction du pont de Chennevières, cherchant à se dépasser les uns les autres.

— Halte!... — commanda touti\ coup Constant d'une voix tonnante.

On s'arrêta.

— Qu'est-ce qu'il y a? — demauda La Pistache.

— Un par un, en file indienne, au pas gymnastique, — répondit Constant, — et reprise de la Scie numéro deux, pour arriver chez le cousin ! — Une, deux !... Une, deux!... Je vous donne \eta! — Allez-y!...

Et le monôme se mit à glapir la Scie numéro deux.

C'était bien mauvais genre, oh ! oui, mais c'était en môme temps d'une irrésistible drôlerie.

Le petit restaurant tenu par le cousin de Constant se trouvait sur le bord de l'eau, en face de la Varenne-Saint-Hilaire, de l'autre côté du pont de Chennevières que le monôme traversa en glapissant de pius en plus fort.

Les chiens aboyaient au loin.

Les fenêtres des maisons de campagne disséminées sur les rives s'ouvraient, et des visages exprimant la stupeur se montraient dans leurs encadrements, mais à cette stupeur du premier moment ne tardait point à succéder une hilarité presque convulsive.

Le cousin lui-môme, escorté de sa femme, de sa servante et de son garçon, se montra sur le seuil de son' établissement et ne tarda point à partager l'hilarité générale.

Il reçut du reste, à bras ouverts, les nouveaux 1. 9

venus et leur annonça qu'ils pouvaient se mettre à table sur-le-champ.

Celte bonne nouvelle fut accueillie parun hurrah d'enthousiasme.

Le couvert était dressé dans le jardin où une vaste tonnelle l'abritait contre les ardeurs du soleil.

Les convives s'installèrent.

Nous ne ferons point assister nos lecteurs au déjeuner copieusement servi, et largement arrosé des petits vins du Maçonnais et de la Cùte-Saint- Jacques, vantés à bon droit par Constant.

Seul Julien Claude trouva moyen de s'abstenir sans all'eclation et de ne boire à peu près que de l'eau rougie.

Coquelicot, qui avait pris place à côlé de lui, 0 bservait son manège et se disait tout bas :

— Vas-y, mon garçon !.., absorbe du ratatia de grenouilles ce matin jusqu'à plus soit 1 — Nous verrons ce soir 1 ...

A deux heures on se trouvait encore à table, prenant le café, avec accompagnement de nombreux petits verres de cognac et de kirsch.

Personne n'était positivement gris, mais on commençait à parler très haut, à crier très fort, à chanter sur tous les tons et tous à la fois.

On ne pouvait s'immobiliser jusqu'au soir.

— Qu'est-ce (juc nous allons faire? — demanda une voix.

— Je propose d'aller en bateau au moulin de Bonneuil... — répondit Constant.

La proposition fut acceptée sans discussion et le restaurateur fit détacher de leurs piquets deux lourds bateaux plats très solides dans chacun desquels montèrent cinq personnes.

— Le dîner pour six heures et demie, cousin... — cria Constant, — et vous remplacerez ce soir la matelote par une friture monumentale...

— Une friture haute comme le Panthéon... sans compter le persil... — répliqua le restaurateur, — vous serez contents.

Les deux embarcations glissèrent sur les eaux paisibles de la Marne en décrivant de grands zigzags, car les avirons se trouvaient confiés à des mains sans expérience, et les canotiers improvisés manquaient d'ensemble dans leurs mouvements.

On arriva néanmoins sans encombre, mais après beaucoup de temps perdu, au moulin de Bonneuil.

Là on mit pied à terre, et tout le monde étant altéré par la chaleur et le maniement des rames, on se rafraîchit de nouveau en vidant une demidouzaine de bouteilles de petit vin blanc.

Julien Claude, seul, demanda de la bière pour apaiser sa soif.

Vers six heures et quart la bande joyeuse, fatiguée d'une après-midi si bien employée, débarquait au pont de Chennevières et rentrait au restaurant.

La lable, cette fois, était dressée à l'intérieur.

Malgré la promenade sur l'eau les estomacs se ressentaient d'un déjeuner trop copieux et n'étaient point disposés à faire honneur, comme le malin, à la cuisine du cousin de Constant.

En revanche, les gosiers flambaient, quoiqu'on eût bii pas mal au moulin de Bonneuil.

On mangea peu, mais les rasades se succédèrent sans trêve et sans modération.

Coquelicot, avant de se mettre à table à côté de VAi^tiste ainsi qu'au déjeuner, avait glissé dans sa poche un carafon de kirsch pris sur une étagère où il se trouvait en compagnie de plusieurs autres, prêts à être servis en même temps que ie café.

Julien Claude, dévoré par une soif ardente, but beaucoup pendant le repas, mais exclusivement de l'eau rougie, ce qui n'empêcha point ce breuvage, si faible qu'il fût, de lui porter légèrement à la tête et de l'animer plus que de coutume.

— Bravo! — pensait l'ex-valet de chambre du comte de Lucenay, — ça va déjfi pas mal et tout à à l'heure, quand je m'en serai mêlé, ça ira tout à fait bien !

Au moment où l'on apportait le dessert, consistant en fromages el en fruits, et où chacun tirait de sa poche sa pipe ou son étui à cigarettes, Jean Dufour versa dans son verre la valeur de deux ou trois cuillerées de vin rouge, sur ce vin répandit

le contenu du flacon de kii sch dérobé par lui, obtenant ainsi un liquide d'une coloration rosée pareil à l'eau rougie qui remplissait le verre de Julien Claude, puis, tandis que le jeune homme allumait un cigare, il opéra facilement, sans que personne s'en aperçût, la substitution d'un verre à l'autre.

Ceci fait avec une adresse de prestidigitateur, il se leva de l'air de l'homme qui va prononcer un spech et dit :

— Camarades, je propose de boire à la santé de notre ami Constant, qui pendant toute cette journée de plaisir s'est montré pour nous un maréchal des logis incomparable et un maître d'hôtel sans rival ! !

— Oui ! oui ! — crièrent toutes les voix, — à la santé de Constant!...

— Alors, — poursuivit Coquelicot, — attention! Et d'une voix glapissante :

— Levez, verres!... — Approchez, verres !... — Videz, verres !...

Après le troisième commandement chacun reposa sur la table son verre parfaitement vide.

Seul, Julien Claude laissa retomber le sien si violemment qu'Use brisa, ce qui provoqua un éclat de rire universel.

L'edet attendu par Coquelicot se produisait.

Grâce au mélange du kirsch et du vin l'ivresse

foudroyante venait de se déclarer, et cette ivresse fut d'abord amusante et joyeuse.

VArtisle, habituellement réservé, presque taciturne, prodiguait les mots drôles et les saillies de haut goût. — Il était éblouissant etsa verve paraissait intarissable.

Personne ne soupçonnant l'acte perfide du cidevant valet de chambre, on ne comprenait rien à un changement si brusque et si complet.

JuIienClaude poussait maintenant tout le monde à boire, il vidait lui-même force petits verres avec un entrain stupéfiant.

Après le café toutes les langues étaient épaisses et les convives déraisonnaient à qui mieux mieux, à l'exception de Constant qui seul gardait un tant soit peu de sang-froid.

— Mes enfants, — dit-il ens'efforçant de dominer le brouhaha général, — il se fait tard et si nous ne voulons pas manquer le dernier train, je crois que nous ferons bien de régler avec le cousin et de filer sans lanterner...

Celte motion ne rencontra pas d'opposants. Le restaurateur fut appelé.

11 présenta son addition et chacun fournit sa quote-part pour en payer le total.

— Messieurs et chers clients — fit l'honorable industriel en empochant l'argent — vous me permettrez bien de vous offrir le coup de l'élrier, sous la forme d'une bouteille de fine champagne-extravieille...

— Nous te le permetirons, troquet de mon cœur, garde-toi d'en douter ! ! — répliqua La Pistache avec une dignité comique.

La bouteille fut apportée et le coup de l'étritr acheva de mettre à l'envers toutes les têtes... — un véritable coup d'assommoir...

On se leva.

Les plus solides chancelaient. •

Julien Claude, bavardant toujour?, avait peine à se soutenir.

Constant et La Pistache le prirent chacun par un bras.

— Quel chemin suivons-nous? — demanda La Pistache.

— Tout droit le long de la berge, — répondit Constant, — nous traverserons le pont de Champigny...

On s'engagea sur le chemin de halage.

La nuit élait claire. — On voyait fort bien la route, mais celte roule ne semblait pas être assez large pour les nocturnes voyageurs, tant ils zigzaguaient éperdument.

Au bout d'tme centaine de pas ils s'arrêtèrent brusqucnjcnt, immobilisés par la surprise.

Des détonations soudaines, accompagnées de cris joyeux, relenlissaient non loin d'eux sur le coteau dont ils s-uivaient la base : une grande lueur illuminait le ciel ; des multitudes de sillons lumi-

neiix se creusaient dans l'azur sombre, et des jets flamboyants pareils à des étoiles filantes se terminaient par une pluie d'étincelles multicolores.

— Fêle complète ! — s'écria La Pistache, — On sait qui nous sommes et on tire un feu d'arliûce en notre honneur !

C'était en effet le début du feu d'artifice tiré, comme nous le savons, dans la propriété de M. Dauray, sur la colline de Chennevières, pour la fêle d Henriette Dauray,

— En route!... en roule!... — répondit Constant. — Il ne s'agitpoint des'amuser aux bagatelles du feu d'artifice de ces braves bourgeois... Si nous flânons, nous manquerons le train... faudra revenir à pied, et d'ici à Paris il y a un ruban de queue.

On se remit en marche tant bien que mal, sous la lueur des fusées qui montaient en sifflant, mais l'ivresse de Julien Claude, bruyante jusqu'à ce moment, arrivait à sa seconde période, et à l'exaltation nerveuse succédait un anéantissement complet, un engourdissement presque comateux.

Quoique soutenu à droite et à gauche par Constant et La Pistache, le jeune homme murmura quelques paroles indistinctes et s'affaissa comme une masse.

Constant appela les camarades qui avaient un peu d'avance.

154 TROIS Mir.MONS DR DOT

— Quoi? Qu'est-ce qu'il y a? — firent ces derniers en se retournant.

— Julien Claude ne peut plus marcher...

— Eh bien ! il faut le porter, — dit Coquelicot en ricanant.

— T'en charges-tu ? — demanda La Pistache.

— Plus bouveut! — j"ai bien assez de me porter moi-même.

— Impossible rependant de le laisser là...

— Pourquoi donc? — La nuit est chaude! —

— Peut-il avancer, oui ou non?... — Secoue/.-le... \J Artiste, secoué par les deux bras, (il entendre

un grognement sourd, suivi de ces mots :

— Tonnerre du diable 1 laissez-moi dormir...

— Eh bien ! dors, mon vieux, — dit Coquelicol.

— Collez-le sur la belle herbe douce au pied de ce mur... Il sera là comme dans de la plume. Il fera un bon somme et quand il se réveillera, s'il a encore soir, il n'aura qu'à descendre jusqu'à la .Marne pour boire un coup.

On n'avait pas le choix des partis à prendre. L'idée de passer la nuit au bord de l'eau, près de Julien Claude endormi, ne souriait à personne. Et, d'ailleurs, à quoi bon ?.,.

Quels risques courait-il?

Aucuns.

Dans bien des pays les bergers ont l'habitude de

dormir à la belle étoile et ne s'en portent pasplus mal.

L'avis que venait d'émettre l'ex-valet de chambre fut suivi.

Constant et La Pistache soulevèrent, l'un par la tête, l'autre par les pieds, le corps absolument inerte de VAriiste et le déposèrent à l'endroit désigné par Coquelicot.

Julien ne fit aucun mouvement et resta étendu dans l'herbe épaisse, comme une chose inanimée.

— Pas encore trop à plaindre, le camarade ! — dit une voix. — Il sera tout porté demain matin pour aller manger une soupe au fromage chez le cousin de Constant ! — Bonne nuit, ma vieille, et songeons au train, nous autres !

La troupe reprit sa marche un instant interrompue et s'éloigna en hâtant le pas.

Les dernières pièces du feu d'artifice éclatèrent, semant dans le ciel des gerbes lumineuses.

Une ultime fusée, avant d'aller se noyer dans la Marne, éclaira violemment le visage pâle et les paupières abaissées de Julien Claude, puis tout rentra dans l'ombre et Ton n'entendit plus que les applaudissements des invités de M. Dauray.

Le temps passa.

Les bruits de la fête donnée parle ci-devant banquier s'étaient éteints depuis longtemps.

Deux heures du malin sonnèrent au clocher de l'église de Chennevières.

Julien-Claude fit un mouvement léger, ouvrit les yeux et se souleva en étirant ses bras.

La froideur nocturne, toujours sensible au moment où Taube du jour n'est pas loin de paraître, venait de mettre fin à son sommeil presque léthargique.

Sa lête lui parut lourde comme du plomb ; il sentit les artères de ses tempes brûlantes battre douloureusement.

D'une façon machinale il jeta un regard autour de lui.

L'obscurité, plus épaisse en ce lieu que partout ailleurs à cause de l'ombre projetée par la muraille, et surtout le reste d'ivresse mettant un voile sur ses yeux et engourdissant son cerveau, l'empochèrent de distinguer quoi que ce fût.

11 étendit les mains et palpa l'endroit où il se trouvait assis.

— De l'herbe... — murmura-il. — De la rosée...

— Où suis-je donc ?...

Il prêta l'oreille.

L'eau de la Marne, foit basse à cette époque de l'année, courait avec un petit murmure monotone et très doux entre ses rives verdoyantes.

— J'entends couler de l'eau... — poursuivit-il.

— Donc je suis au bord d'une rivière, mais je veux

bien que le diable m'emporte si je me doute quelle est cette rivière !...

Julien Claude fit un effort violent pour rappeler à lui ses idées et pour les dégager du brouillard où elles s'égaraient.

Ses yeux, s'habituant aux demi-ténèbres, distinguèrent les îles plantées de hauts peupliers dont les cimes se découpaient en vigueur sur le ciel, puis il aperçut la silhouette sombre du pont de Chennevières.

— Ah ! ça, qu'est-ce que j'ai fait aujourd'hui? — se demanda-t-il, — ou plutôt hier? Car il est certainement plus de minuit !...

Après un instant de réflexion, il reprit :

— Voici qu'un peu de lumière se fait dans ma cervelle... Il me semble que je me souviens.. — la gare de l'Est... Constant... La Pistache... les décorateurs... le museau déplaisant de Coquelicot... Chennevières... le cousin de Constant... le moulin de Bnnneuil... et puis... et puis... bon voyage 1... depuis le moulin de Bonneuil, je ne me rappelle plus de rien... j'étais ivre ! ! — j'ai donc bu ? — Je m'étais bien juré de ne pas boire cependant I Comment me suis-je manqué de parole ? une fois ivre, affreusement ivre, je n'ai pas pu suivre les camarades qui retournaient vers Paris, ils m'ont couché dans l'herbe et abandonné...

V Artiste se mit debout, non sans peine.

Ses jambes chancelantes le soutenaient mal. Il trébucha et faillit tomber.

— Quelle honte ! — murmura-t-il en s'appuyant à la muraille — je rougis de moi-même ! ! — l'ivresse mal dissipée m'alourdit... j'aurais besoin de dormir encore... — à celte heure il n'y a plus de train... Mes jambes sont incapables de me porter à Paris et je ne peux pas me recoucher dans la rosée où un garde champêtre matinal pourrait me réveiller et me conduire au violon, sous prévention de vagabondage.

» Comment faire? — où m'étendre pour me rendormir en sûreté ?

Tout en se posant cette question, Julien Claude s'était avancé de quelques pas sur le chemin de halage et jetait un regard autour de lui.

Il aperçut la terrasse du parc de M. Dauray et la grande allée de platanes.

— Voilà un mur qui n'est pas bien haut, — se dit-il ; — si je l'escaladais je trouverais certainement dans ces jardins un kiosque quelconque, une cabane au toit de chaume, une resserre ;i mettre les outils, où je pourrais achever ma nuit sans crainte des rhumatismes et du garde champêtre... — Je ne risque pas grand'chose, après tout, et qui ne risque rien n'a rien !...

Julien s'approcha du mur et prit son élan en étendant les mains au-dessus de sa tête pour saisir

la base de l'un des baluàtres de pierre taillée.

Ses doigts s'y cramponnèrent ; il se souleva à la force des poignets, enjamba la balustrade et se trouva dans le parc.

Le feuillage des grands arbres tamisait les lueurs tremblotantes de myriades d'étoiles.

— C'est une propriété très vaste, — pensa VArtiste en promenant ses yeux autour de lui, — je vais trouver là-dedans, et dix fois plutôt qu'une, de quoi me remiser...

Il prit une allée sinueuse qui s'amorçait en face de lui dans l'avenue des Platanes.

Cette allée conduisait à la villa et aboutissait au pavillon habité par Henriette.

Arrivé en vue de ce pavillon Julien Claude s'arrêta.

Il venait d'apercevoir, au premier étage, un large balcon de fer forgé, une grande fenêtre ou plutôt une baie entr'ouverte, et derrière cette baie une chambre éclairée.

— Quelqu'un est là... — murmura-t-il, — quelqu'un qui veille, la fenêtre ouverte...

Julien voulut s'éloigner, mais une curiosité bizarre, irrésistible, qu'expliquait d'ailleurs le déséquilibrement momentané de son cerveau, l'attirait vers cette fenêtre ouverte et lumineuse.

— Qu'est-ce qui loge là-dedans? — se demandat-il — Si je pouvais voir...

160 XnOIS MILLIONS DE DOT

Il se rapprocha de la base du pavillon, d'un pas chancelant, car .son ivresse mal dissipée faisait en ce moment un retour offensif, et levant la tête il procéda à un minutieux examen.

Au-dessus de sa tête surplombait le balcon en encorbellement.

Devant lui se dressait le mur revêtu d'un treillnge où grimpaient des lierres, des vignes vierges, des aristoloches.

L'un des lierres était très vieux et ses ramures offraient la grosseur d'un bras d enfant.

Ces ramures et le treillage formaient une véritable échelle.

L'artiste posa ses pieds sur l'un des échelons mis à sa disposition par le hasard, ets'aidant des vignes vierges grimpa lentement.

Nous savons déj;\ que l'étage n'était pas très élevé.

Au bout de quelques secondes la tête de Julien se trouva au niveau du balcon.

Il n'aperçut rien d'abord qu'une chambre pleine de fleurs, éclairée par une lampe que recouvrait un abat-jour de dentelles.

Gontinuautsonascensionilenjamba la balustrade du balcon et s'arrêta stupéfait, les yeux éblouis, le cœur battant à grands coups rapides.

C'est qu'il voyait une jeunefille delà plus exquise, de la plus troublante beauté, étendue tout habillée

sur &0D lit et dormant d'un sommeil qui ressemblait à un évanouissement.

Julien Claude fit un mouvement pour battre en retraite.

Mais le spectacle qu'il avait sous les yeux exerçait sur lui une fascination plus forte que sa volonté chancelante.

Il resta.

XYI

Le jour naissait.

La nature se réveillait, joyeuse et pleine de vie, sous les premiers feux du soleil levant.

Les fleurs entr'ouvraient leurs corolles, les insectes bourdonnaient dans l'herbe, les oiseaux chantaient dans les arbresl

Un jeune homme descendit en courant la pente rapide du parc de M. Dauray, bondit de la terrasse sur le chemin de halage, et d'une allure folle, semblable à celle d'un voleur poursuivi par les gendarmes, prit la direction du pont de Champigny.

Ce jeune homme, le visage livide, les traits décomposés, les yeux hagards, était Julien Claude.

Tout en courant il murmurait, sans môme avoir conscience des sons qui s'échappaient de ses lèvres :

— Ah! misérable!.,, misérable que je suis!...

Il arriva à la gare du Plant do Champigny haie-

TROIS RfILLIONS DE DOT 163

tant, en nage, les cheveux collés à son front par la sueur.

Le premier train du matin allait partir.

Il prit un billet et, sombre, les sourcils froncés, se jeta dans l'angle d'un wagon en fermant les yeux comme s'il voulait dormir.

Du Plant de Champigny à la gare de Paris il ne fit pas un mouvement.

En sortant de la gare il sauta dans un fiacre et donna l'ordre de le conduire rue des Abbesses, à Montmartre. — Nous savons que c'était là qu'il demeurait.

Une fois chez lui il se jeta sur son lit, sans même prendre la peine de se déshabiller, et enfonça dans son oreiller sa figure, qui n'était plus livide mais pourpre.

Une fièvre effrayante brûlait son sang.

En proie à une sorte de délire il bégayait des phrases indistinctes, parmi lesquelles revenaient sans cesse ces mots :

— Misérable !... misérable que je suis 1...

Au bout d'une heure la violence de la fièvre le plongea dans un assoupissement quasi léthargique qui se prolongea jusqu'à midi.

Quand il reprit possession de lui-môme tout son corps était brisé, — il éprouvait les sensations d'un homme qui vient d'être roué de coups et n'a pas une parcelle de son être exempte de douleur.

Il S appuya sur l'un de ses coudes et reposa sa lête sur sa main.

Pendant quelques instants il demeura les yeux vagues, tournés vers un point indécis qu'ils reijardaient sans le voir.

Des spasmes nerveux soulevaient sa poitrine.

Tout à coup il se produisit une détente dans son organisme. — Les larmes se mirent à couler, inondant ses joues ; — il éclata en sanglots.

— (Ju'ai-je fait ? — balbutiait-il au milieu de ses larmes et de ses sanglots, — infâme et lâche, qu'ai-je fait?...

De son poing fermé il se meurtrit la poitrine et poursuivit :

— Pire qu'un bandit, pire qu'un voleur, je s\iis entré dans une maison, la nuit, par escalade, et j'ai commis le plus abominable, le plus impardonnable des crimes ! — moi ! moi ! moi !

Le jeune homme prit ses cheveux â deux mains comme pour les arracher, en bégayant :

— Oui, j'ai commis cet acte monstrueux!... J'étais ivre... j'étais fou... Ce n'est pas une excuse... je suis infâme !... De cette enfant si belle et si pure, j'ai fait ma victime !... — Le bagne pour moi serait un supplice trop doux!... C'est l'échafaud que je mérite ! — Si je n'avais ma mère qui mourrait de ma mort, je me ferais justice, je me tuerais 1 — ah! misérable! misérable!!

Après un moment de silence, Julien Claude parut plus calme.

Il sauta en bas de son lit, et fouillant une de ses poches il en tira une photographie qu'il contempla longuement.

— C'est la beauté d'un ange... — murmura-t-il d'une voix attendrie, — et c'en est l'âme aussi sans doute...

« Son nom est tracé là... — poursuivit-il en retournant la photographie. — Elle s'appelle Henriette... C'est elle qui a écrit ces lignes :

« A mon grand ami le docteur Georges Lamarre, souvenir bien affectueux de sa petite amie,

» Henriette D... »

» Sa petite amie... Oui, c'est bien cela... Une enfant... Seize ansà peine... et j'aiosé... Infamie !... infamie !...

Brusquement les sourcils de Julien Claude se froncèrent, et son regard déjà si noir prit une expression plus sombre encore.

— Quel est ce docteur Georges Lamarre? — fit-il d'une voix sourde. — Un parent, peut-être... Un vieil ami de la maison... Si pourtant c'était un jeune homme...

Julien s'interrompit en haussant les épaules.

— Si c'élaitun jeune homme I — répéta-t-il. — Eh ! bien, que m'importerait cela ? — Est-ce que je

vais ôtre jaloux? — Est-ce que je la reverrai jamais, celte enfant ? — Est-ce que je puis aller dire à son père, un millionnaire sans doute : — J'aime votre fille... Donnez-la moi... — Je suis un pauvre diable, à moilié artiste, à moitié ouvrier, sans le sou, peutêtre sans avenir, et avec cela un gredin, je Cai bien prouvé ! — Donnez-la moi tout de même puisque, de par mon crime, elle ne peut être quà moi ! — il me tuerait, le père, et comme il aurait raison, et comme un tribunal chargé de le juger l'acclamerait en l'acquittant ! !

» Et pourtant, ne pas la revoir, est-ce possible?...

» J'ai été plus que lâche... j'ai été plus qu'infùme... et je l'aime, à cette heure, à en mourir !...

— Je l'aime !... — Voilà mon premier châtiment !... » La retrouver? — où et comment?

» Celait la nuit... — L'ivresse et le sommeil avaient éteint mon intelligence et troublé ma mémoire... — C'est à peine si je me souviens de l'endroit où je suis entré... — .\près mon crime je fuyais, aveuglé par la peur...

» C'est bien à Chennevières, au milieu d'un parc, mais dans l'ubsciirilé tous les parcs se ressemble- ut, et reconnaîtrais-jela maison?... — Si seulement je connaissais le nom de la famille, je verrais, je m'informerais... La volonté, dit-on, conduit à tout!

— (Jui sait si cette enfant ne pourrait pas un jour

devenir la femme du grand artiste que je sens en moi? — Mais ce nom comment le connaître? — Cette maison, comment la retrouver?

Tout en se posant ces questions, Julien Claude plongea à plusieurs reprises son visage dans une cuvette remplie d'eau froide, éteignant ainsi la fièvre qui iaisail battre ses tempes.

Ensuite il s'habilla, mit à sa toilette un soin particulier, et quand il sortit de chez lui il avait l'air, malgré son visage pâli et décomposé parles événements de la nuit précédente, il avait l'air, disons-nous, bien plus d'un gentilhomme artiste que du compagnon de travaux de Constant, de La Pistache et de Coquelicot.

Après avoir déjeuné rapidement dans le premier restaurant qu'il rencontra sur son chemin, il gagna le chemin de fer de l'Est.

11 retournait à Chennevières. — Ayant pris son billet pour le Plant de Champigny, il descendit à l'endroit môme où il était monté en wagon le malin et il gagna les bords delà Marne.

Une lois sur le chemin de halage, il s'efforça de rappeler ses souvenirs plus que confus.

— Je devais être de l'autre côté de la rivière, à ce qu'il me semble... — se dit-il. — Oui, le parc dont j'ai escaladé la clôture se trouve certainement sur le versant du coteau.

Le pont de Champigny le conduisit sur la rive opposée.

Il s'avança dans la direction du pont de Chennevières.

A sa droite coulait la Marne.

A sa gauche, la côte de Chenevières, sur laquelle s'étageaient les nombreuses villas entourées de grands jardins.

Attentif, dévorant tout du regard, il interrogeait sa mémoire, il voulait la contraindre à se ranimer.

Plusieurs villas avaient, comme celle de Philippe Daiir.iy, des terrasses ombragées de vieux arbres, dominant la rivière.

Cela le déroutait.

— Je ne me souviens pas.., — murmurait-il avec découragement, — je ne me souviens pas... — il y avait bien un mur que j'ai franchi, des arbres au feuillage si épais qu'il semblait noir dans la nuit, mais partoutil y a des murs et partout des arbres touffus.

Brusquement il s'arrôta, frappé d'une idée soudaine.

— Quand je me suis réveillé — se dit-il — j'étais étendu dans de hautes herbes que mouillait la rosée... je voyais devant moi une île et des silhouettes de peupliers... Je distinguais aussi le pont de Chennevières... Ce doit être plus près du pont...

lise remit à suivre le chemin de^halage, les yeux

fixés sur l'herbe, regardant s'il y découvrirait les foulées attestant qu'un corps avait reposé là.

— Ah! — s'écria-t-il tout à coup en s'arrêtant de nouveau.

C'est qu'il venait de trouver plus et mieux qu'il ne cherchait.

Au milieu de touffes d'herbes aplaties, froissées, un linge très blanc attirait l'œil.

C'était un mouchoir de poche qu'il prit et qu'il examina.

— Voilà bien l'endroit — se dit-il — aucun doute n'est possible... Ce mouchoir esta moi...

Relevant alors la tête, il examina longuement la terrasse de la villa de M. Dauray et il ajouta :

— C'est cette muraille que j'ai franchie pour aller commettre le plus infâme et le plus lâche des crimes !... Ah ! pourquoi me suis-je réveillé du sommeil de l'ivresse 1! Pourquoi n'étais-je pas mort au lieu d'être endormi !

En ce moment un jardinier portant un râteau apparut sur la terrasse, sous l'ombrage des platanes.

Il s'accouda un instant à la main-courante de la balustrade, regardant avec attention le sol au bas du n)ur.

— On dirait qu'il cherche quelque chose... — pensa Julien Claude.

Le jardinier regardait toujours.

— Si je le questionnais? — poursuivit le jeune homme. — Rien ne m'en empêche et ma curiosité ne peut faire naître aucun soupçon...

— Puis, tout haut :

— Est-ce que vous avez perdu quelque chose, monsieur? — demanda-t-il.

En entendant une voix le jardinier tourna la tête du coté de ^on interlocuteur et répondit :

— Non... Non, monsieur, je n'ai rien perdu... — Je regardais là, tout près de vous, des traces de pas dans l'herbe, pareilles à celles que je viens de trouver dans mes plates-bandes... Donc, nous avons eu cette nuit la visite de mauvaises gens, de galvaudeux, qui venaient nous voler nos fleurs...

— On se serait introduit par escalade dans la propriété?... — fit Julien Claude qui se sentait trembler et pâlir.

— Pour sur!

— Eïl-ce qu'on vous vole souvent des fleurs?

— C'est encore assez rare et nous n'avons pas trop à nous plaindre... surtout avec un mur d'enceinte aussi bas que celui-là.

— Il est certain qu'il doit ôtre facile à franchir...

— C'est ce que je dis souvent à monsieur... mais il ne s'en préoccupera que lorscju'on aura commis un vol sérieux chez nous...

— La propriété est habitée en ce moment?...

— Elle l'est presque tou^e l'année... — Depuis

que monsieur a cédé sa maison de banque et s'est retiré des affaires, on ne passe plus que deux ou trois mois d'hiver à Paris...

— Un banquier retiré... — pensa le jeune homme, — une grande fortune certainement, et c'est sa fille sans doute... sa fille !

Il ajouta tout haut, jetant un nom au hasard :

— Cette propriété n'appartient-elle pas à M. Pasquier?

— Non, monsieur, à M. Dauray.

— M. Dauray doit être riche...

— Ah ! monsieur, il ne connaît pas sa fortune!

— A-t-il des enfants ?

— Une fille unique, monsieur, mademoiselle Henriette, à propos de qui la «raison, hier, était en fête, vu la Saint-Henri... — Ah ! la belle et la bonne jeune demoiselle ! Le bon Dieu a voulu lui faire un cœur aussi parfait que son visage !... Elle est la providence des pauvres gens qui l'adorent et qui l'appellent leu?' bon ange/ — On peut dire que celui qui épousera mademoiselle Henriette aura en elle un trésor bien autrement précieux que tous les millions de son papa.

Julien Claude sentit une sueur froide mouiller ses tempes.

Tout ce qu'il venait d'entendre au sujet d'Henriette — sa victime — redoublait le sentiment d'horreur qu'il s'inspirait à lui-môme : chaque

mot, chaque éloge inspiré par une admiration sincère et naïve, entrait dans son cœur comme une pointe acérée.

— Ah ! voici précisément Mam'selle qui vient par ici avec Madame... — poursuivit le jardinier,

— bonjour, monsieur, au plaisir de vous revoir. Et il s'éloigna.

Julien n'avait pas même songé à répondre au salut du brave homme.

Cloué sur place, tremblant, livide, il regardait Henriette qui venait d'apparaître au bras de sa mère.

La jeune fille était un peu pâle — Un cercle de bistre estompait le contour de ses paupières, mais elle avait le sourire sur les lèvres.

Les deux femmes, suivant l'avenue des Platanes, se rapprochaient de l'endroit où Julien Claude, sur la route, se tenait debout, immobile, comme changé en statue.

Elles arrivèrent en face de lui et, par hasard, le regardèrent.

Machinalement, sans s'en rendre compte, il porta la main à son chapeau et le souleva.

La mère et la fille lui rendirent son salut et passèrent.

L'artiste sentit >in sanglot monter à ses lèvres,

— il gagna la berge, se laissa tomber sur l'herbe et pleura.

Julien Claude, en revoyant mademoiselle Dauray, avait compris mieux encore l'énormilé de son crime, et senti redoubler l'horreur et le mépris qu'il éprouvait pour lui-même.

Comme l'assassin qui vient de tuer, il se trouvait en présence de l'irréparable !

Pendant une heure il resta là, étendu sur la berge, écrasé par le désespoir et par la honte.

Enfin il sortit de sa torpeur physique ; il se leva, jeta un dernier coup d'oeil sur la terrasse où il venait de voir passer Henriette puis, plus sombre et plus accablé qu'il ne l'était en venant le matin à Chennevières, il reprit le chemin de Paris.

La jeune fille et sa mère continuaient leur promenade dans le parc, remontant vers la villa.

— Te sens-tu mieux, ma chérie?... —demanda madame Dauray.

— Oui, mère, beaucoup mieux...

— Je frissonne à la pensée de l'imprudence que tu as commise, chère enfant! — t'endormir au milieu de toutes ces fleurs, c'était risquer ta vie...

— J'avais laissé ma fenêtre ouverte et je ne croyais pas qu'il y eût le moindre danger. ..

— Il y avait un danger immense, au contraire !... Tu pouvais ne jamais te réveiller !... — Par bonheur Annetle est entrée chez loi de bon malin... — Promets-moi que, plusjaraais, tune commettras pareille imprudence! !

— Ah ! je le promets de bien grand cœur ! — cela ne m'arrivera plus 1

Ainsi que nous venons de l'entendre dire à madame Dauray, Anneite, la femme de chambre, inquiète de savoir sa jeune maîtresse entourée de tant de fleurs, avait franchi de très bonne heure le seuil de la chambre à coucher.

Henriette, étendue tout habillée sur son lit, les yeux fermés, les paupières bleuies, était aussi blanche, plus blanche que l'oreiller soutenant sa lête.

Annette lui parla.

Mademoiselle Dauray ne parut point entendre.

Pour la réveiller, Annette lui prit la main et la serra légèrement.

La jeune fille resta immobile, ne donnant aucun signe de vie.

La femme de chambre comprit que ce qu'elle

auait prévu et redouté arrivait. — Une grande frayeur s'empara d'elle, ce qui ne l'empêcha pas d'agir aussilôt.

D'abord elle emporta toutes les fleurs dont les parfums épaississaient l'atmosphère et la rendaient irrespirable ; elle ouvrit largement portes et fenêtres, de manière à établir un courant d'air, et elle baigna d'eau fraîche les tempes de la jeune fille.

Ce fut en vain.

Henriette ne fit pas un mouvement.

Elle se trouvait dans un état cataleptique effrayant, amenant à sa suite une insensibilité complète.

La femme de chambre joignait à un absolu dévouement une vive intelligence.

Elle se dit qu'il était plus qu'inutile d'épouvanter M. et madame Dauray, et quittant aussitôt la villa elle traversa le parc en courant pour se rendre chez le pharmacien de Chennevières, un homme instruit et capable qu'elle mit en quelques mots au courant de la situation.

— Vous êtes certaine que la fenêtre est restée entr'ouverte toute la nuit ? — demanda-t-il.

— Absolument certaine...

— Eh bien ! c'est à cette circonstance que mademoiselle Dauray doit la vie. — Sans cela elle n'existerait plus... — Les membres, m'avez-vous dit, sont souples et flexibles?

— Oui, monsieur. — J'ai soulevé le bras sans peine... — On jurerait que mademoiselle est endormie... seulement on ne peut pas l'éveiller.

— .Te vais vous donner de quoi faire cesser l'état aneslhésique.

Le pharmacien prépara un liquide avec lequel il faudrait faire des lotions sur les tempes, sur la bouche et sur les narines, et une polion à prendre aussitôt que la connaissance serait revenue.

Annette en rentrant à la villa — et Dieu sait que son absence n'avait pas été longue ! — trouva sa jeune maîtresse dans le même état.

Elle s'empressa de se conformer à la première partie de l'ordonnance, et au bout de quelques minutes elle sentit une terreur inouïe envahir son âme.

Les lotions ne produisaient point l'effet attendu. — Henriette conservait son immobilité sinistre.

Enfin, elle fit un mouvement léger et ouvrit les yeux.

La femme de chambre poussa une exclamation de joie.

— Vite, vile, mademoiselle, buvez ceci ! — dilelle ensuite en présentant une cuillerée de polion à Henriette.

Celle-ci, toujours sous l'empire de l'anesthésie, ne comprenait pas.

Annelle alors lui souleva la tôte et lui glissa

entre les lèvres la cuillère dont elle absorba difficilement le contenu.

L'influence de la potion se fît sentir presque aussitôt.

Henriette parut sortir d'un rêve.

— Que s'est-il donc passé? — demanda-t-elle d'une voix faible.

— Ah! mademoiselle — répondit la femme de chambre, heureuse d'entendre parler sa maîtresse et voj^ant bien que le péril n'existait plus, — vous avez failli mourir.

— Mourir... — répéta Henriette.

— Oui, mademoiselle...

— Comment? Pourquoi?

— Parce que ces maudites fleurs dont je me défiais, et que vous avez à toute force voulu garder ici vous ont aux trois quarts asphyxiée. — Vous vous êtes évanouie et vous avez été à deux doigts de la mort.

La jeune fille interrogea sa mémoire.

— Oui, — murmura-t-elle, — je me souviens... j'étais assise là, près de cette table, écrivant quelques mots sur une photographie... — je me sentais brisée... j'avais la tête lourde et brûlante... je me suis levée... — Je crois, — mais sans en être sûre, — avoir fait quelques pas sur le balcon pour respirer l'air de la nuit, puis j'ai voulu me déshabiller... mais la force me manquait... j'étais chan-

celante... je suis lombée sur mon lit où j'ai perdu connaissance et je viens seulement de me réveiller...

— Gomment vous trouvez-vous à cette heure ?...

— J'éprouve une grande fatigue... Ma tôte est aussi lourde et aussi brûlante que cette nuit...

— Et vos pauvres yeux sont tout creusés! Ah ! les maudites fleurs !,.. — Youlez-vous essayer de dormir un peu?...

— Quelle heure esl-il?

— Huit heures.

— On s'est couché très tard... Personne ne doit être encore debout à la villa...

—Oh ! personne... — c'est l'inquiétude qui m'a éveillée...

— EIi bien non, je ne dormirai pas... — répondit Henriette — j'aime mieux sortir et aller respirer l'air dans le parc...

— Une ou deux heures de repos vous feraient cependant du bien...

— La fraîcheur du matin m'en fora davantage... — J'étoulfe encore... le grand air calmera mon oppression...

— Ce sera comme mademoiselle voudra...

— Alors, j'étais évanouie, ma pauvre Annette?

— Mademoiselle était comme morte et m'a fait giand'peur? — Heureusement Je n'ai pas perdu la tête. Oh ! elle est solide, ma tôte !... — J'ai couru

chez le pharmacien sans que personne s'en doute, il m'a donné deux drogues, l'une pour lotions, l'autre pour boisson ; et voilà mademoiselle qui me parle comme si rien ne s'était passé ! — Je suis joliment contente, allez?

— Tu as enlevé toutes les fleurs... — fit Henriette en jetant un coup d'œil autour de la chambre.

— Oh ! toutes, et si mademoiselle avait un jour la fantaisie d'en garder d'autres auprès d'elle pour dormir, et m'ordonnait de les lui laisser, je désobéirais carrément...

— Cela ne m'arrivera plus... — dit la jeune fille en souriant, • — je ne tiens pas du tout à mourir!...

— Voilà une chose que je comprends, par exemple !...

— Est-ce que ma lampe brûlait encore quand tu es entrée ?

— Non, mademoiselle.

— Je ne l'avais pas éteinte, cependant... Annette s'approcha de la lampe et la regarda.

— Elle ne s'est point éteinte toute seule, — dilelle ensuite, — elle aura été baissée par mademoiselle qui ne s'en souvient pas...

— C'est possible... C'est même probable, et cependant il me semble bien qu'au moment où

j 'ai perdu connaissance, je me trouvais en pleine lumière... Allons, je vais sortir, — prépare-moi une toilette du matin...

Henriette descendit de son lit sur lequel, nous le savons, elle reposait complètement vêtue et voulut marcher; c'est à peine si ses jambes pouvaient supporter le poids de son corps.

Il lui semblait que le parquet vacillait sous ses pieds et que tout tournait autour d'elle.

Annelte s'empressa de la soutenir et s'écria :

— Mademoiselle ferait beaucoup mieux de se reposer... — Ce serait plus prudent.. .

— Non, — répondit la jeune fille. — Ce n'est rien... Un simple étourdissement...

— Au moins que mademoiselle prenne encore une cuillerée de cette potion...

— Oh ! quant à cela, je veux bien. .. Henriette but en effet une nouvelle cuillerée du

liquide préparé par le pharmacien pour détruire les effets de l'anesthésie.

Ses forces revinrent alors, sinon complètement du moins d'une façon suffisante pour qu'elle pût s'habiller sans trop de fatigue.

Aussitôt prêle elle allait descendre dans le parc, mais elle se ravisa.

— AL ! murmura-t-elle, — je veux, avant de sortir, serrer mes photographies.

Et elle se dirigea vers le petit meuble sur lequel se trouvaient les épreuves du portrait-album, et machinalement les compta.

— Mais il en manque une!... — s'écria-t-elle

1res surprise. — Annette, tu n'as louché à rien sur ce meuble ?

— Non, mademoiselle.

— Tu en es sûre?

— Parfaitement sûre...

— C'est bien singulier ! — reprit Henriette, — il y en avait douze et je n'en trouve plus que onze...

— De plus j'en avais signé trois, et il ne reste que deux de celles-là...

— Peut-être la troisième s'est-elle glissée au milieu des autres... — hasarda la femme do chambre.

Mademoiselle Dauray compta de nouveau.

— Je ne m'étais pas trompée ! — lit-elle ensuile.

— Onze, rien que onze !

— ■ Celle (jui manque ne serait-elle point tombée sur le tapis?..,

Annette chercha consciencieusement, regardant sous tous les meubles.

Le résultat de ses recherches, — nos lecteurs le savent déjà, — ne pouvait être que négatif.

— llien... — dit-elle.

Henriette était devenue songeuse.

— L'épreuve qui manque, — murmura-t-elle — est celle que je destinais au docteur Georges Lamarre...

— C'est tout de même bien singulier, — appuya la femme de chambre, — et mademoiselle est certaine...

— De ne pas me tromper? — Oui...

Annette allait et venait dans la chambre, continuant ses investigations.

Elle s'approcha de la croisée ouverte et ses yeux se fixèrent sur le balcon.

Tout à coup elle tressaillit et poussa un cri de de surprise.

— Qu'y a-t-il ? — demanda Henriette.

— Quelque chose de très étonnant, par exemple!...

— Quoi donc ?

— On dirait qu'on est monté parla...

Henriette haussa les épaules.

— Mais, mademoiselle, c'est positif, — poursuivit Annelte, — H y a des traces de terre sur le balcon...

— Tu es folle, ma pauvre fille !... Qu'est-ce que ça prouve, des traces de terre?... — répliqua mademoiselle Dauray.

— Dame !... Il me semble...

— Ne le souviens-tu donc pas que je suis allée moi-même sur le balcon hier soir en ren-

trant... — J'avais marché dans les plates-bandes pendant le feu d'artifice, et je rapportais de la terre à la semelle de mes bottines.

Annette ne répondit rien, mais elle ne se tenait point pour battue.

Penchée sur la balustrade de fer forgé du balcon, elle examinait les plantes grimpantes.

— Ce n'est plus une supposition, à présent, c'est une certitude! — dit-elle au bout de quelques secondes, — on est monté ici !

— Tu rêves 1...

— Que mademoiselle veuille bien prendre la peine de regarder de ses propres yeux...

Henriette vint rejoindre sa femme de chambre, et celle-ci, dés'ignantsuccessivementla plate-bande que surplombait le balcon et les plantes grimpantes, reprit :

— Là, en bas, la terre est foulée, piétinée, tt voilà des lianes rompues...

— Ces petits dégâts ont été commis certainement pendant le feu d'artifice, — répliqua mademoiselle Dauray, — par (jnelque curieux indiscret essayant de monter jusqu'au balcon pour mieux voir...

— Mais enfin, mademoiselle, s'il était venu des voleurs !

Henriette, rentrant dans la chambre, se dirigea vers une table sur laquelle, la veille, elle avait

placé les différents bijoux offerts pour safêle, ainsi que sa montre et ses bracelets de jeune fille.

— Un voleur aurait fait main basse sur tout cela — répondit-elle — et on n'a touché à rien... Donc ta supposition est inadmissible... — La seule chose dont je ne puisse venir à bout de me rendre compte, c'est la disparition decetlephotographie...

— Oh ! cela n'a pas grande importance... mademoiselle n'aura quela peine d'en signer une autre... Dieu merci, il en reste !

On commençait à entendre du mouvement, des allées et venues, des bruits de voix, dans la villa des Platanes.

Henriette descendit et alla troQver sa mère à qui elle raconta que pendant la nui.t précédente, et par sa faute, elle avait failli mourir asphyxiée.

Madame Dauray devint livide d'épouvante, prit sa fille dans ses bras et, après l'avoir embrassée passionnément, lui dit :

— Mais pourquoi, à la suite d'une telle secousse, n'es-tu pas restée h te reposer?... — Tu es très pâle... tu as mauvaise mine...

— Je me sens déjà beaucoup mieux et jo suis persuadée que le grand air me remettra tout à fait... — Je vais dans le parc.

— Eh bien, ma chérie, je t'accompagne.

La mère et la fiUecommencôrentunepromenade qui devait être courte.

Anneite, la femme de chambre, n'avait pas osé exprimer une opinion contraire à celle de sa jeune maîtresse, mais en réalité elle ne se trouvait point convaincue par les raisonnements d'Henriette.

Elle pensait :

— Mademoiselle a beau dire, moi je mettrais ma main au feu qu'on est monté, ou tout au moins qu'on a essayé de monter ici... — Les lianes et les glycines ne se sont pas cassées toutes seules ! .. .

Mais comme en réalité il ne manquait rien dans la chambre et que les bijoux étalés sur une table se trouvaient au grand complet, Annette no supposa point que l'escalade du balcon eût été opérée par un voleur.

L'idée de substituer un amoureux à un voleur ne se présenta même pas à son esprit et bientôt elle ne pensa plus à cet incident.

Henriette, quoiqu'elle n'en voulût point convenir vis-à-vis de sa mère, éprouvait un malaise vague, une extrême lassitude. — En conséquence elle abrégea la promenade.

Il lallait rentrer d'ailleurs, et s'habiller, car les quelques amis intimes qui avaient passé la nuit à la villa ne devaient retourner à Paris qu'après le déjeuner.

Vers deux heures et demie tout le monde était parti.

Mademoiselle Dauray, complètement remise de

son malaise passager, prit de nouveau avec sa mère le chemin du parc, et toutes deux se dirigèrent vers la terrasse des Platanes, au bas de laquelle, sur le chemin de halage, se trouvait Julien Claude.

Nous avons fait assister nos lecteurs à cette rencontre fortuite, insignifiante pour la mère et la fille, mais d'une prodigieuse importance pour le jeune artiste.

C'est de lui que nous allons nous occuper en ce moment.

En quittant Ghennevières il s'était dirigé vers la station et il était monté dans le premier train.

Son visage pâle, aux traits tirés, exprimait la tristesse la plus profonde.

Quelques heures avaient suffi pour changer a bsokiment cette nature, la veille encore joyeuse, insouciante, voyant la vie en beau.

C'est que Julien Claude portait maintenant dans s on cœur et dans sa conscience un amour et un remords, dont le poids l'écrasait.

— Amour impossible et crime irréparable ! ! — se répétait-il sans cesse — je suis un insensé et je suis un infâme ! !

Le jeune homme se sentait incapable de se livrer ce jour-là à un travail quelconque.

Il regiigna son logement de la rue des Abbesses, et il allait s'engager dans l'escalier lorsque son

concierge, sortant précipilamment de la loge, l'appela.

Julien revint aussitôt sur ses pas.

— Mon locataire, — lui dit le concierge, — on est venu, il y a de ça une heure à peu près, vous denriander de la part de votre maman...

Le jeune hommetressaillit.

II sesouvenait quedepuis la veille il n'avaitpoint vu sa mère et qu'il n'avait pas une seule fois pensé à elle.

— Serait-elle malade?... — s'écria-t-il avec angoisse.

— Dame !... elle n'allait pas très bien, à ce qu'a dit la personne qui a parlé à inon épouse, car j'étais sorti...

— Merci... — murmura Julien.

Et il s'élança dans la rue pour se rendre auprès de sa mère.

Nous l'y précéderons.

Madame Marie Claude habitait rue Marcadot, au troisième étage d'un corps de logis situé au fond d'une cour et dominant l'ancien cimetière de La Chapelle dont nous avonsdéj:^ parléà nos lecteurs.

Le petit appartement, composé de deux pièces étroites et basses de plafond, était éclairé par deux fenêtres prenant jour sur le cimetière abandonné.

La première pièce ne renfermait aucun meuble.

La seconde était garnie d'une armoire, d'une

table, de quatre chaises, d'une commode et d'un lit.

Sur ce lit une femme de quarante-cinq ans environ, mais paraissant beaucoup plus âgée, grelottait de fièvre, hâve, décharnée, presque agonisante.

Sur une chaise, auprès d'elle, une vieille gardemalade était assise, la regardant de cet œil sec et impitoyable des créatures habituées à vivre de la mort,

Marie Claude habitait seule, — nous l'avons dit, — Julien, épris d'indépendance, n'ayant pas voulu partager son logement.

Ceci, — nous le répétons, — n'empêchait point le jeune homme de l'adorer.

Julien était un bon fils.

Sur l'argent qu'il gagnait à des travaux d'art industriel et qui le mettait à même de continuer ses éludes purement artistiques, il prélevait avant tout la part de sa mère et lui servait une pension suffisante pour payer son loyer et vivre modestement, mais sans privations,

A cette pension Marie Claude, quand sa santé le lui permettait, joignait le produit de son travail de couture, car elle s'obstinait à travailler, l'inaction lui faisant horreur.

Mais pour élever son fils, elle avait dû supporter bien des années de gêne, presque de misère.

Maintenant que ce fils était arrivé à l'âge où elle pouvait être heureuse par lui, elle payait sa dette au passé. — L'épuisement résultant des privations et des fatigues d'autrefois la conduisait à une tombe prématurée.

C'est ainsi quesouvent succombent avant l'heure les natures les plus fortes, les mieux trempées, celles à qui semblaient promises de longues années de vie !....

Depuis deux mois, AJarie Claude ne quittait plus guère son lit.

Son visage émacié, qui jadis avait dû être d'une beauté remarquable, offrait l'empreinte laissée par de longues et profondes souffrances.

Elle tourna ses yeux vers la garde-malade et, d'une voix faible, à peine intelligible, lui dit :

— Le temps passe... Julien ne vient pas...

— Faut point vous chagriner, m'ame Claude, — répliqua la garde, — on l'avertira quand il rentrera, ce garçon, etil viendra...

— S'il vient trop tard...

— Chassez bien vite ces vilaines idées-h\... — Vous en avez encore pour longtemps... je vous en fiche mon billet !...

La malade ne répondit point.

Elle secoua la tcte, ferma les yeux, et deux grosses larmes glissèrent de ses paupières closes sur SCS joues creuses au ton>de vieil ivoire.

Le jour commençait à baisser.

La garde alluma une petite lampe qu'elle plaça sur une table, auprès du lit.

Elle fît ensuite prendre à madame Claude une c uillerée de la potion ordonnée par le médecin qui lui donnait des soins.

Soudain la malade tressaillit.

Avec celte acuité de l'ouïe qui se développe d'une manière prodigieuseen de certains moments, elle venait de percevoir un bruit dans l'escalier.

Elle ouvrit les" yeux, et son regard brillant de joie se fixa sur la porte.

— C'est Julien... — balbutia-t-elle, — c'est lui... j'en suis sûre... je reconnais son pas...

L'instinct maternel ne trompait point la pauvre femme.

La porte s'ouvrit et Julien Claude parut, tout haletant de la rapidité de sa course.

11 s'élança jusqu'au lit.

L'aspect du visage décomposé di? la mourante lui fit courir un frisson sur la chair.

Depuis quelques heures ce visage s'était altéré au point de devenir presque méconnaissable.

Julien, frappé au cœur, prit les mains de sa mère et les serra.

Marie Claude lui rendit son étreinte avec le peu qui lui restait de force.

— Comment allez-vous, mère? — demanda-t-il.

— Bien mal, mon enfant... — murmura-l-elle.

— Mais, hier, vous alliez mieux...

— Tu le croyais... Je le croyais aussi... Nous nous trompions tous deu.\... — La fin ne tardera

guère... — Elle est si proche, je le sens, que tout à l'heure, quand lu n'arrivais pas, c'est à peine si j'espérais te revoir...

Le jeune homme, faisant un effort surhumain pour comprimer les sanglots qui montaient à sa gorge et qui l'étranglaient, s'assit au chevet de la malade qui poursuivit:

— EnQn tu es venu et je pourrai mourir en paix.

— Mère, je n'ai pas perdu une seconde... Quand on est venu me chercher de votre part j'étais absent.

— .Ah ! je ne songe guère à t'accuser, mais c'est qu'il y avait urgence, vois-tu!! — Mes moments sont compté-, et j'ai à te dire beaucoup de choses, et des choses de grande importance avant de mourir.

— Mère, il ne faut point songer à cela !...

— 11 faut y songer, au contraire... Plus tard il ne serait plus temps...

Et, baissant encore la voix, Marie Claude ajouta:

— C'est à toi seul que je veux, que je dois parler... — Renvoie la garde... — quand notre entretien sera terminé, elle reviendra.

Julien se leva et s'approcha de la garde-malade qui, tout en se donnant une altitude indifférente et distraite, cherchait h ne pas perdre une seule des paroles échangées.

— Madame Gervaise... — lui dit-il, non sans un certain embarras.

— Monsieur Julien ?

— Je viens vous prier de nous laisser seuls pendant quelques instants. — Il paraît que ma mère a des confidences à me faire... il ne faut point la contrarier... Vous comprenez ça...

La garde répondit d'un air pincé :

— Mais, comment donc ! c'est tout naturel. — Ça se trouve d'ailleurs à merveille... — Je remettais justement une course très pressée pour ne pas laisser seule la chère dame... Ce motir ne me retenant plus, j'y vais illico... Je serai revenue dans trois quarts d'heure... une petite heure au plus...

— C'est cela... — Prenez tout votre temps... — Je ne hougerai point d'ici...

Madame Gervaise partit et Julien Claude regagna sa place au chevet de la mourante.

— Donne-moi à hoire, mon enfant, — lui dit celle-ci.

Le jeune homme présenta ;\ sa mère une tasse pleine de tisane, et quand elle eut vidé celte lasse il arrangea ses oreillers.

— Assieds-toi... — fit-elle.

11 ohéit.

Elle se pencha un peu vers lui, prit ses deu.x mains et, le regardant avec une indicible expression de tendresse, d'une voix Irrs faible elle continua :

— Je vais partir pour le grand voyage... Je vais te quitter, mon pauvre enfant... — A quarante-

six ans c'est un peu tôt, mais j'ai beaucoup souffert dans ma vie... L'excès du travail et les privations de toutes sortes ont hâlé ma fin !... Après tout qu'importe ?... — Je mourraiheureuse puisque j'aurai pu te voir grand et fort... Je mourrai en bénissant Dieu, puisque tu as été un bon fils, et que tu es un honnête homme, incapable d'une action mauvaise...

Enentendant ces derniers mots, Julien tressaillit.

Deux grosses larmes, en même temps, coulèrent sur ses joues.

— • Ne pleure pas, mon enfant, — reprit la malade après un silence, — les larmes sont un signe de faiblesse et tu as besoin de to^le ta force pour entendre ce que je vais te dire...

« Souvent tu m'as demandé quel était le nom de ton père... Je t'ai répondu que je te l'apprendrais plus tard... quand le moment serait venu.

» Aujourd'hui, ce nom tu vas le connaître, et le connaître pour le maudire...

w Si j'ai attendu jusqu'à ce jour, c'est que je voulais que ton intelligence, développée comme ton corps, te permît de bien comprendre à quel point ton père a été coupable envers moi, lâche et cruel envers nous deux!...

» 11 est bien triste de parler de haine et de malédiction au moment où on va quitter la vie ; mais quand celte vie n'a été qu'un long martyre par le

fait d'un misérable, on a le droit de ne pas oublier, de ne point pardonner, et de dire à son fils tout ce qu'on a souffert, afin qu'à son tour il n'oublie ni ne pardonne à l'bomme qui lui devait son nom et qui le lui a refusé au mépris de toute justice !

La malade fit une pause.

Julien récoutait avec une attention ardente.

Elle reprit:

— J'avais vingt ans... Je vivais tranquille et sage dans mon bonnôle famille... Un jour je rencontrai un homme qui me trouva jolie...

« Je ne te dirai pas tout ce qu'il fit pour se rapprocher de moi... — Ce serait un récit vulgaire... — D'ailleurs j'étais complice de ses tentatives car je l'aimais, et cet amour aveugle qui s'était emparé brusquement de mon cœur faisait de moi une fille ingrate et sans âme. ..

» Je succombai. — Je commis cette faute, ce crime, de quitter la maison paternelle pour suivre l'étranger dont je subissais en aveugle la domination, et pendant quelques mois je me figurai que j'étais heureuse, car je prenais pour du bonheur cette fièvre de jeunesse cause de tant de folies et source de tant de remords.

» Le jour où je sentis que je te portais dans mon sein, ce prétendu bonheur me parut dépasser les bornes du possible. — Unenfanl, n'était-ce pas un lien indissoluble enchaînant le, présent à l'avenir?

» Ivre de joie, j'eus hâte de laire partager cette joie à Ion père. — Je lui dis tout.

«Quelle chute, alors!... Quel écroulement! Comment n'en suis-je pas morte sur le coup? — Je ne le comprends pas...

» Froidement, dédaigneusement, ton père me répondit qu'il haïssait les bâtards, qu'il n'en embarrasserait jamais sa vie !.. ,

» Et il me quitta...

— Ah! le misérable! — s'écria Julien avec indignation. — Le misérable! — Comment se nommait-il, ce lâche?

— 11 se nommait le comte Jules-Gaston de Lucenay-Charenle !

— Le comte de Lucenay-Charente... — répéta Julien avec une sorte de stupeur,

— Oui.

— Mon père était noble?

— Il appartenait à l'une des premières familles de France, et naturellement il pensait, dans son égoïsme cruel, dans son orgueil féroce, qu'il pouvait faire à une pauvre fille comme moi le grand honneur de la déshonorer, mais qu'il ne pouvait pas lui donner son nom historique et changer un bâtard en enfant légitime !

— Ensuite... Ensuite... — murmura Julien. La mourante reprit:

— J'eus un premier moment de faiblesse et d'à-

battement... Je pleurai d'abord en me trouvant seule, abandonnée, sans ressources... Mais à l'abattement succédabienlôt la révolte... En même temps que la misère arrivait, un sombre courage me vint. — Je pris la résolution de ne reculer devant rien et de combattre jusqu'au bout pour mon droit, dussé-je ôlre brisée.

» J'allai trouver mon séducteur dans son bôtel où il vivait au milieu du luxe, tandis que moi je manquais de tout; je parvins àéluderlesconsignes, à forcer les portes, j'arrivai à lui, je lui demandai non pitié, mais justice, je lui criai que je voulais un nom pour mon enfant et que puisqu'il avait èbS assez l;\che pour me perdre, moi qu'il savait bonuôte, il me devait au moins celte réparation...

)) Pour toute réponse il me fit cbasser !

— Et ce misérable était mon père ! ! — sécria le jeune bomme. — Mon père ! !...

Marie-Claude continua d'une voix sifflante, pénible à entendre, car elle ne s'écbappait que par un cHort douloureux du gosier contracté :

— La colère alors s'empara de moi et je poursuivis sans relicbe le comte de Luccnay, m'attacbant à devenir le fléau de sa vie et me trouvant partout sur son passage, et partout et bien haut réclamant justice...

'( Un jour, effrayé sans doute de ce scandale sans cesse renaissant, il résolut d'y mettre fin par

une comédie... — Il sembla me prendre en pitié... Au lieu de me repousser il vint à mon aide et enûn — juge de ma joie ! — il me promit de reconnaître l'enfant qui allait venir au monde!

)) Cet enfant, c'était loi, mon Julien.

» Unesemaineaprès cette promesse tu naissais...

» Ton père se rendit à la mairie avecdes témoins amenés par lui pour y déclarer ta naissance, mais, lâche et fourbe jusqu'au bout, au lieu de le faire inscrire comme le lils de Jules-Gaston de Lucenay et de Marie Claude, il te déclarait fils de Marie Claude et de père inconnu, et il signait avec les témoins sur le registre de l'état civil !

Pour la seconde fois Julien répéta d'une voix sourde :

— Et ce misérable était mon père !

— Presque aussitôt après il quitta Parjs et je ne le revis plus, — reprit la mourante. — Je ne cherchai d'ailleurs pas à le revoir, certaine désormais qu'il n'avait point de cœur et que je ne devais rien attendre de lui... — J'appris cependant un peu après que, ruiné par le jeu, il venait d'épouser une jeune lille qui lui apportait en dot une fortune nouvelle et de qui il eut un fils... ton fière.

— Un frère! — s'écria Julien, — j'ai un frère !..,

— Oui, le fils légitime qui, si lu osais te présenter à lui, te ferait chasser, toi, le bâtard, comme jadis on chassait ta mère!

— Mais le seul auteur de toutes ces lâchetés, de toutes ces hontes, cet homme, mon père, je vais l'aller trouver et nous veuger tous deux, ma mère, en le souffletant de son infamie! !

— Ton père est mort.

— IMortl! — réi-éta Julien atterré.

— Oui, depuis plusieurs années déjà, laissant à son fils légitime je ne sais combien de millions, tandis que toi tu vis d'un travail d'artisan I ! Ah ! la justice n'est pas de ce monde!...

» Si je le dis ces choses, mon fils, au moment de mourir, si je t'apprends ce nom de Lucenay que j'exècre et que je maudis, c'est pour que tu le le rappelles toujours pour l'exécrer et pour le maudire !

» Le hasard ou ta volonté peuvent un jour to mettre en présence de ce jeune homme, ton frère par le sang, qui n'est qu'un étranger pour toi... — Regarde-le bien en face et dis-lui : — Le nom que vous portez decrait être le mien, mais je ne vous r envie pas, car c'était celui d'un misérable qui l'a déshonoré I ! » En parlant ainsi, mon JulitMi, lu flétriras le mort dans sa tombe et tu vengeras ta mère ! !

n Feras-tu cela, mon fils?

— Oh ! oui, je le ferai !

— Sur ton amour pour moi, tu le jures?

— Sur mon amour pour vous, je le jure !...

— (l'est bien... je meurs contente...

Dans un suprême élan de colère Marie Claude avait usé les dernières forces qui la maintenaient vivante.

Sa tête retomba sur les oreillers.

Ses yeux se fermèrent.

— Ma mère !... — cria Julien. . — Ma mère !...

La pauvre femme éleva ses bras tremblants et décharnés; elle saisit par les épaules son fils penché sur elle, elle attirason visage jusqu'à ses lèvres, et sur sa joue elle déposa un baiser.

Ce fut le baiser d'adieu.

Les bras dénouèrent leur étreinte et le râle de l'agonie commença, tandis que les mains de la mourante faisaient ce geste machinal, horrible, désespérant, de rassembler les couvertures autour de sa poitrine.

Julien Claude s'était écroulé sur une chaise, et tout en regardant mourir sa mère il se disait:

— Moi aussi j'ai été bien lâche, bien infâme, bien criminel, j'en demande pardon à Dieu et à l'inconsciente victime qui grâce au ciel ne connaît pas mon crime! — Ah ! combien je le maudis ce nom de Lucenay qui, s'il eût été le mien, comme c'était mon droit, m'auraitpermis de tout réparer! — Dors en paix ton dernier sommeil, pauvre mère! Si je le peux, je ferai paj'er au fils qui m'a tout volé, nom et fortune, ce que le père t'a fait souffrir!

A ce moment rentrait madame Gervaise.

Un faible soupir s'exhala des lèvres de Marie Claude, puis ces lèvres restèrent enlr'ouvertes et nul souffle ne les agita,

— Tout est fini, madame Gervaise, — balbutia Julien en pleurant, — je n'ai plus de mère...

Il ferma pieusement les yeux de la morte et il embrassa son front livide, déjà presque froid,

— Je veillerai aujourd'hui, monsieur Julien, — lui dit la garde-malade, — Demain, ce seru votre tour...

Julien succombait sous le poids de la fatigue. — Il était liltéralement écrasé, anéanti, au physique aussi bien qu'au moral,

— Vous avez raison, madame Gervaise, — répondit-il, je suis à bout de forces... — je vais me reposer... — Demain matin j'irai faire la déclaration de décès, puis je reviendrai,.. — veillez bien sur ma pauvre mère, je vous en prie.,.

— Oh ! VOUS pouvez être tranquille !.. .

Le jeune homme délacha de la muraille un petit crucifix de bois noir et de cuivre, le posa sur la poitrine de la morte dont il baisa une dernière fois les paupières abaissées, puis il sortit en sanglotant.

A la suite des émotions violentes de la nuit précédente et de cette journée ses pensées devenaient confuses. — La fièvre brûlait ses veines et faisait battre les artères de ses tempes.

Il regagna son logement de la rue des Abbesses, se jeta sur son Ut et, quelques minutes plus tard, la fatigue triomphant de la douleur, il dormait d'un profond sommeil.

Dans l'après-midi de la journée où se passaient les faits que nous venons de mettre sous les yeux de nos lecteurs, Jules Mercier, ou plutôt le comte Jules-Armand de Lucenay avait reçu un mot envoyé par Madeleine rue Luc-Lambin , et demandant au jeune homme de vouloir bien lui amener une sage-femme sans le moindre retard , car le moment terrible approchait.

Jules ne pouvait refuser; mais auparavant il voulait causer avec Madeleine.

Il se rendit donc à la maison de la rue Ernestine et s'engagea dans l'escalier.

Au premier étage, nous l'avons dit, se trouvait la loge, d()nt la porte s'ouvrait sur un couloir hors de la vue des personnes montant aux étages supérieurs.

Un vasistas mobile, ou plutôt un guichet percé dans la muraille du couloir, permettait seul aux concierges d'exercer leur surveillance et d'examiner, — quand ils n'avaient pas autre chose à faire, — les entrants et les sortants.

M. deLucenays'était parfaitement rendu compte de ces dispositions particulières qui, moyennant quelques précautions de sa part, lui permettraient d'arriver chez Madeleine sans être vu, — ce à quoi il tenait beaucoup.

Il gravit les marches de l'escalier doucement, sur la pointe des pieds, rasant les murs.

Arrivé auprès du guichet mobile il n'eut qu'à se baisser pour passer inaperçu, et un instant après il frappait doucement à la porte de la jeune femme.

Un bruit de pas traînants se (it entendre à l'intérieur. — La porte s'ouvrit et Madeleine parut.

La pauvre enfant se soutenait à peine.

Ses traits étaient tirés. Sun visage, très pâle, exprimait la fatigue et l'angoisse.

Quand elle vit le nouveau venu, un sourire joyeux illumina son visage.

Elle tendit les deux mains à Jules, qui l'attirant à lui l'embrassa avec une apparence de tendresse,

puis, après avoir refermé la porte, il la reconduisit à un siège en la forçant à s'appuyer sur lui, et d'une voix très douce lui demanda :

— Tu souffres, mignonne?,..

— Oui, mon ami, beaucoup... — répondit-elle. — C'est à peine si je puis me tenir debout... — Hier je marchais encore un peu, et prévoyant ce qui arrive je suis descendue faire mes provisions pour deux jours... j'ai eu raison, car aujourd'hui il me serait impossible de descendre l'escalier...

— Ta délivrance approche, ma pauvre chérie...

— Je le sens bien... C'est pour cela que je t'ai prié de m'amener une sage-femme...

— J'étais chez mon cousin avec ma mère lorsque ta lettre m'est parvenue... — J'ai trouvé un prétexte pour les quitter et je suis accouru...

— Tu es bon, mon Jules! — As-tu prévenu la sage-femme?

— Pas encore. — J'ai voulu te voir auparavant.

— Mais tu vas aller chez elle?

— Sans doute.

— Tu la ramèneras?

— Je crois que ce serait inutile aujourd'hui... — Je puis t'affirmer, comme elle te l'alfirmerait ellemême, que demain seulement tu ressentiras les grandes douleurs...

— En es-tu bien sûr? — fit la jeune femme en le regardant.

— Oh ! absolument sûr... — Tu sais que je me suis occupé de médecine autrefois... — Sois persuadée que je ne me trompe pas...

— Mais demain?

— Demain lu auras une sage-femme... — Dès aujourd'hui je vais la prévenir...

— Et toi?

— Moi je ne te quitterai poin t. — Je serai ici de bonne heure. — Donc aucune inquiétude, aucune imprudence, et attends-moi patiemment... .aussitôt après ta délivrance j'irai à la mairie déclarer notre enfant...

— Et tu le reconnaîtras?

— Certes !... puisque je le l'ai promis...

— .^h! tu me donnes du courage! — balbutia Madeleine en appuyant sur l'épaule du comte sa pauvre tête endolorie.

— Du courage! — répéta-t-il. — Craignais-tu donc d'en manquer? — Il n'en faut pas beaucoup cependant... quelques moments de souffrance sont bien vite passés :...

— C'eslvrai... quand on se raisonne on dit cela... mais que veux-tu? j'ai des pressentiments qui m'assiègent depuis deu.\ jours...

— Des pressentiments, ma chérie!,..

— Oui, bien tristes, bien sombres.

— Lesquels?

— Il me semble que je vais mourir...

— Mais c'est de la folie ! I

— Mourir — continua Madeleine — sans avoir vu mon enfant... sans l'avoir embrassé...

En ce moment le cœur de la jeune femme, trop gonflé, déborda. — Les larmes se mirent à couler.

— Voyons, ma chérie, — dit vivement Jules, — ne te laisse point abattre ainsi par d'absurdes pressentiments!! — Tu es jeune, tu es forte, tu es aimée, pourquoi mourrais-lu?... — L'avenir ne te garde que du bonheui! plus de bonheur que tu n'oserais l'espérer! — Ouvre donc ton âme à l'espérance et rien qu'à l'espérance... — Songe que ta vie m'est précieuse et que je veille sur toi !

On comprend sans peine que ces douces et tendres paroles calmèrent bien vite Madeleine. Aux larmes succéda le sourire.

— Ainsi, — fil-elle, — demain ta viendras de bonne heure?

— Je te l'ai promis et je tiendrai parole. — Tu as tout préparé?

— Oui, tout, — regarde... Voici des langes... des brassières... des petits bonnets... des petits bas... une pelisse... J'ai aussi du linge en quantité... Ah ! grâce à toi, il ne me manque rien !...

Et la jeune femme étalait avec orgueil sous les yeu.^: de M. de Lucenay tous ces petils objets qui mettent la joie au cœur d'une inère.

— Tu te trompes... — répondit Jules — il te manque quelque chose.

— Quoi donc?

— Un berceau...

— C'est exprès que je n'en ai pas acheté. — Je veux que mon enfant dorme auprès de moi... Mes bras lui serviront de berceau.

— Ce n'est point raisonnable; mais tu feras comme tu voudras...

Jules s'était levé.

— Tu pars déjà! — s'écria Madeleine. — Pourquoi si vite?

— 11 faut que je rejoigne ma mère. — Je dois la préparer à mon absence de demain... — Sois tranquille, je saurai trouver un prétexte plausible pour la quitter pendant deux jours... — J'inventerai un voyage indispensable... mais aujourd'hui j'ai à la conduire dans plusieurs endroits et je ne dois pas la faire attendre... — Donc, encore une fois, patience, bon espoir, el à demain, ma chérie... Je viendrai de bonne heure et je t'apporterai beaucoup de choses...

Madeleine jeta ses bras autour du cou de M. de Lucenay, et l'embrassa avec emportement comme si elle ne devait plus le revoir.

Il dénoua doucement cette étreinte et sortit en répétant encore : — A demain !...

Pour descendre l'escalier, Jules prit les mêmes

précautions qu'il avait prises pour le monter et il ne fut point aperçu.

Une fois hors de la maison il remonta la rue Marcadet.

En passant devant le cimetière abandonné de la Chapelle il s'arrêta, et de même qu'il l'avait fait une fois déjà il plongea ses regards à l'intérieur par les fissures de la porte, puis, après quelques minutes d'examen silencieux, il regagna sa demeure.

Cinq heures du soir sonnaient aux horloges des environs.

M. de Lucenay monta dans sa chambre, y resta une heure environ et redescendit.

Un omnibus le conduisit du côté des quais.

Il entra dans un grand magasin de quincaillerie, d'ustensiles de ménage et de jardinage, oii il acheta une bêche assez forte.

— C'est pour emporter à la campagne, — dit-il au commis, veuillez me l'emmancher solidement et l'envelopper de gros papier... — puis il ajouta : — A quelle heure fermez-vous le magasin?

— Pas avant dix heures, monsieur...

— Alors, comme j'ai quebjues courses à faire avant mon départ, je vous prie de me garder ce paquet, — je le reprendrai dans une ou deux heures...

— Très bien, monsieur.

Jules de Lucenay paya et sortit.

En quittant le magasin, le jeune homme gagna la rue Montorgueil, dîna au restaurant jadis célèbre aujourd'hui bien déchu du Rocher de Cancale, et fit en sorte de prolonger son repas jusqu'à neuf heures.

La nuit venue il prit une voiture et se fit conduire au m;lga^in où la bOche bien emmanchée et bien enveloppée lui fut remise.

— Boulevard Ornano, numéro 84, — dit- il ensuite au cocher.

Nous l'avons expliqué déjà, le boulevard Ornano, presque sans exception, est absolument désert le soir, à l'heure où le comte de Lucenay devait y arriver.

Ne voulant pas stationner, ne fûl-ce qu'une minute, auprès do la voiture qui l'amenait, il paya son cocher en roule et, une luis arrivé à destination, n'eut qu'à descendrç.

Il se trouvait près de la rue Ordener, non moins déserte que le boulevard Ornano.

Après l'avoir suivie jusqu'à l'embranchement de la rue Marcadet, il tourna à droite dans cette dernière rue et, longeant les murailles, dissimulant de son mieux sa bêche en l'appuyant le long de son corps, dans la crainle invraisemblable d'une rencontre, il arriva en l'ace du cimetière abandonné et s'arrêta près des ruines du petit bâtiment où la femme du gardien de ce cimetière mourut brûlée vive par accident il y a quelques années.

Après avoir exploré du regard les deux extrémités de la rue afin de s'assurer que personne ne venait, Jules lança par-dessus la muraille sa bêche qui tomba au milieu des haule;^ herbes avec un bruit sourd.

Ceci fait, il se rendit tout droit rue Luc-Lambin.

Madame Frébault n'était point encore couchée.

— Vous n'allez donc pas à votre journal cette nuit, monsieur Brisson? — demanda-t-elle.

— Non, ma chère dame... — C'est bien le moins qu'on me donne de temps en temps une nuit pour me reposer... — Seulement, demain, j'aurai un double travail... — Je serai de corvée une partie du jour et toute la nuit...

Le prétendu correcteur d'imprimerie prit sa clef, et jeta un coup d'œil à la clef du cimetière

accrochée juste à côté, puis il souhaita le bonsoir à madame Frébault et gagna sa chambre.

Pour la première fois depuis bien des semaines, depuis des mois, il ne pensa pas au jeu qui l'attirait chaque nuit près du tapis vert d'un tripot quelconque. — Il se coucha et s'endormit presque aussitôt.

Le lendemain, vers dix heures, il descendit.

La concierge balayait l'escalier.

— Vous voilà parti au travail, — monsieur Brisson, — fit-elle.

— Oui, ma chère dame... — Après une nuit de repos, il faut reprendre le collier de misère. — Je vais accrocher ma clef en passant...

— C'est ça. — Je ferai votre ménage cette aprèsmidi... — la porte de la loge est ouverte... Ma fille déjeune...

Jules descendit et, tout en échangeant quelques mots avec la fille de la concierge, il mit sa clef au clou habituel, et fort adroitement, do manière à n e pas attirer l'attention, il saisit celle du cimetière.

— Ça serait bien le diable — pensait-il — si quelqu'un venait tantôt visiter le cimetière!

Chaussée Clignancourt il entra chez un vannier et fit l'emplette d'un panier couvert. — Il acheta ensuite un pain, deux boutelles de vin de Bordeaux, un poulet froid, des fruits, des gâteaux, plaçant l'un après l'autre tous ces comestibles dans son

panier, et il se dirigea vers la rue Ernestine.

En y entrant il vit une femme qu'accompagnait une petite fille sortir de la maison où Madeleine demeurait depuis deux jours.

Cette femme portait un baquet à anses rempli d'ustensiles de blanchissage, et sur l'épaule un assez gros paquet qui devait renfermer du linge.

Jules la reconnut.

C'était la portière et sa Qlle.

Il ralentit le pas au moment où il les croisait et il entendit la mère dire à l'enfant qui traversait la chaussée :

— Cours chercher ton pain, rentre vite et ne bouge pas de la loge jusqu'à quatre heures où tu m'apporteras à goûter au lavoir... je ne reviendrai qu'à la nuit...

— Oui, m'man...

Et l'enfant prit sa course dans la direction opposée à celle que suivait sa mère.

M. de Lucenay, après s'être assuré que la concierge ne se retournait pas, se glissa dans le couloir qu'elle venait de quitter.

Il eut bien vite gagné l'étage habité par Madeleine.

La clef de la chambre se trouvait à la serrure.

Il entra,

La jeune femme était couchée, très pâle, presque livide.

Les grandes douleurs commençaient.

— Ta le vois, ma mignonne, j'arrive de bonne heure, comme je te l'avais promis... — lui dit Jules en s'approchant d'elle après s'être débarrassé de son panier.

— Ah ! te voilà — sécria Madeleine soudain joyeuse et ranimée. — Je suis bien heureuse! — Ta présence me donnera du courage!... — As-tu vu la sage-femme?

— Je suis allé ce matin chez les deux seules du quartier... l'une et l'autre étaient momentanément absentes. Mais ne t'inquiète pas, j'ai laissé ton adresse, et aussitôt de retour elles viendront... L-i première arrivée aura la préférence.

— Pourvu qu'elle ne tarde pas trop!... — murmura Madeleine. — Je souffre beaucoup...

— Sois patiente et courageuse.

Les douleurs cessèrent d'une façon presque complète pendant quelques instants.

Madeleine, redevenue calme, demanda en désignant le panier posé à terre :

— Qu'apporles-tu là?

M. deLucenay tira du panier ce qu'il contenait et répondit :

— J'ai pensé que nous déjeunerions ensemble et j'apporte tout ce qu'il faut pour cela...

— Je n'ai pas faim. — Il me serait impos.sible d'avaler une bouchée de quoi ce soit. Mais toi tu

vas déjeuner... — Cela me fera plaisir de te voir attablé près de moi... — J'essayerai de grignoter un gâteau pour te tenir compagnie.

Jules avait faim.

Il disposa la petite table à côté du lit de Madeleine et se mit à manger.

Les douleurs ne revenaient point.

On eût dit que la présence de M. de Lucenay avait suffi pour les faire disparaître.

Après avoir terminé son repas, le jeune homme se dirigea vers la fenêtre donnant sur le cimetière et ses yeux parcourent toute l'étendue du champ du repos, explorant plus particulièrement les alentours du pavillon en ruines.

Dans l'herbe il aperçut la bêche que la veille au soir il avait lancée par-dessus le mur.

Un sourire effrayant passa sur ses lèvres et son regard monta jusqu'aux fenêtres des maisons qui se trouvaient en face de lui, de l'autre côté du cimetière.

Toutes ces fenêtres étaient closes à l'exception d'une seule, largement ouverte.

Dans l'encadrement de celle-ci un jeune homme, les coudes sur la barre d'appui et la tête entre ses mains, semblait pleurer.

Sans s'attarder à examiner ce jeune homme, Jules de Lucenay, que Madeleine appelait, se rapprocha du lit.

— Que me veux-tu, ma mignonne? — demanda-t-il.

— La sage-femme ne vient pas... — murmura Madeleine.

Jules regarda sa montre.

Elle indiquait quatre heures.

Use souvint que la portière avait dit à sa petite fille de lui apporter à goûter au lavoir à quatre heures précises.

Donc, à ce moment, il pouvait descendre sans crainte d'êlre vu ; la loge était certainement vide.

— Je ne comprends rien à ce retard, el je vais aller aux informations... — fit-il.

— Me quitter... — s'écria la jeune femme avec crainte, — me laisser seule...

— 11 le faut bien, si tu veux que je sorte...

— Va donc, mais reviens vite... — Emporte la clef...

Jules descendit après avoir fermé la porte à double tour.

Il ûâiia dans les rues pendant une demi-heure, le temps nécessaire pour laisser croire à Madeleine qu'il était allé réellement aux informations, puis il remonta en prenant pour nôtre point vu les mêmes précautions que la veille.

Madeleine attendait son retour avec impatience.

— Eh bien?— ûl-elle vivement.

— La sage-femme a fait dire chez elle qu'elle ne

rentrerait que vers six heures du soir... — Étant prévenue elle viendra immédiatement ici... — Je ne suis pas allé chez l'autre qui demeure beaucoup plus loin... Je craignais de te laisser seule trop longtemps... .

La pauvre enfant ajoutait une foi aveugle aux paroles du jeune homme. — L'idée qu'il pouvait lui mentir ne se présentait même pas à son esprit.

— 11 faut attendre... — murmura-t-elle avec résignation. — J'aurai de la patience...

Les douleurs assoupies se réveillèrent tout à coup avec une alarmante intensité, mais elles ne durèrent que quelques minutes.

ISL de Lucenay allait et venait dans la chambre. — Il servait Madeleine qui avait désiré boire une infusion de fleurs de tilleul, et il affectait de mettre à la servir le plus tendre empressement.

Le misérable était un grand comédien I...

Madeleine avait la joie au cœur. — L'avenir de son enfant lui semblait assuré.

Quand la jeune femme eul vidé sa tasse d'infusion, Jules se rapprocha de la croisée et, pour la seconde fois, jeta les yeux sur la fenêtre ouverte de la maison d'en face.

Le jeune homme qui semblait pleurer s'y trouyail encore, dans la même position.

Soudain une femme âgée apparut à côté de lui et posa la main sur son épaule.

11 tressaillit et se retourna.

Derrière lui se trouvait un homme entièrement vêtu de noir qu'il salua.

La femme âgée referma la fenêtre.

Nos lecteurs ont sans doute reconnu Julien Claude, le frère bâtard de Jules-Armand de Lucenay.

C'est de Julien que nous allons nous occuper en ce moment.

Dès le matin on lui avait dit à la mairie, où i

était allé faire la déclaration légale du décès de sa mère, d'attendre pour commander le service que le médecin des morts ait fait son procès-verbal de constatation,

llevenu dans la chambre mortuaire, le fils au désespoir s'était agenouillé au chevet du lit près duquel madame Gervaise faisait brûler deux cierges, et, avec l'ardente foi que le sceptique lui-même trouve toujours au fond de son âme dans les grandes douleurs, il avait prié longuement pour celle qui n'était plus.

Puis, suffoquant, il était venu à la fenêtre baigner dans l'air extérieur son visage brûlant de fièvre, et pleurer.

La femme âgée que Jules de Lucenay avait vue lui toucher l'épaule était la garde-malade ; — l'homme vêtu de noir, le médecin des morts,

Julien le conduisit auprès du lit funèbre, et après quelques secondes d'examen il obtint l'autorisation de commander le service, ce qu'il alla faire aussitôt en même temps qu'il achetait une concession temporaire de cinq années et qu'il commandait une cinquantaine de lettres de faire-part.

Le convoi devait partir pour l'église le lendemain à onze heures du matin.

Lorsque Julien rentra, il était à peu près sept heures du soir.

La mort de sa mère avait dans le premier mo-

ment chassé de son esprit le souvenir d'Henriette Dauray, mais ce ne fut qu'une courte trêve et bientôt la pensée de la jeune fille revint ajouter à sa douleur filiale une autre douleur non moins aiguë, mftlée d'un remords poignant.

— Veillerai-je avec vous, monsieur Julien ? — lui demanda la garde-malade.

— Non, merci, madame Gervaise, — répondit-il, — je veillerai seul, mais je vous prierai de revenir vers dix heures prendre les lettres de faire-part que l'on va m'envoyer et sur lesquelles j'écrirai les adresses...

— Je reviendrai, monsieur Julien. — Dites-moi, ne voulez-vous point manger un peu?...

— Je n'ai pas faim...

— Il faut vous forcer... — .\ quoi ça ser\irail-il de vous rendre malade? — Je vais vous chercher un bon bouillon, du pain, du vin et un morceau de viande froide.

— Eh bien! ça sera comme vous voudrez... — Avez-vous encore de l'argent?...

— Oui... oui... ne vous inquiétez pas... nous compterons plus tard...

Au moment où la garde-malade sortait, on apportait les lettres de faire-part.

Julien commença tout de suite à les plier.

11 s'interrompit pour prendre le bouillon que madame Gervaise lui montî^il.

— Je serai là à dix heures précises... — fit-elle en se retirant.

Resté seul le jeune homme, malgré son manque absolu d'appétit, se contraignit à manger un peu de viande et de pain, à boire un verre de vin, et il éprouva une sorte d'allégement physique, quoique sa tête restât lourde et endolorie.

11 se mit ensuite à écrire sur les lettres qu'il avait ployées les noms des personnes qu'il désirait voir assister au service funèbre de sa mère.

La liste se composait de ses camarades, des entrepreneurs pour lesquels il avait travaillé, de ses fournisseurs, et de quelques parents éloignés qu'avait encore Marie Claude.

A dix heures il venait de terminer quand arriva madame Gervaise, très exacte. -

Il lui remit une liasse de lettres à jeter à la poste après y avoir collé des timbres, et une autre de celles à envoyer à domicile. — Celles-ci étaient très peu nombreuses et leurs destinataires habitaient le quartier,

— Tout sera fait et bien fait, — - dit la gardemalade, — et demain matin je viendrai de bonne heure pour ensevelir votre pauvre maman... Vous, monsieur Julien, prenez courage... — Ou a beau se désespérer, ça ne ressuscite pas les morts... Et elle partit.

Une fois seul Julien alla s'asseoir auprès du lit

222 TfiOIS MILLIONS DE DOT

raorluaire, faiblement éclairé par les deux cierges, et remontanl le cours de ses plus lointains souvenirs il s'abandonna à une sombre rôverie.

De l'autre côlé du cimetière abandonné, dans la maison d'en face, Madeleine, en proie aux plus violentes douleurs, se tordait en mordant ses draps pour étouffer ses gémissements,

Jules de Lucenay très pâle, le visage inondé de sueur, marchait de long en large dans la chambre, atlendaul le moment terrible.

— Et cette sage-femme qui n'arrive point! — fit-il tout à coup, comme se parlant à lui-môme. — Si je retournais la chercher...

Madeleine, au milieu de sa torture grandissante, irouva assez de force pour s'écrier:

— Non... non... ne me quitte pas !... Je veux que tu sois là... Il me semble que je vais mourir... et je ne veux pas mourir seule...

Le jeune homme n'avait aucune envie de s'éloigner et surtout de se mettre en quête dune sagefemme, mais tenait à ne point paraître indidérent aux souffrances de Madeleine.

Une accalmie se produisit et dura une heure environ, puis les douleurs reprirent, aigui-s, lancinantes, intolérables.

La crise suprême arrivait.

Madeleine, cessant d'être maîtresse d'elle-même,

se mit à pousser des gémissements sourds, coupés de clameurs aiguës.

— Ces plaintes et ces cris retentissant dans le silence de la nuit vont éveiller toute la maison — pen.-;a Jules de Lucenay avec rage — et on viendra voir si on assassine quelqu'un ici !!

Madeleine cria de nouveau.

— Tais-toi ! tais-toi ! — commanda Jules en lui saisissant le bras et en le serrant à le briser. — Tais-toi ! Je le veux... Je l'ordonne !...

La voix était si menaçante, le geste si brutal, que la jeune femme se sentit glacée de terreur et se contint pendant quelques secondes, mais bientôt la torture triompha de sa volonté et une clameur aiguë jaillit de son gosier.

Livide, les yeux hagards, à moitié fou, le comte saisit un des oreillers qui soutenaient la tête de Madeleine, l'arracha, et le lui posant sur le visage le maintint de toutes ses forces.

— J'étouffe... Tu me tues... Je meurs... — râlait la malheureuse, mais ce râle ne pouvait s'entendrel

Dans une dernière convulsion un enfant vint au monde, et le corps de la mère prit soudain la rigide immobilité d'un cadavre.

— Morte!... elle est morte! Je l'ai tuée! — murmura >L de Lucenay avec épouvante.

Tout à coup un frisson nerveux courut sur sa chair et le secoua de la nuque aux talons.

L'enfant venait de pousser un vagissement faible.

Jules saisit la frôle créature, la roula dans un vieux châle tarlan placé sur le pied du lit, ouvrit la fenêtre et lança contenant et contenu dans le cimetière.

Le sinistre paquet décrivit une courbe, fut arrôté pendant une ou deux secondes par les souples rameaux d'un arbuste, et vint enfin s'abattre avec un bruit mat sur l'herbe épaisse et haute.

Le comte se pencha au dehors, puis il rentra dans la chambre et referma la fenêtre.

— Mes lettres à présent... — murmura le misérable, remis en possession de tout son sangfroid.

Il fouilla dans les meubles, prit l'argent qui restait de la somme par lui donnée à Madeleine deux jours auparavant, et mit la main sur une mince liasse de lettres qu'entourait un ruban bleu.

Très calme il défit le ruban et parcourut les lettres afin de s'assurer que celle où il parl.iit en termes compromettants de l'enfanta naître se trouvait bien dans la liasse.

— Ah ! — dit-il avec joie, — la voici !... C'est la seule importante !

11 la glissa dans la poche de cûlé de son vêlement, renoua les autres, les plaça dar)s une poche de derrière, puis après avoir jeté un dernier regard sur Madeleine inanimée, raidie, morte sans doute, il

mit son chapeau, se dirigea vers la porte et sortit de la chambre.

Une heure du matin sonnait.

Il importait pour lui maintenant de s'échapper de la maison sans être vu, et sans risquer par conséquent d'être reconnu plus lard.

L'escalier était noir comme un four.

M. de Luccnay descendit lentement, se tenant à la rampe, tâlant du bout du pied chaque marche afin d'éviter un faux pas.

Il atteignit le rez-de-chaussée.

La porte à claire-voie du couloir laissait passer la clarté faible d'un bec de gaz placé à quelque distance. — Il se dirigea vers cette porte non garnie de vitrage, et dont l'une des découpures de fonte garnissant l'ouverture était brisée.

Le bouton de la sonnette se trouvait au dehors, tout auprès de l'espacelaissé vide par cette brisure.

— Voilà qui va bien 1 — se dit Jules après un rapide examen. — Je n'aurai pas besoin de frapper au vasistas pour me faire ouvrir...

Passant aussitôt sa main par l'étroite ouverture, il lira le bouton de la sonnette qu'il entendit résonner dans la loge.

Eveillée en sursaut, la concierge crut qu'un de ses locataires rentrait, et tira le cordon.

Un craquement sec retentit.

La porte s'ouvrit.

Jules de Lucenay s'élança au dehors après avoir d'abord regardé à droite et à gauche pour s'assurer que personne ne passait.

Le temps était clair, le ciel plein d'étoiles ; cependant quelques nuages montaient à l'horizon.

Le comte rasant les murailles se dirigea vers la rue Marcadet et gagna la porte de l'ancien cimetière de La Chapelle.

Tirant alors une clef de sa poche, il l'introduisit dans la serrure où elle joua sans difficulté. — La porte tourna sur ses gonds.

Rejoignons Julien Claude au moment oîi le fils légitime de son père franchissait le seuil du champ du repos.

Pour combattre le sommeil qui s'emparait de lui malgré lui, il venait de se mettre à la fenôfre de la première pièce du logement de sa mère, pièce qui, ne se trouvant point éclairée, le laissait dans l'ombre, et il attachait distraitement ses regards sur la cité des morts.

Il songeait à Henriette Dauray, il songeait i\ la confidence faite par sa mère à son dernier moment.

— Comte de Lucenay! — murmurait-il. — Je devrais m'appeler le comte de Lucenay, et si cela était j'aurais le droit d'aimer Henriette !... — il me serait possible de réparer mon crime!... — Je posséderais la noblesse et la fortune... Henriette pourrait devenir ma femme!...

Tandis que Julien réfléchissait, ou plutôt rôvait ainsi, ses regards, nous l'avons dit, erraient sur les sépultures qu'ils entrevoyaient dans la pénombre à travers les grandes herbes.

Une fois dans le cimetière, Jules-Armand de Lucenay était allé directement à l'endroit où il avait jeté sa bôche,

11 la releva, la dépouilla de son enveloppe de gros papier, et s'orienta afin de trouver le lieu où l'enfant était tombé.

Pour cela il tourna les yeux vers la fenôtre toujours éclairée de la chambre où il venait de laisser le cadavre de Madeleine.

Cette lueur le guida.

Il fit une trentaine de pas au milieu des végétations parasites qui lui montaient plus haut que les genoux; il s'arrêta en face d'un paquet sombre gisant à ses pieds, le prit, marcha vers un angle du

cimetière, et disparut à demi sous le feuillage argeulé d'un saule pleureur d'une belle venue.

Les plis du tartan s'étaient déroulés, laissant à découvert la petite tôte et le haut du corps de l'enfant.

Déposant son léger mais lugubre fardeau sur une pierre tombale, Jules se servit de la bêche avec l'habileté d'un fossoyeur éinérite et creusa un Irou d'un mètre de profondeur, après avoir eu soin d'enlever par mottes carrées la surface du terrain, de manière à conserver intacts le gazon et les herbes folles feutrant cette surface.

Il travaillait rapidement, d'un effort régulier, évitant que le fer de sa bêche, heurtant quelque caillou, ne produisît un bruit de nature à attirer l'attention.

Ces précautions étaient vaines.

L'attention qu'il redoutait avait été éveillée par sa présence même.

Julien Claude, toujours accoudé sur la barre d'appui de la première chambre du logement de sa mère, attachait son regard depuis un moment, nous le savons, sur le champ de repos.

Peu à peu, ses yeux s'habituant à l'obscurité, les formes vagues d'abord étaient devenues plus distinctes.

Soudain il tressaillit.

Il venait de voir uu homme marcher dans le cimetière.

Cet homme portait sur son épaule un outil à long manche qui devait être une bêche.

Julien suivit de l'œil, avec une curiosité dévorante, cet étrange noctambule prenant pour but de ses promenades un cimetière abandonné.

Que venait-il y faire ?

Il le vit s'arrêter, se baisser, soulever un objet dont on ne pouvait deviner la forme, se remettre en marche et disparaître à demi sous le feuillage du saule pleureur.

Ce feuillage, tout en gênant les regards de Julien Claude, ne lui cachait pas cependant d'une façon complète le travail du comte de Lucenay.

— Cet homme creuse une fosse... — se dit-il, — à cet égard le doute est impossible... — Est-ce un violateur de sépultures ? est-ce un voleur venant cacher le produit de ses vols ? Est-ce un assassin faisant disparaître un cadavre d'enfant? — Dans tous les cas, c'est un gredin faisant une œuvre infâme !...

Plus que jamais il regardait.

Sa curiosité prenait des proportions faciles à comprendre.

Pendant quelques instants il oublia sa mère morte et Henriette outragée.

Toutes ses pensées se concentraient sur l'aclion,

criminelle à coup sûr, qui se commettait sous ses yeux.

— Ce misérable va forcément sortir du cimetière ; — pensa Julien Claude, — un peu plus tôt ou un peu plus tard il regagnera sa demeure... En le suivant je saurai qui il est et je découvrirai ce qu'il est venu faire !.,.

Julien quitta le logement, gagna l'escalier, se glissa hors de la maison et alla s'embusquer dans l'embrasure d'une porte, un peu au-dessous du cimetière, les yeux fixés sur l'entrée du champ des morts.

En ce moment le vent d'ouest s'élevait, chassant devant lui les nuages dont nous avons signalé la présence à l'horizon, et voilant le ciel, clair jusqu'à ce moment et parsemé d'étoiles.

Les rues s'assombrissaient, mais en revanche les becs de gaz brillaient d'un plus vif éclat.

— Voilà qui va me servir... — se dit l'artiste, — l'homme me verra moins facilement en sortant, et dès qu'il sera en marche je pourrai le suivre de près sans qu'il s'en étonne... — La rue est à tout le monde !...

Blotti dans son embrasure de porte, Julien attendit.

Quelques minutes à peine s'écoulèrent.

Brusquement la porte du cimetière s'ouvrit, ou plutôt s'entr'ouvrit, une tôle pâle apparut et le

comle, après s'êlre assuré que personne ne passait, sortit.

Une fois dehors il referma la porte et se dirigea rapidement vers la rue Marcadet.

Julien lui laissa gagner un peu d'avance et prit chasse tout en se disant :

— 11 abandonne sa bêche dans le cimetière... — Est-ce donc qu'il y vient d'habitude?...

Jules de Luceuay, entendant des pas, se retourna.

Il vit que quelqu'un marchait derrière lui, et il augmenta la vitesse de son allure.

Julien Claude, qui ne voulait point se laisser distancer, en fit autant.

Le comte ne pouvait soupçonner que l'inconnu suivant la même direction que lui l'espionnait. — Une telle supposition lui eût paru le comble de l'invraisemblance.

— Il serait absurde de m'inquiéter! — pensait-il, — j'ai sur les talons quelque bon bourgeois du quartier courant la prétentaine, ou quelque ou vrier qui s'est attardé et regagne son gîte... — Je puis en faire autant et je n'ai rien à craindre...

Rassuré de façon complète par ce raisonnement , M. de Lucenay ralentit le pas.

A la chaussée Clignancourt il tourna vers la rue Luc- Lambin.

Julien, marchant toujours de la môme allure,

gagnait rapidement sur lui, et bientôt les deux hommes ne furent plus séparés que par une distance de quelques mètres.

Arrivé en face de la maison qu'il habitait le comte s'arrêta et sonna à sa porte.

Un bec de gaz se trouvait juste au-dessus de sa tête, et pendant deux ou trois secondes son visage fut baigné de lumière.

— Yoilà une figure que je n'oublierai jamais! — se dit Julien Claude, — Ses traits sont gravés dans ma mémoire... — Qu'est-ce que ça peut être que cet homme? — Il n'a point du tout le galbe d'un malfaiteur vulgaire...

L'artiste passa sans se retourner, et ne fit halle que lorsqu'il entendit se refermer la porte.

Alors il revint sur ses pas, regarda le numéro delà maison, et continua mentalement:

— C'est ici qu'il doit demeurer... Dans tous les cas, il y est connu... — Je veux savoir ce qu'il va faire, la nuit, au cimetière... Je le saurai...

Julien reprit en sens inverse le chemin déjà parcouru, regagna la rue Marcadet et s'arrêta devant le cimetière.

L'attrait d'une énigme, indéchiffrable en apparence et que cependant il voulait déchiflrer, s'emparait irrésistiblement de lui.

11 s'approcha de la porte et la poussa.

— Fermée ! — fit-il avec surprise en éprouvant

une résistancn, — il avait donc une clef? — Décidément cet homme doit être ce que j'avais pensé d'abord, un voleur venant cacher ici les objets dérobés avant de les porter au receleur... — Je veux en avoir le cœur net! — J'entrerai dans le cimetière... j'y entrerai cette nuit même, mais point par ici... Ce serait trop imprudent d'escalader la grille...

Julien Claude gagna la maison de sa mère.

Il n'eut pas besoin de tirer le bouton de la sonnette pour se faire ouvrir; — il avait eu soin, en sortant, de ne point refermer complètement la porte.

Sans avoir habité cette maison, il y était venu si souvent qu'il la connaissait à fond-, des caves aux greniers.

Pour arriver au bâtiment oîi Marie Claude avait ses deux chambres, il fallait traverser une petite cour le séparant du principal corps de logis.

Cette cour était fermée à droite par la muraille d'une haute construction voisine, à gauche par le mur du cimetière contre lequel s'appuyait un appentis fermé servant de magasin à un épicier, locataire d'une des boutiques en façade sur la rue.

Près de cet appentis se trouvaient entassés des tonneaux et des caisses vides.

Julien monta sur une caisse, puis sur un tonneau, de là sur le toit de l'appentis recouvert en

plaques de zinc, et il atteignit le chaperon du mur, peu élevé de ce côté.

Sans la moindre hésitation, il sauta dans le cimetière au milieu des herbes.

Pour s'orienter, il lui suffit de constater la situation de la fenêtre d'où il avait assisté au mystérieux spectacle, et en quelques secondes il atteignit le saule sous lequel le nocturne visiteur avait fait son travail sinistre.

— C'est là, — murmura-t-il, — c'est bien là que je l'ai vu creuser la terre.

Il se baissa vers le sol.

Sa main palpa les herbes froissées, mais ne rencontra aucune trace d'excavation.

— Je ne vois pas clair... — se dit-il. — Dans les ténèbres mes recherches seront sans résultat... — Si je faisais flamber une allumette ?

Celte pensée fut mise à exécution sur-le-champ.

L'allumette craqua et prit leu. — Sa flamme n'éclaira que pendant le quart d'uneseconde, mais ce fut assez pour que Julien distinguât l'endroit oh la terre et les herbages avaient été enlevés, puis replacés.

— Le trou ne saurait être bien profond, — reprit-il, — car le travail de cel homme n'a pas duré longtemps... Je vais savoir ce qu'il a enfoui là...

Des deux mains il saisit les touffes d'herbes et les mottes gazonnées qui cédèrent aussitôt.

Maintenant il s'agissait d'écarter la terre foulée avec les pieds par Jules de Lucenay, et la difflculté commençait.

Julien Claude ne voulant pas perdre son temps à chercher la bêche abandonnée, et n'ayant sur lui aucun instrument de nature à faciliter son travail, pas môme un couteau de poche, attaqua le sol avec ses ongles, jetant à droite et à gauche des poignées de terre.

La sueur ruisselait sur son visage. — Du bout de ses doigts des gouttelettes de sang jaillissaient.

11 sentait la fatigue venir, mais non le découragement.

Soudain il tressaillit.

L'une de ses mains venait, au fond du trou déblayé par lui, de loucher une étoffe de laine.

— Je vais tenir le mot de l'énigme !... — murmura Julien.

Il continua de creuser avec les mains, afin de dégager complètement l'objet, quel qu'il fût, enveloppé d'étofi'e, puis il saisit cet objet et, l'attirant à lui, le palpa.

La sensation qu'il éprouva fut étrange ; — c'était léger et mou, d'une mollesse de chair moite...

Il eut un petit frisson d'angoisse.

— Qu'est-ce donc que cela? — se demanda-t-il. — Mon cœur bal... il me semble que j'ai peur... — quelle faiblesse ! — voyons...

Il déroula le châle tartan.

Eu ce moment, une éclaircie se fit dans l'épaisseur des nuages et un rayon de blanche lumière traversa les feuillages du saule pleureur.

Julien Claude poussa un cri étoufl'é.

Il avait dans les mains le petit cadavre d'un enfant nouveau-né, tiède encore.

La lêle avait porté dans la chute contre que Iqu objet résistant.

Le crâne fragile était ouvert, et sur la blancheur du visage se voyaient des Qlets de sang.

— Un crime! — balbutia Julien, — un crime! — Oh ! le misérable ! I — Il avait séduit sans doute et trompé quelque pauvre fille, et il s'est débarrassé par un assassinat de l'enfant qui le gênait,

« Pauvre enfant, — ajoula-t-il d'une voix sombre, — pauvre petite créature, tu es plus heureux peut-être que si on t'avait laissé vivre... — Tu reposes en terre sainte, il faut l'y laisser. Mais je saurai quel est l'infâme qui t'a enseveli là... Je connaîtrai le secret de ta naissance, et je ne permettrai pas que le crime reste impuni.

» Le crime! — répéta Julien Claude en baissant la lêle. — Ai-je donc le droit d'être si sévère et de parler dechâlimentpour les criminels ?... — N'ai-je pas commis une action plus odieuse, plus exécrable qu'un assassinat?... J'aurais dû me punir moi-même, et faire justice en me tuant !

Après un silence de quelques secondes le jeune homme enveloppa de nouveau le petit cadavrt; dans le vieux châle de laine, l'élendiLdans la fosse creusée par le comte de Lucenay, le recouvrit de terre, et sur celte terre replaça les loulïes d'herbe.

En se relevant, cette besogne achevée, il se disait :

— Je l'ai vu, cet homme, je l'ai bien vu ! — Je le reconnaîtrai partout, je veux savoir qui il est... Je le saurai...

Julien jeta un dernier regard sur le sol qui couvrait l'enfant assassiné, et lonc:eant les murailles regagna l'endroitoii il avaitsauté dans le cimetière.

En s'aidant d'une colonne de pierre debout encore sur une tombe h demi brisée, il put atteindre sans trop de peine le chaperon du mur.

Un instant après il se trouvait dans la cour de la maison.

11 monta au logement de la morte et alluma une petite lampe dans la première pièce.

Ses ongles étaient brisés, ses mains déchirées et

couvertes de terre, ses vêtements souillés de poussière et de gravats.

Après avoirfail disparaître ces traces de son expédition nocturne, il entra dans la chambre mortuaire.

La vue du corps de sa mère le rendit à lui-même. — Il s'agenouilla près du lit et demanda longuement à Dieu d'accueillir la morte en sa miséricorde, et de permettre au vivant de racheter son crime.

Hélas !... le racheter, comment?

Quel miracle pourrait faire de lui le mari d'Henriette Dauray, la fille du banquier millionnaire?

En rentrant rue Luc-Lambin, Jules de Lucenay avait frappé, comme il le faisait d'ordinaire, au carreau de la loge pour avoir la clef de sa chambre.

— C'est vous, monsieur Brisson? — cria de son lit la concierge.

— Oui, madame Frébault, — répondit le jeune homme en ouvrant la porte, — je viens prendre ma clef...

— La trouverez-vous seulement ?... — On n'y voit goutte... Ma veilleuse s'est éteinte,.,

— Je vais vous la rallumer... — Où est-elle, votre veilleuse ?

— Comme de couLume, sur le coin de la commode.

Le comte entra dans la loge, ralluma la veilleuse en tournant le dos au lit, placé dans une sorte d'alcôve, et tandis qu'il tenait de la main droite son allumette, de la main gauche il raccrochait la clef du cimetière à son clou habituel.

— Voici mon passe-partout, — dit-il ensuite. — Bonne nuit, madame Frébault.

— Bonne nuit, mon locataire.

Jules monta chez lui mais, au lieu de se coucher sur-le-champ, il se mit à faire ses malles en dépit de la grande fatigue qu'il devait éprouver, se préparant à quitter la maison le lendemain ou plutôt le jour même, car il était deux heures du matin.

Les malles terminées, il compta ce qui lui restait d'argent.

La sornme dépassait trois mille francs.

— Je ne dois plus habiter désormais un logement meublé... — se dit-il, — la situation est grave ou du moins peut le devenir d'un moment à l'autre... — J'ai rompu tous les liens qui pouvaient entraver ma marche ; il faut faire en sorte maintenant de d('pister les recherches les mieux conduites, et songer de façon sérieuse ;i refaire ma fortune par un mariage riche.

» La police ne manquera, point, — continua-t-il,

— de s'occuper de la mort de Madeleine et de la disparition de son enfant... — Madeleine ne parlera pas, c'est le principal, et personne ne m'a vu dans la maison oti elle est morte... Je suis donc à l'abri, mais aucune précaution n'est superflue...

— Je m'éloignerai de ce quartier, et cela sans retard...

Il se mit au lit, dormit quelques heures d'un mauvais sommeil, fit sa toilette et sortit en emportant sa clef, sans s'arrêter chez la concierge.

Un fiacre pris à la station la plus voisine le conduisit sur le quai des Saints-Pères.

Là il paya son cocher et, par la rue de Seine, gagna les rues avoisinant l'Odéon.

Il cherchait une chambre non garnie à louer, et il trouva son desideratum rue de l'Ancienne- Comédie.

C'était, au troisième étage d'une maison tranquille, une pièce spacieuse, haute de plafond, bien éclairée.

Sur-le-champ il l'arrêta, mit un pièce de dix francs dans la main du concierge ébloui de cette largesse et lui dit :

— Mes meubles arriveront dans la journée...

— Je les ferai monter moi-même... — Votre nom, monsieur, s'il vous plaît?

— Jules de Lucenay.

Comme on le voit, le comte donnait celte fois I. 14

son véritable nom, en supprimant seulement son titre.

— Je VOUS payerai un terme d'avance... — ajouta-t-il.

— C'est inutile, monsieur.

— Je préfère le payer.

— Ce sera donc comme monsieur voudra.

En agissant ainsi le jeune homme avait ses raisons.

— Si la veine m'abandonne, — pensait-il, — si je suis momentanément décavé, sans le sou, j'aurais du moins une chambre et un lit qui ne devront rien à personne...

En quittant la rue de l'Ancienne-Comédie, il se rendit au quartier Latin et entra chez un marchand de meubles d'occasion qui pour une somme de six cents francs lui vendit un ameublement de chambre à coucher, démodé, mais suffisamment confortable pour un garçon vivant hors de chez lui.

Dans ce prix étaient compris la literie et un peu de linge.

Le tout devait être expédié avant midi, et la facture portait mention de cet engagement.

Jules de Lucenay prit une voiture à l'heure et se fit mener rue Luc-Lambin.

Madame Frébault se trouvait, un balai à la main, sur le seuil de l'allée.

— Comment, — s'écria-t-elle, — c'est vous, monsieur Brisson ! — je vous croyais au dodo et vous étiez sorti !...

— Depuis longtemps déjà, ma chère dame! — j'avais rendez-vous de bonne heure avec l'administrateur de mon journal pour une affaire importante...

— Avantageuse pour vous, mon locataire?

— Oui et non... — il y a de l'argent à gagner, ce qui m'est agréable, mais il i'aut me déplacer, ce qui m'ennuie...

— Vous déplacer?

— Oui, on m'envoie à Lyon pour y diriger l'installation d'une feuille nouvelle... '

— Alors vous allez nous quitter ! — fit la concierge d'un ton de regret sincère.

— Forcément.

— Et bientôt?

— A l'instant môme ! — Je dois partir par le train de midi...

— Ah! quel malheur ! — Mais reviendrez-vous, au moins?

— Oui, dans cinq ou six mois, et alors je vous demanderai si vous avez une chambre à louer.

— On vous en trouvera toujours une...

Jules de Lucenay monta dans sa chambre.

Une demi-heure plus tard les deux malle? étaient

chargées sur le fiacre qui se dirigea aussitôt vers la gare de Lyon.

Là, les malles furent mises à la consigne; le jeune homme alla déjeuner, retirer ses bagages, les fit charger sur une autre voiture, et vers une heure arriva rue de l'Ancienne-Comédie.

Le marchand de meubles venait de terminer sa livraison, et la femme du concierge faisait la chambre et dressait le lit.

Avant le soir, l'installation de Jules de Lucen;iy était complète.

Quittons momentanément ce misérable et prions nos lecteurs de suivre avec nous d'abord Julien Claude, et ensuite de nous accompagner rue Ernestine dans la maison de la pauvre Madeleine. La cérémonie funèbre de l'iuhumation de Marie Claude devait avoir lieu à onze heures.

Julit'n, possédant des économies, avait voulu, p our sa mère, un convoi non luxueux mais honorable dans sa simplicité.

L'entrée de la maison était tendue de noir. Une assez nombreuse assistance attendait la levée du corps.

Dans la foule se trouvaient Constant, La Pistache, et bon nombre de camarades de travail du décorateur.

Coquelicot brillait par son absence.

Julien, connaissinl à peine l'ex-valet de chambre

du comte de Lucenay, et le trouvant d'ailleurs superlativement antipathique, s'était bien gardé de lui adresser une lettre de faire-part.

La levée du corps eut lieu à onze heures précises.

Nous laisserons, sans l'accompagner, le funèbre cortège se rendre à l'église et de là au cimetière de Saint-Ouen, et nous prendrons le chemin de la rue Ernestine.

Nos lecteurs se souviennent peut-être que tout le troisième étage de la maison où Madeleine avait une chambre était occupé par les resserres d'un industriel vendant à crédit meubles, vêtements, pendules, linge, montres, bijoux, etc., etc., les acquisitions devant être payées par acomptes mensuels.

Cet industriel se nommait Laurent Salcedo.

C'était un gros garçon d'une trentaine d'années, à la face large, colorée et joyeuse, à l'œil intelligent.

Il était dans sa boutique de la rue Doudeauville en train de relever avec sa femme et son employé principal la nomenclature des objets composant une commande à livrer dans la matinée.

Une tapissière attelée stationnait devant la porte.

— Déjà onze heures du matin ! — s'écria-t-il en s'adressant à l'employé. — Allons, allons, leste et

preste ! — Nous avons un lit complet avec sa literie, une glace et une toilette à prendre rue Ernestine. — Pas une minute h perdre... — Conduisez la voiture là-bas... — Je vous rejoins...

L'employé grimpa dans la tapissière et partit pour la rue Ernestine.

Saleedo mit en ordre quelques notes, donna des instructions à sa femme, prit un trousseau de clefs et rejoignit son commis qui l'attendait en causant avec la concierge.

Tous deux montèrent au magasin.

— Prenons la glace, — dit le patron, — c'est elle qu'il faut placer d'abord au fond de la voiture.

Et il ouvrit la porte d'une pièce dans laquelle se trouvaient rangées en bon ordre, étiquetée^, numérotées, des glaces de toutes les dimensions et de tous les prix.

Salcedo entra.

Le commis, lui, resta en dehors à côté de la porte, la tête tournée vers le fond du couloir et l'oreille tendue.

— Eh hien ! eh bien ! qu'est-ce que vous attendez, lambin? — lui dit son patron. — Vous savez pourtant que ça presse, sapristi!.., — Nous sommes en retard pour la livraison ! ! ! Dépôchezvous ! !

L'employé ne bougea pas, mais delà main lui fit signe de se taire et d'approcher.

Le marchand de meubles comprit que pour motiver cette attitude, il fallait que quelque chose de prodigieusement insolite se produisît.

Il se dirigea vers son commis, en marchant sur la pointe des pieds afin de ne faire aucun bruit, et d'une voix très basse il demanda :

— Quoi ? Qu'est-ce qu'il y a ?

— Ecoulez de ce côlé.

Et le commis étendit la main dans la direction de la chambre de Madeleine.

Salcedo écouta.

Des gémissements étouffés parvinrent d'une façon assez vague à son oreille.

— On se plaint.. . — murmura-t-il. — Sans doute dans cette chambre il y a un malade...

— Facile de nous en assurer.

Le patron et le commis s'approchèrent de la porte.

Les gémissements devinrent plus distincts. Quelques mots intelligibles s'y mêlaient.

— A moi... à moi... au secours... — bégayait une voix mourante.

— Yous entendez, patron, on demande du secours, — fit l'employé.

— Eh bien 1 ce secours, il faut le donner... Salcedo s'avança de nouveau vers la purte, mais

au moment de l'atteindre il s'arrêta, frappé d'une idée subite.

— Fichtre ! — dit-il; — s'il s'était commis un crime là-dedans, il ne serait point prudent d'y entrer les premiers...

— C'est juste, patron... D'ailleurs la clef n'est pas à la serrure.

— Gourez prévenir la portière...

L'employé descendit, et revint bientôt avec la concierge suivie de sa petite fille.

— On se plaint là-dedans, on appelle à l'aide...

— lui dit le marchand de meubles.

— Ah ! misère ! — fit la brave femme en levant les bras, — c'est chez la nouvelle emménagée, une personne toute jeune et qu'a l'air bien honnête !

— Elle était presque à terme et sera accouchée celte nuit toute seule !... Entrons.

— Il n'y a pas de clé.

La concierge frappa à la porte.

Aucune voix ne répondit.

Elle frappa de nouveau.

Même silence. — Les gémissements ne se faisaient plus entendre.

— Elle aura certainement perdu connaissance,

— dit Salcedo, — car tout à l'heure elle se plaignait sans discontinuer...

— One faire?

— Il faut aller chercher un serrurier.

— }(' crois que le commissaire vaudrait mieux,

— répliqua la concierge; — si elle était morte...

— Tous avez raison... C'est au commissaire qu'il faut s'adresser...

— R stez-vous là, monsieur Salcedo ?...

— Nmus allons charger des meubles dans notre tapissière, qui est en bas; mais tout en montant et en descendant, nous veillerons.

— Alors, je file.

Et dégringolant les escaliers, toujours suivie de sa petite fille qui semblait s'attacher à ses jupes, elle courut au commissariat qui se trouvait rue Ordener, à deux cents pas de la rue Ernestine.

Le magistrat requis pour une constatation était absent depuis une heure avec son secrétaire.

Un agent subalterne se trouvait seul au bureau.

— Je ne puis rien, — dit-il ; — mais dès que le patron rentrera je lui ferai part de votre déclaration...

— Et si la pauvre jeune femme vient à mourir avant qu'il ne rentre... — répliqua la concierge.

— Je vous répète que je n'y puis rien.

— Si je faisais ouvrir la porte par un serrurier.

— N'en aj'ant pas le droit, vous vous mettriez en contravention...

— Alors il faut laisser mourir les gens, quand on pourrait peut-ôtre les sauver?...

— Ça ne me regarde pas... — Je vais envoyer un gardien de la paix avec vous...

L'agent subalterne sonna.

Le sergent de ville de planton au commissariat parut.

— Suivez madame — lui dit le sous-ordre, — — et, avant l'arrivée de M. le commissaire, ne laissez ouvrir par personne la porte qu'elle vous désignera...

— An ! misère ! — répéta la concierge en levant les bras vers le ciel, ou plutôt vers le plafond, et sous l'escorte du gardien de la paix elle reprit le chemin de la rue Ernesline.

Dans la maison, dans le voisinage, on savait déjà ce qui se passait.

Des commères du quartier, curieuses et bavardes, encombraient le trottoir et l'allée, prêtant l'oreille, n'entendant rien et commentant l'inconnu.

Le sergent de ville les fit circuler, à la grande satisfaction de Salcedo qu'elles gênaient dans son travail, mais elles ne s'éloignèrent point et formèrent un groupe aux alentours de la porte.

Lorsque le commissaire parut, accompagné de son secrétaire, d'un agent et d'un- sergent de ville, il était près d'une heure. — Le marchand de meubles avait fini de charger sa tapissière. — Rien ne l'empêchait donc de partir mais, aiguillonné lui aussi par la curiosité, il resta.

La concierge attendait à l'entrée du couloir.

— Que se passe-t-il ? — demanda le magistrat. Ce fut Salcedo, bien connu de lui, qui répondit

et raconta ce qu'il avait entendu.

Le sergent de ville reçut l'ordre d'aller chercher un serrurier qui demeurait dans la rue même et qui par conséquent, s'il était chez lui, ne se ferait guère attendre.

— Montons maintenant, — dit le commissaire

en entrant dans la maison avec son secrétaire, la concierge, Salcedo et le commis de ce dernier.

L'agent restait dehors avec mission de maintenir la foule.

— C'est au troisième, mon magistrat, — fit la portière en prenant les devants.

Les locataires encombraient l'escalier.

— Que chacun rentre chez soi! — ordonna le commissaire, — je ne veux voir personne sur les carrés ! !

Désobéir était impossible.

Les curieux disparurent, seulement ils eurent grand soin de laisser les portes entr'ouvertes pour écouter.

Le gardien de la pais envoyé du commissariat veillait toujours auprès de l'entrée de la chambre de Madeleine.

— C'est ici, monsieur le commissaire... — dit-il, — mais on n'entend rien...

Le magistrat appuya son oreille contre le panneau de la porte et resta ainsi pendant quelques secondes, immobile, écoutant.

Puis il se redressa, frappa sur le bois trois coups bien distincts et dit d'une voix très haute :

— Au nom de la loi, ouvrez !

Ces paroles restèrent sans réponse.

Le commissaire frappa de nouveau et, pour la seconde fois, répéta : — Au nom de la loi, ouvrez!

Celte deuxième sommation n'obtint pas plus de réponse que la première.

En ce moment un pas se fit entendre dans l'escalier et le serrurier parut, ramené par le sergent de ville, tenant à la main un trousseau de passepartout et portant sur l'épaule sa valise de cuir.

— Ouvrez cette porte, — commanda le magistrat. Il déposa sa valise près de lui et examina la serrure.

— La clef est au-dedans, monsieur le commissaire, — dit-il — je vais ôlre obligé de faire sauter la serrure ; heureusement elle est de pacotille.

— Faites.

Le serrurier prit dans sa valise un ciseau à froid, un marteau, et se mit en devoir d'obéir.

Deux coups de marteau firent tomber les vis et la serrure tomba, la porte s'ouvrit et le commissaire put entrer dans la chambre, suivi de ceux qui se trouvaient avec lui sur le palier.

Un navrant spectacle s'offrit à eux.

^ladeleine livide, les traits couvulsés, gisait sans connaissance sur son lit affreusement en désordre, dont les couvertures étaient tombées à terre.

Un frisson d'horreur secoua les témoins de cette scène.

— La pauvre femme est morte, monsieur le commissaire, — murmura la concierge.

Le magistrat s'avança jusqu'au lit et appuya I. 15

l'une de ses mains sur le côté gauche de la poitrine de Madeleine.

— Non... — fit-il au bout de quelques secondes,

— non, elle n'est pas morte... — Le cœur bat...

— Il faut en toute hâte appeler un médecin. Pas une minute à perdre !...

Le gardien de la paix regut l'ordre de courir chercher le médecin le plus proche .

— El — demanda le commissaire à la concierge

— vous dites que cette jeune femme était arrivée à terme ?...

— Oui, mon magistrat... — Ça se voyait, et d'ailleurs elle me l'a confirmé elle-même quand elle a loué ici, il y a quelques jours.

— L'accouchement a eu lieu, en effet, mais je ne vois pas l'enfant... — Encore une malheureuse que la honte ou la misère ont conduite à l'infanticide !

Le commissaire ajouta, en s'adressant à son secrétaire :

— Il est à peu près certain que nous sommes en présence d'un crime... — Commencez la rédaction du procès-verbal^

Le secrétaire tira de sa serviette une feuille de papier timbré, un encrier, une plume, étala le tout sur une table et se prépara à écrire.

Le magistrat, se tournant vers la concierge qui replaçait les couvertures sur le corps toujours inerte de Madeleine, demanda :

— Le nom de cette jeune femme ?

— Madeleine Gallier... C'est ^du moins le nom qu'elle m'a donné en louant.

— Depuis quand habite-t-elle dans votre maison ?

— Depuis une quinzaine de jours...

— D'où venait-elle?

— Je ne le lui ai pas demandé. — Elle avait plus de mobilier qu'il n'en fallait pour répondre du terme...

— Qui recevait-elle?

— Personne.

— Gomment, vous n'avez vu qui que ce soit venir chez elle depuis qu'elle est emménagée ?

— Pas un seul chat, mon commissaire... pas l'ombre d'un seul chat !

— A-t-elleune famille?

— J'en ignore totalement...

— Est-elle descendue hier? L'avez-vous vue sortir?

— Je ne l'ai pas vue descendre depuis trois jours. .-

— Une sage-femme avait-elle été prévenue ?

— Je n'en ai point connaissance et j'en doute très fort... — J'aurais été avertie pour sûr...

— Le crime devient de plus en plus probable... Après avoir examiné les différents objets placés

sur une table, le commissaire poursuivit :

— Pas le moindre médicament... — Des provi, sions... du pain... du poulet... du vin... des fruits... des gâteaux... — La malheureuse avait pensé à tout, excepté à laisser vivre son enfant...

A cette minute précise, Madeleine fit un mouvement léger.

— Mon magistrat, elle a remué ! — s'écria la concierge qui ne la perdait pas de vue.

Le commissaire s'élança et prit la main de Madeleine.

Cette main était brûlante de fièvre.

La jeune femme ouviit les yeux.

Elle les fixa machinalement sur le commissaire, mais elle le regardait sans le voir.

Elle n'avait en aucune façon conscience de ce qui se passait autour délie.

— M'entendez-vous? — Etes-vous en état de me comprendre et de me répondre? — demanda le commissaire à Madeleine.

La jeune femme resta muette et ferma les yeux. Ce mutisme pouvait être une comédie.

Le magistrat continua :

— Qu'avez-vous fait de votre enfant ?

Madeleine frissonna de tout son corps, mais ses

paupières restèrent closes et pas un son ne s'échappa de sa bouche.

Le médecin qu'un gardien de la paix était allé chercher entra en ce moment.

Ce médecin, nos lecteurs le connaissent déjà pour l'avoir vu à Chennevières, à la villa des Pla tanes chez M. Dauray, au début de ce récit.

C'était Georges Lamarre.

Le commissaire allant i\ lui le mit en peu de mots au fait de ce qui se passait.

Après l'avoir écouté, Georges s'approcha de Madeleine et l'examina longuement.

— Cette jeune femme est très malade... — dit-il ensuite — son état me semble alarmant. — Elle est accouchée et, comme beaucoup de ces pauvres créatures séduites et abandonnées, elle a commis un crime... du moins tout semble le prouver... — Dans l'accomplissement de ce crime elle a usé ses dernières forces... Il y a cent contre un à parier qu'elle va le payer de sa vie...

— Elle appartient à la justice...

— C'est devant la justice de Dieu qu'elle comparaîtra, je crois, plutôt que devant celle des hommes... Quoi qu'il en soit, je dois vous dire qu'il est indispensable de la transporter immédiatement à l'hôpital...

— Je n'y vois aucun inconvénient, docteur, — répliqua le commissaire de police. — Brigadier, envoyez au poste chercher un brancard... — Je vais signer l'ordre d'admission d'urgence à Lariboisière... Mais, en attendant qu'on apporte des moyens de transport, ne pourriez-vous administrer à cette malheureuse une potion calmante et fortifiante, de nature à l'enipùcher de succou)ber en route?

Georges Lamarre tira de sa poche un poitecrayon et s'assit.

— Je vais — lit-il — écrire une ordonnance et je

m'occuperai de la malade tandis que vous opérerez les constatations nécessaires.

Rapidement il écrivit quelques lignes sur une feuille détachée de son agenda et, tendant cette feuille à l'un des agents, il ajouta :

— Vite chez le pharmacien... Ne perdez pas une minute et dites que cela presse !

L'agent sortit.

Le magistrat commença une perquisition minutieuse. ''^'^7t''i'l!

— Monsieur le commissaire n'a plus besoin de moi ? — demanda le marchand de meubles qui était resté spectaleupmuet de tout ce qui précède.

— Non, monsieur Salcedo, mais je vous prie de passer ce soir à mon bureau avec voire employé, pour signer le procès-verbal- dont il vous sera

donné lecture...

— Monsieur le commissaire peut compter sur nous...

Et Salcedo, accompagné par son commis, rejoignit la tapissière qui contenait la livraison en retard.

La perquisition du commissaire de police ne fournissait aucun indice de nature à permettre de deviner ce que Madeleine avait fait de son enfant.

De la chambre, on passa dans les couloirs, on visita toutes les parties accessibles de la maison.

Aucune trace ne fut découverte.

Le gardien de la paix envoyé chez le pharmacien revint, apportant la potion.

Georges Lamarre prit une cuillère sur un meuble et, avec l'aide de la concierge, fit avaler coup sur coup à la malade deux doses du médicament.

Le commissaire reparut.

— Puis-je interroger celte femme 1 — demandat-il au docteur qui répliqua :

— Ce serait bien inutile... Elle est hors d'état de vous répondre... — En ce moment la fièvre brûle son sang et met des ténèbres dans son cerveau... Ne songez point à obtenir d'elle quoi que ce soit avant quelques jours... •

— Dans quelques jours ça ne me regardera plus... ce sera l'affaire du juge d'instruction auquel on remettra le rapport que je vais envoyer au parquet... — Voulez-vous, docteur, dresser votre procès verbal?...

— A l'instant môme... Seulement il me manque une feuille de papier timbré...

— La voici...

Georges Lamarre s'installa devant une petite table sur laquelle se trouvaient un encrier et des plumes.

— Lcnom de cette jeune femme? — demanda-t-il.

— Madeleine Gallier...

Le docteur écrivit le nom et continua sa besogne qui fut bientôt terminée.

Son procès-verbal, commecelui du commissaire, constatait que la nommée Madeleine Gallier était accouchée sans le secours d'une sage-femme, et qu'elle avait fait disparaître son enfant dont on ne trouvait aucune trace.

Les procès-verbaux mentionnaient en outrel'état presque désespéré de l'accouchée, qu'on allait transporter et consigner à l'hôpital Lariboisière, à la disposition de la justice.

Le brancard venait d'arriver.

On l'avait monté jusqu'au couloir du troisième étage.

— Enlrez-le dans la chambre... — ordonna le docteur.

Sur ce brancard on plaça la pauvre Madeleine, soigneusement enveloppée dans ses couvertures par les soins de Georges Lamarre et de la concierge, on rabattit la toile qui le couvrait et on le sortit de la chambre.

— Refermez solidement la porte, — commanda le magistrat au serrurier qui avait remis en place la serrure.

11 prit la clef, donna le signal du départ et les brancardiers, chargés de leur fardeau, descendirent avec précaution l'escalier, quittèrent la maison et se dirigèrent vers l'hôpital Lariboisière.

262 TROIS >iILLIONS DE DOT

Le cercueil de Marie Claude avait disparu dans la fosse, et Julien, après s'être agenouillé longuement sur la tombe de sa mère, la seule créature en ce monde qui l'eût aimé, avait repris, les yeux pleins de larmes et la mort dans l'àme, le chemin de la rue Marcadet.

11 tenait à revoir le logement où la pauvre femme s'était lentement éteinte, et oii madame Gervaise devait avoir remis tout en ordre pendant la cérémonie funèbre.

Constant et La Pistache auraient souhaité le

garder avec eux pour le distraire, pourl'enipêcher

de s'enfoncer trop prolondémeut dans sa douleur.

Mais d'un ton qui ne permettait pas d'insister, il

leur avait répondu :

— Non ! 1 je veux être seul...

Pour s'isoler mieux, au lieu de revenir par le

boulevard Ornano qui conduit directement au

cimetière deSaint-Ouen, il coupa à travers champs

et suivit un sentier accédant à la barrière de La

Chapelle.

11 était sûr ainsi de ne rencontrer aucune des personnes qui avaient accompagné le corps de sa mère, et dont les tentatives de banale consolation n'auraient fait qu'aviver et exaspérer son chagrin.

Arrivé à la barrière, il remonta la rue delà Gha-

pellejusqu'à la rue Ordener dans laquelle il s'engagea.

Julien marchait la tête basse, songeant au grand vide que faisait autour de lui la mort de sa mère.

Il avait beau ne pas vivre avec elle, il la voyait souvent, presque tous les jours; il se trouvait heureux de venir passer quelques heures auprès d'elle par qui il se savait profondément, tendrement aimé, et qu'il aimait de toute son âme...

Désormais il allait se trouver isolé, n'ayant plus un cœur dans lequel il pût avecconfiance épancher le sien, et écrasé sous le poids d'un inguérissable remords.

Arrivé au coin de la rue Ordener et de la rue Ernesline, le jeune homme fut 'lire brusquement de sa sombre rêverie.

Il entendait un murmure de voi.x tout à fait inaccoutumé dans ce quartier presque désert ; il voyait une foule d'hommes, de femmes et d'enfants, groupés en face de la maison portant le numéro 6.

Le Parisien est par nature curieux et badaud, — (il en convient lui-même de la meilleure foi du monde). — Il s'arrête volontiers, pendant des heures, le nez en l'air, suivant des yeux un serin échappé de sa cage voltigeant dans les arbres ou d'une fenêtre ?i l'autre ; — il s'immobiliserait pendant une journée, —Victor Hugo l'a dit, — en regardant un mur derrière lequel il se passe quelque chose.

Cette ardente curiosité redouble, bien entendu, quand il s'agit d'un crime ou d'un événement dramatique.

Dans ce cas pour savoir, pour se renseigner, pour devenir l'heureux possesseur d'un détail inédit, le Parisien oubliera momentanément ses affaires les plus importantes, ses rendez-vous les plus urgents, ses chagrins même, s'il en a...

Julien Claude était un enfant de Paris.

La vue de cet attroupement lit une diversion immédiate à sa douleur et à ses remords.

Il s'approcha des groupes et à son tour il s'arrêta, ne questionnant pas, écoutant.

— Ainsi donc, ma chère dame, — disait une commère à une autre commère portant une petite fille dans ses bras, — paraîtrait qu'il s'agit de l'assassinat d'une pauvre femme par un brigand d'homme...

— Mais non, mais non, ce n'est pas ç;i du tout ! — répliqua la commère interpellée, — j'étais chez le pharmacien pour ma petite quand un seryot est venu chercher une potion commandée par le docteur que le commissaire de police avait fait appeler... — J'ai taillé une bavette avec lui... Je sais donc sur le bout du doigt de quoi il retourne.. •

— Et de quoi relourne-t-il ?

— Tout simplement d'un infanticide.

En entendant prononcer le mol /;?/an^iV,-irfe Julien Claude frissonna de la tête aux pieds.

Ce seul mot avait sufQpour lui rappeler le drame auquel il avait assisté la nuit précédente.

— Pour lors, — fit un ouvrier, — s'agirait de quelque coquine qu'aurait tordu le couà son gosse.

— Et qui l'aurailjetédansles fosses d'aisances... — lit un autre.

— Et on va chercher des potions pour une gueuse de cet acabit-là !... Ça me chavire l'entendement '....G'estmoi qui la laisserais crever comme un chien enragé 1...

— Ne faites donc pas tant que ça les malins, vous autres hommes! — interrompit une grosse femme, les deux poings sur ses fortes hanches. — Vous voyez une jeunesse qui vous paraît gentille.. . Vous l'enjôlez... vous lui promettez le mariage... elle vous écoute... ça va bien; mais qu'il arrive un mioche, vous lâchez la pauvre (ille comme un paquet de linge sale... Elle se trouve abandonnée au moment oîi elle comptait le plus sur vous... Elle perdla tôte et, pour cacher qu'elle a fauté, elle étrangle le mioche... — Eh bien 1 voulez-vous que je vous dise ? Dans une affaire comme celle-là, c'est l'homme qui est le plus coupable !

— As-tu fini!... Oh! là! là!... faut pas nous la faire!! — interrompit un des ouvriers en ricanant.

Julien Claude, ne se contentant plus d'écouter, demanda, en désignant le numéro 6:

— Et c'est dans celte maison que c'est arrivé?

— Oui, au troisième étage, à côté du magasin de Salcedo, le marchand de meubles...

— Au troisième étage... — se dit Julien — il y avait de la lumière cette nuit à une fenêtre du troisième étage... C'est là que venait de naître l'enfant enterré dans le cimetière par l'homme de la rue Luc-Lambin ! — Quel sombre drame y a-t-il donclà-dessous?

Maintenant, c'était un sentiment plus fort que la curiosité qui retenait Julien Claude devant la maison de la rue Ernesline, et ce sentiment nos lecteurs le comprendront sans peine.

Un crime abominable avait été -commis, et sans le vouloir, d'une façon indirecte mais très réelle, il se trouvait initié à ce crime.

A cette minute précise un grand mouvement de recul se fit dans la foule et les groupes s'écartèrent laissant un passage libre.

Le brancard porte par deux hommes venaitd'apparaîlre, et derrière lui marchaientle commissaire, le docteur et les agents.

— Où porte-t-on la gueuse? — demanda une voix.

— A la Préfecture, pour bùr...

— Tiens, le médecin quirasoignée,c'i'stGeorges Lamarre...

268 TROIS MILLIONS r>E nOT

Au nom qu'un inconnu venait de prononcer, Julien releva vivement la lôte. — Il venait de ressentir en plein cœur une violente commotion.

— Montrez-le-moi, ce Georges Lamarre, je vous prie... — dil-il.

— C'est ce grand jeune homme, beau garçon, bien mis, qui est à côté du commissaire. — Il habite le quartier oij il est très aimé, car il a bon cœur, soigne pour rien les pauvres gens et fait du bien à tout le monde.

Julien se rappelait le nom du docteur écrit sur le verso de la photographie d'Henriette Dauray.

Ainsi ce Georges Lamarre n'était point quelque vieil ami de la famille, mais un grand jeune homme, un beau garçon !

Le fils de Marie Claude attacha sur lui des yeux élincelants de haine.

Les brancardie^.^ avaient fait halte devant la porte.

Le commissaire donna des ordres h voix basse au brigadier qui fit signe à deux de ses houimes, et les brancardiers se mirent en marche sous la conduite des trois agents.

Georges Lamarre et le magistrat, après avoir échangé un salut, se séparèrent.

Toujours houleuse et de plus en plus bruyante, la foule restait dans la rue.

— Je veux savoir où l'on porte celte malheu-

reuse, — pensa Julien Claude. — C'est peut-être par elle que le mot de cette noire énigme me sera révélé...

De loin il suivit le brancard.

Les brancardiers gagnèrent le boulevard de La Chapelle par la rue Doudeauville et la rue Stéphenson, et tournèrent le long des murailles de l'hôpital Lariboisière dans lequel ils entrèrent.

— C'est à l'hospice qu'on la consigne... — se dit le jeune homme. — On pourra donc aller la visiter... — Il ne s'agit que de savoir son nom...

En ce moment Julien Claude était tout entier à la pensée du crime qu'on accusait cette femme d'avoir commis, et au souvenir de la course qu'il avait faite la nuit précédente en- suivant l'homme du cimetière.

Un immense intérêt s'attachait pour lui à l'éclaircissement de ce mystère.

Tournant le dos à l'hôpital Lariboisière, il revint à la rue Ernestine,

La foule s'était écoulée ; mais quelques femmes groupées sur le seuil des portes causaient encore de l'événement, texte à peu près intarissable de bavardages et de commentaires.

Julien se dirigea vers le numéro 6.

Les commères barraient l'entrée de l'allée.

Le jeune homme voulut les écarter pour en> trer.

— OÙ allez-vous, monsieur? — lui demanda l'une d'elles.

— Parler à la concierge, madame... — répondit-il.

— La concierge, c'est moi qui la suis... — Qu'est-ce que vous désirez ?

— Vous prier, madame, de m'apprendre le nom de la personne dont on s'occupe beaucoup à l'heure qu'il est dans le quartier et qu'on vient de porter à l'hospice...

— Tiens! tiens! tiens!... Est-ce que vous la connaissez, vous ?

— Si je la connaissais, je ne vous demanderais pas son nom.

— C'est juste... Mais alors qu'est-ce que ça peut vous faire comment elle s'appelle?

— Madame, si je me renseigne auprès de vous, ce n'est point par simple curiosité, mais par devoir professionnel... je suis journaliste...

— Jourrialissel... — répéta la concierge, et les trois femmes regardèrent Julien avec une considé" ration manifeste.

— Oui, madame.

— Et vous voulez faire un article, peut-ôtre bien...

— Un article à sensation, oui madame...

La considération manifeste des trois femmes devint aussitôt respectueuse.

— Oh! mais alors, monsieur, — fit vivement la concierge, — je vais vous donner des renseignements... beaucoup de renseignements... tous les renseignements... — c'est une affaire terrible, voyez-vous, et si je m'attendais à quelque chose, ça n'était pas à ça !

La brave femme raconta par le menu ce qu'elle savait... — Nous nous garderons de le répéter, nos lecteurs en sachant plus long qu'elle à ce sujet.

Julien écoutait avec une profonde attention.

— Et cette jeune femme vivait seule? — Gt-il ensuite.

— Seule, oui, monsieur.

— Jamais aucun homme n'est venu la voir?

— Jamais !

— Vous en êtes bien sûre?

— Comme de moi-môme 1... De nuit comme de jour, il n'entre âme qui vive dans la maison sans que j'en aie connaissance. Ça, j'en réponds !...

— La nuit dernière personne n'est sorti?

— Personne... — 11 n'est rentré après onze heures qu'un seul locataire...

— Qui vous a dit son nom ?

— Il a dû me le dire, mais je ne me le rappelle pas... — J'étais dans mon premier sommeil, et tellement éreintée d'avoir trimé au lavoir toute la sainte journée, que je me suis rendormie tout de suite...

— Comment s'appelle cette jeune femme? — demanda de nouveau Julien.

— Elle s'appelle Madeleine Gallier.

— Merci, madame... — J'ai maintenant tout ce qu'il me faut pour rédiger mon article...

— Oh ! monsieur, qu'il me tarde de le lire ! — Si vous voulez parler de moi, concierge de l'immeuble, ne vous gênez pas... Je me nomme Irma Trébuchet.

— J'en prends note et je vous salue...

Julien quitta les trois commères et regagna la rue Marcadet.

— Le mystère se corse... — se disait-il chemin r lisant. — La malheureuse ne recevait personne, cette portière l'affirme... — Ce n'est peut-ôtre pas lie chez elle que venait cet homme... Et cependant l'enfant a disparu... — Ah ! il faudra que je voie clair dans ces ténèbres !.. — J'ignore pourquoi je m'intéresse à cette pauvre femme que je ne connais point... — On l'accuse d'infanticide... — Si elle est innocente, qui sait si je ne pourrai pas lui venir en aide...

Le jeune homme arrivait au but de sa course, c'est-à-dire au logis que sa mère avait habité.

11 monta au troisième étage où l'attendait madame Gervaise. — Après avoir réglé ses comptes avec elle, il sortit, prit la clef du logement vide désormais, se dirigea vers la rue Luc-Lambin et

fit halte devant la maison qui nous est connue et dont nous savons qu'il avait noté le numéro la nuit précédente.

— C'est là que l'homme est entré... — se dit-il. — Comment savoir son nom?... — C'est difficile, car si je me présente sans l'ombre d'un prétexte pour questionner les portiers, ils m'enverront promener. — Mais le moyen de trouver un prétexte ?...

Tout en monologuant, Julien aperçut au-dessus de la porte un écriteau portant ces mois :

JOLIE CUAMBRE MEUBLÉE A LOCER

Une inspiration lui vint aussitôt.

Sans hésiter davantage, il franchit le seuil. Madame Frébault^ seule dans la loge, travaillait à un ouvrage de coulure.

— Vous désirez, monsieur? — demanda-t-elle en voyant le jeune homme à qui son costume de grand deuil donnait une apparence sévère.

— Obtenir de vous quelques renseignements, madame.

— Sur quoi, monsieur?

— Sur un de vos locataires...

— Mais, monsieur... — commença madame Frébault.

— Pardon, madame, — interrompit Julien, — si je vous questionne, c'est que j'en ai le droit...

— Vous louez des chambres meublées et je suis inspecteur des garnis attaché à la Préfecture de police... J'ai ma carte dans mon portefeuille et suis prêt à vous l'exiber.

— Inutile, monsieur, inutile ! — fit vivement la concierge sur qui la qualité d'attaché à la Préfecture de police produisait son effet habituel, — je vais vous montrer mon livre... il est en ordre...

— Nous le verrons dans un instant, mais veuillez d'abord répondre à quelques questions...

— A vos ordres, monsieur l'inspecteur...

— Rentre-t-on tard dans votre maison?...

— A l'exception d'une seule personne, employée comme correcteur dans un journal, et qui rentre à toute heure, mes locataires sont généralement couchés et endormis à minuit...

— L;i nuit dernière quelqu'un a-t-il dépassé de beaucoup cette heure ?

— Le correcteur d'imprimerie seulement. — Je lui ai parlé... il a pris sa clef au clou et rallumé ma veilleuse qui s'était éteinte...

— Quelle heure était-il ?

— Deux heures et demie environ.

— C'est bien cela, — "pensa Julien, et il ajouta tout haut : Vous nommez ce locataire?

— Charles Brisson... — Voici mon livre, monsieur... — dit la concierge en ouvrant le registre exigé par la Préfecture de toute personne louant

des chambres meublées, — \'oyez, monsieur l'inspecteur, l'inscription est réglièrement faite...

Et du doigt elle désignait quelques lignes d'écriture.

Julien lut :

« Charles Brisson, oingt-cinq ans, né à Roanne, correcteur d'imprimerie. »

Immédiatement au-dessous, se trouvait cette mention :

(c Parti ce matin iS Juillet pour Lyon. »

— Parti ! il est parti 1 — s'écria Julien désappointé.

— Ce matin môme, comme c'est écrit... — il va à Lyon pour un nouveau journal... — Il a fait mettre ses bagages sur un fiacre et il a dit au cocher de le conduire à la gare.

— A quel journal était-il attaché à Paris ? - Je ne le sais pas.

— A quelle imprimerie, alors ?

— Je l'ignore.

— Bien, madame... votre livre est en règle. — Je n'ai rien de plus à vous demander .

Julien Claude remonta vers !a rue des Abbesses en se disant:

— Je ne saurai quelque chose que par Madeleine Gallier ... — Il est certain qu'un crime a été commis et ce Charles Brisson était bien l'homme du cimetière... — Son brusque départ de cette maison

me paraît consliluer une 1res forte charge contre lui... — Il n'est pas plus à Lyon que moi ! — Il n'a point bougé de Paris, j'en ferais la gageure, et il prend ses mesures pour dépisler la police, si par hasard la police s'occupait de lui...

Le jeune homme s'arrêta brusquement.

— Ah ça ! mais, je suis absurde de me préoccuper de ces choses ! ! — murmura-t-il. — E^t-ce que came regarde? — N'ai-je pas assez de mes soucis dans la tôle? — Quelle rage me pousse à me mêler d'une affaire qui m'obligerait à des démarches de toute nature, qui me forcerait d'aller au parquet, déposer, témoigner? — 11 faudrait être fou, parole d'honneur, pour se jeter au milieu de pareils tracas!... — Je m'en garderai commode tomber au feu !... — Cependant, j'aurais bien voulu savoir... — J'irai visiter Madeleine Gallier à l'hospice... Gela n'engage à rien...

TROIS ilILLIONS DE DOT "277

Julien monta chez lui, remplaça son chapeau à haute forme de l'enterrement par un chapeau de feutre souple, ouvrit un tiroir, en tira la photographie d'Henriette Dauray, volée par lui à la villa des Platanes pendant la nuit funeste du 15 au 16 juillet, devint Irès pâle en la regardant et Tappuya passionnément contre ses lèvres, tandis que son front se plissait et que ses yeux se remplissaient de larmes.

11 la remit ensuite au fond du tiroir et il alla dîner à son petit restaurant habituel.

Le lendemain le jeune homme retournaità Saint- Ouen et reprenait ses travaux de décoration.?

Constant et La Pistache, qui l'aimaient réellement, furent heureux de le retrouver, mais ils durent constater en lui un grand changement,

Julien était devenu sombre, rêveur. — Il s'absorbait en lui-même, travaillait sans mot dire et, I. 16

quand on lui adressait la parole, ressemblait à un homme qu'on éveille en sursaut.

— C'est l'effet de la mort de sa mère... — pensaient les deux peintres — ça ne durera pas toujours... — il faut le distraire.

On était au vendredi.

— Nous avons fait un projet pour dimanche, La Pistache et moi... — lui dit Constant.

— Un projet? — répéta-t-il.

— Oui... — Nous irons passer la journée chez mon cousin, au pont deChennevières...

Le jeune homme devint livide.

Le nom de Chennevières lui rappelait h. la fois celle qu'il adorait et le crime qui lui faisait horreur.

— A'iendra?-tu avec nous? — ajouta Constant.

— Non, — répondit Julien. — Je ne sortirai pas ..

— Tu as tort... — Nous n'aurions été que nous trois...

— Non... — fit-il pour la troisième fois, presque avec impatience.

La Pistache intervint.

— Tu te feras du mal si lu prends trop le ch agrin à cœur... — s'écria-t-il. — Une partie de campagne n'empGche pas les sentiments. — Une bonne bouteille entre vrais amis console... C'est môme pour cela que le petit bleu a été appelé consotadon.

— Inutile d'insister, — reprit Julien d'un ton ferme, — le temps des distractions est fini pour moi... Je ne boirai plus... Je ne boirai plus jamais... — Celui qui viendra me proposerma part d'un plaisir quelconque est à l'avance certain d'un refus...

La conversation en resta là et les décorateurs se remirent au travail.

Le dimanche suivant le jeune homme, après avoir travaillé pendant toute la matinée pour son compte à un tableau sur lequel il fondait de grandes espérances et qu'un marchand de la rue Laffitte lui avait promis d'exposer dans sa vitrine, s'habilla, alla déjeuner, et ensuite se dirigea vers l'hôpital Lariboisière.

Il était hanté du désir de voir Madeleine Gallier et de causer avec elle.

Il avait beau se raisonner ; — il se sentait attiré par le mystère enveloppant le crime du cimetière de La Chapelle; ce mystère, il voulait le pénétrer.

Dans ce but, il s'était tracé une sorte de scénario des questions qu'il se proposait d'adresser à la jeune femme, et grâce auxquelles il espérait éclaircir le drame sinistre dont il avait été le témoin.

Julien s'était présenté souvent dans les hôpitaux pour y visiter des camarades malades ou blessés.

11 connaissait donc la marche à suivre.

Après avoir subi la visite réglementaire du gardien, qui le palpa afin de s'assurer qu'il necherchait

pointa introduire des objets défendus, comestibles ou liquides, il se rendit au bureau des renseignements.

— Monsieur, — demanda-t-il à l'employé, — voudriez-vous me dire dans quelle salle se trouve une malade nommée Madeleine Gallier?...

L'employé ouvrit un registre et chercha ce nom . C'était le dernier inscrit à la lettre G.

— Avez-vous un permis du parquet pour voir cette personne? — fît-il ensuite.

— Non, monsieur... — répliqua Julien Claude. — Pourquoi me faut-il un permis?

— Parce que Madeleine Gallier n'est pas une malade ordinaire... Elle est consignée ici dans une salle de surveillance par ordre de M. le procureur de la République...

— Elle est donc accusée de quelque crime ? — s'écria Julien, feignant l'ignorance.

— Elle est accusée d'infanticide.

— Ah ! la malheureuse !... — Mais pour obtenir un permis h qui faudrait-il m'adresser?

— Au juge d'instruction chargé de l'affaire.

— Auriez-vous l'obligeance de me donner son nom ?

— Je l'ignore... — Allez an parquet... — On vous renseignera.

Julien quitta l'hôpital.

— Décidément — murmura-l-il en secouant la

tête — puisque dès le premier pas je me heurte à un obstacle, ce seraittrop absurde de m'entêter !,..

«Pourquoi me mêler de cette affaire? — Je ne la connais point, moi, cette Madeleine Gallier... Je n'ai aucune raison de m'intéresser à elle, qui peutêtre d'ailleurs n'est pas intéressante, et je pourrais me mettre énormément d'ennuis sur les bras ! — Décidément, je renonce à glisser le doigt entre l'arbre et Técorce,.. — Cependant il faudra que je suive le procès... Je lirai les journaux pour savoir ce qu'on dit, ce qu'on pense...

Tout en monologuant ainsi, Julien avait gagné la gare du chemin de fer de 1 Est.

Deux heures sonnaient.

Le train qui s'arrête au Planf-de-Champigny était au moment de partir,

Julien passa au guichet qu'on allait [fermer et se fit donner un billet d'aller et retour.

Irrésistiblement poussé par une passion absorbante qui ne lui laissait plus la jouissance de son libre arbitre, il allait à Ghennevières — malgré lui.

Vingt fois, cent fois de suite, il passa et repassa sous la terrasse de la villa des Platanes, scrutant du regard les allées sinueuses qui se perdaient dans les massifs et serpentaient sur les flancs de la colline jusqu'à l'habitation qu'on entrevoyait, ou plutôt qu'on devinait à travers les grands arbres.

Il espérait voir une robe claire se dessiner sou-

dain, comme une tache lumineuse, sur les fonds de verdure sombre.

Espérance vaine.

La jeune fille ne parut pas.

Lorsque la nuit descendit du ciel, Julien était encore là, attendant toujours et toujours déçu.

Enfin il prit son parti et regagna Paris, le cœur plus désolé, l'âme plus triste encore qu'au momc nt de son départ.

Les procès-verbaux signés par le commissaire de police du quartier de la rue Eruestine, et par le docteur Georges Lamarre, étaient arrives sans retard à la Préfecture, et le parquet en avait reçu immédiatement communication.

Le procureur de la République, accompagné d'un juge d'instruction, d'un grelfier, du chef de la Sûreté et de deux agents, se rendit dès le lendemain rue Ernestine, où l'attendait le commissaire de police.

Les investigations déjà faites par celui-ci recommencèrent, mais sans plus de résultat que la veille.

La mystérieuse disparition de l'enfant restait inexplicable, ou du moins paraissait ne pouvoir être expliquée parla mère.

Les magistrats se transportèrent à l'hôpital Lariboisière.

Madeleine avait été consignée à la disposition de

la justice dans une pelile salle ne contenant que quatre lits, dont trois en ce moment se trouvaient inoccupés.

Une infirmière veillait sans cesse auprès d'elle et ne quittait son poste que pour être remplacée par une autre.

Le médecin en chef de l'hôpital avait été mandé.

Tout d'abord il déclara que la malade, ayant la fièvre et le délire, ne pouvait être utilement soumise cejour-lààun interrogatoire.

— Que pensez-vous de l'état de cette femme? — lui demanda le procureur de la République.

— Il est très grave...

— Désespéré?...

— Non, du moins quant à présent... — S'il ne survient aucune complication, je crois la guérison possible...

— La maladie sera-t-L'lle longue?

— Cela oui. — Je puis l'affirmer.

— Quand pensez-vous que la malade sera capable de supporter un interrogatoire?

— A cet égard, il m'est impossible de préciser...

— Supposez-vous qu'après sa délivrance celte femme ait eu la force de quitter son lit et de sortir pour faire disparaître son enfant?

— Cela ne me parait pas absolument inadmissible ; — quoique manifestement affaiblie par des privations, elle est de constitution vigoureuse...

— Je VOUS demanderai de me faire prévenir aussitôt qu'une modification favorable ou néfaste se manifestera dans l'état de la malade...

— Je n'aurai garde d'y manquer...

Les magistrats se retirèrent.

11 fallait, pour donner suite à l'enquête, que Maleine fût en état de comprendre et de répondre.

Cela pouvait tarder, car en admettant même qu'une péritonite ne se déclarât point, la fièvre intense ne paraissait nullement près de céder.

Ce fut quinze jours seulement après son entrée à l'hôpital que Madeleine devint plus calme et que les médecins purent constater une amélioration sensible dans son état.

Malgré ce mieux, la malade restait dans un état de prostration à peu près complète.

Elle ne voj'^ait, n'entendait, ne comprenait rien de ce qui se passait autour d'elle.

Durant huit jours encore il en fut ainsi, quoique les médecins fissent appela toutes les ressources de la science pour hâter la guérison.

Malgré l'horreur du crime dont elle était accusée, un courant de sympathie s'établissait autour delà pauvre Madeleine. — On répugnait à la croire criminelle ; on avait hâte de la voir rentrée en possession d'elle-même et capable, par conséquent, de donner la preuve de son innocence.

Ce fut pendant une nuit que Madeleine retrouva

Sun intelligence et que la lumière se fit dans les ténèbres de son cerveau.

Une potion administrée le matin avait amené à sa suite douze heures de sommeil paisible.

Vers dix heures du soir, l'infirmière qui veillait auprès de la pauvre femme lui vit faire un mouvement léger, ouvrir les yeux et se soulever péniblement sur son coude.

Prodigieusement amaigrie, d'une pâleur spectrale, les paupières estompées d'un large cercle de bistre, Madeleine ressemblait à une morte sortie du tombeau.

Elle promena autour d'elle un long regard, non plus vague ou égaré mais cherchant à se rendre comptede la nature des objets inconnus qui le frappaient pour la première fois.

Un travail inouï se faisait dans la mémoire de Madeleine.

Au bout de quelques instants elle passa l'une de ses mains sur son front, sur ses yeux, et balbutia d'une voix si faible qu'elle était à peine distincte :

— Mais 011 suis-je donc?

La garde de nuit se leva, se pencha vers elle et répondit :

— Vous ôtes à l'hôpital, mon enfant.

Madeleine frissonna.

— A l'hôpital... — répéta-t-elle.

— Oui, — répliqua la garde.

— Pourquoi, à l'hôpital ?

— Vous avez été bien malade...

— Depuis quand?

— Yoici près d'un mois que vous êtes entre la vie et la mort.

La jeune femme garda le silence pendant quelques secondes, réfléchissant, interrogeant de nouveau sa mémoire.

Enfin ses pensées commencèrent à se caser un peu dans sa tôte affaiblie, et elle reprit :

— Mais à quel hôpital suis-je donc? — à la Maternité?...

— Non... h. Lariboisière...

— C'est impossible... c'est à la Maternité que je dois être...

Puis soudain, d'une voix plus forte, presque avec éclat, elle ajouta :

— Mon enfant... où est mon enfant?... Pourquoi n'est-il pas auprès de moi?

— Votre enfant 1 — répliqua l'infirmière étonnée. — Vous savez bien qu'il est mort...

Madeleine poussa un cri.

— Mort! — dit-elle avec une expression de profonde épouvante. — Mon enfant est mort !...

— Ce n'est pas vous qui l'avez tué, n'est-ce pas? La jeune femme fit un geste fou.

Ses regards prirent une indicible expression d'effarement et d'horreur.

— Tué! — répéta -t-elle. — Tué mon enfant! Moi!... Moi !... Moi !... — Ah ! j'aurais mieux aimé mourir!.,.

— Qu'est-il devenu alors ?... — Il a disparu.

— Disparu...

— Oui, et malgré toutes les recherches, on n'a pu le retrouver, mort ou vivant.

Madeleine prit sa tête dans ses mains, serrant ses tempes comme pour en faire jaillir la pensée, puis tout à coup, d'une voix saccadée, elle reprit :

— Ah ! je comprends... Je me souviens... il était là, LUI !... Il a voulu m'étouffer... Si je suis vivante encore c'est qu'il croit qu'il a réussi !... 11 lui fallait ma mort, à ce monstre... Ma mort et celle de mon enfant qu'il m'a volé pour l'assassiner!... Ah!

le misérable!... le lueur de femme!... l'assassin d'enfant'....

Soulevée par une colère effrayante, fouettée par une sorte de délire, Madeleine était presque debout.

Brusquement elle retomba comme une masse inerte, la têle sur les oreillers, les yeux clos, respirant à peine.

l/infirmière s'empressa de lui frictionner les tempes avec du vinaigre et, introduisant une cuillère entre ses dents serrées, lui fil avaler une gorgée de la potion prescrite par le médecin de service qui, en prévision de la crise, avait à l'avance indiqué le remède.

Peu i peu les yeux se rouvrirent, la contraction nerveuse des mâchoires disparut.

Madeleine revint à elle et put rentrer de nouveau en pleine possession de ça pensée.

Sa mémoire se réveillait en môme temps.

Elle se souvint d'une façon nette et distincte de tout ce qui s'était accompli dans la chambre de la rue Ernesliue, depuis le moment de l'arrivée de Jules juaqu'à celui où il avait voulu l'étouffer sous son oreiller.

La malheureuse jeune femme fiissonnaitd'épouvante en se rappelant l'effroyable drame dentelle avait failli être victime.

Le souvenir des paroles de l'inûrmière :

— Vous savez bien que votre enfant est morti lui mit au front une sueur froide.

Elle ne comprenait pas encore, cependant, d'une façon bien précise, la situation qui lui était faite par la disparition de cet enfant. — Elle voulait apprendre ce qu'elle ignorait encore, c'est-à-dire ce qui s'était passé après cet évanouissement auquel la fièvre, le délire, l'engourdissement moral, avaient succédé sans transition.

— Madame, — fît-elle en s'adressant à l'infîrmière, — vous m'avez dit que j'étais à l'hôpital Lariboisière, n'est-ce pas ?

— Oui, ma fille...

— Depuis un mois environ ?...

— C'est bien cela...

— Mais qui donc m'a amenée ici ?

— Vous avez été apportée sur un brancard qu'accompagnaient des sergents de ville, et l'ordre écrit du commissaire de police vous a fait admettre surle-champ.

— Pourquoi cet ordre?

— Vous étiez mourante, abandonnée, vous aviez besoin de secours immédiats et efficaces...

— 11 doit y avoir une autre raison que celle-là...

— S'il en existe une autre, je l'ignore...

— C'est-à-dire que vous ne voulez pas me l'apprendre...

— Je vous assure que vous vous trompez...

— Tout à l'heure vous m'avez parlé de mon enfant en affirmant qu'il était mort.

— J'ai laissé entendre qu'on le supposait...

— Enfin, une chose certaine, c'est qu'il a disparu...

Les paroles s'échappaient rapides et fiévreuses des lèvres de Madeleine. — 'Jon accent avait quelque chose d'égaré.

— Je ne sais pas... je ne sais rien... — répondit l'infirmière. — J'ai parlé plus que je ne le devais et je mérite des reproches... — N'abusez point de ce que vous allez mieux pour vous faire du mal. — Demain vous questionnerez le docteur tout à votre aise... — Aujourd'hui, reposez-vous, dormez, et buvez d'abord bien gentiment cette cuillerée de potion...

Madeleine obéit.

Aussitôt qu'elle eut absorbé le breuvage fortement opiacé, sa surexcitation tomba et fit place à une lourde somnolence qui dura jusqu'au moment où le médecin en chef entra dans la salle pour sa visite quotidienne, entouré de ses élèves et de ses aides.

Le bruit et le mouvement réveillèrent la convalescente.

L'infirmière était allée au-devant du docteur afin de lui rendre compte de ce que nous avons raconté à nos lecteurs.

— Elle VOUS a questionnée ".■' — demanda le médecin.

— Beaucoup et avec insistance.

— Elle parle facilement?

— Facilement et clairement... — Le retour de l'intelligence m'a paru complet.

— Alors veuillez aller trouver tout de suite le directeur et annoncez-lui ce qui se passe... — Il préviendra aussilôLle procureur de la République... Ajoutez, je vous prie, que je demande à être averti chez moi de l'heure à laquelle les magistrats se rendront ici...

— Oui, monsieur le docteur.

Et l'infirmière sortit pour exécuter les ordres du médecin en chef.

Celui-ci s'approcha du lit de Madeleine.

La pauvre femme le regardait venir et pensait :

— Il n'aura pas de raisons, lui, pour ne point répondre à mes questions.

— Eh bien ! mon enfant, — lui dit le médecin en prenant une de ses mains qu'il garda entre les siennes, — vous voici hors de danger... la fièvre s'en va... La guérison complète sera désormais rapide... — On vient de m'annoncer que la mémoire vous était revenue... — Vous avez en ce moment conscience de votre état...

— Oui, monsieur le docteur...

— Comment vous sentez-vous?

— Bien faible...

— C'est tout naturel... — Depuis près d'un mois que VOUS êtes ici, brûlée par la fièvre et soutenue par les seuls médicaments, votre faiblesse est absolument normale et vous ne devez point vous en étonner... — Vous avez été très malade.

— Monsieur le docteur — demanda Madeleine — pourquoi m'a-t-on amenée à l'hôpital ?... car enfin j'étais chez moi...

— Est-ce que vous avez oublié, mon enfant, ce qui s'est passé chez vous à cette époque?...

— C'est parce que je me souviens que je vous adresse cette question... il y a des choses que j'ignore... —On m'a volé mon enfant, cela je le sais... — Le voleur l'a tué sans doute et on m'accuse d'infanticide, n'est-ce pas?

Ces derniers mots avaient été prononcés avec un commencement d'exaltation.

— Calmez-vous... calmez-vous... — fil vivement le docteur — je ne suis point magistrat, moi, et je ne vous accuse de rien... — Je suis médecin et mon devoir est de vous guérir... ce dont je m'acquitte de mon mieux.

— Mais, — reprit Madeleine qui, toute à son idée, n'avait que distraitement écouté le médecin, — mais c'est le commissaire de police qui m'a fait conduire ici, lorsque l'on aurait pu me laisser dans ma pauvre chambre... — J'avais de l'argent... plus

d'argent qu'il ne m'en fallait pour payer les soins que j'aurais reçus... — Si on m'a amenée à l'hôpital après ce qui s'est passé chez moi, c'est qu'on m'accuse... C'est qu'on me croit coupable du crime le plus infâme, le plus lâche... — Oh ! j'ai toute ma raison... allez... jecomprendstout, sauf une chose : Comment ne suis-je pas devenue folle !... — Si vous saviez...

— Je ne veux en ce moment rien savoir... — interrompit le docteur. — Je ne vous demande que du calme... Vous en avez besoin pour hâter votre convalescence et pour avoir la force de vous défendre...

— Me défendre ! — s'écria Madeleine, — vous voyez bien qu'on m'accuse !1

Et deux grosses larmes, se détachant de ses paupières, coulèrent sur ses joues.

— Voyons, mon enfant ne pleurez pas... — Peut-être, pour éclairer la situation, pour écarter de vous tout soupçon, sufûra-t-il de vos réponses au procureur de la République.

— Le procureur de la République... — répéta la malade avec épouvante, — il viendra donc?

— Il viendra certainement.

— Quand?

— Aujourd'hui même sans doute....

— Que me demandera-t-il?

— La vérité, rien que la vérité, mais toute la

vérité. — Il voudra connaître ce qui s'est passé chez vous pendant la nuit de votre délivrance... il voudra savoir ce qu'est devenu votre enfant...

— Eh bien, qu'il vienne !... qu'il vienne vite ! — reprit Madeleine, les yeux élincelanls de colère et de haine. — J'ai hâte de le voir, de réclamer de lui justice...

— Encore une fois, calmez-vous ! — dit le docteur, auquel la surexcitation de la jeune femme fit froncer les sourcils, — je vous ordonne le calme , et si vous voulez guérir, si vous voulez vivre, il faut m'obéir, ne point vous fatiguer la tôte cl vous mettre l'esprit ii la torture!... — Cessez de songer au passé, ne regardez point l'avenir et laissezvous conduire.

— Oui, vous avez raison, monsieur le docteur, je veux vivre... quand ce ne serait que pour me venger!... — Ainsi, M. le procureur de la République viendra aujourd'hui?

— Je ne pourrais l'affirmer, mais c'esl'probable...

— Ccht bien... je vous obéirai... je ne me tourmenterai point... je m'efforcerai de ne songer ni au [)assé ni à l'avenir... — Permettez-moi de vous adresser une question... rien qu'une...

— Laquelle?

— Celle-ci : — Mon enfant oxiste-t-il ?

En entendant ces mots, le docteur tressaillit, son front se plissa et il attacha sur Madeleine un de ces regards fixes qui descendent jusqu'au fond de l'âme.

11 se demandait en même temps :

— Cette femme est-elle une victime?... Est-elle un monstre?... — l'un des deux à coup sûr !

Puis, tout haut, après un instant de silence ;

— Je n'ai pas le droit de vous répondre. C'est au procureur de la République que vous devez adresser cette question.

Madeleine laissa retomber sa tête sur l'oreiller avec un immense découragement.

Le médecin en chef dicta une ordonnance, prescrivit un régime à suivre, et quitta la salle de surveillance où une inlirmière venait d'entrer pour prendre le servies de jour.

L'esprit de la pauvre abandonnée, — nous venons d'en avoir la preuve, — était redevenu complètement lucide.

Aucun (les détails de la nuit du crime ne se dérobait à sa mémoire.

— Je comprends tout... — se disait-elle. — Le misérable a voulu me tuer, il a tué mon enfant, et c'est moi qu'on accuse!! — Il me croit morte!! — Ah! comme je vais me venger!... — Mais c'est donc un démon, cet homme que j'aimais î... Jouer une pareille comédie en attendant l'heure de faire disparaître à la fois la mère et l'enfant qui le gênaient, c'est infâme !!

Madeleine frémissante enfouit son visage dans les oreillers.

Ces émotions, si absolument défendues par le médecin, avaient ramené la fièvre.

L'infirmière fit prendre à la malade une cuillerée de potion et le calme revint avec le sommeil.

Le directeur de l'hôpital avait, sans perdre un instant, envoyé un exprès au parquet.

Le procureur delà République envoya prévenir le juge d'instruction et le chef de la Sûreté qu'à trois heures il se rendrait avec eux à 1 hôpital Lariboisière, pour y procéder à l'interrogatoire de la nommée Madeleine Gallier, prévenue du crime d'infanticide.

Que faisait depuis près d'un mois le comte Jules-Armand de Lucenay?

Froidement résolu à recouvrer la fortune par un riche mariage, toujours possible sinon facile quand on est bien de sa personne, distingué d'apparence et qu'on porte un beau nom et un titre authentique, le jeune homme voulait, avant de reprendre ce nom et ce titre et de rentrer dans son monde comme revenant d'un long voyage, se trouver à la tête des ressources nécessaires pour tenir son rang et mener un certain train, au moins pendant quelques semaines.

Or, ces ressources, il ne pouvait les demander qu'au jeu, et chaque nuit il s'attablait fiévreusement à une table de baccarat, invoquant la veine qui répondait à son appel avec bienveillance.

Le jour il ne sortait point de la chambre louée par lui rue de l'Ancienne-Comédie mais, comme 1 es oiseaux nocturnes, il s'envolait dès le crépuscule.

Pendant plus d'une semaine il avait chaque soir acheté et lu presque tous les journaux, pensant y t rouver aux Nouvelles diverses le récit de la découverte du cadavre d'une jeune femme dans une chambre de la rue Ernestine. Les journaux étaient restés muets.

— On n'enregistre ni tous les crimes, ni tous les accidents, — se dit le misérable. — La mort de Madeleine était un fait de si mince importance qu'on n'en a même point parlé.

Pour lui le passé n'existait plus.

Sûr de l'impunité, il pensait avec complaisance à l'avenir, et se le représentait paré des plus riantes couleurs,

La veine continuait d'ailleurs à lui rester fidèle.

Au bout du mois il avait déjà en portefeuille une douzaine de mille francs.

Celte somme une fois doublée, rien ne Tempêcberait de redevenir le comte de Lucenay et de chercber dans la caste des gros commerçants enrichis une béritière désireuse d'acbeler, à beaux deniers comptant, un titre de comtesse.

Ce mois avait passé pour Julien Claude avec une désespérante lenteur.

Son amour grandissant, son amour impossible pour Henriette Dauray, lui dévorait le cœur.

Chaque jour il se demandait s'il ne vaudrait pas mieux mourir que de vivre en endurant de telles souffrances.

En d'autres moments, — moments bien courts, — une espérance vague, et qu'il jugeait lui-même insensée, le ranimait soudain.

Alors il se disait :

— 11 faut vivre ! vivre pour elle !! - qui sait les secrets de l'avenir ?

Mais ces lueurs d'espoir n'avaient que la durée d'un éclair, et Julien traînait partout avec lui sa

douleur incurable, dans ses heures de travail aussi bien que dans ses heures de repos.

Chaque dimanche il se rendait à Chennevières et se promenait, pendant de longues heures sur le chemin de halage, au bord de la Marne, devant la terrasse ombragée de la villa des Platanes.

Parfois il apercevait de loin Henriette, seule ou en compagnie de son père, de sa mère ou de quelque amie.

Ces jours-là il rentrait à Paris avec un redoublement de tristesse, et le poids de ses remords lui semblait plus écrasant.

Lui aussi, pendant un certain temps, il avait lu avec soin les nouvelles diverses des journaux pour voir si on parlait du drame de la rue Ernesline.

Les journaux étant restés muets sur cette affaire, il avait cessé de les lire et ne pensait plus que par intermittences à Madeleine et à l'homme du cimetière delà Chapelle.

Son amour l'absorbait au point de ne laisser aucune place dans son esprit pour quelque autre préoccupation.

Une circonstance toute fortuite devait lui rappeler à l'improviste ce crime, aux trois quarts disparu de sa mémoire.

Revenons à Madeleine.

Tous ses souvenirs lui étaient revenus, nous le

répétons, et avec ses souvenirs la douleur et la soif de vengeance.

Elle se savait à l'hôpital par les ordres du commissaire de police, mais malgré cela elle s'efforçait de se persuader qu'elle n'était pas, qu'elle ne pouvait pas être soupçonnée d'im crime.

Une pensée conslanle l'obsédait, la tenaillait.

Qu'était devenu son enfant?...

Jules l'avail-il tué de ses mains comme il avait voulu la tuer elle-même ?

L'avail-il au contraire emporte seulement pour le faire disparaître, mais en le laissant vivre ?

Comment éclaircir ce doute poignant?...

Madeleine attendait avec une impatience plus facile à comprendre qu'à décrire la visite du procureur de la République, annoncée pour le jour même.

Elle pensait, non sans raison, qu'au cours de cette visite elle se trouverait éclairée sur bien des points, et elle faisait provision de fermeté, de courage, pour ne pas se troubler et pour bien répondre à l'interrogatoire qu'on allait lui faire subir.

Trois heures venaient de sonner quand s'ouvrit la porte de la petite salle où elle se trouvait.

Le procureur de la République entra.

Le médecin en chef de ILôfital et plusieurs membres du corps judiciaire l'accompagnaient.

En voyant tous ces personnages de figure grave

et d'allure solennelle, Madeleine se mit à trembler

malgré la provision de courage quelle avait faite. Le médecin en chef, le premier, s'approcha de

son lit.

— Mon enfant^ — lui dit-il, — voici la visite

que je vous avais annoncée ce matin... — M. le procureur de la République vient vous adresser quelques questions... — Il vous fatiguera le moins possible, mais il a besoin de s'éclairer pour éclairer la justice... — Répondez-lui donc avec confiance et dites la vérité, quelle qu'elle soit !

— Monsieur, — balbutia Madeleine d'une voix que l'émotion affaiblissait autant que la maladie, — je voudrais bien d'abord savoir pourquoi je suis ici...

— Si vous l'ignorez vérilablenlent, vous l'apprendrez tout à l'heure, — répliqua sèchement le procureur de la République, — mais souvenez-vous que c'est à moi qu'il appartient d'interroger et que vous devez, vous, vous borner à répondre...

Les paroles du magistrat avaient été prononcées sèchement, d'un ton presque dur; elles produisirent sur Madeleine une impression pénible.

Instinctivement, la pauvre jeune femme comprit que l'homme qui venait de parler ne lui témoignerait jamais une pitié sympathique.

Sa conviction devait ôtre faite d'avance, et point bienveillante.

— Je suis prêle à vous répondre, monsieur, — bégaya-t-elle, de plus en plus intimidée, — interrogez-moi...

Le procureur de la République fit un signe à son greffier qui s'apprêta à écrire et l'interrogatoire commença :

— Votre nom ?

— Madeleine Gallier.

— Votre âge ?

— Dix-neuf ans.

— Mariée ?

— Non...

— Où êtes-vous née ?

— A Paris, rue de Lancry, n" 10.

— Votre profession ?

— Je fais des travaux de couture pour des maisons de confection.

— Vous habitiez seule rue Ernesline ?

— Seule.

— Où demeurent vos parents?

— Je n'ai plus de parents, monsieur, — répondit tristement Madeleine. — Mon père est parti le premier, il y a longtemps de cela, et ma mère est morte il y a un an...

— Votre travail suffisait-il pour vous faire vivre ?

— A peine, monsieur, et encore je n'en avais pas toujours... — J'ai eu bien souvent à souffrir... J'ai enduré bien des privations...

— Voulez-vous donner à entendre que personne ne vous venait en aide ?

Madeleine sentit qu'une rougeur brûlante lui montait au visage.

Elle baissa la tête et ne répondit pas.

— Vous aviez un amant... — continua le procureur de la République d'un ton dur.

La jeune femme releva brusquement la tête.

— Oui, monsieur, pour mon malheur 1 — répliqua-t elle. — j'ai aimé un lâche, un misérable, un homme qui m'a séduite, qui m'a trompée, qui m'a perdue !...

— Calmez-vous ! — On ne séduit que les lilles qui s'y prêtent ! — Nous parlerons de cet homme tout à l'heure... — Vous habitiez depuis peu de temps la rue Ernestine?

— Depuis quinze jours.

— Où demeuriez-vous auparavant ?

— Rue Rodier...

— C'est en prévision de votre accouchement que vous vous êtes installée rue Ernestine?

— Oui, monsieur... — D'ailleurs, rue Rodier, on m'avait donné congé.

Le procureur de la République continua :

— A quelle heure avez-vous ressenti les premières douleurs annonçant l'approche de la délivrance, car vous vous souvenez bien, je suppose, que vous avez mis au monde un enfant?...

Au lieu de répondre à cette question Madeleine, prise d'une sorte de fièvre, se soulevant dans son lit sur ses deux coudes, s'écria :

— Mon enfant... vous me parlez de mon enfant...— Mais, monsieur, jen'ai qu'un désir, qu'une pensée, qu'un rôve, savoir ce qu'il est devenu, cet enfant que je n'ai pas embrassé... que je n'ai pas serré sur mon cœur... que je n'ai point trouvé près de moi quand je suis sortie du long sommeil de cette maladie qui m'a tenue, m'a-t-on dit, entre la vie et la mort pendant des semaines !... Où est mon enfant?... — Est-ce un garçon? est-ce une lille ? — Pourquoi me l'a-t-on pris?... — Pour-

quoi, s'il n'était plus à côté de moi quand on m'a enlevée de ma pauvre chambre pour m'apporter ici, ne l'a-t-on pas cherché? ne l'a-t-on pas trouvé?... — Voilà ce qui m'intéresse plus que tout au monde, moi, la mère... Voilà ce qu'il faut que je sache !...

Madeleine s'égarait, perdait la tête, semblait folle.

Le médecin en chef fut obligé de s'interposer.

— Voyons, mon enfant, — dit-il, — soyez calme... — Ces messieurs ont besoin de votre sang-froid... — Répondez sagement au lieu de vous abandonner à une exaltation qui peut vous faire beaucoup de mal...

Le docteur fit boire à la malade une cuillerée de potion calmante et, aussitôt que se fut produit l'eflet attendu, l'interrogatoire suivit son cours ; mais celte fois ce fut le juge d'instruction qui prit la parole.

— Voyons, mon enfant, — dit-il d'un ton très doux, contrastant avec la rudesse voulue du procureur de la République, — faites ce que vous dit Je docteur, soyez calme et répondez-moi...

— Oui... oui... monsieur... — balbutia Madeleine dont les larmes jaillirent.

— Lorsque vous vous ôtes accouchée vous avez eu l'idée, n'est-ce pas, — peut-être dans un mo-

ment de délire causé par la lièvre, — de faire disparaîLre la preuve vivante de votre faute?

— Moi!!... moi!... j'ai eu celte idée, ditesvous !... — s'écria la jeune femme dont le visage prit une effrayante expression d'horreur. — J'avais donc bien compris... je suis accusée d'infanticide! ! Oh ! c'est horrible !... c'est monstrueux !...

— Il y a des mères qui tuent leurs enfants, et vous croyez que je suis de celles-là ! !...

— Les dénégations violentes ne prouvent rien...

— Réfléchissez... — On aurait trouvé près de vous votre enfant, vivant ou mort, si vous ne l'aviez pas fait disparaître...

L'angoisse serrait Madeleine à la gorge, comme une tenaille, et l'étranglait.

Le juge d'instruction continua :

- Tout vous accuse et votre culpabilité semble évidente, indiscutable... Maintenant c'est à vous de répondre, non en affirmant votre innocence, mais en la prouvant.

— Mon Dieu!... Mou Dieu!... Je ne suis pas coupable pourtant! — balbutia Madeleine. — il a tué mon enfant comme il avait voulu me tuer !...

— IL... — répéta le juge d'instruction. — Quel est l'homme que vous désignez ainsi ?

Le procureur de la République haussa les épaules.

Le chef de la Sûreté pensa :

— La pauvre fille va se noyer dans quelque récit invraisemblable...

La figure de Madeleine exprimait maintenant une colère farouche. — Ses lèvres tremblaient, ses mains se crispaient.

— Celui que je désigne, — fit-elle d'une voix sifflante, — c'est l'homme que j'aimais, c'est le misérable auquel, confiante en sa parole, je m'étais donnée, croyant me donner à un mari, c'est à lui, à mon assassin, à l'assassin de mon enfant, qu'il faut demander la preuve de mon innocence !...

— C'est un petit roman que vous inventez là pour vous justifier...

— Un roman!.,. Non, monsieur, ce n'est pas un roman !... c'est une histoire terrible... et je vais vous la raconter...

En ce moment la jeune femme eut une crise de défaillance qui lui coupa la voix.

Le méflecin en chef lui fil respirer des sels ; — au bout de quelques secondes. elle put reprendre la parole, d'une voix faible et brisée, et commencer le récit de sa vie à partir du jour de sa première rencontre avec celui qu'elle croyait se nommer Jules Mercier.

Elle n'oublia rien, elle ne déguisa rien, ni sa faiblesse, ni ses soufirancos physiques et morales, ni les privations résultant de l'abandon de Jules Mercier.

Après avoir raconté ses douleurs de toute niilure, elle en arriva au soir de sa rencontre, faubourg du Temple, avec Thomme qu'elle avait tant aimé, qu'elle aimait tant encore. — Elle dit le rapprochement résultant de cette rencontre, et sa confiance renaissante en celui qui paraissait revenir à elle, mais dont la comédie de repentir et de tendresse cachait la monslrueuse pensée, le hideux projet d'un double crime.

Enfin elle en arriva à la nuit sinistre où ce crime s'était accompli.

— Oui, — dit-elle, toute pâle d'horreur à ce souvenir, — en entendant mes cris qui pouvaient donner l'alarme dans la maison, il saisit, il arracha l'un des oreillers qui soutenaient ma lôte, et il l'appuya sur mon visage pour m'étouffer... — Je voulus me débattre, crier encore, appeler à mon aide, mais il était plus fort que moi et, bien vite vaincue, je m'évanouis...

» Que s'est-il passé depuis ce moment jusqu'à celui où j'ai repris possession de moi-môme sur ce lit d'hôpital, je n'en sais lien, mais tout à l'heure, monsieur, vous parliez d'évidence, eh bien ! l'évidence pour moi est que le misérable a voulu m'étouffer, et que me croyant morte il a tué mon enfant et caché son cadavre !...

Madeleine éclata en sanglots et enfouit sa figure dans ses mains unies.

Elle était épuisée complètement.

Il fallait lui laisser reprendre des forces, et pendant un temps assez long les magistrats qui s'étaient éloignés du lit se consultèrent à voix basse.

— Qu'est-ce que vous pensez de cette histoire? — demanda le procureur de la République au juge d'instruction.

— Rien encore... — répliqua le magistrat. — Pour me former une opinion j'ai besoin d'autres détails... — il me faudra contrôler tous les détails du récit que nous venons d'entendre...

Au bout d'un quart d'heure à peu près Madeleine, grâce à une nouvelle cuillerée de potion, semblait calmée et réconfortée.

On revint auprès de son lit et le juge lui posa celte question :

— Aviez-vous demandé à l'homme en qui vous mettiez alors toute votre confiance de vous procurer une sage-femme?

— Oui, monsieur, — fit Madeleine, — je le lui avais demandé plusieurs jours à l'avance.

— Que vous avait-il répondu?...

— Qu'il allait s'en occuper.

— Et le jour môme de l'accouchement?

— Qu'il en avait vu deux, et que l'une au moios allait venir...

— Pourquoi ne vous en étiez-vous pas occupée vous-même?

— 11 me l'avait délendu... — Je lui obéissais...

— N'était-ce point pousser l'obéissance bien loin?

— Je croyais en lui, monsieur... J'étais sans méfiance... — Songez donc!... il m'avait promis son nom pour notre enfant, et je ne voulais le mécontenter en rien...

— Que pensiez-vous faire de cet enfant?

— Legarder avecmoi...Lenouriirdemonlait... — Est- ce que j'aurais pu consentir à me séparer de lui?

— Aviez-vous préparé ce qu'il fallait pour le jour de sa naissance?

— Oui, monsieur, j'avais chez moi toute une petite layette...

Le juge d'instruction interrogea du regard le chef de la Sûreté.

Celui-ci fit un signe alfirmatif.

Madeleine reprit :

— J'avais autre chose encore... — dit-elle. — Plusieurs lettres de cet homme, dans l'une desqu elles il me parlait àe notre eti/mit, \ous entendez bien, notre enfant, que je portais dans mon sein...

— On n'a trouvé aucune lettre...

— Aucune lettre !1 — répéta la jeune femme stupéfaite. — Mais il y en avait sept, formant un petit paquet noué d'un ruban bleu, à côté d'une somme de si.x cents francs...

— D'où provenait celte somme?

— D'une somme plus forte, donnée par lui en vue de subvenir aux frais de mon accouchement.

— On n'apas plus trouvé d'argent quedelettres... Madeleine laissa retomber sur l'oreiller sa tête

un moment soulevée.

— Ûh! — fit- elle en frissonnant de tout son corps, — oh ! le monstre !... le monstre!...

— Vous soutenez alors que vous avez été victime de cet homme? — Vous l'accusez d'avoir voul u vous tuer, de vous avoir volé votre enfant et de vous avoir repris les lettres qu'il vous avait écrites et le reste de l'argentqu'il vous avait donné?

— Je l'accuse de tout cela, oui, -monsieur, et je demande justice et vengeance!...

— Prenez garde !

— A quoi, monsieur?

— Une accusation imprudente est une arme à double tranchant qui se retourne contre l'accusateur!...

— Je dis la vérité !

— Vous n'avez pas de preuves... — Combien de fois prétendez-vous que l'homme dont il s'agit est venu vous visiter rue Ernesline?...

— Cinq ou six fois au moins...

— Comment expliquez-vous que personne ne l'ait vu entrer ou sortir de chez vous?

— Je ne l'explique pas... — J'ignore de quelle façon il s'y prenait pour n'être point vu.

— Cela semble impossible.

— Cela est, cependant, je le jure !

— Yous n'êtes pas sortie pendant les deux jours qui ont précédé voire accouchement, la concierge de la maison l'affirme... — Vous aviez eu le soin de vous munir de provisions — du pain, de la volaille, du vin, des gâteaux... On est en droit de supposer que vous aviez l'intention de rester seule, d'accoucher seule.

— On se tromperait en supposant cela... — D'ailleurs la plus grande partie des provisions dont vous parlez avait été apportée par lui, le malin même.

— Comment l'aviez-vous fait prévenir?

— Je lui avais envoyé un mot. .

— Par la poste?

— Non, par un commissionnaire.

— Chez lui?

— Non, rue Luc-Lambin, chez un desescousins où, m'a-t-il dit, il allait chaque jour voir sa mère, momentanément à Paris.

— Comment s'appelle ce cousin?

— Charles Brisson.

— Le connaissez-vous?

— Je ne le connais pas.

— Vous ne nous avez point encore dit le nom de

l'homme sur qui vous rejetiez le crime odieux dont on vous accuse...

— Il se nomme Jules Mercier... — répondit Madeleine avec feraieté, — et que son nom soit maiidiL!...

— Où demeure-t-il?

— Rue du Faubourg-du-Temple, numéro 104. ..

— Réfléchissez avant de nous lancer sur la trace de ce Jules Mercier... — N'essayez pas de tromper la justice!... Si c'est une fable que vous inventez , vous porterez tout le poids de voire mensonge!...

— Un mensonge me perdrait, monsieur, croyez bien que je le comprends...

— Que fait ce Jules Mercier?... — Quels sont ses moyens d'existence?...

— Je ne sais pas...

— C'est absolument invraisemblable!...

— Pourquoi donc, monsieur? — Il ne me racontait rien de sa vie et je ne le questionnais point... — J'ai supposé qu'il s'occupait d'affaires de Bourse...

— Il vous avait cependant parlé de sa mère...

— Il m'avait dit qu'elle habitait la province, qu'elle était à son aise et qu'elle lui faisait une pension...

— Quel âge a ce Jules Mercier?

— Vingt-cinq ans, à peu près...

Madeleine était brisée.

Sa voix devenait si faible que c'est à peine si l'on pouvait entendre ses réponses.

Le médecin en chef s'approcha du juge d'instruction.

— Prolonger aujourd'hui l'interrogatoire serait une cruauté... — lui dit-il tout bas, — s'il vous reste des questions à adresser à la prévenue, remettez-les à demain, je vous en prie.

— Mon interrogatoire est terminé quant à présent, — répliqua le juge.

Les magistrats passèrent dans une pièce voisine.

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