‹ Trois millions de dotChapitre 6 sur 6 · PB · texte numérisé non relu

PB

Le chef de la Sûreté reprit :

— Quel intérêt cet homme, ce Jules Mercier ou quel que soit son nom, pouvait-il avoir à faire disparaîire votre enfant, le sien?

— Eh! monsieur, je ne le sais pas, — répondit la malade, — je ne puis que le supposer... — J'exigeais qu'il tînt sa promesse, qu'il donnât son nom à son enfant, et c'est sans doute afin do se soustraire à ce devoir sacré qu'il aura lue l'enfant après avoir cru tuer la mère.

— Ceci est inadmissible... — Au lieu de commettre un double crime pouvant le conduire an bagne, et môme à l'échafaud, il n'avait qu'à reluser nettement de tenir sa promesse et à vous abandonner tout à fait...

— 11 n'osait pas... il est lâche... je lui faisais peur...

— Comment, peur? — Vous le menaciez donc?

— Oui, je le menaçais de le suivre partout, de retrouver sa trace, si bien qu'il se cachât, de me cramponner à lui et de ne reculer devant aucun scandale pour obtenir justice...

— Il lui suffisait d'écrire au sujet de ces menaces au préfet de police qui vous eût mandée dans son cabinet et imposé le silence, car enfin vos droits sont nuls...

— Comment, nuls! — Ne m'a-t-il pas trompée honteusement par des promesses menteuses?

— Tous avait-il promis le mariage?

— Il me l'avait promis, il me l'avait juré; mais un mariage immédiat, disait-il, était impossible à cause des empêchements qu'y mettrait sa famille?...

— Avez-vous connu cette famille?...

— Non, monsieur. Elle habitait la province.

— Etes-vous certaine que cet homme, qui vous avait él)louie par de belles paroles et des promesses menteuses, n'était point marié'/*

— Marié ! — répéta la jeune femme — oh ! non, qoonsieur, il ne pouvait pas l'être... — Pendant près d'une année nous ne nous sommes quittés que bien rarement... Nous demeurions presque ensemble... il avait l'air de bien m'aimer alors... — ajouta iMadeleine avec un long soupir.

— Quelle était sa profession?...

— J'ai déjà dit hier 5 monsieur le juge d'in-

struclioa qu'il paraissait n'en exercer aucune...

— Mais comment viviez-vous?

— D'abord je travaillais un peu, et puis il avait toujours de l'argent.

— Venant d'où?

— De sa famille, disait-il.

— Étail-il souvent dehors ?

— Rarement le jour, mais presque tous les soirs il allait chjez une parente, une vieille parente à succession, et il y restait fort lard...

— Avez-vous une preuve quelconque qu'il s'appelait réellement Jules Mercier?

— Je n'en ai aucune et je n'ai jamais cherché à en avoir... l'idée qu'il avait intérêt à me tromper au sujet de son nom ne pouvait me venir.

— Possédez-vous un portrait de lui? Un dessin? Une photographie?

— Non, monsieur, et ce n'est pas faute de le lui avoir souvent demandé... — il refusait en riant et il me disait : — Puisque tu as l'original, à quoi bon le porlrail ?

— EnQn, il vous est impossible de me donner des renseignements plus précis sur son compte?

— Oh ! impossible... — je ne sais rien... je l'aimais... je croyais en lui... le reste m'était indifférent...

— 11 est cependant improbable, inadmissible, que rien de particulier ne vous ait frappé dans

3ii8 TROIS MILLIONS DE DOT

cet homme qui a partagé voire existence... Songez qu'une circonstance quelle qu'elle soit, même sans importance à vos yeux, pourrait peut-être nous guider dans nos recherches...

Madeleine la tête basse, les sourcils fron>îés, interrogeait sa mémoire.

— Attendez... attendez... — fit-elle tout à coup. Le chef de la Sûreté ne la quittait pas du regard,

— Ses yeux cherchaient à lire jusqu'au fond de son âme.

— Eh bien? — dit-il au bout d'un instant, — L'a souvenir vous revient-il? — Allez-vous nous donner une piste à suivre?

— Peut-être...

— Parlez donc!... parlez vilel

— Il portait un bijou... une bague... et vos questions viennent de faire naître un soupçon dans mon esprit.

— Quel soupçon?

— Celui qu'il cachait son vrai nom et (lu'il ne s'appelait pas en réalité Jules Mercier...

— Et c'est ce bijou, celte bague, qui vous lait supposer cela?

— Oui.

— Expliquez-vous...

— Sur le chaton se trouvait gravée une couronne... une couronne de comte... C'est lui qui me l'a dit.

TROIS MILLIONS DE nOT 329

— Comment expliquail-il la possession de cette bague?

— Il prétendait l'avoir reçue en cadeau...

— Que ce soit vrai ou faux, cela ne nous conduit à rien...

— Voilà tout ce que je sais, — murmura la malade avec découragement...

— Réfléchissez encore... Cherchez encore. — Pour trouver cet homme, il faut qu'on nous guide... sans guide nous ne pouvons rien...

En entendant ces mois Madeleine se redressa, les yeux élincelants.

— Ah ! — s'écria-t-elle, — ■ vous ne pouvez rien ! ! Mais alors le misérable res-tera impuni, et on m'accusera, moi, d'un crime qui me fait horreur!! — Vous êtes la police... Le métier de la police est de découvrir les criminels, et vous venez me dire que vous ne pouvez rien!.,. A quoi donc servez vous, alors?... — Eh! bien, que Dieu me donne, à moi, la vie, qu'on me rende la liberté, et je saurai bien le traquer, l'infâme, et le rejoindre, et le livrer!... Cet homme a cru me tuer et il a tué mon enfant!... Je veux justice! Je veux vengeance!

A cela il n'y avait rien à répondre.

Le chef de la Sûreté quitta Madeleine et se rendit au palais oti l'attendait le juge d'instruction à qui

il raconta ce que nous venons de raconter nousmômes à nos lecteurs.

— De tout ceci, — dit le magistrat, — résulte pour moi la preuve, ou tout au moins la présomption que l'homme et la femme sont complices. — L'un se croit certain de l'impunité, car Madeleine ne le livrera pas, et l'autre espère se tirer d'aflaire par une comédie bien jouée... Faites chercher partout ce Jules ^lercier pendant que j'instruirai l'affaire et que j'entendrai les témoins...

L'instruction se traîna lentement, n'apportant la lumière sur aucun point.

Au bout d'un mois écoulé, Madeleine allait beaucoup mieux.

De l'hôpital Lariboisière elle fut transférée à l'inQrmerie de la prison de Saint-Lazare où elle entra en convalescence.

Deux fois le juge d'instruction vint l'interroger, mais ces deux interrogatoires ne comportant que des redites, nous nous garderons bien de les reproduire.

Jules Mercier restait introuvable.

Les nombreux agents chargés de sonder Paris et d'explorer les maisons garnies faisaient buisson creux. — Du reste, quel qu'il fût, rien, sauf la parole infiniment suspecte de Madeleine, ne faisait peser sur lui l'ombre d'un soupçon de complicité.

La jeune femme restait donc seule sous le poids d'une accusation d'infanticide.

Depuis près de trois mois la malheureuse était prisonnière, et chaque jour elle comprenait de plus en plus l'impossibilité de prouver son innocence.

— Ils me condamneront, — se disait-elle avec désespoir, — et en me condamnant ils obéiront à leur conscience !... Ah ! pourquoi ne m'a-t-il pas tuée tout à fait, le misérable dont je ne pourrai même point me venger ?... Je voudraisôtre morte... — Si j'étais morte, au moins je ne souffrirais pas !

La maladie, les longues douleurs physiques et morales, avaient amaigri Madeleine et pâli son visage, mais sa beauté n'en restait' pas moins frappante, et la tristesse empreinte sur ses traits leur donnait un cachet d'indicible poésie.

Ses yeux surtout, ses grands yeu.x presque toujours voilés de larmes, avaient des regards touchants et troublants de jeune martyre.

La chambre des mises en accusation venait de rendre son arrêt la renvoyant devant la cour d'assises.

Quelques jours la séparaient encore du moment de sa comparution devant le jury.

Un morne désespoir s'emparait d'elle et grandissait d'heure en heure à la pensée de celle foule curieuse et hostile qu'il lui faudrait traverser entre

deux gardes et qui la montrerait du doigt eu la maudissant.

A Saint-Lazare, deux ou trois de ses compagnes de captivité échangeaient quelques paroles avec elle.

Elles lui disaient :

— Vous devriez prendre un avocat...

— Il faut payer un avocat, — répondait-elle, — et je n'ai pas d'argent...

— Eh bien ! écrivez au parquet et demandez qu'on vous nomme un défenseur d'office...

— Et si on me refuse?

— On ne peut vous le refuser... — C'est la loi. Madeleine qui, — nous le répétons, — se sentait

enlacée dans un indestructible réseau de preuves menteuses, se croyant condamnée d'avance, ne voulait d'abord pas être défendue.

— A quoi cela servira-t-il de plaider ma cause? — murmurait-elle. — Un avocataurabeau parler... On ne croira pas, on ne pourra pas croire ce qu'il dira...

A la fin, cependant, cédant aux instances des autres détenues, elle se décida à écrire.

Le surlendemain on vint la prévenir qu'on la demandait au parloir.

C'était l'avocat d'office commis par le parquet.

Cet avocat, jeune homme de talent et d'avenir, n'avait pas plus de vingt-cinq ou vingt-six ans.

Madeleine lui raconta, en pleurant, sa lamentable histoire.

— Vous m'avez convaincu, — dit-il après l'avoir attentivement écoutée. — Vous m'avez convaincu, quoique dans votre récit bien des choses restent obscures pour moi comme elles le sont pour vous... — Il s'agit maintenant de faire partager ma conviction au jury, et pour cela je ferai de mon mieux... — Espérez et comptez sur moi...

— Je vous remercie d'avance, monsieur, — balbutia la jeune femme, — et je suis profondément reconnaissante de la pitié bienveillante que vous me témoignez; mais, pour me sauver, il faudrait un miracle, car tout est contre moi, je le sens bien, et Dieu m'abandonne...

Véritablement Madeleine n'osait pas espérer!...

Le temps marchait sans apporter le moindre allégement à la tristesse profonde de Julien Claude.

Le jeune homme fuyait toute distraction et travaillait avec un acharnement fiévreux.

Seul le travail et la fatigue qu'il amenait h sa suite pouvaient lui faire momentanément oublier le remords qui dévorait son âme, mais combien courts étaient les instants d'accalmie !

La voix de la conscience ne lardait guère à parler de nouveau.

Son amuur insensé, son amour impossible, continuait à grandir, envahissant de plus en plu> sa pensée, coulant dans ses veines avec son sang.

Chaque dimanche, — nous le savons, — il s'en allait à Chenneviôres, sans autre but que de se rapprocher de la jeune fille.

Parfois, quand le temps était beau, il l'entrevoyait de loin, à travers les arbres.

Sou cœur se mettait alors abattre avec violence» il se sentait enveloppé d'un nuage de feu; il éprouvait une sorte de joie douloureuse.

Aussitôt que disparaissait la vision enchanteresse, la joie disparaissait en même temps, et la douleur i^estait seule, plus poignante qu'auparavant.

Brisé de corps et d'âme, il retournait alors à Paris, en se disant :

— Je ne reviendrai pas... A quoi bon ?

Le dimanche suivant, il revenait, et pour excuser sa faiblesse vis-à-vis de lui-même il murmurait :

— Ce que je fais est insensé et ne doit amener qu'un accroissement de torture, je le sais bien, mais j'ai beau lutter... je suis vaincu...

On arrivait au mois de novembre et, cette année-là, la fin de l'automne, si belle et souriante quelquefois, ne se montrait point clémente.

Les journées étaient sombres et pluvieuses, les matinées et les soirées glaciales.

Les parterres n'offraient plus de fleurs ; les arbres avaient prématurément perdu leurs feuillages.

Henriette ne sortait guère de la villa. — Julien Claude cessa de l'apercevoir, mais il n'en vint pas moins chaque dimanche errer au bas de la terrasse et il \écut avec ses souvenirs.

De temps à autre, il pensait au drame nocturne

du cimetière de la Chapelle, et sa mémoire évoquait le nom de Madeleine Gallier.

Un jour, il était allé à l'hôpital Lariboisière prendre de ses nouvelles et s'informer si maintenant on pouvait arriver jusqu'à elle sans une autorisation du parquet.

On lui avait répondu que le transfert de Madeleine à la prison de Saint-Lazare était un fait accompli depuis longtemps déjà.

Julien ne pouvait se présenter à la prison, et sans aucun prétexte valable demander à voir la détenue au parloir.

Peut-être ce prétexte n'aurait-il point été impossible à trouver, mais le jeune homme s'absorbait trop complètement dans son amour pour chercher le moyen de vaincre une difficulté quelconque.

Sans oublier complètement Madeleine Gallier, il ne se préoccupa plus de ce qu'elle devenait.

Une circonstance toute fortuite devait le rapprocher d'elle.

Le directeur de la prison de Saint-Lazare venait d'ôtre appelé à d'autres fonctions.

Son successeur, jouissant d'une assez belle fortune en dehors des émoluments de sa place, avait résolu de faire mettre à neuf, à ses frais, l'appartement directorial, fort beau mais très ancien et complètement défraîchi.

Le salon et la salle à manger étaient boisés et ornés de peintures.

Les sujets des dessus des portes — œuvres d'un arlisle du siècle dernier — ne se distinguaient plus qu'à peine, tant les couleurs avaient disparu sous une série de malencontreux et inintelligents nettoyages.

Il fallait faire un travail de restauration, et il importait que ce travail fût confié au pinceau d'un décorateur habile et véritablement artiste.

L'entrepreneur auquel le nouveau directeur s'était adressé était justement le patron de Julien Claude dont il appréciait fort le mérite. — Il répondit de lui et le jeune décorateur fut agréé.

Un matin Julien, La Pistache et Constant, venant chez le palron prendre les ordres, furent envoyés avec un apprenti à la prison de Saint-Lazare.

— Tiens ! tiens I tiens ! — s'écria La Pistache en riant, — nous allons voir des petites femmes pas du tout farouches !... C'est ça qui sera rigolo !

— J'ai dans ma folle idée qu'on ne nous les montrera pas ! — répliqua Constant en riant aussi, — donc inutile de t'enllammer ! Est-il volcanique, cet être là !... Un puits de pétrole, quoi !

— Voilà comme je suis ! — dit La Pistache en faisant la roue.

Julien, lui, s'était brusquement souvenu de Madeleine.

Il pensait :

— Si elle est encore là, je pourrai peut-être lui parler.

Sa curiosité, un moment endormie, se réveilla.

Les peintres s'installèrent dans l'appartement qu'il s'agissait de remettre à neuf, et commencèrent leurs travaux, mais tous les trois, pour des motifs différents, éprouvèrent une vive déception.

L'appartement directorial n'avait point d'ouvertures sur les cours des détenues.

Les leiiêtres prenaient jour d'un côlé sur le chemin de ronde, de l'autre suf la porte de sortie que précédait un assez vaste préau.

La Pistache et Constant durent se contenter de voir les pensionnaires de l'établissement monter dans les voilures cellulaires, lorsqu'on les appelait le matin pour les conduire soit à l'instruction, soit à une des chambres correclionnelles, soit à la cour d'absises.

Julien Claude tenait cependant beaucoup à savoir si M.ideleine Gullier était encore suus les verrous.

Un matin il arriva plus tôt que de coutume, assez longtemps avant ses camarades.

Ce fut le gardien-chef qui lui ouvrit la porte et qui, le reconnaissant, s'écria :

— Filchtre ! vous êtes matiuiil aujourd'hui !

— Oui, monsieur, — répondit Julien, — et c'est

avec intention que je viens le premier. — Je désire vous parler...

— A moi 1...

— Oui, monsieur le gardien-chef, à vous-même.

— Et pourquoi désirez-vous me parler?

— Pour vous demander un renseignement.

— Lequel ?

— Je voudrais savoir si vous avez toujours parmi les détenues une jeune femme nommée Madeleine Gallier.

Le gardien-chef interrogea sa mémoire.

— Madeleine Gallier? — répétait-il — prévenue d'infanticide, n'est-ce pas?

— C'est cela même.

— Elle est toujours ici, oui.

— Condamnée?

— Pas encore, mais je crois que (;h ne tardera guère. — C'est aujourd'hui qu'elle va passer en jugement.

— Aujourd'hui !

— Positivement... — Devant la cour d'assises... — Dans une heure elle montera en panier à salade pour être conduite à la Conciergerie où elle devrait être déjà depuis trois ou quatre jours... — Je ne sais si c'est par le fait d'un oubli, mais nous avons reçu l'ordre seulement hier au soir...

— Et vous êtes sûr que c'est aujourd'hui qu'elle passera aux assises ?

— Sûr et certain, je vous le réitère.

— Monsieur le gardien-chef, je vous remercie... El Julien Claude se rendit à la pièce où il travaillait.

— Pauvre malheureuse jeune femme ! — se disait-il. — En cour d'assises !... Sans doute avec l'infâme gredin du cimetière, que l'on a dû découvrir et arrêter... Ah! je le défie de s'en tirer, celui-là, et j'espère bien que le jury, si bêtement indulgent quelquefois, se montrera sévère !... — Il faut que je voie ça !... Je suis en avance pour mon travail. — Je vais bûcher ferme pendant deux heures et j'irai là-bas...

Julien Claude se mit à l'œuvre en effet, et quand Constant et La Pistache arrivèrent ils furent stupéfaits de constater qu'un dessus de porte, dont la restauration était à peine commencée la veille au soir, se trouvait presque fini.

— Ah ça, lu as donc passé la nuit ! — lui dit La Pistache.

— Non, — répondit-il, — mais j'ai devancé l'heure et mis les morceaux doubles, afin de rattraper le temps que je vais perdre tantôt.

— Un rendez-vous d'amourettes, hein, mon gaillard ? Un rendez-vous avec une jolie fille? Je le parierais...

L'artiste haussa les épaules en répliquant :

— Vous perdriez votre pari!,.. — Il ne s'agit

TROIS MILLIONS DE DOT 3 il

point d'amourettes, il s'agit d'affaires sérieuses...

Et il se remit à la besogne.

Au moment où sonnèrent dix heures, les doubles portes de la prison s'ouvrirent bruyamment.

Julien s'approcha d'une fenêtre qu'il ouvrit et vit deux lourdes voitures cellulaires passer sous la voûte et venir se ranger dans la cour.

— Elle va monter là-dedans, — se dit-il. — On appellera les détenues une à une, pour l'instruclion ou pour les assises, et je la verrai... — Pauvre femme que je ne connais point, elle est coupable sans doute, et cependant elle m'intéresse... — Pourquoi? — Je ne sais pas... — Peut-être à cause du drame mystérieux du cimetière...

Un bruit de pas, de clefs, de portes que l'on ouvrait, se fit entendre, et une dizaine de femmes, escortées de gardiens, vinrent se ranger en file auprès des voitures cellulaires.

La Pistache et Constant s'étaient de leur côté mis à une fenêtre voisine de celle de Julien,

Trois ou quatre femmes aux yeux éhonlés, le front haut et le sourire aux lèvres, les aperçurent et leur lancèrent des regards provocants.

— Mazelte ! — murmura La Pistache, — Elles ont un rude toupet, les demoiselles ! !

— C'ebt le métier qui veut ça... — répliqua philosophiquement Constant.

3i2 TROIS MILLIONS DE DOT

Le gaidien-chef, des papiers à la main, venait d'apparaître sur le seuil.

— Tout le monde est là? — demanda-t-il.

— Oui, chef... — répondit un gardien.

Cinq noms furent alors appelés successivement. Chaque détenue nommée montait dans une des voitures après avoir répondu :

— Présente.

— A l'instruction! — commanda le gardienchef.

Et on ferma la première voiture.

Julien -Claude, penché sur la barre d'appui en fer lorgé, regardait et écoutait attentivement, et se posait cette question :

— Laquelle est-ce des cinq dernières?

Ses regards s'étaient arrêtés sur nue femme très jeune, très pâle, d'une beauté touchante, l'air triste et modeste.

Cette jeune femme tenait ses yeux baissés.

— Ce doit être celle-là... - pensait-il. Le gardien-chef recommença l'appel.

En dernier lieu il nomma Madeleine Gallicr. C'était bien la détenue remarquée par Julien. Elle monta dans la voiture comme les autres.

— En jugement... — dit le gardien-chef, — et en route ! — ajoula-t-il.

Lii^ paniers à salade s'ébranlèrent, passèrent de nouveau sous la voùle, et les doubles b.ittants

de la porte massive se refermèrent derrière eux. A onze heures précises Julien nettoya soigneusement sa palette et ses pinceaux, et les remit dans sa boîte.

— Tu pars ? — fit Constant.

— Oui.

— Si le patron vient "et demande après toi, qu'est-ce qu'il faudra lui dire?

— Que je serai demain au travail dès la première heure, mais qu'ayant aujourd'hui des affaires je ne ne reviendrai pas.

Julien Claude sortit vivement.

Il emportait le visage de Madeleine gravé dans sa mémoire.

— Quelle touchante 'physionomie ! — se disaitil. — Cette femme a sans nul doute cruellement souffert ! Elle doit être innocente du crime dont on l'accuse, à moins que sa figure ne soit bien menteuse ! !...

D'un pas rapide il se dirigeait vers le Palais de Justice.

Arrivé près des Halles il entra dans un établissement de bouillon, mangea un morceau, se remit en marche et ne tarda pas à gravir l'escalier monumental du palais et fi se trouver dans la salle des Pas-Perdus.

Les portes delà cour d'assises n'étaient point encore ouvertes, et devant ces portes il y avait foule faisant queue comme au théâtre.

Julien se faufila au milieu des groupes et arrivé l'un des derniers réussit à se trouver parmi les premiers.

Les portes s'ouvrirent et la foule fît tumultueusement invasion dans la salle.

Au bout de quelques secondes il ne resta pas une place libre.

Un buissier audencier entra et annonça :

— La Cour...

Tout le monde aussitôt se leva et se découvrit.

Les juges et les jurés vinrent occuper leurs sièges.

Le prétoire regorgeait de curieux comme la salle ouverte au public.

On jugea d'abord une affaire d'abus de confiance compliquée de faux, n'offrant pas le moindre intérêt et qui se termina par une condamnation à deux ans de prison.

Il y eut une suspension d'audience, puis la Cour rentra en séance.

Madeleine Gallier fut introduite et vint s'asseoir entre deux gardes de Paris sur le banc des accusés.

Le maintien de la jeune femme était plein de dignité, son attitude exprimait le recueillement et la résignation douloureuse.

Des voix cbucbolèrent dans la salle :

— Qu'est-ce qu'elle a fait?

— ïué son enfant...

— Elle est jolie...

— Oui, mais trop maigre et trop pâle...

— Paraîtrait qu'elle a été bien malade... Julien, lui, ne pouvait détacher ses yeux du visage de Madeleine,

Un coup de sonnette retentit.

Le silence s'établit et le greffier commença la lecture de l'acte d'accusation.

Cet acte, très adroitement construit, d'une logique serrée, se montrait impitoyable dans ses conclusions.

II semblait prouver d'une façon indiscutable que Madeleine Gallier s'était rendue coupable du crime d'infanticide, de complicité avec un homme se nommant ou se faisant nommer Jules Mercier, dont elle refusait avec obstination de révéler la demeure actuelle, s'efforçant de paralyser, ou tout au moins d'égarer l'action de la justice par des récits absurdes, des inventions romanesques.

L'acte d'accusation relevait un i\ un et mettait en pleine lumière tous les faits connus de nos lecteurs, depuis l'entrée du commissaire de police dans la chambre de la rue Ernestine oti il avait trouvé la jeune femme sans connaissance, et d'oti l'enfant nouveau-né avait disparu.

En entendant cette lecture écrasante, la pauvre Madeleine, après avoir tourné ses yeux pleins de

larmes vers la grande image du divin crucifié dominant le prétoire, avait caché son visage dans ses mains en sanglotant.

Elle se sentait perdue.

Vainement elle se savait innocente ; sa culpabilité lui paraissait claire comme le jour.

Donc il était impossible que l'ombre d'un doute s'élevât dans l'esprit des jurés.

Le jeune avocat chargé d'office de sa défense se pencha vers elle et murmura à son oreille:

— Du courage, et surtout de la confiance! — rien n'est perdu... — Ne vous laissez intimider ni par les questions qu'on vous posera ni par le public... Répondez franchement et avec fermeté.

L'interrogatoire commença.

Après les préliminaires habituels le président demanda nettement à Madeleine :

— Niez-vous avoir tué votre enfant ?

La jeune femme frissonna de tout son corps, mais l'impression des conseils qu'elle venait de recevoir de son avocat n'était point effacée, elle releva la tôle et d'une voix douce et ferme répondit :

— Oui, monsieur, je le nie !... je le nie de toutes mes forces !,.. — Comme je n'ai cessé de le dire aux magistrats qui m'ont interrogée, je suis innocente du crime dont on m'accuse et qui méfait horreur!..,

« J'étais malheureuse, abandonnée, ne trouvant

plus d'ouvrage, mourant presque de faim, mais si j'ai lutté contre l'abandon, contre les privations, contre la faim, c'est qu'un espoir me soutenait, celui d'embrasser la chère petite créature que je portais en moi...

» Plus d'une fois dans ces heures de découragement profond, dans ces heures noires qui semblent si longues, l'idée m'est venue de me tuer... — Si je ne l'ai pas fait, c'est qu'en me tuant j'aurais été une mauvaise mère, et qu'en entraînant avec moi mon enfant dans la mort j'aurais commis l'acte dont on m'accuse aujourd'hui.

» J'ai été la victime d'un misérable qu'on me soupçonne de vouloir sauver en m'obslinant à cacher sa demeure, en déguisant la vérité...

» Mais la vérité, je l'ai dite tout entière... — Pourquoi le défendrais-je, cet homme, cet infâme qui m'a perdue? — C'est un assassin, cet homme!... Il a voulu me tuer, il a tué mon enfant et je l't^pargnerais ! !.... — Ce n'est pas en cour d'assises qu'il faudrait m'envoyer alors, c'est dans une maison de folles où je serais la plus folle de toutes! !

» Où est-il aujourd'hui, ce misérable? Où s'est-il caché? — Je l'ignore, mais je donnerais ma vie, sans hésiter, pour qu'il fût \h, pour le confondre et pour prouver mon innocence !...

» C'est la vérité, cela, monsieur... C'est la vérité, je vous le jure ! »

Madeleine était haletante.

Elle n'aurait pu continuer plus longtemps.

Sa voix, ferme d'abord, devenait maintenant presque indistincte, étouffée par les sanglots.

Dans l'auditoire'des femmes pleuraient, et beaucoup d'hommes ne parvenaient point sans peine à cacher leur émotion.

Julien Claude se sentait profondément remué.

Un instant ses lèvres s'ouvrirent d'elles-mêmes.

Il allait se lever, il allait crier :

— Tout ce qu'elle vous dil, c'est vrai... — je l'affirme, moi, car j'ai vu commettre le ciime, j'ai vu le misérable enterrant le corps de l'enfant !

Mais il ne se leva pas ; sa voix ne jaillit point de son gosier.

— Mieux vaut attendre... — pensa-t-il, — il sera temps plus tard.

L'interrogatoire continua.

Le président, désireux de reconquérir au plus vile le terrain perdu par l'accusation à la suite de la réponse de Madeleine, multipliait les questions, s'efforçant d'embarrasser l'accusée et de l'amener à se couper, à se contredire.

La jeune femme ne tombait dans aucun piège et ne montrait ni trouble, ni hésitation.

Elle répéta tout ce qu'elle avait déjà dit au chef de la Sûreté et au juge d'instruction relativement à sa liaison avec Jules Mercier qui, le jour môme de I. :*0

son accouchement, avait voulu se débarrasser d'elle en l'étouffant.

Des exclamations d'horreur s'élevèrent dans l'auditoire.

Le président menaça de faire évacuer la salle si le silence ne se rétablissait pas aussitôt.

Lorsque Madeleine eut répondu à toutes les questions, on procéda à l'interrogatoire des témoins.

De leurs dépositions, absolument nulles au sujet du crime lui-même, une seule chose parut résuller, c'est que Jules Mercier était très vraisemblablement le même homme que Charles Brisson, et que le soin avec lequel il se dérobait à l'action de la justice rendait sa culpabilité certaine.

Vint alors le réquisitoire du ministère public.

Comme presque tous les réquisitoires il était foudroyant, et après avoir flagellé en général ces mères sans pudenr et sans entrailles qui commencent par vendre leur honneur et finissent par étrangler le fruit de leur honte, il en arrivait à Madeleine et concluait :

— Oui, celte fille e<t coupable! ! — Privée de toutes ressources, elle refusait d'aller faire ses couches à l'ho-^pice de la Maternité, nous le tenons d'un témoin qui n'a pas été démenti, et ce refus ne peut s'expliquer que par l'intention bien arrêtée de commettre un crime !...

» Si elle avait eu dans i'âme les instincts d'une bonne mère, elle aurait suivi les sages conseils qu'on lui donnait et ne serait pas assise en ce moment sur le banc d'infamie 1 !

» Madeleine Gallier a commis le crime d'infanticide de complicité avec Jules Mercier, que la loi doit frapper comme elle, et qui tombera un jour ou l'autre aux mains de la justice.

)) Je demande à messieurs les jurés de ne point subir l'influence de je ne sais quelle pitié de mauvais aloi... — Les mères dénaturées sont légion! — Une indulgence, même relative, en multiplierait encore le nombre 1 — Épouvantons les coupables de l'avenir par la -vigueur de la répression!.,.

» Messieurs les jurés, je sollicite de vous un exemple sévère !... »

Madeleine pleurait, accablée.

Dans l'auditoire quelques personnes admettaient l'innocence de l'accusée, mais on croyait généralement à une condamnation.

— Pauvre fille... — murmura Julien, — que faire?... — Le moment d'intervenir estil venu?...

Il allait se décider, s'adresser au président des assises, dire qu'il avait à faire une révélation importante.

Le temps lui manqua.

L'avocat de Madeleine venait de se lever et prenait la parole.

C'était, — nous le répétons, — un jeune homme de grand talent et de grand avenir ; de plus, — pointcapital ! — il croyait à l'innocence de la jeune femme, ce qui devait donner à sa plaidoirie un cachet de sincérité au moins aussi éloquent que l'éloquence.

Tout d'abord, il aborda un à un les arguments du ministère public, et si solides qu'ils fussent en apparence, il les battit en brèche.

Un revirement commençait à se faire dans l'opinion des auditeurs.

Ce revirement fut complet quand l'avocat, démasquant ses batteries et attaquant le point faible de l'accusation, s'écria :

— Comment! vous requérez une condamnation sévère contre une malheureuse jeune femme accusée d'infanticide, et vous n'apportez pas même la preuve que le crime ait été commis! — L'enfant a disparu, ceci est indiscutable, mais a-t-il été tué? — Vous l'affirmez ! — Montrez-moi son cadavre ! ! Si vous ne me le montrez point, vous n'avez pas le droit de condamner, car l'enfant que vous prétendez mort peut reparaître d'un moment à l'autre plein de vie!... D'ailleurs, s'il y a eu crime, s'il existe un coupable, ce n'est pas Madeleine Gallier, c'est Jules Mercier, etje vous l'abau-

donne, celui-là, car c'est un lâche, un misérable, qui se cache en laissant pe-er d'odieux soupçons sur la malheureuse qu'il a trompée et que sa seule présence défendrait, justifierait !...

Arrivé à ce point de sa plaidoirie le jeune avocat, abandonnant la discussion matérielle des faits, aborda ce que nous pourrions appeler le côté sentimental de la question.

Il le fît avec une merveilleuse éloquence, avec des accents partis du cœur, entraînants, irrésistibles.

Tout le monde dans la salle pleurait. — Madeleine sanglotait. — Les membres du jury avaient les yeux bumides, et quand le défenseur réclama l'acquittement, déclarant que le refuser serait un déni de justice, des bravos enthousiastes se lirent entendre.

Le président menaça de nouveau de faire évacuer la salle si le silence ne se rétablissait pas, et donna la parole au ministère public pour la réplique.

Le ministère public renonça à user de son droit.

Le jurypassadans la sallede sesdelibéralions, la

cour se retira et Madeleine fut emmenée pendant la suspension d'audience.

Difficilement on donnerait une idée du tapage infernal qui se produisit aussitôt.

Tout le monde parlait à la fois, mais la foule ne se trouvait plus divisée d'opinions comme avant la plaidoierie du défenseur. — Personne ne croyait plus à ia culpabilité de Madeleine.

Dans le lohu-bohu général, on entendait sans cesse revenir ces phrases :

— Ce serait une monstruosité de la condamner!

— Une infamie, tout simplement!

— Le prétendu Jules Mercier, l'homme à la bague avec une couronne, doit ôtfe quelque gredin de la liante, comme il y en a dans les mélos, qui aura voulu se débarrasser d'une maîtresse gênante et de son enfant.

— C'est un homme marié, peut-être...

— Ça ne m'étonnerait pas !

Julien Claude pensait :

— Les jurés étaient emljallés comme le public, je l'ai bien vu! — l'acquittement me paraît certain... — S'il est prononcé, mon intervention devient inutile... — A quoi bon se môler d'une alFaire qui me ne regardepas ?... — Si au contraire, par impossible, on condamnait la malheureuse, je parlerais, au risque de tous les ennuis qui peutêtre en résulteraient pour moi...

356 TROIS Mir.LTONS DE DOT

Un coup de sonnette annonça la rentrée de la cour et du jury.

L'accusée fut ramenée.

Le plus profond silence s'établit comme par enchantement.

Toutes les poitrines étaient haletantes.

Le chef du jury, prêt à parler, s'inclina devant la cour.

Madeleine, debout, les mains jointes, pâle, se soutenant à peine, attendait.

Alors, d'une voix haute et ferme, le chef du jury prononça ces paroles :

A la majorité, sur toutes les questions, le jury a répondu : — Non, l'accusée n'est pas coupiibie !

Un tonnerre d'applaudissements, que personne ne réprima cette fois, retentit, accueillant Tacquittement.

Madeleine serra la main de son défenseur penché vers elle et, écrasée par une trop violente émotion, s'évanouit.

Deux gardes de Paris la transportèrent dans une pièce voisine, tandis que le tribunal condamnait Jules Mercier par contumace à vingt années de travaux forcés.

La foule se bousculait pour sortir de la salle d'audience.

Julien Claude suivit le ûot en réfléchissant.

— Acquittée ! — se disait-il, — c'est justice ;

mais queva-t-elle devenir à cette heure, la pauvre femme, sans ressources, sans travail, prisonnière depuis trois mois? N'est-ce pas une existence à tout jamais perdue?.,.

» Va-t-elle retourner dans la maison où s'est commis le crime dont elle est innocente?... — C'est impossible... — Combien de gens ne pardonnent pas aux innocents d'avoir été accusés ! — On la montrerait du doigt...

» Si j'osais, moi, je lui offrirais d'habiter jusqu'à nouvel ordre le logement où vivait ma mère... Je l'ai encore, ce logement, et je ne veux pas vendre les meubles qu'aimait la pauvre morte... Là, personne ne la connaît... elle serait bien... je lui viendrais en aide pendant les premiers temps... elle chercherait du travail, et je l'empêcherais peutêtre de prendre les mauvais chemins où elle se perdrait tout à fait... je lui dirais où l'infâme assassin a enterré son enfant... elle pourrait au moins pleurer en regardant de loin la fosse verdoyante...

Tout en monologuant ainsi, Julien était sorti du Palais de Justice, il avait pris 4 gauche par le quai et il arrivait en face de la porte massive de la Conciergerie.

Plusieurs personnes qui venaient d'assister aux débat-^ delacourd'assisesse trouvaient déjà devant cette porte.

C'étaient des curieux désirant voir de près la jeune femme qui venait d'être acquittée.

Le garde de Paris en faction répétait vainement:

— Au lar^e !... — Circulez !...

Les curieux s'obstinaient.

— Eh bien! oui, — se dit-il, — je ferai cela... — Je lui offrirai un asile et les premières bouchées de pain... — je n'en serai pas plus pauvre et au moins, une fois dans ma vie, j'aurai été bon à quelque chose...

Il traversa les groupes et se dirigea vers la porte.

— Oh allez-vous? — lui demanda le factionnaire.

— Au greffe.

— Passez.

Le jeune homme franchit le porche, traversa la cour et heurta à une porte qui s'ouvrit aussitôt. C'était celle de la geôle.

— Que demandez-vous? — fit le gardien.

— Mademoiselle Madeleine Gallier... la jeune femme acquittée tout à l'heure en cour d'assises... — Je viens l'attendre...

-- L'attendre !... — répéta le gardien en riant.

— Est-ce que c'est défendu ?

— Non, mais vous l'attendrez longtemps!

— Pourquoi cela ?

— Parce qu'elle ne sortira point de la Conciergerie...

— Serait-elle retenue pour un autre motif ?

— Nullement... — ce n'est pas cela, mais elle n'a point été écrouée à la Conciergerie, et il faut qu'elle retourne à Saint-Lazare où aura lieu la levée de son écrou et d'oia elle sortira libre comme l'air...

— Bientôt?

— Aussitôt que la voiture l'y aura conduite. Une heure environ...

— Merci, monsieur...

Julien quitta la geôle et regagna le quai où les curieux attendaient encore.

Comme en venant, il écarta lés groupes et prit d'un bon pas le chemin qui le menait à la rue du faubourg Saint-Denis.

A cinq heures, il arrivait à la prison.

— Les camarades doivent être encore au travail,

— pensa-t-il ; — ils me questionneraient et m(; gêneraient pour agir... Je n'entrerai pas... — Je vais prendre quelque chose dans ce petit café...

— De là, je verrai les voitures cellulaires entrer et Madeleine Gallier sortir...

Il franchit le seuil d'un établissement modeste situé juste en face delà geôle et se fit servir un mazagran.

A sis heures, les paniers à salade n'étaient pas encore de retour.

Julien vit Constant et La Pistache sortir et se séparer en échangeant force poignées de main.

Soudain il tressaillit.

Les deux voilures parties le matin venaient d'apparaître, et bientôt elles s'arrêtèrent devant la porte dont les lourds battants s'ouvrirent pour les laisser passer et se refermèrent derrière elles.

— Les formalités de lalevée d'écrou ne sauraient être bien longues, — pensa l'artiste, — il ne me reste plus qu'un peu de patience à avoir.

Rladeleine se trouvait en eflet dans le premier des deux paniers à salade.

Quand elle en descendit le gardien-chef, tenant à la main des papiers, lui adressa la parole.

— C'est vous qui vous nommez Madeleine Gallier... — lui dit-il.

— Oui, monsieur... — murmura la jeune femme chancelante.

— Vous venez d'ôlre acquittée.

— Oui, monsieur...

— Avez-vous des effets à prendre dans la cellule où vous couchiez?

— Rien, monsieur...

— Bon. — Suivez-moi...

— Ne suis-je pas libre?

— Vous le serez tout à l'heure...

— OÙ me conduisez-vous?

— Au greffe pour votre levée d'écrou...

Cinq minutes après, c'était chose faite et le gardien chef disait :

— Vous voilà libre, naaiutenant. . . tout à fait libre... On va vous ouvrir la porte, en vous souhaitant bonne chance.

Ces mots, au lieu de produire sur Madeleine une impression joyeuse, lui causèrent une sensation pénible.

— Ainsi on me renvoie?... — balbutia-t-elle d'une voix triste.

— C'esî-à-dire qu'on vous met en-Jiberlé, puisque vous êtes acquittée...

— Oui, mais voilà bien longtemps déjà que je suis en prison... je ne possède pas un sou... — on m'a arrêtée... je n'étais pas coupable, la justice vient de le reconnaître... — On m'a traitée comme une misérable qui a tué son enfant... on m'a fait passer en jugement et j'élais innocente... — Ne pourraiton pas au moins me donner un asile et me nourrir pendant quelques jours, jusqu'à cequej'aie trouvé du travail pour me nourrir moi-môme?

— Ce n'est pas l'usage.

— Mais alors que voulez-vousquejedevienne?... — s'écria la jeune femme avec désespoir.

— Vous avez un chez-vous?...

— J'en avais un... quelques pauvres meubles... le propriétaire les a fait vendre il y a quinze jours, par autorité de justice, parce que le terme n'était pas payé...

— Il a été rigoureux... cruel même...

— Moins que les gens qui m'ont arrêtée, emprisonnée, pour un crime dont j'étais innocente... — Libre, je serais sortie de l'hôpital guérie et pouvant travailler... j'aurais payé mon terme... je ne serais pas aujourd'hui sans asile et sans pain ! . . . Je suis durement punie, et cependant je n'étais pas coupable, on est forcé de le reconnaître... Est-ce qu'on ne devrait pas me donner au moins une compensation pour toutes les hontes, pour toutes les souti'rances que l'on m'a infligées ?

» Que puis -je faire?

» Vais-je coucher dans la rue, sur un banc ou sous une porte?

» Vais-je demander l'aumône?

)' On pourra m'arrôter, alors, me remettre en prison, et celle fois me condamner comme vagabonde et mendiante.

» Je n'ai que deux partis à prendre, me vendre ou me jeter à la Seine ! — C'est injuste , c'est horrible ! ) »

Le greffier écoutait avec une imp atience croissante parler la jeune femme.

Sèchement il répondit: ,

— Ne savez-vous pas qu'il exists des asiles de nuit fondés par des personnes charitables ? Allez y frapper... on vous ouvrira... vous serez couchée, nourrie et, si vous avez réellement envie de travailler, on vous procurera du travail...

XXX Vil

Madeleine écoulait avec une sorte de stupeur les paroles que nous venons de reproduire.

Malgré son abattement, malgré sa faiblesse, elle répliqua presque avec violence:

— Ainsi ce qu'on appelle la Justice laisse des personnes charitables l'aire l'aumône aux innocents qu'elle a martyrisés ! — Ah ! comme ces choses-là vous enfoncent plus profondément dans le cœur le désir de vengeance! — Jules Mercier, misérable lâche, infâme assassin, ce n'est pas vingt années de réclusion qu'il te faudrait, c'est l'échafaud 1 ! — Je voudrais te voir soufl'rir d'abord tout ce que j'ai souffert, et regarder ensuite ta lêle tomber dans le panier des guillotinés !...

— Du mélo ! — murmura le greffier en étouffant un bâillement ; puis, tout haut : — Vous êtes libre...

Il quitta son fauteuil d,e bureau, fit quelques pas

pour se dégourdir les jambes et frappa sur un timbre.

Un gardien parut.

— En liberté... — lui dil-il.

— Venez, — fit le gardien, s'adressant à Madeleine.

La jeune femme le suivit, la tête basse, — toute sa fiévreuse exaltation venait de tomber.

On ouvrit devant elle une porte, puis une autre.

De l'autre côté de celle-ci Madeleine descendit quelques marches et se trouva sous la voûte sombre dont la double porte reste ouverte jusqu'à la nuit.

Là, elle demeura immobile, les pieds cloués au sol, les regards fixés sur la rue dans laquelle se mouvaitla bruyante population sortant des ateliers.

11 faisait grand jour encore.

— Je ne veux pas qu'on me voie sortir d'ici, — pensa la jeune femme, — je mourrais de honte !...

El elle se réfugia tremblante dans le coin du large passage voûté où la lumière du dehors pénétrait le moins.

Tout à coup, elle vit un jeune homme franchir le seuil de la porte extérieure et se diriger de son côté.

Elle frissonna de tout son corps.

Ce jeune homme était Julien Claude qui, passant et repassant devantla prison, venait dcl'apercevoir.

Arrivé en face d'elle il s'arrêta et dit, en saluant:

— C'est bien vous, n'est-ce pas, mademoiselle, qui vous nommez Madeleine Gallier?

Madeleine fixa sur lui des yeux étonnés.

— Oui, monsieur, c'est bien moi... — balbutiat-elle d'une voix à peine distincte.

— Je viens de la Conciergerie, mademoiselle, et c'est là qu'on m'a dit que vous étiez ici pour la levée d'écrou.

— Que me voulez-vons ?

— Je désire vous parler.

— De la part de qui?

— De la part de personne... de la mienne propre.

— Je ne vous connais pas, monsieur... Laissezmoi...

— Oh ! je suis un honnête garçon, mademoiselle, — répliqua vivement Julien, — et je vous supplie de ne point vous méprendre sur la raison qui me fait vous aborder ainsi.

— Cette raison?...

— Permettez-moi de continuer... — Vous ne me connaissez pas, mais je vous connais, moi... je sais tout ce que vous avez souflert. Je comprends tout ce que vous devez souffrir encore...

— Vous me connaissez, dites-vous... — fit la jeune femme.

-Oui.

— OÙ donc m'avez-vous vue?

— J'étais aujourd'hui à la cour d'assises. Madeleine pâlit.

Julien continua :

— Je sais que vous avez été acquittée, mais avant le jugement je savais déjà que vous n'étiez pas coupable...

— Vous saviez... — commença Madeleine stupéfaite.

Elle n'eut pas le temps d'achever sa phrase. La porte de la prison venait de s'ouvrir et des employés sortaient.

— Vous ne pouvez rester là, mademoiselle, — dit Julien Claude. — Venez...

La jeune femme eut un mouvement d'hésitation.

— Ne vous défiez pas de moi, je vous prie, et venez... — reprit l'artiste. — Il faut que je vous parle longuement de quelqu'un...

— De qui?

— De Jules Mercier...

En entendant prononcer ce nom, Madeleine eut un tressaillement brusque qui la secoua de la nuque aux talons.

Une lueur fauve s'alluma dans ses prunelles.

— Vous le connaissez? — demanda-t-elle d'une voix qui sifflait entre ses dents serrées, — vous connaissez Jules Mercier ?...

— Je l'ai vu une fois.

— Ouand?

— La nuit où vous êtes accouchée... — Je vous dirai tout, mais ne restons pas ici... on nous regarde...

Quelques personnes venaient de s'arrêter en efTet devant la porte de la prison et examinaient avec une curiosité narquoise le groupe formé par les deux jeunes gens.

— Eh bien! allons... — fit Madeleine.

— Prenez mon bras... — dit Julien Claude.

— Non... — je marcherai à côté de vous.

Le peintre se dirigea vers la porte; tous deux sortirent ensemble et se trouvèrent sur le trottoir de la rue du Faubourg-Saint-Denis.

Côle à côte, et sans échanger une parole, ils montèrent vers le boulevard Magenta.

Madeleine, la première, rompit le silence par cette question :

— Où me conduisez-vous ?

— Je vous conduirai où vous voudrez, — répondit-il, — à votre logement de la rue Ernestine, si vous le désirez.

— Je n'ai plus de logement...

— Que dites-vous ?

— La vérité... — Le propriétaire de la maison a fait vendre mes meubles pour se payer de son loyer.

— Mais c'est abominable !

— Il élaîL daiis son. droit... D'ailleurs il devait me croire, comme tout le monde, une misérable, une infanticide... Je ne me plains pas...

— Voulez-vous avoir confiance en moi ?

La jeune femme s'arrêta et regarda pendant une seconde Julien bien en face, les yeux dans les yeux.

Rassurée sans doute par cet examen, elle répondit :

— Oui, je veux bien...

— Alors, appuyez-vous sur mon bras et venez.

— Où?

— Dans la demeure où est morte, la veille de votre accouchement, ma pauvre mère que j'aimais plus que tout au monde.

— Allons... — fit Madeleine émue.

— Nous prendrons une voiture, — continua Julien.

A quoi bon ?

— Je ne demeurais pas avec ma mère. — Il faut que j'aille rue des Abbesses où j'habite seul, chercher la clef de son logement. — La course est longue et vous fatiguerait trop...

— Non, — Je préfère marcher... — La marche me fera du bien.

— Vous avez été gravement malade.

— Oui, mais je suis complètement rétablie. Mes forces sont revenues... D'ailleurs j'ai du courage...

— Bref, vous voulez aller à pied?

— Eh bien ! oui.

— Soit! — Au moins, appuyez-vous sur moi...

— Je vous répète que je suis forte...

Les deux jeunes gens hâtèrent le pas.

Quand ils arrivèrent à la rue des Abhesses, la nuit était venue.

— Attendez-moi — dit Julien — je monte prendre la clef du logement de ma mère... Ce sera raffaire d'un instant...

11 s'élança dans la maison et Madeleine demeura seule dans la rue.

— (Juel est ce jeune homme, — se demandaitelle, réfléchissant, la tête penchée. — Pourquoi est-il venu à moi ? — Il guettait ma sortie; ce n'est donc point le hasard seul qui l'a jeté sur mon chemin... 11 connaît Jules Mercier. C'est par lui peutêtre que je retrouverai ce misérable et que je pourrai me venger!... — Son regard est bon... 11 paraît honnête. — Je crois que je puis avoir confiance en lui et que ses intentions sont loyales... — Il me taide de savoir les choses qu'il prétend avoir à me dire...

Julien Claude, en ce moment, reparaissait.

— Je n'ai pas été long, n'est-ce pas ? — fil-il. — Voici la clef... — Venez.

— Où demeurait voire mère?

— Rue Marcadet.

En moins d'une demi-heure, ils atteignirent le but de leur course.

Suivi de Madeleine que maintenant, malgré son courage, la fatigue alourdissait, Julien monta au logement de Marie Claude.

Il ouvrit la porte, alluma une bougie et fît entrer lajenne femme.

— C'est dans cette chambre, — murmura-t-il en se découvrant respectueusement, — que j'ai perdu ma pauvre mère...

Tandis qu'il parlait, deux grosses larmes glissèrent sur ses joues.

Madeleine qui le regardait avec intérêt vit ces larmes.

— Décidément, — pensa-t-elle, — il a du cœur et doit ôlre honnôle homme...

— Asseyez-vous, — dit Julien, — maintenant nous allons causer...

— De Jules Mercier?

— Oui.

— Vous avez affirmé le connaître, en ajoutant que vous ne l'aviez vu qu'une seule fois?

— C'est exact.

— Dans quelle circonstance?

— Dans une circonstance terrible...

— La nuit oii je venais d'accoucher?...

— Oui, et au moment où, après avoir tué votre «nfant, il enterrait le petit cadavre...

— Il a enterré mon enfant ! — bégaya Madeleine livide, décomposée, haletante.

— Oui.

— Et vous savez où est la tombe ?

— Oui.

— Où est-elle? — il faut m'y conduire... je veux y pleurer... y prier... Parlez... Mais parlez donc!... Où est cette tombe?...

Julien qui s'était assis se leva et s'approcha de la fenêtre qu'il ouvrit.

— Elle est là... — dit-il en étendant son bras vers le cimetière.

Madeleine courut à la fenêtre, se pencha sur la barre d'appui et plongea son regard dans les demiténèbres.

Au bout de quelques secondes ses yeux purent distinguer les vagues blancheurs des sépultures.

— Un cimetière ! ! — inurmura-t-elle avec épouvante.

— L'ancien cimetière de La Chapelle, oui...

— Mais alors la chambre que j'habitais rue Ernestine doit se trouver en face...

— Elle est là, — fit Julien en désignant du geste la maison de Madeleine, — voilà le corps do bâtiment où une lumière brilla jusqu'au matin à une fenêtre, — la vôtre, — pendant la nuit du crime...

— Et — reprit Madeleine après un silence — mon enfant est là... dans ce cimetière?...

— Oui — répondit Julien — dans cet angle que vous pouvez deviner malgré les ténèbres, sous des loufl'es de sureau à cette heure dépouillées de leurs feuilles...

Madeleine, les mains crispées sur l'appui de la fenêtre, fouillait du regard l'endroit indiqué par Julien {^ande.

La nuit n'était pas très noire.

Les fenêtres éclairées des maisons bordant le cimetière laissaient tomber sur le champ du repos une sorte de lueur mystérieuse.

Au bout d'un instant la jeune femme distingua les touffes de sureau.

— Mon enfant... mon pauvre petit enfant — balbulia-t-elle avec des sanglots — assassiné...

assassiné par son père... Ah! ce n'est pas un homme, ce Jules Mercier... c'est un démon!...

Puis, se retournant vers Julien Claude, elle ajouta :

— Comment savez-vous que c'est là qu'il a enterré le cadavre de mon enfant?

— Ecoutez... — dit Julien.

Et il raconta tout ce que nos lecteurs savent déjà, ce qu'il avait vu, ce qu'il avait fait pour découvrir l'identité du misérable assassin.

11 dit aussi les démarches tentées par lui pour être admis auprès de Madeleine à l'hôpital Lariboisière, tant était violent son désir de trouver le mot de l'énigme sombre, et les obstacles contre lesquels il s'était heurté.

— Ainsi, — dit Madeleine tristement, après l'avoir écouté, — vous saviez toutes ces choses et vous ne me veniez point en aide en allant faire votre déclaration chez le commissaire de police?...

— Cela était-il possible ?

— Qui vous en empêchait ?

— La meilleure de toutes les raisons... — Je ne vous connaissais pas... — Vous pouviez être la complice de cet hornme... Rien ne me prouvait le contraire et tout semblait vous accuser...

— Ainsi vous m'avez crue coupable !...

— Encore une fois, je ne vous connaissais pas...

— C'est vrai... — Mais à cette heure ?...

— A cette heure, — et depuis quelque temps déjà, — j'ai la conviction absolue que Jules Mercier est le seul coupable... Les jurés du reste ont prouvé, en vous acquittant, qu'ils partageaient cette conviction... — Jules Mercier est un misérable qui mérite cent fois la mort!...

Madeleine se redressa, les regards pleins d'éclairs.

— Et il est libre! rinfàme! — dit-elle d'une voix sourde, — il est libre!... il échappera peutêtre au châtiment, et moi, innocente, j'ai pleuré toutes mes larmes, j'ai souffert tout ce qu'on peut souffrir !...

— Il est condamné par contumace...

La jeune femme secoua la t^ite d'un air de dédain.

— Qu'est-ce que cette condamnation? — fit-elle ensuite. — Qu'est-ce que la justice, qu'est-ce que la police, qui n'ont pas seulement pu trouver sa trace?... — il se moque d'elles; il saura bien leur échapper encore... Mais il ne m'échappera pas, à moi !!... Dussé-je user ma vie à sa recherche, je le retrouverai, moil ! — Ce que la police a été incapable de faire, je le ferai, moi, et je me vengerai, je le jure!! je vengerai mon pauvre petit enfant tué par ce monstre ! !

Julien Claude laissa passer cette crise de révolte et d'indignation, et dit:

— Eu attendant la vengeance, il faut vivre... — Quels sont vos projets immédiats?

Celte question rappela Madeleine à elle-même. Sa colère tomba brusquement.

Une rougeur ardente colora son visage, tandis que de grosses larmes roulaient sur ses joues. Elle resta muette.

— Vous avez sans doute un état? — reprit Julien.

— J'étais couturière... — répondit la jeune femme; — je connais la lingerie et la confection.

— Possédez-vous un peu d'argent?

— Ni argent ni domicile... — balbutia Madeleine en sanglotant. — On m'a mise en liberté comme on cbasse une servante infidèle, sans s'inquiéter de savoir où j'irais, ce que je deviendrais...

— Oui, c'est ainsi ! — s'écria l'artiste avec amertume. — Si la justice se trompe, tant pis pour l'innocent!... Il doit s'estimer heureux qu'on lui dise : — Puisque vous n'éliez pas coupable je vous lâche à regrel ! Allez vous faire pendre ailleurs et n'ij revenez pas l !

(( Voyons, — ajouta-l-il en prenant une des mains de Madeleine, — regardez-moi de nouveau, comme tout à l'heure, bien en face, afin de lire ma pensée dans mes yeux...

Madeleine fit ce qu'il demandait.

— Vous m'avez dit que vous aviez confiance en moi... - poursuivit-il.

— Oui.

— Celte confiance, vous l'éprouvez toujours ?

— Toujours... — Vous me semblez honnête et bon...

— Eh bien ! j'ai une proposition à vous adresser... Ne cherchez pas d'arrière-pensée dans cette proposition. N'y voyez que ce qu'elle est, une offre sincère et loyale.

— Parlez...

— Le logement où nous sommes, et où ma pauvre mère a rendu son âme à Dieu, est inoccupé... — Je comptais l'habiter plus tard et je ne songe point à vendre les meubles qui le garnissent... — Voulez-vous vous y installer, y vivre, y travailler?

Pour la troisième fois Madeleine plongea ses regards dans ceux de Julien, puis, sans hésitation:

— Oui, je le veux bien... — dit-elle.

— Je vous remercie d'accepter !... — Débarrassée d'un premier souci, vous chercherez du travail et vous en trouverez, j'en suis certain. Je vous y ?iderai... Il y a ici un terme payé d'avance, donc ne vous préoccupez de rien. — Mais ce n'est pas tout... — il faut attendre le travail et vivre jusqu'à ce qu'il arrive...

— Hélas ! — murmura la jeune femme en poussant un soupir.

Julien reprit :

— Voulez-vous me permettre de mettre à votre disposition une petite somme?

Madeleine fit un mouvement.

— Oh ! bien peu de chose... une bagatelle... cinquante ou soixante francs... — Ne craignez pas de me gêner... j'ai quelques économies... C'est offert de bon cœur, acceptez de même...

Ce fut Madeleine qui à son tour prit les mains de Julien, et elle éclata en sanglots.

— Mon Dieu, qu'avez-vous? — demanda-t-il.

— Ah! — répondit-elle à travers ses larmes, — j'avais bien deviné votre àme... Oui, j'ai confiance en vous... Oui j'accepte tout ce que vous m'offrez, je l'accepte avec une profonde reconnaissance, et Dieu vous récompensera, vous qui rendez à la pauvre abandonnée le courage et l'espérance!

— Alors, Madeleine, ne pleurez plus, et surtout ne me remerciez pas !... Ce que je fais me rend très heureux... Je le ferais donc par égoïsme!... Vous voilà chez vous... J^es clefs sont aux armoires... Il y a du linge... Tout est en ordre... — Pas grande, la cuisine, mais bien suffisante pour votre petite pot-bouille... — Vous avez sans doute besoin d'une machine à coudre... Achetez-en une à payer par acomptes mensuels.. Je répondroi pour vous s'il le faut... — A'^oici toujours soixante francs.

— Vous me les prêtez, c'est enlendu...

— Oui... Oui... Je vous les prête... Vous me les rendrez quand vous voudrez...

L'artiste posa trois louis sur la table.

— Ah ! vous êtes bon, monsieur, et délicatement bon, — balbutia Madeleine. — Vous me sauvez la vie, et j'ignore tout de vous, même votre nom... Dites-le-moi, ce nom, afin que je puisse le bénir!

— Je m'appelle Julien Claude... c'est un nom comme un autre, et peut-être qu'un jour je saurai le grandir... Maintenant autre chose, et une chose bien importante...

— Laquelle?

— Vous n'avez pas dîné...

— Non...

— Moi non plus... et peut-être n'aviez- vous point déjeuné ce matin...

— C'est vrai... — Vous comprenez que je devais avoir peu d'appétit...

— Eh bien! il se fait tard... — Voulez-vous que nous allions dîner ensemble pour cimenter notre amitié fraternelle?...

— Comme vous voudrez, monsieur Julien.

— Bravo 1 — Je vais vous faire visiter en détail votre logement, et ensuite nous descendrons...

L'artiste montra à Madeleine la place de chaque chose, puis ils sortirent de la maison et allèrent prendre leur repas dans un petit restaurant du quartier.

Une heure après, Julien reconduisait rue Marcadet la jeune femme.

Elle lui prit la main.

— Quand vous reverrai-je, mon ami? — lui demanda-t-elle.

— Demain, après mon travail, si vous me le permettez... — répondit-il.

— A quelle heure votre travail sera-t-il fini?

— A six heures... Je dînerai vite et je serai ici vers sept heures et demie.

— A demain, donc.

Ils se séparèrent.

Julien Claude semblait moins sombre qu'il ne l'avait été depuis longtemps, depuis le jour funeste du 15 juillet.

— Une bonne action... — murmurait-il en reprenant le chemin de la rue des Abbesses... — il en faudrait beaucoup comme celle-là pour me faire oublier la mauvaise que j'ai commise!... Pauvre Henriette adorée!!... Voilà plus d'un mois que je ne l'ai aperçue de loin... et je l'aime plus que jamais!... Oh! cet amour né d'un crime, cet amour insensé, cetamour sans espoir, il me tuera, et ce sera justice! !...

Tout en monologuant ainsi Julien rentra chez lui et il se coucha, éprouvant, malgré son remords, une sorte d'allégement au cœur.

Madeleine était montée dans le logement de

Marie Claude, dont la charité du jeune homme venait de faire le sien.

Elle alluma une petite lampe et se laissa tomber à genoux.

— Mon Dieu, — fît-elle avec un élan de gratitude, en élevant ses yeux et son âme vers le ciel, — mon Dieu, je vous remercie et je vous bénis!... Vous avez eu pitié de moi... Vous avez placé sur mon chemin un honnête homme au cœur généreux... Grâce à lui, j'ai un abri... J'ai de quoi subvenir à mes premiers besoins et j'aurai du travail... Grâce à lui, je pourrai vivre et venger mon enfant...

Madeleine, après ces ferventes-aclions de grâces, se releva, ouvrit une armoire pleine de linge, y prit des draps et se mit en devoir de préparer le lit où elle devait passer une nuit calme

Le lendemain, de très bonne heure, elle était debout.

Elle mit en ordre son petit ménage et sortit pour se rendre dans plusieurs magasins de lingerie qu'elle connaissait et d'où elle rapporta de l'ouvrage.

11 lui fallait une machine à coudre.

Elle fut toute surprise d'en trouver une chez la concierge que Julien avait prévenue, le matin môme, de la présence de la jeune femme dans le logement qu'avait occupé sa mère.

Cett3 machine était une surprise de l'artiste.

On la monta au logement de Madeleine, et le soir même quand Julien, à sept heures et demie, vint visiter sa protégée, il la trouva à l'ouvrage.

Quittons momentanément Madeleine pour conduire nos lecteurs à Ghennevières, à la villa des Platanes, chez M. Dauray.

Depuis un mois l'habituelle gaieté d'Henriette avait disparu, remplacée par une mélancolie sans motifs, par une tristesse inexplicable.

PjU outre du malaise moral, la jeune fille éprouvait un malaise physique étrange, dont elle ne pouvait se rendre compte, tout en le subissant.

Ses traits se tiraient; une pâleur terreuse envahissait ses joues; ses yeux n'oflraient plus leur éclat accoutumé.

M. Dauray et sa femme ne s'étaient point tout d'abord alarmés de ce changement, qu'ils attribuaient à la croissance.

Sans même consulter un médecin, madame Dauray avait fait prendre à sa fille les fortifiants

qu'elle jugeait utiles pour combattre un commencement d'anémie.

Ces fortifiants restèrent sans effet.

L'état d'Henriette ne se modifia point dans un sens favorable.

L'ami de la maison, le docteur Georges Lamarre, fut alors appelé.

A cette première visite, il enleva toute inquiétude de l'esprit des parents.

— Ce ne sera rien... — dit-il, — mademoiselle Henriette traverse une crise naturelle et prévue... — Contentons-nous d'administrer des toniques et laissons agir la nature.

Un certain temps se passa.

Georges Lamarre, très occupé à Paris par sa clientèle chaque jour plus nombreuse, et surtout par des examens qu'il préparait en vue d'obtenir une situation de médecin en chef dans l'un des grands hôpitaux de l'aris, n'était point revenu à la villa des Platanes.

— Si rien ne s'est modifié d'ici à quelques jours, veuillez me prévenir, — avait-il dit à madame Dauray; — si, au contraire, tout va bien, comme je l'espère, laissez-moi dans mon coup de feu... — Les journées, en ce moment, sont trop courtes pour moi... — Je voudrais pouvoir doubler le nombre des heures.

Pour que Georges Lamarre, qui aimait profon-

dément Hem iette, ]ûl aussi tranquille, il fallait que l'indisposition de la jeune fille n'offrit absolument rien de sérieux.

Ce raisonnement paraissait inattaquable.

M. et madame Dauray se sentirent tout à fait rassurés.

Une seule personne, à la villa, éprouvait une préoccupation constante, une grandissante inquiétude.

C'était Annette, la femme de chambre d'Henriette.

Ne quittant guère sa jeune maîtresse, vivant près d'elle, presque dans son intimité, elle avait fait, elle faisait chaque jour certaines remarques qui mettaient son esprit à la torture, mais qu'elle avait grand soin de garder pour elle seule.

— Après tout, — se disait-elle, — il est bien possible que ça ne sii^nifie rien, et que je me tourmente sans raison...

Des fantaisies bizarres, de brusques changempnls de goûts, se manifestaient chez Henriette.

Depuis le temps où elle était petite fille, mademoiselle Dauray délestait les fruits et adorait les petits gâteaux, les confitures, les bonbons, enfin toutes les friandises sucrées.

iVlaintenant, d'un jour à l'autre, presque d'une heure à l'autre, elle s'était mise à aimer passionnément les poires et les raisins, et à n'éprouver I. 22

que da dégoût pour les sucreries si appréciées par elle autrefois.

— Caprices d'enfant qui se fait jeune fille, — avait pensé madame Dauray.

L'ex-banquier suivait avec une attention facile à comprendre les changements qui survenaient chez Henriette; mais il attendait patiemment le retour à l'état normal.

Pourquoi se serait-il inquiété, puisque Georges Lamarre ne s'inquiétait pas et affirmait, avec son autorité de médecin habile, qu'on se trouvait en présence d'un malaise passager?

Il fallut des circonstances imprévues pour l'effrayer, ainsi que sa femme.

Henriette qui, jusqu'à ce jour, n'avait ressenti que des faiblesses, des douleurs de tête, quelques spasmes nerveux, fut prise de maux de cœur continuels.

En môme temps, sa démarche légère et gracieuse, sa démarche de jeune nymphe, devenait lourde et pénible.

Aux maux de cœur succédaient des oppressions violentes. — Le corset, si peu serré qu'il fût, se changeait pour elle en instrument de supplice.

Son visage prenait des teintes anormales et se recouvrait d'une sorte de masque d'un ton jaunâtre.

M. et madame Dauray prirent peur.

— Mais qu'éprouves-tu donc, chère mignonDe? — demanda la mère, les yeux humides.

— Je ne sais ce que j'éprouve... — répondit Henriette; — c'est si singulier par moments que je ne le comprends pas moi-même, et que je serais bien embarrassée de le définir.

Taudis que la jeune fille parlait ainsi, de grosses larmes, dont elle n'avait pas conscience, roulaient sur ses joues amaigries.

Soudain, une crise nerveuse d'une extrême violence s'empara d'elle et se termina par un évanouissement.

Madame Dauray, la tête perdue, appela de toutes ses forces Annelte, qui s'empressa d'accourir et qui partagea Taflolement de la pauvre mère.

La syncope dura longtemps.

Quand Henriette reprit connaissance, elle fut obligée de se mettre au lit.

L'ex-banquier, prévenu sans retard de ce qui se passait, fit atteler en toute hâte son plus rapide trotteur et partit pour Paris.

11 allait chercher le docteur Georges Lamarre.

Annette, l'air sombre, les sourcils froncés, hochait silencieusement la tête.

— Qu'est-ce que ça signifie? — se demandaitelle. — Je ne quitte pas mademoiselle... Elle ne sort jamais seule... et pourtant on jurerait... Je

n'y comprends goutte, et de plus malins que moi y perdraient leur latin 1

].a brave fille, — très dévouée, nous le savons, — se creusait le cerveau pour trouver une solution non désolante au problème que s'était posé son esprit.

Madame Dauray, aussitôt son mari parti, était revenue près de sa fille.

Henriette fut prise d'une nouvelle syncope.

La terreur de la mère grandit encore ,

— Si ma fille allait mourir!... — murmuraitelle.

Et elle éclata en sanglots.

Annetle se tiisaiî, et se mordait les lèvres jusqu'au sang.

— 11 ne faut pas te chagriner ni te tourmenter, mère... — dit Henriette revenue à elle en prenant les mains de madame Dauray et en les couvrant de baisers. — Cela ne sera rien, je t'assure... — Je ne suis point malade... j'ai bon appétit... je dors bien... — Les petits accidents que j'éprouve n'ont rien de sérieux et passeront vite...

— Ton père est allé chercher notre ami Georges Lamarre, mon enfant, — répliqua la femme de l'ex- banquier, — nous avons, tu le sais, une entière confiance en lui, et cette confiance, tu la partages...

— Ah! certes, oui, je la partage, et mon père a

eu raison d'aller le chercher... il vous rassurera cette fois encore comme il l'a déjà fait.

— Tu lui expliqueras bien tout ce que tu éprouves... tout absolument, n'est-ce pas?

— Oui, mère, sois tranquille... Mais tiens, en ce moment je me sens mieux et même tout à fait remise... Je n'éprouve plus aucun malaise... Je vais me lever.

— Non... non, mon enfant, reste ainsi... C'est préférable...

— Pourquoi donc?

— Le docteur aura peut-être besoin d'ausculter ta poitrine...

— Je ne suis pas malade de la poitrine...

— Je le sais bien, chérie, mais il vaut toujours mieux s'assurer...

— Je te préviens, m^re, que tu vas me rendre inquiète...

— Ce serait bien à tort, — Ne t'alarme pas et attendons Georges...

De Chennevières à Paris la route est longue, mais le trotteur irlandais attelé au phaéton de l'exbanquier dévorait littéralement l'espace.

Au bout d'une heure à peine la légère voiture s'arrêtait rue Doudeauville, devant la maison où demeurait le jeune médecin.

M. Dauray sauta sur le trottoir après avoir remis les guides au groom qui l'accompagniut, et gravit

rapidement les marches de l'escalier conduisant au second étage.

11 sonna.

Le valet de chambre vint lui ouvrir.

Connaissant de longue date l'ex-banquier, il s'effaça pour lui laisser franchir le seuil de l'antichambre.

— Le docteur est-il là ? — demanda fébrilement monsieur Dauray.

— Oui, monsieur, dans son cabinet...

Georges avait entendu et reconnu la voix du visiteur et s'empressa d'accourir à sa rencontre.

11 était pâle et très ému.

Un pressentiment sombre venait de l'assaillir.

— Vous voilà, — s'écria-t-ilt 11 prenantles mains de l'homme qu'il aimait et qu'il respectait comme un père, — c'est donc qu'IIenrielte est plus malade...

— Oui... — répondit monsieur Dauray d'une voix étranglée — il faut venir...

Sans prononcer un mot, Georges se dirigea vers un porte-manteau qui se trouvait dans l'antichambre. 11 en détacha un chapeau et un pardessus et il entraîna l'ex-banquier jusqu'au phaéton dans lequel il monta près de lui.

M. Dauray prit les guides, fit tourner la voiture, rendit la main, et le trotteur partit à son allure de locomotive.

— Maintenant expliquez-vous... — dit alors Georges. — Que s'est-il passé? Que se passe-t-il?

— n se passe .qu'Henriette est tout à fait malade...

— Elle s'est aHtée ?

— <iui.

— Hier ou aujourd'hui ?

— Tout à l'heure...

— A la suite d'une crise ?

— Oui, une crise nerveuse... Un évanouissement, à ce qu'il paraît... je ne sais pas, moi... — Ma femme m'a dit de venir vous chercher... je n'en ai point demandé plus long... je suis venu...

M. Dauray éclata en sanglots et balbutia d'une voix à peine distincte :

— Ma fille... ma pauvre enfant...

— Allons, du calme! du calme!! — répliqua

Georges profondément ému lui-même. — Rien ne

vous dit, rien ne vous prouve, que notre chère

Henriette coure le moindre danger. — A quoi bon

se tourmenter, se désoler d'avance, peut-être sans

raison?... — La crise nerveuse et l'évanouissement

peuvent être la résultante des causes les plus

simples du monde. — Quand j'ai vu Henriette

pour la dernière fois, je n'ai prévu, vous le savez

bien, aucune complication probable. .. — Du reste

nous serons bientôt fixés, mais je vous en prie,

soyez homme et laissez-moi tout mon sang-froid .

M. Dauray fit de la tête un signe d'acquiescement vague et continua à pleurer silencieusement.

11 est presque supeiflu d'ajouter que le jeune médecin respecta son silence et ses larmes.

Le trotteur irlandais filait toujours.

Bientôt il traversa le passage à niveau du chemin de fer à La Varenne, et sans ralentir son allure s'e ngagea dans la côte ardue de Chennevières.

On allait arriver.

FIK DU PRIWIER VOLUME

Page 1