XXX II
— Quelle est ropinion de monsieur le procureur de la République? — demanda le juge d'instruction.
— Je crois que celte femme cherche à nous tromper, — répondit le magistrat, — et qu'elle vient de nous réciter un petit roman préparé d'avance... — Est-ce votre avis?
— Je me réserve... — Il nous faut des éclaircissements, et je suppose qu'il ne sera point difficile de nous les procurer... — Monsieur le chef de la Sûreté, je vous prie de vouloir bien venir dans mon cabinet demain matin, vous entendre avec moi...
— Demain matin, monsieur, je serai à vos ordres...
Le médecin en chef, qui était resté un instant auprès de la malade, vint rejoindre les magistrats.
— Monsieur le docteur, — lui dit le procureur
de la République, — que pensez-vous de ^hi^toire racontée par la fille Gallier?
— Je pense qu'elle peut ùlre vraie.
— Sérieusement?
— Je n'alfirme rien, mais je trouve aux paroles de celle malheureuîe jeune femme un accent de sincérité.
— Yoyez-vous un inconvénient à ce qu'on la fasse transporter à l'infirmerie de Saint-Lazare?...
— J'y vois un danger! — répliqua vivement le médecin. — Son état est encore très grave, et le long interrogatoire qu'elle vient de subir retardera de plusieurs jours sa complète guérison... — Elle est anéantie, brisée... — Laibsez-la dans mon service jusqu'à nouvel ordre et continuez votre instruction en debors d'elle autant que possible.
Les magistrats quittèrent ILôpital Lariboi^ière.
Au juge d'instruction seul appartenait maintenant la conduite de l'affaire.
L'infanticide semblait indiscutable, mais quelle part de responsabilité dans ce crime incombait à la mère, voilà ce qu'il fallait établir.
Il existait à coup sur un Jules Mercier: l'inventer de toutes pièces aurait été folie, — seulement ce Jules Mercier avait-il joué le rôle que lui attribuait Madeleine Gallier? Avait-il voulu tuer la jeune femme? Avait-il volé l'enfant, soit pour l'assassiner, soit pour le faire disparaître?
Autant de points à éclaircir.
Le lendemain matin le chef de la Sûreté arrivait au cabinet du juge d'instruction presque en même temps que ce dernier et recevait des ordres.
Il fallait dans le plus bref délai qu'il retrouvât Jules Mercier et qu'il le mît à la disposition du parquet.
— Je dirigerai moi-même les recherches... répondit-il.
Et séance tenante, accompagné d'un inspecteur, il se rendit rue du Faubourg-du-Temple à l'adresse indiquée par Madeleine, et s'adressant à la concierge lui demanda :
— Monsieur Jules Mercier?
La réponse à cette question est prévue de nos lecteurs.
— Monsieur Jules Mercier ne demeure plus ici.
— Depuis quand?
— Je vais vous le dire au juste...
La concierge qui louait des chambre garnies, comme sa collègue de la rue Luc-Lambin, possédait un livre de police.
Elle le mit sous les yeux du chef de la Sûreté qui put y lire la dale de la sortie du personnage dont il cherchait la trace.
Cette date correspondait exactement avec celle de l'emménagement de Madeleine rue Ernestine,
Il y avait là un laiL à noter, mais c'était peutêtre une simple coïncidence.
Le chef de la Sûreté reprit.
— D'après les indications fournies par voire livre de police, ce Jules Mercier était un employé des postes.
— Oui, monsieur,..
— Vous a-l-il dit pourquoi il quittait votre maison ?
— Il m'a dit qu'il était envoyé dans un bureau de province avec de l'avancement.
— A-t-il nommé la ville où se trouve ce bureau?
— Non, monsieur...
— Pouvez-vous me donner le signalement de votre ex-locataire.
— Très bien.
Et la concierge fit du comte Jules-Armand de Lucenay une de ces descriptions qui, comme les signalements des passe-ports, peuvent s'appliquer à tous les gens du même âge, de la même taille et pourvus de cheveux de la même nuance.
— Jules Mercier avait-il quelque signe particulier?
— Je ne lui en connaissais aucun.
De la rue du Faubourg-du-Temple le chef de la sûreté se rendit à la rue Luc-Lambin.
Jusqu'à cette heure il avait cru fermement à la culpabilité de Madeleine et à un roman inventé par elle pour se justifier. '
Maintenant le doute commençait à entrer dans son esprit.
L'innocence de la malheureuse jeune femme ne lui paraissait plus impossible.
Rue Luc-Lambin il demanda Charles Brisson.
Charles Briison, entré le jour où disparaissait Jules Mercier, était parti à une date correspondante avec celle de l'accouchement de Madeleine.
Détail à noter plus que jamais.
Du reste, le chef de la Sûreté faisait courir le crayon sur les pages de son agenda.
— Vous devez connaître un certain Jules Mercier... — fît-il.
— Non, monsieur, — répondit madame Frébault.
— C'était un cousin de Charles Brisson et il venait le voir chaque jour.
— M. Brisson ne m'a parlé d'aucun cousin, et pendant le temps qu'il a passé à la maison il n'a reçu personne...
— Vous en êtes sûre ?
— Oh! monsieur, absolument sûre. — Il m'avait même recommandé, si on apportait pour lui quelque lettre, de ne pas laisser monter le commissionnaire...
Point n'était besoin de questionner plus longtemps pour comprendre que Jules Mercier et Charles Brisson constituaient une seule et môme
individualité, celle d'un gredin qui se cachait et prenait fort habilement ses mesures pour dépister la police.
L'évidence s'imposait.
Le chef de la Sûreté n'en demanda pas moins à madame Frébault les plus minutieux détails au sujet du jeune, homme dont le signalement s'accordait rigoureusement avec celui de Jules Mercier, puis il alla à l'administration des postes où, sur sa requête, on consulta le registre des employés.
11 n'en existait aucun du nom de Jules Mercier.
Donc Madeleine avait dit vrai, mais il restait un point à éclaircir, celui-ci : — Dans celte ténébreuse aflaire avait-elle été complice ou simplement victime?...
Un mystère inexplicable planait autour de l'accouchement.
Pourquoi lindividu, quel qu'il lût, qui s'affublait du nom de Jules Mercier et de Charles Brisson, voulait-il à tout prix faire disparaître l'enfant?
Quel motif le poussait au crime quand il semblait &i facile de laisser Madeleine accoucher seule, de disparaître lui-même, et de prendre pour faire perdre ses traces à la maîtresse abandonnée les mêmes précautions qu'il prenait dans le but de dépister la police? ; '' ^ty^:
Le résultat était identique et il évitait un effroyable péril.
Après avoir longuement réfléchi, le chef de la Sûreté se dit que la complicité de Madeleine lui semblait probable.
Sans doute, convaincue que Jules Mercier resterait introuvable, elle le dénonçait afin de se mettre à l'abri d'une accusation.
Le juge d'instruction auquel il alla rendre compte des résultats de son enquête partagea sa manière de voir.
— M'autorisez-vous à interroger moi-même Madeleine Gallier? — demanda le chef de la Sûreté au magistrat, qui lui accorda l'autorisation demandée.
Le lendemain, en se rendant à l'hôpital Lariboisière, il passa rue Ernestine et pressa de questions la concierge.
Il s'agissait pour lui de savoir si réellement personne n'était venu visiter Madeleine pendant le temps qu'elle avait passé dans la maison.
La concierge ne pouvait que se répéter, et, — de la meilleure foi du monde, — répondre négativement.
— Même la nuit? — insista le chef de la Sûreté.
— La nuit on dit toujours son nom en passant devant ma loge et d'ailleurs j'aurais bien entendu monter quelqu'un.
De ce côté la lumière ne pouvant jaillir, le chef pensa qu'il ferait bien de prendre des renseigne-
ments dans la maison que Madeleine avait habitée rue Rodier.
Il s'y présenta.
Là, pas plus qu'ailleurs, il ne devait recueillir d'éclaircissements utiles.
— Madeleine, — déclara la concierge, — était toujours seule, très pauvre, travaillant beaucoup, ne pouvant payer son loyer et ne recevant Ame qui vive.
« Elle se prétendait mariée. — Son mari l'avait abandonnée sans motif, disait-elle; mais l'ayant retrouvé un jour il lui avait remis l'argent nécessaire pour solder ce qu'elle devait et pour déménager, ce qu'elle s'était empressée de faire sans donner sa nouvelle adresse. »
Le chef de la Sûreté commençait à perdre patience en face de ces résultats négatifs.
A l'hôpital, on lui apprit (ju'à la suite des fatigues de la veille la malade était retombée dans un état de prostration extrême.
Il essaya cependant de l'interroger.
— Mon Dieu, que voulez-vous encore?,.. — mu rmura la malheureuse jeune femme — je vous ai dit tout ce que je savais... — Cherchez le misérable qui a tué mon enlant... trouvez-le et vous aurez la preuve que je suis innocente...
Donnant à son visage une expression de pitié
profonde, le chef de la Sûreté prit une des mains de Madeleine et dit d'une voix douce :
— Hélas ! ma pauvre enfant, je vous apporte une mauvaise nouvelle. Jules Mercier est introuvable.
Madeleine regarda son interlocuteur avec épouvante.
— Introuvable!! — répéta-t-elle.
— Oui... depuis le jour où vous l'avez vu chez lui, rue du faubourg du Temple, numéro 104... — Le lendemain il déménageait...
— Mais c'est impossible!
— Pourquoi?
— Sa mère devait arriver le lendemain.
— En vous disant cela, il mentait...
— Cependant il allait chaque jour avec sa mère chez son cousin Charles Brisson... j'en suis bien certaine, puisque c'est là que je lui ai écrit et qu'il a reçu ma lettre...
— Cela m'étonne d'autant moins que Charles Brisson et Jules Mercier étaient le môme individu...
— Est-ce croyable?...
— J'en ai des preuves...
— Alors c'est qu'il préparait déjà son crime! — l'infâme prenait ses précautions pour écarter de lui les soupçons...
— Voyons, ma chère enfant, parlons raison... —
Nous avons, VOUS et moi, des intérêts communs... — Tous deux nous voulons porter la lumière dans une affaire mystérieuse où vous ôles gravement compromise, malgré votre complète innocence à laquelle je crois. — Cherchons ensemble les moyens de faire éclater cette innocence h tous les yeux, et de vous venger d'un homme que vous devez haïr...
Les prunelles de Madeleine étincelèrent.
— Oh! oui, — dit-elle d'une voix sombre, — je le hais bien !! je le hais de toute mon âme, autant que je l'aimais! !