Il succéda à sa mère sous le nom de Paul
3. Quand le grand-duc plus tard vint à Paris, il reprocha obligeamment à d'Alembert d'avoir refusé de l'élever. Le savant s'eicusa, prenant prétexte de la dureté du climat et de sa mauvaise santé : « En vérité, monsieur, lui dit le prince, c'est le seul mauvais calcul que vous ayez fait eu votre vie. »
A LA COUR DE FRÉDÉRIC li
une lettre des plus pressantes au philosophe, elle échoua devant un refus inébranlable*.
En 1763, quand la paix fut signée, d'Alemberl, qui n'avait pas oublié le bienfait qu'il devait à Frédéric, écrivit au roi pour le féliciter de ses succès et lui exprimer le désir de lui rendre visite. La lettre était digne d'un plat courtisan et non d'un philosophe intègre, mais, nous l'avons dit, c'était le ton de l'époque et d'Alembert n'y échappait pas plus que Voltaire, Grimm, Diderot, etc :
« 7 mars 1763.
« Sire,
« 11 m'est donc permis de respirer enfin après tant de tourraens et d'inquiétude, et de laisser agir en liberté des sentiments si longtemps renfermés et contraints au fond de mon âme. 11 m'est permis de féliciter Votre Majesté sur ses succès et sur sa gloire, sans crainte d'offenser personne, sans trouble pour le présent, et sans frayeur pour l'avenir. Que n'a~t-elle pu lire dans mon cœur depuis six ans les mouvements qui l'ont agité; la joie que m'ont causée ses victoires
1. D'Alembert commmiiqua à TAcadémie la lettre si flatteuse de Catherine , et la Compagnie décida à l'unanimité qu'elle serait insérée dans les registres.
i2 TROIS MOIS
(excepté celle de Rosbach dont Voire Majesté ellemême m'aurait défendu de me réjouir) et l'intérêt plus vif encore que j'ai pris à ses malheurs ; intérêt d'autant plus grand, que je sentais ce que ces malheurs pouvaient coûter un jour à mon pays, et que je plaignais la France sans oser même le lui dire. Puissiez-vous, Sire, jouir longtemps de cette paix et de cette gloire si justement acquises ! Puissiez-vous montrer encore longtemps à l'Europe l'exemple d'un prince également admirable dans la guerre et dans la paix, grand dans la prospérité et encore plus dans l'infortune, au-dessus de l'éloge et de la calomnie 1
« Avec quel empressement, Sire, n'irai-je pas exprimer à Votre Majesté ce que ma plume trace ici faiblement et ce que mon cœur sent mieux ! Quelle satisfaction n'aurai-je pas de mettre à vos pieds mon admiration, ma reconnaissance, mon profond respect et mon attachement inviolable! Mais, Sire, je sens que dans ces premiers moments de repos, Votre Majesté, occupée toute entière à essuyer des larmes qu'elle a vu couler malgré Elle, aura bien mieux à faire que de converser de philosophie et de littérature. J'attendrai donc son loisir et ses ordres pour aller passer quelque temps auprès d'Elle....
« .... La philosophie ira s'instruire et s'éclairer au près de vous; elle ira porter à Votre Majesté (sans avoir à craindre le reproche de flatterie) les vœux, l'amour et le respect de tous ceux qui cultivent les
lettres, et qui ont le bonheur de voir dans le héros de TEurope leur chef et leur modèle. »
L'invitation sollicitée ne se fit pas attendre : Frédéric convia aussitôt d'AIembert à le venir voir, et il lui donna rendez-vous à Wesel qu'il devait prochainement visiter. Le philosophe charmé s'empresse de répondre :
« 29 avril 1763
« Sire,
«Je me rendrai avec empressement à Wesel au premier avis que Votre Majesté me fera donner de son voyage, et je me félicite d'avance de pouvoir enfin mettre à vos pieds, en toute liberté, des sentiments que je partage avec TEurope entière. Je ne sais pas si, comme Votre Majesté le prétend, il y a des rois dont les philosophes se moquent; la philosophie. Sire, respecte qui elle doit, estime qui elle peut, et s*en tientlà ; mais quand elle pousserait la liberté plus loin, quand elle oserait quelquefois rire en silence aux dépens des maîtres de ce monde, le philosophe Molière dirait à Votre Majesté qu'il y a rois et rois, comme fagots et fagots; et j'ajouterais avec plus de respect et autant de vérité, que la philosophie me paraîtrait bien peu philosophe, si elle avait la bêtise de se moquer d'un roi tel que vous. Toute la morale deSocrate
n*a pas fait au genre humain la centième partie du bien que Votre Majesté a déjà fait en six semaines de paix. La France, qui s'étonne encore d'avoir été votre ennemie, parle de votre gloire avec admiration et de votre bienfaisance avec attendrissement. »
D'Alembert partit pour la Prusse dans le courant de mai 1763. II laissait à Paris sa vieille amie Mme du Deffand*et sa nouvelle passion Mlle de Lespinasse. '
On se rappelle qu'en 1752 Mme du Deffant ayant ressenti les premières atteintes du mal qui devait la priver de la vue, se retira au couvent de Saint-Joseph de la rue Saint-Dominique. Elle y reçut toute Télite de la société du dix-huitième siècle. Grands seigneurs, ambassadeurs, écrivains illustres, tous se pressaient dans son salon. Sa maladie s'aggravant, elle sentit bientôt le besoin d'avoir près d'elle une dame de compagnie qui pût la suppléer dans ses devoirs de maîtresse de maison. Il la fallait intelligente, instruite et de bonne éducation. Mlle de Lespinasse parut rem-
l.Deffand (Marie de Vichy-Chamrond, marquise du), 1697-1780. 2. Lespinasse (Claire-Françoise de), 1731-1776.
plir ces conditions et elle fut appelée près de Mme duDeffantenl754.
Fille naturelle de la comtesse d'Albon, la jeune fille avait mené jusqu'alors une existence assez misérable et sa nouvelle situation amena dans sa vie le plus heureux changement. Agée de vingtdeux ans, grande, bien faite, mais peu jolie, car la petite vérole avait défiguré ses traits, elle ne fut pas déplacée dans le salon de sa bienfaitrice; elle y brilla même. par son tact et son esprit.
En prenant une dame de compagnie jeune et spirituelle, Mme du Deffant ne s'était point fait illusion sur les inconvénients qui en pouvaient résulter; mais elle crut les prévenir en avertissant sa jeune compagne qu elle entendait garder la haute main dans son salon, et qu'elle exigeait d'elle une conduite discrète, mesurée, et d'une franchise absolue : « Le moindre artifice et môme le plus petit art que vous mettriez dans votre conduite avec moi, lui dit-elle, me serait insupportable. Je suis naturellement défiante et tous ceux en qui je crois de la finesse me deviennent suspects au point de ne pouvoir plus prendre aucune confiance en eux. J'ai deux amis intimes qui sont For-
mont* et d'Alembert; je les aime passionnément. Il faut donc, ma reine, vous résoudre à vivre avec moi avec la plus grande vérité et sincérité. » Malheureusement, au bout de peu d'années, la jeunesse, le charme, Tesprit de Mlle de Lespinasse lui attirèrent les plus vives sympathies et elle eut une cour à son tour dans le salon même de sa bienfaitrice. Elle ne s'en tint pas là. Pendant que Mme du Deffanl, fatiguée de ses veilles, se reposait, la dame de compagnie prit l'habitude de recevoir chaque jour secrètement dans sa chambre un petit cercle intime à la tête duquel se trouvait d'Alembert, l'ami préféré de la vieille aveugle. Une communauté d'origine et peut-être un lien secret de parenté attirèrent probablement l'un vers l'autre le fils naturel de Mme de Tencin' et la fille adultérine de Mme d'Albon.'
i. Forment (Jean-Baptiste Nicolas de), poète épicurien, riche et paresseux, il était lié avec toutes les sociétés littéraires de l'époque.
2. Tencin (Claudine-Alexandi-ine Guérin, marquise de) (1681- 1749) après avoir embrassé la vie religieuse, elle fut nommée chanoinesse, puis elle se fit relever de ses vœux et rentra dans le monde où elle fit scandale par la légèreté de ses mœurs.
3. Le cardinal de Tencin, frère de Mme de Tencin, passait pour
Cette situation délicate se prolongea pendant plusieurs années à l'insu de Mme du Deffand. La passion de d'Alembertpour sa nouvelle amie était telle que c'est à elle qu'il adressa toutes ses lettres pendant son séjour en Prusse ; la pauvre Mme du DefCand, bien oubliée, n'en reçut qu'une seule.
La première lettre du philosophe est datée de Gueldres, 10 juin 1763* :
a .... Le Roi a déjà passé par Wesel le 6. 11 est actuellement à Crevelt, où il est allé voir le champ de bataille que nous perdîmes en 1758; il doit être ici demain, où je compte qu*il m'emmènera avec lui en repassant par Wesel ; ainsi d'ici à huit jours, je ne trouverai peut-être guère le temps de vous écrire, je ne le pourrai vraisemblablement que quand je serai arrivé à Potsdam.
« Le commandant de Gueldres m'a fait ouvrir les portes hier à minuit, dès qu'il a su mon nom; il m'avait déjà fait marquer un logement par ordre du
le père de Mlle de Lespinasse. En apprenant la mort du cardinal, Voltaire s'écria : 6 Dieu veuille avoir son âme, c'était un terrible mécréant. »
1. On remarquera dans cette correspondance que tous les passages intimes ont été supprimés. Seules, les descriptions la cour de Prusse et le récit des rapports du philosophe avec Frédéric ont été conservés.
roi et ma fait toutes les politesses possibles. Le roi arrivera avec le prince Ferdinand de Brunswick*, le prince Ferdinand de Prusse, second frère du roi ; le le prince royal n*y est pas*. On dit qu'il y a six carrosses de suite et j'espère qu'il me donnera place dans quelqu'un. On l'attend ici avec grande impatience; il est arrivé beaucoup d'étrangers pour le voir, et toute la ville est en mouvement. La jeunesse est sortie à cheval à deux lieues pour aller au-devant de lui. Toutes les rues sont pleines d'arcs-de-triomphe, de portraits du roi, de branches de laurier et d'olivier, et d'inscriptions en latin et en allemand à son honneur et gloire.... »
Le lendemain, Frédéric arrivait et d'Alembert
1. Brunswick (Ferdinand, duc de) (1721-1792), l'un des généraux les plus célèbres de la guerre de Sept Ans. En 1757 il reçut de Frédéric le commandement en chef de l'armée de Westphalie. Il défit les Français à Crevelt, s'empara de Minden et remporta près de cette ville une victoire éclatante. En 1762 il chassa les Français de la Hesse. Après la paix il se brouilla avec le roi.
2. Neveu de Frédéric. Le roi lui témoigna toujours beaucoup d'affection. 11 le dirigea vers la carrière des armes et plusieurs fois on l'entendit dire, en voyant le courage de son neveu : « Ce jeune homme me recommencera ». Un jour, en présence du roi, le prince eut son cheval tué sous lui par un boulet : « Ah! dit froidement Frédéric, voilà le prince de Prusse tué. Qu'on prenne la selle et la la bride de son cheval. » Le prince succéda à Frédéric en 1781 sous le nom de Frédéric-Guillaume II.
pouvait donner un libre cours à ses dithyrambes en rhonneur de son hôte royal.
« Cléves, le 13 juin 1763.
« Enfin je l'ai vu, ce grand et digne Roi, encore audessus de ridée que vous en avez. Il est arrivé à GueJdres le H, à 7 heures du matin; il avait été précédé par Je prince royal de Prusse; Ton m'avait trompé en me disant qu'il n'y serait pas. Le commandant de Gueldres me présenta d abord à ce jeune prince, qui me fit l'accueil le plus obligeant, ainsi que M. de Bork, son gouverneur, homme d'esprit et de mérite; le Uoi arriva un moment après, accompagné du prince Ferdinand de Brunswick; le prince héréditaire n'y était pas, il était parti pour Aix-la-Chapelle*.
« Je ne puis vous exprimer le sentiment que j'éprouvai en voyant le Roi, les larmes me vinrent aux yeux; il ne m'aperçut pas d'abord, parce qu'il parlait au commandant, mais le prince Ferdinand me reconnut
1. Brunswick- Wolfenbuttel (Charles-Guillaume-Ferdinand, duc de) (1735-1806), prince héréditaire, neveu de Frédéric et du prince Ferdinand. A la bataille d'Hastembeck, il emporta l'épée à la main une batterie française et sauva d'un désastre l'armée du duc de Cumberland. « U a montré par ce trait, dit Frédéric, que la nature le destinait à devenir un héros. » Pendant toute la guerre de Sept Ans il se distingua pai' son com*age et son habileté. En 1780 il succéda à son père dans le gouvernement de son duché. Il mourut le 10 novembre 1806, frappé d'une balle à l'œil la veille de la bataille d'Iéna.
tout de suite, vint à moi et me dit des choses les plus flatteuses et les plus honnêtes; le Roi monta sur les remparts et j'allai au-devant de lui par un autre chemin; dès qu'il m'aperçut, il fit plusieurs pas vers moi, me dit qu'il était charmé de me voir et me proposa de l'accompagner ici, où il allait tout de suite; vous croyez bien que je ne demandai pas mieux ; le prince de Prusse me prit avec lui dans sa voiture, et, quelque résistance que je pusse faire, il exigea, lui et son gouverneur, que je me misse dans le fond, à côté de lui, et que je me couvrisse.
(( Nous arrivâmes à Wesel, où j'eus l'honneur de dîner avec le Roi, les deux princes et deux généraux. De là nous sommes venus ici, où le Roi restera encore deux jours, et le 15 il retournera à Potsdam en passant par Wesel.
(( Hier j'eus encore l'honneur de dîner avec lui et avec les mêmes personnes, et vraisemblablement ce sera la même chose aujourd'hui. Il faut que ma conversation ne lui déplaise pas, car pour l'ordinaire il est à peine une demi-heure à table et ces deux joursci il y est resté plus de trois heures, dont il en a parlé deux et demie sans manger; ses domestiques sont tout étonnés de ce changement, et un de ses généraux vient de me dire qu'il lui avait parlé hier de moi avec beaucoup de bonté et de satisfaction. Ce n'est pas tout : hier au soir, entre sept et huit heures, il m'envoya chercher; il était seul dans son cabinet : « Je ne vous
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ai point encore vu en particulier ^ me dit-il, et ce n'est pas là vous voir; asseyez-vous auprès de moi et cau^ sons. ))
« Il me parla d'abord des propositions de Russie et de mon refus et me tint sur cela les discours les plus obligeants et les plus pleins de bonté; ensuite il me parla belles-lettres, philosophie, politique même, guerre et paix, etc., etc. 11 me faudrait un volume pour vous rendre compte de cette conversation ; tout ce que je puis vous assurer et que certainement vous auriez trouvé comme moi, c'est que le roi m*a paru supérieur à sa gloire même, parlant de cette gloire et de sa renommée avec une modestie bien vraie, rendant justice à ses ennemis mêmes, et ^oyant avec une modération et une tranquillité bien digues de lui tout le mal qu'on a voulu lui faire, plein d'estime et de goût pour notre nation, disant même du bien de plusieurs de nos généraux, même de" ceux qui n'ont pas été aussi habiles que lui. Ce qui fait encore plus son éloge, c'est que depuis la paix, c'est-à-dire depuis trois mois, il a déjà rebâti 4500 maisons dans les villages, que de huit pages qu'il avait, il s'est réduit à deux, et de vingt heiduques à six, et ainsi du reste. Partout où nous avons passé, l'empressement de le voir et les acclamations sont inexprimables; il est fort gai, se porte bien et est même beaucoup moins changé que je ne l'aurais cru; notre conversation d'hier a duré quatre heures et ne m'a point ennuyé, à beaucoup près.
tant il y a mis d'esprit, de bonté, de vérité et de simplicité....
« Je suis ici logé dans la maison du Roi et à côté de lui; je l'entends tous les soirs et tous les matins jouer de la flûte, dont il joue aussi bien que s'il n'avait pas gagné douze batailles.
P. S. — Dix heures du soir. — Je viens encore d'avoir avec le roi une conversation de trois heures, qu'il a terminée en disant qu'il ne voulait pas me faire coucher aussi tard qu'hier, ni déranger ma vie en rien. »
Le séjour à Clèvcs fut de courte durée. Deux jours après son arrivée, Frédéric, suivi de son philosophe, partait pour Brunswick, où résidait sa sœur, épouse du duc régnant.
D'Alembert reçut à la cour de Brunswick-Wolfenbûttel l'accueil le plus flatteur et on ne peut lire sans sourire la naïve satisfaction qu'il éprouve en présence des marques d'attention dont il est l'objet. Un homme de sa valeur aurait pu se montrer moins exultant de témoignages d'estime, en somme fort naturels et très justifiés. Mais laissons la parole à l'encyclopédiste.
« Sans-Souci, le 22 juin 1763.
« Nous sommes partis de Clèves le 15 à trois heures
du matio, nous avons dîné en poste à Wesel, et de là nous sommes repartis sans nous arrêter ni jour ni nuit, que pour changer de chevaux, jusqu'à Minden, où nous sommes arrivés le 16, à sept heures du soir, à cinquante lieues de Wesel et soixante de Glèves. Vous voyez que la traite est honnête. Le 17, nous sommes partis à trois heures du matin, nous avons passé par Hanovre, où le Roi n'a pas voulu s'arrêter, mais où M. le prince de Prusse a dîné avec les princes de Mecklembourg, frères de la reine d'Angleterre, et plusieurs autres personnes, entre autres Mme d'Yarmouth, maîtresse du feu roi d'Angleterre; j'étais de ce dîner où j'ai reçu de grandes politesses de tout le monde. Le soir nous avons été à Brunswick, et de là àSalzdahl, maison de campagne du duc régnant, dont la femme est sœur du Roi. Nous y sommes restés jusqu'au lundi 20.
« Le duc, la duchesse, les princes et princesses, leurs enfants m'ont comblé de toutes les marques de bonté possibles; il n'y a point d'accueil qu'ils ne m'aient fait. La duchesse m*a fait placer à dîner et à souper à table vis-à-vis d'elle et du roi son frère ; il n'y avait à ce dîner que la famille ducale, le roi et le prince de Prusse avec son gouverneur; j'ai tâché d'être de la meilleure compagnie qu'il m'a été possible, et il m'a paru qu'on n'était pas mécontent de moi.
« M. le duc de Brunswick m'a donné un de ses carrosses pour aller voira Wolfenbùttel sa bibliothèque qui.
en effet, mérite bien d'être vue. Nous avons eu un très bon opéra bouffon italien, et le lendemain bal, où vous croyez bien que je n'ai pas dansé, mais où il n'a tenu qu'à moi de danser avec les princesses qui me l'ont proposé.
« J'oubliais de vous dire qu'à Minden ou auprès, j'ai vu le champ de bataille qui nous a été si funeste et le moulin où étaient nos généraux.
« Le lundi 20, à quatre heures du matin, après avoir dormi très peu, nous avons passé par Magdebourg, qui est une très belle et forte ville ; nous avons couché à quelques lieues de là et sommes repartis le 21 à trois heures du matin pour arriver à Potsdam, d'où le Roi est venu ici, où il est avec mylord Maréchal, le marquis d'Argens* et moi : le château que nous habitons est très beau et de très bon goût; je vous écris de la plus belle chambre du monde, entouré de beaux meubles et de beaux tableaux, ayant la plus belle vue du monde de mes fenêtres; malheureusement mes amis ne sont pas au bout de cette vue-là.
« Le Roi est de fort bonne humeur et plein de la plus
1. Argens (Jean-Baptiste de Boyer, marquis d') (1704-1771), fils d'un procui'eur général au parlement d'Aix. Après avoir suivi la carrière des armes, il écrivit les Lettres Juives. Chinoises et cabalistiques. Cette lecture chai'ma Frédéric, qui l'appela à Berlin et lui donna la clef de chambellan. Le roi lui témoigna toujours une véritable affection et une préférence marquée. Après vingt-cinq ans de séjour à Berlin, d'Argens revint à Aix, où il vécut et mourut en philosophe.
grande bonté. J'apprends de lui et de ceux qui l'environnent bien des choses que je pourrai vous dire, et qui ne font qu'augmenter mon respect et mon attachement pour lui....
« N'imaginez pas que l'accueil que je reçois me tourne la tête; je n'en sens que mieux encore tout le prix de l'amitié, puisque toutes les satisfactions que peut désirer le plus avide amour-propre ne sauraient m'en dédommager. Ma voiture, à force de raccommodages et de réparations, m'a heureusement conduit ici, ou plutôt mon bagage, mes compagnons de voyage et mon domestique, car depuis Gueldres j'ai toujours été avec le prince de Prusse et son gouverneur dans sa voiture et presque toujours obligé, par les instances du gouverneur et les ordres du prince, de me mettre dans le fond, à côté de lui. Il est le plus simple, le plus gai et le plus aimable du monde*, et son gouverneur, homme d'esprit et très instruit....
« J'avais bien raison, comme vous voyez, de craindre que le Roi ne fût plus àWesel, car il est arrivé le 6 et en est reparti le 9 que je n'étais pas encore à Guel-
1. Frédéric élevait le prince avec sévérité et ne souffrait point qu'on lui rendît trop d'honneui'^ : « Je ne veux point que l'on témoigne à mon neveu trop de déférence, disait-il; je fais passer tous les généraux devant lui et s'ils témoignent trop de respect, je leur fais sentir que cela me déplaît. Les princes ne savent que trop vite qu'ils sont princes, il faut avant tout qu'ils sachent qu'ils sont hommes et qu'ils ont besoin des hommes, c'est ainsi qu'on m'a élevé. » [Mémoires de H. de Catl.)
dres. Heureusement le tour que le Roi a fait dans le pays n)*a permis de le joindre ; grâce à cet événement, le voyage de Paris à Potsdam (non compris la voiture) ne m'a pas coûté 300 livres. Le retour sera plus cher. . . . Au reste, ce voyage me sera payé très certainement ; le Roi m'a déjà dit là-dessus tout ce que je pouvais désirer, en entrant avec moi dans le détail de mes affaires et de ma fortune avec toute la bonté possible....
« J'écrirai aussi, s'il m'est possible, par ce courrier à Mme du Deffand.... Le Roi m'a demandé si elle vivait encore; apparemment Voltaire et Maupertuis lui en ont parlé. Vous croyez bien que je lui ferai ma cour de cette question ; j'y joindrai deux ou trois mots du Roi, qui, je crois, la préviendront beaucoup pour lui.... »
D'Alembert, en effet, tint parole, et ne voulant pas se donner le tort d'un mauvais procédé, il déroba quelques minutes au roi et à Mlle de Lespinasse pour écrire à sa vieille amie Mme du Deffand. Nous citons sa lettre, qui complète le portrait qu'il a tracé de Frédéric :
(( Vous m'avez permis, Madame, de vous donner de mes nouvelles et de vous demander des vôtres ; je n'ai rien de plus pressé que d'user de cette permis-
sion. Je suis arrivé ici le 22, après un voyage très heureux et très agréable ; ce voyage n*a même pas été aussi fatigant que j'aurais pu le craindre, quoique j'aie souvent couru jour et nuit ; mais le désir que j'avais de voir le Roi et l'ardeur de le suivre depuis Gueldres, où je l'ai trouvé, jusqu'ici, m'a donné de la force et du courage. Je ne vous ferai point d'éloges de ce prince, ils seraient suspects dans ma bouche : je vous en raconterai seulement deux traits qui vous feront juger de sa manière de penser et de sentir.
« Quand je lui ai parlé de la gloire qu'il s'est acquise, il m'a dit avec la plus grande simplicité qu'il y avait furieusement à rabattre de cette gloire : que le hasard y était presque pour tout et qu'il aimerait bien mieux avoir fait Athalie que toute cette guerre; Athalie est en effet l'ouvrage qu'il aime et qu'il relit le plus; je crois que vous ne désapprouverez pas son goût en cela, comme sur tout le reste de notre littérature, dont je voudrais que vous l'entendissiez juger.
« L'autre trait que j'ai à vous dire de ce prince, c'est que le jour de la conclusion de cette paix si glorieuse qu'il vient de faire, quelqu'un lui disant que c'était là le plus beau jour de sa vie : le plus beau jour de la vie, dit-il, est celui oit on la quitte. Gela revient à peu près, Madame, à ce que vous dites si souvent, que le plus grand malheur est d'être ne',
« Je ne vous parlerai point. Madame, des bontés infinies dont ce prince m'honore; vous ne pourriez le
croire et ma vanité vous épargne cet ennui Je ue vous parlerai point non plus de l'accueil que Mme la duchesse de Brunswick, sœur du roi, et toute la maison de Brunswick a bien voulu me faire. Je me contente de vous assurer que dans l'espèce de tourbillon où je suis, je n'oublie point vos bontés.... J'oubliais de vous dire que le Roi m'a parlé de vous, de votre esprit, de vos bons mots et m'a demandé de vos nouvelles.
« Je n'ai point encore vu Berlin, mais Potsdam est une très belle ville, et le château où je suis est de la plus grande magnificence et du meilleur goût*.»
i, Mme du Deffand répondit au philosophe, le 7 juillet : « Vous êtes dans une mer de délices ; nul plaisir, nulle satisfaction ne vous manque ; tous vos sentiments, tous vos goûts sont satisfaits ; vous ne seriez point accusé de vanité quand vous auriez la tôte tournée, qui est-ce qui ne l'aurait pas? Vous avez essayé de tourner la mienne en m'apprenant que le roi auprès de qui vous êtes a proféré mon nom : comment lui est-il parvenu? Il sait donc mes malheurs et apparemment le mot de saint Denis*? Je n'oserais former le désir qu'il pût savoir toute mon admiration. Son estime pour vous et pour Athalie est bien conforme à ce que je pense. Je ne saurais être d'accord que le plus beau moment de la vie est celui où on la quitte, quoique je sois bien pénétrée que le plus malheureux est celui où l'on y entre. Mais comment le roi de Prusse peut-il ne pas trouver la vie délicieuse? Ne devrait-on pas désirer d'être éternel quand on réunit tant de grands avantages et tant de différents bonheurs ? s>
* Elle avait répondu à une personne qui lui parlait de saint Denis décapité et parcourant une assez longue distance sa tête sous son bras : « Oh, en pareil cas, il n'y a que le riremier pas qui coûte. »
Pendant que d' Alembert échangeait avec Mme du Deffand cette brève correspondance, un événement assez singulier se passait à Paris. On sait quelles difficultés le gouvernement avait soulevées contre le système de Tinoculation. Cependant il s'était peu à peu relâché de sa rigueur et le duc d'Orléans, en 1754, avait pu faire inoculer ses enfants par le célèbre docteur Tronchin. Cet exemple, venu de haut, fut suivi par un assez grand nombre de personnes, mais en 1765 un accident survint à la suite d'une inoculation : aussitôt le Parlement de Paris, sur le réquisitoire de maître Orner Joly de Fleury*, donne un arrêt qui défend provisoirement « de se faire inoculer dans les villes et faubourgs du ressort jusqu'à ce que les facultés de médecine et de théologie aient prononcé sur le fait de l'inoculation, ce qui leur est enjoint par le même arrêt*. »
Consulter la Faculté de théologie sur le plus ou moins d'à-propos de l'inoculation parut, en gé-
1. Orner Joly de Fleury (1715-1810) nommé avocat général au grand Conseil en 1737, il devint en 1746 avocat général au Parlement de Paris. En 1768 il arriva à la présidence de la même cour. Ses réquisitoires ont été violemment attaqués par Voltaire.