‹ Trois mois á la cour de Frédéric; lettres inédites de d'AlembertChapitre 4 sur 11 · L'arrêt est du 8 juin · texte numérisé non relu

L'arrêt est du 8 juin

30 TR(JIS MOIS

néral, une bouffonnerie. On en rit beaucoup à Sans- Souci, et d'AIembert revient à plusieurs reprises sur cet arrêt au moins étrange :

a Sans-Souci, ^2 juin 1763.

a Vos uauriez bien dû m'instruireplus en détail, mande-t-il à Mlle de Lespinasse, de cet arrêt du Parlement contre Tinoculation ; cela est bien singulier sans m'étonner; voilà où les Parlements en sont et en serontencore longtemps, même après avoir chassé les jésuites. Je conterai aujourd'hui cette nouvelle sottise française au Roi, qui sûrement la trouvera comme elle est, ayant cependant d'ailleurs beaucoup d'estime et de goût pour notre nation et nulle rancune contre personne.

« Hier le Roi me fit voir sa bibliothèque de Sans-Souci, qui est peu nombreuse mais bien choisie; il y resta environ une heure à me montrer ses livres et à causer avec moi; il me mena à son concert, qu'il donna hier pour la première fois, et où il joua admirablement de la flûte ; il eut même la bonté de jouer à ma prière un solo qu'il a composé et dont je fus très content pour la musique et l'exécution ; il en a fait deux cents que j'ai vus hier dans son cabinet. Quel homme ! et où trouve-t-il du temps pour tout cela? Le matin, j'avais vu les tableaux de la galerie dont un grand nombre est de la plus grande beauté; je me fais bien un plaisir de les voir plus en détail....

« Le 24. — Le Roi a pensé sauter au plancher de surprise quand je lui ai appris le bel arrêt du Parlement. Au nom de Dieu, envoyez-moi là-dessus plus de détails, nous n'en pouvons revenir, tous tant que nous sommes. Milord Maréchal dit que le Parlement défendra bientôt de se faire faire la barbe, parce que cela est contre la nature et même assez contre la religion, comme on le peut prouver par l'Écriture. Le Roi en a parlé hier à plusieurs reprises en disant que ce n'était pas possible, il en a vingt fois levé les épaules, en observant combien il est rare et difficile que ce qu'on appelle Corps ait le sens commun. Il nous a dit à cette occasion qu'il n'avait jamais assemblé de conseil de guerre qu'une fois en sa vie, et qu'il avait juré que ce serait la dernière après avoir entendu déraisonner en corps des gens qui raisonnaient assez bien en particulier.

« Je voudrais que vous pussiez entendre ce prince, vous seriez enchanté de la justesse de son esprit, de celle de son goût et surtout de la manière dont il parle de ses ennemis, dont il excuse les fautes et dont il cherche même à motiver, par des apparences honnêtes, les mauvaises disposition où l'on a pu être à son égard. Hier, l'après-midi, je me promenai avec lui dans sa galerie de tableaux : nous y fûmes près de deux heures et il me parut raisonner peinture aussi bien qu'il raisonne guerre et politique.

« Si vous voulez savoir la vie que nous menons, elle

est fort simple ; nous nous levons quand nous voulons : le matin nous écrivons, lisons, ou nous promenons; à midi et demi le Roi dîne avec son neveu, un ou deux généraux, milord Maréchal, le marquis d'Argens et moi ; nous sommes à table environ deux heures, dont il en cause plus d'une sans manger; il se retire ensuite et se promène quelquefois l'après-midi avec celui de nous qu'il rencontre, ou se promène tout seul; on soupe à neuf heures et on va se coucher à onze heures ou à minuit au plus tard, selon que la conversation se prolonge.

(( Milord Maréchal est d'excellente compagnie, vrai philosophe, voyant toutes les choses du monde comme elles sont et faisant des histoires excellentes avec un air de bonhomie qui les rend encore meilleures. Le marquis d'Argens est un très bon homme, parlant assez bien, assez instruit et valant beaucoup mieux dans sa conversation que dans ses livres*.

1. « Le marquis d'Argens, disait Frédéric à de Catt, est l'honnêteté même, je puis faire compte entièrement sur elle, il a beaucoup de littérature; s'il avait plus de goût qu'il n'a, il pourrait être mis au rang des bons littérateurs de ce siècle; il est, comme vous l'aurez remarqué, toujours assez malpropre et goulu, mais je lui passe ces petits défauts en faveur de ses qualités morales, si vraies, si pures et si intéressantes; je l'aime et je l'estime du fond de mon cœur ; nous nous disputons souvent, car il veut toujours plus savoir que moi, il se fâche quand je lui soutiens le contraire, mais il revient vite de ses tâcheries et il finit toujours la dispute par quelque plaisanterie provençale. » [Mémoires de IL de Calt.)

A Lk COUR DE FRÉDÉRIC 35

« On dit que nous allons dans quelques jours à Berlin, ce sera une nouvelle matière pour notre commerce. Je n'ai vu encore qu'un moment la ville de Potsdam, qui est très belle, les rues bien alignées et bien larges, les maisons presque toutes décorées d'architecture, mais peu de monde dans les rues, où on ne rencontre guère que des soldats et des officiers. Le château est très beau et bien bâti, et annonce tout à fait la demeure d'un grand Roi. »

« Le 25. — Le Roi me paraît plus aimable de jour en jour, et dans tous nos dîners et soupers la conversation est on ne peut pas plus agréable et même fort gaie. Je me promène quand le temps le permet. M. de Breteuil a passé hier par Potsdam en revenant de Russie * ; il a demandé à voir le roi ; on lui a répondu qu'il était à la campagne et qu'il ne voyait personne ; c'est du moins ce qu'on dit ici, je ne suis qu'historien. »

Les marques d'estime que Frédéric prodiguait à d'Alembert et dont Tencyclopédiste fait si volontiers rénumération, n'étaient pas absolument désintéressées. Le roi n'avait pas abandonné

1. Breteuil (Louis-Auguste le Tonnelier, baron de) (1733-1807), militaire, puis diplomate. En 1758 Louis XV l'envoya en qualité de ministre plénipotentiaire prés de l'électeur de Cologne ; en 1760 il passa en Russie et il occupa successivement les postes de Stockholm, de Vienne, de Naples. En 1783 il fut ministre d'État.

ses anciens projets, il caressait plus que jamais l'espoir de garder le philosophe près de lui, et, dans ce but, il ne lui ménageait ni les avances ni les flatteries; d'Alembert s'attendait à tout moment à recevoir la proposition d'une installation définitive à Berlin. Bien qu'il fût décidé à la repousser, on comprend qu'il ne pouvait qu'éfre très flatté du prix que le monarque paraissait attacher à sa présence.

Le 27 juin d'Alembert écrivait encore de Sans- Souci à Mlle de Lespinasse; il lui parlait des espérances du roi, mais en môme temps il s'empressait de calmer les inquiétudes que de pareils projets auraient pu inspirer à sa jeune amie, et il l'assurait que jamais il ne consentirait à rompre les liens qui l'attachaient à Paris :

« A Sans-Souci, ce 27 juin 1765.

(( Je ne vous répéterai point, pour ne pas vous ennuyer, à quel point le Roi est aimable et toutes les bontés dont il me comble. Hier, après son concert, je me promenais avec lui dans son jardin ; il cueillit une rose et me la présenta en ajoutant quil voudrait bien me donner mieux. Vous sentez ce que cela signifie, et ce n'est pas la première fois que ce prince m'a parlé sur

ce ton-là; je m'attends même à des propositions plus sérieuses et plus détaillées; du moins j'ai tout lieu de le croire par différents propos que le marquis d'Argens et le secrétaire du roi, M. de Catt*, m'ont déjà jetés en avant. Vous savez d'avance quelles sont mes dispositions, ainsi je n'ai rien à ajouter là-dessus; mais je vous rendrai compte avec détail et avec vérité de tout ce qui pourra se passer à ce sujet....

(( .... Oui vraiment nous avons lu dans les gazettes la belle histoire de la Gondamine' ; le Roi en a beaucoup ri et trouve plaisant d'appeler une nation barbare pour deux shillings qu'il s'est laissé voler. Ce n'est pas le tout d'être importun, il faudrait tâcher de n'être point plat. »

La Condamine était sourd. S'étant rendu en Angleterre, il descendit dans un hôtel garni ; mais son domestique, obligé pour lui parler de crier, faisait un tel bruit que les autres habitants n'y

1. Catt (Henri-Alexandre de), né à Morges, sur les bords du lac de Genève, remplaça en 1752, comme lecteur du roi, l'abbé de Prades, qui avait été emprisonné dans la forteresse de Magdebourg pour crime d'espionnage.

2. Condamine (Charles-Marie la) (1701-1774), de l'Académie des Sciences, de l'Académie française, de la Société royale de Londres, des Académies de Berlin, de Pétersbourg, etc. l\ fit un voyage à l'équateur pour déterminer la grandeur et la figure de la Terre ; son absence dura dix ans et il eut à supporter des fatigues et des maux sans nombre. Son originalité est restée célèbre.

purent résister et menacèrent de déserter en masse si on ne l'expulsait. La maîtresse de Thôtel le pria donc d'aller chercher un gîte ailleurs; il refusa énergiquement de s'en aller et de payer ce qu'il devait; on dut recourir à la force armée. Le lendemain il publia dans un journal une adresse au peuple anglais, l'informant qu'il était le peuple « le plus sauvage de l'Europe et de l'Univers* ».

Presque chaque jour d'Alembert écrivait à Mlle de Lespinasse, lui rendant un compte fidèle et exact des moindres incidents de son existence :

a 28 juin 1763. Jour de la poste.

« Notre journée d'hier n*a pas été fort chargée d'événements; le Roi est resté dans sa chambre jusqu'au soir à travailler et à faire diète; le dîner n'en a pas été plus amusant, car il y est en vérité bien nécessaire.

1. « Cela est bien près de la vérité, disait Walpole, et cependant je n'aurais jamais injurié les Iroquois à leur face et dans une de leurs propres gazettes. » La Condamine faisait du reste la joie de la population de Londres. Il ne sortait qu'armé d'un parapluie, d'un cornet à mettre dans l'oreille, d'un télescope, d'un compas et d'un plan de Londres toujours déployé. Il ne comprenait pas un mot d'anglais, ce qui ne l'empêchait pas d'interroger tous les passants.

On dit toujours que dous allons incessamment à Berlin, mais on ne dit pas le jour précisément; il serait possible que ce fût demain et je le voudrais, parce que le lendemain j'irai à l'Académie, où je veux et dois me présenter....

(( L'ouvrage et les livres que j'ai apportés ici me sont d'une grande ressource, car excepté le Roi qui ne paraît guère qu'aux heures du dîner et du souper et à celles de la promenade, il y a ici peu de société. J'imagine que M. le président Hénault* aura reçu la lettre où je lui ai parlé du Roi et de ce qu'il m'a dit à son sujet; le Roi fait beaucoup de cas de son livre et m'en parlait encore hier; il voudrait seulement qu'il ne l'augmentât pas davantage et que d'un abrégé il ne finît pas par faire une histoire ; il préfère la première édition aux suivantes. »

Le séjour à Sans-Souci offrait peu de distrac-

1. Uénault (Gharles-Jean-François) (1685-1770) a joué un grand rôle dans la société littéraire du dix-huitième siècle. Reçu conseiller au parlement en 1706, il devint président en la première chambre aux enquêtes en 1710. D eut une liaison célèbre avec Mme du Deffand ; quand il mourut cependant la vieille aveugle déclara n'avoir perdu qu'une connaissance. Le président avait fait paraître en 1744 un abrégé chronologique de V histoire de France, abrégé qui fut fort apprécié, puisque huit éditions successives parurent du vivant de l'auteur. Mais à chaque nouveau tirage on faisait des additions, et c'est ce que Frédéric blâmait, non sans raison.

tions, tar la société manquait absolument; d'Alembert se montrait donc fort impatient de se rendre à Berlin, où il comptait trouver beaucoup d'amis et d'admirateurs. Fort heureusement, le 30 juin, Frédéric donne le signal du départ pour Potsdam. Ce déplacement tant désiré provoque une recrudescence d'enthousiasme de la part du philosophe pour son hôte :

« A Sans-Souci, le 30 juin 1763.

(( Nous allons dîner et coucher aujourd'hui à Potsdam et on dit que nous partons demain pour Berlin, ce sera peut-être de là que je finirai ma lettre; le Roi est toujours aussi digne d'attachement et de respect par la simplicité de sa conversation et de sa personne. Quoiqu'il n'ait ici que très peu de personnes avec lui, il est tellement attentif à ne gêner qui que ce soit, qu'il va souvent se promener tout seul, et qu'il faut épier les moments où il quitte son travail pour jouir du plaisir de sa conversation, où il y a beaucoup à apprendre et à profiter.

« Je vous prie de dire à Mme de Montrevel, en l'assurant de mes très humbles respects, qu'hier, dans la conversation, il eut occasion de me parler de M. le duc de PraslinS et me dit que sur quelques dépêches

1. Praslin (Césai'-Gabriel de aïoiseul, duc de) (1712-1785), pair

qu*il avait vues de lui par hasard, il lui paraissait un très honnête homme et un ministre très sensé. •

« Je puis vous assurer que ceux qui ont décrié et qui peut-être décrieront encore ce prince le connaissent bien peu, il est impossible d*être moins porté qu'il l'est à la médisance et plus enclin à voir toutes choses du bon côté.

(( Je voudrais que le roi de France pût entendre la manière dont il parle de lui, assurément ces deux princes ne seraient jamais ennemis. »

«"A Potsdam, le !•' juillet 1763.

« Nous sommes en effet venus hier dîner et coucher ici. Je viens de voir manœuvrer six bataillons des plus belles troupes du monde, qui, en vérité, n*ont pas Tair d'avoir fait une guerre si longue et si cruelle, tant elles sont lestes et bien vêtues. La journée était la plus belle du monde et la plus favorable pour cela, car il n*a fait ni vent, ni pluie, ni soleil. Le [\oï était à la tête et a fait lui-même manœuvrer ses troupes.

« J'ai oublié de vous dire qu'avant-hier son secrétaire me remit de sa part un rouleau de cent louis pour les frais de mon voyage, qui vraisemblablement ne monde France, lieutenant général, ministre d'État, ambassadeur à Vienne en 1758. Il devint en 1760 ministre des affaires étrangères. Il signa le traité de 1763, qui mettait fin à la malheureuse guerre de Sept Ans. Il quitta les affaires étrangères pour la marine et fut disgracié en 1770 en même temps que son cousin.

teront pas si haut, L'altération des monnaies, à laquelle le Roi a été forcé par la guerre, rend ici les denrées assez chères et occasionne un peu de volerie et de friponnerie de la part des marchands et surtout des juifs dans le changement des espèces ; mais tout sera bientôt réparé, grâce aux travaux infatigables du Roi, qui encore ce matin était levé à quatre heures. Milord Maréchal a raison, c'est le premier des philosophes, et si vous pouviez le voir et l'entendre, vous concluriez que rien n'est plus vrai.

« Je puis vous assurer qu'indépendamment de mon respect et de mon attachement pour lui, sa personne, sa manière de vivre, son application à ses affaires, son affabilité, sa gaieté, les lumières qu'il a sur tout, le rendent vraiment digne de la curiosité des sages et même de ceux qui comme moi ne le sont guère. Malheureusement il est presque la seule personne de son royaume avec qui on puisse converser, du moins de ce genre de conversation qu'on ne connaît guère qu'en France et qui est devenu nécessaire quand on le connaît une fois.

« Sans Milord Maréchal je vivrais ici presque seul avec mes papiers et mes livres ; il m'est d'une grande ressource et je le lui rends un peu, car il me semble qu'il m'aime beaucoup ; ses histoires me font beaucoup rire, surtout par la naïveté avec laquelle il les conte. Malheureusement il nous quitte le 20 de ce mois et il s'en va en Ecosse, où il se retire pour y

passer le reste de ses jours avec Jean-Jacques, qui ira le trouver. »

Milord Maréchal venait de se lier étroitement avec Jean-Jacques Rousseau. Gouverneur du comté de Neuchâtel quand l'auteur d'Jfmîte, chassé de France et de Genève, y vint chercher un refuge, il accueillit l'exilé avec la plus grande distinction et il n'hésita pas à le protéger contre l'intolérance religieuse des habilants. Une étroite affection naquit bientôt entre eux, et Milord Maréchal eut la rare fortune de vaincre l'humeur farouche et soupçonneuse de Jean-Jacques; non seulement le solitaire de Motiers se fit sociable pour son nouvel ami, mais encore il renonça en sa faveur au principe qu'il s'était posé et accepta de lui une pension, alors que peu de emps auparavant il avait repoussé celle que lui offrait le roi de Prusse. Leur intimité devint telle qu'ils projetèrent de finir leurs jours ensemble dans une douce retraite. Le gouverneur de Neuchâtel, fatigué des tracasseries incessantes des habitants, demanda son congé et l'obtint. Il partit pour Berlin faire ses adieux à Frédéric avant de

retourner en Ecosse, son pays natal, où Jean- Jacques devait le rejoindre le plus tôt possible.

« 1" juillet 1763.

« Ce Jean-Jacques est un drôle de corps, écrit d'Aleraberl, il a dit à Milord Maréchal qu'il irait d'autant plus volonliers en Ecosse qu'il n'entendait pas la langue du pays ; il est très vrai que le roi avait donné des ordres à Milord Maréchal, non seulement de lui donner asile, mais de lui fournir tout ce qui lui serait nécessaire ; il l'a refusé et c'est à l'occasion des remontrances que Mme de Boufflers* lui a faites à ce sujet, et qui étaient très raisonnables, qu'il s*est brouillé avec elle ; il a écrit au roi de remettre dans le fourreau son épe'e qui Véhlouismit (lui Jean-Jacques); ce sont ses propres termes, et en même temps il a écrit à Milord que s'il n'acceptait point les offres du Roi, c'était à cause de la guerre qu'il faisait et qui lui causait déjà assez de dépenses, et qu'on verrait à la paix si c'était par fierté qu'il refusait ces mômes offres; qu'il connaissait pour la première fois ce prince, dont il n'avait

l.Boufflers (Marie-Charlotte-Hippolyte, comtesse de) (1724-1800). Dame de compagnie de la duchesse d'Orléans, elle devint la maîtresse du prince de Conti. Le duc de Lévis l'appelle « une des personnes les plus distinguées de son temps par son caractère et son esprit ». Voir, pour ses rapports avec Rousseau, Voltaire et J,-J. Rousseau, par Gaston Maugras. Paris, Calmann Lévy, 1886.

jugé auparavant que sur des ouï-dire, que sur ces ouïdire il le haïssait autrefois beaucoup, mais que ce n'était pas le roi de Prusse qu'il haïssait, que c'était le prince dont on lui avait parlé et auquel le roi de Prusse ne ressemblait pas*.

(( Tout cela n'est pas trop raisonnable, mais voilà Jean- Jacques; et Milord Maréchal, tout en l'aimant beaucoup, le plaint et le juge tel qu'il est et trouve avec raison Frédéric bien plus philosophe que Jean- Jacques. Le Roi parle, ce me semble, très bien sur les ouvrages de Rousseau, il y trouve de la chaleur et de la force, mais peu de logique et de vérité; il prétend qu'il ne lit que pour s'instruire et que les ouvrages de Rousseau ne lui apprennent rien ou peu de chose ; enfin il n'en est pas aussi enthousiasmé que vous, en rendant cependant justice à ses talenls et en respectant son malheur et sa vertu.

(( On dit, et cela est vraisemblable, que nous allons demain à Berlin. On ne sait jamais ce que le Roi doit faire que la veille au soir, et il faut comme pour le jour du Jugement se tenir toujours prêt à partir. Comme on me croit en grand crédit, je reçois ici beaucoup de lettres et de requêtes ; mais comme en effet je n'ai ni ne veux avoir de crédit et que le Roi trouverait avec raison très mauvais qu'un étranger se

1. Voir sur cet incident Voltaire et Jean-Jacques Rousteau (chap. vin et xin), par Gaston Maugi^as. Paiis, Calmann Lévy, 1886.

mêlât de tant de choses, je réponds à tous mes solliciteurs que je ne suis ici que pour lui faire ma cour, nullement pour autre chose, et rien n'est plus vrai, et il mérite bien à tous égards qu'on vienne chez lui pour lui-même. »

D'Alcmbert profitait de ses loisirs pour visiter les environs de la résidence royale, et tout ce qu'il voyait ne faisait qu'augmenter son admiration pour Frédéric.

Le roi avait tracé lui-même tous les plans de la ville et du château, dessiné le parc et les jardins. Il se montrait avec raison fier de son œuvre et en parlait volontiers. Un soir, pendant la guerre de Sept Ans, s'entretetenant avec de Catt du spectacle affligeant qui les environnait et en même temps de la gloire éphémère des conquérants, le monarque ne put s'empêcher de se rappeler son cher Potsdam qu'il avait quitté depuis si longtemps :

« Ahl du diable la belle gloire, s'écriait-il, des villages brûlés, des villes en cendre, des milliers d'hommes infortunés, autant de massacrés, des horreurs de toute part, finir enfin soi-même, n'en parlons plus, les cheveux me dressent à la tête. Ah! Potsdam!

voilà ce qu'il nous faut pour être heureux; quand vous verrez cette ville, je suis sûr qu'elle vous plaira ; c'était une bicoque du temps de mon père : s'il y revenait, sûrement il ne reconnaîtrait plus sa ville, tant je l'ai embellie ; j'ai choisi les plans de ce qu'on a bâti de plus beau en Europe et surtout en Italie, je les fais exécuter en petit et selon mes moyens. Les proportions sont bien observées, tous les bâtiments que j'ai fait faire intéressent, vous en conviendrez. J*aime à bâtir et à orner, je l'avoue, mais je fais cela de mes épargnes, et l'Etat n'en souffre point.... vous n'avez pas d'idée combien d'argent j'ai mis pour rendre mon Potsdam agréable, j'aurais honte de vous dire combien mon Sans-Souci me coûte, je regretterais à jamais les dépenses que j'y ai faites, en tableaux, en statues, en antiques, en colonnades, en jardins, si, comme je vous l'ai dit, je n'avais pas fait tout cela de mes petites épargnes. »

Ce palais, ces jardins, cette ville qu'il avait créés et qui lui tenaient tant au cœur, Frédéric les montrait avec orgueil à d'Alembert et le philosophe émerveillé s'extasiait sur le génie universel de son hôte et sur la sage et prudente administration qu'il avait su introduire dans ses États :

a Ce 2 juillet 1763, jour de la poste.

« Nous ne partons point encore aujourd'hui pour Berlin. On dit même que nous n'y allons que lundi ou mardi, ainsi j'ai le temps de vous dire encore un mot....

a Hier, je fus me promener avec mon fidèle Milord sur une hauteur près de la ville de Potsdam, d'où j'ai eu la plus belle vue du monde, une campagne très riante et très ornée, occupée par une grande rivière, qui fait mille détours et qui est très commerçante. La ville de Potsdam, au milieu de cette plaine, paraissant sortir du sein des eaux, le château de Potsdam offrant avec celui de Sans-Souci le plus bel aspect. Je puis vous assurer qu'à l'exception de la vue de Lyon sur la montagne de Fourvières, que je ne trouve pas même aussi belle, je ne connais rien en France de comparable à cette vue-ci ; mais ce qui m'a surtout enchanté dans ma promenade, c'a été un village de cent cinquante feux, composé de maisons bien construites que le Roi lui-même a fait bâtir, toutes séparées les unes des autres pour éviter l'inconvénient des incendies, et chacune ayant un assez grand jardin bien cultivé.

« Ces maisons sont occupées par des familles ou brandebourgeoises ou étrangères que le Roi y a fait venir. 11 a donné à chacune une habitation, et, ce qui est plus singulier, il les a dispensées de toute taxe

quelconque ; ils ne payent absolument rien ; c'est ce que le Roi me dit hier lui-même, ajoutant que ces familles ne savaient pas môme que le pays "fût en guerre ; elles ont un curé ou ministre que le Roi paye, afm qu'il n'en coûte pas, m a-t-il dit, la moindre chose aux habitants, môme pour aller à l'église. Si ce prince n'est pas digne d'ôtre Roi, je ne sais pas qui le sera. J'ai trouvé dans ses États très peu de pauvres; avant la guerre même, il n'y avait pas un seul mendiant, on n'en souffrait pas; la misère en a produit quelques-uns, mais tout cela cessera bientôt. Les paysans travaillent, mais ils sont bien vêtus et ont l'air contents et nourris. Voilà ce que produit une bonne administration dans les sables du Brandebourg. »

Dans le récit qu'il avait adressé à Mlle de Lespiiiasse sur sa réception à la cour de Brunswick et sur les attentions sans nombre dont il avait été Tobjet, d'Alembert avait négligé une des particularités les plus importantes, du moins il la jugeait telle, puisqu'il y revint assez longtemps après avoir quitté Brunswick. 11 est assez plaisant de voir l'encyclopédiste raconter avec satisfaction qu'on l'a honoré du titre de marquis et que malgré ses dénégations obstinées, il est resté le marquis d'Alembert :

<r 2 juillet 1763.

« J*aurais pu vous écrire de Brunswick pendant mon séjour, mais deux raisons m'en ont empêché : la première, c'est que nous étions à la campagne à plus d'une lieue de la ville, la seconde, c'est que le Roi, qui comptait n'y être qu'un jour, y en est resté trois par complaisance pour Mme la duchesse de Brunswick, sa sœur, et que, comptant partir d'un jour à un autre et même du matin au soir, nous ne sommes arrivés que le 21 au lieu du 18 ou du 19. J'ai toujours oublié de vous dire qu'à la cour de Brunswick on s'est obstiné à m'appeler le marquis d'Alembert, quoique je leur aie bien assuré que je n'avais pas l'honneur d'être marquis. On prétend que c'est l'usage dans les petites cours d'Allemagne de donner à tous les gens qu'on veut recevoir avec distinction, le titre de marquis, de comte ou de baron; tout cela ne fait ni bien ni mal ; peut-être aussi fallait-il me supposer un titre pour être admis, comme je l'ai été moi seul d'étranger, à la table de la famille ducale, quoiqu'il ne m'en faille aucun, Dieu merci, pour être admis à celle du Roi. »

Frédéric, nous le savons, cherchait à retenir définitivement d'Alembert à Berlin. Le séjour prolongé du philosophe offrait une occasion toute naturelle de renouveler des tentatives restées jusqu'alors infructueuses; le roi n'y manqua pas,

mais, ne voulant pas brusquer son hôte, il commença d'abord par de discrètes allusions à la présidence de TAcadémie. Cette présidence était restée vacante depuis la mort de Maupertuis, survenue en 1759.

« A Sans-Souci, ce 5 juillet 1763.

« Nous n*avons point encore été à Berlin, le Roi est revenu ici, où il sera quelques jours ; il me dit hier qu'il fallait que je visse TAcadémie et tout ce qui lui appartient pour en juger par moi-même. Je crus entendre ce que cela voulait dire, et je lui répondis que c'était bien aussi mon projet, mais que mon premier objet étant de lui faire ma cour, je n'irais à Berlin qu'avec lui. Du reste, mes dispositions sont toujours telles que vous me les avez vues et telles qu'elles seront toujours. Je mène ici une vraie vie de chanoine, mais la société (si on en excepte celle uu Roi qu'on ne peut voir qu'à certaines heures) serait à la longue

fort insipide et comme nulle; j'y supplée par la promenade et par la lecture. »

« A Sans-Souci, 9 juillet 1763.

(( Nous sommes toujours ici et au moment de partir pour Berlin, où nous allons, dit-on, lundi prochain et de là à Charlottenbourg, à une lieue de Berlin, où l'on dit que le Roi recevra Mme la Margrave de Schwedt,

sa sœur; cela m*est indifiérent pourvu qu*il y soit, car sa société m'est bien nécessaire en ce pays-ci où bientôt je n'aurai plus Mylord Maréchal.

i Je ne vous rabâcherai point Téloge de ce Prince ; tout ce que j'en vois, tout ce que j'en apprends tous les jours me le fait aimer de plus en plus; vous aurez peut-être vu dans les gazettes qu'il m'a fait Président de son Académie; n'en croyez rien, je ne puis pas même dire qu'il m'ait offert cette place, mais je ne saurais douter qu'il ne désire beaucoup qu'elle me convienne, et je ne lui en ai que plus d'obligation de la discrétion qu'il a de ne m'en point parler. Je serai ami et philosophe jusqu'au bout, et certainement je serai de retour à Paris dans les premiers jours de septembre. Le Roi est déjà prévenu du voyage que je dois faire en Italie, il a eu la bonté de me dire qu'il désirerait bien être à portée de faire ce voyage avec moi, et je vous jure que j'en pense bien autant pour lui. Vous seriez étonnée de voir tous ses châteaux et toutes ses maisons. Tout est de son goût et de son dessin, et en vérité le mieux du monde, si on excepte ces raffinements de commodité qu'on ne connaît qu'en France et qu'un philosophe guerrier comme lui ne peut, ni ne doit connaître. Nous sommes dévorés de cousins, le Roi seul prétend qu'ils ne le mordent pas, et je lui ai dit qu'apparemment les cousins avaient appris de l'Europe à ne pas l'attaquer. »

€ A Potsdam, ce 12 juiUet 1763.

« Nous sommes revenus aujourd'hui de Sans-Souci, nous partons pour Berlin, où je compte rester quelques jours, peut-être même au delà du temps où le Roi y sera; il veut bien me le permettre, et même il le désire, afln que je voie en détail son Académie, dont il m'a parlé avant-hier plus encore qu'il n'avait fait. »

ff A Charlottenbourg, le 16 juillet 1763.

«( Marmontel ^ ne sera donc point de l'Académie ? Je n'en suis pas surpris; il mérite d'en être; si j'étais à Paris je lui donnerais ma voix, quitte à la perdre, parce que je le crois, sans comparaison, le plus digne. Après tout, s'il n'est pas le confrère de Voltaire, de Buffon et de quelques autres, il peut s'en consoler, en pensant qu'il ne sera pas le confrère de ****, de *"*; il faudrait en nommer vingt ou trente. S'il voulait absolument être d'une académie, je crois qu'il serait bien reçu dans celle-ci et même dans la Cour du Maître, dont je vous parlerai, quand j'aurai achevé de répondre à votre lettre. »

Il venait d'arriver à Marmontel une assez désagréable aventure, qui lui fit fermer un instant les portes de l'Académie. Le duc d'Aumont avait été

1. Marmontel (Jean-François) (1723-1799), poète, romancier et critique.

tourné en ridicule dans une parodie de la fameuse scène de Cinna. La satire fut attribuée à Marmontel*, qui, sans autre forme de procès, fut jeté à la Bastille. Il perdit le privilège du Mercure^ c'està-dire 18 000 livres de rente, et sa candidature à l'Académie échoua ; mais, rendu à la liberté, il publia sa Poétique Française : « c'est un pétard, dit-on, mis par Tauteur sous la porte de l'Académie pour la faire sauter, si on la lui ferme. » Le 22 décembre 1763, en effet, la savante compagnie l'accueillait dans son sein.

Jusqu'alors Frédéric n'avait abordé qu'à mots couverts avec son hôte la question de l'Académie et de sa Présidence : un jour, après une promenade avec le philosophe, il se décida à lui en parler ouvertement :

a Charlottenbourg, 16 juillet 1763.

(( Il y a quelques jours que le Roi, après s'être promené avec moi dans sa galerie et avoir vu ses tableaux, me fit entrer dans sa bibliothèque et après m'avoir parlé de mes Éléments de philosophie, dont il est très

1. Elle était, paraît-il, de M. de Cury, intendant des menus, qu'on venait de remercier et qui cherchait à se venger du duc d'Aumont.

content et qu'il voudrait que j'étendisse un peu, il me demanda si je n'aurais pas pitié de ses pauvres orphelins; c'est ainsi qu'il appelle son Académie.

(( Il ajouta à cette occasion les choses les plus obligeantes pour moi, auxquelles je répondis de mon mieux, mais en lui faisant connaître cependant la ferme résolution où j'étais de ne point renoncer à ma patrie ni à mes amis. Je dois à ce prince la justice de dire qu'il sent toutes mes raisons, malgré le désir qu'il aurait de les vaincre ; il est impossible de me parler sur cela avec plus de bonté et de discrétion qu'il ne l'a fait. Il a fini la conversation par désirer au moins que je visse son Académie et les savants qui la composent. Je lui ai répondu que c'était bien aussi mon dessein. Le 13, au matin, nous sommes partis pour venir ici à une petite lieue de Berlin, et, le 14, j'ai profité du voyage pour aller voir la ville et l'Académie ; j'y ai été reçu avec toutes les marques possibles d'estime et d'empressement; il me revient que j'ai eu le bonheur de réussir beaucoup auprès de tous les académiciens et qu'il n'y en a pas un qui ne désire que je sois leur président.

« En retournant àCharlottenbourg j'ai été voir le jardin des plantes, où il y a des choses fort curieuses. J'avais été voir la bibliothèque, qui mérite aussi d'être vue; j'oublie de vous dire qu'avant d'aller à l'Académie j'avais rendu visite à ceux des académiciens que je connaissais déjà par lettres et qu'ils m'y ont paru

très sensibles; le grand Euler' m*a régalé d*un très beau mémoire de géométrie qu*il a lu à rassemblée et qu*il a bien voulu me prêter sur le désir que je lui ai marqué de lire ce mémoire plus à mon aise. Le soir, je retournai auprès du Roi, que je trouvai se promenant tout seul (cela lui arrive souvent). Il me demanda si le cœur m'en disait; je lui répondis que tous ces messieurs m avaient reçu avec toute la bonté possible et qu assurément le cœur m*en dirait beaucoup, s*il ne me disait pas avec une force invincible pour les amis que j*avais laissés en France ; que cela ne m^empèchait pas de m*intéresser comme je le devais au bien et à la gloire de TAcadéraie.

« Comme j'entrais avec lui dans quelques détails à ce sujet sur les différentes choses dont TAcadémie me parait avoir besoin : Je suis bien aise, me dit-il, de Vintérêt avec lequel vous me parlez de tout cela^ f espère que cela ira plus loin, ce qu*il accompagna d*un geste de bonté et d amitié ; mais, comme mon premier devoir est de ne point tromper ce prince, je n'ai pas eu la sottise, et je pourrais dire le mauvais procédé, de lui laisser sur cela aucune espérance; je retournerai à Paris à la fin d août et j'y serai vers le 8 de septembre ; j'irai en Italie avec Watelet* et je reviendrai ensuite

1. Euler (Léonard) (1707-1783), célèbre mathématicien, né à Bâle. Appelé en Russie par Catherine I'*, il en partit en 1741 et vint i Berlin, où il fut reçu de l'Académie.

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