PARIS
Paris, le 14 avril 18/i8.
Mon cher commandant,
En exécution d'un ordre mmi>lériel de ce jour, vous ferez transporter cette nuit :
\° A la préfecture de police,
600 fusils à percussion transformés.
5000 paquets de cartouches pour fusils à percussion, balles de 0,0165 avec capsules ; 2° A la maison rue de Rivoli, n" 16, pour ôlre remis au citoyen Sobrier.
400 fusils à percussion transformés.
5000 paquets de cartouches pour fusils à percussion, balles de 0,0105 avec capsules.
Le lieutenant-colonel directeur par intcrim ,
Signé, C. LEJEUNE.
Ces deux pièces sont h la disposition du public. Néanmoins si je n'ai pas ce tort sur ma conscience, j'aurais pu l'avoir très-innocemment, et voici pourquoi : du 24 février aulGavril, nous n'avions aucune force publique légale pour protéger l'ordre, la rue, la propriété ; le Gouvernement, menacé sans cesse collectivement ou individuellement de soulèvements, de manifestations, d'enlèvements, d'assassinats; nous étions forcés d'employer, pour défendre notre cause, des forces individuelles, volontaires, illégales. Chacun de nous avait son armée d'amis, de clients, comme à Kome dans le temps des guerres civiles. L'hôtel des affaires étran-
gères était un camp dans certaines circonstances et dans certaines nuits. Sobrier s'était mis à ma disposition et à la disposition de mes amis politiques, en cas d'altaque. Il avait, disait-il, cinq ou six cents hommes dévoués qui accourraient au prenuer signal. Nous étions en état de légitime défense, car nous défendions en nous Tordre et la société. Il est bien temps d'avoir des scrupules sur la légalité de quelques armes données «^ des citoyens sans titre, quand on a un gouvernement retrouvé, quatre cent mille honunes à sa porte, et la loi dans sa main 1
Quelque temps avant les élections, je cessai de voir Sobrier. Il porta dans son journal la liste des candidatures de la /{('forme ou du Luxembourg, d'où j'étais exclu, et qui ne renfermait que des ouvriers du Luxembourg et rpielfiues noms d'honunes politicpies d'une autre couleur que la mienne. Le général Courtais vint m' avertir ensuite que Sobrier tenait un- club armé dans la rue de Rivoli; il me pria d'user de mon ancienne inlluence sur lui pour l'engager à dissoudre ce club, sans quoi nous le dissoudrions de force. Je le tis. Sobrier obéit trop lentement h ce conseil. Je n'ai plus eu de rapport avec Sobrier depuis cette «■poque. J'appiis (jue son nom était devenu un objet de terreur exagérée dans Paris. Je n'entendis plus parler de lui jusqu'au lendemain du 15 mai, où on le conduisit à Vincennes.
Voilà toutes mes complicités avec Sobrier. Ce sont les complicités de la raison avec l'excès, et du sangfroid avec rentraîncment des opinions!
L'on s'étonne que j'aie eu des entrevues avec des hommes qui paraissent aujourd'hui des dangers publics, qui élaienl alors des moyens de sahit; je répondrai ce que j'ai déjà dit à la tribune de l'Assemblée nationale en d'autres termes: «Eh quoi, citoyens! « vous voulez que je sorte du cratère d'une révolution, « et vous ne voulez pas que j'aie eu de contact avec « la lave ! Et comment donc l'aurais-je dirigée, si je « n'y avais pas touché? Mais ces hommes, c'était la « révolution même! L'avez-vous oublié? »
Je reviens à la commission executive. C'était, je vous l'ai déjà dit, un gouvernement à user et à accuser, une planche de salut pour traverser des difficultés infranchissables et pour être jetée après dans le précipice. Son dévouement était son seul mérite; nous avions tous la conscience du sacrifice. Le dévouement a été, quoi qu'on en dise, actif, sincère, unanime. Tous les membres de ce gouvernement ont fait leur devoir plus et mieux qu'on ne le croit au dehors. Il n'y a lieu là sans doute, ni à l'éloge ni au blâme, mais à la justice et à l'impartialité. Ce gouvernement a eu un 25 juin, c'est vrai; c'est déplorable ; mais toutes les grandes révolutions se licpiident , en commençant, par des journées de cette nature. L'Assemblée nationale et la llépiibli(|ue modérée ont vaincu. Voilà tout ce (ju'il y a à ré|)ondre. Et avec quelles forces l'Assemblée nationale et la Hcpublique ont-elles vaincu? avec les forces préparées par nous en garde mobile, en gardes civiques, en troupes de
ligne, et avec la main du général républicain que nous avions appelé nous-mêmes d'Afrique pour sauver la République à un jour donné !
Un mot sur ce 15 mai et sur ce 23 juin, où l'imbécillité de la haine n'a pas craint de me chercher des complicités.
Le J5 mai fut un accident populaire, un scandale, l'irruption d'un attroupement dans la salle, sans intention arrêtée de crime dans la masse, sans autre plan, chez quelques meneurs, (jue d'affronter TAssemblée, de l'avilir, de la subordonner aux tlubs. Ces meneurs même étaient peu nombreux. Les chefs des principales factions ne s'y mêlaient pas. Us regardaient s'accomplir cette tentative comme un essai des petites factions, qui leur montreraient jusqu'où pourraient se hasarder les grandes. Je suis persuadé qu'on trouvera dans cette journée plus d'entraînement que de préméditation dans le grand nombre.
Voici comment je fus leur complice :
A l'entrée de la première salle qui précède l'enceinte, je me plaçai seul, les bras étendus, devant la tête de la colonne. Les dépositions de l'enquête parlent de menaces et de poignards. Je ne les entendis pas ; je ne les vis pas; un dialogue véhément s'établit entre les chefs et moi. a Je suis membre du « Gouvernement ; mon devoir est de couvrir l'Assem- «blée nationale contre toute atteinte à sa dignité « Vous ne passerez que sur mon corps. » Us s'adoucirent, discutèrent, reculèrent. Plus lard, la foule, ayant envahi toutes les issues, entra par les tribunesi
Je restai à mon banc, témoin consterné et muet de ce désordre, attendant, comme tous les représentants, que la garde nationale, avertie, vînt couvrir la représentation de ses baïonnettes. On m'a reproché de n'avoir pas parlé dans ce tumulte. Voici pourquoi je gardai le silence à la tribune. En parcourant, un moment avant, les corridors, les salles, le jardin, les cours, j'avais été accueilli par deux ou trois cris de mort à Lamartine! étoutîés aussitôt par des milliers de cris contraires. Un reflet de popularité m'entourait encore. Le peuple semblait regretter le Gouvernement provisoire. Je réfléchis. Si je monte à la tribune, me dis-je, si je suis applaudi, je paraîtrai, aux yeux de mes collègues, dans une entente voisine do la complicité avec les envahisseurs. J'aurai l'rtir de peser du poids de cette foule sur la représentation. Je quittai ma place, je haranguai pendant deux heures les groupes répandus dans les salles environnantes, cntoui'é, pressé, plus caressé que menacé par les flots désordonnés mais non furieux de la multitude. Des milliers d'auditeurs ont entendu mes paroles. Qu'ils disent s'il y eut autre chose dans ces harangues que des reproches et des adjurations au peuple pour le faire renirerdans le respect de sa propre souveraineté! Les représentants avaient eu l'attitude digne de la nation de Boissy d'Anglas. Au moment où l'Assemblée nationale fut dissoute et où ses membres quittèrent la sidie pour aller rallier les défenseurs de l'ordre, quelques braves citoyens, dont j'ai pris les noms, m'arrachi;renl à rémeulc, me tirent traverser le jardin et niç
conduisirent, pour attendre le sort de la journée, dans le cabinet d'administration de la présidence de TAssemblée. Ils étaient indignés de l'attentat, humiliés du gouvernement qui en était sorti, a S'il dure une nuit « seulement, leur dis-je, j'irai coucher à Vincennes. « — Il ne durera pas deux heures! » s'écrièrent- ils. Les tambours de la garde nationale se firent entendre. Ils battaient la charge. Nous descendîmes sur la terrasse qui borde le quai. Nous rentrâmes dans l'enceinte avec le premier bataillon de garde mobile. Les soldats me portèrent sur les marches de la tribune reconquise. J'appris en y montant que les factieux avaient forcé l'hôtel de ville. Ils y étaient, disait-on, entourés de cinq ou six mille hommes armés, et disposant de quatre pièces de canon qui étaient dans les cours. « Je vais y marcher! m'écriai-je, pence dant que vous reprendrez ici le siège de votre sou- « veraineté. Ne donnons pas à la guerre civile le temps « de s'organiser ; élouti'ons-Ia dans son berceau. Al- « Ions combattre ! » Le ministre de l'intérieur était dans la salle, il sortit avec moi. Nous montâmes à cheval. Nous marchâmes sur la place de Grève, à la tète d'une colonne de gardes nationaux et de cavalerie de ligne. J'envoyai chercher deux pièces de canon pour forcer les portes. Notre colonne grossissait de l'universalité des bons citoyens accourus de toutes les légions pour venger la France. Les factieux ne tentèrent pas de défendre le siège du gouvernement qu'ils venaient d'installer. Nous les arrêtâmes, nous ordonnâmes qu'ils fussent transférés de
nuit à Vincennes, pour les soustraire à l'indignation du peuple, et pour éviter ainsi le premier sang à i^ révolution. Mon retour à l'Assemblée, à travers la foule enivrée de sa vicloire sur l'anarchie, fut une des acclamations les plus unanimes et les plus prolongées qui aient jamais frapp él'air du nom d'un citoyen. Etaitce l'accueil fait au complice ou au répresseur d'une sédition? Tout Paris peut répondre.
Mais vous navez su niprévoirt ajùute-t-on, la grandii émeute du 23 juiriy dont la dislocation des ateliers na-* tionaux devait être le signal, ni préparer d'avance les forces suffisantes pour combatti^e ce mouvement inévi-i table. Vous l'avez ainsi laissé grandir, se prolonger, dégénérer en guerre civile de quatre jours, ensanglanter et ccmsterner Paris, décimer la garde nationale et l'ar^ mée ?
Citoyens! si j'avais mérité ce reproche de ma conscience, je me serais fait tuer pour l'expier sur la première barricade. Mais je n'ai pas une minute de cette imprévoyance sur le cœur, pas une goutle de ce sang sur les mains. Vous allez en juger par les faits, les dates, les extraits du procès-verbal de la commission executive. Les voici :
Et d'abord aije flatté l'Assemblée nationale? l'ai je trompée sur l'éventualité d'une lutte à subir au moment de la dislocation des ateliers nationaux? Jugez vous-m^mes ! Vers la Jin de mai, le comité du travail interroge M . Garnier-Pagèset moi sur le plan du gouvernement pour dissoudre cette agglomération d'oisiveté
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forcée où commence à fermenter l'esprit de faction. J'expose ces moyens au comité. Je les trouve surtout flans le rachat des chemins de fer, mesure décrétée en principe par le Gouvernement provisoire, et qui, en ravivant cette grande industrie par la main de l'Etat, donnera à toutes les autres industries secondaires une impulsion de plusieurs milliards.
« Ma seule pensée, depuis le 24 février, disje au « comité, a été de chercher des solutions pacifiques « aux difticultés extrêmes de la situation, de leur « trouver des dérivatifs, d'éviter les chocs et l'efiiision n du sauf?, afin de conserver son beau caractère de « mansuétude à la République et ime certaine sérénité « à l'esprit du peuple. Je sens mieux que personne les « exigences, les turbulences, les anxiétés intolérables (( que les ateliers nationaux font peser depuis quelques « semaines sur Paris et sur la France ; poids d'intimi- « dation et d'inquiélude qu'aucune société indus- « trielle ne peut supporter plus longtemps. Mais par « h) rachat des chemins de fer, par un large déploie- (c ment de force armée dans Paris, et par la disper- « sion échelonnée des ouvriers dans les dépar- « tements , avec du travail assuré et préparé en « perspective, j'espère encore traverser cette der- « nière crise sans porter le feu dans la plaie.
« — Mais, me dit le président, si l'Assemblée na- « tionale ne vous accorde pas les chemins de fer, com- « ment concevez vous ce licenciement? — Oh! alors, « je ne le conçois que par une bataille, répliquai-je tt sans hésiter, et c'est cette extrémité que je voudrais
« éviter à tout prix. » La bataille a eu lieu. Devionsnous croire Paris et la société découverts? .l'ouvre encore les procès-verbaux authentiques des ordres du (iouvernement, et je lis :
12 mai. M. de Lamartine propose, pourdéclasserles ateliers nationaux, que des défrichements soient entrepris en France et en Algérie ; que les ouvriers soient payés un tiers en argent, et les deux autres tiers en propriétés concédées. (Adopté.)
— On décide que les listes d'inscription aux ateliers seront closes.
— Que les hommes valides de 18 à 25 ans, sans famille à Paris, auront l'option entre l'enrcMement et le licenciement.
46 mai. Le Gouvernement dissout les Montagnards, licencie et épure la garde républicaine. J assiste moimême à la remise de la préfecture de police à la garde, nationale qui l'entoure au nombre de vingt mille honmies. La garde nationale m'y couvre de ses dernières acclamations. On rédige le projet de loi contre les attroupements.
Le 20 mai, le Gouvernement décide que la garnison de Paris sera composée : 4" de vingt mille hommes de troupes de ligne;
2" De quinze mille hommes de garde mobile ;
5" De deux mille six cents gardes républicains ;
4" De deux mille cinquante gardions de Paris;
Ti" De quin/i; mille houuuiis de tr()U|)es de ligne dans la banlieue et dans les garnisons, pouvant être rendues en quelques heures à Paris;
En tout cinqnanle-quatro mille six cent cinquante baïonnettes.
Ordre de la commission au ministre de la guerre, dans le cas d'un danger sérieux, de prendre le commandement des troupes de toutes armes, infanterie, cavalerie, artillerie, garde mobile et garde sédentaire de Pans.
Jours suivants : série d'ordres militaires pour couvrir l'Assemblée et réprimer les attroupements nocturnes. Huit cents perturbateurs sont arrêtés en une seule nuit.
51 mai. Ordre au ministre de la guerre d'envoyer, tous les jours, à la commission, son rapport sur l'état de l'armée.
i«r juin. La commission décide, sur la demande de M. de Lamartine, qu'il sera créé trois cents bataillons de garde mobile dans les départements (trois cent mille hommes), force invincible pour le dehors et pour le dedans; institution militaire qui fédéralise la propriété et la patrie. Était-ce aussi ime armée que je recrutais à l'anarchie?
C'est peu. Le 8 juin, à l'ouverture de la séance du (louvernement, je dis au conseil ces propres mots: « La physionomie de la République m'afflige. Nous « marchons à une crise. Ce ne sera pas une émeute, « ce ne sera pas une bataille, ce sei'a une campagne « de plusieurs jouis et de plusieui's factions réunies. « LWssemblée nationale, en qui repose la souveraineté, « pourra être compromise, forcée peut-être de quitter « momentanément Paris. Il faut pourvoir à ces éven-
tt tualités avec l'énergie d'un pouvoir républicain. Les «cinquante-cinq mille hommes suffisant pour Paris « ne suffiraient pas pour y faire rentrer la représcnta- « tien nationale. Je demande, outre une série de dé- « crets de sûreté publique, que le ministre delà guerre « fasse approcher immédiatement de Paris vingt mille « hommes de plus. » C'était le cunp sous Paris, indi([uô quatorze jours avant la bataille. La commission tout entière acquiesce à ma proposition. Le ministre de la guerre était présent. Nous pouvions donc comp.- 1er, le 23 juin, non-seulement sur les cin(iaante-cinq mille hommes ci di»ssns énumérés, mais encore sur les vingt mille hommes en marche ou prêts à marcher du camp sous Paris. En tout soixante-quinze mille baïonnettes raisemblées en peu de Jours, pour soutenir une garde nationale de cent quatre-vingt mille hommes?
Que devient le reproche d'avoir fermé les yeux au jK-ril et négligé la présence des troupes?
La commission, irréprochable dans les préparatifs» a-t-elle été hésitante ou faible dans l'action? Voici les faits : il est temps qu'ils apparaissent sous leur véritable aspect.
Le 22, à minuit, la commission réunit au Luxembourg les ministres et les généraux. Tous les ordres sont donnés; toutes les mesures préparées dans l'éventualité d'une journée annoncée pour le lendemain.
Le 23, h six heures du matin, nouvelle réunion an Luxembourg avec les comnumdants tles forces mili-
taircs et civiques. Le ministre de la guerre est investi du commandement général pour donner de l'unilé et de Taulorité aux ordres.
A sept heures, les rassemblements commencent au Panthéon. Foimalion d'une colonne de troupes de ligne, d(3 cavalerit\ et d'un détachement de la M» légion pour s'emparer de la place. M. Arago, président de la commission, veut la précéder lui-même. M. (luinet, colonel de la onzième légion, méconnu depuis, est présent dès le matin, actif et résolu tout le jour. L'attroupement se dissipe et se dirige sur la Bastille. Le gouvernement se transporte au palais de l'Assemblée nationale; il s'y établit en permanence avec le quartier général.
La journée se passe à combattre et à ordonner. Les troupes, admirables d'héroïsme, paraissent faibles do nombre. A quatre heures du soir, les barricades s'élèvent au faubourg du Temple. Elles commencent à s'élever vers la Bastille ; elles menacent de se multiplier dans la nuit. Des représentants sont introduits. Us nous somment de donner volontairement notre démission. Nous repoussons avec indignation ce conseil. Je me lève et je dis : « Nous répondons de tout. Jamais des « hommes de cœur ne se retirent au milieu d'un a combat. Après la victoire de l'ordre, nous serons à 0 la disposition de l'Assemblée nationale.» Les représentants se retirent. uNous avons encore quatre heu- (( res de jour, dis-je après leur départ, et disent avec M moi tous mes collègues, ne les laissons pas à la sédi- « tion; la nuit recruterait la multitude indécise etinti-
« midée des faubourgs : ils se couvriraient de barrica • « des ; ce serait du sang à verser et à perdre demain ; « formons une dernière colonne avec le peu de « troupes qui sont autour de l'Assemblée nationale, « et allons délivrer le faubourg du Temple. » Le général Cavaignac forme la colonne ; je monte à cHeval, accompagné de M. Duclerc, ministre des finances, du commandant Pierre Bonaparte, à qui je prête un de mes chevaux, et de M. de Tréveneuc, représentant du peuple. La garde nationale et la foule nous encouragent de la voix et du geste sur les boulevards. Nous laissons le commandant général disposer ses forces au Chûteau-d'Eau. Je m'avance seul au milieu de Ilots de peuple dans la rue du Temple et sur le boulevard de la Bastille. La multitude entoure mon cheval, me serre les mains, s'attendrit sur elle-même et surlesort de la patrie. Elle témoigne la fluctuation et rindécision d'une masse sansguide prête à passer, à la moindre impulsion, de l'ordre à la sédition. Je suis à la fois inquiet et attendri de la physionomie de cette foule; je la console, je la calme, je la ramène, autant qu'il est en moi, par mes paroles, à la patience, à la paix, à la confiance dans l'Assemblée. Je ne me dissimule pas que, dans quelques heures, tout ce peuple innocent encore va recruter l'insurrection. Quelques bataillons l'auraient contenu. Ces bataillons sont occupés ailleurs. Je reviens sur mes pas; je m'avance avec quatre pièces de (;anon, et avec la colonne de garde mobile et de troupes de ligne, qui marchent hl'atiaquedes barricades du faubourg. Ces barricades résistent trois
quarts d'heure au feu. L'artillerie les démolit enfin. Les décharges des insurgés blessent ou tuent quatre cents braves soldats et deux généraux. Le cheval que j'ai prêté au commandant Pierre lîonaparte est tué sous ce brave ofllicier, à côté de moi. M. de Tréveneuc et M. I^assant reçoivent des balles dans leurs habits. Je reviens porter moi-même au ministère de la guerre l'ordre dont me charge le général Cavaignac de faire arriver, pendant la nuit, les troupes des garnisons circonvoi^ines. Une trêve muette s'établit jusqu'au jour. Le matin voit reconmiencer la lutte. Nous la soutenons tous avec la même énergie. Les gardes nationaux arrivent des départements; les canons, de Vincennes ; un régiment, d'Orléans. Le triomphe est cruellement acheté, mais il n'est plus douteux. On nous enlève notre part de coopération au salut commun. A onze heures, l'Assemblée nationale nomme celui que nous avions déjà nonmié nous-mêmes, le général Cavaignac, pour achever et consolider la victoire. Kous nous réjouissons de remettre le pouvoir dans des mains qui n'abuseront ni des lois ni de Tépée. Je rédige à la hâte la lettre que voici à l'Assemblée nationale :
« Citoyens !
« La commission du pouvoir exécutif aurait man- « que à la fois à ses devoirs et à son honneur en « se retirant devant une sédition et devant un pé- « ril public. Elle se retire seulement devant un vote M de l'Assemblée. En vous remettant le pouvoir dont « vous l'aviez inveslie, elle rentre dans les rangs de
a l'Assemblée nationale pour se dévouer avec vous au « danger commun et au salut de la République? »
De ce moment, citoyens, redevenu simple représentant, J'offre mes services au général Gavai gnac, comme au chef qui représente dignement la République. « Je ne suis pas, lui dis-je, en le quittant, de ceux « qui se réfugient dans l'opposition en tombant du pou- « voir, mais de ceux qui soutiennent le pouvoir répu- « blicain dans les mains de leurs successeurs comme « dans leurs propres mains. Comptez sur moi demain « comme aujourd'hui. » Mon ami le général Négrier était là, sollicitant l'ordre qui allait le conduire à une glorieuse mort. Ce furent les dernières paroles qu'il entendit de moi. Pendant que je le pleurais, pendant que l'archevêque de Paris allait ofiVir sa vie à Dieu comme une rançon de paix; pendant que tant de généreuses victimes volontaires , généraux , ofljciers, soldats, citoyens, enfants de la garde mobile, allaient se faire décimer sous le feu, la calomnie, s'emparant déjà de mon nom, m'accusait de complicité avec ces balles que j'aurais voulu recevoir toutes pour épargner le sang d'un seul citoyen ou d'un seul soldat!... Voilà les révolutions!... Leurs plus grands phénomènes ne sont pas leurs crimes, ce sont leurs erreurs ! Je n'en ac('use personne, car personne n'est C()Ui)al)le de l'obscurité à l'heure où il fait luiit surtout le monde.
Citoyens! voici la lumière I reconnaissez vos amis. I>ps partis qui ont un ressentiment passager contre la llt'publi<|ue s'atlaclienl surtout à talonuiicr les repu-
blicains modérés; ils savent bien que la République ne peut triompher que par la modération ; que la terre française ne se laisserait pas dépecer une heure par le communisme ; que la terre française ne porterait pas quinze jours l'échafaud; que la lerre française vomirait le sang dont des plagiaires de la terreur rêveraient de l'abreuver pour chercherje ne sais quelle sauvage grandeur dans l'excès et dans le crime , ne sachant pas la trouver dar.s la mesure et dans la vertu ! Ce sont là les pires ennenus de noire Uépublicpie; car le seul danger de la République, c'est son nom; ce sont les souvenirs de 93, que ces hommes s'efforcent sans cesse de rappeler, quand les vrais républicains commo nous s'efforcent sans cesse de les écarter. Mais 93 n'était pas la République : c'était la révolution. Serait-il donc donné, à quelques mois de notre histoire, de calomnier à jamais le gouvernement de la liberté parmi nous? Serait-il donné à c« sang de déteindre sur tout un siècle ? Non ! nous montrerons au monde que nous savons à la fois conquérir et contenir la République, ce règne de tous. La république inspirée de Washington tiiomphera de la république de Rabœuf, de Robespierre et de Danton ! Autre siècle, autres pensées ; autres pensées , autres hommes ! Voilà la loi vraie des sociétés. Le choix que vous avez fait de vos représentants à l'Assemblée nationale est un garant du triomphe de la Républitiue populaire et régulière, telle que nous l'entendons. C'est l'honnêteté du peuple que vous avez envoyée en eux. L'honnêteté du peuple, c'est son salut ! l'Assemblée nationale sauvera la France,