‹ Trois mois d'enseignement aux États-Unis, notes et impressions d'un professeur françaisChapitre 16 sur 27 · ïiiois MOIS d'ensei(;nemi:m · texte numérisé non relu

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Les pique-niques sont interdits le dimanche.

Enfin il résulte de toute cette réglementation qu'il n'y a guère que le village de South Hadley où une élève puisse circuler seule à toute heure du jour.

Une mère française qui ne serait pas rassurée, serait bien difficile.

Mais ce règlement — voilà où consiste la liberté — a été établi et voté par l'association des élèves (the Students'League of Mount Holyoke Collège), et c'est elle qui nomme des officiers pour en assurer l'observation et contrôler la conduite individuelle des jeunes filles. Elles élisent tout un étatmajor, présidente, vice-présidente, secrétaire, trésorière^ commission executive, comités. Chaque résidence ou dormitory a son comité avec une cliairman et des proctors. Toute la discipline du (!ollège est ainsi assurée par les élèves elles-mêmes : elles jugent toutes les questions relatives à la conduite et à la tenue.

Seulement, une toute petite phrase des

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statuts, à la première page, mentionne que la Présidente et le Conseil du Collège ont toujours le droit de révoquer les pouvoirs accordés à l'association des élèves. C'est la soupape de sûreté de ce régime de selfgovernment.

Smith et Wellesley ont une clientèle plus riche que Mount Holyoke. La pension y coûte 4^0 ou 5oo dollars. Les règlements disciplinaires sont moins stricts. Des automobiles circulent sans cesse, conduisant des jeunes filles à la gare ou en excursion. Souvent on voit filer en voiture ou en auto deux jeunes filles avec deux jeunes hommes : en général, me dit-on, ceux-ci sont des camarades d'enfance, de même âge ou plus jeunes que les jeunes filles. Le péril est plutôt pour eux, le péril d'un mariage prématuré et irréfléchi.

Le revers de la médaille est l'excès des dépenses. Le père de famille doit prévoir que les 4^o ou 5oo dollars de la pension seront à peu près doublés. Parfois la jeune fille fait des dettes au collège. Elle aime les

(leurs ; à toute occasion, elle en offre à ses bonnes amies : à la fin de Thiver, il n'est pas rare qu'elle ait une note de Tw. on f^n dollars chez le fleuriste.

On m'a cité un Collège, où l'on a du décider que les diplômes ne seraient pas délivrés à celles qui auraient en ville des notes impayées.

Gomme la vie au collège est souvent plus large, plus luxueuse que dans la famille, on s'y dégoûte parfois de la maison paternelle, du ménage et des soins domestiques. Le donuilory prépare à aimer la vie d'hôtel.

En revanche, le collège habitue à compter sur soi-même. Les goûts de bien-être et de luxe (ju'il développe excitent l'énergie de la jeune fille, qui, plutôt que de végéter à la charge des siens au foyer domestique, choisit une carrière, et s'efforce de se donner, par son activité propre, la vie large qu'elle aime.

Les jeux et les sports sont en honneur : bnskethally natation, rowitfi,^. La forme des embarcations, seulement, est prescrite, pour

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diminuer les chances d'accident : le canot canadien est interdit.

J'ai vu partout des bibliothèques, des instituts, des serres, des laboratoires splendides : plus d'une de nos Universités pourrait envier les installations de Smith et de Wellesley pour la botanique et l'histoire naturelle.

Le bâtiment de l'éducation physique à Wellesley est remarquable : des salles de cours se voient à côté des salles d'exercices, et l'on passe des appareils au tableau noir; gymnastique, hygiène, physiologie sont étroitement liées; l'enseignement esl conçu méthodiquement d'une manière rationnelle ou scientilique ; et l'on me dit que les jeunes* filles qui sortent avec le diplôme d'éducation physique de Wellesley, sont assurées de trouver immédiatement dans les établissements d'éducation des emplois de i ooo à i 200 dollars comme professeurs de gymnastique et d'hygiène.

J'ai passé trop vite pour nie rendre compte de la qualité des études.

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Pour entrer à Mouiit Ilolyoke, il faut ou bien passer un examen, ou bien avoir le certificat d'une école approuvée par la Commission d'examen.

Les candidates doivent présenter l'anglais, Fhistoire, le latin, les mathématiques ; une seconde langue (grec, français ou allemand, au choix) ; une troisième langue (français ou allemand, au choix) : la troisième langue peut être remplacée par la physique, la chimie, la botanique et la musique.

On devient Dachelor of Arts, par quatre années d'études; dans les deux premières, le travail est imposé ; dans les deux dernières, il est librement choisi. C'est ce mélange, très attentivement dosé, d'initiative volontaire et d'obéissance disciplinée qui me paraît faire le caractère intéressant pour nous des études comme du régime intérieur dans les collèges américains de jeunes filles.

Les résultats de l'enseignement du français m'ont paru très sérieux. Les jeunes filles des clubs français avec! lesquelles j'ai

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causé, dans les trois Collèges de Massachuselts et au Normal Collège de New-York, comprenaient aisément et parlaient, quelques-unes avec facilité, les autres avec une volonté résolue et victorieuse d'arriver à exprimer tout ce qu'elles avaient à dire. Elles avaient toutes lu des auteurs français, des classiques et des contemporains, et elles avaient le goût d'en lire. Elles aimaient à parler de Molière, de Victor Hugo, d'Emile Augier.

Une présidente d'un de ces clubs^ une jeune Israélite, m'a entretenu avec une très fine intelligence de Leconte de Lisle, de Sully-Prud'homme, de Verhaeren.

La comédie est très en honneur dans ces collèges. Chaque établissementa son théâtre. A Mount Holyoke Collège une petite scène est installée au fond du gymnase. Mais on trouve cette communauté gênante : les cours de gymnastique empêchent les répétitions. Aussi songe-t-on à bâtir un théâtre dans le campus: c'est l'affaire de 5o ooo dollars ; on compte les avoir l'an prochain. On devait

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jouer cette année le 25 octobre La Princesse cVElide. C'est du Molière. On me parle de la pièce comme on me parlerait du Misanthrope. On me demande ce que je pense du personnage de Moron comme on me consulterait sur Sganarelle ou sur Scapin. Evidemment on ne dislingue pas aussi vivement, on ne choisit pas aussi librement que nous faisons dans la production de nos grands écrivains : le respect et l'étude s'étendent à toute l'œuvre authentique et signée.

Une chose me frappe, dans ces collèges de la Nouvelle-Angleterre ; c'est la liberté d'esprit, la largeur de vues qui prévalent dans l'enseignement. Et nous sommes pourtant dans la région des Etat-Unis où persiste avec le plus de force le rigorisme des vieilles mœurs puritaines.

Dans les bibliothèques que j'ai visitées, j'ai vu s'aligner sur les rayons, accessibles à toutes les curiosités, Voltaire, Montesquieu, Rousseau, Diderot, tout notre xviii" siècle, et Balzac, Sand, Flaubert, Dau-

(Ict, Loti, Zola, les Goncoiu't, Anatole France, Dumas, Auoier, Becque, Barrés, Marcelle Tinayre, Maeterlinck, tout ce qu'il y a de plus important dans le roman et le théâtre du xix° siècle, tout ce qu'il y a de plus moderne et actuel dans la littérature de l'heure présente. Et je songe à telle de nos grandes écoles supérieures déjeunes filles où il a fallu, il n'y a pas si longtemps, deux ou trois ans de lutte pour décider l'acquisition d'un exemplaire de Voltaire : à tel de nos collèges de garçons où, il y a quinze ans, un censeur libéral n'osait pas placer Renan à la portée des élèves de philosophie : à telle de nos plus considérables universités où, il y a quinze ou vingt ans, André Chénier n'était pas communiqué aux étudiants sans un billet spécial d'un professeur, parce que c'était un « auteur frivole m, et où le xix'' siècle à peu près tout entier était absent du catalogue et des rayons.

Mais peut-être, en revanche, aux Etats- Unis ne fait-on pas assez sévèrejnent le triage du supérieur et du médiocre, de

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Féternel et de l'actuel ; on sacrifie peut-être un peu trop à la mode, à la dernière mode. Il est si difficile, à distance, de démêler les raisons d'un succès qui ne trompe personne à Paris.

On aborde avec sécurité l'étude, en classe, de certaines œuvres que nous regardons en France comme n'étant pas pour les demoiselles. Dans un collège, on a passé trois mois Tan dernier sur les Corbeaux de Becque ; on a lu aussi les Idées de Mme Aubray.

Je m'étonne un peu. Ce sont des pièces qu'on ne laisserait pas jouer sur un théâtre public à Boston : et à une demi-heure, à deux heures de Boston, elles servent de livre d'étude aux jeunes filles.

Justement,me dit-on. Comme amusement, elles sont mauvaises et interdites : comme étude, elles peuvent être profitables, et sont permises. Toutes ces jeunes filles, de familles aisées ou riches, sont habituées de bonne heure chez elles à participer aux œuvres d'assistance. Elles ont visité les mal-

heureux des faubourgs des grandes villes. Elles ont tout vu de la misère humaine ; elles savent tout. 11 ne peut élre que bon et sain d'examiner avec elles, sérieusement, dans un esprit de réflexion élevée, les problèmes moraux et sociaux de la civilisation contemporaine que posent les comédies de Becque, de Dumas et d'Augier: la question d'argent, la question de la fille séduite, celle de Fenfant naturel, celle du divorce, etc. On peut tout dire, pourvu qu'on le dise gravement, qu'on ait pour but d'éclairer la conscience et d'enrichir le cœur.

Réellement, il n'y a pas de contradiction entre les magistrats qui ferment la scène aux pièces françaises et les maîtresses qui leur ouvrent les classes. Et ces maîtresses américaines font bien de l'enseignement de notre langue un instrument d'éducation : de notre littérature si souvent dénoncée comme frivole et immorale, leur haute conscience et leur goiit savent extraire une substance morale, saine et forte.

Toutes les visites que j'ai faites dans ces

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collèges ont été réconfortantes pour mon patriotisme littéraire, pour ma foi dans la valeur de la culture qui s'a(Ujuiert par le français.

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