‹ Trois mois d'enseignement aux États-Unis, notes et impressions d'un professeur françaisChapitre 21 sur 27 · D TROIS MOIS D ENSEIGNEMENT · texte numérisé non relu

D TROIS MOIS D ENSEIGNEMENT

les maîtres primaires et secondaires. Mais attachons-nous surtout à conserver ou à conquérir les Universités et Collèges. Ils nous donneront peu à peu le reste. Car c'est là que se forment les maîtres futurs des high schools ; c'est là que se forme l'esprit qui descendra à tous les degrés de l'enseignement.

Le moment est bon pour nous.

D'abord, le grand souvenir de la guerre de l'Indépendance plaide pour nous. Vivace au cœur de l'élite, il n'est pas éteint dans l'âme de la foule. Chaque fils d'immigrant le trouve à l'école, dans le petit dépôt du passé national qui lui est transmis et qui fait de lui un citoyen de l'Union, et de ce pays, sa patrie. Je n'ai assisté à aucune réunion, officielle ou privée, où, dans un speech ou un toast, Lafayette et Rochambeau n'aient été évoqués avec une sincérité chaleureuse. M. Jusserand, notre ambassadeur, conte volontiers, avec sa verve pittoresque, comment, au cours de ses voyages dans l'Ouest, il a trouvé des gens du peuple, un

graisseur d'essieux, pour lui parler de Lafayette.

Puis, depuis le mois dejuillet igii^Tattitude de la nation française, dans les difficiles négociations qui ont suivi le coup d'Agadir, nous a fait gagner beaucoup dans l'estime d'un peuple qui apprécie la fierté et le courage, et qui s'y connaît.

Certainement, on ne demande qu'à nous connaître davantage. On est curieux de nous, d'une curiosité souvent déjà sympathique, ou qui pourra le devenir. Alors que je n'ai eu à répéter plus de trois fois aucune de mes conférences littéraires, la conférence que j'avais inscrite sur mon programme sous le titre : La France d'aujourd'hui^ m'a été demandée sept fois.

Tout se tient. Les envoyés de TUniversité de Paris ont bénéficié de la bonne impression que faisaient la sagesse politique et la dignité calme de notre peuple ; et si nous savons faire durer cette impression, la renouveler dans les occasions futures, la

cause de la langue et de la culture françaises en sera puissamment aidée.

Une barrière que les événements récents n'ont pas contribué à abaisser, sépare le Canada et les Etats-Unis. Cependant les deux nations sont voisines, les rapports multiples et intimes. 11 n'est pas indifférent à nos relations avec l'Amérique du Nord qu'il y ail là un noyau considérable de population dont le français est la langue naturelle. 11 n'y a, avec Paris, que Lyon, Marseille et Bordeaux qui soient de plus grandes villes françaises que Montréal.

Nous n'avons aucune œuvre politique à faire au Canada. La question a été réglée au xviii" siècle, tristement pour nous, mais définitivement.

Toutefois, sujets loyaux de la couronne d'Angleterre, les Canadiens demeurent français de langue, et ouverts à la culture française.

Sans doute, une divergence profonde sépare la majorité des Canadiens français

AUX ETATS-UNIS 'l'ig

de la majorité des Français de France. Us sont catholiques, dociles à Fautorité d'un clergé qui contrôle sévèrement la pensée et qui craint pour ses ouailles le contact de la l'^rance moderne, de la France de la Révolution, libérale, anticléricale, antireligieuse, disent-ils, et persécutrice, spoliatrice de FEglise. La France qu'ils aimaient est morte on 1789.

Mais il y a pourtant encore des catholiques en France au temps où nous vivons, et par eux, longtemps par eux seuls, s'est maintenue la communication avec les Canadiens français. De nos Facultés catholiques, sont venus des professeurs, et des Universités de FEtat, des grandes revues et de la presse conservatrice, des conférenciers de talent que l'épiscopat canadien a autorisé ou invité même ses fidèles à entendre : l'Université Laval leur a ouvert ses salles. Je me suis laissé dire que si quelques-uns, transportant là-bas nos passions de parti, ont décrié avec une effusion très applaudie la Révolution et la France (contemporaine, il est

d'autres orateurs, pourvus chez nous d'un solide renom d'orthodoxie catholique, qui ont donné quelque inquiétude à M. l'Archevêque de Montréal, par leur hardiesse littéraire ou par leur indépendance artistique. On m'affirme que notre clergé en bloc est un peu suspect de libéralisme, de modernisme, etc., etc.

Néanmoins notre France a toujours, par sa minorité catholique, une prise sur le Canada. Souhaitons qu'elle la conserve, et donnons toute notre sympathie, notre concours même, s'il se peut, à ces efforts dont profite la cause nationale.

Mais voyons si nous ne pouvons avoir prise encore d'un autre côté. Quoique la masse du peuple des Canadiens français soit toujours soumise à son clergé, il s'est formé peu à peu un noyau de bourgeoisie libérale qui ne craint pas les idées modernes, qui ne hait pas la vie moderne : gens modérés, cultivés, curieux, qui ont besoin de liberté intellectuelle. On les appelle là-bas des Irancs - maçons . Imaginez quels francs-

maçons : francs-maçons de la couleur de M. Ribot et de M. Faguet !

C'est ce groupe, dont l'influence sociale ira croissant, qui appelle les visites des Universités françaises. Ils ne veulent point une prédication de secte, pas plus jacobine, syndicaliste , ni matérialiste que monarchiste, capitaliste, ou chrétienne: ce qu'ils demandent, c'est un exercice de libre intelligence, sans hostilité haineuse, sans polémique sournoise, un enseignement impartial, indépendant et critique, qui, respectant toutes les consciences sans s'asservir à aucun dogme, appliquant à chaque sujet d'études la méthode qui lui convient, n'ait pour but que la vérité, y aille sans impatience et sans timidité. Ils croient que nous pouvons satisfaire à leur besoin, puisque leur idéal est précisément celui qui guide la pratique de nos Universités d'État.

Et peut-être le terrain serait-il bon, l'instant propice pour l'établissement à Montréal d'un centre de hautes études françaises qui, fortement organisé, bien outillé, pros-

l'jl TROIS MOIS d'enseignement AUX ETATS-UNIS

pérerait aisément sur ce sol français, en communication immédiate et constante avec un parler français populaire et natif. Et peut-être même y aurait-il là un jour un point d'appui pour les installations forcément plus légères, moins complètes et comme « volantes » que nous pouvons faire aux Etats-Unis.

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