‹ Trois mois d'enseignement aux États-Unis, notes et impressions d'un professeur françaisChapitre 20 sur 27 · DE LA LANGUE FRANÇAISE · texte numérisé non relu

DE LA LANGUE FRANÇAISE

\M T I DE LA LANGUE FRA]XCAISE AUX ÉTATS-UxNLS

Il ne faut pas que la sympathie évidente de Télile intellectuelle nous fasse illusion. Nous n'avons pas partie gagnée, et Fœuvro qui reste à faire est immense : X3lle ne doit pas nous effrayer, mais il ne faut pas nous la cacher.

On me dit que dans les Universités et collèges de TEst le français est la langue étrangère vivante la plus cultivée : après lui, dans tel collège de jeunes filles, vient l'italien, pour chanter.

Mais dans TOuest et le Far-West, les choses changent. Les préjugés puritains s'unissant au gallophobisme allemand, il y a eu, m'a-t-on dit, des collèges de jeunes filles où les élèves excilées ont menacé de

partir en masse, si les livres franrais, romans, poésies, théâtre, toute cette littérature « immorale », n'étaient pas retirés des bibliothèques.

Même dans l'Est, à Wellesley Collège, il y a dans la bibliothèque un coin de la grande salle, séparé du reste, où l'on ne vient que pour se reposer, se récréer l'esprit par la lecture. Pas de livres de travail; rien que des chefs-d'œuvre, pour la jouissance esthétique. Hé bien! croirait-on que dans ce collège où les études françaises sont si florissantes et si bien organisées, parmi les chefs-d'œuvre de toutes les littératures humaines, on n'a pas placé un seul livre français ? Je me trompe : il y a un roman de Balzac traduit on anglais.

Un professeur français de Boston, M. E.-M. Lebert, m'a envoyé des tableaux extraits des documents officiels * sur Télat de l'enseio-nement du français et de l'allc-

I. Report of Ihe Commissioneer of Education for the year ended June 3o, i^io t. II. Washington, 1910.

AUX HTATS-UMS 7 H)

mand Juiis les Jùgh schools des Etats-Unis : c'est instructif et navrant.

11 est utile qu'en France on connaisse ces choses : je vais reproduire ici les tableaux de M. Lebert. Les commentaires qui les éclairent sont extraits des lettres dont il les avait accompagnés : je ne ferai bien souvent que reproduire ses termes ^

Le tableau I présente :

a) Les chiffres de la population des Etats- Unis;

h) Le nombre des élèves de renseignement secondaire {high schools) dans chaque État;

c et cl) Le nombre des élèves étudiant le français, avec le pourcentage par rapport au nombre total des élèves ;

e et f) Le nombre des élèves étudiant Tallemand, avec le pourcentage.

Tous les chiffres portent sur Tannée 19 lo

f. Tout le mérite de ce travail précis et suggestif appartient donc à M. Lebert; je lui exprime toute ma gratitude, et l'on me permettra d'ajouter, la gratitude de tous les Français qu'intéresse l'expansion de la langue et de la culture nationales.

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et sont fournis par les tableaux i, ija, ijj et i54 (pp. 669, 1196, 1197, Ï198) du Rapport de la Commission d'Éducation.

Le tal)leau II a pour but d'offrir une représentation simplifiée du rapport (1( s élèves étudiant le français aux élèves étudiant Tallemand dans les différents États. Le nombre relatif au français est le numérateur, le dénominateur désigne Tallemand. Ces chiffres sont des approximations : ainsi dans le Maine, il y a 4^24 élèves pour le français et 867 pour Fallemand : l'expression sera — . Ce procédé est d'ailleurs assez grossier : il n'indique pas l'extension de l'élude de chaque langue, mais seulement le rapport de deux langues. Des rapports égaux et inverses ne se balancent pas. Ainsi \r

rapport — de la Louisiane ne compense

qu'en apparence le rapport y^ de Tlndiana,

puisque l'excédent réel du français sur l'allemand en Louisiane est de 881 élèves, et (xdui de Tallemand sur le français vu Indiann. de C^.^o'^.

AUX ILTATS-IM^ .'il

Le tableau III (A) donne les slatisticjues comparées de l'allemand et du français dans les Etats de l'ancienne Louisiane. Les laits sont attristants. On y voit que dans ce pays qui fut nôtre, que nos compatriotes lit ouvert à la civilisation, le français est ix fois moins étudié que l'allemand.

5 389 élèves étudient le français dans i \(j écoles secondaires, tandis que 3i 669 lèves étudient Tallemand dans 960 écoles. Le môme tableau (B, G, D) fournit une comparaison pareille pour les principaux l'^tats, avec des totaux et moyennes générales pour les grandes régions des Etats- Unis. Nous sommes à 3,5 contre 5, et I contre 7,5 dans le centre (sud et nord), a ' contre 5 dans l'ouest. Même dans la légion de TAtlantique nous sommes inférieurs, avec y contre 8,5 dans le nord et I contre i,5 dans le sud. Il n'y a pas une région où nous l'emportions, pas une où nous arrivions à égalité !

Le tableau IV fait apparaître le rapport du nombre des élèves étudiant le français

'111 TROIS MOIS D ENSEIGXEIVIEXT

OU rallemand en 1909-19 lo-, aux chiffres de 1 899-1900 et 1904-1905, pour les écoles publiques seulement. « On n'a pas publié, que je sache, écrit M. Lebert, de statistiques détaillées (par Etat), qui donnent les totaux et les pourcentages pour toutes les écoles publiques et libres. Les seuls chiffres que j'aie trouvés se rapportent aux écoles publiques. » Le résultat, ici encore, n'est pas favoral)le à notre langue. Le chiffre donné dans la dernière colonne de ce tableau, indique une augmentation quand il est marqué du signe +, une baisse quand il est marqué du signe — . Ce chiffre exprime le rapport du nombre d'élèves gagnés ou perdus en 1909-10, au nombre des élèves de 1 899-1900; ainsi dans le Maine, les I 698 élèves de 1899- 1900, augmentés de 1 10 pour 100 donnent approximativement le nombre présent en 1909-1910. Inversement, pour le district de Golumbia, en soustrayant des C)o8 élèves de 1899- 1900 une perte de 5o pour 100, on a approximativement le nombre de 1909-1910.

Le tableau V permet de saisir les progrès relatifs du français et de l'allemand dans Tensemble des écoles secondaires (A), dans les écoles libres (B) et dans les seules ('(•oies publiques (C), de 1890 à 191 o. Les

oies publiques renferment presque les — de la population totale des JdgJi schools. Les chiffres manquent pour 1906-1909, n'étant pas donnés par les statistiques de 1 9 1 o .

Le résultat accusé par ce tableau est que de 1890 à 19 10, le français a gagné un peu plus de 2 pour 100, tandis que l'allemand dans la môme période gagnait un peu plus de 12 pour 100. Nous avons passé de 9,41 pour 100 à 11,70 pour 100, tandis que Fallemand montait de 11,48 pour 100 à 28,60 pour 100.

Mais une remarque s'impose. Ce sont les Canadiens français, nombreux dans les cinq États du Nord-Est (Maine, Vermont, Xew-Tlampshire, Massachusetts et Rhode Island) qui y font pour une grande part notre supériorité. « Ces cinq États, dit

M. Lebert, dont la superficie totale équivaut à peine à celle d'un seul État du centre, et dont la population totale est inférieure à celle du seul Élat de New-York, relèvent de plus de 3 pour loo la moyenne générale du français. Si on les défalque, on remarque que dans le reste de l'Union, il y a

I 43l CCOICS S('C01uliUl'i^>. (Ml le ii.iii-

çais est cnscigaé à "jH 760 élèves.

et 3 89'i écoles secondaires où l'allemand est enseigné à 177 6o4 élèves.

« Ce qui indique que dans plus de la moitié des écoles secondaires, l'allemand seul est inscrit aux programmes.

« Et ces cinq Etats déduits, notre moyenne générale s'abaisse à 8 pour loo, tandis que celle de rallemand monte à 24, o() pour 100. »

Si maintenant je passe des stalisti(inc.^ de M. Lebert à mes impressions, évidemment le français est peu su, peu parlé aux Etats-Unis. En beaucoup d'endroits on peut vivre dix ans sans voir un Français, sans

avoir occasion de parler français. J'ai fréquenté la partie de la société où le français est le plus répandu : combien ai-je rencontré de professeurs, de lettrés, qui me disaient qu'ils avaient très bien parlé notre langue il y a cinq ans, il y a dix ans, il y a vingt ans, mais que le manque d'occasions en leur pays les avait rouilles ! Beaucoup, par profession ou par goût, s'entretenaient à Taide de livres : mais l'habitude d'une langue vivante est bien précaire, quand elle n'est pas soutenue par la facilité orale. J'ai été accueilli avec une cordialité charmante, dans toutes les villes où j'ai passé : combien y a-t-il de maisons américaines où l'on ait parlé français toute la soirée? J'en puis, je crois, compter deux, trois au plus.

Je ne présente pas ces tableaux et ces remarques pour nous décourager, mais pour nous garder des molles illusions et pour exciter notre énergie. Nous avons l'élite, du moins une bonne et belle partie de l'élite, gardons-la; grossissons-la. Ne négligeons pas d'encourager, de soutenir

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