‹ Trois mois d'enseignement aux États-Unis, notes et impressions d'un professeur françaisChapitre 6 sur 27 · AI \ I I \ I S UNIS · texte numérisé non relu

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i iiuligciicc esl en moi, non dans cette terre, (juand par hasard une occasion raccroche ce que je vois à mon histoire pour Français, apprise en France. C'est tantôt, près de Xe\v-York, sur une côte basse, un nom comme New- Rochelle qui évoque Fémioration protestante d'après la Révocation, tantôt vers les Lacs, et dans l'Ouest, un nom d homme, un nom de rue, un nom de ville qui me représentent l'activité héroïque de nos trappeurs, de nos trafiquants, de nos officiers, toute cette affirmation merveilleuse d'un génie colonisateur trop souvent méconnu et trop souvent endormi : à Détroit, je loge à l'hôtel Pontchartrain, tout près de Cadillac Square, et Fîle qu'un pont relie à la cité s'appelle Belle-Isle.

J'ai passé quarante-huit heures au Canada — pas une minute de plus : — Montréal" sous la pluie, Québec dans le brouillard ; partout le ciel en eau et la terre en boue. Mais à Montréal, au club où m'amenait la cordialité chaleureuse do mes hôtes, dans

les rues, en tramway, j ai entendu sonner un bon français natiP, non pas le français de Berlitz ou des docteurs en philosophie, mais un vrai parler de France et môme de Basse-Normandie, savoureux d'archaïsme et coloré d'accent : je me croyais, je me sentais « chez nous ».

Et Québec, ce roc colossal qui s'avance en pointe au confluent de deux vastes fleuves : avec Tentrée de NeAv-York, c'est le plus beau paysage américain que j'aie vu. De la magnifique terrasse qui domine la basse ville, je regardais, dans Taprès-midi d'unjourpluvieux,s'étaler la masse immense des eaux, entre des rives décolorées ; dans le lointain une ligne de collines neutres bornait Thorizon. Une vapeur fine, sans arrêter la vue, enveloppait tout, éteignait et fondait tous les tons ; c'était une immensité grise, uniformément triste et profondé-

I. Un peu veiné d'anglicismes : marchandises sèches (lainages et draps) ; fourniture (mobilier) ; je vous prends à voire hôtel (je vous y conduis en voiture ou en automobile) ; etc. Les Français de New-York se laissent aussi imprégner ; j'entends dire : une lettre enregistrée (recommandée) : faire une appUcation (s'adresser iv . rii

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iiK'iil uoslalgiquc. Mais en cinq minutes, je nie retrouvais en France: il suffisait de descendre dans la vieille ville.

Les Anglais ont eu le bon goût, le généleux bon goût de respecter la ville franaise : elle subsiste dans l'enceinte de ses omparts transformés en promenades ; la ville anglaise s'est bâtie à côté. Dans toutes les rues, toutes les boutiques ont des ensei- ;ncs françaises. La cathédrale des xvn*" et xviii" siècles, lumineuse, riante, coquette, ornée, bien « Louis XV » avec les courbes molles de ses fenêtres, les balcons ventrus de ses galeries, et les panneaux d'attributs ymboliques qui égaient la froideur des murailles, est noble et sérieuse malgré tout, telle qu'il la fallait à la religion claire et pratique de ces Français ; elle est un peu teintée aujourd'hui de sévérité anglaise et protestante par la structure uniforme et le ton rougeâtre des bancs d'acajou qui remjdissent la nef. Çà et là, par la ville, des chapelles de communautés, d'humbles églises sans style, et qui pourtant ont un

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style, une sorte d'élégance modérée qu'on peut dire française. J'en vois une qui porte la date de 1819 : une petite église paysanne comme il y en a des centaines dans nos faubourgs et nos villages, et qu'on ne regarderait pas chez nous, si leste et si gentiment troussée avec ses baies cintrées, ses proportions justes et son clocher efiilé, qu'on la remarque en ce pays de bâtisses prétentieuses, énormes et disparates.

Si rapide que soit ma visite à Montréal et à Québec, il est impossible de ne pas sentir que ces Canadiens sont de purs Français de naissance, et qu'ils sont à jamais Anglais politiquement. Et c'est une pensée qui serre le cœur, devant la vie intense de Montréal, cette quatrième ville française du monde, devant le site incomparable et le charme domestique de Québec, de se dire qu'un tel pays fut notre et ne le sera plus jamais.

Quand on songe de quelles ignorances, de quelles négligences, de quelle étroitesse intellectuelle des gens en place et des

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classes supérieures cette perte a été l'effet, on se dit que nous avons commencé à payer cher dès ce temps-là notre belle culture routinière. Ni nos ministres, ni notre public n'avaient encore « réalisé » la découverte de l'Amérique : elle existait vaguement dans la mémoire des écoliers, dans la fantaisie des écrivains, à demi irréelle encore et flottante, objet de curiosité romanesque, en dehors du domaine des intérêts sérieux de la vie. Elle n'était pas encore entrée dans la représentation du monde moderne qui dirigeait la conduite des gouvernements et les aspirations de l'opinion publique. Ces gens du monde et ces gens de Cour qui avaient fait leurs classes chez les Jésuites ou dans les collèges de l'Université, ne voyaient encore que la civilisation méditerranéenne, l'Empire romains le Saint Empire romain germanique : les cadres historiques de l'antiquité et du moyen âge n'étaient pas

I. >sapoléon même en était encore là : voyez la cession de la Louisiane en i8o). Mieux eût valu qu'il eût été nourri des Lettres édifiantes que de Quinte-Curce.

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