‹ Trois mois d'enseignement aux États-Unis, notes et impressions d'un professeur françaisChapitre 5 sur 27 · A TRAVERS NEW- YORK ET A TRAVERS · texte numérisé non relu

A TRAVERS NEW- YORK ET A TRAVERS

QUELQUES ÉTAl^. — AU CANADA.

La première impression que je reçois de New-York, du pont de la Savoie, en arrivant, le 3o septembre, de bon matin, est grande et délicieuse. La mer s'est calmée. A Taube, les premiers rayons, presque horizontaux, viennent frapper en dessous l'ourlet des vagues : elles paraissent éclairées de l'intérieur comme dans les fontaines lumineuses. Par ce beau matin d'automne, une brume toute pénétrée de soleil enveloppe et allège les énormes silhouettes des skyscrapers dont Téloignement annule la laide architecture. Lesbâtisses de 3o, 4^, 5o étages paraissent à l'échelle dans l'immensité du

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paysage. Du haut du pont de Brooklyn, du haut du Singer s buildings cette impression se renouvellera î il faut ici de l'énorme pour remplir le cadre que la nature a tracé.

A cette heure matinale Fanimation est déjà grande : de petits vapeurs vont et viennent comme des mouches ; de lourds ferries traversent la rivière avec leur chargement de voitures et de piétons.

L'air est vif, léger, tonique ; la lumière, exquise, éclatante et fine. C'est toute la lumière du Midi avec un vent d'ouest, sec et frais. Baigné de cette lumière, excité parce vent, on travaille sans elïort et dans la joie.

Rude climtft tout de môme. Le baromètre et le thermomètre y sont en danse perpétuelle. Pendant mes trois mois de séjour, le temps changeait en moyenne deux fois par semaine ; il s'établissait pour trois jours, et brusquement en quelques heures, le vont d'est avec ses averses et ses brouillards s'installait à la place du clair soleil et du vent d'ouest ; des torrents d'eau

lavaient la ville ; nuit et jour j'entendais de ma chambre l'avertissement sinistre des sirènes sur THudson. Après deux ou trois jours, le beau temps revenait comme il était parti.

Ou bien en deux ou trois heures dans une fin d'après-midi, le thermomètre baissait de 40*^ Fahrenheit; de -f- 64, il descendait à H- 24. La neige tombait : avant la nuit, il y en avait 20 centimètres dans les rues. C'était Tété à deux heures: à six heures, c'est rhiver. Tous les toits — ces toits plats de New-York où l'on fait sécher le linge et où jouent les enfants — m'apparaissaient, de mon 10'' étage, comme une vaste plaine blanche, où surgissaient çà et là, au lieu d'arbres^ de maigres et anguleux profils de perches et d'appareils métalliques.

Trois jours de froid intense, de piétinement dans la neige épaisse et salie : brusquement le soleil brille et commence sa fonction de voirie. 11 fait chaud; il faut reprendre les habits d'été.

Ces variations soumettent la machine hu-

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inaine, les nerfs et les poumons à une rude gymnastique : quand on y résiste, on s'y trempe ; à condition qu'on puisse faire le sacrifice des faibles et en réparer la perte, cela fait une nation solide, bonne pour l'action et la lutte.

Les l)ords de l'Hudson sont aménagés en promenade : c'est l'endroit le plus charmant de N'ew-York. Je le préfère au Pare Central, parce qu'on y voit le fleuve et sa vie : à la fin d'octobre, cent vaisseaux de guerre sont venus s'y aligner sur un espace de lo ou i> kilomètres, sans encombrer la rivière ni y gêner un instant l'activité commerciale.

Un peu au delà de la ville, ou vers les parties qui ne sont ni ville ni banlieue, la rive opposée s'élève : ce sont les Palissades, de hautes falaises à pic, d*oii l'on domine la bande étroite de roc sur laquelle s'allonge NeN\-York. 11 semble que le fleuve coule dans une profonde cassure. J'ai vu ce paysage par une journée de fin d'octobre : le brouillard n'éteignait que les couleurs neutres; les

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tons vifs du feuillage automnal, le rouge des chênes et le jaune des érables, brisant le réseau de la brume, éclataient avec une intensité extraordinaire ; et dans la monotonie mélancolique du paysage gris, ces notes vigoureuses chantaient gaiement comme une protestation de la vie.

Maintes personnes, là-bas, m'ont demandé si j'aimais New-York : le sais-je ? Et comment le savoir ?

Ville trop vaste ; collection de villes, anglaise, grecque, italienne, juive, chinoise, et villes qui ne sont plus rien de connu, villes amorphes et disparates, villes modernes qui n'ont pas encore trouvé leur type de beauté, celui qui exprimerait harmonieusement la vie qu'elles renferment ; collection de toutes les architectures de tous les temps et de tous les pays, et de toutes les prétentions architecturales où tout se confond. Les plus belles avenues sont trop étroites pour la grandeur de la ville. Les rues de la Cité sont trop étroites pour la hauteur des skyscrapers : placez l'Arc de Triomphe et la

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Tour Eiffel dans la rue Quincampoix. Les sky-scrapers de 3o et /\o étages s'alignent à côté de maisons à lo, à 8, à 5 étages : la rue découpe ainsi sur le ciel le profil dentelé d'une chaîne de montagnes très inégale, ou plutôt elle fait Teffet d'une bouche édentée où sur la mâchoire dévastée se dressent encore, çà et là, quelques longues pointes solitaires.

On m'a dit que certains architectes, depuis peu, avaient réussi à donner de la beauté à ces monuments gigantesques. Ceux que j'ai vus manquaient en général d'équilibre et de proportions. Les façades n'avaient pas de lignes. On n'avait eu souci que de mettre les uns sur les autres le plus d'étages possible, sans tenir compte de l'étendue ni de la forme des terrains. Là où une maison do 5 à S étages aurait eu une hauteur en rapport avec sa largeur, on en élevait ^o. Le Times building est un produit de cette insouciance.

Gomme on ne veut pas perdre de place, on multiplie les étages sans donner plus

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de hauteur à chaque étage : et tout parait petit et bas. Les innombrables fenêtres superposées en rangs uniformes ont Tair (les cellules d'un rayon de miel, ou des cases d'un immense distributeur. Les façades ^ont plates et ennuyeuses comme celles des labriques de nos villes industrielles.

Dans quelques bâtiments récents, on a cherché cependant à dégager des lignes, à réunir plusieurs étages dans des encadrements communs, à donner un peu de saillie uix deux ou trois étages d'en bas, qui Torment comme une base où Tédifice repose, et aux deux étages du haut, qui composent un entablement. Il se peut que dans dix ans uicune de mes observations ne vaille plus.

La moitié de la ville que j'ai vue n'existera plus dans dix ans. New-York est continuellement en construction et en démolition. Une maison y dure quinze à vingt ans. On aime mieux rebâtir qu'aménager. Puis la vie industrielle et commerciale repousse incessamment vers le Nord les habitations privées : il faut jeter à bas les petites mai-

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sons à Fangiaisc, les grandes iucH^uji^^ à larges appartements, pour élever les ruches colossales où s'installeront des centaines d'offices. La vie bourgeoise a reculé à TEst jusque vers la So" rue, à l'Ouest vers la So" ou 60''. C'est pour une famille un signe de richesse ancienne et comme de noblesse que d'avoir encore son habitation à la 11' rue : bien peu sont dans ce cas.

La ville est immense. J'ai à peine mis le pied dans Brooklyn. Je connais la Cité, Manhattan, Harlem, c'est-à-dire des parties, des coins de tout cela, de la Batterie à la i5o'' rue : le suhway a des trains qui vont jusqu'à la 235'^ rue. J'habite à la io3'' rue : je suis à une douzaine de kilomètres de la Batterie, qui est à la pointe méridionale de la Cité. Dès que j'ai quelqu'un à voir ou quelque chose à faire, je prends Vclcvaied ou le siibway ; le tramway électrique va trop lentement. De cette façon, toujours en Tair ou sous terre, je ne vois pas grand'chosc de la ville. Ce n'est pas une ville où l'on flAne : on u'cn ri ni \o ((Mnps ni rcuvio. T^os

l)eaiix (Halaiifes sont clairsemés : il n'v a pas d'excitation continue ; il faut franchir (les espaces incolores pour passer d'une boutique intéressante à une autre. Je ne sais pour([uoi les chaussées sont exactement plates, et non bombées : il s'y forme rapidement des trous, qui rendent la promenade en automobile assez dure, môme dans les plus belles avenues..

Les averses de New-York lavent abondamment les rues, et les pentes facilitent l'écoulement des eaux. C'est heureux ; car le service de voirie est insufïisant dans cette agglomération de 4 niillions d'hommes.

Les principales voies, les avenues riches, les quartiers d'amusement ou d'affaires, sont très propres et très bien tenus. Les quartiers populaires, les rues excentriques, sont assez mal soignés. Il y eut une grève des boueux en octobre : elle dura huit jours. Six semaines après sa fin, je voyais encore cà et là, dans des quartiers juifs ou italiens, (les monceaux de détritus et d'ordures qu'on n'avait pas enlevés.

Quand la neige tomba, Broadway, la 5" avenue et quelques grandes artères furent vite déblayées : on fit de grands tas de neige de place en place. Les pieds des passants nettoyèrent d'autres parties et tracèrent des chemins en fondant ou en battant la neige. Le chef du service de la voirie, interrogé sur la manière dont il comptait enlever les milliers de mètres cubes amoncelés ou étalés par la ville, répondit paisiblement : « Je compte sur le soleil. »

La Cité est grouillante de monde. On s'écrase dans le subway aux heures de la rentrée et de la sortie des bureaux. Aux heures distinguées, des centaines d'automobiles filent à grande allure dans la 5' avenue et dans q.uelques allées du parc central. Cependant un vieux Parisien qui connaît son Paris, est moins étonné du mouvement que d'en trouver si peu en dehors de certaines régions et de certaines heures. La circulation des voitures et des piétons dans beaucoup de parties do New- York n'a rien qui surprenne un Français.

Les rues transversales sont solitaires : le inoiivement se lait du Nord an Sud. Le prix élevé des fiacres et des automobiles les fait rares ; et la commodité des elevaled^ tramways et suh^vays, qui marchent toute la nuit, aide à s'en passer. Les distances et le bas prix des moyens publics de transport font ([u'on ne va guère à pied. Si bien que ni les chaussées ni les trottoirs ne sont encombrés.

Le plan de New-York est géométrique :

c'est froid, mais c'est commode. Au bas de la ville, les rues ont gardé renchevêtrement tortueux et les noms individuels de la vieille cité coloniale. Mais au Nord de la Cité, la ville nouvelle s'est bâtie en échiquier, ou en gril : dix longues avenues, que coupent 25o à 280 rues parallèles. Vingt rues, dans le sens de la longueur valent un mille. Transversalement, dans chaque rue, on compte cent numéros d'une avenue à l'autre. Il y a deux séries de numéros qui se comptent à partir de la 5'' avenue, dans les deux directions de l'Est et de

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rOuest. Vous savez tout de suite par un calcul facile où se trouve la maison ou vous allez.

Celte disposition n'excite pas l'imagination : on en apprécie vite les avantages pratiques, quand on réside quelque temps. Dans cette régularité, Broadway va de droite et de gauche, avec une lenteur sinueuse de vieille route musarde qui courut d'abord parmi les champs et la verdure.

La vie s'est développée en longueur, du Nord au Sud : lorsqu'on va de TEst à 1 Ouest, d'un bloc de maisons à l'autre, il semble qu'on change de ville. Vous êtes dans une rue pauvre ; les enseignes sont italiennes ou grecques. Vous traversez une avenue : la môme rue s'est bordée de petits hôtels confortables ou de grandes maisons cossues : vous êtes entré dans la ville des millionnaires. Chaque avenue aristocratique coupe ainsi New-York du iNord au Sud d'une bande d'habitations élégantes (\\n couvre deux blocs en hir^-cur.

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An milieu de la ville, entre la 68' et la 1 16' rue, s'élale le parc central, Luxembourg et Bois de Boulogne réunis ; il y a des allées éléoantes et des coins silencieux, des eaux, des ombrages, des pelouses, des bassins, des jardins français encadrés de balustrades et décorés de statues, à côté des lacs de jardins anglais où les arbres trempent leurs rameaux. Partout alïleure pittoresquement le ro(; naturel, et partout trottent les écureuils gris-d'argent, inquiets ou familiers.

Si j'aime New-York? Je ne le sais pas, en vérité. Je ne puis pas dire que ce soit beau ; je n'y trouve pas ce qui m'y eut fait élire séjour, si on me l'avait dépeint. Mais ce que je sens, c'est que de cette énormité disparate, un charme fort émane. J'ignore ce qui m'a pris, mais j'ai été pris. Pour ma vie, je me sens altaché à cette bizarre et chaotique cité, à ses vulgarités, à ses laideurs, à ses mélanges, comme à ses aspects grandioses, à ses perspectives charmantes, à sa lumière incomparable. Je (comprends

— sans en savoir plus qu'eiix les raisons

— rameur des New-Yorkais pour leur ville.

Ce que j'ai le mieux vu, après New-York, c'est Boston. Tout de suite l'attrait de Boston opère : ville anglaise, distinguée et confortable en certaines parties; ville, si je puis dire, parisienne en une ou deux rues, comme Boylston-street, où se continuent les étalages élégants, et où l'on flâne avec plaisir parmi d'autres promeneurs qui ilânent ; ville américaine par son incessante extension et ses rapides transformations, par les travaux et les projets qui découvrent à l'étranger l'avenir qu'on prépare, comme chez nous on lui découvre le passé dans ses débris pieusement conservés.

Pourtant Boston — chose rare en ce pays

— a un passé. Si rien ne reste de la vieille ville que le dessin des rues, les trois vénérables anciens cimetières coloniaux, la glorieuse State House, et une maison de bois du xvii' siècle, d'ailleurs rebâtie, s'il n'v reste

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mùiiio pas les descendants de ses l'ondateiirs qui sont allés vivre dans les quarliers modernes, si Tagitation bavarde, bruyante, gesticulante, des immigrants italiens y a remplacé Taustérité puritaine, cependant le passé vit dans l'âme des Bostoniens : c'est la seule ville où j'aie senti constamment dans les pensées des hommes un retour fier et tendre vers les origines, qui n'affaiblit pas d'ailleurs Télan vers Tavenir. A propos d'un lieu, d'un édifice, d'un nom, à chaque pas, le Bostonien de race reçoit de sa ville et accueille complaisamment l'invitation d'en réveiller le passé, d'évoquer les jours glorieux ou sombres de son histoire.

Vingt-quatre heures à Washington ont suffi à me remplir de la noblesse de la cité fédérale. Au plan en gril, si commode pour la pratique, se superpose un plan en éventail, qui envoie des avenues divergentes couper la monotonie du quadrillage fondamental. Dans ces vastes espaces, les édifices de goût Empire et Gréco-romain s'harmoni-

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sent à la largeur des voies. C'est un soulagement au sortir de tant de villes sans style, où la prétention malheureuse à Teflet d'art alterne avec la vulgarité insouciante de Tart, c'est un soulagement de rencontrer une ville qui a un style, où les édifices ont des lignes et des proportions, où la noblesse un peu froide, la dignité un peu lourde du néo-classique américain s'égaie dans les verdures, s'allège dans la lumière. Etrange capitale pour ce pays de busliiess-men, d'usines, de dollars et de fumée ! Mais non : symbole exact d'une volonté d'ennoblir la richesse produite par un travail forcené, en recueillant l'héritage de beauté et de sérénité noble de la civilisation de l'ancien monde. N'est-ce pas, là-bas, l'ambition généreuse de l'élite ?

J'ai entrevu comme dans un rêve quelques rues de Baltimore, calmes, sérieuses, bordées de riches magasins, et cette vallée profonde, sauvage et charmante, qui fait à la ville le plus merveilleux des parcs; — l'il Isixtîi ro-. (]<'>plnvé in|<'i'miiiab]<'in<'n t ^nn<

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sa calotte de fïimée ; — Détroit avec ses l)elles places et ses larges voies, bizarrement égayées dès la nuit tombante par la multitude cocasse des affiches lumineuses ; — HufTalo, appuyé à son lac Erié, d'où souffiait un vent glacé qui, au coin de chaque bloc, assaillait le passant ahuri, le secouait de remous furieux et contradictoires.

Et de ces trains où j'ai habité tant d'heures, de ces trains durement attelés dont les heurts vous disloquent avec une douloureuse brusquerie, où j'ai dormi, dans la chaleur épaisse des lowcv-berihs et le courant d'air aigu des upper-bertlis, de courts sommeils coupés parla brutalité des arrêts et des démarrages \ où j'ai mangé les menus médiocres, mais non pas simples, des diiiing-cars^ et l'infâme cuisine des nègres opérant aux buffets des parlour-cars , où j'ai goûté des journées entières dans les Pullmann la paix et le confort des bons fauteuils pivotant: — par les fenêtres des wa-

1. N'étaient ces heurts, au total, on dormirait bien: on peut voyag-er la nuit sons fatigut-. et économiquement.

gons, j'ai vu les agréables vallées de la Peiisylvanie, les escarpements pittoresques des Alleghanys, les ondulations verdoyantes de la campagne des environs de Boston, les admirables vallées de la White-River et du Gonnecticut, avec leurs rochers, leurs cascades, leurs torrents, leurs pentes abruptes couronnées de bois, et partout les magnifiques feuillages d'automne, les larges rivières, les vallées spacieuses ou les gorges étranglées, les horizons brusquement fermés ou largement ouverts, dans une fine lumière dorée ou dans la gaze bleuissante des brumes. Que d'instantanés mes yeux ont pris, dont l'évocation me sera toujours chère !

J'ai vu les raihvaijs pénétrer au cœur des villes, comme nos vieilles routes de France, et les trains s'arrêter, comme nos diligences d'autrefois, sur la place, devant la maison de ville, et à côté de rÉglisc : la ville, comme nos villages au bord des routes, s'est allongée des deux côtés de la voie. La station n'a pas toujours créé la ville,

'lie Ta du moins souvent vivifiée, elle lui a donné Tessor. Pays moderne où la circulation vitale s'est faite d'abord par les routes de fer, où le réseau des railways ne s'est pas comme chez nous tardivement juxtaposé et substitué aux bons « Pavés lu roi ».

J'ai vu les cataractes du Niagara : au premier abord, la largeur saisit plus que la hauteur. De là la désillusion de certains voyageurs. 11 faut s'approcher pour se rendre compte que cette hauteur, qui n'est ([ue le quart de la largeur dans la chute américaine, le douzième dans le Fera cheval ( anadien, est une hauteur prodigieuse, de plus de 5o mètres. Le soleil m'a manqué : lui seul donne toute leur beauté aux chutes écumeuses et à l'eau vaporisée qui monte en fumant. Mais le jour gris et morne était excellent pour faire valoir la violence brutale des rapides au-dessus de la cataracte, et, au-dessous, la chevauchée vertigineuse des eaux qui se battent dans le passage étranglé du Tourbillon.

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xMais qu'est-ce que ces courtes et ira^i^mentaires visions ? que puis-je dire que j'aie vu de la terre des Etats-Unis? Je me sens pareil à un voyageur qui aurait vu de la France un quartier de Paris et deux ou trois sous-préfectures.

Une sensation me poursuit à travers tous ces paysages. Il y manque un élément de plaisir esthétique qui ne fait guère défaut aux paysages européens, plateaux de Gaslille ou vallées de Thuringe, plaines même de Poméranie ou de Russie. Je veux dire r enrichissement de P impression pittoresque par l'évocation d'un passé humain. Du paysage américain ne se dégagent pas d'émotions historiques : du moins il ne s'en dégage pas à mon ignorance française.

Je le sens bien, c'est mon ignorance qui est l'obstacle. Pour un Américain lettré, qui sait l'histoire de son pays, et ces trois grandes époques, la colonisation, la guerre de l'indépendance, la guerre (^ivib', une l'oule de lieux, une foule de noms parlent, qui ne me disent rien. Je sens bien que

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