IMPRESSIONS DIVERSES. — LES HOMMES L'ESPRIT ET LA VIE
Dans les tramways de New-York, dans Iclevated, dans le sub\vajj y l'impression dominante est celle du mélange humain qui «' brasse dans cette ville. Sur la banquette ou debout devant moi, à côté de moi, je vois toutes les races, tous les types humains ; (les figures rosées et correctes de gentlemen, des laideurs anguleuses, sérieuses et honnêtes d'Anglaises non conformistes, de lourds cheveux noirs et des gestes vifs d'UalienneSjdes yeux inquiets et des bouches nerveuses de Juifs qui lisent un journal hébreu, des faces rondes de Slaves, des visages jaunes et des yeux bridés de Chinois sans queue, en vestons de confection, de bons mufles de négresses souriantes,
dont la peau noire se colore des reilels de vastes feutres violets — et quel violet ! — enfin toute une foule sans caractère, sans unité ni distinction de type, très diverse de mise, d'élégance et de propreté, avec, à certaines heures, un air commun de lassitude ou d'excitation. Impossible de définir un type qui soit le type américain.
De temps à autre, cependant, une jeune fille svelte, bien musclée, aux traits réguliers, au profil pur, cheveux blonds ou châtains, œil bleu limpide, regard rieur, franc et décidé, gestes souples et sûrs, rien de la raideur anglaise, un mélange de force et de grâce, une expansion de vie libre, riche, joyeuse : voilà ce qui me paraît bien être le type américain de la « girl ». Les Américains sont fiers de leurs femmes: ils ont raison. Evidemment, dans sa pleine perfection, le type n'est pas commun : mais tel qu'on le trouve assez fréquemment, il a un charme sain et puissant.
On m'avait beaucoup parlé de ha brutalité du peu[)lc américain ; j\ii iu Ix^auconp de
AUX ETATS-UMS t'
noles des voyageurs là-dessus. Je ne les contredis pas : ils ont vu ce qu'ils peignent. Mais ce ([y\e j'ai vu n'est pas tout à fait cela. La foule que j'ai vue était remarquablement gaie et de belle humeur. Je n'ai pas assisté à une dispute. Aux arrêts et aux départs qui faisaient osciller « comme des épis mûrs » toute la masse humaine dont le wagon était bourré, chacun s'abattait sur le voisin qui transmettait la pression, et ainsi de suite. Le porteur de journaux tombait sur la femme en toilette de soirée, qui s'inclinait sur la négresse, laquelle s'effondrait sur le mécanicien aux vêtements gras; ([uand le choc s'était transmis à l'autre bout de la voiture, de là partait une pression inverse qui remettait tout d'aplomb : tous les visages souriaient. Pas une bourrade, pas un grognement. J'ai, (certes, été parfois bousculé à la sortie ou à l'entrée des wagons, ou dans la rue : presque toujours j'ai entendu aussitôt un « Excuse me ». Je pense bien que la brutalité dont on parle existe par moments. Ma brève expérience m'a
découvert d'autres moments. Voilà tout.
Avis aux généralisateurs.
Dans cette dissemblance de types ou cette diversité d'origines, il me semble bien qu'un certain caractère commun se manifeste, perceptible même dans les frôlements de la rue et des trains : un franc esprit d'égalité et une sorte de sociabilité allègre. Ces gens de mise et de fortune si diverse, dans la promiscuité momentanée diisub^'ay, n'apportent les uns envers les autres ni réserve dédaigneuse ni hostile défiance ;tous acceptent de bonne grâce les rapports forcés que ce contact impose. Cette foule n'a dans les manières ni la timidité farouche qui naît de la grossièreté ni la froideur distante que développe une certaine forme de savoirvivre : elle n'est ni indiscrète ni sauvage. On ne ("herche ni ne fuit les occasions de parler au voisin : on le fait par rencontre, brièvement, avec une aisance simple ( I ouverte.
D'ailleurs la vie dissuade la morgue ; qui sait si le pauvre hère rApé qui vous coudoie
AUX ETATS-UNIS jy
Il aura pas eu l'an prochain la chance ou ridée qui le remettront à flot, et ne sera pas inscrit avant dix ans dans la liste des milliar- (laii(^> '.' Oui sait aussi si le business-jnan
Il plastron irréprochable ne sera pas content dans quelques mois de trouver des journaux à porter ou quelque travail de manœuvre ? La circulation des individus d'un étage à l'autre de la société est trop
(tive pour permettreaux préjugés de classe (Tacquérir une grande forcée
Le monde que j'ai vu plus intimement i st celui des universités : professeurs, et hommes de tous états qui ont étudié dans les Universités, dans celles surtout de Flarvard et de Golumbia.
Quelques-uns ont le type du gentleman anglais, avec quelque chose de plus déliMidu et de plus souple dans l'attitude. D'autres ont le type du docteur allemand, un peu dégourdi et allégé. D'autres repré-
(Mitent diverses nationalités européennes :
T. H en existe pourtant dans certaines sphères : cf. plus
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Italiens, Suisses. Quelques-uns se clislingueraient à peine de nous, s'ils venaient ici. Je crois apercevoir un type plus particulièrement américain: c'est Thomme au visage rasé, à Tair ouvert et résolu, un peu froid au repos, mais qui s'éclaire tout de suite de franche cordialité quand un ami l'aborde, et de curiosité intelligente quand un objet intéressant se présente à lui, toujours agissant, pressé, regardant en face choses et gens, voyant les difficultés et ne s'en troublant pas, allant de l'avant, méthodiquement, s'il a le temps de préparer son plan, à l'aventure, cl certain de se débrouiller, s'il est pris de court, plein d'endurance, et voulant être pleinement homme, homme de savoir et de goût, homme d'action, homme de sport, plus calme ou plus fébrile selon son tempérament, qui pourra parfois finir par la neurasthénie, mais qui jamais n'envisagera la possibilité de vivre sans rien faire, en rentier.
La, vie professionnelle et la vie de famiUe sont entièrement séparées : (*haque homme
AUX ETATS-UNIS (h
I son ofjicc au bas de la ville dans la cité, uù il reçoit ceux qui ont affaire à lui. Il a sa maison ou son appartement dans la ville, à Test ou à Touest du Parc Central : seuls les >nt accès. L'étranger auquel on fait la faveur de Ty admettre, y est reçu avec une familiarité exquise; sans compliments, on le met à Taise ; on le traite dès le premier jour en ami ; et rien ne m'a plus rendu le charme de la vie française que quelques iiners intimes de six, huit ou dix personnes, -m la causerie, libre, confiante, touchait à lout, sans commérage et sans pédantisme.
La solidité de ce caractère m'a frappé. L'homme qui vous a ouvert sa maison, ne vous a fait, ne vous fera aucune protestation. Mais il se comportera en ami en toute occasion : son amitié est sûre, active, fidèle. Vous pouvez compter sur lui.
J'ai noté aussi, dans un certain nombre de cas, une probité intellectuelle d'une rare qualité. L'Américain que j'ai connu, voit les faits et s'y soumet ; je ne veux pas dire qu'il s'y résigne. Non. Sa conscience pourra les
juger sévèrement, sa volonté les combattre énergiquement ; il travaillera, s'il lui plaît, à les supprimer. Mais son esprit n'y résiste pas. Quels que soient ses sentiments et ses intérêts, il accepte ce qui est, comme étant. Les faits ont beau le gêner, il ne les nie pas, il ne ruse pas pour éviter de les regarder. Il ne cultive pas l'art sentimental de Tillusion, si cher aux faibles. Précisément parce qu'il est homme d'action, il sait qu'il faut partir de données exactes pour tirer des raisonnements valables et prendre des mesures efïicaces. Il sait qu'on ne commande à la nature qu'en lui obéissant, et qu'en fermant les yeux aux faits, on ne fait que s'ôter les moyens de s'en rendre maître.
De là la facilité, étrange pour un Français, qu'on trouve à causer des sujets les plus brûlants avec un Américain. Pourvu qu'on garde soi-même son sang-froid, et qu'on ait un peu d'esprit positif, on peut énoncer ses préférences, ses doctrines, ses croyances comme des faits ; on peut mettre sous les yeux de son inlerlocutcur les faits
AUX ETATS-UNIS (i >
([ui dérangent ou choquent ses opinions : jamais on ne le blesse, si on n'emploie pas (les mots blessants. J'ai pu causer paisiblement de la séparation de l'Eglise et de l'Etat avec des catholiques américains ; cela ne m'est jamais arrivé chez nous. Je ne me sentais pas contraint là-bas à fuir ce sujet : on m'invitait à y entrer, on m'y précédait.
J'ai vu des preuves de la probité d'esprit dont je parle, à la fin de Tannée 191 1, dans Taffaire Mac Namara. Deux frères dont l'un était secrétaire d'un syndicat, étaient accusés d'avoir organisé des attentats anarchistes. Ils niaient. Le parti socialiste fit une souscription qui produisit 900 000 francs, pour payer les frais de la défense. Une société industrielle, lésée par un des attentats, mit en campagne un détective privé qui annonça qu'il prouverait la culpabilité des Mac Namara. Ils continuaient de nier. Les socialistes affirmaient violemment leur innocence. Tout à coup, la veille ou i'avantveille du jour où les débats du procès devaient s'ouvrir, ils firent des aveux. Ils les
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distribuèrent de faron à éviter la peinte de mort. L'un des deux prit à son compte l'explosion qui avait lait sauter le bâtiment du Times à Los Ano^eles, et lue 21 personnes ; Fautre se déclara coupable de la destruction d'un immeuble industriel, qui n'avait pas de victimes.
Ces aveux retentirent dans toute TAmérique comme ceux jadis, chez nous, du colonel Henry. Des détails inquiétants sortirent. Des questions embarrassantes furent posées aux leaders socialistes. Comment avaientils pu ignorer la vérité ? Gomment avaientils pu verser 5 000 francs par mois à l'un des Mac Namara, au temps des attentats, sans avoir jamais de curiosité sur Temploi qu'il en faisait? Gomment, s'ils croyaient à l'innocence, avaient-ils pu ignorer ou tolérer que la défense, avec laquelle ils se concertaient constamment, achetât des témoignages ? Gomment, s'ils n'y croyaient pas, avaient-ils laissé les travailleurs apporter leur argent à la souscription?
Mais ce qui j)our moi fut le plus Irap-
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paiil clans TafTaire, c'est que les organisalions socialistes ne travaillèrent pas à
luder les faits, à les maquiller, à les soj>liistiquer, à en fausser le sens. Un grand nombre de syndicats se révoltèrent contre les grands chefs : d'autres les sommèrent d'apporter des explications. D'un mouvement unanime, le reste de la souscription
ut appliqué aux victimes de Los Angeles et
i leurs familles.
Ce n'était pas seulement le vieux fond de moralité puritaine qui se manifestait : c'était une loyauté d'esprits positifs qui ne trichent pas avec la réalité.
J'ai connu trois ou quatre hommes de line et riche culture, curieux de lettres et l'art, idéalistes avec ferveur, qui se sont fait une échelle des valeurs et donnent à chaque chose la place exacte qu'elle leur parait mériter dans leur vie : gens de cœur haut et de sens ferme, positifs dans le rêve, et qui mettent au service du plus généreux idéal un esprit pratique d'homme d'affaires,
GG mois MfeilS I) LNSEJGNEMEN l
une prudence réaliste, une énergie a et tenace. Evidemment ce type n'est pae commun : en quel pays ne serait-il pas rare ? Mais partout il importe que l'élite se fasse un idéal de caractère vraiment désirable ; et je ne crois pas me tromper en me disant que c'est vers ce type-là que va l'élite américaine. C'est l'un des plus beaux types d'humanité civilisée qui aient jamais été réalisés à aucune époque de Thistoire.
Le Yankee, le milliardaire qui n'est pas encore décrassé, le bitsiiiess-inaii qui, dans la lutte pour l'argent, ne voit plus que largent comme but de la yie et principe de distinction entre les hommes : ce type-là, je ne l'ai pas vu, je ne suis pas entré en rapports avec lui. Je sais qu'il existe. J'ai vu des indices, des effets de son existence.
Il y a, répandu dans toutes les formes de la vie, un goût de 1' « outre-mesure » dont il faut sans doute chercher l'origine dans celle partie de la population. Pour des natures sans finesse, les choses ne sont senties qu'en excès. Il faut de rénorine. du Irop ('<» u'esl
|)as le goiil alleinaftd du « Colossal » où il entre tant d'orgueil. On ne dislingue pas ici entre big et great, entre le gros et le grand. L'enrichi a besoin de payer cher, pour être assuré d'avoir du meilleur. D'où la réclame de certains hôtels qui se disent, chacun pour leur part, le plus cher du monde.
L'Américain du type grossier voudra son ()///cr dans le bâtiment le plus élevé, le plus somptueux, le plus cher, qui ait le plus vaste hall et le plus revêtu des marbres les plus rares, les plus imposantes rangées d'ascenseurs, les plus rapides ascenseurs express pour le transporter d'un coup au i5% au 20*" étage. De là le succès du Singeras Building.
Il a besoin de gaspiller pour prouver qu'il a de l'argent : il faut trop de chaleur dans sa maison, trop de nourriture sur son assiette, un moteur trop fort à son auto, trop de lumière électrique pour réclairer.
Il lui faut des cocktails et des sucreries, des piments et des confitures, des boissons
bouillantes et de Feau glacée, du beurre refroidi à la glace et du pain sortant du four qui brûle les doigts. Son palais ne perçoit aucune saveur fine : il lui faut des sensations extrêmes, contradictoires ; alors il sent.
Il ne goûte de beauté que dans la destruction ou la défaite brutale de la nature. Il méprise le jour naturel : des architectes lui feront de beaux hôtels somptueux, où, selon la formule, tout le confort moderne sera rassemblé; et à midi, par les jours les plus clairs, il aura besoin de la lumière électrique dans sa chambre, à son bureau, pendant son lunch. J'ai vu des salles à manger de grands hôtels, qui n'ont même pas de fenêtres. Puisque Thomme a inventé la lumière artificielle, on n'a plus besoin du soleil : on lui laisse, pour le moment, les légumes à faire pousser.
Un beau projet, c'est de faire au milieu de la rivière Charles, entre Boston et Gaml)ridge, une île artificielle, sur laquelle on mettra une cathédrale. Ce sera beau, parce que cela coûtera cher, et parce que ce sera
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un effet de force humaine. La rivière qui s'étale en nappe magnifique, en sera défigurée ; mais quel intérêt peut avoir cette eau surabondante qui est venue là toute seule?
Tous, le Yankee, Thomme cultivé, l'étudiante, la femme du monde, sont patriotes; et il y a encore de Ténorme, de l'effréné, de l'immodéré dans leur patriotisme. Quelques hommes d'élite ont un sentiment éclairé et juste de la grandeur de leur patrie : ils ne croient pas nécessaire de mépriser les autres patries. La masse n'y met pas cette discrétion.
C'est peut-être la première chose dont on ait la perception nette, dès qu'on a mis le pied en ce pays, la première qui se dégage des impressions multiples et confuses dont on est assiégé. Tout, les journaux, la rue, la conversation, vous révèle très vite à quel point le patriotisme américain est chaleureux, excité, ombrageux.
Tout succès d'un Américain est applaudi par toute la nation. Toute l'Amérique s'in-
téressait à la fin de 191 1 au maintien d'un fonctionnaire américain en Perse, se passionnait contre la Russie acharnée à le faire partir, sans réflexion ni intérêt politique, simplement parce qu'on élait fier qu'un Américain eut un grand rôle en Perse.
Quand le pape fit trois ou quatre cardinaux américains, ce lut une joie nationale. Sans acception de credo confessionnel, tous lesjoumaux s'enorgueillirent delà place que les Erats-Unis prenaient dans TÉglise catholique : tous accueillirent l'espoir d'avoir à la première occasion un pape américain.
Tous laissèrent voir que c'était du à l'Amérique, que son tour était venu.
L^Américain commun croit volontiers que toutes les découvertes sont américaines, que rien ne se fait ailleurs aussi bien qu'en Amérique, et surtout que tout est plus grand en Amérique qu'ailleurs. 7Ae (^/'er//e5^ i// thc {vorld^ the biggest in the tvorld : ce sont les mots ({uc l'on entend et qu'on lit à chaque instant.
Avec ses illusions de sunnionir mii\<M--
selle cl SU conversion fréquente en dédain des autres peuples, le patriotisme de FAméricain est une force nationale, une source profonde et inépuisable d'énergie, de dévouement et d'union. Il y avait autre chose que de la curiosité pour un spectacle extraordinaire dans ce million d'hommes qui, le premier dimanche de novembre, s'entassaient sur le bord de THudson pour voiries 102 bâtiments de la flotte de TAtlantique dont la longue file occupait le milieu de la rivière pendant 8 ou 9 kilomètres : on sentait dans cette foule une fierté ardente devant le déploiement de cette grande force navale, et si le gouvernement, comme on Ta dit, n'a eu pour but dans cette importante démonstration que d'exciter l'intérêt pour la marine et de préparer une demande de crédits, il a bien réussi. L'enthousiasme populaire a jailli.
Je me trouve en Amérique au moment où commence l'agitation pour l'élection du Président J'entends partout discuter sans pas-
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sion les chances des partis et des hommes. Tout le monde, dès ces mois d'octobredécembre 191 1, est persuadé que M. Roosevelt sera candidat. Beaucoup accordent de grandes chances à M. Tait. Un certain nombre croient le succès des démocrates possible, grâce à la division des républicains. Quelques-uns ajoutent : et si le parti choisit M. Wilson pour candidat.
Parmi les hommes d'Université que j'ai vus, un bon nombre sont démocrates.
D'ailleurs j'ai entendu discuter deux hommes très intelligents et très versés dans la politique, sans qu'ils aient pu s'accorder sur la portée des mots républicain et démocrate. L'un soutenait qu'ils n'avaient qu'une valeur historique, que l'on entrait aujourd'hui dans les deux partis par le hasard des amitiés, des relations et des circonstances, et qu'ils ne correspondaient à aucune différence de principes. L'autre maintenait que le parti républicain était plus unitaire et centralisateur, plus disposé à renforcer le pouvoir central et les liens
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fédéraux, tandis que le parti démocrate était plus jaloux de l'indépendance et des droits particuliers des Etats : mais il accordait que cette différence était surtout théorique. Naturellement j'ai beaucoup entendu parler du président Roosevelt. Les jugements sur cet homme sont très variés. « Intelligence ouverte, disent les uns, souple, active et douée de rares facultés d'assimilalion ; homme de décision, de sang-froid et d'énergie, dévoué à son pays, aux aspiralions nobles, et sachant simplifier les raffinements de la pensée idéaliste comme il le faut pour la faire pénétrer dans l'âme des foules et produire ses conséquences dans le monde des faits. » Les autres disent : « Esprit vulgaire et superficiel, qui ne pénè trépas le fond des choses et qui peut-être a peur d'y pénétrer, d'y rencontrer les difficultés ; homme habile à suivre sa fortune, et qui n'est point incapable de compromis ou de complaisance ; politicien aux mains propres, mais politicien tout de même, qui ne voudra le bien du pays que dans la me-
sure et de la manière dont la grandeur de Teddy en profitera. »
De ees deux figures, laquelle est la vraie .' Je rignore, j'ineline à donner raison aux premiers : j'ai été frappé, quand M. Roosevelt passa par Paris, de sa vaste connaissance des hommes, de la richesse de son expérience, de la générosité indubitable de la conférence où il définit, dans une forme accessible à toutes les intelligences, les principes et les conditions de la moralilé politique. Cependant M. Roosevelt ne dédaigne pas d'être habile : j'ai lu dans sa Revue Outlook un article philosophique sur le déclin actuel du matérialisme (jui man- (juerait un peu trop de profondeur et de subtilité, s'il fallait y voir autre chose qu'une manœuvre politique pour rallier les croyants des diverses religions à la future candidature. Les catholiques d'ailleurs n'en purent être contents.
J'ai vu bien peu de (diose des mœurs politiques. Deux ou trois ol)servalions seulement p(Miv(Mit présenter quehpic intérêt.
Un sait (jiK3 M. Taft a conclu des traités d'arbitrage avec l'Angleterre et la France. Le sénat devait être appelé à les examiner et à les ratifier on rejeter : il vient de le faire^ en y introduisant de graves modifications qui mettent toute l'œuvre en péril. Il s'agissait alors de préparer l'opinion, de la gagner ou de la faire publiquement déclarer pour l'arbitrage. Un grand meeting fut organisé, où parurent sur l'estrade M. Carnegie, le Président Butler, et quelques autres hommes considérables. Un obscur avocat allemand eut l'idée de combattre ce mouvement : l'Allemagne ayant décliné l'offre de conclure un traité d'arbitrage avec les Etats-Unis, voyait de mauvais œil les accords de la France et de l'Angleterre. Ce Germain de New- York crut servir son pays d'origine en « sabotant » le meeting des partisans de l'arbitrage. Il rassembla des Allemands et des Irlandais, qui envahirent la salle, poussèrent des hurlements, jouèrent de la trompe, saccagèrent le mobilier, et bousculèrent les respectables personnages
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de l'estrade. Personne ne put prendre la parole, et l'on dut lever la séance. Dans les eommunications qu'il fit aux journaux, le triomphateur laissa échapper que « tout ce qui se faisait pour la paix, se faisait contre TAlIemagnc » : si ce ne sont pas les mots, c'est bien la pensée de cet enfant terrible. Ce tapage fut universellement blâmé, et aurait fait grand tort à FAllemagne dans Topinion, si son champion avait eu personnellement un peu plus d'importance.
On n'admet pas là-bas ces procédés: on ne combat une manifestation d'opinion qu'en réunissant un meeting, s'il se peut, plus nombreux pour une manifestation contraire. C'est une des règles fondamentales du fair play en politique.
J'ai parlé plus haut des habitudes et des sentiments d'égalité que certaines apparences extérieures de la vie dénotent. Ceci appelle quelques réserves. Il y a des sentiments d'inégalité qui apparaissent dans la vie sociale et politique. Si la noblesse
n'existe pas, certaines sociétés y suppléent : il existe des associations d'hommes et de femmes qui descendent des familles ayant participé à la guerre de Flndépendance ; et c'est avec une fierté aristocratique qu'une Américaine parle de ses aïeux coloniaux.
Il y a aussi une aristocratie d'argent et de mœurs. On me dit que certaines personnes habitant à Test de la d*' Avenue, se vantenlde n'avoir jamais dîné dans l'ouest de New-York, de n'y avoir aucune relation.
Mais surtout on sent le poids de l'argent dans la vie politique. J'ai entendu dire que les mœurs électorales, développées dans une population d'immigrés à qui la loi donne les droits des citoyens avant que la vie leur en ait donné l'esprit, sont détestables, et Ton me cite tel homme de valeur, fait pour la vie politique, mais d'âme fière, qui a refusé toujours toute candidature, parce (ju'il lui répugne d'acheter des suffrages. 11 faut même acheter parfois les comités pour obtenir d'être présenté aux électeurs, si j'en crois le scandale qui éclata sur l'élec-
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tion (l<3 certain juge et se dénoua devant les tribunaux.
L'argent apparaît en certaines occasions, comme destructeur de Tégalité civile et politique. Une Commission de la Cour suprême faisait une enquête sur le trust de Tacier : certains témoins vinrent faire des dépositions fâcheuses pour un milliardaire. Les avocats, avoués, agents des personnes lésées, divers membres de la Commission demandèrent qu'on citât le personnage à comparaître dans une forme qui entraînait, en cas de désobéissance, une sanction pénale. Pendant plusieurs jours on insista : jamais le président ne voulut envoyer au milliardaire autre chose qu'une bénigne convocation, ajoutant seulement qtie, s il ne venait pas, on pourrait faire état des dépositions de ses adversaires. Il ne vint pas, et se borna à faire publier dans les journaux un beau certificat d'honnêteté qu'il s'était fait jadis signer par les gens qui se plaignai-ent m.aintenant. La note comique était fournie dans cette alEaire par lefait que,
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pour luules les opérations délicates, iagoui du milliardaire, son entremetteur, son Père Joseph, était un Révérend, un ministre bap liste.
L'Église catholique américaine estentièrement libre, comme toutes les autres confessions. Elle s'accommode de cette liberté. Elle ne forme pas un parti politique. Aucune des diiïieultés que connaissent les pays d'Europe ne s'est produite là-bas. Estce un état délinitif ?Je le souhaite.
Voici deux petits faits singuliers.
Au début d'octobre, les journaux s'oecupèrent d'une allocution ou d'une lettre où l'arche véque de New- York se plaignait que les catholiques ne fussent pas représentés proportionnellementàleur nombre dans les fonctions publiques; et ilengageait les catholiques à s'organiser en parti et à voter désormais pour des catholiques.
La ville de New-York subventionne toutes les oeuvres d'assistance, qu'elles soient neutres ou confessionnelles. Mais elle exiae un contrôle de l'emploi des fonds. Cette
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année, un certain nombre crétablissemenls appartenantàdes Congrégations religieuses, ont refusé de laisser vérifier leur comptabilité par les représentants du pouvoir civil ; ils ne veulent rendre de compte à personne.
Sont-ce là des accidents qui seront sans lendemain ? sont-ce des indices d'une évolution qui serait grosse de troubles ? Je rignore.
Un des points les plus curieux à observer chez un Américain, c'est son attitude à l'égard de Tautorité, sa manière de l'exercer et de la subir. Cela peut se résumer en deux mots : vigueur dans Tusage du pouvoir, docilité dans la soumission au pouvoir.
On se dit qu'on est dans un pays de liberté : et mille circonstances le confirment. La rue appartient aux citoyens. Ils y font leurs cortèges, leurs manifestations. Ils y déploientleurs bannières. Nul n'y metobstacle. La rue appartient aussi aux enfants : sur les trottoirs, sur les chaussées, è\ travers les pié-
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tous, a travers les voitures et les autos, ils jouent ; surtout ils font du patin à roulettes, souvent sur un seul pied, Tautre demeurant prêt à fréner, à bloquer, si besoin est. Nul ne gêne ces enfants. L'énorme New-York n'a que son parc central et le Riverside : les rues tiennent lieu de jardins publics. Il faut que les enfants jouent. On leur est indulgent, et Ton ne croit pas ([u'il y ait un intérêt social à faire des enfants un embarras pour les parents.
On pousse les maisons dans le ciel aussi haut qu'on veut. Personne ne réglemente le relief des saillies des façades. On dépose les caisses et les cartons vides au bord du Irottoir, et on y met le feu. En cette ville d'incendies journaliers, la police laisse, faire : le policeman regarde, et parfois remue les braises. J'ai vu à midi, en plein Broadway, près du bAtiment du Times, un magnifique bûcher de 3 à 4 mètres de large sur I m. 5o de haut. Le vent emportait les flammes et les étincelles. C'était superbe et peut-être excessif.
On m'a dit que le public n'obéissait pas aux règlements qui le gênaient, querAméricain en général n'avait pas le respect de la loi. C'est possible : il a certainement le respect de l'autorité, quand elle se réalise en un homme.
J'ai constaté en mainte occasion la docilité, la résignation, la patience de la foule et des individus ; et, inversement, l'énergie avec laquelle chacun exerce tout le pouvoir de sa fonction. En tramway, en chemin de fer, en subway^ c'est frappant. Le client qui entre dans un restaurant, ne choisit pas sa place : il attend que le maître d'hôtel lui assigne une table. Si vous n'attendez pas son invitation pour vous asseoir, il est à parier qu'il vous déplacera.
Les règlements les plus minutieusement vexatoires sont élaborés: du moment qu'ils sont édictés, on s'y soumet. La douane est aussi redoutée des Américains, et surtout des Américaines, que la police l'est (1(-^ Russes. Nous sommes étonnés, un peu agacés, nous autres étrangers, de nous
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heurlor à des consignes, cravoir à subir des formalités. Notre idée d'un pays de liberté en est toute brouillée. Pour débarquer, il nous a fallu répondre, sur notre parole d'honneur, à vingt-neuf questions. J'ai juré n'être ni repris de justice, ni anarchiste, ni bigame, ni fou, n'avoir jamais vécu de mendicité, avoir cinquante francs en poche, et le reste à l'avenant.
(Test que l'Américain considère uniquement l'intérêt social. On ne vexe pas gratuitement les individus, ni pour des principes : promenez dans les rues le drapeau que voudrez. Mais dès que l'utilité publique est en jeu, tout est permis. Celui qui détient l'autorité en use, abondamment, fortement: le public obéit. On sacrifie toutes les préférences dogmati([ues à l'individu, mais on sacrifie l'individu à toutes les commodités publiques.
La douane est vexatoire : elle protège l'industrie nationale. Les règlements de l'émigration sont stupides, appliqués aux passagers de r" classe : ils défendent le pavs
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contre rimpoiialion des déchets malsains de l'Europe, et il faut qu'ils soient généraux pour être efficaces.
Je remarque chez bien des gens de conditions très diverses la force de cette idée, qu'il faut avant tout queTaftaire marche, etqu'ils sont là pour la faire marcher. Que ce soient les affaires de l'État, de la science, d'une entreprise privée, ils n'hésitent pas à user de tout le pouvoir qui leur est confié, à prendre toutes les responsabilités.
Et d'autre part, dans l'organisation do TafTaire, on ne se défie pas des hommes: on ne leur lie pas les mains. On remet beaucoup de choses à leur décision. On compte sur rindividu. La liberté de l'initiative, l'énergique maniement de l'autorité paraissent des conditions essentielles du bon rendement de l'énergie humaine.
Je rencontre çà et là beaucoup de petits pouvoirs absolus : absolus dans un domaine spécial et restreint, et provisoirement absolus, tant qu'ils se comportent bien. Tel homme de science organise son laboratoire
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comme il veut: il sait de quelle somme il dispose; il choisit, il congédie comme il veut ses collaborateurs, assistants et garçons : on ne lui demande compte de rien, que des résultats. S'il fournit en production scientifique ce qu'on attend, il sera roi indéfiniment dans son laboratoire. S'il ne fournit pas assez, on le renverra comme il renvoyait l'aide dont il n'était pas satisfait.
On respecte certainement beaucoup moins (jue chez nous les positions acquises, les « droits acquis », comme nous disons. On se prive plus aisément, à tous les degrés de l'échelle sociale, des services de findividu qu'on estime ne pas bien servir.
Je crois me rendre compte que l'Américain n'a pas la défiance de l'autorité ({ui chez nous vicie l'activité sociale. C'est que l'autorité chez eux n'a pas été pervertie, déconsidérée, rendue suspecte par des abus réitérés et des excès séculaires. Elle n'a jamais été mise au service de l'orgueil dynastique, de Tégoïsme d'une classe, du despotisme ou de l'amljition d'un homme.
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Toute notre histoire est faite de la résistance à l'autorité arbitraire ou despotique; toute notre vie sociale est encore empoisonnée d'esprit de tyrannie et d'esprit de révolte. Là-bas, on n'a encore éprouvé que les petites oppressions obscures de pouvoirs locaux ou secondaires, les méfaits encore partiels de coteries municipales : aucun esprit général de défiance et d'indocilité n'a été éveillé, et l'on se sent beaucoup plus menacé par certaines dominations financières, industrielles ou syndicales.
Les journaux américains sont un étonnement pour un Français. L'Europe et le monde y tiennent si peu de place ! De temps à autre un fait sensationnel, qui, ne se reliant à rien, demeure inintelligible aux lecteurs. Même les informations de politique intérieure n'abondent pas, ou s'émiettent en tout petits morceaux fort malaisés à rassembler pour composer une vue d'ensemble. Les articles de doctrine, de tactique, et môme de controverse sont rares. Dans
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tel grand journal de New-York, les exposés d'idées sont très courts, dix à vingt lignes, jamais plus; et ils ne couvrent pas une page à eux tous.
Ce qui remplit le journal, c'est d'abord les faits divers, meurtres, pillages, accidents. De ces nouvelles-là, il n'y a jamais trop, paraît-il. Ce sont ensuite les informations relatives à la vie extérieure, aux allées et venues, aux procès des notabilités de tout ordre et de tous pays, milliardaires d'Amérique, gentilshommes d'Europe, personnages politiques, acteurs et actrices, chanteurs et chanteuses, danseurs et danseuses. Ce sont encore les interviews, qu'on leur prend pour avoir leur opinion sur tous les sujets d'actualité ; on enregistre sans distinction les propos les plus insignifiants et les sottises les mieux calibrées ; pourvu que la chose soit étiquetée d'un nom connu, la qualité n'importe pas. Très abondantes enfin, dans tous les journaux, les nouvelles de sport.
Le désordre de la composition est rare.
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Pêle-mêle, faits divers, interviews, nouvelles politiques se succèdent. La colonne se coupe en deux, trois étages ; et tel sujet occupe une demi-colonne, puis vingt lignes du milieu ou du bas delà colonne voisine, elles cinq ou six lignes qui restent se glissent oîi elles peuvent dans une autre colonne. 11 n'est pas rare que l'information commencée dans la colonne i de la page i se poursuive page 1 1 , et que du bas de la colonne 2, il l'aille pour avoir la suite de la nouvelle et de la phrase, se porter pageG. On enfile l'une après l'autre toutes les dépêches et les informations qui arrivent: il n'est pas rare que les mêmes nouvellesse répètent dans les mêmes termes, deux et trois fois de suite. Pour les débuts de la guerre italo-turque, régulièrement, après les dépêches en langue anglaise, on lisait des dépêches absolument identiques en langue italienne : c'étaient deux versions du même original, fournies par deux agences différentes.
Tout cela donne l'idée d'un public inlell(Mtuellement médiocre, passionné pour 1rs
Sports, friand surtout trémotioiis vulgaires, qui demande aux nouvelles (juotidiennes l'excitation de sensibilité que notre ouvrière demande à son feuilleton, et à qui il faut couler les informations sérieuses à petites doses parmi les exploits des burglars^ les personnes écrasées et les matches de baseball. Mais les journaux trahissent en même temps la médiocre culture des journalistes, dans la confusion de leur rédaction et de leur arrangement, dans Tindigence aussi des réflexions sur les faits de tout ordre.
Cependant les sports, le^ commerce, la propriété ont en général leurs pages attitrées : ce sont les spécialités qui intéressent de grandes catégories de lecteurs.
Les numéros du dimanche sont énormes:
le New-York Times donne une centaine de grandes pages. Il y a là de la lecture pour une semaine, à qui voudrait lire le numéro d un bout à l'autre . Au premier abord, cela jure avec l'idée qu'on a j)rise du niveau intellectuel du public. Mais ce public, s'il est médiocre, n'est ni illettré ni frivole: il aime
à lire, dès qu'il est de loisir. Je voudrais savoir si le journal avec ses suppléments ne chasse pas le livre ou n'en limite pas l'expansion.
Et puis le numéro du dimanche est un numéro de famille. Le père y trouve, outre son journal quotidien, des suppléments sur les actualités politiques, historiques, économiques, sociales ; la mère, un pullulement d'annonces, pour toutes les choses dont elle peut avoir besoin ; les jeunes filles, des suppléments littéraires et artistiques ; les fils, des suppléments sportifs; et les tout petits, des supplémen-ts illustrés, des histoires comiquesetmoralos. Le journaldu dimanche est une collection de magazines.
Nos journaux français, (juand on les compare à ceux des Etats-Unis, sont lumineux, intelligents, aisés et agréables à lire. La matière est distribuée, classée, filtrée, de façon que rien n'arrête le lecteur. H y a plus de personnalités tout à la fois et plus d'idées. Beaucoup sont violents, injurieux, brutaux, ou gravement fielleux. Les idées
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trop souvent ne sont que le masque des intérêts et des passions, et Tesprit ou le talent ne s'emploient qu'à maquiller la figure des faits, à embrouiller le sens des événements les plus clairs. Il est presque impossible chez nous à un homme de penser contre son journal, s'il n'en lit qu'un.
La presse américaine, moins littéraire et moins artiste, laisse davantage au lecteur sa liberté de jugement. Mais je comprends maintenant qu'un homme de grand sens, un président, je crois, du Board of Education de Washington ait pu définir ainsi Tobjet de l'école primaire : « mettre le peuple en état de lire le journal », de le lire comme il faut, avec intelligence et avec profit.