PREMIÈRE PARTIE
DE CASABLANCA À SOKHRAT ED-DJEJA
CASABLANCA 19
Port de Casablanca
DE CASABLANCA A SOKHRAT ED-DJEJA | | CASABLANCA
Sur la côte inhospitalière de l'Atlantique battue par les vents et la houle du large, à mi-chemin environ entre le cap Spartel et Mogador, s'ouvre une baie spacieuse, entre un promontoire rocheux- et une presqu'île frangée d’écume. Les navires qui viennent y mouiller sy trouvent quelque peu à l'abri des vents d'ouest, mais entièrement exposés à ceux du nord. De leur pont. derrière la frange blanche des brisants et une bande jaune de sables coupée de récifs noirs, on aperçoit, au fond de la baie, une longue ligne de murailles grises
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flanquées de tours et de bastions où flotte le pavillon sanglant des anciens corsaires barbaresques. Elles sont garnies de vieux canons, presque inoffensifs aujourd’hui, mais à la gueule toujours menaçante braquée sur la mer; et derrière elles, sur un fond fauve de collines basses et arides, se détachent les toits plats et les minarets d’une cité orientale: c’est Casablanca, le Da r -
El-Beïda des Marocains.
Elle s'appelait autrefois Anfa, et son origine se perd dans la nuit des temps. Conquise et rasée par les Portugais en 1468, elle fut rebâtie par eux en 1515 et baptisée de son nom actuel. Puis, abandonnée par les conquérants chrétiens, elle retomba aux mains des musulmans. En 1755 elle fut détruite par le tremblement de terre qui dévasta Lisbonne, et il n’en resta qu’un misérable hameau sur un amas de ruines. Enfin, vers la fin du XVIII" siècle, le Sultan Sidi Mohammed ayant concédé à la compagnie espagnole «de los cinco gremios mayores» le droit d’exporter des céréales de Fedala, Casablanca et Mazagan, elle se mit à revivre et à se repeupler et, grâce à la richesse du pays des Châouïa dont elle est le centre d'exportation et d'importation, elle n’a cessé, depuis, de se développer et de prospérer. Aujourd'hui, elle est, après Tanger, le port le plus important du Maroc, et sa population peut être évaluée à près de 30.000 âmes,
dont 5 à 600 Européens.
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La rade de Casablanca — nous l'avons vu déjà — n'est pas idéale; tant s’en faut. Les vapeurs y mouillent à un mille ou un mille et demi, les voiliers, à plus de deux milles de terre. Par les gros temps, surtouten hiver, toute communication reste fréquemment interrompuc pendant plusieurs jours de suite, et souvent les navires sont obligés de gagner le large pour ne pas s’exposer à venir échouer sur les écueils dont la côte est hérissée. L’embarquement et le débarquement s’opèrent à l’aide de barcasses d’un faible tirant d’eau, pouvant pénétrer dans une petite anse où les vagues viennent mourir au pied même des murs de la ville.
Si Casablanca, vue de la mer, à une mine plutôt rébarbative et farouche, elle se présente, au contraire, sous un aspect des plus riants aux voyageurs venant de l’intérieur. Entourée d’une ceinture de jardins aux épaisses frondaisons d’où s’élancent les silhouettes gracieuses de quelques palmiers, ses murs crénelés, ses terrasses plates, ses minarets, blanchis à la chaux, éblouissants sous le soleil africain, se détachent sur le bleu sombre de la rade, où gisent des bateaux à vapeur aux gros corps noirs et rouges et se balancent des
voiliers aux formes sveltes et élégantes.
Mais comme la plupart des villes orientales, Casablanca ne tient pas ses promesses. |
Ayant pénétré par l’une de ses quatre portes, on se trouve dans un dédale de rues étroites et tortueuses
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bordées de maisons sans caractère. ni espagnoles ni mauresques. de mi<érables échoppes. de huttes en roseaux, de hangars où s'entassent les grains, les peaux, les laines amenés de l'intérieur par les caravanes. Pleines de pousière en été, de houe noire et fétide à l'époque des pluies. jonchées d'immondices, beaucoup d'entre elles ont plutôt l'air de cloaques. La cohue bruvante qui les remplit : bédouins vêtus de loques de couleur indéfinissable. conduisant des chameaux et des ânes pelés et lourdement chargés qui vous éclaboussent et vous écrasent contre les murs: crieurs publics vendant des chevaux et des mules. portefaix berbères et nègres en haiïllons. courtiers juifs affairés en longues houppelandes sombres. mendiants demi-nus forment un ensemble où un fin haïk blanc. majestueusement drapé sur la personne de quelque fonctionnaire maure. détonne presque autant que les fraîches toilettes des dames de la colonie européenne ou l'équipement des touristes cockneys qui envahissent la ville à l'arrivée du steamer de Londres : topis de liège, knickerbockers. pipes courtes et ko daks braqués impitoyablement sur tous les chameaux qui passent, sur tous
les paquets de linge sale ambulants qui représentent le beau sexe indigène.
Casablanca est une ville bédouine. Le gros de sa population se recrute parmi les tribus voisines, Ber-
bères arabisés ayant peu de besoins et, par consé-
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quent, un goût peu développé. L'élément maure, celui qui cultive encore quelque peu l’art arabe et les traditions d’un passé glorieux, n’y est représenté que par quelques fonctionnaires et quelques commerçants presque tous originaires de Fez, de Rabat ou de Tétouan.
Aussi, si le commerce est florissant à Casablanca, l'industrie y est presque uaulle. Il ne faut y chercher ni somptueuses demeurea mauresques ni monuments artistiques. Les mosquées, les marabouts, les bains maures, le dar el-makhzen (palais du gouvernement) ne sont que des constructions sans prétentions, simplement blanchies à la chaux. La kaïsaria (le bazar) n’est qu’une place carrée encadrée de petites niches, où les vendeurs se tiennent assis à la turque au milieu de leurs marchandises bhbariolées; et les fondaks (caravansérails) ne sont que de grandes cours rectangulaires encombrées de bêtes et bordées
de cellules noires et sales où logent les caravaniers.
La ville est donc très peu attrayante en elle-même. Que l’on ne s’imagine pas, cependant, que la vie y soit dépourvue de charme. Une société européenne aimable et accueillante, un climat délicieux, l'intérêt que présente l’étude d’une contrée, de gens et de mœurs peu connues et le sentiment d'indépendance et de liberté qui résulte de l'absence des mille petits esclavages d'un état civilisé et policé en font un séjour des plus agréables.
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Telle est la ville de Casablanca, où je venais de passer une année, quand je fus mandé auprès du grand vizir, du terrible Bâ-Ahmed, qui était tombé malade au camp impérial de Sokhrat Ed-Dieja.
‘Le lendemain je partais pour la m'hal]la.
ot
Ie ÉTAPE
Porte de Casablanca
Jr ÉTAPE
24 décembre 189% — Dans un pays sans auberges, sans chemins de fer, sans routes même, à moins qu'on ne veuille appeler ainsi les faisceaux entrecroisés de pistes de chameaux qui en tiennent lieu au Maroc, c’est toute une affaire que les préparatifs d’un voyage. On est obligé d’emporter une foule de choses dont on n’a pas idée en pays civilisé : tentes et accessoires, literie, effets d’habillement, armes et munitions, piquets et cordes pour entraver les bêtes, batterie de cuisine, vaisselle, fanaux, seaux, pharmacie de campagne, conserves etc.; quelquefois même du com-
bustible et de l’orge pour les bêtes. Aussi, bien que
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me bornant au stricte nécessaire et ne croyant m'’absenter que pour quelques semaines au plus, j'ai dû louer deux mules et deux chameaux pour le transport de mes bagages.
J'avais fixé à huit heures le moment du départ. Mais si l'exactitude est la politesse des rois, elle n’est pas assurément une vertu des ‘caravaniers marocains. À huit heures et demie les bêtes de somme ne sont pas encore arrivées. Mon: cheval, sellé et bridé. ronge son frein et piaffe à ma porte; mes effets encombrent le patio, ficelés et prêts à être chargés. Je commence à m'impatienter; et une pluie fine et pénétrante se met à tomber. peu apte à calmer ma mauvaise humeur. — A neuf heures... rien. Je suis outré. Mon domestique part à la recherche des bêtes. — A neuf heures et demie... personne. Mon exaspération, après avoir atteint son maximum, fait place peu à peu à une résignation fataliste. Et à dix heures, quand mon domestique revient enfin pour m'annoncer que les mules ne sont pas encore ferrées et que, les chameliers n'ayant pas été prévenus, leurs bêtes sont parties au pâturage, c’est presque avec l’équanimité d’un vrai croyant que j'accueille ces déclarations. On se met donc à la recherche d’un maréchal-ferrant et des chameaux. Et enfin, à onze heures, l'opération du chargement peut commencer. Elle ne se fait pas sans force ruades, coups de trique, grognements furieux des cha-
meaux et imprécations de leurs conducteurs.
l'e ÉTAPE 27
Les petites bannières blanches viennent de grimper au sommet des minarets, annonçant l'heure méridienne de l’oûli, quand nous passons sous la
voûte sombre de la grande porte de Casablanca.
Notre petite caravane se compose de six hommes et d'autant de bêtes. Moi-même et un cavalier indigène mis à ma disposition par le caïd pour me servir d’escorte et de guide sommes à cheval; mon domestique Mohammed et Simon Cohen, jeune israélite algérien engagé en qualité d’interprète et de factotum, sont juchés sur les mules chargées, et deux chameliers hédouins suivent à pied avec leurs bêtes. |
En quelques minutes nous franchissons le souk encombré de gens, d'animaux et de marchandises, Île petit pont en dos d'âne jeté sur le ruisseau de Casablanca, le cercle de jardins qui entoure la ville et entrons dans la région accidentée du Sahel.
Bientôt Casablanca disparaît derrière les ondulations du sol. La pluie a cessé de tomher; maïs le temps reste gris et menaçant, et le paysage est d’une monotonie désespérante. Toutes les fois que nous atteignons le sommet d’une côte, nous n’apercevons devant nous qu'une autre côte pareille, couverte comme elle de palmiers nains, auxquels de maigres champs labourés essayent de disputer le terrain; çà et là, dans la distance, une bâtisse blanche entourée de figuiers de Bar-
barie et d’aloës ou un groupe de huttes ou de tentes.
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Le sol, pierreux ou sablonneux par endroits, est couvert ailleurs d’une boue glissante, où nos chameaux patinent et n’avancent que péniblement. Nous
ne tardons pas à les laisser loin derrière nous.
Au bout de quatre heures de montées et de descentes, nous atteignons enfin le sommet de la dernière vague du Sahel, puis descendons dans une vaste plaine qui s'étend devant nous à perte de vue. Là, la route devient de plus en plus boueuse. A droite et à gauche, à l'horizon, les kasbas des Mediouna et des Oulad Zyan se dessinent à peine sur le ciel déjà sombre.
La pluie se remet à tomber, drue et.froide, et la nuit s'approche à grands pas. Nous sommes trempés et glacés, et les chameaux portant nos tentes sont bien loin encore. Aussi je me décide à demander l'hospitalité du premier douar que nous trouverons: et bientôt, dans l'obscurité déjà presque complète, nous voyons briller des feux et distinguons un cercle de petits
monticules noirs : les tentes d'un campement indigène.
Des aboïements furieux annoncent notre approche. Quelques bédouins s’avancent vers nous, le fusil à la main, pour nous reconnaître et, quand nous nous présentons comme «hôtes de Dieu », ils chassent les chiens, écartent les branches épineuses de la zeriba
qui barricade le douar et nous invitent à entrer dans
le cercle des tentes.
1e ÉTAPE 29
Le chîkh vient alors nous souhaiter la bienvenue. C’est un vieillard pauvrement vêtu mais à la figure sympathique encadrée d'une longue barbe blanche, un vrai croyant. fidèle observateur des préceptes hospitaliers de sa foi. Aussitôt que je suis descendu de cheval, il me prend par la main pour me conduire à sa demeure. À notre approche un groupe de femmes et d'enfants se lève et va se retirer dans une tente voisine. Puis mon hôte réitère ses souhaits de bienvenue et, ayant étendu par terre un vieux bout de tapis à mon intention, me laisse seul pour aller s’occuper de nos bêtes.
Je m'installe aussi commodément que les circonstances le permettent et, à la lueur vacillante d’une bougie fichée dans le goulot d’une bouteille, j'examine la pauvre habitation nomade et son contenu.
La khaïma du chikh est peut-être un peu plus spacieuse que les autres tentes du douar; mais sans cela elle ne s’en.distingue en rien. Elle a, comme toutes les autres, la forme d’un canot renversé, et le tissu dont elle est faite, en fibres végétales tirées du palmier nain ou de l’asphodèle, qui remplacent généralement dans cette région le poil de chèvre et de chameau, est vieux et usé. Quant à l'inventaire du contenu, il est vite fait : deux coffres en bois blanc, quelques nattes en jonc, une selle arabe recouverte d’une housse en drap rouge, usée jusqu’à la corde, un long fusil à pierre, des jarres, des pots, des plats en terre et en
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bois, un crible, quelques peaux de bouc servañnt d’outres, dont l’une, le poil en dedans, suspendue entre les montants d’un chevalet composé de trois bâtons, tient lieu de baratte; un moulin à bras composé de deux petites
meules, l’une fixe, l’autre mobile et pourvue d’un
manche en bois, — un de ces vieux moulins dont parlent la Bible et l'Odyssée, — et c'est à peu près tout.
Le chîkh ne tarde pas à reparaître accompagné de quelques notables du douar, de mes gens et d'un de ses fils portant un pot de terre rempli de charbons ardents. Et nous nous pressons autour de la chaleur bienfaisante, y exposant, tour à tour, toutes les parties transies de notre individu. — Entre temps notre hôte fouille dans ses coffres et en tire un plateau de cuivre, une petite théière en métal blanc, une boîte contenant du thé vert, un paquet de menthe, un pain de sucre, une demi-douzaine de petits verres peinturlurés : tout ce qu'il faut pour préparer et servir le fameux breuvage national.
Ah! ce pauvre thé marocain ! A-t-il été assez dénigré par les touristes qui ont fait sa connaissance dans les cafés maures de Tanger ! Ses détracteurs ne connaissent pas les longues chevauchées à travers les plaines désertes, sous un soleil de plomb, ou, par une pluie battante, sur les plateaux balayés par les vents glacés de l'Atlas; ils ignorent la sensation exquise de
bien-être qui envahit le voyageur exténué, à moïtié gelé
lé ÉTAPE 1
ou à moitié grillé, avec les premières gorgées du breuvage bienfaisant. Les indigènes seuls, et ceux qui ont vécu de leur vie, l’apprécient à sa juste valeur.
Aussi le vieux chîkh, en le préparant, a-t-il l’air de pontifier; et tout le monde s’accroupit en rond, observant un silence presque religieux. Puis, après quelques minutes d'attente. l’infusion nous est servie, brûlante et très sucrée, et nous l'aspirons par petits coups, bruyamment, comme l'exige la coutume. Immé:diatement nous nous sentons réchauffés et réconfortés. et la bonne humeur se rétablit comme par enchantement. |
Sur ces entrefaites arrivent nos chameaux guidés par un homme du douar envoyé à leur rencontre. Faut-il monter les tentes maintenant ? Mes gens attendent ma décision presque avec anxiété. Ils ont tant de bonnes raisons pour m'en dissuader; car l’averse continue, torrentielle, et Ia nuit est si froide et si noire... D'ailleurs les environs ne sont plus qu’un vaste bourbier, et, grâce au thé et au brasero, je me sens si bien à l’aise dans la tente du chîkh que je consens volontiers à y rester.
Bientôt paraît le kesksou (cous-cous) traditionnel, et nous l’attaquons avec un pieux bismillah (au nom de Dieu). Il est fait avec un beurre horriblement rance; mais je ne veux pas attrister mon hôte en lui laissant voir que je ne le trouve pas à mon
goût et, malgré les répugnances de mon palais encore
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irop peu acelimaté, je m'efforce d’en avaler quelques bouchées, tout en faisant semblant d'en manger beaucoup. Ma main encore inhabile à en faire des boulettes me facilite mon stratagème. Je me rattrape ensuite sur uu plat de seikouk que nous apporte un notable du douar. C’est un cous-cous grossier de farine d’orge abondamment arrosé de petit-lait et que l’on mange avec des coquillages en guise de cuillers. Il ne se présente pas non plus sous un aspect très appétissant, mais au moins il n'est pas fait au beurre rance. et je contribue vaillamment à sa destruction. Un dévot hamdouilah (el-hamdoulillah — louange à
Dieu), et le thé fait sa réapparition.
Nos chameliers nous avaient amené un nouvel hôte d’une espèce particulière. C’est un nègre à la face grotesque qu'ils avaient rencontré en route, ruisse- ‘lant et grelottant, et qui est venu humblement nous demander la permission de s’accroupir à notre feu. Appartenant à la grande confrérie des conteurs et chanteurs errants, ce troubadour marocain ne possède pour toute fortune qu’un âne famélique, un vieux haïk en lambeaux, une pipe et une blague à kif et un petit instrument primitif à deux cordes, un gimbri, attribut de son état. Et ce pauvre hère, ragaillardi lui aussi par le thé et la bonne chère, traduit alors la reconnaissance de son estomac repu par un concert qui
porte la satisfaction générale à son comble. S'accom-
Ire ÉTAPE 33
pagnant de son gimbri, il nous chante, d’une voix tantôt gutturale, tantôt nasillarde, d’interminables mélopées, que l’assistance reprend aux refrains avec des battements rythmiques des mains. Et je me laisse ber-
cer par la mélancolie de ces airs étranges.
Puis, soudain, je me souviens que c’est aujourd’hui la veille de Noël! Quel contraste ! Là-bas, en Alsace, la neige tombe en silence et recouvre tout de sa blancheur immaculée. Les familles se réunissent dans les maisons bien closes et bien chauffées, car c’est aujourd’hui la grande fête des enfants, qui attendent avec une impatience fébrile la venue du petit Noël et de ses beaux cadeaux. Enfin la nuit arrive, une clochette tinte, une porte s'ouvre, et le sapin apparaît dans toute sa splendeur étincelante. L’agitation de tout à l’heure fait place à un silence religieux; toutes les petites bouches entr’ouvertes sont muettes d’admiration, tous les grands yeux candides se fixent en extase sur l’apparition radieuse. Puis des chants d’allégresse retentissent, de naïfs cantiques de Noël, et des cris de joie à chaque découverte nouvelle. Et les grands, se faisant enfants, s’extasient et se réjouissent avec les petits.
Ici aussi, c'est une réunion joyeuse; mais les êtres simples et naïfs qui la composent ont des muscles de fer, des visages bronzés et barbus; et s’ils s’amusent volontiers, eux aussi, c’est avec de vrais fusils, des
chevaux en chair et en os et des poupées vivantes...
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Quelques charbons dans un pot remplacent le poële ronflant, une misérable chandelle nous tient lieu d'arbre de Noël, et la musique, sauvage ct sans gaîté, se confond avec les grandes voix de la nature, le fracas du déluge qui s’abat sur notre frêle abri et le hurlement
des rafales qui menacent de l’emporter…
Mais l'artiste et son auditoire sont infatigables, le concert s’éternise, et nous devons fournir une bonne étape . demain. Aussi, à une heure déjà avancée, je finis par donner le signal de la cessation des réjouissances et, m'enveloppant dans mon manteau, la tête appuyée sur ma selle en guise d'oreiller, je ne tarde pas à m'endormir, malgré la tempête, les aboiïiements furieux des chiens de garde et les attaques de légions d'insectes sanguinaires sur mon épiderme.
Mais bientôt je suis réveillé par une sensation de froid intense. La pluie a fini par crever la vieille tente, et je suis couché dans une mare. Le mal est fait, et on ne peut guère songer à le réparer maintenant. Je vais donc m'’accroupir dans un coin non encore atteint par l’inondation, où je passe la fin de ce réveillon mémorable en contemplations philosophiques à
le Schopenhauer.
me ÉTAPE 0
Un Douar Im ÉTAPE 25 décembre. — Le jour paraît enfin! Mais
c’est un jour morne et blafard, éclairant à peine une vaste plaine nue et désolée écrasée sous d’épais nuages livides : l’image de la terre aux premiers jours de la création, avant la séparation des éléments et l’apparition radieuse du soleil. |
Et la pluie tombe toujours ! Nos hôtes en sont tout joyeux, car elle leur promet de belles récoltes. Mais nous autres, qui allons encore y être exposés pendant une longue journée, sommes loin de partager
leur allégresse.
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Cependant le thé matinal, accompagné de galettes pâteuses arrosées de beurre fondu, nous remet un peu de cœur au ventre, et, profitant d’une courte accalmie, nous procédons au chargement des bêtes. Puis nous prenons congé de nos braves hôtes ct nous mettons en route vers le Sud. |
Fatha, le troubadour couleur d’ébène, se joint à nous pour aller tenter la fortune au camp du Sultan.
La région que nous parcourons est une vaste plaine monotone, sans arbres et presque sans reliefs, qui s’élève insensiblement à fur et à mesure que nous avançons. Son sol est formé d’une couche presque ininterrompue d’une terre végétale noire et grasse qui, au printemps, se couvre de blé, d'orge, de maïs, de fèves, de pois chiches. Mais maintenant, ce n’est qu’un immense marécage, où nos bêtes pataugent péniblement, ayant parfois de la boue jusqu'aux genoux.
Pendant de longues heures nous marchons en silence, ne regardant ni à droite ni à gauche, la tête baissée sous nos capuchons pour nous garantir de l’ondée cinglante. Parfois les rênes s’échappent de nos doigts engourdis, et nos montures aveuglées, tournant le dos à la tempête, refusent d'avancer. Nous les laissons souffler un instant, puis reprenons notre course muette et aveugle. |
Tout à coup nous nous trouvons au beau milieu d’une grande caravane venant en sens inverse : des
chameaux et des ânes chargés de tentes, de perches,
rime ÉTAPE 37
de tous les impedimenta d’un camp bédouin; des hommes à cheval armés de longs fusils, des femmes portant leurs petits et des enfants plus âgés courant avec des chiens galeux derrière des troupeaux de vaches, de chèvres et de moutons. C’est un douar à la recherche d’un campement nouveau, plus éloigné de la scène des opérations militaires.
L’averse diminue enfin d'intensité, et nous apercevong devant nous la ligne grise et encore indécise des hauteurs de Mzab. Leurs contours s’accentuent peu à peu, et deux cônes isolés, en vedette, s’en détachent plus nettement.
Vers trois heures de l’après-midi, nous approchons d’une gottâ (*) située à une faible distance de leur base, dans un site qui doit être charmant à toute autre époque de l’année.
Elle appartient à un indigène de ma connaissance, et je suis sûr d'y trouver bon accueil. Nous allons donc nous y arrêter pour la nuit; car nos montures sont à bout de forces, surtout les mules. A différentes reprises elles se sont laissées choir dans la boue, et il a fallu les décharger pour leur permettre de se relever. Quant aux chameaux, comme hier, nous les avons distancés de beaucoup, et ils n’arriveront guère avant la tombée de la nuit.
(*) Une gottà est un domaine taillé par quelque bédouin influent dans le territoire du douar auquel il appartient et exploité par lui, avec un nombre plus ou moins grand de clients, suivant un système comparable au métayage.
JS DE CASABLANCA A SOKHRAT ED-DJEJA
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Nous entrons dans la gottâ. C’est un terrain entouré d’un talus et d’un fossé, où se trouvent réunis tous les types d'habitations hbédouines : tentes semblables à celles des douars, nouaïl (pluriel de nouâla). huttes rectangulaires ou en pain de sucre.
Au centre de cette agglomération se dresse une enceinte murée, la résidence du maître de céans. Nous y pénétrons par une porte cintrée et entrons par un couloir coudé à ciel ouvert dans une grande cour bordée de constructions en pisé à toits plats et blanchies à la chaux. L'une d’elles sert à loger les hôtes de passage. Elle se compose d’une pièce unique, longue. étroite et absolument vide; sans fenêtres, ne recevant le jour et l’air que par la porte percée dans un des côtés longs, avec un plancher en terre battue et un toit de perches juxtaposées recouvertes de pisé. Ce n’est pas luxueux, mais au moins nous nous y trouvons au sec. On nous apporte des nattes et des tapis, on allume un grand feu de branchages au beau milieu de la salle, et nous parvenons enfin à nous dégeler.
Notre hôte, absent au moment de notre arrivée, ne tarde pas à paraître et me fait l'accueil auquel je m'attendais de sa part. Il semble préoccupé cependant et, tout en préparant le thé, il m’apprend que les troupes chérifiennes viennent de lui razzier un troupeau de plusieurs centaines de moutons. Cela ne l’empêche pas d’en sacrifier un à l'hospitalité et de le
faire transformer en cous-cous et en tâjin excellents.
IMC ÉTAPE 39
Tout le monde sait que le cous-cous est le plat national de l’Afrique du Nord; mais bien des personnes ignorent comment il est préparé. Cru, c’est une espèce de semoule, dont les grains, de la grosseur d’une forte tête d’épingle, s’obtiennent par l’agglutination de farine de blé ou d’orge au moyen d’une petite quantité d’eau. Pour le faire cuire, on l’humecte et on en remplit un récipient de la forme d'un entonnoir tronqué dont le fond est percé de trous. Ce récipient s’emboîte hermétiquement dans l’ouverture d’une marmite ventrue mise au feu avec de la viande, mouton ou poulet, de l’eau, des légumes et des épices. La vapeur qui se dégage de ce pot-au-feu ne peut s'échapper que par les trous du récipient superposé et amènc la cuisson du cous-cous, dont les grains se gonflent et s’amolissent. Au bout de deux heures environ, le tout est retiré du feu, et le cous-cous, assaisonné de beurre et de sel, arrosé de bouillon. est dressé en forme d’un volcan dans le cratère duquel on dépose la viande et les légumes. — Quant au tâjin, c’est un ragoût gras et pimenté de viande et de légumes.
Tous ces mets ne se mangent qu'avec la main droite ( * ) préalablement lavée, sans le secours d’aucun instrument et à même le plat, qui est placé par terre, dans une espèce de sébile en bois, au centre du cercle des convives. À la fin du repas, tout le monde se lave les mains et la bouche.
(*) La main gauche, qui sert aux ablutions, est impures
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Après une bonne soirée à deviser avec mon hôte, à échanger les nouvelles de la côte contre celles de l’intérieur, je passe une nuit excellente dans mon lit de camp, et mon long sommeil réparateur n’est interrompu que pendant quelques instants par des aboiements furibonds répondant aux glapissements lointains
d’un chacal.
me ÉTAPE | 4
Ruines d'une Kasba
Iilme ÉTAPE
26 décembre. — Le soleil enfin! Quand j'ouvre les yeux, réveillé par les grognements furieux de chameaux que l’on charge, un large rayon doré pénètre par la porte grande ouverte de notre logis. Je me lève vivement, tout joyeux, et trouve mes gens dans la cour, déjà occupés des préparatifs du départ.
Une négresse nous apporte la harira, une soupe épaisse et très poivrée composée de viande coupée en menus morceaux, d'œufs, de lentilles, de farine, de levain et de persil haché. Et l’estomac lesté, tonifiés par quelques verres de thé bouillant, nous nous
sentons prêts pour une nouvelle étape, quelle qu'elle
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soit. Nos bêtes n'ont pas été oubliées, et elles aussi paraissent reposées et ragaillardies.
Mais ces excellentes dispositions ne seront pas mises à une forte épreuve aujourd'hui, car le temps est merveilleux, et le terrain en perspective, poreux et en pente, sera infiniment plus facile et plus agréable que celui d'hier. C’est au moins ce qu'’affirme notre hôte en enfourchant son cheval pour nous faire un bout de conduite.
Nous nous dirigeons vers l’interstice qui sépare les deux montagnes coniques vaguement entrevues hier. Celle de droite porte le nom d'un marabout, Sidi Nader, dont la koubba blanche se dresse à son sommet. Celle de gauche, plus petite, est connue sous le nom de Nouider, diminutif de Nader.
Arrivés à leur base, nous nous séparons de notre hôte en échangeant les jolis compliments arabes de circonstance, puis, ayant franchi le défilé, nous traversons un vallon herbeux où serpente un ruisseau et nous engageons dans les collines de Mzab. Nous gravissons une pente assez raide, pierreuse et parsemée de buissons épineux et ne tardons pas à atteindre le sommet des hauteurs.
Je constate alors que ce que j'avais considéré comme une chaîne de collines n’est en réalité qu'un talus, le bord d’une terrasse plus élevée mais beaucoup plus accidentée que celle que nous avons par-
courue hier.
D mes su mu
ie ÉTAPE 43
Nous cheminons allègrement sous un gai soleil inondant un joli paysage aux pentes douces, uniformément recouvertes d’un frais tapis vert parsemé de bouquets blancs de narcisses, dont le parfum délicat se mêle à l'atmosphère pure et limpide. A l’Est, la vue est bornée par une chaîne de hauteurs ravinées et boisées, les montagnes des Mdakra et des Achach, qui servent en ce moment de refuge à d’innombrables bédouins fuyant devant les troupes du Sultan. Devant elles, plus près de nous, se dresse le massif rocheux isolé de M'gartou, roux et aride.
Nous marchons pendant plusieurs heures sans rencontrer âme qui vive. Mes gens sont gais et cnantent de leurs voix rauques que Fatha accompagne des sons grêles de son gimbri.
Vers midi, ayant atteint le sommet d’une onde du terrain, nous nous trouvons subitement en face de Dar Ben-Hamed, jadis la florissante kasba de Mzab et qui n’est plus, aujourd’hui, qu’un amas de ruines désertes, dont les murailles rouges flanquées de tours carrées et les maisons blanches effondrées et vides s’étalent à nos pieds, dans un cadre vert et fleuri de champs en
friche envahis par les herbes sauvages.
L'histoire de la destruction de cette kasba est une
illustration éloquente de l’état des choses au Maroc.
Il y a deux ans à peine, le caïd Ben-Hamed était
un des gouverneurs les plus puissants des Châouïa,
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et sa kasba en était un des centres commerçants et agricoles les plus importants. Pendant la longue durée de son administration il avait amassé une fortune considérable, si considérable, en effet, qu’un jour le gouvernement chérifien jugea le moment venu de s’en emparer. Mandé à la cour sous un prétexte quelconque, le caïd Ben-Hamed fut jeté en prison sans autre forme de procès, et une force armée partit de Marrakech pour s'emparer du trésor convoité. Maïs en arrivant devant la kasba, elle en trouva les portes closes et les parapets garnis de fusils. Un combat sanglant s’ensuivit, et les troupes chérifiennes finirent par s’emparer de la place. Le lieutenant du caïd, qui avait organisé la résistance, n'eut que le temps de se jeter sur un cheval et sauva sa tête par une fuite précipitée au Tadla, où il se plaça sous la protection des marabouts de B’jaâd. Mais les vainqueurs ne jouirent pas longtemps de leur triomphe. Les bédouins, attirés par l’odeur de la poudre et l'espoir du butin, accoururent de tous côtés et se précipitèrent à la curée. Ils attaquèrent et défirent les émissaires du Sultan et s’emparèrent à leur tour de la kasba, qui fut mise à sac et laissée dans l’état où nous la voyons aujourd’hui. Cet acte de rébellion fut une des raisons multiples qui décidèrent le gouvernement à entrer en campagne. Par une brèche dans la muraille crénelée nous entrons dans une vaste cour jonchée de décombres et
envahie par la mauvaise herbe; nous parcourons une
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ruelle déserte bordée de boutiques éventrées, puis pénétrons dans ce qui fut la maison somptueuse du caïd. Là, les bédouins ont donné libre cours à leur fureur dévastatrice, se vengeant des longues exactions dont ils avaient été victimes. De toutes les belles mosaïques, moulures, sculptures, peintures sur bois qui l’ornaient, il ne reste qu'un monceau de débris informes, noircis par l'incendie et achevant de se désagréger sous l’action de la pluie et du vent.
En sortant de la kasba nous voyons nos chameaux poindre à l'horizon, et la prudence nous commande de les attendre pour voyager de conserve avec eux. Il est vrai qu'’ainsi nous ne ferons qu'environ quatre kilomètres par heure; mais la région où nous allons nous engager est infestée de soldats pillards et de bédouins maraudeurs, profitant tous de l’anarchie générale pour satisfaire leurs instincts de rapine. :
Nous donnons donc un coup d’œil à nos armes à feu et nous assurons qu'elles sont chargées et en état de servir le cas échéant. Notre arsenal se compose du Winchester et du sabre d'ordonnance de notre cavalier d’escorte, d’un fusil de chasse à deux coups, un «idéal » de la manufacture de St-Etienne, que j'ai confié à mon domestique Mohammed et d’un bon revolver tirant des balles cal. 450 que je porte à la ceinture. Simon Cohen, se conformant en ceci à l’usage du pays qui interdit le port des armes à ses coreligionnaires marocains, est inerme:; les chameliers ont
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des gourdins et de mauvais poignards, et Fatha n’est armé que de son gimbri. Cela ne constitue pas un armement bien formidable, mais au moins nous sommes à l’abri de la nécessité de nous rendre à la première sommation, si nous venions à être attaqués par un parti de flibustiers.
Et bientôt nous avons l’occasion d’apprécier la sagesse des précautions que nous avons prises.
Nous venons de gravir une côte insignifiante, quand nos yeux tombent sur un groupe de cavaliers qui ont mis pied à terre et paraissent fort affairés dans un champ en friche, à quelques centaines de mètres devant nous. Et, presque immédiatement, nous nous rendons compte de la nature de leur occupation: ils sont en train de piller une matmora, un de ces silos où les indigènes ont coutume de remiser et de cacher le grain. Sans chercher à en savoir davantage, nous nous dirigeons de façon à placer la colline entre eux et nous,
Mais il est trop tard! Nous sommes découverts, et une douzaine de bédouins, criant et brandissant leurs longs fusils, sautent à cheval et viennent sur nous à fond de train, déployés en ligne comme à la fantasia. Inutile de songer à la fuite, moi-même et mon soldat étant seuls à cheval. L’unique parti que nous puissions prendre est celui de faire face à l’ennemi. Il n’est plus d’ailleurs qu’à une centaine de
mètres et fond sur nous comme une avalanche.
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Les fusils s’abaissent simultanément, nous menaçant de leurs bouches noires qui vont cracher du feu et du plomb... Le doigt sur la détente de nos armes, tous les muscles tendus, ne respirant plus, nous attendons... et il me semble qu'il se passe une éternité.
Mais la détonation redoutée ne vient pas, et soudain, sur un signe du chef, les longs fusils reprennent leur position verticale, les chevaux s'arrêtent net, ployant sur leurs jarrets et rejetant la tête en arrière sous l’action brutale du mors arabe. Et la respiration nous revient avee un soupir de soulagement.
Alors nos assaillants d’il y a un instant viennent vers nous, tranquillement, comme s'ils ne s’étaient dérangés que pour prendre de nos nouvelles. Ils jettent bien encore des regards de convoitise sur nos bêtes, mais nous nous tenons sur nos gardes, et, nous voyant disposés à nous défendre, ils doivent se dire que le jeu ne vaudrait peut-être pas la chandelle,
Nous échangeons un «es-salamou âlikoum»
— «ou âlikoumes-selam» qui sonne un peu faux; puis une conversation s'engage, tout-à-fait courtoise. Et je suis tout étonné d’entendre ces rebelles contre l’autorité du Suitan, fuyant et combattant ses troupes, ne parler de lui qu’avec un respect très réel, l’appelant sidna, notre seigneur. Encore quelques politesses orientales, et ils retournent au pillage de la matmora, tandis que nous poursuivons notre route, nous félicitant de l’issue de cette alerte qui aurait pu tour-
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ner facilement au tragique ou se terminer au moins par la perte de nos bêtes et de nos bagages.
Bientôt nous sommes en vue de Dar Ould-Hajai. qui sera notre gîte pour cette nuit. Il est de bonne heure encore; mais cette kasba est le seul endroit à peu près sûr où nous puissions passer la nuit avant d'arriver au camp impérial; et celui-ci est bien loin encore. ;
Notre soldat a pris les devants pour nous annon- .cer; et quand nous arrivons à la porte de la Kkasba, le Khalifa (lieutenant) du caïd est là pour nous souhaiter la bienvenue et m'inviter à descendre dans la maison de son maître. Mais je préfère coucher sous la tente.
Nous trouvons la vaste enceinte bondée de campagnards des environs réfugiés là avec leurs troupeaux. Cependant nous finissons par découvrir une place inoccupée dans un angle de la kasba, près des murailles de pisé croulantes. Et nos tentes, dressées en un tour de main, attirent une foule de curieux, d'enfants dévuenillés surtout et de femmes, dont beaucoup n'ont probablement jamais vu un n’srani (chrétien). Mais rien en leur façon d'être ne dénote le fanatisme féroce que l'on impute souvent gratuitement à tous les musulmans. Très sages, ils s'accroupissent en cercle, à une distance eonvenable, prêts à s'envoler comme une bande d'oiseaux effarouchés toutes les fois que je m’approche d'eux. Mais bientôt ils s'apprivoisent et parais-
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sent tout heureux de pouvoir nous rendre de petits services : tenir nos hêtes. aider à les entraver, aller chercher de l’eau, etc.
Nous venons d'achever notre installation, quand le caïd nous envoie la moûna: un mouton, deux poules, des pains, des œufs, un pot de beurre, un pain de sucre, du thé, des bougies, du charbon, de l’orge et de la paille pour nos bêtes. Les figures de mes gens rayonnent à la vue de toutes ces victuailles et à la bombance en perspective.
Le mouton, égorgé rapidement suivant les prescriptions du Koran, est rôti en entier dans un four ad hoc chauffé à blanc et dont on a soin de boucher hermétiquement toutes les ouvertures avec de la tcrre glaise. Aïnsi préparée (m'choûi}), cuite à point et saupoudrée de sel et de cumin pilé, la viande est réellement excellente. Le foie et les rognons sont mis en brochettes (k’tban).
À la tombée de la nuit, six hommes de garde envoyés par le caïd sont venus s’accroupir autour de notre petit campement pour Veiller à notre sécurité. Ils font beaucoup de bruit, chantant et s’interpellant sans cesse pour se tenir éveillés. Longtemps ils me tiennent éveillé moi aussi; cependant je finis par m'endormir. Et il faut croire que nos gardiens en ont fait autant; car, soudain, je suis réveillé par un coup de feu qui éclate à deux pas de ma tente et, me précipitant dehors, je
trouve notre soldat, le fusil encore fumant à la main.
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Il vient, me dit-il, de tirer sur un voleur qui s'était introduit dans notre campement et qui a disparu sans laisser de trace. Nos veilleurs, tout effarés, n’ont rien vu, et je soupçonne un peu notre brave défenseur de n'avoir ricn vu non plus...
La nuit est merveilleusement calme et belle, et le ciel très profond cest rutilant d'étoiles. Mais il fait trop froid pour s’oublier longtemps à contempler sa splendeur, et je ne tarde pas à retourner me coucher et me rendormir, tout en plaignant les pauvres gardiens qui,
dehors, ont recommencé leur concert.
Ave ÉTAPE 51
Passage d’un ruisseau
IVue ÉTAPE
2 décembre. — Quelle matinée! fraîche, vivifiante, sans un nuage !
Pendant que mes gens achèvent de lever le camp, je vais saluer le caïd et le remercier de son: hospitalité. Je le trouve en train de prendre le thé en compagnie de quelques-uns de ses familiers et dois m'’asseoir auprès de lui et partager son déjeuner. Je faïs ainsi la connaissance d’un nouveau plat, pas bien fameux à mon avis, la khléa. C’est une espèce de biltong ou de pemmican : de la viande de bœuf cu de mouton dé-
coupée en morceaux longs et minces, suspendue à des
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cordes et séchée au soleil et au vent, puis conservée dans de grandes jarres sous une couche de suif. Celle que l’on nous sert se présente sous forme de lanières de la consistance d’une semelle et d’un goût assorti.
Le caïd est d’une amabilité extraordinaire et ne cesse de m'’asperger d’eau de fleur d'oranger et de me faire présenter un petit réchaud à encens. C’est qu'il a une faveur à me demander : celle d’intercéder pour lui auprès de l’omnipotent grand vizir. Car il paraît qu'il est assez mal noté en haut lieu et il craint de perdre son poste.
La matinée est déjà assez avancée quand je rejoins enfin ma petite caravane, qui m'attend depuis plus d’une heure à la porte de la kasba. Deux marchands qui se rendent au camp nous demandent la permission de voyager avec nous pour plus de sécurité. Elle leur est accordée, et nous pressons le pas pour rattraper le temps perdu.
Après avoir traversé un ravin où naît un ruisseau bordé de peupliers, nous escaladons une pente assez raide et nous retrouvons bientôt au haut du plateau. C’est une région exposée à tous les vents, pierreuse et inculte, où ne poussent que des buissons épineux tordus et quelques herbes dures et sèches.
Quelques-uns des malheureux réfugiés de la kasba se sont aventurés jusque là pour y faire paître leurs troupeaux, et, une bande de soldats venant à passer, nous sommes témoins d’une razzia en règle. Mes gens
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ont une forte envie d’y prendre part, et je suis obligé d'avoir recours aux menaces pour ies en empêcher. Il leur est incompréhensible que je ne veuille pas profiter de cette occasion excellente de devenir propriétaire d'un petit troupeau, considérant presque comme impie de refuser ainsi un «don d’Allâh ». Quant aux pauvres bergers, ils ne doivent peut-être qu’à notre arrivée fortuite sur les lieux de n'avoir été que volés et maltraités.
Peu après, nous rencontrons un convoi de prisonniers : une vingtaine de malheureux demi-nus, chargés de lourdes chaînes les reliant les uns aux autres, se traînant par les ronces et les pierres et sans cesse harcelés et battus par une escorte de soldats déguenillés à la mine patibulaire.
Un groupe de femmes les suit, des épouses et des mères, gémissant lamentablement, ayant à peine de quoi se couvrir, n’en pouvant plus. Et mes gens, loin de compatir à leurs misères, les invectivent en passant. Je leur impose le silence et m'’arrête pour distribuer quelques secours à ces malheureuses. Elles sont toutes craintives d’abord, puis, voyant que je ne suis pas un ennemi, se précipitent pour baiser mes bottes et mes étriers, appelant la bénédiction d’Allâh sur ma tête. Elles sont presque toutes vieilles et laides, les autres ayant sans doute été retenues prisonnières…
Les signes évidents de la proximité du camp se
multiplient : nous rencontrons d’autres convois de pri-
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sonniers, d’autres bandes de soldats en maraude, et
on ne voit plus aucun douar.
Après trois heures de marche environ — vovageant avec les chameaux nous n’avançons que très lentement — nous atteignons un point commandant une vue étendue, morne et désolée. A gauche, les montagnes ravinées des Achach dessinent leurs moindres détails; à droite, nous distinguons vaguement la ligne blanche de l’Atlas dans le lointain brumeux, et devant nous, à l’Est, au-delà d’une vaste plaine déserte parsemée de rochers aux formes bizarres. on m'indique la crête tourmentée de Sokhrat-Ed-Dieja.
Au moment de repartir, notre attention est attirée par une nuée de corbeaux s’agitant au-dessus d’un groupe d'êtres humains. Nous nous en approchons : ce sont des femmes qui finissent d’enterrer le cadavre d’une victime des pillards qu’elles ont trouvé là. sans tête. Et les oiseaux de mauvais augure, auxquels on vient d’arracher leur part du butin, remplissent l’air de leurs croassements de dépit. |
Plus loin, une vision rapide de chevaux lancés à toute vitesse, de selles rouges et de vêtements blancs envolés dans un nuage de poussière : des chasseurs à la poursuite de quelque gibier, lièvre ou gazelle probablement.
Nous pressons le pas pour franchir cette plaine
désolée et aliteindre le camp avant la nuit. Bientôt nous
IVME ÉTAPE 55
arrivons sur les bords d’un fort ruisseau serpentant entre des bouquets de lauriers-roses. Nous y abreuvons nos bêtes, puis, l’ayant franchi, gravissons une pente couronnée d’un marabout que nous ne tardons pas à atteindre.
Et, brusquement, j'arrête mon cheval, tout saisi du spectacle imposant qui se présente à mes yeux. À nos pieds, dans un vaste cirque encadré de crêtes noires et déjà tout envahi par les ombres crépusculaires, apparaît une énorme agglomération de tentes grises, une immense cité de toile, d’où nous arrivent mille
bruits confus d'hommes et de bêtes : la m'halla!