‹ Trois mois de campagne au MarocChapitre 3 sur 11 · LA MHALLA LE SULTAN · texte numérisé non relu

LA MHALLA LE SULTAN

Avant d'entreprendre la description du camp, nous croyons devoir présenter au lecteur ses habitants : le Sultan, sa cour et son armée.

Mouley Abd-El-Aziz est le quinzième souverain de la dynastie régnante des Alides ou chérifs filaliens (de chérif — descendant du Prophète et filali — originaire du Tafilelt) dont le fondateur fut Mouley Ali Cherif. Un de ses ancêtres, El-Hassan Ben-Kaçem, quitta l’'Hedjaz au XIIIe siècle et vint se fixer à Sigilmassa, dans l’oasis de Tafilelt. Il passait, à tort ou à raison, pour être descendu d’un certain Mohammed, fils d'Abdallah El-Kamel, fils de Hassan, fils de Hassan Es-Sibt, petit-fils de Mahomet par sa fille Fatmat-Ez-

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Zohra. Par lui, Mouley Abd-El-Aziz serait donc un descendant direct du Prophète.

Né le 24 février 18318, il n'est pas, cependant, l'aîné de sa génération: mais fils de la favorite de Mouley El-Hassan, Lalla Erquiya, belle et intelligente Circassienne achetée à Constantinople et offerte au Sultan par un riche marchand marocain, il avait toujours été le préféré des douze fils de son père. Aussi, lorsque le premier-né, Sidi Mohammed, déjà investi des fonctions de khalifa mais brutal, cruel, adonné à tous les vices, eut perdu les bonnes grâces de Mouley El-Hassan, celui-ci avait-il désigné le jeune Abd-El-Aziz comme devant lui succéder au pouvoir.

Mouley El-Hassan mourut le 4 juin 1894. Parti de Marrakech pour se rendre à Fez, il ne parvint que jusqu’à l’Oued El-Abid, au Tedla, où il succomba subitement à une maladie qui le minait sournoisement depuis longtemps. Sa mort fut tenue secrète pendant plusieurs jours, et la cour et l’armée, escortant le corps de leur Sultan, se transportèrent en toute hâte à Rabat. |

Abd-El-Aziz, alors âgé de seize ans, attendait son père dans cette ville. On ne lui ramena que sa dépouille mortelle. Il fut immédiatement proclamé amir el-mouminîn (commandeur des croyants), et Si Ahmed Ben-Mousa, le chambellan de Mouley El-Hassan, par un hardi coup d'Etat, s’empara des rênes du gou-

vernement.

Sidi Mohammed et Mouley Omar, les frères aînés du jeune Sultan, furent jetés en prison, et, grâce aux mesures énergiques de Si Ahmed Ben-Mousa, à l'appui de l’armée, de la majorité des cheurfa (pluriel de chérif) et des savants ouléma de Fez, grâce aussi au peu de popularité des prétendants supprimés par l’incarcération et à l'indifférence des populations matées par les constantes expéditions de Mouley El- Hassan, les troubles, qui suivent toujours le trépas des sultans du Maroc, furent peu étendus et bientôt réprimés.

Le jeunc souverain, guidé en tout par celui qui s'était constitué son tuteur, se rendit d'abord à la fameuse Zzâouïa de Mouley Idris, dans le Dijebel Zerhoûn, berceau de la première dynastie des Empereurs du Maroc et tombeau de son fondateur, puis à Méquinez, cette Versailles de son aïeul Ismaïl, contemporain du Roiïi-Soleil. De là, il se rendit à Fez, sa capitale religieuse, la plus grande cité de son empire, et alla se prosterner au mausolée de Mouley Idris Ben-Idris, fondateur de la ville, dont les restes reposent dans la célèbre mosquée qui porte son nom.

Sa proclamation avait devancé son arrivée, et les savants ouléma de Karaouïn s'étaient prononcés en sa faveur. Partout, le jeune prince n’entendit que les acclamations joyeuses de la foule.

S’étant ainsi assuré des bonnes dispositions de

ses provinces du Nord, il partit pour Marrakech, sa

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capitale méridionale, dont il fit sa résidence pendant sept ans.

Et là, tandis que Si Ahmed Ben-Mousa gouvernait son empire en maître absolu, Mouley Abd-El-Aziz passa les trois premières annécs de son règne dans une inaction complète. Toujours enfermé dans son palais, d’où on ne le sortait que de temps à autre, comme un saint de sa chûsse, pour l’exhiber à son peuple aux grandes fêtes musulmanes ou pour lui faire recevoir les ambassades européennes, il n'avait avec le monde extérieur que des relations officielles étroitement surveillées et ne voyait même ses plus proches parents. sa mère exceptée, qu'avec le consentement et en présence de Si Ahmed, qui — à ce que l’on affirme — le laissait dans une ignorance absolue des affaires d'Etat, le traitant d’ailleurs toujours, au moins en public, avec les marques de respect dues à un calife du Prophète.

Mouley El-Hassan lui avait légué son empire dans un état de pacification qui, pour être maintenu, ne nécessita d’abord que quelques opérations militaires peu importantes confiées à des caïds quelconques. Mais la paix, au Maroc, ne saurait durer indéfiniment. En 1897, certaines tribus du centre s'étaient révoltées contre l’autorité chérifienne, ou plutôt contre celle du grand vizir Si Ahmed, celui-ci jugea nécessaire de les soumettre personnellement. Il partit vers la fin de l'été

à la tête de forces importantes et ne rentra à Marra-

kech qu’en mars 1898, après avoir «mangé» bon nombre de tribus et parcouru et pacifié le Houz.

C’est la seconde partie de cette campagne, celle qui occupa les trois premiers mois de l’année 1898, que nous avons essayé de retracer dans ce livre.

Le jeune Sultan prit part à cette expédition, mais y joua un rôle tout aussi effacé qu’à Marrakech.

Mouley Abd-EI-Aziz était alors un jeune homme de dix-neuf à vingt ans, grand et bien fait, mais déjà légèrenient obèse. Sa figure au teint mat et jaunâtre, encadrée du duvet de la barbe naissante, était douce et sympathique; inais ses traits légèrement empâtés, la mâchoire peu développée et le menton un peu fuyant semblaient dénoter un caractère malléable et dépourvu de volonté.

Comme tout le monde, je ne le voyais d’ailleurs que lersqu’on levait le camp pour le transporter plus loin et à l’occasion des fêtes religieuses. Mais tous les Européens qui l’ont approché, depuis, le considèrent comme un jeune prince intelligent, aimable, tolérant,

ennemi des abus et très désireux de régénérer son

pays.

Au retour de Ja colonne expéditionnaire à Marrakech, la vie inactive reprit de plus belle, et le Sultan continua de subir la tutelle tyrannique du chancelier-

régent jusqu'à la mort de celui-ci, en mai 1900.

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Mouley Abd-El-Aziz sortit alors de son apathie et donna quelques preuves d'énergie auxquelles on ne s'était nullement attendu de sa part. On appréhendait dee troubles sérieux, une tentative de révolution des partisans du prétendant Sidi Mohammed qui était toujours en prison : il n’y eut que quelques révoltes locales vite réprimées. Le Sultan mit la main sur la fortune colossale qu'avait laissée son grand vizir et semblait vouloir recucillir aussi son héritage moral en s’emparant des rênes du gouvernement. ° = Mais bientôt on apprit que Si El-Mahdi El-Mnebhi avait remplacé Si Ahmed au pouvoir. Mouley Abd-El- Aziz avait changé de tutelle et ne s’était émancipé un peu que pour se lancer dans des divertissements puérils et stériles. Il devint le protecteur de la chorégraphie et de la prestidigitation, tira des feux d'artifice, fit venir des bicyclettes, des canots à pétrole, des automobiles, des phonographes, des appareils de photographie. Tous ces amusements, la photographie notamment, qui le renseigna sur ce qui se passe hors du Maroc, finirent cependant par lui donner une idée très haute, exagérée peut-être, de la civilisation européenne et par faire naître en lui le désir d’y faire participer son pays.

Il ne rêva plus, alors, qu'innovations et réformes et bientôt, déployant toute l’énergie latente et imprévue d’un caractère noble et généreux, passa du rêve à l’action.

Il se mit à l’œuvre avec une ardeur fébrile et irréfléchie, impatient de voir ses projets se réaliser, renversant les anciennes institutions qu'il connaissait à peine, pleines d'abus, il est vrai, mais adaptées au pays et fonctionnant à peu près, les remplaçant par une organisation toute neuve, meilleure en théorie, mais prématurée et qu'il fut impossible de mettre en pratique. |

Les anciens impôts basés sur le Koran sont supprimés et remplacés par des contributions nouvelles qui seront recueillies par des fonctionnaires spéciaux, au lieu de l'être par les caïds. Ceux-ci n’achèteront plus leur caïdat, maïs toucheront des appointements fixes et n'’exploiteront plus leurs administrés. Les oumana des douanes jurent sur le mechaf elkerim de ne rien détourner des droits perçus et de ne plus recevoir de pots-de-vin des commerçants.

Il est évident que ces réformes sont fort louables, mais elles sont loin d’être acceptées avec enthousiasme: les populations urbaines et rurales, peu habituées à voir leurs gouvernants se préoccuper de leurs intérêts, les regardent avec méfiance; les fonctionnaires n’y voient qu'une atteinte à leur ancien privilège de pressurer le pays et d’écrêmer les revenus chérifiens; et les lettrés les considèrent comme un attentat sacrilège contre les traditions koraniques. Elles n’ont fait que susciter un mécontentement général qui empêche leur

application et qui, augmenté encore par les goûts et

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les allures peu orthodoxes du jeune Sultan, a fini par provoquer des insurrections multiples contre lesquelles Mouley Abd-El-Aziz lutte en vain depuis deux ans et par créer un état d’anarchie qui menace d’envahir les

parties les plus soumises du bled-el-makhzen.

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