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SUR L'HISTOIRE NATURELLE DE MADAGASCAR

Recueillies par M. le docteur Aug. VINSON , membre de la mission.

Sur la côte orientale de Madagascar, la zone voisine de la mer est sablonneuse et composée de débris variés parmi lesquels le quartz domine.

A partir de Maraoumbé le sol change d'aspect; l'argile succède au sable, des collines boueuses s'arrondissent de toutes parts et l'action des dépôts commence à se faire sentir. Les grès jaunes ne tardent pas à paraître ; vers Ranoumalana l'oxyde de fer, uni au grès dans de fortes proportions, lui donne un aspect rougeâtre très-remarquable.

Dans la forêt d'Alamazaotra, le quartz devient rare; la terre argileuse est toujours colorée par l'oxyde de fer; les roches basaltiques, rares jusque-là, apparaissent en assez grand nombre.

Le bassin de la plaine d'x4nkaïe est formé de couches de sédiment, riches en débris fossiles. Le sable du Mangourou et de ses affluents est rempli de mica. Au centre de Madagascar, on se trouve sur un océan de collines qui s'étendent de toutes parts à perte de vue; elles ont généralement une forme arrondie ; il semble que ce soi ondulé se soit lentement soulevé, et que l'action des eaux ait ensuite adouci toutes les aspérités. Aux environs de Tananarive, les roches de granit se montrent dans toutes les directions et forment des masses énormes. Le bloc d'Ambatoumanga est une magnifique roche de granit bleu. La colline sur laquelle est construite la ville est composée en partie de roches granitiques, qui se décomposent et se désagrègent au contact de l'air, et en partie de couches d'un beau grès blanc ou gris dont

les stratifications se détachent en blocs aplatis et réguliers, employés par les Hovas pour la construction de leurs tombeaux. Le sol des rues de la ville, toujours riche en mica brillant, est formé en grande partie par un grès très-fin , pulvérulent, que le vent soulève et transporte à de grandes distances pendant les mois secs de l'hiver. Ce grès, assez semblable à du ciment, en acquiert la dureté lorsqu'on le fait sécher après l'avoir détrempé. Les habitants l'emploient pour construire des terrasses, des murs et des maisons, et pour fabriquer leur poterie, que l'on a trouvée à Saint-Denis plus fine et plus belle que celle qui vient d'Europe.

L'aspect géologique de Madagascar est loin de confirmer une opinion assez accréditée et d'après laquelle cette île aurait été formée par des soulèvements peu postérieurs à l'époque de la formation de la chaîne de l'Afrique orientale. L'action ignée a laissé à Madagascar des traces marquées par des volcans éteints et de nombreux rocs basaltiques, tandis que l'action aqueuse est marquée par

la présence fréquente du quartz et des couches stratiformes. Cette île appartiendrait donc aux terrains de formation mixte ou pluto-neptunienne.

Elle paraît être d'un âge fort ancien, puisque le granit, le gneiss et le micaschiste s'y montrent en grande abondance, et qu'elle présente ainsi à sa surface les terrains dont se composent les couches les plus profondes de la croûte terrestre.

La flore de Madagascar est extrêmement riche. Après dix années passées à étudier celles de Maurice, de la Réunion et de Madagascar, Dupetit-Thouars disait que dix autres années lui seraient nécessaires pour connaître cette dernière. Commerson, dans une lettre à Linné , représentait Madagascar comme la terre de promission des botanistes. Cette belle nature, au milieu de laquelle il contracta des germes de mort, avait frappé au plus haut point son imagination, bien qu'il eût déjà fait le tour du monde avec Bougainville. Qu'auraient pensé ces deux savants, s'ils avaient pu pénétrer dans les formidables et magni-

fiques forêts de l'intérieur de l'île? A quel botaniste avenir sera-t-il donné d'énumérer toutes ces beautés nouvelles, ces espèces et ces genres inconnus, qui fourniraient plusieurs volumes au grand ouvrage de Decandolle?Ces palmiers variés qui s'élancent d'un jet jusqu'au faîte de la forêt pour y déployer leur panache orgueilleux, ces pandanus d'espèces nouvelles, ces dracœnas encore ignorés, et tous ces végétaux dont l'élégant feuillage, les fleurs délicates attirent l'attention des plus ignorants ? Sans entrer dans des détails qu'une observation trop superficielle ne me permet pas d'aborder, je ne citerai que le bambou liane qui entoure les plus grands arbres de son feuillage lancéolé, comme de couronnes superposées, qui vont en s'amoindrissant,- puis se recourbent et retombent gracieusement vers la terre. Le rafla (sagus rufia), dont le cœur se mange comme celui du palmiste, et dont les jeunes feuilles fournissent les fds avec lesquels sont tissus les rabanes, l'arbre du voyageur (ravinalia Madagascar ternis ou Urania speciosa) dont les

feuilles servent à tant d'usages divers, le copalier (Jiymemea verrucosa) qui fournit la gomme, la liane à caoutchouc, le ciperus papyrus qui sert à couvrir les maisons dans les régions trop froides pour l'arbre du voyageur, etc., etc. Les bois de construction, les bois d'ébénisterie, les bois de luxe, les plantes alimentaires et médicinales, textiles et industrielles, les plantes d'ornement foisonnent sur cette terre privilégiée qui nourrit à sa base tous les végétaux des contrées tropicales, et à son sommet ceux des régions tempérées.

L'île est peu riche en mammifères. Sa faune est caractérisée par les lémuriens qui, comme on le sait, sont particuliers à Madagascar. 11 y a peu d'années, Taïe-aïe (cheyromys madagascariensis) était encore peu connu; un seul individu de cette espèce avait été apporté en Europe par Sommerat à la fin du siècle dernier. J'ai pu observer un de ces animaux qui avait été envoyé à la Réunion par M. Delastelle; mes observations ont été réunies dans un mémoire que j'ai présenté

à l'Académie des sciences. Depuis il en a été envoyé à Paris, et à Pile Maurice, où M. Sandwich en a fait l'objet d'une étude intéressante. Le muséum de la Réunion a reçu un second individu, et possède aujourd'hui le couple complet de ces curieux mammifères. Il n'est pas difficile de s'en procurer de vivants à Tamatave, où les Malgaches les nourrissent avec du miel et des bananes.

Les singes proprement dits n'existent pas à Madagascar, C'est une preuve de plus en faveur de l'opinion qui attribue à cette île une formation indépendante de celle du continent africain. Les animaux qui se rapprochent le plus des singes sont des animaux du genre indri, connus dans le pays sous le nom de babacoutes et de simepounes. Le genre maki, qui est le plus complet à Madagascar, semble le type du lémurien, et paraît avoir communiqué en partie ses caractères à l'aïe-aïe, qui est un singe rongeur, et à l'indri, qui est un singe make {oran maque ou pithelemur, comme l'a nommé Lesson).

La forêt d'Alamazaotra paraît être l'habitat

de prédilection des indris. Lorsqu'on la traverse, on entend retentir dans ses profondeurs des cris lamentables, pareils à des voix humaines mêlées de hurlements. Nos chasseurs parvinrent à en tuer trois, un simepoune et deux babacoutes. Le premier appartient à une espèce que je crois nouvelle; il a été tué par M. le lieutenant de vaisseau de Ferrières. Il ne diffère du babacoute (indris niger) que par sa couleur qui est d'un blanc lavé de jaune, par ses oreilles complètement nues et par sa queue qui est un peu plus longue. On peut, par conséquent, lui donner le nom & indris albus, et lui conserver en français le nom malgache de simepoune.

Ce quadrumane a, comme tous les indris, vingt molaires; il n'a point d'os métacarpien intermédiaire; ses canines, au nombre de quatre, sont très-aiguës; les quatre incisives supérieures, planes et régulières, diffèrent des quatre inférieures qui sont inclinées en avant et ont la forme pectinée. La hauteur, la conformation et le volume de son crâne sont semblables à ceux du crâne du baba-

coûte. Son museau, un peu moins allongé, lui donne assez l'aspect des épagneuls kingcharles's. Les membres inférieurs sont plus longs que les supérieurs. La taille de l'individu auquel se rapportent ces observations était de quatre-vingt-six centimètres. Sa face est nue; la peau qui la couvre est d'un beau noir; le tour orbi taire, revêtu d'une large paupière garnie de cils, est plus foncé encore, ce qui donne au regard de l'animal une grande douceur.

Le pelage est agréable au toucher, formé de longs poils, laineux comme ceux des lémuriens; il se redresse et se hérisse sur le haut du front, où sa blancheur contraste avec la face noire qu'il encadre; les oreilles sont membraneuses, nues, noires, arrondies et minces. Au sommet de la tête, le poil prend une teinte grisâtre. Le dessous des mâchoires, le devant du cou , le creux des aisselles jusque sur les flancs, sont d'un gris mêlé de roux. A partir du milieu clu dos, la base des reins, la queue, les membres postérieurs sont d'un blanc lavé de jaune orangé.

Les mains sont noires et nues; le quatrième doigt est le plus long ; le pouce des membres postérieurs est aplati et très-gros.

La queue du simepoune a quinze centimètres de long, tandis que celle du babacoute n'en a que neuf. Les vertèbres dont elle est formée sont plus fortes et plus grosses chez le premier que chez le second, où il suffit d'un grain de plomb pour les couper.

Le simepoune dont je viens de donner la description était un individu mâle assez âgé ; il a été tué dans les branches d'un gros arbre dont il était occupé à manger les fruits. Ses mœurs sont diurnes comme celles du babacoute, bien que l'on ait écrit le contraire pour ce dernier. Il habite les bois de l'intérieur de l'île, tandis que l'autre descend dans ceux de la côte; c'est ce qui explique comment il avait échappé jusqu'à présent aux recherches des naturalistes.

Les babacoutes que nous avons pris ont, comme le simepoune, quatre-vingt-six centimètres de haut. Leur face ressemble à

celle de la maque et du chien. Les oreilles sont en forme de houppes noires, laineuses et touffues. Sur la tête règne un trapèze blanc, dont le plus petit côté est dirigé en avant. Cette tache d'un blanc pur se con-' tinue par une ligne blanche en arrière de chaque oreille et fait place à une bande noire sur l'avant. Cette bande est séparée, par un intervalle gris, de la face qui est nue et noire. Le museau est allongé. Le tour orbitaire est noir, la paupière supérieure épaisse, les cils abondants et longs; l'iris est grand, large, d'un jaune clair, tirant sur le vert; la pupille d'un bleu foncé. Le bandeau frontal est noir, encadre la face, descend sur les mâchoires et s'éteint en gris.

Le dos est d'un beau noir de velours dans toute sa largeur. Ce noir couvre comme d'un manteau les épaules et la partie supérieure des bras; elle se bifurque au-dessus des reins et forme deux pointes qui se fondent dans le gris des régions iliaques. La partie postérieure est noire avec un triangle blanc dont le sommet est en haut; la face interne

des cuisses est noire comme les extrémités ; le ventre est gris.

Certains Betsimsaraks et Bétanimènes ont une grande vénération pour les babacoutes ; ils rachètent ces animaux pour les mettre en liberté, quand ils les trouvent en captivité, ou pour leur donner la sépulture quand ils ont été tués. On raconte qu'une tribu du pays, en guerre avec des voisins , se serait réfugiée et cachée dans les forêts; ses ennemis, en la poursuivant, guidés par un bruit de voix humaines , auraient trouvé devant eux une troupe, de babacoutes, dont l'apparition les aurait frappés de terreur ; ils se seraient enfuis persuadés que les fugitifs avaient été changés en. bêtes. Ceux-ci , au contraire, auraient voué une reconnaissance éternelle aux quadrumanes qui les avaient sauvés.

C'est, sans doute, du babacoute que Fiacourt parle quand il donne la description d'un animal « à tête ronde et à face humaine, qui a les pieds de devant comme un singe et ceux de derrière aussi, qui a le poil

frisoté et la queue courte c'est un animal fort solitaire; les gens du pays en ont grand'peur et s'enfuient de lui. »

Aujourd'hui , par la découverte du simepoune, le genre indris renferme deux espèces à queue courte, auxquelles s'applique également la dénomination à1 indris brevicaudatus de Et. Geoffroy Saint-Hilaire. Il devient donc nécessaire de faire une nouvelle division du genre indris que l'on pourrait partager en : 1° indris à queue courte, contenant l'indris niger et l'indris albus ; 2° indris à queue longue, contenant l'avahi et le propiihèque.

Les principaux oiseaux que j'ai rapportés de Madagascar, sont:

Le wourounmahévé (falco Radama, G. Yerr), oiseau royal des hovas; il est zébré de gris et de jaune en dessous, et a été décrit dans la faune de Madagascar publiée en 1861, par le docteur Hartlaub.

Le papango (cirais Maillardi, G. Verr) très-commun à Tananarive ; oiseau de proie, de couleur brun fauve.

Le perroquet noir (psittacus vaza7 Shaw) tué dans la forêt.

Le coccyrus cseruleus (Vieillot), bel oiseau d'un bleu magnifique, nuancé de violet, également tué dans la foret.

Le coucal (centropus philippipensis).

L'effraie (stryx flammea, Linné) oiseau de nuit, commun dans la ville de Tananarive.

La colombe ou pigeon bleu (colomba madagascariensis).

L'oie bronzée ou cabouka des Malgaches, nommée aussi oie sauvage de Madagascar (amer melanotos, Vieillot).

Plusieurs espèces de sarcelles fanas madagascariensis, anas bernieri, anas viduata.)

Le jacana marron à nuque blanche (jparra albinuca, Isid. Geoffroy), tué sur la rivière d'Andévourante.

Le plongeon fprediceps minor) tué à Tananarive, sur le lac de la Reine.

La mouette d'Hartlaub (Larus Hartlaubii) prise vivante à Tananarive ; c'est un fait très-curieux que la présence d'un oiseau de ce genre au centre de l'île.

Le souimanga (cinnyris) de Madagascar.

Plusieurs hérons ou aigrettes {cirdea russata , , ardea elegans). Une troisième espèce trouvée à Tananarive, et que je crois nouvelle, se rapproche beaucoup de l'ardea malaccensis. Les ailes et le dessous du corps sont entièrement blancs; le cou et le dos sont marqués de longs traits de terre d'ombre, sur un fond jaune pâle.

L'ibis huppé de Madagascar (ibis cristatus) .

Plusieurs espèces de martin pêcheur (alcedo cristata, alcedo rubra). Je crois cette dernière nouvelle; l'individu que je possède a été tué à Béfouroune.

Un figuier d'une nouvelle espèce du genre dicœum, pris dans la forêt d'Alamazaotra.

Une petite fringille que je crois nouvelle aussi, dont le bec est noir en dessus et violet en dessous; elle a été tuée à Tananarive, sur le lac de la Reine.

L'entomologie de Madagascar offre une mine des plus riches à exploiter. Les insectes jouent un rôle important dans l'alimenta-

tion des Malgaches. Mais la saison dans laquelle s'est fait notre voyage ne m'a pas permis de trouver beaucoup de coléoptères à 1 état parfait. Ce n'est qu'à notre retour en octobre que j'ai pu en recueillir un certain nombre, parmi lesquels je citerai les suivants :

Dineutes proximus (Aube).

Ctenicera nobilis (Illig.).

Captonia prasina (Burm.).

Plusieurs autres cétoines.

Apoderus numeralis (Olliv. ) .

Apoderus camehis (Olliv.).

Tophoderes frenatus (Ktug.).

Lixus déflora tus (Olliv.).

Hoîonichus acanthopus (Chev.).

Un beau stellognathe tacheté.

Euporus madagascariensis.

Une espèce voisine du molorchus; et qui doit constituer un genre nouveau.

Enfin, j'ai rencontré sur le bord de la rivière d'Ivondrou le beau coléoptère qui a servi de type au genre encya, dédié par Ollivier à Commerson {melolontha ou encya

Gommer sonii), et que le célèbre voyageur avait sans doute découvert pendant son séjour à Madagascar. Un grand badamier (terminalia catalpa) était littéralement couvert de ces beaux scarabées à élytres d'un rouge ferrugineux qui rongeaient les feuilles. Les lépidoptères sont nombreux et variés à Madagascar; ils sont particulièrement remarquables par la richesse de leurs couleurs. On sait que le plus beau papillon connu appartient à cette île ; c'est l'uranie riphée (urania riphœa de Cramer), que l'on nomme àïananarive le papillon vert doré, à eau se des taches transversales vertes, et des splendides reflets d'or qui brillent sur ses ailes diaprées de plusieurs couleurs. On le trouve depuis Tananarive jusqu'à Sainte-Marie, et quoique ce ne fût point l'époque pendant laquelle il est le plus commun, j'ai pu me procurer deux beaux spécimens de cette espèce. Il semble que ce soit de ces magnifiques lépidoptères que Fiacourt a dit : « Il y en a qui sont dorés, argentés et mêlés de si belles couleurs avec la dorure, que c'est chose admirable à voir. »

D'après une opinion répandue en histoire naturelle, ce papillon serait attaché au manguier, dont la feuille nourrirait sa chenille. Les minutieuses recherches faites à ce sujet par M. Coquerel et par moi sont restées sans résultat bien positif; mais comme c'est aux environs d'Ambatoumanga, dans un pays où le manguier n'existe pas, que ce papillon est le plus commun, on est forcé d'en conclure que la chenille de l'urania riphaea a une prédilection marquée pour un autre végétal encore inconnu.

La zone sablonneuse et boisée qui s'étend de Tamatave à Andévourante, forme le domaine dont les productions lépidoptérologiques ont été exploitées dans le joli recueil de M. Boisduval , sur la faune des îles de Bourbon, Maurice et Madagascar; mais dès que l'on pénètre dans l'intérieur la faune se modifie et s'agrandit considérablement.

Je citerai, entre autres endroits où les papillons sont les plus abondants d'abord, la forêt d'Alamazaotra, où l'œil se lasse à les suivre et où l'on trouve en grand nombre les

chenilles les plus variées, autant par leurs couleurs que par la disposition des poils dont elles sont revêtues, ensuite les bois qui couvrent l'intérieur de la chaîne des Ançaves. Le 5 octobre, vers une heure de l'aprèsmidi, nous traversions un joli cours d'eau qui coule en murmurant au fond d'un charmant vallon. Le thermomètre marquait trente-deux degrés à l'ombre. Un troupeau de bœufs venait de passer la rivière et avait laissé sur ses bords des empreintes de pieds, qui formaient autant de petits étangs dans lesquels des milliers de papillons venaient se désaltérer. Les Malgaches les prenaient à la main. J'y ai recueilli une belle salamis éclatante de blancheur et remarquable par sa taille, la plus grande probablement du genre, avec des ailes subfalquées latéralement et un grand Y ferrugineux en dessous. Elle était au milieu d'un groupe de papilio épiphorbas et d'autres du même genre. J'en ai rapporté encore un beau papilio noir avec des taches vert pistache, dont les inférieures sont bidentées, avec du rouge carmin et du

noir au-dessous des ailes; un autre papillon du même genre, grand comme l'épiphorbas ou le disparalis, était d'un beau noir de velours avec des taches d'un rouge de sang.

Les bois de Mahadilou renferment également beaucoup de beaux lépidoptères, ainsi que les environs de Maraoumbé.

Je n'ai pas rencontré sans plaisir, au milieu même de Tananarive, le charmant papillon bleu auquel Boisduval a donné le nom de Radama (Salamis Radama). Un Anglais venu de l'intérieur en avait donné le premier exemplaire à Goudot, qui l'envoya à Boisduval, dans un temps où il était difficile de pénétrer dans la province d'Emerine. Il fut introduit fortuitement dans l'île de la Réunion vers 1850, et y a tellement multiplié, qu'il y est devenu plus commun qu'à Madagascar même. Je crois avoir le premier fait connaître sa chenille et sa chrysalide, que j'ai découvertes sur le Baleria multiflora et spinosa.

Les mœurs des lépidoptères subissent à Madagascar, plus peut-être que partout ailleurs , l'influence des circonstances atmo-

sphériques. Le matin, pendant que d'épais et froids brouillards enveloppent ces contrées marécageuses si redoutables aux Européens, et les couvrent comme d'une fumée blanche, tout dort ou se cache sous le sombre et humide feuillage; mais dès que le soleil éclate dans sa violence tropicale, la forêt, le sentier, le lit du torrent se peuplent de papillons aux vives couleurs, au vol léger; ils se livrent à tous les ébats d'une joie folle, ils se recherchent, se poursuivent, se fuient, enlacent leur vol et tourbillonnent dans les airs comme les brillants flocons d'une neige colorée.

Si l'emploi alimentaire des chenilles et des chrysalides excitent toute notre répugnance, nous devons un juste tribut d'éloges au parti que les Hovas ont su tirer de Jquelques-uns de leurs vers. Nul pays ne semble mieux doué que le leur pour la sériciculture. Dans la province d'Emerine et les contrées voisines, beaucoup de chenilles se couvrent d'enveloppes soyeuses pour se préserver soit des froids de l'hiver, soit des pluies de l'été. Quel-

ques-imes se couvrent, dès leur naissance, d'un manteau avec lequel elles se développent et se meuvent, en ne laissant paraître au dehors que quelques pattes pour se suspendre aux plantes, et la tête pour en ronger les feuilles. J'ai trouvé ces chenilles sur une espèce de morelle, commune aux environs de Tananarive et d'Ambatoumanga, D'autres opèrent leur métamorphose dans un cocon en plusieurs doubles; quelques-unes font entrer dans leur enveloppe des débris de végétaux artistement employés. Enfin, il y en a qui s'établissent en république dans une chemise commune formée d'une bourre soyeuse, au milieu de laquelle chacune file son cocon particulier.

Les Hovas ont naturalisé à Tananarive le mûrier et le ver à soie de la Chine ; ils en font un objet d'industrie et de commerce susceptible d'un grand développement, Mais la soie destinée à devenir la plus abondante dans l'île est celle qu'ils nomment landy, et qu'ils retirent de la chenille de l'ambrevate, en malgache, ambarivatri (eàysus cajanus).

Elle est lourde, sans brillant, mais extrêmement forte. Elle sert à tisser une étoffe d'une durée remarquable. On assure que des pièces de cette soie, exhumée, depuis des siècles, de tombeaux où elles enveloppent les morts, n'avaient rien perdu de leur solidité.

La chenille qui produit cette soie a six centimètres de long ; elle est de couleur marron , finement striée de brun foncé ; à la limite de la face dorsale et de l'abdomen à la naissance des pattes, elle est bordée d'une raie rougeâtre ; elle est formée de douze segments et a huit paires de pattes; celle de devant est rouge comme le ventre; elle est parsemée de piquants noirs, et porte sur le dos, près de la tète, quatre épis ou houppes rétractiles d'épines ou de poils disposés en rosettes, dont le tour est d'un jaune fauve et le centre d'un bleu d'acier. Ces piquants se hérissent quand l'insecte est irrité.

Cette chenille vit sur l'ambre vate ou sur le goyavier; mais sa soie est plus abondante et plus forte lorsqu'elle est nourrie de la feuille de la première de ces plantes. Le cocon

est d'un jaune grisâtre , ovale , et long de cinq centimètres sur huit de circonférence. La chrysalide est grosse, de couleur marron; elle se mange à Madagascar. Le papillon qui en sort est de moyenne taille; la femelle, plus grande que le mâle, a huit centimètres d'une extrémité à l'autre des ailes supérieures étalées. Sa couleur générale est gris perle ; deux raies plus foncées traversent les ailes supérieures et laissent entre elles un espace presque triangulaire. Le bord externe est d'un gris sombre effacé et est irrégulièrement dentelé. Le corps a un peu plus de trois centimètres de long; il est gros, lourd et chargé d'œufs argentés. Le mâle est rouge; les ailes supérieures portent deux raies plus foncées, dans l'intervalle desquelles elles sont brunes. Les ailes inférieures sont d'un rouge uniforme, avec un fin liséré blanc qui les circonscrit extérieurement; au lieu d'être arrondies, elles ont un angle externe et un angle anal, et sont presque carrées par en bas. Le corpe est rouge.

J'ai reconnu que ce papillon, qui doit être

rangé parmi les Bombycines, appartient au genre Boroeera établi par Boisduval; comme il n'a jamais été classé, on pourrait le placer auprès du Boroeera 3/adagascariensis dont il diffère, et enfermer une espèce nouvelle sous le nom de Boroeera Cajani, en raison de la plante dont se nourrit la chenille.

Les Hovas ne dévident pas le cocon, ils le cardent et le filent, après l'avoir fait bouillir pour enlever tous les poils dont la chenille, en se dépouillant, hérisse son linceul. Ces poils, sans cette opération préalable, pourraient devenir un danger pour les yeux et pour les mains. La soie est d'un gris clair; c'est généralement sous cette couleur naturelle qu'on la met en œuvre. Cependant on la teint quelque fois : le rocou et le natte donnent la couleur rouge, le safran la jaune, l'indigo la bleue, le safran et l'indigo réunis la verte; comme mordant, on emploie la dissolution du fer et certains acides végétaux. Pour obtenir la couleur brune qui est la plus fréquemment employée après le gris, on enfouit la soie dans la vase des marais.

L'arachnologie est une des parties les plus neuves de l'entomologie de Madagascar. Sur la côte on ne trouve que peu d'espèces; mais le nombre en est grand dans l'intérieur. La plus grande araignée de Madagascar est une grande épeire, de la race des tuberculées, que les Malgaches nomment halabé. Une autre, noire et large, avec des aspéritées blanches, établit, au-dessus des cours d'eau, ses fils d'une prodigieuse longueur. On trouve dans les bois de très-belles gastéracanthes aux épines courbes ; il en existe de jaunes et de rouges avec l'abdomen ponctué. J'ai rencontré également des olios nouvelles, un selenaps maculé, un philodrôme blanc, etc., etc.

On sait par Flacourt et d'autres voyageurs qui ont visité l'île, que c'est parmi les aranéides qu'il faut placer ces animaux les plus venimeux. Les araignées dangereuses sont de deux sortes, au dire des habitants de Mada-

gascar.

La première est noire, petite ; son abdomen est bombé, et rond à la surface ; sa longueur est de dix millimètres elle porte une

tache rouge vermillon à sa partie postérieure, et une autre de même couleur, mais transversale sur le devant de l'abdomen; entre ces deux taches neuf petits points blancs sont régulièrement disposés sur trois rangées. Les pattes sont fines ; la première et la quatrième paires sont les plus longues. Cette araignée porte dans le pays le nom de menavoudi qui signifie cul rouge. On s'accorde unanimement sur le danger de sa piqûre ; Flacourt dit qu'on devient froid comme glace et qu'on tombe en pâmoison après avoir été piqué. Les indigènes combattent ces phénomènes avec des infusions des plantes du pays et en exposant le malade à un feu ardent. A Tananarive on conjure les accidents au moyen d'une incision et de la cautérisation.

J'ai été assez heureux pour me procurer quelques-unes de ces araignées, encore indéterminées dans la science. Je ne sais que penser de la crainte unanime qu'elles inspirent; mais je suis arrivé à un résultat qui ne laisse pas d'être surprenant, c'est qu'elles prennent place, par leurs caractères généri-

ques, à côté du latrodecte malmignatte de l'île d'Elbe et de la Corse, dont la morsure passe pour mortelle, et à côté du latrodecte mactans de la Martinique dont le venin a une égale malignité. Je propose de donner à cette araignée le nom latrodecte menavoude(Za- Irodectus menavoudi).

La seconde dont la morsure, mortelle aussi, est suivie, dit-on, d'une enflure qui commence par le point blessé et se propage à tout le corps, est le fouka, ou araignée crabe. Elle à la forme d'un petit crabe: sa longueur est de 1 1 millimètres : le céphalothorax est fort et bombé; l'abdomen est trapézoïde, plus étroit à la partie antérieure. Tout le corps est d'un brun marron, couvert de tubercules; les pattes courtes, fortes, ramassées, sont semées d'aspérités comme dans un crustacé du genre Parthénope. Je n'ai pu classer encore cette araignée dont les formes exceptionnelles n'ont pas d'analogues que je sache dans l'arachnoiogie. Peut-être sera-t-on forcé de créer pour elle un genre nouveau.

Telles sont les principales données que j'ai

pu recueillir sur l'histoire naturelle pendant notre voyage. Dans le séjour limité que nous avons fait à Madagascar, la moisson eût été plus féconde assurément, s'il m'avait été possible de parcourir les campagnes au lieu de rester à Tananarive. J'ai pu néanmoins me faire une idée du caractère géologique de Madagascar; j'ai décrit un indri d'espèce nouvelle et de grande taille, le simepoune. En lépidoptérologie, j'ai rapporté quelques espèces encore inconnues; j'ai déterminé, d'une manière exacte, le genre et l'espèce de bombycine qui fournit la soie du pays et sur laquelle on n'avait encore aucune donnée certaine. J'ai étudié l'arachnologie qui était une mine inexplorée, et j'ai déterminé scientifiquement les deux araignées qui sont considérées comme les seuls animaux venimeux de 1 île. Si modestes que soient ces résultats, ils ont leur utilité relative, car ils comblent quelques lacunes dans l'histoire naturelle si intéressante et si périlleuse à la fois de la grande île de Madagascar.

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