‹ Trois mois de séjour à MadagascarChapitre 4 sur 9 · TROISIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIÈME PARTIE

Séjour à Tananarive.— Fête du 15 août.— Signature du traité, — Couronnement du roi, et retour de la mission.

Après avoir essayé de faire connaître le milieu tout nouveau, et si original à bien des égards, dans lequel nous étions appelés à vivre, il me reste à raconter succinctement les principaux événements survenus pendant les dix semaines que nous avons passées à Tananarive.

Nous y sommes arrivés le 28 juillet, comme je l'ai dit. Dès le lendemain, le roi me fit exprimer de la manière la plus aimable l'impatience qu'il avait de nous voir. Ii me proposait de nous recevoir le 31, si nous nous trouvions assez reposés [des fatigues du

voyage. Je lui fis répondre aue ses désirs étaient des ordres pour nous, que notre impatience d'ailleurs était plus vive que la sienne, et que nous serions prêts à lui présenter nos hommages au jour et à l'heure qu'il lui plairait de fixer.

Le 31 juillet, à midi et demi, son cousin Ratsimamanga et quelques officiers du palais venaient nous prendre au consulat de France avec des troupes et de la musique. Comme ils étaient arrivés à pied, nous avons congédié nos porteurs, et nous nous sommes rendus processionnellement au palais, sous un soleil d'airain, au milieu des tourbillons de poussière soulevés par une foule avide de considérer de près tant d'étrangers.

Les troupes étaient rangées en équerre sur l'esplanade du palais, faisant face à la porte d'entrée et à la maison d'argent dans laquelle nous devions être reçus. A notre entrée dans la cour, la garde a présenté les armes et deux musiques ont joué simultanément l'air de Radama et celui de l'Empereur. Après les avoir écoutés nu-tête, nous avons été introduits

dans le salon où le roi, la reine et la cour étaient réunis. Radama et liaboude étaient assis au nord de la salle, à gauche de la porte d'entrée qui est percée dans la façade occidentale. Derrière eux, se tenaient debout les officiers du palais. Les dames, placées à gauche de la reine, étaient en face de la porte , les hommes vis-à-vis d'elles, à la droite du roi. Une rangée de fauteuils vides, disposés devant leurs sièges, était préparée pour les membres de la mission.

Le roi portait l'uniforme d'officier général français, culotte collante et bottes molles; c'est le costume qui lui sied le mieux. Raboude avait une magnifique robe de soie; elle s'habille avec art et élégance ; l'harmonie de ses toilettes fait un frappant contraste avec les exhibitions, souvent fort riches, mais presque toujours d'un goût très-hasardé, des dames qui l'entourent. Nous n'étions pas accoutumés encore à l'excentricité de ces costumes et de ces coiffures, et nous en avons été plus surpris à cette première représentation. Les hommes, quoique écrasés par leur

lourdes broderies, semblent plus habitués aux vêtements européens, et les portent avec plus d'aisance que la plupart des femmes.

Le roi et la reine se sont levés pour nous recevoir., et m'ont gracieusement tendu la main. Je leur ai présenté tous les membres de la mission; puis j'ai exposé en quelques mots au roi l'objet de notre voyage à Tananarive, motivé par les sentiments de sympathie qu'il a inspirés à l'empereur Napoléon, et par le sincère désir de Sa Majesté Impériale de l'assister dans l'œuvre de civilisation si généreusement entreprise à Madagascar; j'ai terminé en priant la reine de vouloir bien me prêter son bienveillant appui pour m'aider à obtenir et à conserver la confiance du roi pendant mon séjour dans sa capitale.

M. Laborde leur a traduit ma petite allocution; elle a été écoutée avec une satisfaction qui s'est manifestée à plusieurs reprises. Le roi et la reine m'ont remercié avec effusion des sentiments que je venais de leur exprimer au nom de l'Empereur et de l'Impératrice.

J'ai offert ensuite au roi la pièce de monnaie dont tout nouveau venu doit lui faire hommage, d'après la vieille coutume du pays. Je lui ai fait expliquer par M. Laborde que ma qualité de représentant de l'Empereur ne m'avait pas permis de lui offrir le hasina avant de m'être acquitté de mon message; mais que je m'empressais de me dépouiller de mon caractère officiel pour lui rendre personnellement un hommage auquel il avait tant de titres. Il a paru très-satisfait de ma démarche et des explications qui raccompagnaient. Il s'est informé ensuite de l'état de l'Empereur et de l'Impératrice, il m'a questionné sur la France, sur notre voyage, sur l'impression qu'avait produite en nous la vue du pays et de sa capitale. Cette première conversation a été suivie de toasts en musique portés à l'Empereur, au roi, à l'Impératrice et à la reine.

Au moment où, d'après l'usage du pays, je demandais la permission de me retirer, la reine m'a prié d'accepter un fruit. Elle a choisi dans une corbeille placée devant elle

une orange qu'elle a préparée de ses mains et partagée entre le roi et moi. J'ai été touché de ce témoignage naïf de bienveillance; je Ten ai remerciée de mon mieux, et nous avons pris congé de Leurs Majestés.

Nous avons été reconduits au consulat avec le même cérémonial. En rentrant, une indisposition contre laquelle je luttais depuis mon arrivée, m'a forcé de m'aliter pour quelques jours. Dès le lendemain matin, j'ai su que le roi avait passé le reste de l'après-midi et la soirée en danses et en réjouissances, et que, dans l'expansion de sa joie, il répétait à tout propos : « Yoilà donc ces Français que Ton me représentait obstinément comme mes ennemis ! Vous avez entendu ce que leur Empereur me fait dire? Si ce sont là des ennemis, où sont donc mes amis? » Chaque matin, pendant la durée de mon indisposition, il envoyait savoir de mes nouvelles, et me demander de fixer le jour pour lequel je pourrais accepter le dîner qu'il désirait nous offrir.

Ce dîner fait partie du vieux cérémonial

de réception des étrangers. Le souverain en fait les frais, mais l'étiquette ne lui permet pas d'y assister, et l'usage veut que le repas soit présidé par un des principaux personnages du royaume. Le premier ministre se trouvant malade, son frère cadet, le commandant en chef, a été chargé de nous en faire les honneurs. Les maisons de leur famille sont groupées au nord du palais, et couvrent une partie de la crête de la colline de Tananarive; elles ont été construites à grands frais par leur père, Rainihiare. Celle du commandant en chef, dans laquelle le banquet nous était offert, se distingue par sa bonne tenue et sa propreté. La table était dressée dans un grand salon carré, fort élevé, et décoré d'une galerie ou tribune assez élégante qui en fait le tour. Différents épisodes de la guerre de Crimée tapissaient les murailles; cette guerre et les vaillants zouaves qui en sont l'indispensable assaisonnement se retrouvent sur tous les murs de Tananarive. La table, de trente -six couverts, était très -décemment servie.

A notre arrivée, nous avons trouvé les troupes rangées en armes dans la cour; le commandant en chef, son neveu et ses cousins, le ministre des affaires étrangères et son premier adjoint, le fils et la fille deRamboasalam, leurs cousines, filles de Ramounza, six autres femmes de la cour, et quelques officiers du roi et de la reine, nous attendaient sous la varande.

Le commandant en chef était vêtu d'un petit paletot garni de six olives en or, auquel les passementeries et les effilés dont il était orné donnaient un faux air de mantelet de femme. Rahanirake se pavanait dans son costume orange, et paraissait aussi empesé que l'énorme col qui emprisonnait sa tête, Vouninahitsarivou, le garde des sceaux, était en petit habit à la française brodé d'or sur toutes les coutures ; Rainandriantsilavou, ministre de l'intérieur, tout en gris. Les toilettes des femmes étaient à l'avenant, et luttaient d'originalité avec les costumes masculins. Tandis que les unes balayaient la poussière avec la queue de leurs robes traînantes,

d'autres ne se faisaient aucun scrupule de montrer leurs pieds mignons et leurs jambes fines, sur lesquelles les bas n'étaient pas toujours suffisamment tendus. Toutes avaient la tête chargée de fleurs artificielles et de plumes juxtaposées au hasard , sans autre souci que d'en faire tenir le plus possible à la fois. Il est surprenant que des gens aussi sensibles à l'harmonie des sons soient absolument étrangers à celle des couleurs.

Le dîner, composé en grande partie de viandes et de pâtisseries froides, n'a eu de désagréable que l'extrême lenteur du service. Ce n'est qu'après quatre heures de séance qu'on s'est levé pour passer sous la varande et faire une promenade aux sons de la musique, tandis que l'on desservait et que l'on transformait la salle à manger en salle de danse. La soirée s'est gaiement prolongée jusqu'à dix heures, à la satisfaction de nos hôtes qui, après notre départ, sont allés rendre compte au roi de la manière dont ses intentions avaient été remplies.

Au sortir du banquet, j'avais prié M. La-

borde de me conduire le lendemain chez le roi, afin de lui témoigner, par mon empressement, combien j'étais satisfait de la petite fête qu'il nous avait fait donner. De grand matin, j'appris que Marie était accouchée d'un fils pendant la nuit. Dès huit heures, mon hôte et toute sa famille partaient en gala pour aller offrir leurs félicitations au roi et à la favorite. La cour et la ville se rendaient en foule au palais; l'affluence avait cessé lorsque nous y sommes montés, vers le milieu de l'après-midi. L'entrée solennelle de la députation anglaise, qui avait lieu en même temps, contribuait sans doute aussi à détourner le courant. Le roi était à peu près seul à notre arrivée, et semblait fatigué d'une nuit sans sommeil. Il s'est montré très-sensible à mes remercîments et à mes félicitations. Pendant qu'il nous racontait en détail les événements de la nuit, on est venu le prévenir que les officiers chargés d'escorter la mission anglaise à son entrée dans la ville venaient lui rendre compte de la cérémonie. 11 m'a pris sous le bras et m'a conduit dans la cour, où les troupes

d'escorte étaient rangées en bataille. Après avoir écouté le rapport très-circonstancié de ses envoyés, le roi les a congédiés, et, toujours me tenant par le bras, m'a dit qu'il voulait me conduire chez Marie, que je n'avais pas encore vue; que, bien que sa porte fût rigoureusement fermée pour tout le monde, il ferait une exception en ma faveur, afin de me prouver qu'il me traitait en parent et en frère. Elle était dans une pauvre case, accroupie dans une espèce de niche pratiquée dans un des angles, et allaitait son nouveau-né dans l'obscurité. Une demi-douzaine de femmes l'entouraient et lui donnaient des soins. Je l'ai priée d'agréer mes félicitations et les vœux que je formais pour elle et pour son enfant ; elle a murmuré quelques mots inintelligibles et nous nous sommes retirés. J'ai remercié le roi de la preuve d'amitié toute particulière qu'il venait de me donner, et je me suis aperçu qu'il était très-satisfait de l'importance que je paraissais attacher à la visite qu'il m'avait fait faire. Quelques temps après, il en parlait encore à M. Laborde.

En peu de jours, j'avais fait de grands progrès dans l'intimité de Radama; quelques-uns des officiers qui m'accompagnaient étaient également accueillis avec le plus affectueux empressement, lorsque l'arrivée de la mission anglaise est venu mettre, non pas du froid, mais une espèce de contrainte dans les relations du roi avec nous. Il s'étudiait évidemment à tenir la balance aussi égale que possible entre les officiers des deux nations, lorsqu'ils se trouvaient réunis en sa présence. Dès qu'il était seul avec les nôtres, il reprenait. le laisser aller qui lui est naturel; je sais qu'il en agissait de même envers les officiers anglais, lorsqu'il n'avait plus à craindre d'éveiller la jalousie des Français. Afin d'éviter tous les commérages auxquels les Malgaches sont fort enclins, j'avais constamment recommandé à mes compagnons d'apporter la plus grande attention à ne jamais prononcer un mot qui pût être interprété dans un sens défavorable, soit au gouvernement de la Grande- Bretagne, soit à quelqu'un des membres de

la mission. Je dois dire ici que mes instructions ont été scrupuleusement suivies ; c'est à cette louable réserve que nous avons dû de pouvoir vivre cote à cote, pendant près de deux mois, sur ce terrain si disputé, où tant de gens s'efforçaient de nous brouiller, sans aucun froissement apparent, sans avoir jamais donné à la galerie attentive le spectacle d'une désunion qui eût été funeste à la considération et à l'influence futures des Européens dans le pays.

Dès le lendemain du jour de l'entrée de la mission anglaise, le roi m'envoya prévenir qu'il avait autorisé son chef, M. le général Johnstone, à faire hisser le pavillon de la Grande-Bretagne sur la maison qu'il habitait; il désirait savoir ce que je comptais faire de mon côté. En lui adressant mes remercîments, je lui fis répondre que, presque à la veille de la fête de l'Empereur, je croyais préférable d'attendre le I 5 août pour arborer le pavillon de la France.

M. Laborde, pendant ce temps, s'occupait avec son activité accoutumée des préparatifs

de la fête, à laquelle le roi et la reine s'étaient spontanément invités. Depuis l'incendie de sa maison, il était logé très à l'étroit ; il avait donc été convenu entre nous que la réunion aurait lieu dans une maison de campagne qui lui appartient et qui est située au pied même de la colline sur laquelle est bâtie Tananarive. iWant dix heures, tous les membres de la mission en grande tenue étaient rassemblés au consulat, où se rendait un détachement de la garde, avec la musique. A dix heures précises, le pavillon français était solennellement arboré à Tananarive, aux cris enthousiastes de vive l'Empereur; les troupes présentaient les armes, les tambours battaient au drapeau, tandis qu'une salve de vingt-un coups de canon saluait nos couleurs et annonçait à la population la fête de l'Empereur des Français. Nous étions tous profondément émus; mais que pouvait être notre émotion comparée à celle de l'homme qui, après plus de la moitié de sa vie passée sur la terre malgache, voyait en ce moment son vœu le plus cher enfin réalisé ! Il pieu-

rait, me serrait les mains avec effusion, et, muet de joie, il me remerciait de son regard attendri.

Avant que la cérémonie fût tout à fait terminée , on nous annonça que le cortège royal avait quitté le palais, et approchait du consulat. Bientôt nous vîmes apparaître les troupes, et la musique qui ouvrait la marche. Derrière cette avant- garde venaient une douzaine de dames , dans leurs filanzanes, puis des hommes et des femmes à pied, précédant le fauteuil monumental de la reine, porté par huit colosses. La capote d'étoffe rouge qui en couvre la moitié , est ellemême abritée sous un vaste parasol de soie cramoisie, à doubles franges d'or, surmonté d'une grosse boule dorée. La reine était entourée et suivie d'une troupe nombreuse de chanteuses qui faisaient retentir l'air de leur mélopée monotone et traînante, tandis que quelques hommes confondus dans leurs rangs battaient la mesure sur des troncs d'arbres creux recouverts à leurs extrémités de peaux de bœuf tendues, ou poussaient à

intervalles inégaux de sourds mugissements dans d'énormes conques marines. C'est la vieille musique malgache, la musique des danses et des guerres d'autrefois. La reine s'en fait toujours suivre dans les cérémonies auxquelles elle assiste.

Le roi était à pied ; les troupes formaient la haie des deux côtés du cortège, et se refermaient derrière lui. Nous attendions devant la porte du consulat. Après avoir salué la reine au passage, nous sommes allés au devant du roi, qui m'a prié d'offrir le bras à Raboude quand elle descendrait de son siège pour se rendre à l'église. Je me suis empressé de la rejoindre; mais ce n'est pas sans peine que je suis parvenu à frayer ma route à travers la bruyante cohue qui l'entourait. Elle m'a gracieusement tendu sa main que j'ai baisée ; elle a fait arrêter ses porteurs, et a pris mon bras pour se rendre à la modeste église de paille, dans laquelle les missionnaires allaient appeler les bénédictions du ciel sur l'Empereur.

Du côté droit de l'église, on avait disposé,

sur une petite estrade attenant au chœur, deux fauteuils surmontés d'un dais, sous lequel le roi et la reine sont venus se placer. La moitié de l'église était occupée par des bancs destinés aux membres de la mission et à quelques personnes de la suite du roi , l'autre moitié par l'assistance malgache et par les chanteuses. Les chanteurs et les musiciens remplissaient la tribune du fond. Pendant la messe, on a chanté le Kyrie, 0 salutaris, Tantum èrgô, et le Domine pour l'Empereur et pour le roi. Les chœurs, trèsnombreux, étaient composés en grande partie d'enfants n'ayant pas six mois d'études musicales, et chantant néanmoins avec un rare ensemble et avec une remarquable sûreté d'intonation. L'aptitude musicale de ce peuple est vraiment extraordinaire ; le sentiment de la mesure et de l'harmonie est inné en lui. Le roi a été surpris des progrès faits par ses jeunes sujets sous la direction du R. P. Weber; il a été surtout frappé du grand caractère de la musique du Tantum ergo, qu'il a fait recommencer après ~ la

messe. Il a écouté ensuite des cantiques en malgache, et ce n'est que vers midi qu'il a donné le signal du départ.

J'ai ramené la reine à son filanzane; le roi a vivement insisté pour me faire monter dans le mien ; je l'ai remercié, et lui ai déclaré que je le suivrais à pied. Gomme il avait pris, au sortir de l'église, le bras de Juliette, je me suis placé à côté du commandant en chef, et le cortège s'est mis en marche avec une imposante lenteur pour se rendre à Ambouitsirouite. Nous avons mis plus de trois quarts d'heure pour y arriver sous un soleil impitoyable, aux acclamations d'une foule immense accourue pour saluer son roi, et couronnant toutes les hauteurs d'où l'on pouvait voir défiler la royale procession.

Après avoir pris quelques instants de repos dans le salon, la reine a demandé à voir la salle du banquet; je lui ai offert mon bras pour la conduire sous la vaste tente qui abritait une table de soixante couverts, servie avec élégance et profusion. La tente en toile blanche était ornée avec goût; un feston en

étoffe rouge en faisait le tour; les montants étaient recouverts de verdure. Sur chaque panneau, un large écusson portait les initiales de Napoléon, de Victoria et de Radama; aux deux extrémités, leurs trois pavillons étaient réunis en faisceaux. La reine en a fait le tour, en s'extasiant sur Part avec lequel M. Laborde savait ordonner toutes choses.

Raboude est une femme de quarantecinq ans environ, bien conservée, d'une taille au-dessus de la moyenne, et d'un embonpoint ordinaire. Son teint est jaune, le visage sensiblement plus foncé que les épaules. Ses yeux sont petits, mais d'une extrême vivacité; son nez un peu déprimé à la naissance, se redresse et se recourbe légèrement; ses lèvres sont peu épaisses. Elle sourit rarement, mais son sourire est d'une remarquable douceur. L'expression habituelle de sa physionomie indique une volonté ferme; son maintien est distingué et empreint d'une véritable majesté.

Elle portait une riche coiffure d'or et de corail rose; plusieurs chaînes d'or autour du

cou, un bracelet en or à chaque bras, et des bagues massives, dont l'une enchâssait une belle tête de corail sculpté. Sa robe de satin jaune était garnie de guipure blanche et noire; elle a\>ait les épaules couvertes d'un châle en tulle brodé.

Le roi est petit; il a les épaules larges et un peu arrondies, toutes les apparences de la vigueur et de la santé. Son teint est à peu près de la même nuance que celui de la reine. Ses cheveux sont lisses, durs et épais;' il a un beau front, de grands yeux intelligents et doux, le nez légèrement arqué, les lèvres grosses, les pommettes saillantes, le bas du visage assez fort, et peu de barbe comme la plupart des Malgaches. Sa physionomie ouverte et souriante respire la confiance, la franchise et la bonne humeur, le désir d'être agréable et de rendre heureux tous ceux qui l'entourent. Cette bienveillance naturelle n'empêche pas ses yeux de lancer des éclairs lorsqu'il est irrité par quelque contrariété un peu vive. Il était en bourgeois, et ne portait sur son habit noir que la plaque en

argent d'un ordre autrefois fondé par Radama I.

Le général Johnstone, que ses scrupules religieux avaient empêché d'assister à la messe, étant enfin arrivé avec les membres de la mission anglaise, j'ai offert mon bras à la reine pour la conduire dans la salle du banquet. Radama et Raboude étaient placés au bout de la table; j'étais à la droite du roi, le général Johnstone à côté de la reine.

Le roi, dont le visage rayonnait à la vue de cette table entourée de plus d'Européens qu'il n'en avait vu dans sa vie, s'est levé et a porté la santé de l'Empereur, de l'Impératrice et du Prince impérial, en nous exprimant le bonheur qu'il éprouvait de pouvoir célébrer la fête de Napoléon III au milieu de nous. Vingt-et-un coups de canon ont salué ce toast, pour lequel je l'ai immédiatement remercié, en portant sa santé et celle de la reine, accueillies par des cris enthousiastes de vive Radama, vive Raboude! En même temps, je demandais la permission de porter un toast à la reine Victoria; une

allusion à la perte cruelle qu'elle a récemment faite, et pour laquelle elle trouve, ainsi que la nation anglaise , des consolations dans les brillantes espérances que donne le prince de Galles, a été reçue avec bonheur par nos alliés.

La plus franche cordialité animait ce repas, dans la confection duquel maître Joseph, notre cuisinier noir, s'était surpassé. Le roi exprimait hautement sa joie; la reine, plus réservée, n'était pas moins satisfaite.

Habitués à n'entendre parler que des rivalités et même des haines de la France et de l'Angleterre, ils paraissaient profondément frappés tous deux des paroles cordiales, empreintes d'une mutuelle estime, échangées entre le général et moi, et franchement applaudies par tous les Européens présents à la fête. Ces toasts affectueux, ces manifestations irrécusables de l'union qui existe entre nos gouvernements, portaient la lumière et la conviction dans l'esprit du roi, qui, jusqu'à ce jour, avait accordé trop de créance aux mensonges que lui débitent, sans se lasser,

des gens intéressés à le tromper. Le soir même il dit à M. Laborde que, pendant ce repas, il s'était fait comme une révélation dans son esprit.

Notre consul a bu ensuite à la prospérité de Madagascar, en ajoutant quelques mots dictés par son excellent cœur. Je lui ai dit que, là où il se trouvait, nui ne pouvait prétendre à porter ce toast , et que nous avions dû lui en laisser l'honneur, mais que nous nous unissions tous aux vœux qu'il formait, et au ferme espoir qu'il fondait sur le roi, j'ai terminé en disant que Radama avait une grande tâche à accomplir, que des flatteurs ne manqueraient pas de l'en détourner, mais que nous l'aimions assez pour ne lui rien cacher de la vérité, pour lui dire que rien n'était fait, que rien ne se ferait si, renonçant à la dissipation et aux plaisirs , il ne se répétait jour et nuit : J'ai , un empire à fonder, j'en suis responsable devant Dieu et devant mon peuple.

Lorsque mes paroles eurent été traduites par M. Laborde, la reine, étonnée d'abord,

me lança un regard de reconnaissance profonde ; le roi , dont le visage était devenu sérieux, saisit vivement ma main qu'il pressa entre les siennes tandis qu'il me laissait lire dans ses yeux combien il estimait ma sincérité. Il y a vraiment quelque chose de magnanime dans ce jeune cœur si largement ouvert à tous les sentiments nobles et humains. Pourquoi les bonnes impressions, si promptes à y éclore, s'évanouissent-elles avec la même rapidité?

Après un toast à nos convives malgaches, pendant lequel Raboude préparait deux oranges qu'elle partagea entre le roi, le général et moi, elle se leva et quitta la table, suivie du roi et de toutes les femmes. Un peu plus tard, le roi revint me prendre sous le bras, me ramena sous la tente à peine éclairée et à peu près déserte, me fit asseoir avec lui et le commandant en chef dans le coin le plus reculé, et engagea avec moi une longue conversation dont je garderai le souvenir toute ma vie.

C'est en anglais que notre entretien eut

lieu; nous ne le parlons que fort imparfaitement tous deux, mais c'était le seul moyen de nous entendre. Pour répondre à ses questions, je lui exposai d'abord brièvement l'état des affaires aux États-Unis, qu'il confondait un peu avec le Mexique ; je lui parlai de notre expédition dans ce dernier pays; je lui dis quelques mots de l'Italie; puis il me ramena sur le véritable objet de ses préoccupations, sur la nature réelle des relations qui existent entre la France et l'Angleterre. Après m'avoir remercié de manière à me faire voir qu'il m'avait bien compris, il m'entretint de son pays et du désir ardent qu'il avait de le faire entrer dans les voies de la civilisation. Je lui donnai des conseils inspirés par le dévouement le plus vrai, sans craindre de les faire trop sévères. Je me rappellerai toujours l'intensité de l'attention avec laquelle il m'écoutait, les yeux fixés sur les miens ; de temps à autre, il traduisait mes paroles au commandant en chef, et tous deux me serraient les mains avec effusion pour me remercier.

Il n'y avait ni duplicité, ni feinte de sa part; il était ému, profondément ému; je me sentais gagné par son émotion. Je sentais sa bonté native, ses instincts de droiture, de grandeur et de beauté morale; en les réveillant en lui, j'aurais voulu lui inspirer en même temps ce ferme vouloir, sans lequel les plus nobles aspirations restent stériles. J'ai conservé de cette soirée une impression triste et douce à la fois, et un sincère attachement pour cette bonne et généreuse nature dont on peut regretter la faiblesse, sans pouvoir se défendre de l'aimer.

La reine, qui ne s'expliquait pas notre absence prolongée , nous envoya chercher pour ouvrir le bal. Peu à peu les danses s'animèrent, et Raboude, toujours gardienne sévère de F étiquette et des convenances, crut devoir donner le signal du départ. Je la ramenai à son filanzane, et après lavoir vivement remerciée de l'honneur qu'elle avait bien voulu nous faire, j'allai prendre congé du roi, qui me serra la main d'une façon plus affectueuse et plus expressive que de coutume.

L'organisateur de cette petite fête avait droit à nos félicitations ; nous ne les lui avons pas ménagées. Nous avons tous bu à la santé de notre excellent consul, qui avait préparé cette belle journée par trente ans d'honorables efforts. Ah! si l'influence de l'Europe sur ces peuples encore dans l'enfance pouvait s'exercer toujours d'une façon aussi loyale, aussi désintéressée !

Le lendemain, le général Johnstone et les membres de la mission anglaise eurent leur dîner, qui leur fut offert, comme à nous, dans la maison du commandant en chef. En toutes circonstances, on s'efforçait avec raison de nous traiter sur le pied de l'égalité la plus parfaite. Ce même jour, eut lieu l'entrée officielle du consul anglais, M. Th. Pakenham, qui fut reçu par le roi, le 18. M. Pakenham se plaignit à moi du froid accueil qui lui fut fait. Je lui sus gré de sa confiance, et lui promis de faire loyalement tous mes efforts pour dissiper les injustes préventions dont il était l'objet, et qui avaient été inspirées au roi par quelques-uns de ses compatriotes. Je

lui ai tenu parole, et pendant tout mon séjour à Tananarive, nos relations sont restées aussi bonnes que je pouvais le désirer.

Notre adversaire commun était un homme dont il est impossible de ne pas prononcer le nom, quelque répugnance qu'on éprouve à le faire, lorsqu'on a à parler de Madagascar et de Tananarive. C'est l'agent des missions méthodistes, M. Ellis. Il avait fait, en 1856, un premier voyage à la capitale de l'île, sous je ne sais quel prétexte ; il avait pris alors une position fort ambiguë entre Ranavalo, qui était sous l'influence exclusive de Rainizouare, et le prince Rakoute ; malgré son incontestable habileté, malgré tout l'argent dont il disposait, il ne put s'y maintenir et fut forcé, après quelques mois de séjour, d'obéir à la volonté expresse de la reine, qui se défiait de ses menées, sans que Rakoute, qui n'avait aucune estime pour lui, comme le prouvent des lettres écrites à cette époque, fît rien pour le retenir.

Dès que la nouvelle de la mort de Ranavalo parvint en Europe, il se remit en route et

arriva à Tananarive pendant le printemps de 1862, si je ne me trompe. Il avait à faire oublier bien des choses, à s'en faire pardonner d'autres. Je ne sais comment il y parvint; toujours est-il que je le trouvai dans une intimité au moins apparente avec le roi, auquel il explique la Bible, et qu'il fait assister tous les dimanches aune espèce d'office célébré dans une certaine petite maison de pierre d'Ambouimitsine, consacrée, tout le reste du temps, à des usages beaucoup trop profanes pour qu'il me soit permis de les énumérer ici. M. Ellis nous avait vus arriver avec un sentiment de jalousie et d'inquiétude très-naturel ; nos conversations avec le roi et l'influence légitime qu'une fréquentation de quelque durée pouvait nous faire acquérir sur son esprit, devaient le contrecarrer dans le travail qu'il poursuivait avec une persévérance digne d'une meilleure cause, et dont un des principaux objets était d'éloigner Radama de la France, en lui inspirant des doutes sur la puissance, et des craintes sur les projets de l'empereur Napoléon.

Non content de l'influence réelle , et toujours hostile à la France, qu il parvient quelquefois à exercer à force d'obsessions et d'intrigues, il tient à la rendre apparente et voudrait faire croire qu'il a réussi à enrôler le roi dans sa secte; c'est dans ce but qu'il a fait courir le bruit qu'il l'avait baptisé ; pour donner quelque vraisemblance à cette invention, il a demandé et obtenu le titre de chapelain du roi. Mais, dès le lendemain, Radama, qui lui avait accordé cette faveur sans beaucoup réfléchir aux conséquences qu'on en pouvait tirer, nommait le R. P.Finaz, delà compagnie de Jésus, son aumônier ordinaire, afin de montrer clairement que si, sous son règne, catholiques et protestants étaient libres d'enseigner et de prêcher l'Évangile et la Bible à Madagascar, il n'avait, en ce qui le concerne personnellement, de préférence exclusive pour aucune des deux religions.

Cette petite leçon bien méritée, mais à laquelle je restai complètement étranger, augmenta l'animosité de M. Ellis contre nous. Ses mauvais sentiments se traduisaient sur-

tout par des calomnies sourdement semées parmi les nombreux prosélytes que les méthodistes se sont faits à Tananarive depuis plus de quarante ans, calomnies qui, de là, se propageaient avec une incroyable facilité dans le peuple entier.

Un autre incident, survenu dans les derniers jours du mois d'août, contribua plus que tout le reste à envenimer sa haine. L'école méthodiste ayant été ouverte la première après la mort de Ranavalo, la reine Raboude y envoya un enfant de 7 à 8 ans, le petit Ratahiri, qu'elle avait adopté à la mort de sa mère, et qui descend d'Andrianampouinémérine par son père Rastimamanga et par sa mère Razafimandjaka, morte en 1856 en couches d'une petite fille nommée Ivêrou, également adoptée par Raboude. Dès cette époque, Ratahiri avait été promis aux missionnaires catholiques par sa mère adoptive.

Le 15 août, elle rappela d'elle-même à l'abbé Finaz rengagement pris six ans auparavant, et lui dit que bientôt elle leur enverrait son fils. L'effet de cette déclara-

tion, toute spontanée, je le repète, ne se fît pas attendre longtemps. Le 22, M. Laborde, en revenant du palais, m'apprit que la reine était décidée à retirer Ratahiri de chez les méthodistes, que le surlendemain dimanche, elle l'enverrait à la messe, et que le lundi il commencerait ses études chez les pères.

Pour bien faire comprendre combien le coup à du être sensible, il faut dire que le roi n'a d'autre enfant reconnu qu'un fils qu'il a eu de Marie, mais qui, à cause delà condition de sa mère, ne pourra jamais régner sur Madagascar, à moins qu'il ne s*opère dans les idées du peuple malgache une révolution, qui semble encore fort éloignée. A défaut d'héritier direct, un enfant adopté par la reine, issu par son père et sa mère du grandpère du roi régnant, peut devenir un héritier présomptif. Aussi M. Ellis n'épargna-t-il aucun effort pour le faire replacer sous sa direction. Il décida le général Johnstone à s'associer à ses démarches et à demander instamment au roi que le petit Ratahiri qui, disait-on, avait été arraché tout en pleurs de

chez M. Ellis, par suite de quelque intrigue catholique, lui fût rendu. Comme je l'avais fait pressentir au général, le roi lui répondit que la reine pouvait seule disposer de son fils adoptif, et qu'il devait s'adresser à elle. C'est de Raboude elle-même que je tiens ces détails et elle ajoutait : « Je l'attends, il n'a qu'à venir. » Le petit bonhomme qui était présent au récit de la reine s'écria : « Ce n'est pas vrai, je n'ai pas pleuré, et je ne veux plus retourner chez cet homme ; je suis bien content d'aller chez mon grand-père, je veux y rester. » Il désignait sous ce nom M. Lahorde, dont la maison est contiguë à l'établissement de nos missions. La reine, enchantée, le prit dans ses bras, et l'embrassa en disant : « Voyez combien cet homme est menteur. »

Battu sur ce terrain, M. Ellis fit courir le bruit que nous avions fait alliance avec la reine contre le roi ; en même temps, on excitait par tous les moyens la jalousie de Marie dans l'espoir de la faire mordre à la calomnie, et d'en inoculer ainsi le venin au roi.

Mais M. Laborde lui avait donné, toute sa vie, trop de preuves de dévouement pour qu'il pût croire à un aussi monstrueux mensonge. Le roi lui-même confia à notre consul les accusations répandues contre nous, lui dit qu'on était venu le lui dénoncer comme s'étant rendu de nuit sous un déguisement chez la reine pour comploter avec elle, et ajouta qu'il avait repoussé bien loin ces perfides rapports ; mais il refusa de nommer le calomniateur. M. Laborde parvint à le découvrir plus tard, et garda le secret afin de ne pas exposer ce misérable à la juste colère de la reine, que sa police particulière tenait jusqu'à un certain point au courant de ces menées.

Tel est cet homme dont je n'ai que trop longuement parlé. Son but est évidemment de faire éliminer du pays tous les Français, et de ruiner la légitime et salutaire influence de M. Laborde. Si jamais il parvenait à se débarrasser de nous, il se retournerait probablement contre ses compatriotes pour ne garder à Tananarive que des gens de sa secte avec

lesquels il voudrait régner sur Madagascar. La visée est ambitieuse, et dépasse la portée d'un homme dont les intrigues ne sont dangereuses que parla grande quantité d'argent dont il dispose, et qui lui procurera toujours de nombreux adhérents dans le pays.

Renseigné sans doute par ses correspondants de Maurice sur le caractère et les antécédents du nouveau consul britannique, désespérant d'obtenir de lui le concours dont il avait besoin pour son œuvre de mensonge, il le desservit avant son arrivée; il fit son possible pour rendre sa position difficile, s'efforçant d'éloigner de lui les Anglais et les Malgaches , et l'obligeant eu quelque sorte à se rapprocher de nous plus peut-être qu'il ne l'eût fait, s'il eût trouvé ses compatriotes bienveillants et les Malgaches inoffensifs.

Pendant que se déroulaient ces intrigues, nous avons eu le plaisir de voir arriver M. Lambert, avec un assez nombreux renfort de Français. Le roi lui avait préparé une brillante réception, à laquelle il avait convié

les deux missions française et anglaise. Le 25 août, à onze heures, nous étions au palais, avertis par le bruit du canon de l'approche du cortège. A onze heures et demie, l'ambassadeur du roi faisait son entrée, et recevait de Radama et de Raboude l'accueil le plus affectueux. M. Lambert rendit compte en peu de mots au roi des principaux résultats de la mission qu'il venait de remplir en Europe, des relations heureusement nouées avec différentes cours, des assurances amicales données par les souverains qui avaient reconnu Radama, et dont il lui apportait les lettres.

Au sortir de l'audience, nous avons installé la nouvelle colonie dans ses quartiers. Avec sa prévoyance et son esprit fertile en ressources, M. Laborde avait pourvu à l'essentiel ; les logements étaient disposés; comme la salle à manger allait devenir trop petite, il avait fait élever dans sa cour une vaste tente avec les matériaux de celle qui avait abrité le banquet du \ 5 août. Une table de trente couverts, autour de laquelle se réunissaient

chaque jour au moins vingt-quatre convives, était dressée sur des piquets plantés dans le sol. L'abondance et la bonne humeur y ont régné jusqu'au jour de la dispersion; pendant les six semaines que nous avons passées ensemble, l'union la plus complète et la plus vraie a fait de notre association un peu fortuite une société d'amis. Cette union était cimentée et entretenue par une bienveillance générale pour le pays qui nous donnait l'hospitalité, par un vif désir d'y laisser une opinion favorable du caractère français, et par un dévouement sincère à la mission civilisatrice à laquelle chacun de nous devait contribuer pour sa part. Ces sentiments ont triomphé jusqu'au bout des divergences de caractères, inévitables au milieu de tant de personnes. La bonne figure toujours franche et ouverte de notre excellent hôte, sa cordialité et son entrain étaient faits d'ailleurs pour ramener la gaieté chez les plus disposés à la mélancolie. C'était à chaque repas quelque anecdote nouvelle tirée de l'inépuisable répertoire dans lequel il a enfoui les souvenirs

de trente années passées sur la terre malgache, et racontée avec la verve intarissable du Gascon.

L'ennui n'avait pas prise sur nous ; si nous appelions de nos vœux le jour où nous reprendrions le chemin de Tamatave, c'était surtout à cause des camarades que nous y avions laissés privés de toute distraction , et exposés aux fièvres qui régnent sur le littoral.

Les premiers jours du mois de septembre furent remplis par les vicissitudes auxquelles a été soumis le projet de traité d'amitié et de commerce que j'avais proposé au roi de conclure, bien moins dans l'intérêt de la France, que dans le sien propre. Je le voyais flotter au gré d'influences diverses. En le liant par un engagement solennel , que d'autres nations européennes contracteraient probablement à leur tour avec lui, j'espérais l'obliger à persévérer dans la voie civilisatrice qu'il désirait suivre, mais dont les passions ou la perfidie d'une partie de son entourage s'efforçait de le détourner. Cependant les diffi-

cultes s'accumulaient à tel point que, le 9, je me rendis au palais avec l'intention de retirer mon projet. J'eus avec le roi un long entretien, sans autres témoins que le commandant en chef, et M. Laborde qui me servait d'interprète. Pressé par mes arguments, Radama m'avoua que M. Ellis avait fait tous ses efforts pour le détourner de conclure ce traité. Je le laissai indécis encore en apparence, mais tout disposé au fond à renouer; il accueillit effectivement avec un empressement très-marqué une ouverture que je lui fis faire par M. Laborde dans l'après-midi de ce même jour, et fixa aussitôt le 12 septembre pour la signature du traité, à laquelle il fit inviter la mission anglaise.

La reine, indisposée, ne put assister à la séance que le roi ouvrit avec beaucoup de dignité. Après l'échange des pouvoirs , et la lecture du traité en français et en malgache, le roi prit la plume pour signer; Rahanirake lui fit observer que les plénipotentiaires seuls devaient donner leur signature. Au lieu

d'insister pour obtenir le seing du roi, je lui dis que sa parole valait sa signature, et que j'étais prêt à passer outre; il n'attendit pas la fin de mes paroles pour commencer à signer. Vingt et un coups de canon annoncèrent ce grand événement à la population attentive, parmi laquelle on avait répandu les bruits les plus absurdes au sujet de ce traité. Je signai après le roi, et ses trois plénipotentiaires après moi.

Pendant que nous avions la plume à la main, je demandai à Radama si, pour donner plus d'authenticité à la charte qu'il avait depuis longtemps accordée à M. Lambert, il ne voudrait pas la signer de nouveau publiquement, la faire contre-signer et sceller en sa présence. Il }r consentit avec toute la bonne grâce possible, et l'acte transcrit sur parchemin reçut cette triple garantie devant une assistance nombreuse de Malgaches, de Français et d'Anglais.

Nos calomniateurs habituels ne manquèrent pas de faire courir le bruit que ma victoire m'avait coûté cent mille piastres; je ne

fus pas peu flatté d'apprendre qu'ils évaluaient à une somme aussi considérable ce que je n'avais obtenu que par des moyens hautement avouables.

Le 1 5, le roi nous fit prévenir de bonne heure que, vers midi, il visiterait les écoles des sœurs et des pères. À l'heure dite, il arriva avec son cortège , à pied , suivant son habitude; nous l'attendions au passage et nous le suivîmes chez les sœurs de Saint- Joseph/ qui ne savaient plus où loger leurs élèves, dont le nombre avait triplé en six semaines. Ces pauvres filles n'étaient que trois pour diriger et instruire environ deux cent cinquante élèves, dont quelques-unes commençaient à acquérir quelque habitude des travaux à l'aiguille et au crochet, et des ouvrages de tapisserie. Le roi examina avec un bienveillant intérêt les petits échantillons qui lui furent présentés, remercia et encouragea les sœurs. Il se rendit de chez elles à l'établissement des missionnaires, où les honneurs de la séance furent pour le petit Ratahiri qui avait fait, il faut

le dire, de surprenants progrès en trois semaines.

Après cette seconde visite, dont il sortit trèssatisfait, le roi nous invita à le suivre à 31ahouzarivou, petite maison de campagne bâtie par RadamaL et distante d'environ six kilomètres. Malgré un soleil ardent, il partit intrépidement à pied, suivi de ses sujets des deux sexes. Les étrangers eurent recours à leurs filanzanes et ne mirent pied à terre qu'à la porte de l'enclos. Le roi nous conduisit d'abord à une maison en pierre qu'il fait bâtir sur un3 éminence d'où la vue est fort agréable ; deux larges escaliers conduisent à la terrasse qui couvre la maison; une varande, soutenue par une colonnade en pierre, s'étend sur ses deux faces longitudinales; le tout est entouré d'un vaste jardin, dans lequel croissent un peu au hasard des pêchers, des bananiers et des vignes. De là, il nous fit descendre au bord d'un petit lac, dans la retraite préférée de Radama I, dont on conserve avec un soin religieux l'ancien ameublement. Entre la maison et le lac, il y a de magnifiques ombrages

et, à côté, un vaste parterre assez bien entretenu, mais dessiné sans goût.

Les officiers anglais avaient organisé en cet endroit un petit divertissement composé de courses de Malgaches à pied et en filanzane, et d'un tir à la carabine, qui fut suivi d'un ambigu au vin de Champagne, servi sur l'herbe, à l'ombre des grands arbres. Après la collation, les danses commencèrent; elles étaient fort animées lorsque nous nous sommes retirés, un peu avant le coucher du soleil.

Le lendemain, nous allâmes offrir au roi et à la reine les cadeaux apportés par M. Lambert de la part de l'empereur et de l'impératrice. Toutes les caisses avaient été transportées, dès le matin, dans la cour du palais. Pendant qu'on les ouvrait, le père Jouen, qui nous avait accompagnés, présenta à Radama et à Raboude deux bijoux en mosaïque, envoyés par le pape Pie IX. Ne pouvant donner de décoration à un prince qui n'est pas encore chrétien, le saint-père a fait remettre au roi une riche mosaïque, destinée

à être portée au cou comme une croix de commandeur, et représentant la main de la Providence bénissant le monde. La couronne royale, le diadème de la reine, les magnifiques robes envoyées par l'impératrice, ont eu un succès d'enthousiasme. Il fallut essayer les couronnes pour s'assurer si elles iraient bien à ces têtes royales, et en voir l'effet dans une grande glace placée dans le salon ; mais à peine en face de la glace, Raboude, saisie d'une vive émotion, se prosterna devant Radama pour lui baiser les pieds. Elle pleurait abondamment lorsque le roi la releva. La vue de ces couronnes lui rappelait sans doute Ranavalo qu'elle avait aimée tendrement ; en baisant les pieds du fils, elle rendait un touchant hommage au souvenir de la mère. Je l'ai vue, quelques jours plus tard, saisie d'une émotion non moins vive en regardant une photographie de la mère de M. Lambert; ses yeux se remplirent de larmes, elfe fut forcée de s'asseoir pour laisser se calmer cet attendrissement, causé parle même souvenir.

M. Lambert offrit ensuite ses cadeaux

personnels et remit tous les objets dont on l'avait chargé de faire l'emplette au moment de son départ pour Paris. Tout avait été choisi avec un soin et un goût irréprochables; la satisfaction de la reine était peinte sur son visage; à chaque instant, le roi et elle échangeaient avec nous d'expressives poignées de main. Avec les habitudes d'ordre qui la distinguent, la reine faisait enregistrer par des hommes à elle, qui en prenaient charge, tous les objets qu'on lui présentait. Avant de nous laisser partir, elle voulut nous faire juger de l'effet que produiraient sur elle sa nouvelle robe et son manteau de cérémonie; elle se fit habiller parles sœurs qui étaient venues nous rejoindre, et reparut dans toute la splendeur de ce magnifique vêtement, plus remarquable encore par son bon goût que par son extrême richesse. Une joie toute féminine lui fît oublier le rhume qu'elle avait. Nous prîmes congé d'elle sans qu'elle eût songé à s'envelopper de nouveau dans les châles dont elle était couverte à notre arrivée.

Ces caisses, attendues avec une si vive impatience, avaient mis plus d'un mois pour venir de Tamatave; les plus lourdes n'étaient pas même encore arrivées lorsque nous avons quitté Tananarive, et je n'ai pu offrir au roi, comme je devais le faire, les armes qu'elles renfermaient; j'ai dû laisser ce soin à M. Laborde qui, je pense, aura pu les remettre deux mois- environ après leur débarquement. Voilà où en sont les transports pour le service du roi sur cette terrible route de Tananarive!

A partir de ce jour, il n'a plus été question que des préparatifs de la fête du couronnement, qui devait avoir lieu une semaine plus tard. Le pauvre M. Laborde passait sa vie à courir du palais au champ de Mars, et du champ de Mars au palais; ici, c'était pour ordonner les apprêts du banquet, là, pour prendre toutes les dispositions d'ordre que rendrait indispensables un concours de peuple tel qu'on n'en avait jamais vu dans le pays.

Le dîner devait réunir plus de cent per-

sonnes : trois bœufs, autant de veaux, douze moutons engraissés, cinquante dindes et cinquante oies, deux cents poules ou poulets devaient être sacrifiés pour ces nouvelles noces de Gamache, sans parler des accessoires tels que gibier, poisson, écrevisses, insectes de toute espèce, les uns à Tétat parfait, les autres à l'état de chrysalide ou de larve. La vieille hospitalité malgache n'oblige pas seulement à traiter les hôtes invités, mais encore la suite nombreuse que beaucoup traînent après eux. Ainsi le 1 5 août, outre les soixante convives réunis autour de la table royale, il yen avait des centaines, répartis par groupes dans le jardin, qui se régalaient de bœuf, de riz et de rhum : aides de camp du roi et de la reine , porteurs, chanteuses et musiciens, il fallait bien que chacun trouvât sa pâture. Au champ de Mars, il y avait à faire placer le trône sur la pierre sacrée que les pieds du roi seul devaient fouler, à élever et à décorer le dais destiné à l'abriter, à construire les tribunes ou estrades réservées aux membres de la famille royale, aux hôtes étrangers,

aux ministres et aux grands dignitaires du royaume. Il fallait assigner, par grandes divisions, les places que devaient occuper les habitants de la capitale? et chacune des nombreuses députations accourues des extrémités les plus éloignées de l'île.

Il y avait jusqu'à des Sakalaves, ces vieux ennemis des Hovas, qui étaient venus de différents points de la côte ouest. Le roi avait eu la bonté de m'envoyer chercher pour me faire assister à la cérémonie de leur soumission. Leur nombreux et bruyant cortège montait au palais pendant que je m'y rendais moi-même. Ce n'est pas sans peine que mes porteurs ont pu traverser leurs rangs pressés. Le roi avait fait disposer quelques bancs dans la vaste cour d'Ambouimitsine, où il les a reçus sans grande cérémonie. Il m'a fait asseoir à sa droite, et a gardé ma main entre les siennes pendant toute la durée de la représentation. Je pense qu'il n'était pas fâché de leur montrer dans quelle intimité il vivait arec l'envoyé du puissant Empereur des français, et de leur faire sentir qu'ils n'avaient

aucun appui à attendre de ce côté, s'ils étaient tentés de recommencer leurs guerres,

Deux chefs, prisonniers depuis le règne de Radama 1, c'est-à-dire depuis au moins trente-quatre ans, avaient été rendus à la liberté par le roi actuel. Reconnaissants de ce bienfait^ qu'ils étaient allés publier dans leur pays, ils revenaient avec quelques autres chefs auxquels ils avaient persuadé de se soumettre. Chacun d'eux à son tour a offert au roi la pièce de monnaie sacramentelle ; chacun d'eux a fait suivre cet hommage d'un discours aussi animé que peu concis ; autant que j'en pouvais juger par les sons qui frappaient mon oreille, il me semblait qu'ils faisaient un étrange abus de la répétition. Aux discours ont succédé les danses guerrières des hommes; armés de leurs fusils, ils se livrent en cadence à une gymnastique effrénée, soutenus par le chant monotone des femmes, le son du tambour, et les sauvages mugissements des trompes marines. Parfois, on entendait sortir du groupe des femmes ce louloulou guttural, qui est particulier aux habitants

de la côte ouest de Madagascar et des Comorzes. Cet exercice sauvage a été] suivi de la danse voluptueuse des femmes, qui ont donné à leur nouveau souverain des preuves irrécusables de l'agilité et de la souplesse de leurs reins ; jamais bayadère n'a "accompagné d'un trépignement de pieds plus vif et plus pressé, un plus rapide mouvement de la taille et des hanches. Le roi semblait prendre un grand plaisir à ce spectacle, et me serrait à chaque instant la main pour attirer mon attention sur le rare mérite des danseuses.

Comme il paraissait disposé à tirer vanité de cette espèce de démonstration faite par des gens qui sont regardés comme les ennemis invétérés de la domination des Hovas, je l'ai engagé à ne pas trop compter sur leur soumission; je lui ai dit que je les connaissais pour être de la race la plus paresseuse, la plus inconstante et la plus indisciplinée de Madagascar ; que cette demi-douzaine de chefs venus à Tananarive représentait peutêtre deux fois autant de misérables villages ; et que l'attrait du voyage, le plaisir d'assister

à une grande fête pouvaient les avoir amenés aussi bien que le désir de faire une soumission qu^ pour eux, n'avait rien d'irrévocable. J'ajoutai que, s'il voulait s'assurer d'une manière solide l'obéissance de ces turbulents voisins, il entreprendrait une tâche digne de lui, mais difficile et longue non moins que glorieuse, et qui suffirait pour illustrer son règne.

Parmi les manifestations les plus originales de la joie publique, il faut citer l'illumination qui a précédé -la fête du couronnement et qui s'est renouvelée deux nuits de suite. A un signal donné, la ville et la plaine immense qu'elle domine se sont tout à coup éclairées d'une multitude de feux de paille, dont l'effet magique n'a malheureusement été que de très-courte durée. On prétend que dans les assemblées populaires dans lesquelles les illuminations ont été décidées, on a entendu des orateurs s'écrier : « Nous avons été assez longtemps dans les ténèbres, nous voulons entrer dans la lumière. » Si ces paroles sont bien authentiques, et si elles ont été fidèle-

ment traduites, elles sont certainement d'un bon augure, et indiquent que les idées de progrès et de civilisation ne sont pas entièrement étrangères à une partie de la population.

Après une nuit de tumulte, de cris, de chants et de réjouissances, le soleil du 23 septembre s'est enfin levé sur la ville en fête; la route qui descend du palais à la plaine était pavoisée tout entière, et animée déjà par un nombreux concours de curieux, par les sons du tambour et de la musique précédant les troupes qui venaient pour former la haie sur le passage du cortège.

Radama et Raboude ont assisté de bonne heure à une messe basse, qui a été dite dans la chambre à coucher du roi, et à la bénédiction de la couronne royale, par le R. P. Jouen^ préfet apostolique, assisté du P. Finaz. M. Laborde, et quatre personnes de l'intimité du roi et de la reine, étaient seuls présents à cette mystérieuse cérémonie.

A neuf heures, nous nous sommes rendus au palais, où se trouvaient réunis tous les

grands dignitaires du pays. Peu d'instants après notre arrivée, le roi a paru? revêtu de l'uniforme de feld -maréchal anglais, qui lui a été récemment envoyé par la reine Victoria. Après avoir reçu mes félicitations, il s'est empressé de me montrer le manteau royal dont il devait se couvrir et qui est un don de l'Empereur, La reine portait la robe et le manteau de velours qui lui ont été donnés par l'Impératrice. La magnificence de ce costume rehaussait la majesté naturelle de son maintien.

Le roi la conduisit au fauteuil monumental dans lequel elle devait être portée, et monta lui-même sur un cheval arabe dont M. Lambert lui avait fait hommage peu de jours auparavant. Le cortège se mit en marche, avec assez de confusion, pour se rendre au champ de Mars, où le roi devait se présenter solennellement à son peuple et recevoir de tous les chefs présents à la cérémonie une pièce de monnaie, symbole de leur obéissance et de leur soumission. La foule immense, accourue pour être témoin de la fête, bordait

les rues, couronnait les hauteurs et couvrait le champ de Mars. C'était un spectacle des plus pittoresques, sauvage et grandiose à la fois.

Au milieu du champ de Mars se trouve la pierre sacrée sur laquelle le roi devait monter, et d'où il devait haranguer ses sujets. Elle était comme enchâssée dans une plate-forme de trois à quatre mètres d'élévation, recouverte d'un dais écarlate. Le trône était posé sur la pierre nue, que le pied du roi doit seul fouler; à la gauche du trône, un fauteuil, placé sur la plate-forme en hois, était destiné à la reine. Deux longues estrades se prolongeaient à droite et à gauche de la plate-forme; la première était réservée aux missions française et anglaise , aux ministres et aux plus hauts fonctionnaires de l'État: la seconde aux membres de la famille royale et aux familles princières.

Le discours du roi à son peuple fut accueilli avec des transports d'enthousiasme , manifestés par de longues huées que soutenait le son des trompes. Ces huées ou gro-

gnements sourds, qui sont l'expression la plus respectueuse de l'assentiment ou de l'admiration, avaient suivi le roi depuis le palais jusqu'à la pierre sacrée. Nous lui offrîmes nos vœux et nos félicitations; puis, commença le long défilé de tous les grands et de tous les chefs qui venaient lui rendre hommage et lui présenter le hasina. Il dura plusieurs heures. La foule poussait des clameurs enthousiastes; les vieux chants malgaches alternaient avec les cantiques et les psaumes que chantaient les élèves des missions catholique et protestante, groupés au pied des marches du trône; on sentait comme un souffle de vie puissant s'exhaler de la foule et courir sur les têtes pressées de ce peuple qui couvrait toute la vaste plaine.

Enfin, vers deux heures, le roi offre son bras à Raboude pour la ramener à son équipage et remonte lui-même à cheval. On part dans un grand désordre, et ce n'est pas sans peine que mes porteurs parviennent à se maintenir auprès du roi, au milieu des Sakalaves qui se pressent autour de lui et font

retentir l'air de leurs chants sauvases. On avance avec une lenteur extrême entre les flots de "peuple qui se précipitent pour voir le roi de plus près. Devant le consulat de France, le roi s'arrête pour boire; son cheval, effrayé par le bruit, par la foule, par "l'éclat du verre et de la bouteille que l'on passe devant ses yeux, se cabre, se mate, et Radama glisse dans les bras des personnes qui l'entourent. La reine accourt éperdue, et ne remonte dans son palanquin qu'après avoir vu le roi sauter en selle avec une agilité qui rassure tout le peuple épouvanté. Le cortège se remet en route et rentre au palais vers trois heures.

Une table de plus de cent couverts, servie avec une profusion homérique, était dressée dans la grande salle du rez-dechaussée du palais Mandrakamiadana , qui s'ouvrait pour la première fois depuis la mort de Ranavalo. Le roi avait convié tous les Européens présents à Tananarive à ce banquet, auquel assistaient une partie des membres de sa famille, quelques-uns des ministres et des

principaux personnages du royaume. Un bal a clos cette belle et fatigante journée.

Le lendemain, nous avons été invités avoir du palais un feu d'artifice qui a été tiré sur le lac dans la soirée, et qui a eu un grand succès parmi les Malgaches. Après ce spectacle, le général anglais et les membres de la mission , qui devaient se mettre en route presque aussitôt, ont pris congé du roi et de la reine, qui m'ont prié de ne pas partir avant que les cadeaux qu'ils désiraient envoyer à l'Empereur et à l'Impératrice fussent prêts.

La plus grande partie de ces objets me fut remise le 29 septembre, et la reine m'ayant promis que tout le reste serait très-prochainement achevé, je fixai notre départ au 4 octobre, Pas un jour ne s'est écoulé, depuis ce moment, sans que je n'aie eu l'honneur de voir le roi et la reine, qui m'ont témoigné de la manière la plus affectueuse le regret qu'ils avaient de me voir partir.

Tous deux sont venus se faire photographier chez les Pères Jésuites et ont bien voulu

partager ensuite notre déjeuner, après lequel nous avons reconduit la reine au palais. Le roi a désiré achever à sa maison de campagne de Mahouzarivou une journée si bien commencée. Il voulait que je m'y fisse porter, pendant qu'il s'y rendrait à pied; comme je refusais obstinément de me séparer de lui, il s'est décidé à monter avec moi sur mon siège. Il a fait ainsi tout le trajet, assis sur mes genoux, un bras passé autour de mon cou, et moi le tenant par la taille, pour l'empêcher de tomber par-dessus les porteurs dans les épouvantables sentiers de chèvre que nous étions forcés de suivre.

Nous avons traversé ainsi une grande partie de la ville, au milieu de la foule qui se pressait sur le devant des maisons pour voir passer le roi. En arrivant à Mahouzarivou : « Radama, lui dis-je, je viens de vous porter comme mon enfant. — Il ne tient qu'à vous d'être mon père. — Puisque vous le permettez, je vous adopte, soyez mon fils. » Je lui offris en môme temps le hasina, qu'il reçut en m'embrassant. Il n'y a pas d'autre

formalité pour l'adoption, qui est extrêmement commune à Madagascar.

Cet acte a couronné, en quelque sorte, la mission que j'avais à remplir à ïananarive ; il a dignement scellé les rapports nouveaux établis entre la France et la grande île africaine, qui, par la voix de son jeune et généreux souverain, promettait de s'ouvrir sans obstacles à notre influence pacifique.

Nous sommes partis le 4 octobre, avec les mêmes honneurs qui nous avaient été rendus à notre arrivée, emportant les vœux des hommes le plus sincèrement dévoués au roi et à la reine,

En passant devant le palais, nous avons salué une dernière fois leurs majestés des cris de vive Radama, vive Raboude. Ce n'est pas sans émotion que je me suis séparé de l'escorte que le roi avait chargée de nous accompagner. En faisant ces derniers adieux à Tananarive, je me rappelais avec attendrissement toutes les marques de sympathie et d'affection que j'avais reçues du roi, de la reine, et d'un grand nombre de leurs sujets, pendant

le long séjour que j'avais fait parmi eux. Que ma destinée m'y ramène ou non, jamais je n'oublierai cette douce hospitalité, les aimables qualités dont ce peuple est doué, et qui lui ont concilié l'attachement de tous les étrangers qui ont passé quelque temps dans le pays; jamais je n'oublierai surtout le noble caractère de M. Laborde, les nombreuses preuves de dévouement et d'amitié qu'il m'a données chaque jour. Puisse ce généreux enfant de la France recevoir la digne récompense du labeur de toute sa vie, et jouir longtemps de l'union féconde de la France et de Madagascar, objet de ses constants efforts et de ses vœux les plus ardents !

Notre voyage à la côte s'est heureusement effectué en dix jours. La sécheresse qui avait régné pendant tout notre séjour dans Tintérieur de l'île, avait pénétré jusqu'aux âpres sentiers de la forêt, que nous avons trouvés presque praticables. Le printemps se faisait sentir ; les grands arbres, les lianes commençaient à se couvrir de fleurs autour desquelles voletaient les colibris et les papillons. Ces

belles journées du mois d'octobre sont pour les contrées de l'intérieur le signal du réveil de la nature. La végétation se développe timidement encore, en attendant le prodigieux essor que vont lui donner les pluies et les orages de l'été.

C'est le 14 octobre que je suis rentré, avec tous les membres de la mission, à bord de riiermione, après avoir reçu du gouverneur de Tamatave l'accueil le plus empressé, et tous les honneurs qu'il avait mis tant de mauvaise grâce à m' accorder trois mois auparavant.

M. Lambert est arrivé à la côte le 16, et s'est embarqué le 17, avec le cérémonial dû à sa qualité d'ambassadeur du roi de Madagascar. Le même soir, VEermione partait pour Sainte-Marie, et de là pour Saint-Denis, où elle mouillait le 22, après une absence de trois mois et demi. La réception aussi brillante que cordiale faite par la colonie à la mission française de Madagascar a été, pour tous mes compagnons comme pour moi, la compensation des fatigues et des privations

endurées en commun, et la plus douce récompense de nos efforts pour le développement des relations destinées à unir pour toujours notre belle colonie à la grande île, qui lui a donné ses premiers habitants et qui est restée sa mère nourricière.

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