LE LOISIR DES GENS OISIFS FAIT LE TOURMENT DES GENS OCCUPÉS
Nous proposons aux artistes et aux hommes de lettres de notre époque de faire
fondre en bronze, à frais communs, cette excellente inscription, et de la faire clouer sur leurs portes, au-dessous du cordon de la sonnette.
Et cette proposition, nous ne la faisons pas seulement aux plus brillantes, mais aux plus humbles renommées ; car l'invasion des oisifs n'a pas uniquement violé le sanctuaire des célébrités; elle s'est étendue jusqu'aux plus modestes cabinets d'étude, jusqu'aux plus obscurs ateliers. îl suffit qu'une gloire ait été inscrite dans l'Almanach des cinquante mille adresses pour perdre à l'instant tout repos : le temps de ceux qui n'ont point d'autre richesse est maintenant, grâce à l'usage, une chose publique qui appartient au premier occupant.
Nous signalerons d'abord le provincial, qui tient à voiries hommes célèbres comme il tient à voir l'obélisque ou la girafe, et qui se présente chez vous avec son passeport, s'il n'a pas de lettres de recommandation.
On allait chercher autrefois, dans la demeure de l'écrivain et de l'artiste renommés, quelques nobles émotions qu'on emportait dans sa province et dont on se glorifiait plus tard. Un homme qui pouvait . dire : J'ai vu Bernardin de Saint-Pierre, Méhul, David et Talma, inspirait par cela seul une sorte de respect ; on eût dit que le contact de ces êtres privilégiés avait augmenté sa valeur. On lui demandait curieusement où il les avait vus, ce qu'ils lui avaient dit, quelles étaient leurs voix, leurs
manières, leurs habitudes, et il répondait à tout avec gravité, avec amour; il était fier de ce souvenir comme d'une belle action.
Aujourd'hui tout est changé; le provincial n'admire plus rien ; il ne croit pas plus à la gloire qu'à la confession, et il entre chez Chateaubriand ou chez Lamennais comme a l'église, le front haut et les mains dans les poches.
Ce qu'il cherche, en effet, ce n'est point la sainte émotion que l'on éprouve à l'approche du génie ; il veut seulement savoir quelle robe de chambre porte le grand homme. Il pourra même ramasser quelques mensonges dans les estaminets sur le compte de vos auteurs favoris ; car le pro-
vincial est par-dessus tout amoureux de scandale ; il aime à accoupler un vice à une gloire, non par méchanceté, mais parce qu'il est triplement bourgeois, c'est-à-dire ennemi de tout ce qui est supérieur par l'intelligence ou l'art, curieux à son issu de quiconque fait trop de bruit; en un mot, toujours plus ou moins parent du paysan d'Athènes.
Et cependant, heureux cent fois celui auquel la province n'envoie que des visiteurs curieux! heureux qui n'est point choisi pour aristarque par les Homères de Riom ou les Molières de Pezenas !
Car le poète d'arrondissement est éminemment rebelle à la critique ; le journal du chef-lieu lui a révélé sa valeur ; l'académie de son endroit l'a nommé secrétaire
perpétuel, et il vient à Paris, comme Charles X aux revues delà garde nationale, non pour recevoir des leçons, mais des hommages.
Néanmoins, son début sera modeste : il a fait sa rhétorique et connaît les règles de l'exorde. Un matin vous recevrez de lui, par la poste, la lettre suivante, sur laquelle il aura eu soin d'écrire, de sa propre main, port payé :
« Monsieur,
» Le génie ressemble au soleil, et sa » bienfaisante influence doit se faire res- » sentir a tous : c'est ce qui m'enhardit à » m'adresser à vous.
» Ma démarche est peut-être singulière;
» mais j'ose croire qu'elle sera comprise » par l'auteur de...
(Ici les titres de deux ou trois de vos ouvrages.)
y> Je viens d'achever un livre auquel j'ai » travaillé douze ans !... j'y ai mis tout ce » qu'il pouvait y avoir en moi de conscience o et de poésie ; seriez-vous assez bon pour » y jeter les yeux et me dire loyalement ce » que vous en pensez? J'ignore encore si » je dois prêter l'oreille à la muse qui ob- » sède mes nuits ; vous me l'apprendrez, » monsieur, vous dont les jugements doi- » vent être des oracles.
» Si mon ouvrage ne vous paraît pas in- » digne de toute attention, peut-être vous » sera-t-il possible de trouver un éditeur » qui veuille bien l'imprimer. Dans le cas
» contraire, je baisserai la tête sous votre j> condamnation, que j'accepterai comme » l'arrêt de Dieu !
» Agréez, monsieur, l'assurance du » dévouement de votre très-humble, trèsj> reconnaissant , très - enthousiaste et » très-sincère admirateur. »
(Sait la signature.)
Touch é de la confiance du jeune homme, vous lui répondez que, malgré vos nombreuses occupations, vous parcourrez son livre et que vous lui en donnerez votre avis avec toute franchise. Quelques jours après vous recevez une rame de papier d'une écriture illisible, avec ce titre : l'Odyssée céleste.
Le premier cahier est une préface intime,
dans laquelle l'auteur raconte qu'il a été sevré à sept mois et vacciné à un an.
Le second cahier renferme un discours préliminaire sur le poëme épique.
Le troisième, un avertissement au lecteur.
Le quatrième, un argument !
Vous passez encore dix cahiers, et vous trouvez enfin le poëme, qui a pour principaux personnages les péchés capitaux et les vertus théologales. Vous lisez avec courage les vingt premières pages sans y rien comprendre ; vous passez à un autre cahier sans être plus heureux, et vous laissez enfin le manuscrit céleste après avoir gagné une migraine et manqué un rendez-vous.
Huit jours s'écoulent, et vous recevez
une seconde lettre de votre auteur, qui
vous demande humblement si vous avez pu jeter les yeux sur son livre. L'embarras vous empêche de répondre, et quatre jours après arrive une troisième lettre plus pressante, puis une quatrième pleine d'angoisses, une cinquième désespérée et délirante. Vous vous décidez enfin à répondre.
Mais, voulant ménager l'amour-propre de votre admirateur, vous ne lui parlez que de l'excentricité de son ouvrage et de la difficulté de trouver un éditeur pour de pareilles créations; vous vous permettez a peine, en passant, quelques observations sur la nécessité d'écrire en français, même le poëme céleste, et vous finissez en témoignant le regret que l'auteur ait appliqué son talent à une œuvre aussi peu sympathique à la généralité des lecteurs.
Le surlendemain vous recevez une lettre ainsi conçue :
« Monsieur,
» Le poète de génie ce travaille point » pour la foule, mais pour les intelligences » d'élite.
» V Odyssée céleste est une œuvre dont Tin- » commensurabîe grandeur ne peut être » comprise qu'après un examen profond.
» Les hommes les plus supérieurs ont été » frappés de cette haute conception et lui » ont déjà accordé leurs suffrages. Il im- » porte peu que des marchands de livres n'en )> sentent point l'immensité; les grandes ins- » pirations n'ambitionnent point de tels » éloges.
» Je suis seulement fâché, monsieur, que » vous n'ayez pu prendre connaissance en » entier des vingt-quatre cahiers que j'avais » eu l'honneur de vous envoyer ; un livre » comme le mien ne se juge point sur » échantillon ; il fallait le lire avec suite et » recueillement, comme Milton, Klopstock » ou la Genèse, pour pouvoir en sentir toute » la portée.
» Recevez, monsieur, l'assurance de nia » considération distinguée.
» Votre très-humble serviteur. »
Suit encore la signature, mais cette fois sans nom de baptême et sans adresse I... Le poète d'arrondissement a décidément rompu avec vous!
Mais à peine serez-vous débarrassé de lui
et de ses cahiers, que les départements vous expédieront un importun d'un autre genre. Nous voulons parler du collaborateur.
Le collaborateur de province afflige surtout les auteurs dramatiques. Il vous arrive d'ordinaire avec une lettre de recommandation de VElleviou de son théâtre, que vous avez autrefois connu commis aux messageries ou clerc d'avoué. Il vous apporte toujours une douzaine de pièces parmi lesquelles il vous prie de choisir.
Du reste, le collaborateur n'a rien de l'orgueil du poète ; il est prêt à suivre tous vos conseils, à rectifier ses plans, à récrire son dialogue ; rien ne l'embarrasse ni ne l'arrête ; il trouve des expédients pour tout ; il a tant d'idées qu'elles le suffoquent.
i4 TROIS MOIS DE VACANCES
A la vérité, ses idées ne lui viennent le plus souvent que de seconde main ; il vous apporte un vaudeville, ce sera la Tour de Nesle avec des couplets; il vous présente un opéra comique, vous reconnaîtrez Chatterton ou Marion Delorme entremêlés de cavatines.
Quelquefois pourtant, il aura échappé à l'imitation par l'extravagance. Nous avons connu un provincial, auteur d'un drame en vers, dont le héros était un poitrinaire auquel on recommandait le lait de femme; une nourrice voilée se présentait chez lui, et, après une longue scène, il reconnaissait en elle l'épouse qu'il avait abandonnée. Un autre, qui se proclamait de l'école de Shakspeare, amenant pour dénouement d'un drame d'amour une jeune fille taillant
LES VOLEURS DE TEMPS lo
une plume à son bureau : l'amant arrivant, fou de jalousie, lui arrachait plume, papier, écritoire, et la tuait d'un coup de grattoir dans le cœur. La pièce était intitulée : V Homme de Lettres, et les rôles avaient été écrits pour Bocage et madame Dorval. L'auteur dramatique à qui elle fut présentée ayant fait observer au coUaboraleur que le sujet lui paraissait peu approprié à la scène, celui-ci repartit pour sa province, et il a déjà écrit trois brochures contre le monopole littéraire et la décadence du théâtre moderne.
Hàtons-nous de le dire pourtant, l'écrivain et l'artiste parisien n'ont pas toujours autant à se plaindre des fâcheux de province. Il en est dont l'importunité n'a rien que d'honnête et de bienveillant, ce sont
les élégiaques, espèce rare, mais curieuse, dont la vie entière se consume en dédicaces.
L'élégiaque a toujours au moins cent louis de rente, c'est un homme de loisir; il s'accompagne sur le piano, peint des fleurs et joue des charades en action ; c'est lui qui compose les compliments que l'on attache à la couronne pour les grands acteurs en représentation et les cantates pour les banquets maçoniques.
Tous les hommes connus reçoivent tour à tour son hommage : il adresse une chanson a Béranger après sa condamnation ; une ode à Victor Hugo rejeté par l'Académie, un sonnet à Lamartine pour la mort de sa fille. Non que l'élégiaque s'intéresse vivement a ces infortunes, mais il fait une
collection d'autographes ; les réponses de ces messieurs sont soigneusement rangées par lui dans son secrétaire, et il les montre au besoin aux académiciens de son endroit pour prouver l'estime que Ton fait de ses vers. Excellent homme, après tout, capable de vous envoyer une bourriche de gibier avec quelques strophes mélancoliques et qui ne vous écrira jamais que port franc ou par des occasions.
Car, en général, c'est là ce qui distingue le fâcheux de province du fâcheux de Paris : le premier ne vous demande que des éloges, le second en veut presque toujours a votre bourse; celui-là n'est qu'un original, ridicule quelquefois, honorable toujours; celui-ci est un industriel qui travaille en dehors des articles du Gode pénal.
Exemple : Un inconnu moyen âge se présente chez vous; il a une barbe pointue, un lorgnon ouvré, des gants glacés, un pantalon collant et une canne en cuir tressé. Il commence par vous parler de votre gloire, il se convulsionne d'admiration à propos de vos ouvrages, dont il a oublié les titres, et vous apprend qu'il travaille à une biographie des grands hommes dans laquelle vous devez naturellement trouver place ; il vous supplie de lui écrire les renseignements nécessaires pour l'article qui vous concerne,, vous demande la permission de publier votre portrait parmi ceux des plus célèbres contemporains; il linit par vous présenter un registre de souscription, reçoit 20 francs, et part en vous promettant pour la semaine suivante la
première livraison de son livre, que vous ne recevez jamais.
Une autre fois, c'est un homme de lettres parfaitement inconnu, qui quête pour un confrère dans le malheur. Il vous présente une liste couverte des noms les plus honorables : vous signez de confiance en donnant votre argent, et vous apprenez plus tard que l'homme de lettres sort de Bicêtre et que le confrère malade n'existe pas.
Mais la mystification est parfois plus grotesque encore : un travail important vous occupe, et, rendu prudent par l'expérience, vous avez donné ordre de ne laisser entrer personne, lorsqu'on vient tout à coup vous dire que quelqu'un vous demande de la part de Jules Janin. Un jeune homme se
présente, vous lui offrez un fauteuil, et la conversation suivante s'établit :
— Monsieur, veuillez excuser ma hardiesse.
— Vous n'avez pas besoin d'excuse, monsieur.
— J'hésitais à venir; mais j'ai été encouragé à cette démarche par M. Charles Nodier, M. Alfred de Musset...
— Je croyais que vous étiez envoyé par M. Jules Janin.
— Il m'a aussi engagé à venir, monsieur, m'assurant de votre indulgence.
— Il ne m'a pourtant guère accoutumé à la sienne; mais à quoi puis-je vous être utile?
A ces mots, le jeune homme prend sous son bras quelque chose qui ressemble à
deux volumes enveloppés de papier bleu.
* — Je comprends, vous êtes auteur et vous désirez un compte-rendu.
— Je suis marchand de cirage, monsieur, et je vous apporte une boîte d'essai.
Vous vous débattez en vain, en déclarant que le portier se charge du soin de vos chaussures ; l'industriel vous déclare qu'il ne remportera point son cirage ; il ne vous demande rien; s'il est venu, ce n'est point par intérêt, mais pour l'honneur de faire reluire les bottes d'un homme célèbre. Il part dans deux heures et n'a plus que cette boîte ; il la dépose sur votre cheminée, et enfin, fatigué de ce débat, vous dites : Je la garde ; et vous demandez le prix.
— Sept francs cinquante, répond le
jeune homme, avec un imperturbable sang-froid.
Il est trop tard pour vous dédire; vous payez de mauvaise grâce, en jurant, comme le corbeau de la fable, qu'on ne vous y prendra plus.
Mais mieux vaut encore mille fois la visite des poètes, des collaborateurs ou des marchands de cirage, que celle des femmes malheureuses.
La femme malheureuse a généralement quarante ans et un voile noir. Quant à ses manières, elles varient selon votre réputation, le caractère qu'elle se donne et le but de sa visite. La plus connue de ces victimes de profession a été celle qui quêtait, il y a quelques années, chez les artistes, en don-
nant pour titre qu'elle avait été la maîtresse d'André Chénier.
Quelquefois, la femme malheureuse écrit des romans, pour lesquels elle vous prie de lui trouver un éditeur, et finit par vous laisser le manuscrit, en vous empruntant cent écus. Si vous êtes musicien, elle vous rapportera des romances, en vous suppliant de les mettre en musique. Elle reviendra vingt fois tous les jours, à toute heure, Vous cédez enfin, de guerre lasse, et elle vous envoie reclamer, huit jours après, le prix des paroles qu'elle vous a forcé d'accepter.
La femme malheureuse est une invention toute moderne; elle n'a paru qu'au commencement du Consulat, lors du retour des émigrés. Plus tard, sous la Restauration, elle se transforma en veuve de la Grande-
Armée; de nos jours elle est généralement femme de lettres ou maîtresse de langues.
Comme il faut des bornes à tout, même à un feuilleton, nous ne disons rien des importuns qui vous amènent au restaurant de force, pour pouvoir dire qu'ils ont dîné avec vous, ni de ceux qui vous invitent à une soirée dans le but d'amuser la société. Notre revue ne finirait pas, si nous voulions énumérer tous les voleurs de temps dont l'époque est affligée; mais nous ne pouvons passer sous silence ces amateurs qui se font vos amis malgré vous, s'installent dans votre fauteuil, les pieds sur vos chenets, et vous crient :
— Ne vous gênez pas, mon cher; je veux vous voir travailler.
Et pourtant ce ne sont point ces heures
inutilement consumées, ce ne sont pas ces ennuis infligés par des intrigants, des sots ou des oisifs, qu'il faut déplorer. Il y a un côté sérieux à toute chose dans la vie, et les ridicules ont aussi leur péril, car ce ne sont que des vices mal venus. Obligé de fermer sa porte aux fâcheux, on la ferme en même temps au talent obscur, a l'infortune sincère : parce qu'on avait reçu un niais, on repousse une haute intelligence. L'expérience rend défiant ; l'ennui endurcit, et, las de voir tous les passants s'appuyer à votre main, vous croisez les bras et vous n'aidez personne.
Heureux celui auquel les désenchantements n'apprennent point Tégoïsme et qui sait garder jusqu'au bout sa bienveillance l
Qu'importe, en effet, mille journées per-
dues, s'il vient une heure, un instant, où vous pouvez ouvrir la carrière à un vrai génie, arracher au désespoir un noble malheureux I
Par une soirée d'hiver, et a la nuit tombante, on eût pu voir, il y a quelques années, sur la route de Bristol, un cheval traînant avec peine un cabriolet, et un homme l'aidant à avancer à coups de fouet. Nous disons, on eût pu voir, car il n'y avait dehors à cette heure que le vent, notre voyageur et sa jument. Or, le voyageur n'était
i. Ce conte fantastique fait partie du Club des Picktvickstes, de Charles Dickens.
autre que l'intrépide Tom Smart, attaché à la maison Bilson de Londres, et faisant sa tournée annuelle avec Mistriss Jenny, jument plus que majeure.
La pluie tombait à torrents, l'air était froid, et les roues de la voiture traçaient sur la route de profondes ornières. Par instants la bourrasque semblait se calmer, et Tom s'en réjouissait; mais, tout à coup, son hurlement lointain se faisait entendre ; elle franchissait plusieurs montagnes et arrivait sur la voiture fragile, qui craquait sous l'effort comme un navire près de sombrer, puis allait mourir loin, bien loin, semblable au rire moqueur d'un géant !
Mistriss Jenny piétinait dans la boue, baissant les oreilles, secouant la tête comme une bête mécontente de son sort.
— Malédiction sur le temps ! s'écria tout à coup Tom, qui avait la mauvaise habitude de jurer; que diable peuvent-ils faire dans le paradis pour nous mouiller ainsi? Allons. Jenny, courage, ma vieille, nous nous arrêterons à la première auberge.
Jenny poussa un soupir et s'efforça de presser le pas ; enfin un toit noirâtre apparut au loin, à travers le brouillard; Tom poussa une exclamation de joie, accompagnée de quelques coups de fouet qui réveillèrent l'énergie de sa jument, et il arriva bientôt a la porte d'une petite hôtellerie placée sur la route à l'entrée d'un village.
C'était une maison de singulière apparence et bâtie en colombage. Il fallait, pour y entrer, descendre quelques marches d'escalier à demi rompues. Tom secoua la tête
à cet aspect, comme un homme tombé de Oharybde en Scylla. Il poussa pourtant la porte, et fut agréablement surpris en apercevant une salle basse propre et bien garnie, et où brillait un bon feu. — Après avoir ordonné de dételer Jenny, il s'assit près du foyer, posa un talon sur chaque chenet, afin d'absorber le plus de calorique possible, et poussa un soupir de soulagement. Bientôt le sang recommença à circuler doucement dans ses veines; ses yeux se promenèrent avec délices sur tout ce qui l'entourait. Us s'arrêtèrent d'abord sur des rayons garnis de bouteilles, de gelées de jambon, de volailles rôties, puis sur une jolie servante qui achevait de mettre le couvert.
— Ma foi, pensa-t-il, cette auberge res-
LE COMMIS-VOYAGEUR 3i
semble à une châtaigne dans sa première coque : au dehors, tout repousse; au dedans, tout est délicieux. Je voudrais pour beaucoup qu'elle m'appartînt.
En achevant cette réflexion, ses regards, qui continuaient à tout inventorier, arrivèrent au comptoir, où l'hôtesse, veuve tirant sur la quarantaine, prenait le thé avec un grand brun qui paraissait lui donner tous ses soins. L'idée d'être propriétaire de la jolie auberge venait à peine de traverser la pensée de Tom ; mais il est de ces désirs qui s'emparent dès le premier moment de tout votre être, et qui, pour n'avoir que quelques secondes d'existence, n'en sont pas moins puissants ni moins tenaces : ce sont comme des coups de sympathie, des révolutions subites de l'àme qui découvrent
ce à quoi elle aspirait, sans le savoir ellemême. A la yue des bouteilles, des gelées de jambon, de la jolie servante et de la veuve, Tom comprit sur-le-champ que ce qu'il cherchait depuis longtemps, c'était la petite auberge dans laquelle la destinée venait de le conduire. Il sentit que c'était là la remise où il devait dételer son existence de commis-voyageur, et l'hôtesse lui apparut comme l'ange appelé à transformer le Juif errant des cotons filés en un homme établi susceptible de devenir constable ou marguillier.
On comprendra donc sans trop d'étonnement la mauvaise humeur de Tom Smart à la vue du grand brun . Il n'était ni querelleur ni envieux ; mais, malgré son long exercice dans le commerce, il n'avait jamais pu s'ac-
coutumer à la concurrence en amour. Cependant, comme c'était un homme qui avait l'expérience de la vie, il demanda à souper afin de donner une distraction à sa mauvaise humeur. Il se mit à manger avec un désespoir qui ne parut se calmer que lorsqu'il eut fait disparaître tout ce qui couvrait la table. Trouvant encore de la colère au fond de son âme, il se fit servir un verre de punch pour s'étourdir. Malheureusement, Tom aimait beaucoup le punch, et celui-ci était si bon qu'il en demanda un second verre, puis un troisième, et ainsi de suite jusqu'à sept. Or, son mécontentement, au lieu de diminuer, semblait s'accroître à mesure. — La peste étouffe le grand brun, murmurait-il tout bas ; si cette femme avait un peu de goût, ne tournerait-elle point les
yeux de mon côté? Ah! pourquoi ne suis-je pas arrivé ici plus tôt : j'aime à boire, à rire et à ne rien faire; j'aurais été un aubergiste modèle! Quel bonheur de me trouver assis là bas à ce comptoir, avec un habit vert, des culottes de nankin et des bottes à retroussis ! . . . Et dire que, sans cet intrus, je pourrais prétendre à un pareil bonheur...
En prononçant ces mots, Tom lança sur l'amoureux un regard aussi haineux que celui d'un homme de lettres à un confrère que l'on vient d'applaudir; il délibéra même un instant pour savoir s'il ne lui chercherait point querelle ; mais le résultat de sa délibération fut qu'il était temps de s'aller coucher, et il obéit à cette sage inspiration.
La jolie servante le conduisit à la chambre qui lui était destinée par un grand escalier ouvert du côté de la cour. Malgré la précaution qu'elle prit de garantir la chandelle avec sa main, le vent ou l'amour la souffla, et Ton ne peut dire ce qui fût arrivé, tant sont dangereuses les chandelles éteintes et les filles d'auberge, si l'hôtesse n'était venue elle-même éclairer les ténèbres avec la lampe du comptoir.
Tom arriva donc sans accident à la chambre qui lui avait été préparée : c'était une pièce immense entourée de grandes armoires de chêne, qu'un propriétaire de Londres eût fait diviser pour la louer en cabinets garnis, et au fond de laquelle s'élevait un vieux lit à colonnes torses qui eût pu servir de lit-de-camp a toute l'armée
3ô TROIS MOIS DE VACANCES
d'un prince souverain de l'Allemagne. Mais ce que Tom remarqua par-dessus tout, ce fut un fauteuil à coussin de damas, dont les pieds arrondis étaient couverts d'un bourrelet rouge : on eût dit un vieillard qui avait la goutte. Il y avait dans l'ensemble de ce meuble, dans sa pose et son air, quelque chose de si étrange, que notre commis-voyageur s'assit pour le regarder en face.
— Au diable le vieux siège, dit-il après l'avoir examiné une demi-heure; il me fascine ; je n'ai vu de ma vie rien d'aussi bizarre. En parlant ainsi, il gagna son lit, se coucha et voulut s'endormir ; mais tous ses efforts furent inutiles : mille images confuses de grand brun, de jolie servante et de gelée de jambon le tenaient malgré
lui en éveil. S'il parvenait à s'assoupir un instant, ce n'était que pour devenir le jouet des hallucinations les plus extravagantes ; il croyait voir toutes les chaises de sa chambre se ranger autour du vieux fauteuil comme des enfants autour de leur maître d'école, puis se poursuivre en riant, danser les quatre pieds en l'air ou jouer au cheval fondu.
Fatigué de ces espèces de visions, Tom rouvrit les yeux, se leva sur son séant et regarda le fauteuil qui était devenu l'objet de sa préoccupation. Il était éclairé par le feu du foyer, et les oscillations de la flamme lui donnaient une apparence de mobilité. Tout à coup, il sembla a Tom que les découpures du' dossier prenaient les traits d'un vieillard ridé; le coussin de
damas se transforma en gilet, les pieds arrondis eurent une forme humaine et se trouvèrent chaussés de pantoufles rouges ; en un mot, l'ensemble du fauteuil représenta un podagre laid et déguenillé, tenant les poings sur ses hanches. Tom mit sa main droite en abat-jour pour mieux voir s'il ne se trompait pas. Le vieillard lui rit au nez.
Cette insolence exaspéra le commis-voyageur.
— Qui es-tu? que veux-tu? pourquoi ris-tu? s'écria-t-il.
— Je suis. . . moi ; je veux. . . mon désir, et je ris parce qu'il me plaît, Tom Smart, répondit le fauteuil.
— Qui vous a dit mon nom, vieille figure de casse-noisette?
LE G OiMMIS- VOYAGEUR 39
— Tom, Tom, ce n'est pas ainsi qu'on parle à de l'acajou massif, et vous êtes bien mal élevé pour votre âge.
Le commis-voyageur, confus, tira respectueusement son bonnet de nuit.
— Pardieu, milord, balbutia-t-il, je n'ai pas eu l'intention d'offenser votre seigneurie.
— C'est bien, Tom ; songez que je vous connais comme si je vous avais fait ; vous aimez trop le punch et les coups de vent qui éteignent les chandelles.
— Milord...
— Mais il ne s'agit point de cela. Tom, la veuve qui tient cette hôtellerie est encore bien conservée.
— On dirait une prune confite au rhum, milord : elle n'a pas une ride.
Le vieillard cligna l'œil en ricanant, passa Tune de ses jambes maigres sur l'autre, et prit l'air si badin que Tom en fut choqué.
— Je suis le gardien de cette veuve, reprit le fauteuil ; j'ai connu toute sa famille; sa mère m'a fait le gilet et les pantoufles que voilà. Ah ! j'étais le favori des dames, dans mon temps! combien (et des plus charmantes) ont reposé dans mes bras !
Le vieux fauteuil soupira ; il y eut un silence.
— Tom, dit-il enfin, comme s'il sortait d'une rêverie profonde, je voudrais vous voir épouser la veuve.
— Que Dieu bénisse vos cheveux blancs pour cette pensée, s'écria le commis-voyageur, en tendant les mains vers une touffe
de crin que les éraillures de l'étoffe laissaient sortir : malheureusement, je suis arrivé trop tard, un autre est en faveur.
— Écoutez, tout n'est pas désespéré :
Nous étions douze frères, également bien tournés et droits comme des I ; mes frères ne sont plus f tous ont plié sous le fardeau de la vie,, et telle est l'ingratitude humaine que la plupart ont été brûlés sur leurs vieux jours par ceux-là même qu'ils avaient servis ! Je voudrais éviter un sort pareil, et c'est pour cela que je désire éloigner votre rival.
— Je ne comprends pas ! . . .
— C'est un dissipateur qui mangerait en quelques mois tout ce que notre hôtesse possède, et me forcerait à quitter ces lieux où j'ai toujours vécu, pour aller mourir
chez un revendeur sans âme ! Vous, au contraire, vous êtes économe et rangé, comme le prouve le soin avec lequel vous avez plié vos culottes et rangé vos bottes avant de vous coucher ; si l'auberge vous appartient je n'ai donc rien à craindre, et c'est pourquoi je veux que vous épousiez la veuve Williams.
— Mais le moyen de l'y amener?
— Le moyen? il est dans cette armoire... au fond de la poche droite d'un pantalon oublié par le grand brun. Profitez de mon avertissement. Adieu.
A ces mots, les traits du vieillard devinrent moins distincts, Tom se frotta les yeux et regarda de nouveau le feu du foyer brûlant sans flamme : le fauteuil avait repris sa forme naturelle!
Le commis-voyageur laissa retomber sa tête sur l'oreiller et s'endormit profondement.
Il ne se réveilla qu'au grand jour et fut quelques minutes avant de retrouver toute sa mémoire. Enfin, ses souvenirs lui revinrent l'un après l'autre ; il se leva sur son séant et tourna les yeux vers le fauteuil, qui, malgré sa forme bizarre, ne ressemblait nullement à un vieillard.
— Gomment se porte ce matin milord?
demanda Tom en s'inclinant
Point de réponse.
— Voilà une triste matinée?
Rien.
— Quelle armoire votre seigneurie m'a-t-elle indiquée?... Celle-ci... voyons un peu...
Tom Smart se leva, ouvrit l'armoire, aperçut un pantalon et chercha dans le gousset droit comme on le lui avait recommandé. Il en retira une lettre décachetée.
A peine l'eut-il parcourue qu'il fit un bond de joie !..... Puis, se retournant vers le fauteuil :
— Mille grâces , milord , dit-il en saluant respectueusement : vous venez de me donner une femme, je vous prie d'accepter en reconnaissance une housse neuve en damas que j'achèterai moi-même à Londres.
Le commis-voyageur s'habilla et descendit : il regarda avec l'œil scrutateur du maître toutes les pièces qu'il traversa, songeant déjà aux changements qu'il serait
convenable d'y faire. Lorsqu'il arriva dans le parloir, le grand brun était appuyé au comptoir et jouait négligemment avec un des gants de la veuve. Tom Smart s'approcha et dit à celle-ci d'un ton grave :
— Madame Williams, je désirerais vous parler un instant.
L'hôtesse le fit passer dans une chambre voisine : Tom ferma soigneusement la porte.
— Madame, dit-il brusquement, vous voulez épouser cet homme, qui est la près de votre comptoir, et que vous nommez Jinkins ?
— Monsieur...
— Vous voulez l'épouser... je le sais...
— Eh bien, monsieur, quand cela serait?
— Lisez!...
Tom lui présenta la lettre qu'il avait trouvée dans le gousset du pantalon ; elle était conçue en ces termes :
« Monsieur Jinkins, vous êtes un fripon : )> vous m'aviez assuré qu'aussitôt votre ma- » riage avec la veuve Williams, vous feriez » tout vendre et que je toucherais les cent y> livres sterling que vous me devez. Vous » m'écrivez maintenant que le courage vous » manque pour accomplir un tel sacrifice » et vous demandez le temps de vous habi- » tuer à la vache blanche, comme vous di- » tes, avant de l'épouser. Je ne vous accor- » derai plus de délai. Si dans quinze jours » vous n'êtes pas propriétaire de l'auberge
)) du Taureau Noir, dans un mois vous » serez à la Marchalsea1. »
» John Peters. »
— Eh bien? demanda Tom à l'hôtesse, quand il vit qu'elle avait achevé de lire.
La veuve voulut répondre; mais, ne trouvant rien à dire, elle préféra s'évanouir. Tom Smart se moucha en attendant qu'elle eût repris connaissance.
— Que voulez-vous faire? demanda-t-il, lorsqu'il s'aperçut qu'elle rouvrait les yeux.
— Ah! je suis la plus malheureuse des femmes. Jinkins... le misérable!... qu'il ne paraisse plus devant mes yeux.
— Pour cela, il n'y a qu'un moyen, c'est qu'il parte.