‹ Trois mois de vacancesChapitre 10 sur 15 · Celte habitude de plier une feuille de la Bible lors · texte numérisé non relu

Celte habitude de plier une feuille de la Bible lors

la Bible, en jurant de mieux résister une autre fois, la tentation revenait bientôt, et elle succombait encore. C'est que le remords ne donne point l'expérience, car l'expérience ne s'acquiert qu'en jugeant le passé avec calme et vérité. La faute commise n'est un enseignement que pour les forts; elle corrompt les faibles et les prépare à une chute plus profonde 1

Effie fut séduite, devint mère, et injustement soupçonnée d'avoir tué son enfant qu'on lui avait enlevé, elle fut condamnée à mourir : sauvée par sa sœur Jeannie, elle disparut avec son séducteur.

« Il ne reste plus qu'une branche sur le tronc ! s'écrie alors le puritain Davie Deans ;

qu'on forme une résolution solennelle que l'on ne veut point oublier, existe encore en Ecosse.

elle a abandonné son vieux père, qui a

prié et pleuré pour elle ; elle a abandonné

sa sœur, qui lui a été plus qu'une mère ;

elle a abandonné les ossements des siens et

la terre de son peuple ; elle n'était point

des nôtres ! c'était un rameau flétri qui ne

rapportera jamais les fruits de la grâce;

son nom ne doit plus être prononcé parmi

nous. Elle a disparu à nos yeux comme le

ruisseau desséché par l'été, et il ne faut plus

chercher les traces de son passage. Je ne la

maudirai point pourtant... quelle jouisse

de la paix du monde !..

Hélas ! ce dernier vœu d'un père ne sera

point accompli, Deans ! la paix est comme

l'honneur ; une fois perdue on ne la retrouve

pas ! Le monde donnera à ta fille un rang;

un nom, des richesses ; le lis de Saint-

Léonard, transplanté a la cour, y deviendra l'admiration des plus nobles seigneurs; mais Dieu seul saura ce que les félicités envelopperont de silencieuses souffrances!... Tu as cru, peut-être, que les plaisirs mondains qui l'avaient perdue, dédommageraient la folle Effie ; mais la folle Effie est morte, vieux Deans, et à sa place il n'y a plus qu'une grande dame qui connaît la vie, la triste lady Staunton.

Or, n'espère pour celle-ci ni paix ni bonheur : elle a touché à toutes les joies du monde, si belles de loin, et elle sait maintenant que ce sont des fantômes ! Ses plaisirs d'aujourd'hui sont à ceux d'autrefois ce que les fleurs fausses dont elle pare son front sont aux aubépines parfumées de Saint-Léonard-Craigs ; mais elle cache

sous une broderie de perles chacune des blessures de son cœur ; elle porte en soie et en velours le deuil de ses espérances ! aussi sera-t-on longtemps sans deviner sa tristesse; on la croira heureuse jusqu'au jour où elle disparaîtra pour chercher, au fond d'un couvent de France, des croyances qui rassurent et des larmes qui consolent.

Mais je préfère encore aux récits fiers et graves, Ces gracieux tableaux pleins de douleurs suaves; Et comme aux frais jardins on cherche tour à tour La fleur la plus cachée et la plus odorante, J'aime à chercher aussi quelque page enivrante Marquée au double sceau de tristesse et d'amour.

(Edouard Turquety.)

C'est beau le tonnerre, — dans une soirée chaude et odorante, grondant comme une menace lointaine, sur les flancs d'un nuage !

Et vous, perdu dans un divan moelleux, les yeux demi-clos au jour velouté d'une persienne, des orangers en fleurs

sur votre fenêtre et une femme dormant sur votre poitrine. — Et rester de même, sans veiller ni dormir, mais se sentant vivre, s'intéressant au calme; ayant le bonheur sur les lèvres — sans le boire !

Le tonnerre ainsi.., — un jour, tout un jour, — puis, si vous le voulez, la mort f

Mais éveillé, riant, oh! le tonnerre fait trembler ! . . . Quand sa voix tombe au milieu de votre gaieté, coupant en deux un rire de jeune fille, brisant sur ses lèvres une plaianterie prête à s'envoler ! — Cela fait peur, car il semble qu'alors Dieu jette un éclat de foudre comme une déclaration de guerre.

Et puis le tonnerre me parle à moi, il me rappelle une histoire terrible!

Une histoire qu'une jeune femme m'a racontée, un soir, dans un bal, derrière les

draperies d'un rideau demi-fermé, avec sa voix pénétrante comme le chant d'une harpe, ses regards de sultane, et ses mouvements suaves comme des caresses.

Et depuis ce temps j'ai peur du tonnerre et surtout des histoires contées, au bal, derrière un rideau.

— Le jour, le jour, dit la jeune fille, en se levant à demi sur sa couche, où étincelait un joyeux rayon du soleil ; — le jour, Nathalie, entends-tu?

Et sa petite main frappait légèrement une épaule blanche et nue.

Une tête blonde se souleva un instant ; mais si pâle, si ravissante, qu'on eût dit l'ombre de Malvina, dans le tableau d'Ossian.

Deux yeux s'ouvrirent, bleus, humides, gros de volupté et de sommeil.

— Déjà? dit-elle, et sa belle tête, un instant balancée, retomba sur les coussins et s'y noya tout entière.

— Nathalie, Nathalie ! il fait grand jour ; réveille-toi si tu veux entendre le rossignol, si tu veux cueillir nos dahlias pleins de rosée.

Nathalie ne répondit que par un murmure confus et inintelligible ; mais son beau bras d'albâtre sortit tout entier de sa couche et vint s'arrondir, avec une nonchalance caressante, autour du cou de son amie.

— Nathalie, reprit celle-ci en pressant plus fort ses baisers, regarde-moi ; oh f je t'en prie, regarde-moi !

Ses beaux yeux bleus s'ouvrirent dans

leur grandeur, riants d'innocence et d'amour.

— Mon Ernestine ! dit une voix d'harmonica.

Les deux purs visages se rapprochèrent et se donnèrent un chaste baiser.

— Au parc ! au parc ! s'écria Ernestine en se dégageant des bras de sa compagne, et s'élançant de son lit, demi-nue.

Nathalie se souleva lentement, en grondant ; elle étendit avec un sourire boudeur, ses pieds charmants hors de la couche, les avançant avec précaution, puis les retirant comme une baigneuse qui essaie la fraîcheur d'un ruisseau. Enfin, après un soupir donné au sommeil qui flottait encore sur ses paupières, elle rejoignit Ernestine, déjà presque habillée.

Les oiseaux chantaient depuis environ une heure, lorsqu'elles arrivèrent au parc. Tous les buissons résonnaient comme des orgues. Les deux jeunes filles s'avançaient rapidement dans l'immense campagne; Ernestine vive et folâtre, s'ébattant dans l'air du matin comme un poisson en pleine vague; Nathalie pâle etpresque frissonnante à la brise d'aurore, ainsi qu'une fleur arrachée trop tôt de la serre par une imprudente main .

Elles allaient le long des sentiers ombreux, chacune cherchant un charme à l'objet qui l'attirait. Nathalie écoutait les rossignols, respirait les roses d'églantiers, tandis qu'Ernestine s'accrochait à toutes les branches d'acacia et secouait la rosée sur sa compagne, fuyant aussitôt avec un rire agaçant.

A chaque pas la folle enfant devenait plus joyeuse. Elle disait bonjour aux oiseaux qui passaient, causait avec toutes les fleurs. Puis, mille vœux de petite fille, mille gracieuses folies.

— Oh ! disait-elle, ma Nathalie, je voudrais devenir hirondelle, — avoir le ciel entier à moi, traverser les champ?, les bois, les montagnes, dormir sur les peupliers élevés et voir les nuages passer à mes côtés, — Je serais ta messagère, ma Nathalie, je viendrais faire mon nid sur ta fenêtre, et quand tu voudrais m'envoyer au loin, tu n'aurais qu'à me dire : — Hirondelle, traverse tout ce pays, va là bas, loin, bien loin, saluer de ma part ceux que j'aime; — et je volerais, ma Nathalie, aussi rapide que ta pensée, vers les pauvres ab-

sents, et je viendrais leur dire : — Consolez-vous, car Nathalie vous aime, Nathalie pense à vous.

Tout en parlant, les deux jeunes filles avançaient toujours. Déjà le bois devenait plus large, les clairières plus fleuries.

— Oh! mon Dieu, dit Ernestine, en rapprochant ses mains avec une admiration joyeuse, que de fleurs écloses depuis hier 1 Vois, Nathalie, comme la terre est belle.

— Mais celles qui brillaient hier où sontelles, enfant? — Mortes déjà!

— Oh I ne dis pas cela, Nathalie, mon Dieu, ne dis pas cela ! Je ne veux pas savoir que les fleurs meurent, que les oiseaux cessent leurs chants, que sur cette belle nature tombera le froid hiver ! Je trouve la vie si douce, le monde si beau 1 Ne me

montre pas de fin à mon rêve, ma Nathalie!... — N'est-ce pas que tout cela ne mourra point?

Les bras des deux jeunes filles s'entrelacèrent, et elles échangèrent leurs noms avec des baisers !

— Non?non,Ernestine; non, les fleurs ne meurent pas; le ciel n'a jamais d'orage, la vie n'est qu'une hymne ! — Va, chère enfant, marche sans crainte, ris ta joie, jette ton âme au vent du printemps, épands ta vie au monde comme un parfum, mon Ernestine, tu n'as rien à craindre de la vie, toi ; car Dieu t'a fait un paradis ici-bas.

— Oh ! oui, dit la jeune fille; portant les deux mains à son cœur, un paradis, au seuil duquel veille un ange appelé du doux nom de Nathalie.

Puis, avec la tendresse caressante et passionnée d'un enfant, elle plaça son beau visage sous celui de sa compagne, la regarda, en renversant en arrière sa jolie tête brune.

— Que je t'aime, Nathalie ! que tu me fais des journées ravissantes ! D'où viens-tu donc, ma chère aimée, pour être si bonne! Partout je te trouve sur ma route, étendant tes mains protectrices sur ma tête, comme des ailes d'ange.

En toi j'ai trouvé tous les amours, tu es ma sœur, ma mère, mon amie. J'étais une enfant avant de te connaître , dépensant mes jours à parler aux papillons, à faire manger des colombes. Toi, tu as élargi mon intelligence. Tu m'as ouvert un monde de pensées et de rêves. Tu m'as appris la gravité

du bonheur au lieu de la folâtrerie de la joie, et tu m'asrendue heureuse jusqu'à pleurer! — Merci, ma Nathalie; mon Dieu, merci !...

La pauvre enfant avait penché sa tête sur le sein de sa compagne, et ses larmes coulaient !

— Mon Ernestine! ômon Ernestine, saistu, toi, ce que tu m'as donné? J'errais triste sur la terre, et tu es venue faire retentir à mon oreille des chants de joie. Mes yeux ne voyaient qu'un ciel sombre, et tu m'as fait voir les étoiles qui riaient à l'horizon.Tu as fleuri ma route à pleines mains, tu as donné à chaque arbre, à chaque oiseau, à chaque nuage, une parole de gaieté et d'espérance ; ma vie était un voyage, et tu en as fait un bal joyeux!... — Merci, mon Ernestine. — Oh! mille fois merci!

Elles sanglotaient de bonheur, les deux jeunes filles serrées Tune à l'autre, — et tout à coup elles se prirent a dire, toutes deux d'un même élan : — 0 mon Dieu, conserve-nous ainsi ; nous voulons vivre ensemble, toujours et partout.

Un effroyable coup de tonnerre éclata.

C'était la réponse de Dieu.

Les deux pauvres enfants jetèrent un cri, se regardèrent et devinrent pâles. Elles étaient loin, bien loin du château ; car, dans les préoccupations d'une tendre causerie, elles avaient parcouru rapidement les sentiers et n'avaient point compté les pas.

Qu'allaient-elles devenir, seules, effrayées jusqu'à mourir? Toutes deux se mirent à pleurer.

Un second éclat de foudre retentit; —

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puis un autre ; — un autre encore ! . . .

L'orage était horrible, les arbres craquaient et se courbaient jusqu'à terre.

La même pensée de terreur saisit les deux jeunes filles. Elles entrelacent leurs bras et volent à travers la forêt vers la maison éloignée.

Leurs pieds touchaient à peine le gazon. — Elles allaient, laissant derrière elles les bois, les prairies, les étangs !

Et le tonnerre grondait, grondait toujours, et semblait les poursuivre.

Nathalie entendait l'haleine pressée de sa compagne, elle sentait sur son bras sa main agitée convulsivement ! Cette respiratoin, sa main — et le tonnerre ! — C'était tout ce qu'elle sentait, tout ce qu'elle entendait! Déjà les derniers bosquets étaient

franchis. — Elles allaient toucher au jardin; le toit du château leur apparaissait à travers les plantes .

Un roulement strident et sourd se fait entendre!... puis un déchirement aigu et sifflant! Un vent brûlant effleura la joue de Nathalie... Elle tomba!! !

Quand elle rouvrit les yeux, une pluie large et tiède battait son visage. Elle promena de tous côtés ses regards égarés. Ses souvenirs tournaient autour d'elle, vagues et confus. Tout à coup une pensée semble réveiller son âme...

— Ernestine, dit-elle !

Et sa main gauche, instinctivement portée vers son bras droit, y cherchait le bras de sa compagne ! Une main froide rencontra la sienne ! la jeune fille jeta un faible

cri, se redressa égarée ! Elle tenait le bras mort etdemi-consumé de son amie.

Ernestine avait disparu.

J'aime le faubourg Saint-Germain ; non à cause de ses vieux hôtels armoriés, ni de ses portiers insolents ; mais pour ses boudoirs qui sentent l'ambre ; pour ses femmes si poétiques, si rêveuses et si belles.

Ses femmes pâles, à l'œil légèrement cerné, demi-courbées sous les veilles du bal, aussi grêles que la gaze qui les couvre ; ses femmes qui, comme des fleurs exotiques, ne peuvent vivre qu'à l'air chaud des salons, demi-épanouies et plus touchantes encore que belles.

J'en connais une surtout! — celle-là

même qui me raconta l'histoire de Nathalie et d'Ernestine, un soir de fête, derrière les draperies d'un rideau. Et depuis cette soirée, je vois souvent la belle conteuse !

Hier donc, à l'heure où M. le marquis fait sa promenade au Luxembourg, j'étais allé pour la voir. — J'attendais un instant dans le salon, impatient et ennuyé. Et voilà que pour me distraire, je me mis à visiter la cheminée et les livres de console, et a examiner tout ce qui me tombait sous la main.

C'étaient des billets d'invitation pour des fêtes, de la tapisserie commencée depuis un an, quelques cartes de nos jeunes gens à la mode. Si je me marie jamais, je tiendrai registre exact de celles-ci. — La carte de visite d'un célibataire est une déclaration

de.... guerre indirecte. Enfin je rencontrai une petite lettre sur papier brillant et azuré, lithographiée avec un goût exquis.

C'était une lettre de faire part pour une mort ! .

J'ai toujours admiré les lettres de faire part. Il y a quelque chose d'ingénieux dans ces circulaires de douleur en forme d'annonces de commerce. Je suis seulement fâché qu'on ne les ait pas soumises au timbre. Elles en auraient acquis une gravité plus solennelle, et l'enregistrement devait cela à la morale publique.

J'avais ouvert la lettre et je lus.

« Monsieur le comte de Sénancourt et madame la marquise de Givrac, ont la douleur de vous faire part de la perte qu'ils viennent de faire dans la personne de Na-

thalie de Sénancourt, leur sœur, décédée à Charenton, âgée de dix-neuf ans. Ce 30 juin 1833. Priez pour le repos de son âme!»

Nathalie de Sénancourt ! C'était elle !

Morte à Charenton. — A dix-neuf ans!

Toute l'histoire racontée au bal me revint à la mémoire.

Pauvres jeunes filles, si jeunes, si heureuses, et saisies ainsi dans leur joie, — l'une par la mort, — l'autre par la folie, — et maintenant toutes deux sous un linceul 1 Pauvres jeunes filles !

Je sentais une larme près de couler ! — En baissant les yeux et les reportant sur le papier que je tenais à la main, je lus ces mots :

« On ne recevra pas de visites ! »

Je jetai avec colère la lettre de faire part.

— Dieu soit loué ! dis-je, elles sont mortes dans les illusions du premier âge ; mieux vaut cela que les désenchantements qui les attendaient au milieu d'une société fausse

et guindée qui vient jeter ses petitesses à travers les grandes choses de la vie, et qui, lorsqu'elle enterre son père, s'occupe de savoir si le cadavre a été enseveli dans un linge blanc 1

J'allais continuer mes imprécations contre le monde, mais la marquise entra ;

Et nous partîmes ensemble pour le bal !

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