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Trois mois sur le Gange el le Brahmapoutre

Chandernagor. — Le cyclone. — Calcutta. — Les vautours et les cadavres du Gange. — Le Gath des morts. — Funérailles indoues. — Les tchandolas. — Départ pour Dakka.

Chandernagor, qui fut autrefois le comptoir le plus florissant de Tlnde entière, Chandernagor, que le génie de Dupleix avait assi^ sur le Gange comme une future capitale, n'est plus aujourd'hui qu'une ruine historique. . . mais une ruine qui émerge d'une forêt de palmiers, de multipliants, de baobabs et de flamboyants aux fleurs rouges, et qui a pour ceinture un des fleuves les plus majestueux qui soient au monde.

Après quelques années de séjour à Pondichéry, les exigences du service judiciaire nous appelèrent en 1867 dans cette ville étrange, dont chaque maison s'élève au milieu de tronçons de colonnes, de corniches et de chapiteaux brisés couchés dans Therbe. Je n^ ai pas vu un temple qui ne fût démantelé,' un palais qui ne fut à demi écroulé, une rue qui ne fût déserte et presque envahie par les lianes et ces milliers déplantes parasites des tropiques qui, avec leurs fleurs de toutes nuances, grimpent, s'enchevêtrent, se suspendent, envahissent tout, et en moins de rien donnent aux ruines de la veille une apparence déjà séculaire.

Rien ne saurait rendre les émotions diverses que je ressentis le premier soir de notre arrivée.

Le cansama .— chef de la domesticité — attaché à la présidence depuis plus de vingt ans, vieillard entendu et d'une fidélité que je ne tardai pas à apprécier, était venu nous attendre à la descente du steamer à Calcutta, et nous avait évité tous les ennuis d'un premier établissement. Il nous avait préparé sur les bords du Gange,

une vaste maison construite à la manière indoue, avec colonnes sur quatre faces, vérandahs spacieuses, salles de bain, chambres intérieures à Tabri du soleil, le tout surmonté d'une de ces vastes terrasses que Ton a Thabitude dans Tlnde de transformer en parterre, et où chaque soir la famille se rassemble pour respirer les senteurs fraîches et embaumées de la brise, qui se lève régulièrement du côté des montagnes du Behar au soleil couchant.

J'avais quitté depuis huit jours à peine, avec toutes les angoisses d'une maîtresse de maison qui change de résidence, notre charmante habitation de Pondichéry, bien installée, pourvue d'un nombreux personnel de domestiques auxquels j'étais habituée, parlant cette douce et sonore langue tamoule que j'avais apprise d'eux ; et je me trouvais tout d'un coup, comme par enchantement, transportée à six cents lieues de là, dans une maison nouvelle où, après deux heures d'une visite minutieuse, je n'avais trouvé à dire à notre cansama Check-Metor, que ces simples paroles : « C'est bien. »

Pendant que d'un côté, il y avait réception au

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tribunal de tous les employés du service judiciaire, que Ton présentait à leur nouveau chef; de l'autre je faisais connaissance avec les serviteurs choisis par Check-Metor, et m'initiais à leurs différentes fonctions. Ils parlaient tous le bengali, langue dont je n'entendais pas un mot,, mais j'avais emmené avec moi du Camatic, ma suivante préférée Anniama ; notre cansama parlait parfaitement le français, cela suffisait pour m'éviter les embarras que j'avais éprouvés à Pondichéry, jusqu'au jour où je possédai une quantité suffisante d'expressions indigènes, pour donner mes ordres directement.

Je ne parle que pour mémoire, d'un Nubien que mon mari avait engagé sur la côte d'Arabie, qui s'était tellement attaché à son maître, et lui avait donné, dans ses nombreux et périlleux voyages, de si grandes preuves de dévouement, que nous ne le comptions pas dans la domesticité. A part les époques d'excursions, où sa fidélité et son courage étaient d'un précieux secours, il avait, en temps ordinaire, conquis le droit de ne faire un peu que ce qu'il voulait, et il en profitait pour passer une partie de la journée dans

les bazars indigènes, où il amusait les commères qui le faisaient boire, par ses danses et ses exploits de voyages, à faire pâlir les hauts faits des héros du Ramayana et de Flliade. Quand à force de callou et à^arrack^ il ne pouvait plus se tenir, la police indigène le ramenait à la maison, non sans laisser parfois quelques baudriers rouges et quelques turbans sur le terrain.

Son maître donnait-il Iç signal du départ, ce n'était plus le même honmie ; son intelligence naïve et des plus bornées, comme celle de tous les nègres à face épatée, semblait se réveiller; il ne buvait plus, avait Toeil à tout, et tant que durait le voyage, ne s'inquiétait que de la sûreté de la petite caravane qu'il surveillait avec la fidélité inquiète et grondeuse d'un dogue de sang. Dans les bois et les jungles, qui lui rappelaient les déserts de la Nubie où il était né, il se transformait, et reprenait toutes les qualités du sauvage, percevait tous les bruits et en devinait la cause, à vue d'œil recoraiaissait toutes les pistes, et parfois relevait jusqu'aux émanations des fauves.

Avec les habitudes de sa jeunesse qui s'était

écoulée sur les bords des marais du centre Afrique, et le peu d'élévation de son intelligence, il ne savait à quoi employer ses loisirs, et devait fatalement se laisser dominer par le goût des liqueurs fermentées, défaut commun à toute sa race, dont nous avons vainement tenté de le corriger. Je comptais donc fort peu sur ses services à la maison, non que le brave garçon ne se fût mis en quatre pojir me satisfaire, mais il n'était presque jamais dans un état qui lui permît d'exécuter mes ordres.

Sur le soir, quand les corvées officielles furent terminées, et que nous nous trouvâmes réunis dans la salle à manger, le service marchait comme si nous étions installés au Bengale depuis plusieurs années. Le pankah, sorte d'immense éventail suspendu au plafond par des cordes mobiles, manœuvré par le bohis, nous envoyait à toute volée de l'air rafraîchi par la vitesse de sa course, Check-Metor et Anniama nous servaient sans bruit. Le mali et le metor se glissaient silencieusement entre les colonnes de la vérandah, apportant les plats et recevant les assiettes vides. Le velacoucara surveillait

dans leurs verrines les lampes qui éclairaient Fintérieur de Thabitation et ses abords, pendant qu'au loin le totoucara — jardinier — et le dorouan préposé à la garde de la porte extérieure, chantaient d'un ton nasillard et monotone, un refrain bengali qui, dans leur pensée, avait le don d'éloigner les mauvais présages et de charmer les esprits de la nuit.

Les dorouans, obligés par état à veiller souvent jusqu'aux heures les plus avancées, à l'entrée des habitations, superstitieux comme tous les Indous, que les ténèbres plongent dans de mystérieuses terreurs, possèdent une quantité incroyable d'exorcismes, d'invocations et autres moyens de chasser les esprits mauvais de toutes catégories, qui peuplent les croyances vulgaires du brahmanisme. J'aurai souvent à signaler des scènes amusantes provoquées par leur crédulité.

A l'issue du repas, deux vigoureux tatous, petits chevaux de l'Himalaya, qui piaffaient dans la cour, balayant le sol de leurs longues crinières, nous entraînèrent le long des quais du Gange, pendant que les deux vindicaras,

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chargés de les soigner, luttaient de vitesse avec eux, les animant du geste et de la voix.

C'était rheure où toute la société française et cosmopolite, venait respirer la fraîcheur qui se dégageait du fleuve ; bientôt les attelages se mirent au pas, chacun descendit pour faire un peu de promenade à pied, exercice des plus salutaires dans ces climats ; des groupes se formèrent et nous distribuâmes, de tous côtés, les souhaits et les poignées de main que les amis de Pondichéry, nous avaient chargés de porter aux amis du Bengale.

Il était près de minuit quand nous rentrâmes, c'était une soirée d'exception, dans un pays où se* coucher tôt et se lever de bonne heure, est une règle absolue d'hygiène.

Le pauvre dorouan, grelottant sous une fraîcheur qui nous faisait, à nous Européens, le plus grand bien, avait eu le temps de psalmodier tous les exorcismes de son recueil, et je sus le lendemain matin d'Anniama, qu'il av^it demandé avec angoisse si ses nouveaux maîtres prendraient l'habitude de rentrer aussi tard tous les soirs. .Ainsi, grâce à l'admirable organisation du

service dans Tlnde, débarqués du matin, nous avions repris le même jour sans ennuis, sans tracas, notre genre de vie de Pondichéry.

Il ne faudrait pas croire cependant que tout se passe toujours avec la même facilité. Les étrangers qui n'ont pas sous la main un cansama intelligent, attaché à la fonction et non à la personne, et que chaque magistrat ou administrateur est obligé de laisser à son successeur, mettent souvent de longs mois à s'installer, et à composer une domesticité habile et fidèle. Il est juste de dire que ce résultat obtenu, c'est à peu près pour toujours, car il est rare qu'un serviteur indou qui a pris ses habitudes chez vous, vous quitte pour aller ailleurs. Il y a beaucoup de braves gens dans cette race, quoi qu'en disent les touristes, qui n'ont jamais à leur service passager, que les mauvais sujets repoussés de toutes les maisons européennes, gens qui considèrent leurs maîtres d'occasion comme matière exploitable à merci. Le travail d'épuration que peuvent faire facilement le résident ou le créole qui montent leur maison, les amène toujours à posséder uii personnel convenable.

Le cansama Check-Metor était, ainsi que je viens de le dire, au service de tous les présidents qui se succédaient à Chandemagor. Dès qu'il apprenait Tarrivée d'un nouveau titulaire, il installait une maison, retenait des domestiques de choix, la plupart du temps il ne faisait que conserver ceux du magistrat partant, puis il se rendait à Calcutta, dès que le steamer était signalé, et enlevait à son nouveau maître jusqu'à Fennui de s'occuper de ses bagages.

Malgré l'heure avancée de la nuit, nous fûmes passer quelques instants sur la terrasse ; après une journée de fatigues et d'émotions diverses, il est bon de se reposer en famille dans de douces causeries, loin du bruit et des tracas officiels.

Nous dominions toute la ville endormie dans ses flots de verdure, et le cours du Gange dont la nappe immense, argentée par les rayons de la lune, envoyait ses flots sur le rivage avec un bruit assez semblable à celui de l'Océan sur les grèves, quand la vague se repose sous un ciel calme.

Par delà la cité européenne, derrière les ruines du palais de Dupleix qu'on apercevait se

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détachant sur Tazur sombre, la trompe brahmanique se faisait entendre, dans la direction du Gath des morts, accompagnant quelque cérémonie funéraire de la ville indigène au bûcher funéraire. De tous côtés éclataient les hurlements sinistres de milliers de chacals affamés, qui chaque nuit pénètrent dans les rues en quête de nourriture, s'introduisent jusque dans les maisons, et parfois dans les cases indoues ouvertes à tous les vents, enlevant les petits enfants dans leurs berceaux.

On ne croirait jamais jusqu'où peut aller Tinsolence de ces animaux ; dès que le jour baisse ils sortent en foule de la jungle, et prennent littéralement possession de - Chandernagor -, les murs les plus élevés ne leur sont pas un obstacle ; vous les rencontrez dans votre jardin, au détour d'une allée, ils vous regardent sournoisement en faisant claquer leurs mâchoires et détalent sans bruit; il n'est pas rare d'en voir rôder jusque dans les appartements intérieurs, dont on est obligé de laisser portes et fenêtres ouvertes, si l'on ne veut que la chaleur vous prive de tout repos.

Les rives du Gange en sont encombrées ; ils attendent là que les flots leur rejettent quelques cadavres dont ils se di^utent les lambeaux en se livrant des batailles acharnées...

En amont, sur la rive droite du fleuve, à deux milles à peine de la ville, brillaient une cinquantaine de feux, dont les lueurs sinistres annonçaient que le Gath des morts n'avait pas chômé de cadavres ce soir-là.

11 y a, dans ces soirées de Tlnde pleines de bruits étranges, de cris inconnus, de chants bizarres, qui s'élèvent au loin des paillotes indoues, un charme mystérieux qui vous séduit au delà de toute expression, et porte au rêve les rtères les plus réfractaires à la mélancolie, es par ces harmonies singulières, nous ne retirâmes dans Tintérieur des appartements brt avant dans la nuit.

3US étions arrivés à Calcutta et Chanderna- >ar le paquebot du 23 octobre. Deux mois 5 allaient commencer les vacances judiciaiplacées dans Tlnde à cette saison de Tan- L cause de sa fraîcheur relative, et déjà nous inquiétions de savoir, quelle serait la direc-

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tion que nous donnerions à nos loisirs, lorsqu'une circonstance fortuite vint nous forcer de les employer à satisfaire des engagements pris depuis longtemps, et que nous n'avions pas encore eu l'occasion de tenir.

Un de nos amis, le major Daly, dont mon mari avait fait la connaissance dans ses voyages à Ceylan, et qui venait fbéquemment nous voir à Pondichéry, avait quitté le service de la reine à la suite d'un héritage important qu'il avait fait à Dakka, ancienne capitale du Bengale. Il s'était retiré là entre le vieux Gange et le Brahmapoutre, sur une immense propriété qu'il détenait à titre de mirasdar, et dont la culture n'exigeait pas moins de vingt mille Indous.

Sur le territoire anglais, la propriété n'appartient pas à l'indigène; c'est un des attributs de la souveraineté. Les rajahs et l'ancienne Compagnie des Indes, en récompense de services rendus, concédaient souvent à des particuliers la propriété de grandes étendues de terr^tins, avec les Indous appelés raiots ou cultivateurs qui s'y trouvaient. Ces concessionnaires prenaient le nom de zemindars, ou mirasdars, se-

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Ion les lieux, et, moyennant une redevance annuelle au Trésor, ils exerçaient sur la propriété cédée tous les droits du souverain, percevaient rimpôt, rendaient la justice et battaient monnaie. Après la révolte descipayesen iSSy, le gouvernement de F Inde ayant fait retour à la couronne, le droit de battre monnaie et de rendre la justice fut enlevé aux mirasdars; mais avec leur propriété ils conservèrent le droit d'établir et de prélever Timpôt sur leurs raiots^ moyennant une redevance plus élevée que celle qu'ils payaient précédemment à la Compagnie.

Partout où l'Angleterre a rencontré ces coutumes féodales, elle les a conservées dans l'intérêt de son budget, qui évite ainsi des frais de perception sur de grandes étendues de territoire.

Quand les mirasdars sont humains et généreux, les pauvres Indous ne souffrent point trop de cette situation; dans le cas contraire, les raiots sont simplement des serfs taillables et corvéables attachés à la glèbe, c'est l'esclavage sous un autre nom.

Telle était la situation du major.

Lors de sa dernière visite, en se rendant à

Dakka, il nous avait fait promettre, avec tous les serments d'usage, d^aller passer une saison sur son habitation, et depuis chacune de ses lettres venait à période fixe nous rappeler nos promesses. A toutes nous avions répondu :

« Nous irons vous voir quand nous serons à « Chandernagor. » C'était un peu le renvoi aux calendes grecques, car il n'était point sûr que nous allassions jamais dans cet établissement.

Nous étions à peine installés au Bengale depuis quinze jours, qu'un matin, un ami commun, M. Stevens, négociant anglais qui faisait les affaires du major à Calcutta, vint nous apporter une lettre de lui, qui nous sommait de tenir notre parole.

Ce voyage était long et pénible, et nous hésitions sur la réponse que nous devions faire, lorsque l'ainiable émissaire ajouta :

— Je vais moi-même passer la belle saison à Dakka avec M"*® Stevens, nous avons un magnifique dingui à seize rameurs, pouvant au besoin marcher à la voile, bien ponté, avec un petit salon et quatre cabines, et nous serions heu-

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reux de pouvoir compter sur votre compa^ie.

Mon cercar — chef batelier — est un des meilleur du Gange, et sa connaissance des lieux sera d'un grand secours pour éviter tous les dangers inséparables d'une pareille excursion.

Cette ofifre aimable répondait à toutes nos appréhensions. M"*® Stevens, fille d'un officier anglais et d'une musulmane qui avait abjuré le Coran le jour de son mariage, était une jeune femme charmante, qui alliait aux grâces de la créole, tous les dons d'une brillante éducation européenne. Nulle autre compagnie ne m'eût été plus sympathique.

Nous acceptâmes, et il fut convenu que le 28 décembre nous nous réunirions tous à Calcutta, pour partir le lendemain. Le jour même un exprès fut expédié au major Daly, pour lui annoncer notre décision .

M. Stevens retourna dans la soirée à Calcutta, qui n'est séparé de Chandernagor que par une heure de chemin de fer.

En revenant de l'accompagner, les vindicaras mirent les chevaux au pas, et nous rentrâmes à l'habitation par les bords du Gange.' Le temps.

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très-couvert depuis quelques jours, avait ce soirlà des teintes d'un jaune cuivré, qui nous sem-* blèrent d'un sinistre présage. Le fleuve, qui atteint en cet endroit une largeur de plus de trois kilomètres,» coulait lourdement sous une atmosphère étouffante, on respirait avec peine ; tout le long de la berge, les bateliers, s'aidant les uns les autres^ retiraient leurs embarcations de Teau et les transportaient en haut du quai. De l'autre côté du fleuve, un groupe d'individus, qui nous apparaissaient comme de petits points noirs sur la grève, élevaient inutilement au sommet de son mât, un drapeau blanc pour appeler le passeur ; celui-ci Jes regardait faire, et ne se dérangeait pas. Tout ce que nous voyions avait un aspect inaccoutumé, incompréhensible. Un seul mot que nous jeta un Indou que nous interrogions, nous mit au courant de la situation.

— Nirgatha, — le vent de la mer, ~ dit-il.

Tout annonçait un de ces terribles cyclones, qui, éclatant presque à Pimproviste, tantôt en mer, tantôt sur la terre ferme, broient les navires dans la lame, ou détruisent des villes entières, et font pirouetter dans les airs, comme

des fétus de paille, des arbres trois fois séculaires.

Notre promenade n'était pas achevée, qu'un vent violent se mit à souffler de Test, et qu'en un instant des tourbillons de sable* et de poussière, nous dérobèrent la vue de ce qui nous entourait ; les chevaux affolés, se précipitèrent de toute la vitesse dont ils étaient capables en hennissant, du côté de leur box.... Il était temps ! quand nous franchîmes au galop la porte de Fhabitation que le dorouan, prévoyant notre retour rapide, avait tenue toute grande ouverte, on ne s'entendait plus parler; la voiture avait été deux ou trois fois soulevée de terre par la force du vent... Deux minutes de plus et nous étions surpris par la tempête qui éclatait dans toute sa furie. Fort heureusement que les vindicaras n'avaient point perdu la tête et étaient restés aux côtés de leurs bêtes, la main sur une des branches du mors.

A peine fûmes-nous rentrés, que nous vîmes avec plaisir que Chek-Metor avait fait prendre déjà toutes les précautions d'usage. Portes et fenêtres étaient barricadées par d'énormes bar-

res de fer retenues par des anneaux scellés dans la muraille ; la dernière barre s'abaissa après notre passage, il ne fallait laisser prise par aucune ouverture au vpnt qui, comme son nom rindique — cyclone — parcourt avec rapidité, du Nord au Sud et de TEst à TOuest, tous les points de la sphère.

La maison que nous habitions, avec ses murs d'un mètre cinquante d'épaisseur, défiait par sa masse tous les efforts de la tempête, mais si une seule porte eût cédé, c'en était fait de l'aménagement intérieur ; tentures et ameublement, eussent été en un instant couverts d'eau et de boue que le vent ramassait dans le fleuve et lançait par nappe sur les maisons de Chandernagor. Le lendemain matin, nous trouvâmes la terrasse pleine à hauteur d'appui, de détritus et de fange.

De six heures du soir au lendemain sept heures du matin, l'ouragan continua à souffler avec une force indescriptible ; rien ne saurait en Europe donner une idée, même affaiblie, de l'impétuosité des typhons asiatiques.

En 1864, 5o,ooo Indous furent noyés le long du Gange, de l'embouchure du fleuve à Calcutta

seulement; l'ouragan avait éclaté avec une telle rapidité que personne n'avait eu le temps de se mettre à couvert. Les deux années qui suivirent, il se borna à ravager TOcéan et le golfe du Bengale, mais en 1 867 le centre de son action se développa dans le rayon de Calcutta même et sur son parcours ne laissa pas debout une seule case indigène. Les malheureux Indous n'eurent d'autre ressource que de se coucher à plat ventre le long des chemins et des rizières, sans cela ils eussent été emportés dans les airs comme des tourbillons de feuilles mortes.

Un peu après le lever du soleil, le vent cessa tout d'un coup aussi rapidement qu'il s'était 'élevé. Pour nous, tout s'était bien passé, nous en étions quittes pour une nuit d'émotion ; mais au dehors quel affligeant spectacle s'offrit à nos yeux! La ville était pleine de décombres et de malheureux Indous grelottaient demi -nus au milieu des ruines de leurs maisons ; il ne restait pas une feuille de palmier pour abriter leur tête, et une cache (menue monnaie) pour acheter du riz.

On courut au plus pressé, et le conseil du

gouvernement se réunissant d'urgence, vota une sommç de vingt-cinq mille francs pour fournir des aliments aux indigènes.

Le Gange avait repris son cours paisible, et ses flots qui se doraient sous les rayons du soleil, charriaient avec nonchalance des cadavres d'hommes et d'animaux, et des épaves d'embarcations brisées.

Le contraste de toutes ces misères, avec les épanouissements d'un ciel apaisé, dont pas un nuage ne troublait l'azur, faisait mal à voir; la nature semblait par ses beautés du lendemain insulter aux ruines qu'elle avait faites la veille.

L'aya — femme de chambre — que j'avais emmenée de Pondichéry, pendant cette nuit néfaste s'était glissée spus la natte du salon, pour éviter les atteintes des mauvais esprits auxquels elle attribuait la tourmente, et il ne fut possible de la tirer de là, que longtemps après le rétablissement du calme. De Madras à la pointe du cap Comorin, l'action des cyclones ne se fait sentir que très-faiblement à terre, et jusqu'à présent les établissements français de la côte, n'ont jamais eu à subir de pareilles dévastations. La pauvre

Anniama s'imaginait que les temps de désolation prédits par les ouvrages sacrés des brahmes étaient arrivés, et que nous allions assister à la dixième incarnation de Vischnou luttant contre le terrible cheval Kalki.

Ceux de nos domestiques qui étaient mariés, ne couchaient pas à la maison, à moins que leur service ne l'exigeât ; mais la veille aucun d'eux n'avait pu regagner sa demeure; aussi vîmesnous arriver, dès que le temps le permit, une troupe de femmes, de vieillards et de jeunes enfants, toutes les familles enfin de ces pauvres gens, qui se trouvaient sans abri et sans nourriture. Je les fis loger dans les cases du dorouan et du totoucara , en attendant qu'on pût leur trouver un asile, et j'ordonnai au cuisinier de faire cuire du riz pour tout ce monde, qui n'avait rien mangé depuis près de vingt-quatre heures.

Grâce aux soins intelligents du chef de l'administration, M. Derussat, et du conseil du gouvernement, on put effacer rapidem'ènt toutes les traces de l'ouragan. Chaque Indien reçut en argent le prix intégral de sa maison démolie, et des vivres pour quinze jours, afin de lui donner

le temps de la reconstruire ; et, moyennant une centaine de mille francs dépensés rapidement et honnêtement, un mois après il n'y paraissait plus. La France continue dans Tlnde les traditions d'humanité qui sont l'honneur de sa civilisation. Dans les temps de sécheresse, elle suspend rimpôt foncier; une de ces terribles famines qui déciment le territoire anglais arrive-t-elle ? elle achète du riz en quantité, le distribue à bas prix aux indigènes, et fait des avances dont elle ne poursuit jamais le remboursement contre ceux qui ne peuvent payer; aussi les six cent mille Indous, qui vivent en paix sous sa domination paternelle, offrent-ils, par leur aisance, leur bonne humeur, et leu^^ attachement à notre drapeau, un contraste frappant avec les misères et les souffrances du territoire voisin.

Calcutta avait été encore plus éprouvé que nous. Au moment où le cyclone avait éclaté, toute la société cosmopolite assistait au théâtre aux débuts d'une troupe italienne, et du premier coup la toiiure en zinc avait été enlevée et brisée dans les airs ; on en retrouva un peu partout ; un morceau entre autres s'était tordu autour d'une

colonne du palais du vice-roi ; on eût dit que la main d'un habile ouvrier l'avait placée là.

Sous l'impulsion du vent, le Gange s'élança de son lit, et envahit en quelques minutes les rues et les maisons; impossible de sortir et de se porter secours les uns aux autres. Chacun dut rester où il se trouvait, ou chercher un asile dans le premier lieu venu ; 1^ dames en grande toilette de Ijal, et leurs cavaliers en habit, durent passer cette nuit affreuse au théâtre, dans l'obscurité la plus complète, recevant à chaque instant par les charpentes à ciel ouvert, des tourbillons de gravier, et tremblant de minute en

minute, d'être ensevelis soiis la chute du monu-

ment.

Quinze dents personnes trouvèrent la mort cette nuit à Calcutta seulement ; le nombre des Indous noyés dans la campaghe fut de quinze mille environ. Tous les navires ancrés dans' le port, excepté ceux des Messageries françaises dont' le mouillage a été intelligemment placé à l'extrémité de la baie, reçurent de très-graves avaries.*

Sur un parcours de plus de deux cents lieues

jusqu'aux environs de Benarès, tous les bateliers et voyageurs surpris sur le Gange, n'eurent pas le temps d'aborder, et furent ensevelis au milieu des flots.

Si notre habitation n'avait pas souffert, il n'en fiit pas dp même du jardin ; les arbres, brisés par la violence du vent, avaient défoncé le mur en plusieurs endroits; lianes, fleurs, arbustes étaient broyés pêle-mêle, et des milliers de fruits, ananas, bananes, sapotilles, pommes, canelles, mangues, goyaves et letchis, gisaient au milieu d'un fouillis inextricable de branches amoncelées.

Deux mois après, grâce à la fertilité du sol, au climat et à la force de la végétation, tout était réparé pour la vue, mais nous fumes pendant beaucoup plus de temps privés de fruits.

Lorsque l'époque de notre départ fut arrivée, nous n'avions plus à craindre le retour de pareils accidents; la mousson de nord-est était bien établie, une saison incomparable commençait au Bengale, et pendant de longs mois le Gange allait couler, en dormant comme un lac.

La température était chaude encore, mais

égale et sans humidité, ce qui est d'une importance majeure, pour un voyage à travers les plaines marécageuses des Saunderbounds, que nous allions traverser pour nous rendre à Dakka.

Deux chemins s'offraient à nous pour cette excursion : d'un côté nous pouvions gagner le cours principal du Gange par l'Hougly, nom de la branche du fleuve qui passe à Chandernagor, remonter par Malda jusqu'au vieux Gange et redescendre directement à Dakka. De l'autre, nous descendions l'Ougly jusqu'à la mer, passions en rangeant le plus près la côte, devant les vingt-cinq bras du grand fleuve, et remontions à Dakka par l'embouchure du Brahmapoutre, qui se confond avec celle du vieux Gange.

Dans un conseil tenu huit jours avant le départ, on décida que nous prendrions pour aller la voie de l'Océan et du Brahmapoutre, et rentrerions par celle du vieux Gange et de Malda. Ce fut là également qu'on me nomma, en plaisantant, historiographe du voyage; mais prenant mon rôle au sérieux, j'ai tenu mon journal régulièrement chaque soir, et c'est à cela que je dois de pouvoir offrir au lecteur ces souvenirs, écrits

sans aucune prétention à la qualité d'écrivain. Je ne voulais pas les publier, mais je me suis imaginée que mon petit livre pourrait peut-être s'égarer dans la même bibliothèque à côté de^ siens^ et cette pensée me rend heureuse pour l'époque où nous ne serons plus. J'étais dans le feu des préparatifs, lorsqu'un matin le docteur Margain, chirurgien de la marine, chef du service de santé de l'établissement de Chandernagor, se fit annoncer. Il venait m'apporter une petite boîte, avec une foule de petits paquets bien dosés, bien étiquetés, et que nous devions avaler, sans sourciller, aux premiers symptômes de fièvre des marais que nous viendrions à constater. Après quelques conseils d'hygiène que j'enregistrai précieusement, nous causâmes...

Les Indous disent dans leur poétique langage « que la visite d'un homme de bien est envoyée par les dieux. »

Jamais proverbe n'a mieux trouvé son application.

Le docteur Margain courait sur les rives de la soixantaine, et était dans l'Inde depuis trentecinq ans

Arrivé comme chirurgien de seconde classe, il avait énergiquement refusé tout avancement, afin de conquérir le droit de rester au poste d'honneur qu'il s'était choisi, avait voué sa longue vie au soulagement des profondes misères qui de tous côtés attristaient ses regards, et à rémancipation des castes indoues déshéritées.

Personne icj ne s'inquiète du paria, s'était-il dit, les indigènes le repoussent comme impur, les Européens craignent de perdre leur prestige auprès des hautes castes, en s'occupant de lui; eh bien, je vais aller à ces pauvres victimes des intolérances du passé et des capitulations poli- . tiques du présent, et dans la mesure de mes forces j'adoucirai leurs souffrances; je bâtirai dés hôpitaux, je fonderai des écoles pour eux, je leur dirai qu'ils sont des hommes frères de tous les autres et non des êtres impurs, je les relèverai par la charité.

Et depuis trente-cinq ans à Mahé, à lanaon, à Karikal, à Chandernagor, il consacrait tous ses appointements, le produit de ses quêtes incessantes à son œuvre de régénération, et cela

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sans ostentation, comme une âme simple, honnête et bonne à Texcès. .

Sa maison était constamment pleine d'estropiés, de lépreux, d'incurables, qail ramassait le long des chemins et dont il adoucissait les derniers instants par ses soins ; non content de cela, il exécutait leurs dernières volontés. Si infime que soit son rang social, ce que Tlndou craint le plus, c'est de mourir sans cérémonies funéraires^ les pauvres parias sont privés de cette consolation suprême, suivant l'énergique diaon malabar :

« Le ventre des chacals est le cimetière des parias. »

Avec une touchante sollicitude, le docteur Margain les soustrayait à cette horrible fin, leur procurait un bûcher, et veillait à ce que leurs ossements fussent soustraits à la profanation des fauves.

Un jour un ami le surprend déjeunant avec du pain et de l'eau, et croit devoir lui faire des observations dans l'intérêt de sa santé-, il se fâche et prétend qu'il ne connaît pas de nourriture plus hygiénique et plus saine. Quand on lui envoyait

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du vin, il le conservait pour ses malades. Il portait depuis des années un vêtement légendaire, qui, malgré les tours de force d'une vieille mulâtresse qui avait soin de son ménage, menaçait de lui fausser bientôt compagnie. Quelques dames se réunirent, et un beau matin il trouva chez lui un magnifique uniforme que le tailleur à la mode lui avait expédié de Calcutta. Prendre le chemin de fer et reporter l'habit au négociant fut Taffaire d'un instant; ce dernier répondit qu'il ne le connaissait pas, qu'il ne lui devait rien, et qu'il avait même oublié de lui remettre cent francs pour ses malades...

Ce tailleur était un homme de cœur, qui rendait aux pauvres la façon de son travail.

Le docteur comprit, et, quand il revint le soir, il nous disait les larmes aux yeux :

— Mesdames ! mesdames ! vous avez volé mes pauvres Indous.

Ces simples et touchants souvenirs ne peuvent jamais me revenir à la mémoire, sans que l'émotion ne gonfle mon cœur ; on ne peut pas croire que l'humanité doive finir dans la boue, quand on la voit produire de pareils dévouements.

Trente-cinq ans d'abnégation, de soins de tous les instants, de vie patiente au milieu des plaies les plus répugnantes, des affections les plus immondes et des malade^ aigris par la souffrance ! Il n'avait même pas d'aide la plupart du temps, car, quel est Tlndou qui aurait voulu toucher à des parias ? et les gens de cette caste qu'il prenait pour infirmiers, se dégoûtaient vite et préféraient retourner à leur vie crapuleuse et nomade.

Trente-cinq ans de privations, pour des êtres humains dégradés par une situation séculaire plus horrible que celle de la brute, incapables même de comprendre le mobile élevé qui faisait agir leur bienfaiteur : Voilà le bilan de cet homme de bien, de ce vieillard dont les ans n'ont pas abattu le courage, et qui est encore aujourd'hui sur la brèche.

Parlez de Margain à quiconque a habité le Bengale, et vous verrez que nul ne vous répondra sans émotion.

Le 28 décembre, au soir, nous descendions à Calcutta, et arrivions à l'habitation de nos amis, située presqu'à l'extrémité de la baie, à l'entrée de Garden-Rich.

Calcutta est une ville immense qui compte plus d'un million et demi d'habitants, dont sur ce nombre environ trente mille sont Européens. On a beaucoup écrit sur cette métropole de la puissance anglaise dans l'Inde, et si quelques traits manquent au tableau, je laisse à d'autres le soin de dépeindre convenablement cette vaste agglomération de marchands de tous les pays, dont l'ensemble n'est cependant pas sans grandeur. Sans vouloir décourager ceux qui nous prétendent aptes à tout, comme si ce n'était pas être presque tout que de s'appliquer, en bonne mère de famille, à faire de ses enfants des hommes honnêtes et de bons citoyens, et de soutenir ainsi la société par sa base.*., j'avoue, pour ma part, ne rien entendre aux grandes choses de l'industrie; je n'essaierai donc pas de donner une idée du mouvement commercial de cette grande cité qui, avec son budget d'un demimilliard, et les cinq ou six mille navires toujours à l'ancre dans son port, laisse loin derrière elle les villes antiques de Tyr et de Carthage.

La société de Calcutta est des plus mêlées, et il est tels et tels qui tiennent ici le haut du pavé.

qui ne pourraient rentrer dans leur pays d'origine sans avoir à s'expliquer sur des désagréments judiciaires. Tout ce monde-là vit un peu de l'exploitation des Indous, et joue admirablement de la faillite comme moyen de s'enrichir. Combien n'en avons-nous pas vu venir à Chandemagor, où ils étaient en sûreté, étaler un luxe insolent, et offrir de là à leurs créanciers deux anas par roupie — 3o cent, pour 2 fr. 5o — que^ de guerre lasse, ces derniers finissaient par accq)ter.

Au milieu de ce tourbillon d'affaires, d existences fiévreuses et d'honorabilités douteuses, je me suis toujours trouvée mal à l'aise à Calcutta, préférant à toutes ses splendeurs le charme paisible et honnête de notre petite ville. Le spir, de cinq à six heures, lorsque les affaires sont terminées, le strand ou vaste promenade qui longe le Gange, offre un coup d'œil féerique Tous les habitants du globe, depuis le Parsis du Gouzarate, l'Arabe de Mascate, l'Abyssinien et le nègre de Zanzibar, jusqu'aux indignes de la Malaisie, aux Chinois et aux Tartares, semblent s'y être donné rendez- vous avec leurs costumes nationaux. Je

Gaogle

ne parle pas de T Europe, qui y est également représentée par ses diverses nationalités. Tout à coup les attelages se rangent devant un tourbillon de poussière, à travers lequel on distingue les lanciers basanés de la garde sikhe du viceroi, suivis de la voiture de sa quasi-majesté, qui passe comme un éclair... Tout le inonde salue, c'est le porte-drapeau de l'Angleterre.

Quand le soleil disparaît, le strand se vide, chacun rentre chez soi et achève la journée, au milieu d'un luxe dont les existences princières en Europe ne donnent pas même une idée.

Après avoir fait, avec nos amis, la promenade obligée, nous revînmes pour dîner et rentrâmes •de bonne heure dans nos appartements, en nous souhaitant mutuellement bonne chance et beau temps pour le lendemain.

Au point du jour, le dingui, convenablement installé et bondé de provisions, amarré au bout^ du Garden-Rich, reçut ses passagers, et au commandement de Gopal-Chondor, quitta la berge et commença à descendre lentement le fleuve.

Les seize rameurs engagés étaient des indigènes de la côte de Coromandel, caste Macoua

de Pondichéry, pêcheurs, et, comme tels, plus habitués que les bateliers du Gange à la navigation de rOcéan, que nous allions atteindre dans quatre ou cinq jours. Il eût fallu moins de temps certainement pour gagner le golfe du Bengale, mais nous ne voulions voyager ni de nuit, ni pendant les heures chaudes du jour.

En outre de leur équipage, M. et M°*® Stevens emmenaient avec eux quatre domestiques, une aya ou femme de chambre, le dobachy, le meti ou valet de chambre et un cuisinier.

De notre côté nous avions avec nous mon aya, Anniama ; notre dobachy, Check-Metor •, un meti, caste des Bohis, du nom de Tchi- Naga, qui nous avait suivis du Carnatic, et un cuisinier.

En tout, équipage, patron, serviteurs et maîtres, vingt-cinq personnes. Au dernier moment nous nous étions décidés à laisser à Ghandernagor le Nubien, sans lequel mon mari n'avait fait aucune excursion de quelque importance jusqu'à ce jour; nous craignions, avec juste raison, que, ne pouvant nous rendre aucun service à bord, où il n'aurait rien trouvé à diriger pen-

dant le cours de cette longue navigation, il ne se laissât aller à ses goûts invétérés de boisson et ne nous causât de graves embarras. Pour adoucir son chagrin, nous lui représentâmes la nécessité où nous étions de laisser à la maison un autre nous-mêmes, pour commander aux domestiques, veiller à ce que les chevaux fussent bien soignés, le jardin bien entretenu, et il se résigna sans trop de peine. Il est inutile de dire que le brave garçon fut seul à se prendre au sérieux, et que notre habitation fut en réalité confiée à un de nos amis, qui vint y demeurer pendant notre absence.

Le dingui de M. Stevens, était bien aménagé et construit pour prendre la mer. D'une longueur d'environ dix-huit mètres sur sept de large, il portait à Tarrière un roufle en planches de teck, dans lequel on avait trouvé le moyen de faire un magnifique salon qui, occupant d'abord toute la largeur du bateau, avait été divisé en cabines à son extrémité. Une fois les tentures des portes baissées, nous étions là parfaitement chez nous.

Il était maté en cotre, et pouvait porter deux

ET LE BRAHMAPOUTRE. Sg

voiles triangulaires, Eintre le salon et le mât, qui s'élevait aux deux tiers du petit navire, se trouvait la roue du gouvernail, tenue en ce moment par Gopal-Chondor, qui <fcvait la garder jusqu'à notre sortie du fleuve, car lui seul était capable de ncais faire éviter les nombreux steamers et remorqueurs, qui n'allaient pas tarder à sillonner le Gange en tous sens. L'avant était abandonné aux macouas et à nos serviteurs. Les deux ayas avaient seules l'entrée du salon.

La navigation de ce fleuve, de Calcutta à la mer, est tellement délicate pour les navires de haut bord, qu'il a été longtemjK question de creuser un port sur un autre bras moins capricieux, et d'y -transporter la ville commerçante ; peut-être aussi ne fut-ce qu'un de ces honnêtes coups de Bourse si communs depuis quelques années dans la capitale du Bengale. Les actions, émises à cent livres, ne valent aujourd'hui que le poids du papier. Un corps important de pilotes, avec de nombreux remorqueurs, remonte et descend les navires , et est responsable des accidents. Il est impossible de se passer du secours de ces hommes expérimaités pour tous

les bateaux d'un fort tirant d'eau et qui ne peuvent naviguer à Paviron ; car le lit du fleuve, entièrement composé de vases qui se déplacent sans cesse, exige des sondages constants pour qu'on puisse indiquer la route à suivre. Une centaine d'élèves pilotes disséminés sur le fleuve, indiquent, d'heure en heure, par le télégraphe, les variations de fond qui se produisent, et tous les jours la carte du Gange est dressée à nouveau.

Notre modeste dingui n'avait nul besoin d'un master et le cercar Gopal-Chondor était parfaitement apte à nous conduire, ayant été pendant de longues années, patron à bord d'une embarcation de sondage.

En quittant le quai d'amarrage, le cercar se mit à entonner une chanson malabare, à laquelle les macouas répondirent, selon leur habitude, par des exclamations, qui leur servent à régler la cadence des avirons.

En voici quelques couplets :

LE CERCAR.

Où courez-vous, filles d'Arouné, qui vous a donné ces beaux moucoutys d'or?— (Bijoux qui se placent au coin de la lèvre supérieure.)

LES MACOUAS.

Ohl oh! ké! hé!

Oh! eh! ka! ha!

LE CERCAR.

Les filles d'Arouné sont belles et leurs yeux font des blessures plus terribles que celles des flèches.

LES MACOUAS.

Eh! hal ké! ho!

Ké! ha! oh! hé!

LE CERCAR.

Les filles d'Arouné ont la couleur des fleurs de grenades^ leurs yeux guérissent les blessures qu'ils ont faites, les flèches ne guérissent pas les leurs.

LES MACOUAS.

Ha! eh! ké! ha!

Oh! kél ha< hé!

LE CERCAR.

Quand elles se baignent dans les ruisseaux clairs, les fleurs de lotus s'épanouissent, et les esprits des eaux s'arrêtent pour les regarder folâtrer.

LES MACOUAS.

Ha! eh! oh! ka!

Hé! ha! ké! ho!

LE CERCAR.

Leur démarche est gracieuse comme celle du jeune

éléphant, leurs lèvres ressemblent à deux morceaux de corail.

LES MACOUAS.

Ha! ké! oh! hé!

Oh! ké! oh! hal

LE CERCAR.

Où allez-vous, filles d'Arouné? Ne craignez- vous pas de briseï» votre taille légère en courant si vite?... etc..

Ils chantent ainsi des journées entières, entremêlant les couplets et leurs exclamations. Lorsque le cercar est fatigué, le plus âgé de la bande marque la mesure, et continue les couplets.

Nous voguions depuis près d^ne heure, tous les monuments de la grande ville avaient peu à peu disparu dans le vague de Thorizon, lorsque nous aperçûmes les premiers remorqueurs qui, partis la veille de Sogor à Tembouchure du Gange, avaient jeté Tancre à la nuit, et continuaient maintenant leur route sur Calcutta; nous quittâmes le milieu de Teau pour ne pas nous trouver sur leur passage, et nous nous dirigeâmes sur la rive droite du fleuve, que nous allions côtoyer jusqu'à FOcéan.

Arrivés à quelque distance de la berge, nous aperçûmes une denû-douzaine de vautours, qui s^acharnaient sur un cadavre que le remous avait engagé dans les hautes herbes: notre présence ne parut pas les effrayer, car après avoir levé la tête pour nous regarder passer, voyant que nous ne nous dirigions pas de leur côté, ils continuèrent leur sinistre besogne. Tout à coup, un énorme gypaète, qui depuis quelques instants tournoyait dans les airs, fondit sur eux avec une rapidité extraordinaire, et une lutte acharnée s'engagea entre ces oiseaux immondes, pour la possession de leur ignoble nourriture ; malgré leur nombre, les vautours furent obligés de céder à la force de leur ennemi, qui, en quelques coups de bec, en avait mis plusieurs hors de combat.

La rencontre d'un cadavre sur le Gange est chose si fréquente qu'on finit par ne plus s'étonner de ce triste spectacle.

Ce fleuve est le cimetière brahmanique. Les -Indous s'imaginent que ses eaux sacrées ont reçu de Vischnou, deuxième personne de leur triade religieuse, la propriété d'efFacer toutes les

souillures de celui qui meurt sur ses bords et dont les restes, au sortir du bûcher, sont jetés dans son sein, X^s pauvres gens qui n'ont pas le moyen d'avoir assez de bois consacré, car il n'y a qu'un certain nombre d'arbres qui peuvent fournir celui du bûcher, se contentent de brûler quelques menus fagots sous la dépouille mortelle de leurs parents, et jettent ensuite les corps dans le Gange. Mais bien peu s'en vont jusqu'à la mer : les uns sont saisis au passage par les oiseaux de proie, qui se laissent dériver au fil de l'eau en les dévorant ; les autres, repoussés sur le rivage par les flots, sont entraînés dans la jungle par les chacals et les hyènes qui, en moins de rien, les ont fait disparaître.

Rien n'est lugubre comme ces cérémonies funéraires qui n'ont lieu que de nuit. Je me souviendrai toujours d'une visite que nous fîmes à Chandernagor, au Gath des morts, lieu où les Indous de la ville transportent leurs mourants et brûlent leurs cadavres.

Malgré des observations assez justes sur les dangers d'une course de nuit pendant près de deux milles, à travers les marécages qui bordent

le fleuve, je persistai à vouloir accompagner la petite caravane. Tout le monde était bien armé, et pour surcroît de précaution, un de nos amis emmena un de ces lévriers de grande taille dont on se sert pour la chasse de la panthère, et qui fut avec deux domestiquas spécialement attaché à ma personne. Fedor, c'était son nom, d'un seul coup de ses puissantes mâchoires brisait les reins aux chacals et même aux hyènes qui se laissaient atteindre par lui.

Nous partîmes sur les onze heures du soir, le temps était sombre et pluvieux, et on ne voyait guère où placer les pas. Arrivés à l'extrémité de la ville, nous nous engageâmes dans un petit sentier sur les bords du Gange dont les flots, grossis par la saison d'hivernage qui venait de finir, battaient le rivage en mugissant pt, parfois même, nous envoyaient leur écume jusque sur le visage. Des troupeaux de chacals que nous dérangions dans leurs sinistres recherches, s'enfuyaient en hurlant dans les broussailles, et, malgré moi, je pressais dans ma main, comme pour me donner de l'assurance, un petit revolver joujou dont^ on avait voulu m'armer, mais

dont j'eusse été, je Tavoue, fort empruntée de me servir. Un vent tiède qui soufflait de l'ouest et passait directement sur la brûlerie, nous envoyait des odeurs nauséabondes de chairs grillées qui soulevaient le cœur, et faisaient le désespoir de .nos domestiques indous, dont les croyances religieuses attachaient à ces émanations de telles idées de souillures, que plusieurs journées d'ablutions, allaient à peine suffire à les effacer.

Quand nous arrivâmes au Gath des morts, une vingtaine de bûchers illuminaient la jungle et le fleuve, et sur les escaliers du monument, composé de quatre colonnes reliées par un couronnement unique, cinq ou six mourants râlaient, attendant leur tour.

Mourir en face du Gange, est le suprême espoir des Indous. Par ce moyen, ils évitent toute transmigration nouvelle, et montent directement au séjour de Brahma.

Les primitifs Indous possédèrent des croyances d'une grande pureté, basées sur Funité de

l'Etre suprême et la liberté humaine, et comme conséquence le mérite et le démérite entraînaient

la récompense ou le châtiment. Leurs livres sacrés respirent une morale élevée que ne repousserait aucun des cultes qui se partagent le monde civilisé. Leurs cérémonies funéraires étaient des plus simples : le fils aîné en était Tofficiant, et ses prières ouvraient à ses parents le lieu de félicité, demeure des hommes justes. Il n'y a guère aujourd'hui que les brahmes qui aient conservé la tradition ancienne. Toutes les castes rivalisent entre elles de superstition, et les plus absurdes, sont celles qui séduisent le mieux la foule.

Pendant que notre dingui flotte paisiblement sur le Gange, et puisque je suis en train de rappeler un de mes souvenirs, je vais donner au lecteur quelques détails préliminaires, qui lui permettront de suivre avec fruit, les cérémonies étranges, dont nous fûmes témoins au Gath des morts.

Dès que le mestri — médecin indigène — a déclaré qu'un malade approche de sa fin, on choisit une place sous la vcrandah de la maison, que Ton enduit de fiente de vache, on place pardessus un lit de Therbe sacrée du Cousa^ ^, ceci

fait, on transporte le mourant sur cette couche singulière, après lui avoir ceint les hanches d'une toile qui n'a jamais servi. Le pourohita, ou prêtre officiant du culte vulgaire, s'approche alors, assisté du fils aîné du malade et, à son défaut, de celui qui va hériter du titre de chef de la famille, et il procède à la purification suprême. S'étant fait apporter dans une coupe, de Teau lustrale, et sur un plat un peu de riz cuit avec du safran, il fait l'imposition des mains sur ces deux objets en récitant les prières d'usage; puis il verse un peu de cette eau dans la bouche du mourant, après lui avoir introduit quelques grains de riz, et répand le tout sur son corps; lui recommandant alors de réciter la prière des agonisants, ou de s'unir à lui d'intention s'il est incapable de prononcer une parole; il lui passe avec un peu de coton, sur le front, les tempes, les narines, les oreilles, les yeux et les lèvres, un peu d'huile qu'il a apportée de la pagode, et qui a servi déjà à oindre Jes statues des dieux.

Cette cérémonie a pour but d'enlever tous les péchés du patient, qui n'ont pas un trop grand caractère de gravité. Dès qu'elle est achevée, on

amène une jeune génîsse dont on a doré les cornes et garni le corps de fleurs consacrées ; on la fait approcher du malade qui la prend par la queue, pendant que le pourohita prononce un mentram ou invocation, dans laquelle la bête aimée de Vischnou^ est priée de vouloir bien conduire sans encombre, et par le meilleur chemin, rame du mourant dans Tautre monde.

A ce moment le malade doit faire un signe indiquant qu'il fait présent de la génisse au pourohita. Il est de toute nécessité de faire ce cadeau au prêtre officiant, si Ton veut traverser sans danger le Yama-Loca ou séjour du juge des enfers Yama.

Dans ce lieu se trouve un vaste fleuve de feu, que les âmes des morts doivent passer avant d'atteindre le séjour de délices. Tous ceux qui, à leurs derniers instants, ont fait le présent de la vache, trouvent sur les rives du fleuve un animal de la même espèce, que Vischnou leur envoie pour les aider à atteindre la rive opposée.

A ce moment, on fait de nombreux présents à tous les membres de la caste sacerdotale qui assistent à la cérémonie, et d'abondantes dis-

tributions de vivres aux mendiants, qui ne manquent jamais de s'attrouper autour de la maison.

On jette aussi quelques boulettes de riz aux corbeaux qui, dans certaines parties de Tlnde, garnissent les terrasses de presque toutes les maisons, afin que si d'aventure un malin esprit s'était glissé dans le corps de l'un d'eux, ses maléfices fussent conjurés par ce présent.

Ces cérémonies terminées, le mestri est de nouveau appelé et si, après un nouvel examen du malade, il déclare que toute science humaine ne saurait le sauver, on n'hésite plus à le transporter sur les bords du Gange.

Avec deux perches en bois de teck et sept tringles en bois de sandal, on construit un brancard sur lequel le mourant est étendu. Le pourohita, ou chef des funérailles, assisté du fils aîné ou d'un parent, doime le signal -du départ. Ils prennent tous deux la tête du convoi, en portant un vase rempli de braise rouge, qui devra être entretenue jusqu'à la mort du patient, et qui servira à son bûcher.

C'est le feu domestique que la femme du mou*

ET LE BRAHMAPOUTRE. . 5l

rant a allumé le. jour de son mariage, et qui ne doit s'éteindre qu'à sa mort.

L'érudition n'est point mon lot; il me semble que je puis cependant, sans trop m'engager sur ce terrain glissant, émettre l'opinion que notre vieille expression indo-européenne : Allumer le hmheau de l'hyménée, ne tire pas son origine d'une comparaison abstraite avec le feu idéal qu'allume Tamour, mais bien de la vieille coutume indoue, qui oblige la femme, en entrant dans la maison de son mari, à allumer le feu domestique qui va servir aux sacrifices journaliers, à la cuisson des aliments, et ne doit s'éteindre qu'à la mort de la femme qui a la charge de le conserver.

Aussi dans l'Inde cette expression si commune : « Hélas! hélas! tout son bonheur s'en est allé depuis qu'il a vu s'éteindre son feu domestique, » annonce-t-elle la mort d'une épouse.

Comme cette autre : « Pour la seconde fois, le feu domestique vient d'être allumé dans sa maison, » se dit d'un veuf qui se remarie...

Après le pourohita et les parents, vient fe brancard orné de fleurs, de feuillage, de toiles

peintes et d'étoffes précieuses sur lequel est étendu le malade, qui est porté par six serviteurs de la même caste. Au moment du départ, les femmes qui restent à la maison font retentir Pair de leurs gémissements ; les riches Indous louent même, à cet effet, des pleureuses à gages qui, au milieu d'un vacarme effroyable, font mine de s'arracher les cheveux et de se meurtrir la poitrine. Dans certaines castes du sud du Dekkan, elles accompagnent le mourant jusqu'au moment où il a rendu le dernier soupir; elles poussent alors des cris sauvages, déchirent leurs vêtements et se livrent aux plus dégoûtantes contorsions, pour effrayer les gnomes, vampires et autres suppôts du diable, dont la mission est d'enlever les âmes des miorts, avant que les génies protecteurs aient eu le temps de les emmener au swarga, — cieux.

En se rendant au Gath où le malade doit rendre le dernier soupir, les yeux fixés sur le feu sacré, qui va laver toutes les souillures que les prières et les cérémonies précédentes n'ont pu enlever, le cortège doit s'arrêter trois fois. A chaque pose, le pourohita demande au mourant

s'il n'a rien oublié à la maison qu'il veuille emporter au bûcher ; puis, s'adressant aux dieux infernaux^ il leur récite cette prière :

O dieux, qui veillez aux transmigrations des hommes, dites, ne vous êtes-vous pas trompés dans votre choix?

Si vos noirs émissaires ont injustement frappé cet homme, si ce n'est pas à son tour de comparaître devant le tribunal de Yama;

Pendant qu'il en est temps encore^ faites-nous connaître votre volonté.

Si ce n'est pas pour le transporter dans un des quatre séjours de béatitude;

Si ce n'est pas pour lui faire goûter la délicieuse amrita (ambroisie) qui s'échappe du sein de la vache Kamenou;

Si ce n'est pas pour lui faire entendre sur les bords du Mandagny les doux sons du vounei et du kanhora (lyre et tambour indous) ;

N'abrège pas ses jours et, pendant qu'il en est temps encore, fais-nous connaître ta volonté.

S'il doit subir encore mille et mille transformations, s'il doit descendre au naraca (enfer) où Ton n'entend que des gémissements et des cris affreux;

Si de métamorphose en métamorphose il doit passer de nouveau dans le corps des animaux impurs ;

Ne le frappe pas dans le mal, donne-lui le temps d'expier ses &utes.

Fais-nous connaître ta volonté par un heureux pré-

sage, ou toute autre manifestation de ta puissance, pendant qu'il en est temps encore.

Lorsque le pourohita a fini cette invocation, il regarde de tous côtés si le présage attendu ne paraît pas ; le moindre signe néfaste, la présence d'un paria, un milan gris qui passe au-dessus du convoi, la rencontre d'un taureau noir, et mille autres niaiseries de ce genre, suffisent pour interrompre la cérémonie. On ramène alors le mourant chez lui, ce qui est une bonne fortune pour le malheureux ; car, quoique condamné par le mestri,il arrive assez souvent que les pauvres diables ainsi reconduits dans leur demeure, recouvrent la force et la santé. Comme on le voit, c'est un peu par tous les pays que les incurables résistent aux décrets de la Faculté.

Si rien ne paraît, le convoi reprend sa marche et le moribond n'a plus l'espoir d'échapper au sort qui l'attend.

Arrivés au Gath, sorte de construction montée sur quatre colonnes, ouverte à tous les vents et se terminant par un escalier monumental qui descend au Gange, le pourohita et les parents installent le moribond sur un des gradins et vont

s'accroupir à quelques pas de là dans les herbes, m ils attendent, en mâchant leur bétel, qu'il ait rendu le dernier soupir.

S'il les fait trop attendre, le pourohita est chargé d'abréger le dernier acte.

Une prescription du culte vulgaire, ordonne de boucher les narines, les yeux, la bouche, toutes les ouvertures du corps du mourant au moment de l'agonie, avec de la boue du fleuve sacré, afin qu'un malin démon, rôdant par aventure, ne vienne pas s'introduire dans le corps.

Dès que l'officiant juge que la fin est prochaine, il procède immédiatement à cette opération, qui généralement est le coup de grâce du malade.

Parfois cependant la fraîcheur de l'eau opérant comme réactif, et un dernier instinct de conservation centuplant les forces de la victime, une lutte épouvantable s'engage entre cette dernière et son sinistre bourreau, qui alors appelle les parents à son aide, pour pouvoir terminer son affreuse besogne.

A ce moment-là, coûte que coûte, le patient

doit mourir condamné par le préjugé religieux.

Dès qu'un individu a été ainsi étendu sur les

escaliers du Gath des morts, il ne compte plus ni dans sa famille, ni dans sa caste, il est mort pour tout le monde, et si, ce qui arrive rarement il est vrai, mais ce qui arrive, il parvient à s'enfuir et à guérir tant bien que mal, le malheureux n'a garde de rentrer chez lui, d'où il serait infailliblement chassé avec plus de rigueur encore qu'un paria. Il devient un tchandala, c'està-dire un homme sans caste.

Dans ce cas-là, les uns prétendent que le pourohita, n'ayant pas agi avec assez de diligence dans l'opération suprême, un vampire ou tout autre génie malfaisant s'est emparé du cadavre au moment même où l'âme le quittait ; d'autres disent que le mourant est revenu à la vie, et s'est sauvé parce que les dieux, en raison de quelques crimes cachés épouvantables, n'ont pas voulu qu'il meure en face des eaux purifiantes du Gange, qui lui eussent procuré l'entrée inmiédiate du swarga.

Dans l'une ou l'autre de ces hypothèses la succession du misérable est ouverte, sa femme est déclarée veuve comme s'il était mort réellement, les parias eux-mêmes le repoussent de

leur compagnie ; il tombe au rang des animaux immondes el n'a d'autre ressource que de s'enfiiir dans la jungle, et d'y vivre* de racines, de fruits, de lézards et d'ignames, jusqu'au jour où il devient lui-même la proie des fauves.

Un soir que nous venions de nous promener dans une forêt qui fait face à Chandernagor, de l'autre côté du Gange, la nuit nous surprit un peu avant d'arriver à l'embarcation du passeur, qui nous attendait pour nous faire traverser le fleuve.

Une ombre se dressa tout à coup devant nous. Je ne pus retenir un cri d'eflfroi.

— Salam, pundit-saëb ; — salut seigneur, de la justice, — dit d'une voix faible, un pauvre diable qui ressemblait plutôt à un squelette qu'à un être animé.

— Qui e>-tu ? lui demanda mon mari.

— Haram-Ghondor ! nour check Ghondor Toullah. — Haram-Ghondor, fils de check Ghondor TouUah.

En entendant ce nom, notre cœur se serra ; c'était celui d'un riche babou — négociant — du pays français qui avait échappé, quelques mois

auparavant, à ses propres funérailles, dans des circonstances étranges»

Un matin il fut trouvé évanoui dans son lit.

Il n'y a pas un instant à perdre, dit le mestri que la famille avait fait appeler, si vous voulez qu'il rende le dernier soupir sur les rives du fleuve sacré. Bien qu'il parût mort, on le porta à tout hasard sur le Gath, et la nuit venue on le plaça sur le bûcher; aux premières atteintes de la flamme le malheureux poussa un grand cri, et s'élançant hors de la grille sur laquelle il était étendu, il passa en courant devant les assistants ébahis, et se réfugia au milieu des hautes herbes.

Il était simplement en l^argie, et le feu avait dissipé comme par enchantement son engourdissement.

Imbu lui-même de tous les préjugés de sa race, il n'avait plus reparu dans sa demeure ; il se savait maudit, et n'avait pas fait la moindre tentative pour recouvrer sa fortune et son rang.

XIk)mme nous alUons continuer notre route, il nous dit d'une voix pUuntive :

— Moun rouba-do, donnez-moi une roupie.

Nous lui donnâmes immédiatement tout ce que nous avions sur nous, et nous nous retirâmes émus jusqu'aux larmes, par le ^eaacle d'une pardlle misère.

Cet homme qui couchait en ce moment dans la vase des bords du Gange, avait possédé des millions.

Le plus souvent tout se passe comme je viens de le raconter, c'est-à-dire que le mort va régulièrement du Gath au bûcher, et du bûcher au Gange, et son âme monte au séjour céleste emportée par les génies protecteurs du foyer domestique.

Pendant que je suis sur ce sujet, je vais essayer de présenter im aperçu de l'idée que les Indous du culte vulgaire se font de leur séjour de béatitude ; cela donnera la clef de bien des cérémonies, superstitions et coutumes que nous raicontrerons sur notre chemin, et qui m'obligeraient à couper sans cesse mon récit, par de contmuelles explications.

Je ne m'occuperai pas des ^éculations élevées de la phibsophie religieuse des Indous sur la vie future, spéculations qui, naturalistes pu-

rcs OU spiritualistes, résument, d'après ropinion de Cousin, toutes les croyances philosophiques du monde; de pareilles matières ne sont pas du ressort de mes modestes connaissances. Je veux me borner à dire ce que je sais des croyances Milgaires actuelles.

Les séjours de béatitude des Indous sont au nombre de quatre :

Le Swarga.

Le Veikonta,

Le Keilassa.

Et le Sattia loca.

Le Swarga est le paradis d'Indra.

Le Keilassa, celui de Siva.

Le Veikonta, celui de Vischnou.

Le Sattia loca, celui de Brahma.

Les Indous, pour nous donner une idée de ces riants asiles, représentent le mont Mérou, sur les flancs duquel ils sont situés, comme ayant la forme d'un cône contourné en coquille de limaçon, et divisé par étages. Au premier étage, du côté du Nord, est le paradis d'Indra, à gauche, du côté d sl'Est, et un peu plus haut, le paradis de Siva, encore un étage plus haut,

ET LE BRAHMAPOUTRE. 6l

du côté du Sud, le paradis de Vischnou, enfin, sur la cime de la montagne, le paradis de Brahma. Le Swarga est habité par les dieux du second rang, le palais d'Indra, leur chef, est au centre, Tor et les pierreries y brillent de toutes parts.

Il y a aussi un palais d'une égale magnificence, pour la déesse épouse d'Indra.

C'est dans* le jardin de ce dieu, que se trouvent le fameux arbre kalpa, qui porte des flruits d'or dont Tintérieur est exquis, et la vache Kamenou, qui donne l'ambroisie, nourriture habituelle des dieux.

Cet arbre rare et cette vache miraculeuse, sont gardés par des monstres à tête de crocodile pourvus d'ailes, qui niettent en pièces sans pitié tous ceux qui tentent de s'en approcher. Les ballades héroïques des Indous, sont pleines de récits de combats que des guerriers célèbres auraient livrés à ces monstres. N'est-ce pas là l'origine de la fable grecque du jardin des Hespérides?

Le Swarga renferme encore beaucoup d'autres arbres. Les eaux limpides de plusieurs fleu-

ves y serpentent en tous sens. Le principal de ces fleuves est le Mandagny. La vue des habitants de cet heureux séjour, est récréée par les mouvements cadencés et voluptueux d'une foule de danseuses, et les doux sons du Vounei et du Kanhora, que les Gandharbas ou musiciens célestes marient aux accents de leurs voix mélodieuses, y charment sans cesse leurs oreilles. D'innombrables bayadères sont toujours prêtes à adoucir les maux qu'elles causent. Enfin, chose bizarre, deux médecins du nom de Chonata et Koumara veillent à la santé générale, et le sage Vrihaspati enseigne dans ce lieu les sciences célestes. Les sept sages de Plnde, dont les noms sont : Atri, Angiras, Cratou, Poulastya, Poulaha, Marichi, Vasichta, ainsi qu'une infinité de grands personnages, y sont les commensaux habituels dlndra. L'entrée de ce paradis est accordée à toutes les personnes vertueuses sans acception de rang ni de caste, qui sont parvenues sur la terre au degré de sainteté requis. Au-dessus du Swarga, est une ville construite sur uh plan triangulaire ; elle se nomme Keilassa ou Parvadypoli, ville de Parvady.

C'est un lieu charmant, résidence de Siva et de sa femme Parvady, qui y vivent dans une union constante, symbole de l'immortelle fécondité de la nature. Près d'eux habitent Ganèsa et Cartica, leurs deux fils. Ganèsa étudie les astres et vit dans la contemplation des merveilles de la nature. Cartica n'aime que les armes et la guerre.

La cour de Siva est composée d'une série de génies dont les cheÉs sont Norudy-Bringux- Birma et Kadourguy, sortes de monstres épouvantables qui sont préposés à la garde de la ville céleste. On les représente toujours nus et en état d'ivresse, sans cesse en querelles et en combats.

Le bonheur du Keilassa consiste dans la satisfaction de tous les vices, et de toutes les plus honteuses passions, qui deviennent des actes méritoires. Il est exclusivement destiné aux adorateurs de Siva, et aux mystérieux adeptes des sombres débauches du culte du Lingam.

Le Veikonta ou séjour agréable, est le paradis de Vischnou ; il est situé au-dessus du Keilassa, dans un site charmant; l'or et toutes sortes d'objets précieux y brillent de tous côtés.

Au centre de ce séjour enchanteur, s'élève, un superbe palais habité par Vischnou, sa femme Lackmy, et leurs nombreux enfants. Ces lieux sont pleins de fleurs, d'arbres, de fruits délicieux, d'aisances de toutes espèces, et surtout de paons qui sont spécialement consacrés à Vischnou.

Au pied de l'habitation du dieu, coule le fleuve Karona. Tous les pénitents anachorètes et saints personnages qui, pendant le cours de leur vie, se sont distingués par leur culte pour la deuxième personne de la Triade, Brahma-Vischnou-Siva, sont reçus sur ses bords et y coulent des jours heureux et paisibles. Des fruits et quelques racines qui croissent spontanément composent toute leur nourriture; leurs loisirs sont partagés entre la lecture des Vedas et la contemplation.

Le Sattia-loca — séjour de la vertu — est le dernier et le plus élevé des lieux de béatitude. C'est le paradis qu'habite Brahma avec sa femme Brahmy ou Sarasvatty. Le Gange arrose cet asile divin et laisse ensuite ses eaux s'écouler sur la terre. C'est à cette origine que le fleuve sacré doit ses vertus purifiantes.

Ce lieu de délices n'est ouvert qu'aux seuls brahmes qui, par la pratique de toutes les vertus sur la terre, et les expiations les plus méritoires, ont atteint le degré de sainteté nécessaire pour y être admis.

Les personnes de toute autre caste, malgré la pureté de leur vie, le nombre et la qualité de leurs bonnes œuvres, en sont irrévocablement exclues.

Mais il n'est rien moins que facile d'escalader un de ces paradis. Toute âme doit se rendre devant le tribunal de Yama, juge des morts et roi des enfers, qui profite de la moindre souillure pour ne point la laisser passer, et la plonger dans* le Naraca (enfer). Ses émissaires, répandus dans le monde entier, épient Tinstant où les hommes meurent pour s'emparer d'eux. Yama consulte les registres, tenus par les écrivains funéraires^ de tout le bien et de tout le mal qui se fait sur la terre, et prononce des châtiments proportionnés au péché. Mais il n'est point le seul à entretenir des émissaires sur la terre. Vischnou et Siva ont aussi les leurs, dont la mission est de tenir une liste exacte de tous les dévots qui se rangent

SOUS la bannière de ces dieux, et de les arracher à rheure de la mort aux affiliés de Yama.

Il résulte de ce conflit entre les émissaires des différents dieux d'assez vives disputes, et parfois des batailles sanglantes, auxquelles les maîtres viennent prendre part , et voilà tout TOlympe indou sens dessus dessous, jusqu'au moment où r Eternel Brahma, aïeul de tous les êtres, père des dieux et des hommes^ selon l'expression des livres sacrés, fronçant le sourcil, se penche au sommet du mont Mérou, et lance sa foudre à droite et à gauche pour séparer les combattants.

Lorsqu'un convoi funéraire est surpris par un orage, tous les assistants s'accroupissent sur le chemin, et se voilent la figure à laide d'un pan de leur pagne ; ils sont persuadés qu'un combat terrible se livre dans les airs pour la possession de l'âme du défunt qu'ils conduisent au bûcher. Ils ne reprennent leur marche que quand le ciel a recouvré son cahne.

Les récits qu'aux veillées les rapsodes indous font sur le Naraca, plongent les assistants dans des terreurs étranges ; tout ce que l'imagination la plus vagabonde peut inventer de sup-

plices se rencontre dans Tenfer brahmanique.

La durée des peines du Naraca n'est pas déterminée, elle est proportionnée à la gravité des fautes. Les prêtres indous n'admettent pas de peines éternelles* A la fin de chaque âge^ disentils, il s'opère une révolution générale, un changement dans la nature. Lorsque le caly-youga, ou âge de fer, dans lequel le monde se meut maintenant, sera parvenu au terme qui lui est assigné, toutes les âmes iront se réunir à la divine essence dont elles avaient été détachées, et, le monde finissant, les peines des damnés finiront aussi.

Lorsque les âmes que Yama renvoie au Naraca, ont fini d'y expier leurs péchés, elles sont renvoyées sur la terre pour y réaliser de nouvelles transmigrations» Leur rentrée dans le monde a toujours lieu par l'embryon vital le plus imparfait. De métamorphoses en métamorphoses, elles passent du règne végétal dans le règne animal, parcourent toute la série des êtres animés jusqu'à l'homme^ et si, dans cette seconde période de transformations, elles peuvent parvenir à la somme de perfection nécessaire, elles vont pour toujours s'absorber dans le sein du

grand Etre, âme universelle du monde, et reçoivent leur destination, dans un des quatre cieux dont je viens de parler.

Le Gange, comme issu du séjour de Brahma, a la propriété de purifier toutes les souillures. Celui qui meurt sur ses bords n'a plus à craindre aucune transformation ; son âme s'élève immédiatement vers rétemel séjour. Ainsi se trouve expliquée cette coutume bizarre des Indous, de porter les mourants sur les rives du fleuve, et d'y précipiter ensuite leurs dépouilles ; il s'agit nonseulement d'éviter l'enfer, mais encore d'échapper à de nouvelles transmigrations.

Ceci nous ramène tout naturellement à notre excursion au Gath des morts de Chandernagor.

J'ai dit qu'à notre arrivée, une foule de bûchers flambaient le long du fleuve, et que, sur les escaliers du Gath, une demi-douzaine d' Indous des deux sexes étaient sur le point de rendre l'âme.

Un peu en avant du monument, se trouvait une espèce de terrasse, adossée par un de ses côtés aux escaliers du Gath qu'elle dominait ; ce fut là que nous nous plaçâmes pour observer

l'étrange speaacle que nous avions sous les yeux.

En. face de nous, suivant le cours supérieur du fleuve, les bûchers en activité éclairaient de leurs lueurs sinistres les pandarons ou ouvriers des morts occupés à ensronstruire d'autres ; parfois, lorsque la flamme plus claire parvenait à chasser la fumée, nous apercevions assez distinctement les cadavres qu'elle était en train de consumer, puis la flamme cédait de nouveau à la fumée pour triompher encore quelques instants après. Ce mouvement de va-et-vient, produit {)ar le souffle intermittent de la brise d'ouest, qui découvrait et cachait alternativement les corps en combustion, avait quelque chose de fantastique, et transportait l'imagination dans les mondes imaginaires, peuplés de démons et de vampires, de la superstition religieuse des Indous.

Tout autour, dans la jungle qui commençait à cent pas de là, et sur les rives marécageuses du Gange, des milliers de chacals et d'animaux immondes attirés par l'odeur des bûchers, et l'espoir de la curée, faisaient entendre leurs hurlements lugubres; parfois je percevais avec un frisson

involontaire que je ne pouvais vaincre, le bruit sourd de leurs pas dans la vase, où ils allaient chercher quelque os mal rongé la veille...

A une faible distance du Gath, plusieurs groupes dlndous, accroupis dans Therbe humide, attendaient que leurs parents qui râlaient sur les gradins eussent rendu le dernier soupir... Je ne crois pas m'être trouvée une seconde fois, dans ma vie aux Indes, dans une aussi lugubre situation.

A un moment donné, les hurlements des chacals devinrent si étourdissants, que mes compagnons 'me demandèrent la permission de faire un tour dans les broussailles, pour leur envoyer un peu de plomb. Ces messieurs n'étaient venus au Gath des morts que pour se livrer à cette chasse pleine d'attraits pour eux; en insistant pour les accompagner, je m'étais bien promis de ne point troubler leur plaisir; aussi leur accordai-je volontiers une heure pendant laquelle je leur promis de n'avoir point trop peur. A part les influences de la nuit, et de cette funèbre situation, je n'avais absolument rien à craindre des chacals qui n'attaquent jamais. Quant aux autres

fauves, ils ne viennent pas rôder si près des lieux habités. Au suiplas, je tenais Fedor en laisse, et deux domestiques dont notre bohis, Tchi-Naga, en qui j avais la plus grande confiance, armés de fusils de troupe provenant des réformes des cipayes, étaient prêts à repousser toute hyène^ qui eût tenté défaire son apparition sur notre plateau.

Bientôt des coups de feu éclatèrent de tous côtés, et les cris des chacals, qui tantôt s'éloignaient, tantôt se rapprochaient de moi, me permirent de suivre les4irections différentes suivies par les chasseurs.

De temps en temps un bem! sonore et prolongé qui se faisait entendre toujours à faible distance de moi, et auquel je répondais par la même exclamation, me prouvait qu'entre tous les chasseurs, il en était un qui ne voulait laisser à personne le soin de veiller sur moi, et ma poitrine battait doucement aux accents de cette voix aimée.

Près d'une heure s était écoulée, nos Nemrods devaient avoir fait un affreux carnage de bêtes immondes, car le silence de la nuit n'était plus

troublé que par de rares hurlements... Une dizaine de bûchers s'étaient éteints, on en avait allumé d'autres, les pourohitas avaient fait leurs sinistres besognes, et Tchi-Naga que j'envoyai inspecter le Gath, revint me dire qu'il ne contenait plus que deux mourants. Je restai quelque temps absorbée dans mes pensées, m'égarant à travers toutes ces étranges superstitions de l'Orient qui, de siècle en siècle, deviennent plus grossières, accusant ainsi la décadence, et préparant la fin de peuples qui eurent leurs heures de civilisation et de grandeur, et je me demandais où vont toutes ces nations disparues qui, comme l'homme, sont arrivées à la mort par le chemin de la vie, où vont tous ces efforts, toutes ces luttes... Au mieux et au bien, me dit une voix intérieure, et en face de ces pauvres Indous disputant aux fauves les restes de leurs parents, en face de cette décadence morale d'un des plus vieux peuples qui soient au monde, pour ne pas maudire... j'ai élevé mon âme jusqu'à Dieu.

Deux coups de feu tirés simultanément étaient le signal qui devait ramener tout le monde sur la terrasse.

ET LÇ BRAHMAPOUTRE. 73

Il venait d'être donné, et je m'avançais au-devant de nos amis, lorsqu'en jetant, par un sentiment de curiosité involontaire, les yeux sur les gradins du Gath pour voir s'il restait encore quelques pauvres victimes à jeter dans le feu, je fus obligée de me pencher un peu au-dessus du parapet à demi écroulé de la terrasse. Un seul corps s'y trouvait encore; je crus entendre une vague plainte monter jusqu'à moi, je me sentis défaillir et j'allais m'éloigner de ce lugubre observatoire; lorsqu'il me sembla qu'une masse noirâtre, dont je ne pouvais distinguer les formes, gravissait lentement les escaliers du Gath, en se dissimulant le long du mur de soutènement de la terrasse où je me trouvais. La nuit était tellement épaisse, que je n'étais point sûre de mes sens, et qu'un moment je crus à une hallucination. Je ne voyais plus rien !...

Tout à coup le dernier mourant que l'on distinguait aisément à son pagne blanc, et dont on entendait parfois les plaintes saccadées, parut glisser insensiblement le long des gradins dans la direction du- Gange... Une idée subite me traversa l'esprit, je poussai un cri en appe-

lant Tchi-Naga qui, en un instant, fut auprès de moi.

Après un rapide coup d^œil jeté sur le Gath, lé bohis épaula son fusil et tira dans la direction du mourant. Le bruit de l'arme se confondit presque avec le hurlement d'une hyène blessée, et le corps du moribond, presque un cadavre, resta immobile sur les dernières marches du monument.

Je ne m'étais pas trompée... quelques minutes encore et le malheureux, qui n'avait plus la force de crier, allait disparaître à la suite de son impur ravisseur, dans les hautes herbes et la vase des bords du fleuve.

Las de veiller, le pourohita et les parents s'étaient endormis à quelques pas de là, dans les broussailles ; ils accoururent, et quand ils comprirent quel danger avait couru le mourant, ils vinrent tous, les uns après les autres, se prosterner âmes pieds, en signe de remercîments.

Il fallait toute l'importance du service que . je leur avais rendu, pour qu'ils agissent ainsi ; car les Indous ne se prosternent guère devant les femmes, qu'ils considèrent comme étant d'une

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espèce inférieure. Ce qui les touchait le plus n'était pas que leur parent eût échappé à Phorrible sort d'être dévoré vivant encore, c'était qu'il eût évité d'être déchiré par les hyènes et les chacals, avant que les dernières cérémonies religieuses delà purification eussent été accomplies sur le bûcher, car, dans le cas contraire, il eût été obligé de revenir sur la terre, reconquérir la dignité d'homme, par mille et mille transmigrations dans le corps des animaux les plus impurs.

La détonation du fusil du bohis avait hâté l'arrivée de tous nos chasseurs. Il pouvait être deux heures du matin. Une fraîcheur malsaine commençait à s'élever du fleuve, et nous jugeâmes qu'il était prudent de reprendre le chemin de la ville. Bien souvent depuis,^ comme le jour de notre embarquement à Calcutta, j'ai rencontré en canot des cadavres sur le Gange, chaque fois j'ai revu à travers mes souvenirs, le pauvre moribond du Gath des morts de Chandemagor.

Quatre jours après notre départ de Garden-

Rich, nous jetions l'ancre, au coucher du soleil, par le travers de Tîle de Sogor, située à Pembouchure du fleuve. Le lendemain, nous allions entrer dans rOcéan.

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