‹ Trois mois sur le Gange el le BrahmapoutreChapitre 2 sur 5 · DU GANGE AU BRAHMAPOUTRE · texte numérisé non relu

DU GANGE AU BRAHMAPOUTRE

L'embouchure du Gange. — Sogor, Tlle aux Tigres. •— Le golfe du Bengale. — Les requins. •— Les marais du Brahmapoutre et les caïmans. — Combat d'un rhinocéros et d'un éléphant. — Vellypoor. — Le major Dalj.

Notre desœnte du Gange s^était effectuée sans grandes péripéties; chaque jour, à dix hoires, nous accostions au rivage pour donner un peu de repos à nos hommes, et déjeuner. Au coucher du soleil nous jetions Tancre à quelques encablures de la berge, pour ne pas être surpris dans notre sommeil par une visite des fauves.

De Calcutta à POcéan, toutes les plaines que traverse le fleuve^ sont des terrains d'alluvion à peine élevés au-dessus du niveau de TOcéan, constamment ravagés par des inondations et des cyclones, qui empêchent les grandes forêts de s'y former, et de donner ainsi de la solidité au

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sol. Comme compensation, ces lieux sont d'une extraordinaire fertilité, et des plus favorables à la culture du riz.

Je ne sais rien de monotone comme ces vastes étendues d'un vert éclatant, qui vont se confondre avec les dernières limites de l'horizon, sans que la moindre ondulation de terrain rompe Tuniformité du paysage.

Au coucher du soleil, nous assistions parfois à de singuliers effets d'optique.

Les rizières sont divisées en champs d'environ un hectare. Tous les soirs, avant de finir leur journée, les coolis indous emploient deux ou trois heures à l'arrosage. Ils s'y prennent de la manière suivante :

De nombreux étangs, qu'on alimente par des saîgnées pratiquées dans le Gange, ou simplement en leur donnant une profondeur de deux ou trois coudées au-dessous du niveau du fleuve, sont disséminés dans la plaîne. Pour envoyer l'eau de ces étangs dans les champs de riz, les coolies ont imaginé un moyen aussi ingénieux qu incommode. Au sommet d'un tronc d'arbre de quatre à cinq mètres de haut, fixé en terre sur

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les bords de Tétang, ils adaptent en croix une longue poutre de bois mobile comme le levier d'une balance, et pouvant, ainsi que ce dernier, se lever et s'abaisser à volonté. A Tune des extrémités de ce levier, qui s'avance au-dessus du réservoir, se trouve suspendu un vase en cuivre ou en terre épaisse,pouvant contenir quarante ou cinquante litres d'eau. Il faut deux coolies pour arroser avec cette vénérable machine ; l'un grimpe au sommet du tronc d'arbre et se met à courir, en faisant des merveilles d'équilibre, sur le balancier ; quand il vient du côté du bras qui supporte le vase par une corde en fibre de coco, ce dernier plonge dans l'eau et se remplit; quand il retourne sur l'autre bras du levier, le mouvement de la balance se produit en sens inverse, et le vase s'élève au niveau du sol, le second Indou resté en bas lui imprime alors un mouvement de bascule, et Teau se déverse dans les canaux d'arrosage ménagés à travers les champs de riz.

Chaque soir, lorsque le soleil s'inclinait du côté des plaines d'Orixa, illuminant les rizières de ses derniers feux, des centaines de coolies occupés à ce manège, se détachaient dans le ciel

rouge sur leurs balanciers, qui se levaient et s'ataissaient en cadence, et ils nous apparaissaient grandis par le jeu de la lumière, comme des géants naviguant dans le vide, avec des pirogues qui montaient et descendaient sur des flots imaginaires.

Quelquefois, lorsque la présence d'un village de raiots concordait avec Theure de notre station habituelle du matin, nous mettions pied à terre et allions le visiter , nous munissant, Mme Stevens et moi, de quelques friandises pour les petits enfants qui nous regardaient passer avec leurs grands yeux noirs étonnés, en se cachant à demi derrière le pagne de leurs mères. Il était rare que notre promenade ne se terminât pas, par Tenvoi d un sac de riz dans quelque case où nous avions trouvé toute une famille en train de mourir de faim... Ah! les pauvres raiots, leur travail sufi&t à peine à payer les redevances dues au.mirasdar, et pendant les trois quarts de Tannée ils n'ont pour toute nourriture que des racines et des jeunes pousses de bambou. Depuis des siècles, et de père en fils , ils cultivent le même champ dont ils ne seront jamais proprié-

taîres ; on les vend avec la terre où ils sont nés et voilà des milliers d'années que cela dure... Ah! les pauvres raiots^ quand donc sonnera i'heure de leur émancipation?

Il est consolant de dire que, sur ce point, la France a fait depuis longtemps son devoir. Il y a plus de vingt ans que, dans les modestes possessions qui lui restent, elle a aboli les concessions des mirasdars, et déclaré chaque raiot propriétaire du champ qu'il cultivait, et qu'il avait reçu de son père.

Vingt-quatre heures avant d'atteindre l'embouchure, nous nous étions éloignés de la rive droite du fleuve et avions mis le cap sur l'île de Sogor, qui devait être notre dernière étape avant de pénétrer dans le golfe du Bengale.

A ce moment, nous ne pouvions plus apercevoir les deux rives ; le jeu de la lame faisait danser notre dingui, et n'eût été la couleur blanchâtre des flots, on se serait cru en pleine mer.

Nous jetâmes l'ancre sur le soir à deux portées

de fusil à peine de Sogor, un peu en dehors de

la ligne aiivie par les gros navires, qui se rangent

•aa vent de l'île pour attendre l'arrivée des re-

morqueurs, qui doivent les conduire à Calcutta.

Le tandel (patron) Gopal-Chondor, avait admirablement dirigé ses hommes, pendant toute cette première partie de notre navigation, et cela nous donnait tout espoir pour une prompte et heureuse arrivée à Dakka. Malgré la chaleur, notre santé à tous s^était conservée excellente, et notre provision de bonne humeur était loin d'être épuisée.

L'île de Sogor est connue sur toute la côte sous le nom de Pile aux Tigres ; elle est en effet tellement livrée au pouvoir discrétionnaire de ces dangereux animaux, qu'il a toujours été impossible d'y faire de la culture sérieuse. Nombre de fois on y a transporté des coolies avec des instruments et des vivres, pour y commencer l'installation de rizières, qui eussent certainement donné deux récoltes par an, tant est grande la fertilité du sol ;. chaque fois les pauvres gens se sont enfuis à la hâte, abandonnant leurs instruments et leurs travaux commencés. Tous les soirs, à l'appel, il manquait un ou deux hommes, et pendant les nuits ils avaient à soutenir dans leurs bloc-

khaus improvises de véritables sièges contre les tigres.

Un des derniers concessionnaires, pour forcer les raiots à lutter, oublia de laisser des embarcations ; quand on revint quinze jours après leur apporter des vivres, il n'y avait plus un seul Indou sur rîle. La justice de Calcutta déclara, après enquête, que les malheureux s'étaient sauvés à la nage, Tîle de Sogor n'étant distante de la côte que d'environ deux milles. Cela n'avait rien d'impossible pour quelques-uns, mais était peu probable pour tous... Il n'en fut plus question. Quelques coolies de plus ou de moins ne pouvaient faire baisser l'indigo ou l'opium.

L' Anglo-Saxon ne vient ici que pour ramasser de l'argent et n'a pas le temps de s'occuper des questions d'humanité. Ne croyez pas, cependant, qu'il s'en désintéresse, oh ! que non pas ! Il fait partie de tootes les sociétés philanthropiques de Londres, paie bien sa cotisation, et charge ces sociétés de traiter en bloc toutes les affaires de sentiment, que le riz et le coton ne lui laissent pas le temps d'examiner. Tranquille alors du côté de ses devoirs humanitaires, que ses mandataires

sont chargés de bien remplir pour lui, il impose son opium aux Chinois à coups de canon, fait la traite des nègres, pendant que sa société dénonce les négriers et les fait pendre, et ne laisse pas même aux Indous de quoi vivre. Nous ne savons pas agir comme cela en France, aussi méritonsnous amplement ce reproche que nous adressent tous les peuples, des chutes du Niagara au détroit de la Sonde.: « Vous n'êtes pas des gens pratiques. »

Depuis cette dernière tentative, Sogor a été laissée entièrement à la disposition de ses dangereux .hôtes, qui y fourmillent avec une telle abondance aujourd'hui qu'il est impossible de faire, même de jour, cinquante pas dans l'île sans être dévoré.

Il y avait un mois à peine, un capitaine américain qui apportait un chargement de glace, aVait été mis en pièces, avec un de ses officiers, presque en touchant terre. C'était la première fois qu'il faisait la navigation de l'Inde; sa carte lui indiquant un bon mouillage près de Sogor, il y avait jeté Tancre; mais obligé d^attendre le remorqueur pendant plusieurs heures, en face de

cette île que recouvre une admirable végétation, et dont l'aspect enchanteur est d'une irrésistible séduction après de longs mois de mer, il n'avait pu résister au désir d'aller avec un de ses lieutenants y déchirer quelques cartouches. Le lieu est enefifet des plus tentants pour un chasseur; des nuées d'oiseaux aquatiques, sarcelles, canards, pluviers, bécassines, etc-. s'élèvent constamment des marais, rasant les hautes herbes de leur vol pesant, aussi nombreux que les mouettes sur les îlc^s déserts de la mer Rouge. Les deux malheureux ne revinrent pas à leur embarcation, et le second resté à bord allait envoyer une faible escouade à leur recherche, lorsque fort heureusement, le pilote étant arrivé, lui fit connaître le sort affraix que ses deux amis avaient probablemait subi; même fin attend tous ceux que vous y enverrez, ajouta-t-il en tenninant.

L'Américain ne se tint pas pour battu; seulement, au lieu d'envoyer ui^ petite troupe dans l'île, il se mit à la tête de vingt honmies armés jusqu'aux dents, et débarqua lui-même; il leur fut impossible de pénétrer dans l'intérieur, l'i-

nextricable fouillis de lianes, de bambous et d'arbustes les obligeait à se séparer pour avancer, et se séparer, c'était une mort rapide et inévitable.

Ils cherchèrent alors à contourner Tîle... Ils n'avaient pas fait un demi-mille qu'ils étaient attaqués ; grâce à leurs revolvers, et surtout à leurs carabines munies de fortes baïonnettes, en moins de dix minutes, ils tuèrent deux tigres. Mais le bruit de la fusillade et les hurlements des animaux qui les premiers avaient chargé, mirent rapidement toute Pile en émoi, et bientôt les rugissements devinrent si nombreux, se rapprochant sans cesse du petit bataillon, que la prudence les força à faire un retour rapide en arrière; s'ils se fussent mis dans le cas d'être attaqués par deux ou trois tigres à la fois, eux aussi ils étaient perdus. Ils firent alors le tour de l'île en embarcation, poussant des cris et déchargeant leurs armes ; mais rien, aucun bruit ami ne vint rompre le sinistre silence de la solitude.

Pendant six jours, le brave second chercha à retrouver la dépouille de son capitaine; dans une tentative suprême, il eut le canon de sa ca-

rabîne broyé par un des félins que ses hommes furent obligés de tuer à coups de baïonnettes ; ce n'est qu'après avoir tout tenté qu'il se décida à constater le décès, et à conduire son navire à Calcutta.

J'ai eu le triste avantage de lui entendre raconter à lui-même les différentes péripéties de ces scènes terribles, pendant lesquelles il avait, avec ses intrépides marins, joué vingt fois sa vie dans des combats corps à corps. Né à la Nouvelle-Orléans, de Vieille souche française, — il s'appelait le lieutenant Molvault, — il s'était fait présenter à quelques personnes de la société de Chandemagor, chez lesquelles nous eûmes le plaisir de le rencontrer.

Le jour n'avait pas tardé à disparaître, au milieu des teintes vagues du couchant; grâce aussi à sa terrible légende, Sogor me paraissait se revêtir pour la nuit, d'un voile de silence et de mystère, qui s'harmonisait admirablement avec cette croyance de nos macouas, qu'au centre de l'île se trouvait un gouffre qui correspondait avec le Naraca, sombre demeure du roi des enfers.

Tout était en mouvement sur le pont du dingui ; une partie de Téquipâge travaillait à préparer les voiles qu'on venait de tirer de la cale, tandis que Tautre garnissait le mât de ses cordages, coulisses et apparaux. A la grande joie des indigènes les avirons étaient rentrés, et jusqu'à Tembouchure du Brahmapoutre, nous allions nous laisser porter par le vent.

Nous prenions le frais sur le devant de notre petit salon, discutant sur le temps probable qui nous était nécessaire pour arriver à Veilypoor, habitation de notre ami au-dessous de Dakka, lorsqu'un catimaron monté par deux indigènes dont une femme, vint se ranger contre notre petit navire ; Thomme monta rapidement à bord par une des écoutilles, et vint nous offrir du poisson de T Océan*

Le catimaron est datis Tart nautique plus rudimentaire encore que la pirogue, qui doit être creusée avec soin ^ munie d'un balancier. Ce moyen de navigation se compose tout simplement de trois poutres de bois, taillées en pointe aux deux extrémités et reliées entre elles solidement par des cordes en fibres de coco ; assis ou

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à cheval sur cette espèce de radeau, les Macouas ou pêcheurs, parcourent, les jambes dans l'eau avec leurs filets, de grandes distances sur rOcéan ; on en rencontre parfois à quinze et vingt lieues de toutes côtes.

Dan#le golfe du Bengale, ils vivent pour ainsi dire sur la mer, péchant la nuit et le jour, portant leurs poissons frais aux centaines de navires, qui constamment montent et descendent le long de la côte.

D'ordinaire, sur chaque catimaron, le mari pêche pendant que la femme pagaie. Dès qu'un enfant du sexe masculin arrive aux pauvres gens, la femme reste à terre pendant tout le temps de l'allaitement. Sitôt qu'il marche, le pêcheur renvoie l'aide qu'il a été obligé de prendre, on attache l'enfant sur le catimaron, et la mère reprend sa place à l'arrière.

On met une pagaie entre les mains du marnnot, dès qu'il a la force de la tenir, et d'ordinaire entre sept ou huit ans il peut ,diriger le radeau, pendant que son père pose ou relève ses filets.

La femme alors ne quitte plus la paillote.

sorte de petite case en bambous couverte de feuilles de cocotier, prépare les provisions que son mari emporte en mer, et surtout s'occupe d'élever ses enfants, 'dont le nombre croît autant qu'il plaît à Dieu.

L'Indou ne prend une femme que pour qu'elle lui donne des enfants, et plus il en a, plus il s'estime heureux. On ne l'entendra jamais, quel que soit son état de dénûment, se plaindre de l'accroissement de sa famille. La stérilité d'une femme est le plus grand malheur qui puisse lui arriver ; cet état est considéré comme le produit tfune malédiction céleste, et, dans certains cas, peut autoriser la séparation.

Après nous avoir vendu un lot de poissons et reçu son salaire, le macoua qui était monté à notre bord, aperçut en se retournant pour regagner son catimaron, sa jeune femme, qui, poussée par la curiosité, debout sur le frêle esquif, nous regardait à travers l'ouverture d'un sabord. Il lui adressa immédiatement un torrent d'injures, la traitant d'esclave^ de servante^ employant d'autres termes plus violents encore, dont les langues de l'Orient ont seules le secret ;

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dès qu'il fut éloigné de nous, il lui administra une correaion manuelle, que la pauvre créature reçut d'un air doux et soumis, comme un enfant; il ne fut à vrai dire point trop brutal, et pour une faute aussi grave contre les usages indous, beaucoup d'autres eussent eu la main plus lourde.

J'ai déjà dit que les Indous considéraient la femme comme étant d'une espèce de beaucoup inférieure à celle de l'homme -, depuis le macoua dont nous venons de voir l'exemple, jusqu'aux brahmes et aux membres des castes les plus élevées, tous en agissent avec la mère de leurs enfants, comme avec un être sans consistance, sans raison, sans valeur morale, qui a besoin d'être maintenue dans la ligne du devoir par la sévérité. La femme est donc dans l'Inde dans un état continuel de dépendance et de soumission, et en aucune circonstance de la vie elle ne peut devenir maîtresse de sa personne. Son devoir est d'obéir à ses parents tant qu'elle est encore fille, à son mari et à sa belle-mère quand elle est mariée; et dans le veuvage, ses fils deviennent ses supérieurs et ont le droit de la commander.

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En suite de ces idées, Téducation des femmes est entièrement négligée; on ne cultive en aucune façon leur intelligence et leur esprit, quoique la plupart en aient naturellement beaucoup. Dan^ rétat de dégradation où ce sexe est plongé, à quoi lui serviraient les bienfaits de Tinstruction? A comprendre combien est fausse la marque d'infériorité intellectueUe et morale qu'on lui impose, et à rédamer une place égale au foyer domestique... Sa situation actuelle convient mieux à son maître, plus par tradition peut-être que par penchant personnel, car Tlndou au fond n'est point mauvais; aussi toute Téducation d'une femme dans Plnde se bome-t-elle à lui enseigner à piler le riz, à le faire cuire, et à vaquer aux soins peu nombreux du ménage.

Les bayadères, dont là profession est de danser dans les temples et aux cérémonies publiques, ou celles qui font trafic de leurs charmes, ont seules la permission, en outre du chant et de la danse, d'apprendre à lire et à écrire. Il serait, par conséquent, honteux qu'une femme honnête le sût, et si, par hasard, elle l'avait appris, elle rougirait d'en faire l'aveu.

Ces pauvres créatures onf fini par partager SOT leur propre compte, ropinion de leurs maris, et il n'est pas rare de les entendre répliquer en «ranière de justification, quand on leur reproche quelque faute : « Après tout, je ne suis qu'une femme» »

Une des injures les plus sanglantes qu'un Indou puisse adresser à un autre, c'est de lui» dire que dans telle ou telle circonstance de la vie, il a agi comme une femme.

Accoutumées du reste aux manières dures et impérieuses de leurs maris, la plupart des femmes seraient peinées de leur voir prendre avec elles un ton faihilier. J'ai eu souvent des ayas qui venaient se plaindre à moi, de ce que leurs maris avaient pour elles en public* de ces attentions qui sont chez nous les preuves d'affection.

— Nous sommes honteuses de ces manières, me disaient-elles, et nous n'osons plus nous présenter nulle part, de peur d'être prises pour des femmes de vile condition.

Si le mari est rude dans son langage, la femme au contraire ne lui adresse la parole qu'en témoignant de la plus profonde humilité, et en le qua-

lifiant de mon maître^ mon Seigneur^ et souvent même mon Dieu. Le respect lui interdit de rappeler jamais par son nom, et si dans Fhumeur ou la familiarité elle prenait cette licence, elle passerait pour une femme mal élevée, et serait immédiatement rappelée au respect par une correction que tout le monde trouverait méritée. Lorsqu'elle parle de lui à quelqu'un, elle doit observer la même réserve ; aussi est-ce manquer très-gravement à tous les usages de la politesse indoue que de demander à une femme le nom de son mari, comme à un mari de demander des nouvelles de sa fenmie. Si parfois un Européen, sans le savoir, commet une telle impertinence, on les voit rougir et baisser la tête sans répondre. Mais si les femmes jouissent de peu de considération dans la vie privée, le respect qu'on leur porte en public, est une sorte de dédommagement. Elles ne reçoivent pas à la vérité ce flot de formules banales que nous sommes convenus d'appeler de la galanterie ; mais elles sont à l'abri de toute insulte. Une femme peut aller partout, passer dans les endroits les plus fréquentés sans avoir à redouter ni les regards

indiscrets, ni les impertinences des désœuvrés. Une maison où il n^y a que des femmes, est un asile que le plus éhonté libertin ne violerait pas impunément. Toucher du bout du doigt seulement dans la rue une femme honnête, fût-elle votre parente, votre femme même, est d'une haute indécence, et il n^est même pas permis à un homme, d'adresser la parole à une femme de sa connaissance, à la campagne ou dans les rues désertes.

Ces coutumes m'ont d'autant plus frappée que dans rinde la dissolution des mceurs est portée au dernier degré.

Malgré le traitement que nous venons de voir le macoua infliger à sa femme, en vertu d'un usage général et considéré comme nécessaire, eu égard à la faiblesse d'intelligence qu'on se plaît à prêter à ce sexe, la femme indoue est certainement beaucoup plus heureuse que les trois quarts des femmes de nos ouvriers européens.

Elle n'est soumise à aucun travail de peine, en dehors des soins du ménage; elle est généralement aimée de son mari à qui elle donne beaucoup d'enfants, et profite de l'état réel de douceur des

mœurs pour acquérir, m|lgré rinfériorité dans laquelle on veut la tenir, une véritable influence dans la famille.

Tous les jours vous entendez dire à un Indou, sans distinction de caste et de fortune :

— Je serais très-heureux de faire cela, mais je ne puis m'y résoudre.

Et si son interlocuteur lui en demande les motifs.

— Il répond : La femme ne le veut pas. Pourquoi faire de la peine à la femme. Quand la femme est triste, les enfants pleurent à la maison et les dieux ne bénissent pas les maisons où les femmes ne sont pas heureuses.

Quand les enfants mâles, à la mort de leur père, deviennent les chefs de la famille, les supérieurs de leurs mères, ils ne le sont que par l'observation d'une étiquette superficielle, et, en résumé, adorent leurs mères, les entourent de respect, et ne font rien sans leurs conseils.

Il est juste de dire que la correction d'usage ne se compose le plus souvent que d^un léger coup sur les doigts; l'Indou ne frappe jamais sa femme au visage ; c'est une sorte de rappel à

Tordre qui serait blessant au suprême degré pour la femme européenne qui a conscience de sa dignité, mais que la femme indoue accepte en souriant dans sa simplicité et dans son ignorance, comme un enfant reçoit un mouvement de vivacité de son père.

Mes lectrices trouveront peut-être que je ne m'élève pas avec assez de force contre la brutalité des maris indous.

Ma réponse sera bien simple.

J'ai eu souvent l'occasion d'interroger les magistrats de nos différents établissements de rinde. Eh bien! tous m'ont affirmé que soit dans le Sud, soit dans le Nord, ils n'avaient jamais eu l'occasion d'appliquer la loi à un Indou coupable de coups et blessures envers sa femme. Bien plus : sur les deux cents millions d'Indous, il n'y en a pas un par an qui soit accusé de meurtre sur la personne de sa femme. Ce fait, qui résulte des statistiques judiciaires, est, malgré son invraisemblance, de la plus authentique exactitude, et fait honte à notre civilisation.

La plupart des femmes indoues que j'ai eu Toccasion de voir et d'interroger m'ont déclaré

et m'ont paru être parfaitement heureuses. Me plaçant à leur point de vue et non au nôtre, pour juger de leur situation, il m'est bien difficile d'être plus sévère qu'elles...

J'estime qu'en faisant perdre aux maris indous, cette brutalité d'expressions et de conduite extérieure, qui n'est pas dans leur cœur, et en donnant aux femmes une instruction qui leur fît prendre une idée plus élevée d'elles-mêmes, la famille indoue n'aurait rien à envier aux familles les plus honnêtes de l'Europe. La femme indoue a déjà cet avantage qu'elle est réellement mère...

Être mère, voilà la véritable émancipation de la femme. '

Quel sublime rôle !

Porter dans son sein tout l'avenir, élever ses enfants dans le bien, exercer par l'éducation du foyer une influence constante sur le développement intellectuel et moral de l'humanité, voilà ce que je souhaite pour la femme en Europe comme dans l'Inde, voilà le but que nous devons ambitionner toutes d'atteindre... Croyez-moi, amies lectrices, l'émancipation féminine qui en-

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trevoit la barrette de T avocat, la toge du magistrat, le scalpel du médecin, ou même, car d'aucunes vont jusque-là, le siège du député, n'est point une émancipation de bon aloi.

Tout ce qui tend à éloigner la femme de son mari, de ses devoirs naturels, du foyer où elle trône, pour la pousser dans la lutte de la vie, sur la place publique ou ailleurs, est mauvais, et de tout point contraire au rôle qu'elle doit jouer par la nature de son intelligence et sa conformation physiologique, dans l'ensemble humanitaire.

Est-il une palme, un succès de la plume ou du barreau, qui vaille la joie que donne un bel enfant qui puise à longs traits la vie sur notre sein? Et c est pour cela que si je souhaite à la pauvre femme îndoue,unpeu de cette instruction et de ce respect de notre personnalité qui nous donnent en Europe des sentiments de morale et de dignité incomparablement plus élevés que les siens, je désire aussi que nous sachions et voulions être mères comme elle. . .

A peine le pauvre macoua s'était-il éloigné de notre bord, qu'il changea de ton ; il n'était plus

en public, et ce fut d'une voix presque caressante, qu'il continua à gourmander sa timide compagne.

— Pourquoi, lui disait-il, regardais-tu ces belattis — étrangers, — ne sais-tu pas qu'ils sont capables de faire périr par leurs maléfices, l'enfant que tu portes dans ton sein?

Ils avaient pris chacun la pagaie, et ramaient vigoureusement dans une direction opposée à la nôtre ; la réponse de la femme ne nous parvint que comme des sons sans signification, et bientôt ils se perdirent dans les brumes du couchant.

Jamais je n'oublierai les émotions de cette nuit que nous passâmes par le travers de Sogor.

La lune ne devait se lever que sur les deux heures du matin, et quelques minutes après la disparition du soleîl, nous fûmes ensevelis dans une de ces obscurités dont les personnes qui n'ont pas habité les trc^ques se feraient difficilement une idée ; on ne distinguait même pas l'eau en se penchant au-dessus des plats bords de notre petit navire. Au milieu de cette nuit profonde, les mugissements du fleuve qui se

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rencontrait à quelques pas de là avec l'Océan, avaient quelque chose de lugubre, et bientôt allait éclater un autre concert.

Nous étions tranquillement occupés à dîner dans notre salon, lorsque le métor qui, accroupi dans un coin, faisait mouvoir par une corde le pankah suspendu sur nos têtes pour rafraîchir Pair, se leva brusquement, les yeux hagards, oubliant son office; nous-mêmes, n'avions pu nous empêcher de tressaillir...

Un rugissement prolongé venait de partir de rîle, avec une telle force, qu'on eût dit que le tigre n'ét^t qu'à quelques pas de nous seulement. A celui-là succéda rapidement un autre... puis un autre encore, bientôt il nous sembla que tous les fauves de Sogor, s'étaient donné rendez-vous sur le rivage qui faisait face à notre dingui.

M. Stevens fit appeler k tandel.

— Gopal-Chondor, lui dit-il, que penses-tu de tout ce vacarme ?

— Ce sont les tigres, sacb.

— Je le sais, mais les rugissements ont l'air d'être beaucoup plus nombreux en face de nous que de tout autre côté ?

— C'est toujours comme cela, saëb.

— Explîque-toî;

— Lorsque j'étais tandel d'une embarcation pilote, il nous arrivait souvent de mouiller pour la nuit, beaucoup plus près encore de Tîle que nous ne sommes ce soir; chaque fois les tigres se sont toujours attroupés en face de nous, ils nous sentaient et ils nous le faisaient comprendre dans leur langage.

— Le tigre des saunderbounds du Gange traverse l'eau, je crois?

— Oui, saëb; il est capable de faire jusqu'à deux et trois milles en mer.

— Mais alors nous ne pouvons rester ici sans danger.

— Vous n'avez rien à craindre, le tigre ne se jette jamais à l'eau pour attaquer, à moins qu'il ne soit blessé, auquel cas il n'y a rien qui soit capable de l'arrêter.

— Pour plus de sûreté, ne penses-tu pas qu'un autre mouillage serait préférable ? Nous pourrions facilement nous éloigner à l'aviron et aller prendre position plus au centre de la rivière, quoi qu'on ne voie guère à deux pas devant soi ;

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le compas — boussole marine — nous indiquera aisément la direction à suivre.

— Le mouillage est bon, saëb, il est inutile d'en changer; il n y a pas d'exemple que les tigres aient poursuivi sur Teau la plus petite embarcation.

— Cependant à l'époque des cyclones ne s'enfuîent-ils pas sur la terre ferme ?

— Oui, à chaque renversement du mousson ; quand la tempête éclate en haut du golfe, Sogor est envahie par les eaux, et quand les tigres ne sont pas surpris par la rapidité du mascaret, ils gagnent la côte à la nage et reviennent dès que le calme est rétabli, mais ils vont à l'eau par nécessité, et non pour se procurer une proie.

— Alors, tu réponds de nous ?

— Oui, saëb.

— Cependant, en cas de nécessité, fais rétablir les avirons dans les gaines du bordage, afin d'être prêt à tout, et recommande à tes macouas de faire bonne garde.

— Vos ordres seront exécutés, et je veillerai moi-même.

— Salam, tandel.

I06 TROIS MOIS SUR tE GANGE

— Saranaî, aya — Salut respectueux, sdgneur !

Le patron, soulevant la tenture, regagna l'avant, où ses hommes, habitués à la navigation de rOcéan, préparaient leur dîner en causant et riant avec indifférence, sans s'inquiéter le moins du monde des hôtes dangereux, qui hurlaient à deux portées de fusil à peine de notre station.

— Mesdames, nous dit M. Stevens après le départ du tandel, je savais parfaitement que nous n'avions rien à redouter des tigres.

Les détails que vient de nou^ donner Gopal- Chondor m'étaient connus depuis longtemps; mais dans Pintérêt de votre tranquillité, j'ai préféré vous mettre en face de son expérience.

Le but de notre ami était complètement atteint, et, grâce à l'assurance du tandel, nous passâmes une nuit sinon tranquille, c'était impossible au milieu de ce terrible concert, du moins exempte de craintes exagérées.

Nous ne nous retirâmes dans nos cabines respectives qu'à une heure assez avancée, retenus malgré nous sur le pont par un attrait difficile à rendre, mais qui empruntait à l'obscurité qui

nous entourait, au sourd grondement des flots et aux rugissements des rob de la jungle, un je ne sais quoi d'âpre et de sauvage qui agissait sur nos nerfs et chassait le sommeil.

Lorsque j'ouvris les yeux, je sentis aux balancements du navire que nous étions en marche; le jour était levé depuis longtemps déjà, et, par le sabord de ma cabine, j'aperçus au loin sur les flots comme uie bande verte se confondant presque avec la ligne de l'horizon : c'était l'Ile aux Tigres qui n'allait pas tarder à disparaître à nos regards.

A notre gauche s'étendait à perte de vue, avec (des sinuosités srans nombre, la côte indoue que nous allions côtoyer jusqu'à l'embouchure du Brahmapoutre et du vieux Gange.

Le spectacle était aussi monotone que celui qui s'était présenté à nos yeux de Calcutta à Sogor ; mêmes terrains d'alluvion, à peine élevés au-dessus du niveau de l'Océan ; mêmes plaines vastes et uniformes, entrecoupées de marais, de tourbières et de rizières dans les endroits favorables.

Toute la côte était bardée de petites îles au

milieu desquelles nous naviguions, véritables bouquets de verdure et de lianes en fleurs, mais où rimprudent qui s'y hasarderait ne tarderait pas à disparaître dans la vase amoncelée dont elles sont formées.

Ces îlots doivent leur naissance aux amas de boue que les vingt-cinq à trente bras du Gange charrient vers POcéan ; en quelques jours Therbe y pousse, le ve^nt apporte quelques graines de lianes et autres plantes grimpantes, et voilà la végétation qui commence son œuvre, s'efforçant d'arracher ce morceau de terre à l'influence des eaux qui Pont apporté... Elle y réussit d'abord; quelques mois lui suffisent sous ces latitudes pour étaler sur les lieux les plus arides un épais manteau de Verdure, de fleurs et d'arbustes. Mais à la première crue du Gange, adieu l'îlot! la boue se désagrège, et pendant quelques jours les navigateurs qui passent dans ces parages, rencontrent la petite île verte, qui se promène soutenue par ses arbustes et ses bambous enchevêtrés, jusqu'au moment où la dernière motte de terre ayant cédé à l'action des eaux, les plantes se fanent et finissent par s'engloutir au sein de l'Océan.

Nous ne pouvious pas^ comme dans notre navigation du fleuve, nous rapprocher de la terre chaque soir, ces parages étant entièrement déserts et surtout très-infestés de crocodiles. Continuer notre marche la nuit n'était guère possible, avec les îlots et les lagunes de vase autour desquels nous étions sans cesse forcés de louvoyer. La prudence nous obligeait donc à jeter Tancre à trois ou quatre encablures du rivage, chaque jour au coucher du soleil. L'aube nous retrouvait toutes voiles dehors, et rasant la terre de si près parfois, qu'en étendant la main on pouvait cueillir les fleurs des passiflores, des psignoiiia, des aristoloches, et autres lianes qui grimpaient au sommet des arbustes et suspendaient au-dessus de Teau leurs capricieuses ondulations. Jamais je n'ai vu, je crois, nature plus animée. Tout le long des berges peu élevées de la côte, des milliers de hérons gris ou roses, entourés de toutes les variétés possibles d'échassiers, de goitreux, de philosophes, d'aigrettes, d'ibis, de cormorans, fouillaient constamment la vase de leurs longs becs, pendant que de chaque branche plongeaient avec rapidité] des martins-pêcheurs, de

toutes espèces et de toutes nuances, qui faisaient entendre leur petit cri de joie, kri-kri-kiri^ chaque fois qu'ils se relevaient avec un poisson ou un jeune crabe dans leur bec.

Lorsque nous longions une des embouchures de rimmense fleuve,* nous apercevions à tout moment des corps allongés et noirâtres, qui, semblables à des troncs d'arbres, se laissaient dériver au fil de Peau et disparaissaient au moindre bruit ; c'étaient des crocodiles, en train de •faire la course aux cadavres que charrie le fleuve.

Malgré le ciel bleu, un soleil incomparable, une mer calme qui reflétait toutes les nuances que lui renvoyait la lumière, et une des plus luxuriantes végétations qui soient au monde, ces lieux complètement inhabités, où la fleur du lotus et les plantes des marécages semblent sortir de la vase par le seul effort de Peau, de la terre et de la chaleur, me paraissaient d'une tristesse mortelle. Ces immenses solitudes de boue verdoyante, hantées seulement p^r des caïmans et des oiseaux pêcheurs, nous reportaient aux premiers âges de la terre, et il nous semblait

que, perdus au milieu de POcéan, nous assistions à la formation d'un continent.

Cette impression était si vive que pendant toute notre traversée ces messieurs ne firent qqe causer d^époques aïoïque^ paléoioïque et secondaire^ que de terrains sédimentaires et métamorphiques... et de cent autres choses sur lesquelles Féducation européenne nous avait un peu trop traitées comme les femmes indoues, pour que nous pussions y prendre part.

Puis n*ave^-vous pas remarqué : dès que la •conversation s'engage sur des sujets de haute science, entre gens qui ont eu le bonheur de les étudier, ils se croiraient déshonorés s'ils parlaient français.

Ayant à tout hasard, au milieu du feu d'une conversation, demandé ce que Ton entendait par terrains sédimentaires, M. Stevens me répondit avec un grand sérieux :

— Ce sont des terrains stratifiés contenant de grandes quantités de débris fossiles.

— Et les terrains stratifiés ?

— Les terrains stratifiés, continua mon interlocuteur, se divisent en silurien^ devonien^ car-

boni/ère^ permien^ pour les deux premières périodes, ensuite en conchylien^ soliferien... Je ne sais jusqu'où serait allé notre ami, s*il ne s'était interrompu en nous voyant sourire.

— Ces dames se moquent de nous, mon cher Stevens, lui dit mon mari ; donnons-leur la définition qu'elles demandent, en dehors des termes consacrés par la géologie, puis nous cesserons cette conversation...

— Qui dure depuis avant-hier , interrompit M™® Stevens.

— Le pardon va être difficile à obtenir !

— Il est au prix d'une définition compréhensible, continuais-je sur le même ton de plaisanterie.

— Qu'à cela ne tienne, je m'exécute. Les terrains sédimentaires sont des terrains qui se sont formés au sein des eaux ; on les reconnaît à leurs couches parallèles et presque horizontales ; ils contiennent de grands dépôts de débris organiques, végétaux ou animaux.

— Alors les terrains qui se sont formés dans le delta du Gange, sont des terrains sédimentaires ?

ET LE BRAHMAPOUTRE. Il3

— Je ne vois pas pourquoi on ne leur donnerait pas ce nom ; mais il est cependant préférable de les appeler simplement, terrains d'alluvipn, expression qui indique leur formation récente.

— L^œuvre ne s'arrêtera pas là, interrompit M. Stevens qui voulait prendre sa revanche, les alluvions du Nil ont bouché le détroit qui unissait autrefois la mer Méditerranée et la mer Rouge ; les plaines du Pô, de TAmo, les Polders de la Hollande, la plupart des côtes basses et marécageuses de la mer du Nord, sont le produit d'alluvions relativement récentes. Presque tout le delta du Gange a été de cette façon conquis sur rOcéan, et Ton peut prédire qu'avec le temps les alluvions iront se souder à la côte de Birmanie, diminuant d'autant le fond du golfe du Bengale ; et c'est ainsi que les continents changent de forme par l'action lente et progressive de la nature.

C'est par de telles conversations, dont le sérieux était toujours tempéré par notre intervention, que nous égayions nos longues et jnonotones journées de navigation.

Le cinquième jour au matin, depuis notre départ de Sogor, nous devions approcher de l'embouchure où le vieux Gange et le Brahmapoutre confondent leurs eaux, lorsqu'un accident qui eût pu être funeste à l'un de nous, vint nous forcer à nous tenir un peu plus éloignés du rivage que nous, ne Pavions fait jusqu'à ce jour. Nous remontions le long de la côte par une belle brise du sud-ouest, qui nous faisait marcher ^a;wf largue avec une vitesse de sept nœuds à l'heure, ce qui représentait la somme de l'effort dont notre dingui était capable, lorsqu'on rangeant d'un peu trop près une des nombreuses petites îles parsemées à l'embouchure du fleuve, un crocodile surpris dans les hautes herbes par notre brusque apparition, fit un bond pour plonger dans l'eau et vint tomber à mi-corps sur le plat bord du dingui ; il «se laissa immédiatement glisser le long de la muraille du petit navire, et disparut avec une telle vitesse, que c'est à peine si nous eûmes le temps de l'apercevoir. S'il avait pu franchir le bordage et tomber sur le pont, nous eussions certainement eu quelque malheur à enregistrer, le terrible saurien aifolé n'eût peut-être

pas pu retrouver soïi chemin, et il eût fallu le tuer dans une lutte corps à corps.

Gopal-Chondor reçut l'ordre de se tenir dorénavant à une distance respectueuse des îlots et de la côte.

Ce devait être une journée d'émotion, car sur les onze heures, la brise ayant faibli, conrnie cela arrive toujours pendant les moments de fortes chaleurs, de sept milles notre vitesse tomba • à deux milles, et nous aperçûmes à quelque distance de I^arrière les ailerons de deux requins qui nous suivaient, comptant sans doute sur quelque aubaine. Les macouas, à qui leur caste * permet d'user de la chair de poisson, nous demandèrent la permission de tenter la capture des deux terribles squales ; nous la leur accordâmes volontiers, mais au moment où ils allaient en profiter, la brise d'est, s'étant levée avec sa régularité habituelle, succédant aux vents de terre qui avaient soufflé toute la nuit, nos voiles se gon- , fièrent de nouveau, et les deux requins, dont la vitesse ne dépasse jamais un mille et demi à deux milles, disparurent bientôt dans le sillage du dingui , qui ^'élança «n bondissant vers la

Il6 TROIS MOIS SUR LE GANGE

barre formée par la réunion des eaux du Brahmapoutre avec celles de l'Océan.

Ce passage, qui n'a rien de dangereux en dehors des époques de mousson, étant effectué, nous remontâmes le long de la rive gauche du Brahmapoutre, dont les berges ne tardèrent pas à s'élever insensiblement ; nous avions quitté les terrains d'alluvion, la nature changeait graduellement d'aspect, et sur le soir, lorsque nous cherchâmes sur les bords une petite anse, un port naturel pour nous y abriter, d'épaisses forêts s'élevaient de toutes parts, les arbres venaient > plonger leurs racines jusque dans l'eau, et allongeaient au-dessus des berges, leur feuillage qui s'inclinait en berceau sur le fleuve.

Tout à coup nous aperçûmes dans un des replis de la rive, un énorme éléphant noir qui, avec son cornac sur le cou, s'abreuvait tranquillement dans le Brahmapoutre.

Nous eûmes un véritable mouvement de joie, c'étaient les premiers êtres doués de raison, que nous apercevions depuis notre départ de Sogor. J'applique sans peine la même épithète à l'éléphant et à l'Indou, car j'ai connu beaucoup de

ces admirables animaux qui étaient plus intelligents que leurs cornacs. Cette opinion, bien qu'affectant une forme un peu exagérée, rend parfaitement ma pensée ; j'ai vu tant d'éléphants donner des preuves si nombreuses de leur mémoire, de la lucidité de leur raisonnement, de leur reconnaissance et de leur dévouement, qu'il m'est diflicile de traiter ce colosse débonnaire et affectueux comme,., un animal.

Les Indous de la côte Malabare ne l'appellent jamais autrement que tamby (frère, camarade).

Perché sur sa forteresse ambulante^ Tlndou nous regardait approcher avec curiosité. Dès qu'il aperçut des Européens sur le dingui, il s'inclina en nous faisant le salam, et sur son commandement l'éléphant s'agenouilla en portant le bout de sa trompe à son front. Dès que nous fûmes arrivés dans la petite anse où ils se .trouvaient, nous fîmes arrêter le dingui, et la conversation suivante s'engagea entre le cornac et notre tandel. Dans la version française, je lui laisse sa forme indoue.

— Salam, dit k patron du dingui, me voici^ moi^ Gopal-Chondor, fils de Chib-Ghondor.

Didtized by VjOOÇ IC

Il8 TROIS MOIS SUR LE GANGB

— Salam, répondit Tlndou, me voici^ moi^ Monirairi-Dalal, fils de Coïleche-Mondoo-Dalal.

— Puisses-tu mourir en regardant le Gange, poursuivit Gopal ; puisse ton corps n'être porté au bûcher que par Taîrié de tes arrière-petits-enfants 5 que cette transformation soit la dernière pour toi, et que la vache Kamenou, te faisant traverser le fleuve de feu, te conduise au séjour des hommes justes.

— Merci à toi qui viens m'apporter ces bons souhaits. Puisses-tu mourir dans la forêt déserte, de la mort des saints vanaprasthas — anachorètes — et que ton âme dépouillée de toute souillure, s'en ailfe «ans passer par le séjour de Yama jusqu'au sattia-loca, et s'absorbe dans le sein de l'immortel Brahma.

— Que fait sur ce rivage le fils de Coïleche- Mondoo-Dalal ?

— Je suis depuis deux jours, avec mon ami , Sravana — en entendant prononcer son nom, l'éléphant fit entendre un petit grognement de satisfaction — à la recherche d'un rhinocéros qui dévaste toutes les nuits no» jeunes champs de riz; mon maître m'a dit: Prends Sravana,

et ne rentre pas sans, avoir tué la mauvaise bête.

— Ne crains^tu pas, si tu viens à rencontrer le rhinocéros, interrompit M. Stevens qui parlait le bengali attssi bien quHm natif, que la lutte ne soit fatale à ton él^hant ?

-— Sravana, fit Tlndou avec un mouvement d^oi^eil, lutterait contre trois rhinocéros ; bientôt la bête qui mange le nelly — riz en vert — sera tuée par Sravana.

— Tu as donc découvert sa bauge ?

— A un mille d'ici, en avant du fleuve, se trouve dans la bei^ une excavation naturelle, cadiée par les racines d'arbres et les lianes, c'est là qu'il a établi sa demeure. Je Pattaquerai ^main au lever du soleil.

Le rhinocéros, un des derniers survivants du règne antédiluvien, est encore assez commun dans les plaines du Ddta du Gange, où il rencontre des pâturages sans fin et des asiles impénétrables; quoique herbivore seulement, il est dMne extraordinaire férocité, et à part Péléphant, qui n'a pas toujours raison de lui facilement, il ne œnnaît pas d'animaux qui puissent lui résister ; parfois il tombe inopinément au milieu d'un

troupeau de buffles. Ces animaux, presque aussi sauvages que lui, le chargent avec impétuosité ; tous ceux qui arrivent à portée de sa corne ne se relèvent plus, en moins de rien il en fait un effroyable carnage ; le combat ne cesse que par lassitude, et longtemps après que les survivants ont disparu, il s'acharne encore sur les cadavres de ceux qu'il a éventrés.

Sa grande férocité vient à coup sûr de son peu d'intelligence ; car, pris^ tout jeune et élevé à l'état domestique, il est aussi doux qu'un mouton. On ne peut cependant jamais se fier entièrement à lui, car, aussi stupide que fort, il peut tuer son maître d'une caresse. Au lieu d'avoir le front large et bombé et les yeux pétillants de l'éléphant, son contemporain du règne animal, il a la tête courte et plate, et en dehors comme petitesse, de toute proportion avec son énorme corps, les yeux petits et atones : c'est, en résumé, avec la terrible défense qu'il porte sur le nez, le plus dangereux de tous les animaux féroces qu'on puisse rencontrer. Nous en avons vu deux audessous de Bénarès, chez un rajah qui les conservait par curiosité. Ils paraissaient très-dociles^

et même affectionnés pour leurs gardiens; ils étaient en liberté dans une cour ; je leur donnai un paquet de cannes à sucre ; mais bien qu'ils m'eussent léché les mains en signe de remercîment, au commandement de leur maître, ils excitèrent en moi une impression nerveuse tellement grande, que je ne pus supporter leur vue au bout de quelques instants.

Il me semblait au moindre geste qu'ils allaient nous dévorer, et je fus obligée de quitter la place. Sur la face du tigre, du lion, de la panthère, de Tours même, on peut saisir des nuances d'impression, leur férocité a des degrés d'apaisement, ils sont susceptibles d'un, certain attachement pour rhomme qui les domine et les nourrit ; la face des rhinocéros ne décèle rien qu'une brutalité sans égale. Ils affectionnent beaucoup les jeunes pousses de riz et de menu grain, aussi n'est-il pas rare, au moment où ces céréales sortent de terre, de voir ces animaux se rapprocher des champs cultivés qu'ils dévastent pendant la nuit...

La conversation continuait entre M. Stevens et le cornac et nous apprîmes qu'après avoir re-

levé la piste de Tanimal pendant le jour, piste assez facile à suivre^ grâce au tripte sabot de son énorme pied, Tlndou s'était intrcîdait la nœt dernière dans son repaire, pendant qu^il était en quête de nourriture, pour en reconnaître les abords et préparer son embuscade.

Engager la lutte de nuit eût été donner au itiihocéros tout l'avantage sur Péléphant, car pour avoir raison de son implacable adversaire, le rhinocéros n*a qu a se précipiter sous son ventre .et à le lui ouvrir à coups de corne; Péléphant doit, au contraire, amener le rhinocéros sous ses défenses tout en se garant de ses attaques, et ce n'est qu'après le plus, long et le plus dangereux des assauts qu'en général il y parvient. Le jeu de l'éléphant doit être habile, tandis que Tagression de son ennemi n'est que brutale; en le privant de. lumière on diminue la moitié au moins de chances de réussite de l'éléphant.

— Mais comment t'y prendras^tu, continua M. Stevcns, pour foire rencontrer les deux animaux au moment le plus favorable pour Sravanà, puisque lerhinocéros ne sort que de nuit et rentre à l'aube dans son réduit ?

— Vous savez, saëb, que le rhinocéros, quels que soient le nombre et la force de ses ennemis, ne recule Jamais.

— Oui, c'est toujours lui qui attaque le premier.

— Mais une fois rentré dans sa tanière , et pendant le jour, rien ne peut Pen faire sortir. • Aussi' ce soir, lorsque Tobscurité sera complète et que je serai assuré que la bête ^st partie pour les rizières, j'irai me mettre en embuscade avec Sravana sur la berge même, à quelques pas de sa bauge, et demain, à l'aube, quand il s'apprêtera à rentrer au gîte, nous lui barrerons le passage.

— Et où te placeras-tu pendant le combat ?

— Je resterai sur le cou de Sravana, pour l'animer et l'avertir des faux mouvements qu'il pourrait faire.

— Ne crains-tu point de tomber pendant les mouvements désordonnés de la lutte ?

Pour toute réponse, Tlndou fit approchef l'élépmant, et nous fit remarquer une large courroie en fibres de coco qui, après avoir fait le tour de son cou, se croisait sur ses reins et sur son ven-

tre. Ce harnachement primitif, mais d'une solidité à toute épreuve, en raison de sa largeur et de la rugosité de la peau de Sravana, ne pouvait se déplacer, et était un suffisant point d'appui pour le cornac, habitué à vivre sur le dos de son ami.

• C'était un magnifique animal que Sravana !

Véritable colosse entre ses pareils, il venait de la sauvage province de Kattragam à Ceylan, où ses congénères vivent par milliers au milieu d'épaisses forêts qui n'ont jamais entendu le bruit de la cognée, et où l'on rencontre pour seuls habitants quelques Indiens nilmakareyas, qui les chassent, les domptent et les expédient ensuite dans l'Inde entière et jusque sur la côte de Singapour. Les éléphants des plaines centrales de rindoustan, quoique fort beaux, sont moins forts de taille que ceux de Ceylan.

Pendant que son cornac nous parlait, il fallait voir l'intelligent animal attacher sur lui ses petits yeux pleins de feu, tandis que ses larges oreilles, qui frémissaient sur sa robuste tête^ semblaient indiquer qu'il suivait la conversation et la comprenait.

Gopgle

— Si les Franguys Saëbs (i), nous dit Moniram-Dalal, veulent assister à la rencontre, ils verront un beau comljat, car Sravana a été dressé pour cette chasse, et il tuera le rhinocéros.

En entendant cette proposition, nous nous regardâmes tous, nous interrogeant du regard; la même pensée nous était venue; ce spectacle grandiose était bien fait pour nous séduire , mais comment pourrions-nous le contempler sans danger ? Notre interprète, M. Stevens, fut chargé de poser la question à Tlndou.

— Il y a deux moyens, répondit ce dernier.

Le premiçr consisterait à conduire au milieu de la nuit, quand le rhinocéros sera parti pour les rizières, votre dingui en face de sa tanière, de jeter Tancre à cinquante ou soixante coudées de la berge, et de votre petit navire vous pourriez sans danger assister à la lutte, bien que la berge soit un peu haute pour vous permettre de voir commodément.

— Rien n'est plus facile, fit notre ami.

(i) L'expression des Franguys sert aux Indous à indiquer tous les étrangers; ce mot se prend en bonne part, par opposition à celui de Belatti, qui est une insulte.

— Seulement, continua Tlndou, il suffira que la bête revienne à son repaire* par la rive du Brahmapoutre, pour qu'il vous aperçoive, et alors il peut arriver que votre dingui, avec sa . forme étrange pour lui,' Tefifraye et qu'il aille chercher momentanément un autre abri dans la jungle.

— Et le second moyen ?

— Le second, sans être plus dangereux, ne serait pas bon pour les amas (dames).

— Voyons toujours.

— Près de l'épais fourré où le rhinqcéros se retire, se trouve un bosquet de boababs, il y en a de si gros que trente kalpas (coudées) n'en feraient pas le tour ; au centre de chacun de ces arbres, d'où partent les branches, la mousse s'est amoncelée depuis des siècles, et forme un large plateau sur lequel plus de dix personnes pourraient tenir à l'aise ; souvent en accompagnant les collecteurs (i) anglais au-dessus de I>akka, je les ai vus s'installer à quatre ou cinq pour déjeuner, sur des arbres semblables.

(i) Sortes de receveurs généraux faisant aussi fonctions de gouverneurs de provinces.

— Et ce serait là que tu te proposerais de nous placer ?

. — Vous pourriez A'^enir avec moi une heure ou deux avant le lever du soleil ; en montant sur le dos de Sravana, vous atteindriez facilement le cœur de Tarbre, et vous seriez là plus en sûreté encore que dans votre dingui.

Ainsi que Tavait prévu l'Indou, ces messieurs déclarèrent le projet impraticable à cause de nous. D'un autre côté, ils ne voulaient point l'adopter pour eux, ne pouvant nous laisser seules à bord; leur conclusion fut donc qu'il n'y fallait plus songer.

La curiosité, je dois le dire, nous débordait au point de nous faire perdre de vue tout danger ; aussi, après nous être consultées, déclarâmesnous, M"*® Stevens et moi, que nous voulions tenter l'aventure.

A tous les raisonnements nous répondions invariablement :

— Si le cornac a dit vrai, nous serons aussi en sûreté que dans notre cabine, pourquoi alors nous priver de cet émouvant spectacle ?

On eut beau nous dire que l'émotion pourrait

nous être funeste et cent autres choses semblables, nous repoussâmes l'objection, en soutenant avec raison, que toutes les femmes dans Plnde assistaient aux chasses aux tigres, enfermées dans le haoudah des éléphants, que nous y avions assisté nous-mêmes, et que nos nerfs, puisque c'est toujours cette partie faible que Ton fait valoir contre nous, étaient depuis longtemps émoussés par la vue habituelle des fauves.

Nous fîmes tant et si bien que, sans se rendre encore, ces messieurs demandèrent à Moniram-Dalal à quelle distance se trouvait située la bauge du rhinocéros, et si, comme nous avions encore une heure de jour environ, on ne pourrait pas envoyer notre tandel ou Tchi-Naga inspecteras lieux.

Le cornac répondit que les baobabs étaient situés tout à fait sur l'extrême rive du fleuve, à environ trois cents kalpas de la bauge, qui était elle-même distante de nous d'environ un mille, mais qu'il ne fallait pas songer à s'y rendre avant que la nuit ne fût bien établie, pour ne pas donner l'éveil à l'animal; il ajouta que, depuis deux jours, il se cachait lui-même dans la petite anse du fleuve où nous l'avions surpris.

II fut décidé que Monirairi-Dalal accompagnerait, sur les onze heures du soir, Tchi-Naga, notre bohis en qui nous avions plus de confiance qu'au tandel qui, comme marin, ne connaissait rien à la vie des jungles, et que nous attendrions son retour pour prendre une décision.

Nous convînmes également de ne pas faire de lumière à bord, bien que nous fussions parfaitement cachés par les nombreux circuits du fleuve.

La nuit vint.

Le dîner, qui se composa uniquement de quelques conserves, fut silencieux, et nous nous jetâmes immédiatement, ma compagne et moi, sur les sofas du salon pour prendre à tout hasard quelque repos.

Je ne veux pas faire parade de bravoure, aussi ne fais-je aucune difficulté d'avouer qu'il nous fut impossible de fermer les yeux ; nous revînmes sur le pont. Ces* messieurs fumaient leurs cigares^ appuyés sur le bordage, ^ans échanger une parole. On n'entendait que le bruit monotone du fleuve, qui coulait avec ce murmure indéfinissable, qui m'a toujours paru plein d'une mystérieuse mélancolie.

l3o TROIS MOIS SUR LE GANGE

A deux pas de nous, sur la berge, Une masse noire était accroupie dans les herbes, c'était Sravana ; son cornac causait à voix basse avec nos macouas.

Nous allions rentrer dans le salon, lorsqu'un hurlement prolongé, assez semblable au beuglement du taureau,* mais plus sauvage, éclata dans le lointain. Nous tressaillîmes, un frisson me parcourut le corps, un nouveau cri se fit entendre aussitôt, mais plus éloigné que le premier, puis tout retomba dans le silence.

Le cornac s'était rapproché de nous.

— Cest le rhinocéros qui essaie sa voix au départ, nous dit-il, il s'est décidé à sortir bien tard ce soir.

— Nous lui demandâmes s'il pouvait juger de la direction que l'animal avait prise.

— Il s'en va à six milles d'ici ravager nos rizières qui commencent au sortir de la forêt.

— Qu'est-ce qui te le fait supposer ? lui dit M. Steyens.

— C'est que cette forêt n'est pas son lieu de résidence habituelle; nous n'avons ici des rhinocéros que par exception, ils montent des plai-

ET LE BRAHMAPOUTHE^ l3l

nés marécageuses des Saonderbonds pour venir manger le riz en vert dont ils sont très-friands ; aussi ne les rencontre-t-on jamais ni par bandes, ni même par couples. Ils vont isolément chacun où rinstinct le pousse ; comme tous les autres, celui-ci est venu pour manger du riz ; il ne peut donc prendre que le chemin des rizières.

A l'heure convenue, notre brave Tchi-Naga partit avec Moniram-Dalal, qui adressa quelques paroles à Sravana pour l'engager à attendre paisiblement son retour; le brave animal, qui n'avait pas bronché au cri du rhinocéros, tellement îl était bien dressé, répondit à son maître par un petit grognement plein de caresses, et le cornac et notre bohis disparurent dans la forêt.

Une heure s'écoula sans que rien ne vînt troubler le silence de notre solitude ; nous perçûmes bien à un moment donné, quelques sons indéfinissables que Gopal-Ghondor nous assura êcre des hurlements de panthère noire ; mais ils venaient d'une telle distance, qu'il était bien difficile d'en distinguer la provenance.

Plus la nuit s'avançait, plus je sentais mon

l32 TROIS MOIS SUR LE GANGE

émotion grandir, et si je Teusse osé, je serais revenue sur ma décision. J'espérais que le retour de Tchi-Naga mettrait fin naturellement à notre projet.

Il n'en fut rien I

En arrivant, le bohis nous fit un rapport de tout point semblable à celui de Moniram- Dalal.

Il avait visité trois baobabs et fait choix d'un, dont la plate-forme de Pentre-branches était assez large pour nous tenir fort à Taise tous les quatre assis ou couchés ; de plus, Tarbre choisi était à une distance de plus de deux cents pas du repaire du rhinocéros, et tout à fait sur les bords de Teau dans laquelle trempait même l'extrémité de ses basses branches ; en cas d'échec de l'éléphant, car il fallait tout prévoir, notre bohis ajoutait qu'il nous serait facile de gagner le dingui, qui devrait au point du jour atterrir sous l'arbre, et de nous échapper sans éveiller rétention de la bête qui, du reste, en supposant qu'elle fût victorieuse, ne pouvait pas sortir d'un pareil combat, dans un état à nous inquiéter beaucoup.

ET LE BRAHMAPOUTRE. l33

Ces paroles du bohis nous rendirent un peu d'assurance-, aussi à la question qui nous fut posée, pour savoir si nous persistions dans notre premier dessein, répondîmes-nous par une affirmation qui n'était point trop forcée.

La lassitude et la fraîcheur de la nuit nous avaient calmées, car nous dormions d'un profond sommeil, lorsqu'on vint nous avertir qu'il était temps de partir.

Il pouvait être trois heures du matin.

Le cornac chargea nos provision sur le dos de Sravana et prit les devants pour la forêt.

Nous fîmes mettre à Teau le petit canot du dingui, car il était moins dangereux pour nous de nous rendre à destination par le fleuve qu'en suivant la voie de terre.

Nous n'emmenions avec nous que notre bohis Tchi-Naga et deux macouas pour ramer. Gopal- Chondor reçut l'ordre de ne laisser descendre personne du bord ; nous ne jugeâmes pas à propos de lui donner la consigne de remonter le fleuve au point du jour pour venir accoster près du lieu du combat ; le canot que nous devions garder avec nous était facile à cacher sous les

r34 TROIS MOIS SUR LE GANGE

arbustes qui garnissaient la berge, et devait suffire à assurer notre tranquillité.

Nous partîmes...

Les deux robustes macouas, courbés sur leurs avirons, faisaient voltiger notre embarcation. presque sans bruit; la lune se leva au milieu de notre course, illuminant tout d'un coup les sommets des grands bois, pendant que la nappe immense du fleuve était encore dans l'obscurité. Bientôt le flot de lumière envahit tout le Brahmapoutre, et nous ne pûmes retenir un cri d'admiration en face de ce large ruban d'argent, dont les contours sinueux, fortement dessinés par des forets séculaires, présentaient le plus merveilleux paysage de nuit que l'on puisse rêver.

Au bout d'environ vingt minutes, Tchi-Nega, qui tenait la barre, nous échoua sur un lit de sable, en face d'une berge en petite douce dépourvue d'arbustes, et qui formait comme un passage naturel qui permettait de monter facilement dans la forêt.

— Hâtez-vous , nous dit d'en haut une voix que nous reconnûmes pour celle du cornac

ET LE BRAHMAPOUTRE. l36

Moniram-Dalal , il n'est pas bon de s'arrêter trop longtemps ici.

M. Stevens lui ayant demandé l'explication de ces paroles, il répondit:

— Ce passage est un abreuvoir des fauves.

— Pourquoi nous y as-tu fait conduire ?

— Je l'ai indiqué à votre bohis parce c'est le seul endroit, à plus d'un mille en amont ou en aval du fleuve, où la berge s'abaisse suffisamment pour permettre de débarquer; voici au surplus les baobabs dont je vous ai parlé ; vous

Voyez qu'en cas d'alerte, vous ne pourriez pas être plus près de votre embarcation.

Les arbres, en effet, n'étaient guère à- plus de cinq pas de nous.

— Ce n'est pas que vous ayiez rien à redouter, continua le cornac, la présence de Sravana suffisant à tenir à une respectueuse distance tous les dangereux hôtes de la jungle ; cependant une panthère noire, un ours des marais, pourrait tomber à l'étourdie au milieu de vous, et il vaut mieux ne point stationner trop longtemps dans ce chemin creux.

Nous enjoignîmes aux macouas de se cacher

l36 TROIS MOIS SUR LE GANGE

avec Tembarcation dans les hautes herbes, un peu au-dessous du passage, tout en restant à portée de la voix ; ils devaient accourir au premier signal.

Nous nous hâtâmes alors de gagner le sommet de la berge, où Moniram-Dalal nous attendait avec réléphant.

Tchi-Naga s'était déjà élancé dans Parbre qu'il avait choisi, pour s'assurer que l'épais tapis de mousse de l'entre-branches ne contenait aucune cavité qui eût pu servir de demeure à des scorpions et à des serpents. Son inspection terminée, il garnit toute la plate-forme intérieure avec des couvertures et redescendit nous annoncer que notre gîte était prêt. Il fut décidé que ma compagne et moi monterions les premières.

Au commandement de son cornac, Sravana s'agenouilla au pied de l'arbre, et présenta le bout de sa trompe recourbée; j'y mis le pied selon les indications de Moniram, et saisissant la courroie du harnachement dont je m'aidai pour maintenir mon équilibre, je me laissai soulever par l'intôlligent animal jusqu'à la hauteur de son cou, sur lequel je pris place. Mme Ste-

ET LE BRAHMAPOUTRE. lij

vens me suivit. Le cornac, assis sur la tête du colosse, lui ordonna de se relever lentement, ce qu'il fit avec une sollicitude telle, que nous ne ressentîmes pas la moindre secousse. A un second commandement, Sravana appuya ses robustes épaules contre le boabab ; nous nous levâmes guidées par Plndou. L'ouverture pour entrer dans Tarbre ne se trouvait pas à plus de cinquante centimètres au-dessus du dos de notre monture ; d'une seule enjambée nous gagnâmes rintérieur, assez spacieux pour nous permettre même de nous y coucher en cas de besoin. Quelques minutes après, ces messieurs étaient près de nous.

Tchi-Naga s'installa sur un arbre voisin.

Pour le cas peu probable, mais qu'il fallait cependant prévoir, où l'éléphant serait vaincu par le rhinocéros, nous avions emporté deux longues tresses en fibres de coco qui, passées sous nos bras, devaient servir à nous descendre du boabab, et à gagner l'embarcation qui pouvait accoster jusqu'à nos pieds. Cette opération ne présentait aucun danger, car elle devait se pratiquer en plein jour, et le rhinocéros, en admet-

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tant qu'il fût vainqueur, n'aurait rien de plus pressé que de regagner son repaire. Si, contrairement à notre attente, il se retirait de la lutte sain et sauf et que nous apercevant il vînt charger contre notre inexpugnable forteresse, une seule balle explosible à bout portant dans la gueule, Toeil ou Toreille, qui sont ses trois seules parties vulnérables, devait en avoir raison avec la plus grande rapidité.

Moniram, qui était resté sur la tête de Sravana, conversait avec nous à voix basse en attendant le moment de prendre position. Il était insouciant et plein d'assurance, comme sont la plupart des Indous au moment de jouer leur vie; fatalistes convaincus, la mort ^ leur cause peu d'efiEroi ; ils la r^ardent comme uil moyen employé par la divinité pour les rappeler à elle.

Lorsque la ligne de conduite que nous devions tenir fut bien arrêtée, nos précautions prises et nos préparatifs terminés, le jour n'allait pas tarder à paraître.

La situation était étrange, pleine d'émotions inconnues, le cœur me battait à tout rompre et cependant je constatai que, plus nous approchions

ET LE. BRAHMAPOUTRE. iSg

du dénoûment, plus mes craintes disparaissaient sous le coup d'une excitation nerveuse qui doublait mes forces ; il y avait à peine une heure, j'eusse salué avec joie tout événement qui serait venu nous forcer de renoncer à notre dessein, en ce moment j'appelais de tous mes vœux le lever du soleil et rapparition du monstrueux adversaire de Sravana.

— L'horizon va blanchir à l'est, nous dit tout à coup Moniram-Dalal, et bientôt les rayons de la chevelure d'Indra illumineront la forêt; puisje' donner un conseil aux saëbs?

— Parle, répondit M. Stevens, notre interprète ordinaire.

— Avant de me rendre à mon posté avec Sravana, je veux vous prier, .quoi qu'il arrive, de ne pas faire un seul geste, de ne pas pousser un seul cri !

— Nous serons aussi immobiles que les branches de ce baobab.

— Je voudrais bien aussi vous adresser une autre demande.

— Nous t'écoutons.

— Si Sravana est tué, je le serai aussi.

— : Eh bien ?

— Les saëbs permettront-ils à Tchî-Naga, qui est de ma caste, de recueillir mon corps et d'accomplir sur mon bûcher les cérémonies funéraires?

— Il sera fait selon ton désir.

— Je voudrais aussi qu'en remontant à Dakka, les saëbs consentissent à s'arrêter à Velljrpoor, chez mon maître, pour lui dire que je ne me suis pas enfui avec Sravana, mais que nous avons été tués par la mauvaise bête qui mange le nelly.

— Nous ferons ce que tu demandes, mais comment s'appelle ton maître ?

— Le major Daly.

— Le major Daly ! fîmes-nous tous quatre à la fois, au comble de Tétonnement.

— Oui, c'est lui qui m'a envoyé ici.

— C'est précisément chez lui, à Vellypoor, que nous allons. ,

— Alors les saëbs lui diront ce qu'ils auront vu.^

— Nous espérons bien arriver avec toi chez le major, et rendre témoignage de ta bravoure et de celle de ton brave camarade.

— Sravana tuera le rhinocéros, à moins que les dieux n'aient fixé ce jour pour rappeler à eux le fils de G)ïleche-Mondoo-Dalal. Salam, saè'bs, voilà le soleil qui paraît.

En disant ces mots, le brave cornac, quittant la tête de l'éléphant, s'accroupit sur son cou en ramenant la courroie du harnachement sur ses deux jambes, pour lui servir de point d'appui.

D'un seul claquement de lèvre il donna le signal à Sravana, qui se dirigea en se dandinant, comme s'il allait faire une simple promenade, du côté de la bauge du rhinocéros.

Arrivés à cent mètres environ de nous, ils s'arrêtèrent, et nous entendîmes le cornac adresser au noble animal une allocution amicale dans laquelle, lui rappelant ses prouesses passées, il l'engageait à se montrer digne de sa réputation.

L'éléphant arracha une branche de liane en fleurs qui pendait au-dessus de sa tête^ et se mit à la tordre autour de sa trompe par manière de passe-temps; parfois il tournait légèrement la tête du côté de la bauge du rhinocéros, et en percevant les émanations qui s'en échappaient, il renâclait sourdement et frappait du pied la

terre. Le cornac alors Tapaisait par quelques paroles.

Avec le soleil, s'étaient levés des milliers d'oiseaux : grands aras blancs à crête rouge, perruches de toutes les nuances, bengalis mouchetés, boulbouls à huppe , piverts , épeiches au long bec, oiseaux-mouches aussi brillants que des topazes, etc..., tout cela courait, voltigeait, sautait de branches en branches, animant le feuillage par ses cris joyeux, et les couleurs magiques de son plumage.

Cette nature ensoleillée, pleine de parfums et de chants, contrastait singulièrement avec les pensées qui nous agitaient.

Dk minutes s'étaient à peine écoulées, depuis que Moniram-Dalal avait pris sa position de combat, que nous entendîmes dans le lointain un rugissement semblable à ceux de la veille, mais si faible que celui qui Pavait poussé devait être à une distance considérable encore.

— Voici la bête I s'écria le cornac, et se prosternant sur le cou de l'éléphant sans dégager ses jambes des courroies et portant les deux mains au front, il prononça l'invocation suivante :

O Vischnou! vous qui avez purgé la terre des monstres qui la désolaient, vous qui avez châtié le serpent Caly et anéanti le géant Kayamangasaura , prêtez-moi votre assistance !

Les rugissements continuaient à intervalles inégaux, et nous suivions avec une curiosité exaltée la marche du terrible animal, à l'ampleur qu'ils prenaient de minute en minute. Tout à coup, il fit son apparition sous les baobabs, se dirigeant lourdement et à petits pas du côté de son r^aire... Nous ne songions guère à nous communiquer nos impressions.

A la vue de Thorrible bête, je sentis le sang m'affluer au cerveau ; pendant quelques secondes, un nuage me passa devant les yeux, les oreilles me bourdonnèrent ; mais ce ne fut qu'un éclair, la vivacité même de l'impression fit la réaction plus rapide, et je recouvrai un sangfroid relatif.

Le rhinocéros ne se doutait pas encore de la présence de l'éléphant. Il ouvrit la gueule, comme pour envoyer un dernier cri à la forêt avant de se précipiter dans sa bauge, mais il s'arrêta net...

Il venait d'apercevoir son ennemi.

Sravana était superbe à voir !

A part un mouvement saccadé d'oreilles qui décelait la plus violente colère, le colosse paraissait calme, et de sa trompe continuait à jouer avec la liane en fleurs.

Le mangeur de nelly, comme l'appelait le cornac, paraissait digne de son adversaire ; il était énorme et dans toute la force de Page ; quoique moins élevé d'un tiers que Téléphant, il semblait presque aussi long et aussi gros, et possédait de plus, cette terrible corne mieux placée pour la lutte que les défenses de son ennemi.

Le moment d'hésitation dura peu : le rhinocéros se précipita, tête baissée, en rugissant dans la direction de Téléphant ; ce dernier ne broncha pas, mais quand l'assaillant ne fut plus qu'à trois pas de lui, sautant sur lui-même avec une agilité incroyable de la part d'un pareil animal, il lui envoya une telle ruade que le rhinocéros en ploya sur les genoux. Ce dernier se remit avec rapidité et continua l'assaut ; deux fois il tenta de pénétrer sous le ventre de l'éléphant-, deux fois il fut repoussé de la même manière. Je re-

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nonce à dépeindre les cris, les hurlements qui accompagnaient la lutte. Sravana, muet en commençant, avait fini par se mettre de la partie et sa grande voix emplissait toute la forêt.

En voyant comment le rhinocéros recevait les coups de son terrible adversaire, sans faiblir, nous craignions à tout moment qu'un faux pas, une manœuvre hasardée de ce dernier ne le lui livrât. Si réléphant le laissait pénétrer sous son poitrail, c'en était fait de lui.

A une troisième tentative, Sravana, doublant sa riposte, fit rouler le rhinocéros sur Therbe, il 'se précipita les défenses en avant pour les lui plonger dans le corps et le maintenir sous ses pieds puissants. Son ennemi était déjà relevé, mais il put, grâce à un étourdissement momentané, le saisir de la trompe par la corne. Voyant le danger, le rhinocéros s'arc-bouta des quatre pieds et pendant quelques instants l'éléphant essaya vainement de l'attirer sous lui. Jusqu'à ce moment l'éléphant, quoique échauffé par la lutte et la haine invétérée qu'il porte à tous les animaux sauvages, même à ceux de sa propre espèce, n'était pas entré dans une de ces terribles

foreurs auxquelles rien ne résiste; il obéissait à la direction de Moniram-Dalal qui, cramponné sur son cou, le forçait à ménager. ses forces, en laissant son adversaire s^épuiser par d'inutiles assauts. Mais à ce jeu-là Sravana s'était monté peu à peu, et bientôt son cornac, le voyant au degré voulu d'excitation, le laissa maître de terminer le combat à son gré.

— Po ! s'écria-t-il d'une voix retentissante, en avant !

En entendant cette parole, Téléphant lâcha subitement le rhinocéros, et, se mettant à bondir autour de lui, lui administra une véritable pluie de ruades, au milieu desquelles la terrible bête^ ne trouvant pas le moyen de joindre son ennemi, commença à hurler de douleur. Au bout de dix minutes environ de ces terribles assauts^ pendant lesquels les feuilles, la mousse et les branches d'arbres, tourbillonnaient autour des deux combattants, Sravana saisit de nouveau son adversaire par la corne, et d'un effort suprême le coucha sur le côté ; à peine ce dernier avait-il cette fois touché terre, que les deux défenses de réléphant le clouaient sur le sol, et l'on vit aus-

Sitôt la tête du colosse vainqueur se lever et s'abaisser avec rage, broyant les os, fouillant les entrailles de son ennemi désarmé.

Debout sur son courageux compagnon, Moniram-Dalal poussa un frénétique hurrah !

Je détournai la tête.

Le rhinocéros ne rugissait plus... il agonisait sous les coups furieux de son ennemi, ses dernières plaintes avaient revêtu un singulier caractère de douceur... J'aurais voulu Sravana plus généreux dans la victoire. Lorsqu'il se décida à s'arrêter, il n'avait plus sous lui qu un amas de chaifs et d'ossements. Quand nous fûmes descendus du baobab, à l'aide de la colonne Vertébrale, d'un fémur et d'un tibia du rhinocéros^ nous pûmes rétablir la taille de l'animal et là mesurer ; il portait quatre mètres trente de longueur^ sur deux mètres vingt-cinq de hauteur.

Moniram-Dalal lui coupa la corne et les sabots des quatre pieds pour les porter à son maître*

Après cette nuit de veille et d'émotion, le corps demandait obstinément à réparer ses forces; nous expédiâmes l'ordre à Gopal-Chondor de

venir s'amarrer en face de nous. Le temps était splendide et nous résolûmes de déjeuner sur le' lieu du combat.

Les deux filets de la victime, qui n'étaient point trop abîmés, furent retirés par les soins de notre cuisinier Anandrayen. Une partie ayant été mise dans le sel afin de la conserver pour les jours suivants, l'autre fut suspendue à une branche au-dessus d'un feu de bois, et nous procura un succulent rôti.

La chair du rhinocéros, qui ne se nourrit que d'herbages, est excellente et ressemble à celle du bœuf, à laquelle on aurait ajouté un peu de cet arrière-goût musqué qui distingue la chair de la" chèvre ; ce parfum disparaît sous les condiments et assaisonnements incendiaires de la cuisine indoue, et cet aliment est en somme fort acceptable.

Lorsque le dingui eut accosté à l'abreuvoir des fauves, station sans danger en plein Jour, l'aya de M"® Stevens et ma fidèle Anniama accoururent tout en pleurs se jeter à nos pieds.

Ayant entendu les rugissements que poussaient les deux animaux pendant la bataille, les deux

pauvres créatures nous croyaient mortes, et les macouas endiablés, se faisant un jeu de leur terreur, leur avaient conté les histoires les plus épouvantables ; ignorantes et crédules à Texcès, elles y avaient ajouté foi, et s'imaginaient ne plus nous revoir.

Nous donnâmes un demi-sac de riz — environ 25 livres — à Moniram-Dalal pour son déjeuner et celui de Sravana, qui, comme tous ses pareils, était très-friand de cette nourriture. Le cornac rayant vidé dans la grande marmite des macouas que ces derniers lui avaient prêtée, et y ajoutant des piments, des tomates sauvages qui croissaient en foule dans la forêt, un peu de poisson fum« que nous lui avions donné, du safran, du gingembre, de la coriandre, de Tanis sauvage et du lait de coco exprimé de Tamande râpée — se mit en devoir de confectionner un énorme carry qu'il devait partager avec son

•*^gnon.

Pendant tout le temps de la cuisson^, Sravana, entièrement calmé, ne fit que se promener autour de l'immense marmite, humant le fumet qui s'en édiappait, et adressant à son cornac une foule

l5o TROIS MOIS SUR LE GANGE

de caresses pour le prier de hâter révénement. Il fallait voir comme il faisait cligner benoîtement ses petijs yeux, adoucissant sa voix, prenant des postures suppliantes ; on n'eut pas dit le terrible adversaire du rhinocéros, dans cet animal gourmand qui s'épuisait en amicales démonstrations, pour obtenir un peu de riz, d'un homme qu'il eût broyé d'un geste.

De quelle pâte est donc formée l'intelligence de ce géant, qui, quinze jours après avoir été pris dans les jungles, passe de la vie sauvage à la vie civilisée, et non-seulement, ne cherche plus à retourner dans les forêts séculaires où s'est écoulée sa jeunesse, mais encore, à la voix seule de l'homme, se bat contre ses congénères pour leur ravir leur liberté. La force ne saurait le réduire, et il obéit à un enfant, à une femme ^'ami de tout ce qui est petit et faible, il ne retrouve sa force et sa férocité que contre les ennemis de celui qui l'a réduit en esclavage.

Pourquoi aime-t-il cet esclavage volontaire, lui à qui il suffirait de vouloir, pour regagner les vastes solitudes et les grands pâturages des jungles?

ET LE BRAHMAPOUTRE. l5l

Les Indous qui prétendent que Dieu crée par des transformations progressives, que Pâme monte graduellement de l'imparfait au plus parfait, disent :

Que V éléphant est la dernière étape de Vame^ avant dépasser dans la forme humaine.

Moniram-Dalal et Sravana nous quittèrent après déjeuner, et le cornac promit de faire bonne diligence pour annoncer notre arrivée à son maître.

Peu d'instants après, la brise étant favorable, notre dingui reprenait sa course sur le Brahmapoutre ; le soir même nous quittions ce fleuve pour entrer dans le vieux Gange, et le lendemain, sans autres péripéties, sur les dix heures du matin nous touchions à Vellypoor.

Le major et mistress Daly nous attendaient sur la plage.

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