‹ Trois mois sur le Gange el le BrahmapoutreChapitre 4 sur 5 · QUATRIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

QUATRIÈME PARTIE

DAKKA - RADJEMAHL — CHANDERNAGOR

Notre séjour à Vellypoor. — La pêche aux cormorans et la chasse des marais. — Un procès de caste. ^ Une visite à Dakka. — Le vieux drapeau de la Loge française. — Départ pour PHougly. — Sacrifice de la brahmine Kethormonie sur le bûcher de son mari. — Arrivée sur les rives du Gange. — Chandernagor.

Nous restâmes près de deux mois à Vellypoor ; ce fut avec un véritable chagrin que nous vîmes approcher le moment du départ; d'impérieux devoirs réclamaient notre retour à Chandernagor pour la fin du mois de mars.

Le temps avait fui avec une rapidité sans égale au milieu des nombreuses distractions que notre ami s'ingéniait à nous procurer. Tantôt, tous réunis, nous faisions de longues excursions à dos d'éléphants, dans les grands bois qui bordaient la rive opposée du Gange, collectionnant les merveilleux insectes que nous rencontrions

en fouillant les mousses séculaires, qui tapissaient le sol, ou les troncs desséchés des vieux baobabs contemporains des âges disparus.

Tantôt, après le repas du soir, montant sur le dîngui de plaisance du major, nous nous laissions dériver au fil de Peau, au bruit des chants des rapsodes du Behar, engagés sur la plantation pour célébrer les louanges des dieux pendant les fêtes du culte brahmanique; ils s'installaient sur Tavant du petit navire, et berçaient notre rêverie par leurs mélodies bizarres, qui s'harmonisaient admirablement avec le paysage étrange qui nous entourait.

D'autres fois, chacun s'en allait au gré de sa fantaisie, les messieurs à la chasse et les dames à la pêche, avec des cormorans dressés à cet effet par les macouas de notre hôte.

Je ne connais rien de plus attrayant que ce dernier passe-temps.

Nous nous rendions, au soleil levant, sur les bords du fleuve avec deux ou trois de ces énormes oiseaux, qui, pris au nid et habitués à ne recevoir leur nourriture que de la main de l'homme, nous suivaient aussi fidèlement que des chiens.

On avait soin de ne pas leur donner la ration accoutumée du matin, pour les rendre plus disposés à la poursuite du poisson, et, afin qu'ils ne 3' attribuassent pas leur pêche, on leur passait autour du cou un anneau d'argent, qui, sans les gêner dans leurs mouvements, s'opposait cependant à ce qu'ils pussent avaler leur proie.

Dès que nous leur donnions le signal, ils se précipitaient sur les bords de la rivière, courant en tous sens avec de l'eau jusqu'au ventre, fouillant la vase de leur long bec emmanché d'un long cou. Tout à coup ils disparaissaient presque entièrement sous l'eau, se relevaient rapidement en secouant leurs ailes, et revenaient en toute hâte sur le sable du rivage où ils faisaient des efforts inouïs pour avaler un poisson, une anguille ou une grosse crevette qu'ils avaient enlevés (i). On les prenait alors par le cou et on obtenait d'eux, le plus facilement du monde, le produit de leur pêche.

Dès qu'ils se sentaient saisis, ce qui était facile, car ils ne cherchaient pas à fuir, ils laissaient

(i) Il y a dans le Gange de grosses crevettes' qui pèsent j-usqu'à deux ou trois livres. .

tomber les poissons sur le sable, et les macouas qui nous accompagnaient, les portaient immç^ diatement dans le vivier de Thabitation.

Les poissons trop petits pour être conservés, étaient placés dans un grand vase plein d'eau, et, la pêche finie, on les donnait aux cormorans pour les récompenser, après leur avoir préalable^ ment enlevé leurs anneaux.

Quelles douces et charmantes heures, nous avons passées ainsi, loin de toutes ces agitations incessantes, dans lesquelles les peuples civilisés ont placé leur bonheur I

Que de fois, les yeux fixés sur l'immense nappe du fleuve, assise dans quelque réduit soli« taire, à l'ombre des banians, dont le feuillage revêtait mille* nuances diverses sous ce ciel toujours bleu, n'ai-je pas recherché où allaient tous ces efforts, à quoi tendaient toutes ces luttes sa* criléges dans lesquelles se complaisent les nations qui prétendent être à la tête du progrès humanitaire ! Et toujours il m'a semblé que, sous couleur de civilisation, se cachaient des haines brutales et des appétits inassouvis. Et quand je voyais les pauvres Indous, à qui il faut si peu pour vivre

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et être heureux, courbés sous la main de fer d'hypocrites puritains qui les écrasent de travail et d'impôts... je me demandais parfois si la justice et le bien n'étaient pas les illusions continues de la vie...

Souvent aussi nous allions, au lever du soleil, chasser les canards sauvages et les sarcelles, sur les rives du Khoursoor, petit lac alimenté par les eaux du Magna, et situé à deux milles seule* ment de Vellypoor.

Le gibier aquatique est si nombreux, nonseulement sur les lacs et cours d'eau des Sun* derbounds, mais encore sur tous les étangs et rivières des différentes provinces de l'Inde, qu'il n'y a véritablement aucun mérite à faire des hécatombes de pluviers dorés, de poules d'eau, de macreuses, de sarcelles, et surtout de ces gros Gravants jaunes, de l'espèce des bernaches, moitié oies, moitié canards, dont la vie sédentaire s'écoule tout entière dans les marais où ils sont nés.

Le fusil était sévèrement proscrit de ces chasses, qui se faisaient à la manière indoue.

Les macouas ont un moyen des plus ingénieux

pour s'emparer de ces animaux. Sur les étangs ou les lacs où ils ont Thabitude de les poursuivre, ils laissent à demeure flotter sur Peau d'énormes panelles en terre cuite, sortes de bombes creuses munies d'un orifice très-étroit, dans lesquelles on a l'habitude de conserver l'eau fraîche. La gent emplumée s'accoutume à voir ces objets dériver à droite et à gauche, suivant les caprices du vent et des flots, et bientôt ils n'ont plus rien d'extraordinaire pour elle.

Les jours de chasse, on pourrait presque dire de pêche, les Indous prennent chacun une de ces panelles, dont ils élargissent l'orifice de façon à pouvoir y passer la tête ; ils font de petits trous ronds dans la partie qui doit faire face aux yeux, et, munis de ce singulier casque qui leur tombe sur les épaules et leur cache la tête entière, ils entrent dans l'eau jusqu'au cou, et s'avancent lentement vers les bandes d'aquatiques, qui les laissent approcher sans défiance, habituées qu'elles sont à voir les panelles voguer à l'aventure au moindre souffle dé la brise. Les macouas s'y prennent avec une telle habileté, que quelques minutes après leur entrée dans l'eau, d'ordinaire

nous ne distinguions plus les bombes de terre sous lesquelles ils s'abritaient, de celles qui flottaient en liberté sur le lac.

Arrivés au milieu des canards, chaque Indou saisit délicatement par les pattes un de ces animaux, et l'attire immédiatement sous Teau ; Topération doit être faite avec une rapidité telle, que le prisonnier n'ait pas le temps de pousser le moindre cri.

Une seconde d'hésitation suffit pour que l'éveil soit donné, et, bien qu'il n'ait rien vu, tout le troupeau ailé, en entendant le cri d'alerte d'un des siens, s'envole à l'extrémité opposée du lac.

La chasse n'est point terminée par cet incident, on s'attaque aux autres bandes qui pullulent littéralement sur le moindre cours d'eau, et surtout à ces gros canards sédentaires, qui atteignent le volume d'une oie, et qui ne font que voleter sans jamais parvenir à s'élever au-dessus des flots.

La basse-cour du major était pleine de ces énormes cravants, qu'on rapportait de ces excursions, et qui, croisés avec les canards domesti-

ques, donnaient des produits de table réellement supérieurs.

L'Anglais est né éleveur et surtout engcaisseur; sous toutes les latitudes où vous le rencontrez, et quelle que soit sa position sociale, il accouple, croise, pousse à la graisse et se pâme d'admiration dès que, par l'engorgement des tissus adipeux de ses victimes, il parvient à obtenir un produit qui n'a plus de forme... Les grands propriétaires s'exercent sur le bœuf et le mouton, les petits sur les porcs et les volailles, et hurrah pour la vieille Angleterre ! lorsque ces sujets ne peuvent faire un pas sans crics et cabestans. Tout cela n'a plus ni pattes, ni cornes, ni museau, ni apparence de race, cela ne crie plus, ne beugle plus, ne grogne plus... Ce n'est plus qu'une montagne de chair, nageant dans un océan de lard.

Dans le langage d'Albion, cela s'appelle perfectionner les espèces. Notre ami, qui ne pouvait rompre avec les coutumes nationales, s'était adonné au croisement des races aquatiques, et il les avait tellement perfectionnées, que toutes celles, qui ornaient sa basse-cour se chauffaient

au soleil comme des mollusques, sans pouvoir ni marcher, ni remuer les ailes. Deux fois par jour un coolie venait les gaver, car elles arrivaient rapidement à ne plus pouvoir manger seules, et quand on les livrait au couteau du sacrifice, la graisse était bien près de les étouffer.

Nous plaisantions assez souvent le major à ce sujet, ce qu'il ne faudrait pas faire avec tous ses compatriotes ; mais c'était un homme qui savait son monde, ses angles saxons s'étaient usés à des contacts cosmopolites, et il riait assez volontiers de la manie nationale*

Les derniers jours que nous passâmes sur l'habitation de Vellypoor furent tristes; nous allions laisser de grands regrets et en emporter de non moins vifs.

Au sein des immenses solitudes de Tlndoustan, les liens d'amitié se resserrent avec une force d'autant plus grande, qu'aucune compétition d'intérêt ou d'ambition ne vient les relâcher; au milieu du calme de cette admirable nature, pleine d'oiseaux, de végétations luxuriantes, de parfums et de soleil, tout ce qu'il y a de bon dans l'homme s'échappe du cœur, on est heureux de

vivre, on a besoin d'aimer son semblable et d'en être aimé. L'absence de la lutte et des soucis matériels de l'existence, fait que Ton vit par l'esprit et les nobles instincts, beaucoup plus sous les tropiques que dans les brumeuses contrées du Nord.

La veille de notre départ, le major fut appelé à intervenir dans une bien singulière affaire de caste.

Un petit village de la caste des Kourvas, ou bûcherons, dépendant du mirasdarat, demandait l'exclusion de la caste de toute une famille, pour les motifs les plus graves, disait la plainte. . Une décision conforme des chefs étant intervenue, la famille frappée en référa à notre ami, avant de s'adresser au tribunal supérieur de Dakka, qui a le pouvoir de réformer les sentences des chefs de caste.

De toutes les pénalités qui peuvent atteindre un Indou, celle qu'il trouve la plus forte, la plus dure à supporter, est celle du rejet de sa caste.

Cette exclusion a lieu d'ordinaire pour la violation des usages religieux et civils de la caste, ou pour quelque délit ou faute publique qui dés-

honorerait toute la tribu si elle. restait impunie. C^est une sorte d'excommunication, qui prive celui qui Tencourt de tout commerce avec ses semblables.

Elle le Tend pour ainsi dire mort au monde.

En perdant sa caste, il perd non-seulement ses parents et ses amis, mais encore quelquefois même sa femme et ses enfants, qui aiment mieux . l'abandonner tout à fait, que de partager sa mauvaise fortune.

On lui interdit Teau, le riz et le feu.

S'il a des filles à marier, elles ne sont recherchées de personne, et l'on refuse pareillement des femmes à ses fils. Il doit s'attendre à ce que partout où on le rencontrera, il sera chassé comme un être impur, s'il est reconnu.

En perdant sa caste, l'Indou ne peut se faire admettre dans une autre, même inférieure à la sienne; il tombe dans la classe abjecte des parias.

Les transgressions qui attirent après elles une semblable pénalité, ont la même gravité, quoique involontaires. Ainsi un paria qui, cachant sa basse origine, entrerait dans une maison indoue et y recevrait l'hospitalité sans être reconnu,

exposerait tous ceux qui auraient communiqué avec lui à perdre leur caste. Aussi est-il inutile de dire, que cette pauvre victime du gouvernement sacerdotal de Tlnde ne se hasarde jamais à pénétrer dans la compagnie des autres classes; il se ferait infailliblement assommer, si ses hôtes venaient à le reconnaître.

Il me serait impossible de donner même la simple nomenclature de tous les faits d*ordre religieux et civil qui peuvent faire perdre â Tlndou sa qualité, à laquelle beaucoup, pour ne pas dire tous, tiennent plus qu'à la vie. Qu'il me suffise de dire : que tous les manquements graves^ toutes les fautes, tous les crimes étaient, dans Tancien droit des Indous^ punis par cette seule pénalité appliquée à titre temporaire ou perpétuel.

Par manquements graves, les Indous entendent souvent des choses qui sont pour nous tellement puériles, qu'on a peine à croire que des gens sensés puissent y attacher la moindre importance.

J'emprunte à un recueil de contes indous le récit suivant qui donnera une idée de ces faits

graves dont les Européens ne peuvent s'empêcher de rire :

« Onze brahmes voyageaient ensemble^ étant obligés de traverser un canton désolé par la guerre, ils arrivèrent épuisés de faim et de fatigue dans un village qui, contre leur attente, se trouva désert. Ils avaient avec eux une petite provision de riz; mais ils ne trouvèrent, pour le faire bouillir, d'autres vases que ceux qui avaient été laissés dans la maison du blanchisseur du village. Les toucher seulement était pour les brahmes une souillure presque ineffaçable. Oîpendant, pressés par la faim, et s'étant juré mutuellement de garder le secret, ils préparèrent leur nourriture dans ces vases, après les avoir cent fois nettoyés avec de Teau et du sable.

« Le repas servi, ils en mangèrent tous, à l'exception d'un seul qui refusa d'y participer, et qui ne fiit pas plutôt arrivé au lieu de leur domicile commun, qu'il alla dénoncer les dix autres aux principaux brahmes du village. Le bruit d'un pareil scandale fut bientôt répandu, et excita une grande rumeur parmi tous les habitants; on s'assembla, les délinquants furent obli-

gés de comparaître; mais prévenus d'avance du procès qu'on, devait leur intenter, ils prirent leurs mesures, et, comme ils en étaient convenus, ils répondirent d'une voix unanime que c'était leur accusateur lui-même, qui seul avait commis la faute qu'il leur imputait méchamment.

« Le témoignage de dix personnes devant l'emporter sur celui d'une seule, les accusés furent absous, et l'accusateur seul fut chassé de la caste brahme par les chefs qui, tout en se doutant bien de ce qui s'était passé, furent heureux d'avoir ce motif de punir une lâche délation. Et chacun, en sortant de la séance, disait, heureux de cette sentence :

« Ainsi soient frappés tous les délateurs. »

La délation entre gens de même caste est chose presque inconnue dans l'Inde et, dans tous les cas, souverainement méprisée. Malgré cela, le préjugé religieux est tel que les dix brahmes eussent été frappés d'exclusion, pour avoir préparé leurs repas dans les ustensiles de cuisine d'un blanchisseur, s'ils n'avaient trouvé le moyen de s'y soustraire, en rejetant la faute sur leur accusateur.

ET LE BRAHMAPOUTRE. 2b']

En outre des cas où le rejet de la caste n'est que temporaire, il existe plusieurs autres cas où Texclu peut être réintégré dans sa caste, lorsque l'exclusion n'a été prononcée que par ses parents; le coupable, après avoir gagné les principaux d'entre eux, se présente dans une humble posture avec les signes du plus vif repentir devant la caste assemblée, reçoit sans se plaindre les réprimandes et les coups qu'on lui adresse, paye l'amende à laquelle on le condamne, et promet de ne plus retomber dans la faute, qui lui a valu la terrible punition qu'on consent à lui enlever.

Il donne alors un repas somptueux, à tous les chefs de caste qui ont assisté à la réunion, et à tous les brahmes présents, moyennant quoi il est réintégré dans sa caste.

Lorsque l'exclusion de la caste a été prononcée pour des faits exceptionnels, le coupable ne peut obtenir sa réhabilitation, qu'après avoir été soumis à certains supplices qui jouissent de la faculté de purifier toutes les souillures. Ainsi on* lui brûle la langue avec un lingot d'or, on lui applique un fer rouge sur les bras et les épaules.

de façon à produire des marquas ineffaçables, et qui lui soient comme un perpétuel avertissement d'avoir à ne plus retomber dans les mêmes erreurs ; ou bien encore on le fait courir pieds nus sur des charbons ardents.

Il y a des fautes si graves qu'aucune purification ne saurait les enlever et qui font bannir de toute caste à perpétuité, non-seulement le coupable, mais encore tous les membres de sa famille. Par exemple, l'acte d'un brahme d'épouser une femme paria, ou celui de manger de la chair de vache.

Le dernier de ces faits fat, il y a quelques années, dans le Maïssour, l'objet d'un débat célèbre, qui est encore à la mémoire de tous dans le pays, et la sentence rendue forme, comme l'on dit dans le langage des jurisconsultes, le dernier état du droit.

Le père du dernier rajah de cette contrée était musulman. Esprit fanatique et par conséquent intolérant, pendant la durée d'un règne assez long, il avait fait circoncire de force des milliers de brahmes et de soudras, et les avait ensuite contraints à manger de la chair de vache,

comme un signe non équivoque de renonciation à leurs antiques usages de caste.

A la mort de ce prince, son fils ayant rendu à chacun le libre exercice de son culte, tous ceux qui avaient été obligés d'embrasser la loi du Prophète voulurent revenir à la foi brahmanique, et ils offrirent de payer toutes les amendes dont on les frapperait, et de supporter toutes les tortures expiatoires qu'on voudrait leur imposer. • Seringapatam fut la ville choisie pour la réunion du congrès religieux, qui devait décider de cette grave question. Toutes les pagodes de la province y déléguèrent leurs pundits ou brahmes savants, et il y fut décidé à l'unanimité, qu'on pouvait être purifié des diverses souillures résultant de la circoncision et de la communication avec les musulmans ; mais le crime d'avoir mangé, quoique par force, de la chair de vache, fut unanimement déclaré irrémissible, et de nature à ne pouvoir être effacé ni par les amendes ni par le feu, tout corps ayant mangé de l'animal révéré n'étant capable d'être purifié que par la destruction.

On pVomit cependant l'absolution et une re-

naissance illustre dans une nouvelle transmigration, à tout Indou devenu musulman, qui consentirait à monter sur un bûcher.

Trois ex-brames seulement goûtèrent ce conseil, et se brûlèrent publiquement sur un bûcher de sandal; les autres préférèrent rester mahométans.

Le culte vraiment extraordinaire que le peuple indou professe pour la vache vient de ce que, dans leurs croyances, les hommes échappés au dernier déluge et réfugiés sur les hauteurs de THymalaya furent, pendant de longs mois, en attendant que la terre asséchée fût de nouveau habitable, nourris par le lait d'un troupeau de vaches qui les avait suivis.

En mémoire de cela, cet animal fut déclaré inviolable.

On doit comprendre, après ces explications, combien un procès en exclusion de caste est grave dans Tlnde, quelle que soit d'ailleurs la puérilité des motifs invoqués.

J'arrive maintenant au début des kourvas de Vellypoor. Depuis quelque temps, un Indou de cette caste, du nom de Goutenath-Manah, était

rentré dans son village après une absenct d'une dizaine d'années; il parlait parfaitement le français et l'anglais, et les mauvaises langues du lieu prétendaient qu'il avait couru le monde sur les vaisseaux des Européens, et qu'il avait dû là se nourrir de toutes sortes de viandes défendues par la loi religieuse, et contracter des souillures aussi nombreuses que les brins d'herbe de la jungle. Mais comme aucun témoin ne pouvait en déposer et qu'il prétendait de son côté n'avoir jamais quitté rinde ni transgressé les prescriptions de sa caste, les chefs, bien que poussés par l'opinion publique et malgré leurs propres désirs, ne trouvaient pas de motifs pour l'exclure de la caste. On n'y eût peut-être pas regardé d'aussi près, mais les sentences de cette sorte touchant à l'état civil de l'inculpé, étaient justiciables de la cour anglaise de Dakka, et on ne voulait pas s'exposer légèrement à un arrêt d'infirmation. Des espions apostés l'épièrent alors dans tous ses actes et, un beau jour, il fut sommé de comparaître devant le tribunal de la caste.

Cinq témoins vinrent déposer qu'on l'avait vu la veille, dans la forêt, en conversation avec une

Jeune fille paria, et qu'il lui avait même pris une fleur dont la pauvrette avait orné sa noire chevelure... Grand émoi, indignation générale; toute la caste est déshonorée par ce fait audacieux : accepter une fleur portée par une fille de la classe impure!... Le rejet de la caste put seul punir un pareil forfait; la famille de l'accusé ayant voulu le défendre, on l'engloba dans la même sentence. '

L'affaire en était là, lorsque Goutenath-Manah vint se plaindre au major.

Ce dernier décida qu'avant de l'expédier aux juges d'appel, le jugement serait révisé par tous les chefs de caste des différents villages, sous sa présidence.

Nous assistâmes à cette curieuse audience.

Pendant toute une journée, les Indous,.que la moindre solennité exalte, s'en donnèrent à cœur joie.

On interrogea les parties, on reçut tous les témoignages qui se présentèrent. Tout le village habité par les accusés y passa. Chacun avait quelque chose à dire, et avant de déposer ne manquait pas de raconter l'histoire de sa famille.

Le soleil allait se coucher et on pensait qu'il n'y avait plus qu'à rendre l'arrêt, lorsqu'on s'aperçut, en frissonnant, qu'il y avait un avocat. Goutenath-Manah avait fait venir, sans prévenir personne, le plus célèbre pundit — lisez sollicitor — des tribunaux de Dakka. Grands dieux I à quelle heure allions-nous nous coucher ?

Les anciens dp village, qui avaient porté la plainte et qui encouraient l'amende si Goutenath et sa famille étaient absous, demandèrent eux aussi à se pourvoir d'un défenseur. Le major, qui n'aurait pas retardé l'heure de son dîner pour entendre Palmer ou Berryer, renvoya l'affaire au lendemain pour ouïr les conclusions et plaidoiries des parties...

Pendant la nuit un exprès fut expédié à Dakka pour ramener un émule de l'avocat du défendeur.

Le jour se leva sans se douter de l'importance du tournoi qu'H allait éclairer.

Les faits étaient avoués de part et d'autre.

Dans ses déclarations, la jeune Mohinie n'avait contredit la plainte que sur un seul point -, elle prétendait que la fleur enlevée en jouant par

Goutenath-Manah n'était point dans sa chevelure, mais à sa bouche.

La parole fut donnée à Tillustre Lockinaram- Chondor, une des lumières du barreau de Dakka, avocat du village accusateur, qui était arrivé le matin même à dos d'éléphant. Dans un exorde habile, il débuta par comparer le tribunal présidé par le majora l'ancien Cor^eil des Soixante- Dix, qui, au temps de la puissance brahmanique, était chargé d'expliquer PÉcriture sacrée.

Puis, se lançant à corps perdu dans le commentaire des Vedas, il nous expliqua qu'il appartenait en philosophie à l'École atomistique de Kanâdi, que l'univers était composé d'infiniment petits^ dont les affinités naturelles et les agrégations continues produisaient t'infiniment grand, que tout ce que nous voyions était le produit des atomes éternels, et que la dernière molécule vitale était la représentation du Grand Tout, etc.. Il continua pendant nine heure suf ce ton. Les vieux Indous du conseil étaient dans la jubilation... Le bon major suait sang et eau sous le pankah, mais ne sourcillait pas. Il eût vainement essayé d'arrêter ce torrent d'éloquenca

indoue... des usages séculaires s'opposent à ce qu'un avocat puisse être interrompu. L'Inde est la terre classique des Petit- Jean...

Saisissant alors la molécule vitale, il la suivit dans toutes ses transformations fatales, entremêlant le tout d'invocations aux forces cachées de la nature. Quand il daigna arriver à l'homme, il y avait cinq heures qu'il parlait. Il fit alors à grands traits l'histoire du développement des sociétés humaines, soumises selon lui' à des règles non moins fatales que celles qui dirigent les plantes et les animaux,* et de même, dit-il élégamment en terminant, « que l'arbuste des jungles ne peut s'égaler à la rose, l'insecte au majestueux éléphant, de même il y a dans la classification humaine, des races inférieures et des races supérieures, et le paria ne saurait avoir la prétention de se comparer à un homme, de caste. »

Il conclut en demandant la confirmation de la sentence prononcée par les anciens du village contre Goutenath-Manah pour avoir accepté une fleur d'une fille appartenant à la caste impure.

Des applaudissements frénétiques éclatèrent

de toutes parts. Le major, qui avait fini par s'endormir, réveillé par le bruit, allait de nouveau remettre la séance à l'issue du déjeuner, lorsque Haram-Chondor-Mogandor, avocat des accusés, demanda à parler simplement pendant le temps que mettrait un sablier à accomplir son évolution, c'est-à-dire pendant quelques minutes.

« Devant des pundits aussi renommés par leur sagesse, dit-il, je n'aurai pas l'inconvenance de me donner des airs de gourou — professeur — faisant une leçon.

« Goutenath-Manah a cueilli dans la chevelure ou sur la bouche d'une fille de la caste in> pure, une fleur de lotus. Le chasser de la caste pour ce fait serait donner un démenti formel à cette parole des Vedas :

« A l'aube de la création Vischnou, le Verbe éternel, naquit dans le sein d'une fleur de lotus,

« La fleur de lotus est toujours pure, aucun contact ne saurait la souiller.

« Notre divin Manou a dit également :

<< Un vieillard de cent ans, un enfant, la

bouche d'une femme et la fumée des sacrifices sont toujours purs.

« Si la fleur de lotus a orné la chevelure de Mohinie, Temblème divin n'a pu être flétri par ce contact.

« Si elle a été cueillie sur la bouche de la Jeune fille, la'parole des livres saints la fait doublement pure. Celui qui Ta reçue n'a donc pu en être souillé.

« Goutenath-Manah et sa famille doivent donc être réintégrés dans leur caste, et leurs accusateurs condamnés à l'amende.

« J'ai dit : ce n'est pas aux pundits saëbs (seigneurs de la justice) qu'il faut enseigner la loi. »

Des murmures flatteurs, partis des bancs mêmes du conseil, accueillit cette sobre plaidoirie,' et il fut évident pour tous que le célèbre avocat de Dakka venait de gagner son procès.

La sentence des premiers juges fut rapportée.

J'ai tenu à suivre dans tous se:» détails cette petite affaire, qui donne une idée exacte des préjugés de caste des Indous,

Un volume ne sufiîrait pas sur ces mœurs curieuses ; j'ai vu de pauvres diables, rejetés de leur tribu pour avoir porté des sandales dorées, des turbans de telle ou telle nuance, des cannes à pomme d'or, ou fait jouer de la musique à des fêtes de famille, alors qu'ils n'avaient pas droit à ces distinctions.

En i865, pendant que nous étions à Pondichéry, notre peyte colonie d'Yanaon faillit être mise à feu et à sang par des castes rivales, parce quun tchakily (savetier) avait osé porter une fleur jaune à son turban.

Voilà à quelles puérilités s'amusent aujourd'hui des peuples qui ont illuminé le monde ancien et inspiré les civilisations modernes. Avec une Habileté machiavélique, les Anglais, tout en faisant croire au monde, par les mille voix de la presse, qu'ils travaillent à la régénération de l'Inde, l'entretiennent au contraire, le plu^ qu'ils peuvent, dans tous ces absurdes préjugés qui sont ses plus puissants moyens de domination.

Le jour où il n'y aurait plus de castes dans cette merveilleuse contrée, toutes les armées de l'Angleterre ne suffiraient pas à tenir sou3 son joug

mercantile deux cent cinquante millions d'hommes unis dans Famour delà patrie et de la liberté.

Quand Albion parle d'émancipation, songez à rirlande ; quand elle parle d'humanité, songez aux milliers de femmes^ d'enfants, de cipayes qu'elle a attachés à la bouche de ses canons pendant la malheureuse révolution de 1857, qu'elle avait provoquée par des actes indignes d'une nation civilisée

Le jour vint' où il nous fut impossible de différer notre départ -, avec les retards imprévus de la route nouvelle que nous allions suivre, il nous restait juste le temps d'arriver à Chandernagor, pour l'ouverture de l'année judiciaire.

Les adieux furent des plus touchants ; nous ne savions pas, les uns et les autres, si nous pourrions nous revoir jamais.

Grâce à l'inépuisable obligeance du major, nous avions changé l'itinéraire que nous nous étions tracé. Pour nous éviter les ennuis d'une longue navigation sur le vieux Gange, notre ami mit à notre disposition Sravana et le vieux Narayanin, ses deux meilleurs éléphants, avec deux haoudahs en forme de lit parfaitement installés.

Il est inutile de dire que le vainqueur du rhinocéros, pour lequel nous avions une véritable prédilection, fut celui que M™® Stevens et moi choisîmes pour nous conduire.

Nous devions nous rendre directement par terre, en suivant la branche du Bouringotta, jusqu'à Tendroitoù elle s'échappe du fleuve principal, non loin du lieu où la branche de TOugly, dont nous avions parcouru le cours inférieur, part du Gange, pour s'écouler vers la mer par Ghandernagor et Galcutta.

Pendant notre trajet, le dingui de M. Stevens devait remonter le vieux Gange jusqu'au-dessus de Malda, et venir nous rejoindre au-dessous de Radjemahl, où il fut convenu que nous l'attendrions.

Comme le trajet que l'embarcation devait accomplir était beaucoup plus long que le nôtre, elle était partie depuis huit jours déjà lorsque nous nous mîmes en route.

Le major Daly nous accompagna jusqu'à Dakka, ville qui, sous Dupleix, avait appartenu a la France, et dans laquelle nous conservons encore une petite loge avec notre pavillon. Nous

visitâmes en passant ces débris en ruines de notre ancienne puissance ; Therbe avait envahi les cours et les chambres du rez-de-chaussée du bâtiment principal ; les murs à demi écroulés laissaient passer de tous côtés les lianes et les arbustes ; le dernier gardien de ce petit territoire encore français sur lequel vivent une douzaine de familles indoues, était mort à côté de son drapeau ; on ne Tavait pas remplacé, et dans rétablissement désert, il n'y avait plus personne pour faire flotter nos trois couleurs. Un haillon déteint pendait encore tristement au bout d'une flèche comme une protestation contre Tinqualifiable oubl^i dont il était victime... C'était tout ce qui restait de la France, dans ces lieux qu'une poignée de héros avait illustrés de ses exploits légendaires.

Les larmes nous vinrent aux yeux, en voyant ce vieux symbole 'de la patrie, noirci par le temps, et nous eûmes l'idée de restituer au mât de pavillon les couleurs aimées.

J'achetai, au bazar de Dakka, quelques mètres d'étoffe de soie bleue, blanche et rouge, et après les avoir cousues moi-même, nous hissâmes de

nos propres mains le drapeau neuf à rextrémité de la flèche, en le saluant de vingt et un coups de carabines ; le vieux fut pieusement enterré au pied du mât. Puis nous déjeunâmes, à Tabri de notre glorieux emblème, sur une terre française, dont nous fîmes les honneurs au major et à nos amis...

Le soir, quand nous reprîmes notre marche, le major ne put que nous serrer la main; Témotion étouffait sa voix, et il s'élança dans sa voiture qui reprit au grand trot le chemin de Vellypoor.

De Dakka à Radjemahl, il existe une vieille route dallée, oeuvre des anciens brahmes, qui est encore dans un admirable état de conservation. Sur cette voie, nous n'avions à craindre aucune fâcheuse rencontre ; ni les fauves, ni les tourbières, ni les boas qui s'abritent dans les marécages ne devaient être un souci pour nous; mais si la route était plus sûre et surtout plus rapide que celle de la rive même du Grange, elle devait perdre beaucoup en pittoresque et en imprévu ; et aucune péripétie digne d'être conservée n'eût marqué nos huit jours de voyage, si le hasard.

ce grand ami du voyageur, ne nous eût fait arriver au village de Djhor, sur la rive gauche de Bouringotta, la veille même d'une de3 plus terribles cérémonies, dont on puisse être témoin dans rinde.

■ En arrivant, le cinquième jour de notre départ, près de cette aidée où nous, avions décidé de coucher, pour nous reposer des fatigues causées par la marche saccadée de nos éléphants ; nous fûmes étourdis par le bruit infernal de la musique brahmanique, dont le plus affreux charivari donnerait à peine une idée, qui s'élevait d'une des principales maisons du village. Sous un pandal (sorte de dais tout garni de fleurs), entouré de fakirs et de bayadères, était exposé le cadavre d'un brahme, dont les cérémonies funéraires avaient commencé le jour même. Tous les habitants, ornés de leurs habits de fêtes, emplissaient les rues, mêlant leurs cris et leurs chants aux sons lugubres de la trompe funéraire, qui, à intervalles égaux, faisait entendre de longs gémissements.

La femme du défunt avait fait connaître son intention de se brûler avec le corps de son mari,

et à Tannonce de ce cruel spectacle, tout travail avait cessé aux champs et dans Paldée, pour se préparer par les ablutions , les prières et les chants à la cérémonie du lendemain.

Dans la croyance populaire, tout individu qui assiste à cet acte suprême de dévouement, après l'accomplissement de certaines formalités religieuses, reçoit, par ce fait, Tabsolution de toutes les fautes qu'il a pu commettre depuis sa naissance.

Cet usage barbare qui obligeait presque toutes les veuves de certaines castes seulement, car la coutume ne fut jamais générale, à s'immoler volontairement sur le bûcher de leurs maris, n'est plus suivi dans tout le sud, le centre et l'ouest de Tlndoustan, c'est à peine si dans ces provinces on compte une vingtaine de suttys par an sur une population de plus de cinquante millions d'habitants.

Sutty, en langue tamoule, signifie sacrifice; ce mot par extension a été appliqué à l'ensemble de la cérémonie, dans laquelle la femme s'immole, mais il n'est pas donné comme un nom à la victime qui monte sur le bûcher, ainsi que

quelques voyageurs Pont prétendu. C'est le nom du fait et non celui de la personne. Siitty enfin n'est pas plus le nom de la femme brûlée, que le mot ordination n'est le nom du prêtre qui reçoit ce sacrement.

Ce sont des erreurs de ce genre, trop fréquentes dans les ouvrages des simples touristes, qui se promènent en paquebot de Ceylan à Java, Pékin, etc., qui nous font taxer par l'étranger d'observation superficielle.

Dans la province du Bengale, au contraire, ces genres de sacrifices se comptent par centaines (:haque année, sur une population de vingt-cinq millions d'habitants seulement. Pour arrêter ces funestes exécutions, les Anglais ont pris un moyen qui n'a eu d'autre résultat, que d'enfoncer les Indous plus avant encore dans le culte de ce préjugé.

Ils ont astreint toute veuve qui désire partager le sort suprême de son mari, à se présenter devant un magistrat, et à lui déclarer que c'est de son propre mouvement qu'elle a pris cette détermination. Elle est alors laissée maîtresse de son sort.

Il fallait bien peu connaître le caractère indou, amoureux à l'excès des bravades et des héroïsmes exagérés, pour ne pas comprendre que pareille ordonnance était de l'huile sur du feu. En effet, à partir de ce moment, les suttys ont augmenté d'année en année dans des proportions effrayantes.

Qui ne comprend tout l'attrait qu'a pour ces caractères orientaux, une promenade triomphale au tribunal de leurs oppresseurs, pour leur montrer qu'ils savent braver la mort et les plus affreuses tortures? Il est peu d'Indous des deux sexes qui, en public, ne soient par vanité capables des plus étranges- folies.

La mesure adoptée par les Anglais va donc à rencontre du but qu'ils avaient l'air de se proposer... Il ne faut pas s'en étonner, mais ils savaient parfaitement d'avance qu'ils n'arriveraient pas à un autre résultat; peu leur importe en effet quelques femmes indoues de plus ou de moins... L'ordonnance dont je parle fait partie de cet hypocrite badigeon d'humanité, de loyauté, d'honneur sous lequel l'Angleterre voile tous ses actes publics. Il ne faut pas que la

presse, que Topinion étrangère, lui reprochent de n'avoir rien fait pour arrêter ces honteux sacrifices... et elle u son petit papier, avec son décret tout prêt, pour nous prouver qu'elle est allée aussi loin que son respect pour la liberté individuelle, qu'elle laisse à tous ses sujets indous, lui permettait de s'avancer.

J'ai dit que ces holocaustes étaient presque inconnus aujourd'hui dans le sud de l'Inde.

Le dernier de ces événements arrivés dans le Tandjaour est relaté ainsi par les annales de ce royaunie, tenues par les Anglais, qui entretenaient un résident dans ce pays aujourd'hui soumis.

« Le dernier roi, mort en 1801, laissa quatre femmes légitimes. Les prêtres brahmes décidèrent que deux de ces femmes devaient être brûlées avec le corps de leur mari, et désignèrent celles qui devaient avoir la préférence. C'eût été pour celles-ci une honte ineffaçable et un affront sanglant fait à la mémoire du défunt si elles avaient hésité à accepter ce singulier honneur. Persuadées du reste qu'on aurait recours à toutes sortes de moyens pour les engager de

gré OU de force à se sacrifier, elles firent de nécessité vertu et parurent se dévouer de bonne grâce au triste sort qu'on leur réservait. On n'employa qu'un jour pour faire les préparatifs des funérailles.

M A trois ou quatre lieues de la résidence royale, on creusa une fosse carrée peu profonde et large de douze à quinze pieds en tous sens. On éleva une pyramide en bois de sandal supportée par un échafaud du même bois, et les piliers qui le soutenaient étaient disposés de façon qu'on pouvait les retirer aisément, et par ce moyen faire crouler subitement tout l'édifice.

M Du beurre liquide, contenu dans de vastes urnes de cuivre placées aux quatre coins, devait servir à arroser le bâcher pour hâter la combustion.

<( Voici dans quel ordre le cortège se mit en marche. En tête se trouvait un grand nombre de soldats armés, immédiatement suivis d'une foule de musiciens, principalement de trompettes, qui faisaient retentir l'air de sons lugubres.

« Après eux venait le corps du roi, porté dans un superbe palanquin ouvert, accompagné

de son pourohita — chapelain, — de ses principaux officiers et de ses plus proches parents, tous à pied et sans turban en signe de deuil, et d'une multitude de brahmes.

« Paraissaient ensuite les deux victimes, portées aussi chacune sur un riche palanquin, et chargées plutôt que parées de bijoux.

« Plusieurs rangs de soldats, placés de chaque côté, maintenaient Tordre et écartaient la foule qui accourait de toutes parts.

a Les deux reines, accompagnées de leurs favorites, s'entretenaient de temps en temps avec elles. Suivaient leurs parents, hommes et femmes, à qui elles avaient distribué des présents considérables avant de sortir du palais.

« Une affluence innombrable de brahmes et de personnes de toutes les castes, formaient la marche.

« Arrivées à Tendroit où les attendait une mort prématurée, on leur fit faire les ablutions et autres cérémonies d'usage, et elles s'en acquittèrent avec courage et sang-froid. Cependant, lorsqu'il fallut faire la triple promenade circulaire autour du bûcher, une altération soudaine

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se fit remarquer sur tous leurs traits; leur fermeté paraissait près de les abandonner, malgré les efforts visibles qu'elles faisaient pour étouffer la voix de la nature.

« Durant cet intervalle, le cadavre avait été déposé sur la plate-forme dressée au milieu de la pyramide; on y fit monter les deux reines, toujours couvertes de leurs riches parures, et qui, après s'être couchées, Tune à droite et l'autre à gauche du prince défunt, se prirent par la main en passant leur bras par-dessus son corps. Les brahmes officiants prononcèrent à haute voix plusieurs memtrams (invocations), aspergèrent le bûcher avec le tirtam (eau lustrale), et le beurre contenu dans les vases fut jeté sur le bûcher; en même temps le feu fut mis d'un côté par le plus proche parent du roi, de l'autre par son pourohita et tout autour par les brahmes les plus distingués de l'assistance ; bientôt les flammes s'élevèrent avec rapidité, et les supports de l'édifice ayant été retirés,' il s'écroula et dut écraser dans sa chute les deux malheureuses victimes.

« A cette vue, tous les spectateurs poussèrent

des cris de joie. Les parents qui entouraient le bûcher appelèrent à plusieurs reprises les princesses par leur nom, et l'on avait entendu, disait-on, sortir du milieu des flammes le mot fen ! quoi ? distinctement prononcé.. . Illusion du fanatisme, les pauvres victimes étaient certainement en ce moment étouffées sous les flammes et incapables de répondre.

« Deux jours après, lorsque le feu fut entièrement éteint, on retira des cendres les ossements qui avaient échappé à la violence des flammes, et on les mit dans des urnes de cuivre rouge qui furent scellées du sceau du nouveau roi. Quelque temps après, trente brahmes furent choisis pour porter ces reliques à Bénarès et les jeter dans les eaux sjicrées du Gange. Ils reçurent à leur retour de la ville sainte une riche récompense.

« On réserva une partie des ossements, qui, mis en poudre et mêlés avec du riz, furent mangés par douze brahmes ; par cet 2tcte répugnant, toutes les fautes commises par les défunts furent purifiées.

« Des présents importants furent faits à tous les brahmes qui avaient présidé aux funérailles

et à ceux qui les avaient honorées de leur présence.

« Sur remplacement où le roi défunt et ses deux infortunées compagnes avaient été consumés, on construisit un mausolée rond, d'environ douze pieds de diamètre, surmonté d'un dôme. Le prince régnant y fait de temps en temps des visites, et vient y faire des sacrifices aux mânes de ses ancêtres. >»

Aujourd'hui, c'est un lieu de pèlerinage célèbre; les dévots y viennent en foule, on prétend même qu'il s'y fait des miracles.

1-es cérémonies qui accompagnèrent l'incinération de la brahmine du village de Djhor où nous nous trouvions, furent à peu près semblables à celles qui viennent d'être décrites, quoique faites avec moins de richesse et de pompe.

Au lever du soleil, le corps du brahme fut en^ levé sur un palanquin découvert, et sa femme, nommée Kethor-Monie, le suivit, portée dans un véhicule identique tout orné de fleurs.

Le cortège se dirigea lentement du côté de la campagne; tous les spectateurs venaient à leur

tour féliciter la brahmine sur son courage et la beauté de son dévouement, et elle, toute souriante et parée de tous ses joyaux, détachait de ses ornements quelque objet dont elle faisait cadeau à ceux qui la complimentaient, et qui étaient des amis du défunt ; à la foule, elle distribuait des feuilles de bétel et des souhaits de bonheur. Tous ceux qui parvenaient à attraper quelque chose, se retiraient avec les signes de la plus grande joie ; ils ne doutèrent pas un instant que les souhaits de la jeune femme à leur égard ne se réalisassent de tout point.

Nous suivions le cortège avec nos éléphants, pour observer tous les détails de la cérémonie, niais nous nous promettions bien de ne pas as-^ 3ister au dernier acte de Taffreux sacrifice.

Pendant tout le trajet qui fut assez long, la victihie conserva son air souriant, et il semblait que sa fermeté ne dût pas se démentir. Cepen* dant, arrivée en face du bûcher, une pâleur mortelle envahit son visage; elle se mit" à trembler de tous ses membres et éclata en sanglots. Pau- •vre jeune femme, presqu'un enfant, elle était âgée de dix-sept ans à peine!

Qui sait à quelle suggestion odieuse elle a vait cédé, lorsqu'elle avait fait le vœu inconsidéré qui la traînait au bûcher? Lorsqu'on voulut Tarracher du palanquin, pour la conduire à Tétang des ablutions, elle s'y cramponna de ses petites mains chargées de bijoux et de fleurs en poussant des cris déchirants. Cen était trop, ma compagne et moi donnâmes Tordre au cornac Moniram-Dalal de ramener Sravana au village ; nous nous sentions défaillir, et pour rien au monde nous n'eussions voulu être témoins du dénoûment de cette horrible tragédie. •

Nous sûmes de ces messieurs qui, plus maîtres de leurs émotions, avaient tenu à rester jusqu'à la fin, pour voir s'il ne serait pas possible de profiter .d'une lueur de sensibilité chez les assistants, pour les engager à reconduire la pauvre Kethor-Monie dans sa demeure, que la malheureuse veuve avait été traînée au bûcher dans un état de prostration complète, et jetée inanimée sur le corps* de son mari.

— Vous n'avez pas trouvé l'occasion d'intercéder pour elle ? leur dîmes-nous.

— Non, nous fut-il répondu ; la foule s'était

exaltée de plus en plus, et elle eût infailliblement mis en pièces tout étranger qui eût tenté, non pas de soustraire Kethor-Monie à son sort, cela est impossible, et Ton ferait, à moins révolter toute une province dans Tlnde, mais simplement d'employer la voie des remontrances ou même de la prière... l'intervention d'un étranger au milieu des cérémonies religieuses des Indous, dans leur croyance, frappe ces cérémonies d'impureté, et ces souillures ne peuvent être lavées que par la mort du mécréant.

Il n'y avait rien à répondre à ces paroles, qui étaient l'expression exacte d'une situation, que ne connaissent pas les romanciers, qui font ravir aux bûchers brahmaniques les veuves indoues par de Jeunes paladins en gants jaunes qui viennent de quitter les rives de la Tamise ou de la Seine.

Blessez les Indous dans la moins importante de leurs coutumes religieuses, et ces peuples si doux, si inoffensifs, se transforment en fous furieux et se font hacher pour la défendre.

Le lendemain matin, lorsque nous reprîmes la route du Gange, nous passâmes près du bûcher de Kethor-Monie qui fumait encore ; plusieurs

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centaines de fakirs, agenouillés dans la poussière, attendaient le moment où il leur serait permis de fouiller dans la cendre, pour y trouver quelques ossements qu'ils attachent dans leur chevelure en guise d'amulettes.

Trois jours après, nous arrivions sur les rives du Gange, en face de Tembranchemcnt de TOugly. Le soleil allait disparaître du côté des montagnes du Behar, incendiant en rouge la vaste plaine liquide qui s'étendait à perte de vue devant nous, lorsque nos éléphants altérés plongèrent l'extrémité de leurs^ trompes dans les eaux du fleuve sacré.

A deux encablures de nous, le dingui de M. Stevens, arrivé du matin, se balançait sur son ancre, en suivant le mouvement cadencé de la lame. Un hurrah frénétique des macouas, rassemblés sur le pont, accueillit notre apparition. Nous remerciâmes de la niain les braves gens qui avaient fait un véritable tour de forcp en accomplissant avec une telle rapidité une aussi longue traversée. Nous croyions avoir à les attendre, et ils nous avaient devancés.

Ce fut avec une sincère et profonde émotion

que nous nous séparâmes de Sravana et du vieux Narayanin : ces deux intelligents animaux, qui avaient été plus que des serviteurs pour nous, je dirai presque des compagnons, se mirent à beugler tristement en nous voyant nous éloigner du rivage dans le canot du dingui, et il fallut toute l'autorité que leurs cornacs avaient sur eux, pour les empêcher de nous -suivre à la nage.

Afin de ne pas augmenter le chagrin de ces pauvres bêtes, que la nature semble n'avoir faites si grosses que pour donner plus de place aux battements de leurs cœiirs, Moniram-Dalal s'élança sur Sravana et donna le signal du retour à Vellypoor. Leur^ cris et nos adieux se confondirent dans le nlême bruit, et les deux colosses disparurent dans les brumes du couchant.

Quelques heures après, au lever de la lune, notre dingui se mettait en marche à son tour, et le surlendemain nous apercevions Chandernagor, cette ruine riante, endormie sous la verdure et les fleurs, que les Indous appellent Franguys Donga, la ville française.

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