VELLYPOOR — LE VIEUX GANGE — DAKKA
Vellypoor. — Le vieux Gange. — Uhabitation du major. — Fête de nuit. — Un rapsode indou. — Le conte des quatre brahnies fous. — Une chasse aux tigres à dos d*4Uphant.
L'habitation du major était située sur la rive gauche du vieux Gange, et ses immenses propriétés s'étendaient entre ce bras du fleuve et une autre branche du Delta, à plus de dix lieues dans rintérieur.
J'ai déjà expliqué sa position. Il était concessionnaire à titre de mirasdar, exerçait sur le sol tous les droits du propriétaire envers le fermier, pouvait augmenter ou diminuer les redevances, mais n'avait pas le droit de remplacer sur telle ou telle parcelle de champ, un raiot par un autre, à moins que ce dernier n'abandonnât lui-
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même le terrain. Les droits du mirasdar et du raiot, sont pour ainsi dire soudés les uns aux autres. L'un est propriétaire en vertu de sa concession de rÉtat, l'autre est usufruitier ; seulement le pauvre raiot est obligé de donner au mirasdar, la part de son usufruit que ce dernier fixe luimême. Les plus raisonnables prennent la moitié; d'autres les deux tiers ; il en est même qui vont jusqu'à exiger les trois quarts. Il n'est pas rare de voir, dans ce cas, des villages entiers abandonner les terres que leurs familles cultivaient depuis des siècles, et préférer la vie errante dans les bois à cette odieuse exploitation, qui ne leur laisse même pas de quoi vivre.
Quand l'Indou donne la moitié de sa récolte brute, il a de quoi vivre abondamment, conserve des semailles, et peut revendre suffisamment de riz pour se procurer quelque aisance.
S'il est obligé d'en abandonner les deux tiers, il ne lui reste que juste pour subvenir à sa nourriture.
Si l'on exige de lui les trois quarts, il meurt de faim.
Au-dessous des raiots ou petits fermiers, se
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trouvent les coolies ou ouvriers agricoles. Ces pauvres gens se louent pour un modique salaire, et sont chargés des travaux les plus pénibles des champs, comme Tarrosage des rizières, le curage des étangs, le transport à dos des engrais.
Moyennant une somme de seize à vingt-quatre roupies par an — quarante à soixante francs — ils doivent tout leur temps à leur maître, souvent plus misérable qu'eux, et sont obligés de se nourrir et de se vêtir.
Les jeunes gens de cette caste n'ont pas Tespoir de pouvoir jamais amasser une somme suffisante, pour parer à toutes les dépenses des fêtes de mariage, que la religion et la coutume imposent ; d'ordinaire, dès l'âge de douze ans, ils se louent pour sept ans sans demander de gages, stipulant que leur maître, ce laps de temps écoulé, sera tenu de leur procurer une femme dans leur caste, et de faire toutes les dépenses du mariage.
Le faible salaire des coolies ne peut suffire à les nourrir avec leurs femmes et leurs enfants; pour y suppléer, ces derniers s'en vont errer sur les bords des rivières, des étangs et des bois, où ils
rencontrent certaines espèces d'herbages, de racines, ainsi que des jeunes pousses de bambous, qu'ils font bouillir la plupart du temps sans sel et avec un peu de piment, et qui composent toute leur nourriture, pendant plus de six mois de Tannée... et cependant tous ces malheureux travaillent du lever au coucher du soleil !
Quand ils meurent, leurs parents n'ont point les moyens de faire les frais d'un bûcher, et leur corps, recouvert seulement d'un peu de terre, devient la proie des chacals et des oiseaux immondes.
Malgré cela, on ne les entend jamais se plaindre -, ils supportent leur sort avec un fatalisme plein de résignation, dans la persuasion où ils sont, que ce qui est doit é/re, et qu'ils n'arriveront à une meilleure situation, qu'à la suite de nombreuses transmigrations dans des corps plus parfaits.
— Nous aussi, disent-ils parfois avec un triste sourire, nous deviendrons mirasdars.
A rencontre des peuples d'Europe, qui veulent vivre et arriver vite, ik se complaisent dans cette pensée, qu'après la série des renaissances obli^
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gées^ ils seront, à leur tour, les maîtres de ces champs qu'ils cultivent et fécondent de leurs sueurs. Pour le moment ils se considèrent comme des êtres inférieurs... Là est tout le secret de leur patience. J'ai peu connu de mirasdars, sachant concilier leurs intérêts avec leurs devoirs d'humanité.
Notre ami, le major Daly, était une de ces exceptions qu'on aime à citer; d'une droiture chevaleresque, de mœurs austères, plein de compassion pour les misères qui l'entouraient, il faisait tache au milieu de tous ces grands vassaux de l'Inde anglaise, dont l'unique souci est d'augmenter les redevances qui soutiennent leurs luxueuses prodigalités.
En moins de trois ans, il avait changé complètement la face de sa concession.
Partout s'étaient -élevés des villages pour les coolies ; au lieu de laisser les femmes et les enfants vivre au hasard, de racines sauvages et de légumes insalubres, il leur faisait fabriquer des nattes avec les rotins de la jungle, et se chargeait lui-même d'en faire opérer la vente à Calcutta.
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Il avait divisé le rendement de son immense propriété de la manière suivante :
' La récolte de riz et d'indigo s'élevait, année commune, à la somme de cinq millions.
Il abandonnait aux raiots six dixièmes, soit trois millions ; ses redevances à PÉtat s'élevaient à un dixième et demi, soit sept cent cinquante mille francs.
De lui-même, en augmentation du salaire que les raiots donnaient à leurs coolies, il avait accordé à ces derniers un dixième, soit cinq cent mille francs, qu'on leur distribuait en riz.
Il lui restait pour lui un dixième et demi, soit sept cent cinquante mille francs.
Tout autre mirasdar eût tiré de cette propriété trois millions, et raiots et coolies eussent travaillé en souffrant de la faim.
Trouvant encore ce revenu trop élevé pour ses besoins, le major en consacrait près d'un tiers à payer les dépenses de mariage des jeunes coolies qui se conduisaient bien, et surtout, faveur ines* timable pour les Indous, à soustraire leurs morts aux profanations des fauves, en leur procurant des bûchers.
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Lorsqu'il nous racontait tout cela en dînant, le premier soir de notre arrivée, je me sentais doucement émue; c'est surtout dans Tlnde, contrée où la race conquérante ne se distingue que par son âpreté et ses vices, que la vue d'un honnête homme repose de toutes les turpitudes dont on est obligé de supporter le voisinage.
Dans toutes ces œuvres de bien, il était admirablement secondé par M"»® Daly qui, à un cœur sensible, joignait toutes les vertus simples et douces, qui sont le plus bel ornement de la femme et le meilleur soutien du mari dans la voie de la moralité et de l'honneur.
Ils étaient adorés de leurs Indous.
Pendant les deux mois de notre séjour à Vellypoor, j'ai été frappée du grand air d'aisance qui régnait sur toutes les parties de l'immense propriété que nous avons pu visiter ; les villages étaient propres et coquets, les travailleurs bien portants, les femmes heureuses, et les paillotes (i) pleines d'enfants. La maison du major était construite dans un des sites les plus gran-
(i) Petites chaumières en paille.
dioses que j'aie jamais vus ; assise sur la rive gauche du vieux Gange qui roulait ses eaux dans un lit large de plus d'un mille, elle était entourée d'une foret de multipliants gigantesques, dont tous les arbres s'étaient pour ainsi dire soudés les uns aux autres par l'entrelacement de leurs branches, qui couraient sur la terre en ondulations capricieuses, et prenaient racines par tous les rameaux qui venaient à toucher le sol ; et sur tous ces arbres des milliers de lianes de différentes couleurs grimpaient en spirales, mêlant leurs feuillages et leurs fleurs à ceux de leurs tuteurs. De l'autre côté du fleuve s'étendaient les grands bois et les jungles sans fin, asiles mystérieux de tous les plus terribles animaux de la faune indoue. Lorsque du haut de la terrasse, on portait ses regards sur le fleuve majestueux, et sur ces océans de verdure, à l'heure où le soleil des tropiques verse ses adieux du soir en des torrents de lumière sur cette nature enchanteresse, on sentait s'élever en soi cet éternel cantique que l'âme adresse à la sagesse infinie, et qui, quoi qu'on en dise, double les heures de joie et console des heures de souffrance.
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Au delà de la forêt des multipliants, commençait l'immense plaine verte que cultivaient les raiots.
Après quelques instants de serrements de mains, d'amicaux épanchements, et de compli* ments sur notre fidélité à nos promesses, on nous avait indiqué nos appartements ; nous avions grand besoin de nous retrouver dans des lieux civilisés.
Le dîner nous réunit de nouveau.
On se ferait difficilement une idée des splen* deurs du repas du soir dans Plnde.
La table était surchargée de cristaux, de vais* selle plate, de vieilles porcelaines de Chine et du Japon, de bouquets de fleurs, de pyramides de fruits, de gâteaux, de crème aux fruits parfumés, de compotes d'ananas, de letchis et de goyaves; le tout entremêlé avec un art savant, de pickles, de chatnys, de conserves au piment, et des condiments les plus variés. Sa largeur permettait de servir en même temps tous les plats des trois services, hors les rôtis que l'on conservait en broche pour les servir à point.
Ne croyez pas que les plats ^ainsi servis d'à-
vance puissent en souffrir ; chacun est établi sutun support en argent, garni d'eau bouillante maintenue en cet état par une petite lampe à alcool dissimulée dans le pied. De tous côtés brûlaient des bougies parfumées, dans des verrines de cristal montées sur des supports d'argent. - Au-dessus de cette immense table, un volumineux pankah garni de franges en paille tressée de vetyvert, suspendu au plafond par des cordes de soie, se préparait à envoyer à nos poumons un air frais et réparateur.
Lorsque j'entrai dans la salle à manger, au bras du major, le bohis, accroupi derrière un écran, imprima immédiatement au pankah, à Taide d'une corde de rotin, un mouvement de vaet-vient qui ne devait plus s'arrêter jusqu'à la fin du repas. On ne mange à Taise que sous cet utile instrument, qui rafraîchit et renouvelle constamment l'air.
Suivant la mode anglaise, nous étions tous en toilette de soirée. J'aime assez cette habitude, à condition qu'elle ne sera pas exagérée, d'adopter une tenue que d'aucuns trouvent peut-être un peu solennelle, pour la vulgaire fonction de man-
ger. Je voudrais même que dans chaque famille française, quelle que soit la modicité de la position, le repas du soir, qui est une heure de réunion générale, fût entouré d'un certain décorum qui, sans bannir la douce familiarité, relèverait plus qu'on ne le croit, même les relations de famille. Je n'ai point à réformer le monde, et, le prenant tel qu'il est, j'ai toujours remarqué, que de la tenue de chaque convive, dépendait le sort général de la conversation à table. Avec un peu de solennité dans la toilette, les hommes ont plus d'attentions, plus de respect pour les femmes, et moins de galanterie; et ces dernières leur savent gré d'abandonner pour une causerie plus sérieuse, sans cesser d'être agréable, toutes ces niaiseries de convention que, de seize à quarante ans, nous sommes obligées de subir, de tout homme qui est à notre côté à table, ou nous offre son bras au bal. Dans la famille, cela empêche le laisser aller de descendre jusqu'à la vulgarité, et les enfants, toujours en quête d'observations, et qui à ce moment-là, souvent le seiil^ voient leur père et leur mère réunis, prennent, en voyant le respect et la considération dont ils s'entourent
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mutuellement, des habitudes et des idées qui gardent leur influence pendant tout le cours de la vie.
Derrière chaque fauteuil se trouvaient deux domestiques, Pun pour servir, Tautre pour enlever les assiettes.
Dès que nous eûmes pris place, le méti qui avait charge de servir et qui, par conséquent, occupait un rang supérieur à celui de Tautre serviteur, fit glisser nos sièges sur la natte de rotin et nous approcha de la table.
Chacun de nous ayant amené son méti et son cansama, le second Indou seul appartenait à la domesticité du major.
Au même instant, sur un signe du dobachy ou maître d'hôtel, toutes les cloches en argent qui couvraient les plats, furent enlevées et le repas commença.
Nous étions neuf personnes à table, cinq de la famille de notre hôte, dont trois enfants, et les quatre nouveaux arrivants.
Le service* du dîner dans Tlnde n'aflecte aucun ordre particulier ; au milieu de cette profusion inouïe de mets de toutes espèces, chacun
choisit un ou deux plats à sa convenance, se fait servir suivant son appétit, et s'en tient là, attendant l'apparition des carrys.
Cette abondance n'est point le produit d'un luxe de mauvais aloi, elle est nécessitée par le climat. A part le plat national des indigènes, dont je vais parler dans un instant, et dont on ne se lasse jamais, l'estomac se refuse à recevoir chaque jour des aliments à peu près identiques, ce qui, joint à la diversité des gdùts, oblige à surcharger la table de mets de toutes espèces^ pour que chacun en puisse trouver à sa convenance»
Lorsque le dîner européen, si je puis m'exprimer ainsi, est fini, le dîner indou commence. Poissons, volailles, gibier, conserves disparaissent de la table^ et les carrys font leur solennelle apparition;
A ce moment, la jeune créole qui, depuis le commencement du repas ^ a sucé du bout des lèvres l'extrémité de quelque aile de faisan, qui a à peine daigné goûter, d'un air nonchalant, un peu de blanquette de crevrettes aux huîtres, se réveille ; le vieux général à la face par(!heminée
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qui est dans Tlnde depuis trente à quarante ans, et qui ne digère plus que ses colères, oublie ses attaques de bile ; le baby, frappant dans ses petites mains, ne peut retenir ses éclats de gaieté. Tous les convives, jeunes ou vieux, se font remplir leurs larges et profondes assiettes anglaises, de riz convenablement arrosé et parfumé de sauce au carry, et tout le monde mange conmie si on ne faisait que de se mettre à table, reprenant deux et trois fois du mets bienfaisant, qui vous incendie la bouche, mais donne à tous digestion facile et bonne humeur.
Ce plat se compose invariablement de riz cuit en grains à la mode indoue, et d'une s^uce fortement assaisonnée et pimentée, dans laquelle on a fait réduire en coulis, soit des filets de poissons, soit des blancs de volaille, des ailes de perdreaux, de dindons sauvages, de coqs de jungles, de faisans, ou des jeunes canetons entiers, pris dans des filets le long du Gange.
Il y a aussi des carrys de légumes.
Nous ne fîmes pas exception à la règle commune^ et le plat national avec ses parfums excitants et sa belle couleur d'or vert que lui donne
le safran, fut salué avec un appétit que la première partie du repas n'avait fait que distraire.
Au bout de quelques années de séjour dans rinde, l'Européen arrive à faire du carry la base de son repas, et c'est le seul moyen de maintenir sa santé. Tous ceux qui refusent de s'habituer à la nourriture du pays, paient leur entêtement par des maladies de foie et des gastralgies, qui les forcent à abréger leur séjour, s'ils ne veulent abréger leur vie.
La conversation roula d'abord sur les différentes péripéties de notre voyage, mais l'événement de la soirée fut le récit des hauts faits de Sravana et de son cornac.
— Ils sont rentrés cette nuit, nous dit le major; j'ai su votre arrivée par Moniram-Dalal, qui m'a fait part dans ses moindres détails du speaacle émouvant qu'il vous avait procuré.
— Bien émouvant, en effet, répondit m'on mari ; à part les combats d'éléphants entre eux, dont j'ai pu voir quelques exemples dans mes voyages sur la côte sud de Ceylan, je ne connais pas de luttes plu3 extraordinaires.
— Sravana en est à son sixième rhinocéros, il est rare que chaque année, à cette époque, je ne l'emploie pas à cette chasse, pour débarrasser de ces dangereux visiteurs, celles de mes rizières qui confinent à la forêt.
— A-t-41 été blessé quelquefois ?
— Jamais ! c'est le meilleur éléphant de combat de mon coraly; j'espère vous le faire voir a l'œuvre, dans une chasse au grand tigre des marais, car vous ne quitterez pas Dakka, sans avoir connu la seule distraction que peuvent se procurer les mirasdars des Sunderbounds.
— Nous avons déjà poursuivi le tigre à dos d'éléphants dans la province du Maïssour, chez un parent de l'ancien rajah; mais les tigfes oyaient devant nos animaux, et les chasseurs ne purent en forcer un seul.
— Les tigres du Bengale sont beaucoup plus forts et surtout plus féroces, que ceux de tout le sud de rindoustan-, non-seulement ils ne reculent pas, mais ils attaquent. Inutile de vous dire, piour rassurer ces dames, que nos haoudahs (i)
(i) Les haoudahs sont des espèces de palanquins que Von
sont construits de façon à ne redouter aucun danger.
— De combien se compose votre équipage ?
— De six éléphants, sans compter Sravana, qui est le chef de Tescouade.
— A-t-il réellement quelque autorité sur sçs camarades ? interrompît M. Stevens.
— Une autorité sans limite ; depuis plus de vingt ans, ils ne marchent que sous sa direction. Mon oncle, dont j'ai hérité, avait formé cet équipage de chasse, en véritable huntsman; chacun de ces intelligents animaux a son rôle distinct, et agit avec conscience de son action dans l'ensemble ; c'est merveilleux de les voir manœuvrer. Si un seul venait à me manquer, je ne saurais pas comment le remplacer. Quant à Sravana, sa perte serait la désorganisation complète de l'escouade, car je ne sais si je parviendrais à faire accepter facilement un autre chef de file.
Cet admirable animal nous a donné, il y a trois ans, un exemple d'intelligence tel, que je
place sur le dos des éléphants pour la chasse ou pour les voyages; on peut s'y tenir assis ou couché.
me suis approché de lui tout rêveur, prêt à lui demander pourquoi il ne parlait pas...
— Vous avez les larmes aux yeux, dis-je au major ; faites-nous partager votre émotion.
— Bien volontiers, mesdames. Figurez-vous qu'il y a trois ans environ, ainsi que je viens de vous le dire, presque à pareille époque, un de nos amis, qui est en même temps mon plus près voisin, accourt chez moi tout éploré pour m'annoncer que sa jeune fille, âgée de cinq ans, a disparu depuis la veille; la mère est comme folle, lui n'en vaut guère mieux, et ils viennent tous les deux tomber dans nos bras, et nous demander un conseil.
Des lerous-varous, sorte de nomades montreurs de bêtes féroces, avaient séjourné quelque temps dans le pays ; l'enlèvement leur était attribué, mais il avait été impossible de suivre leurs traces.
Sravana adorait l'enfant ; chaque fois qu'Emma, c'était son nom, venait avec ses parents passer quelques jours sur l'habitation, il se constituait son gardien, la menait promener le long Hu fleuve ou dans les rizières, lui cueillant des
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fleurs et des fruits, attrapant avec sa trompe des oiseaux-mouches et des bengalis, dans le calice des feuilles de bananier ; la nuit, il veillait autour de la chambre où se trouvait son berceau. Un mot, une caresse de la jeune fille avait plus de poids sur sa volonté, que tous les ordres de son cornac. En apercevant la voiture dans laquelle elle avait Thabitude de venir, il accourut avec empressement. . . Il fallait voir son désappointement, sa douleur, à la vue du boggey vide... Quelques mots que lui dit Moniram- Dalal, le firent entrer dans une violente colère. Avait-il compris? Je ne sais. Toujours est-il qu'après avoir fait retentir la forêt pendant deux jours, de ses rugissements les plus menaçants, il partit avec Moniram-Dalal, à la recherche de la jeune Emma.
Trois semaines après, il était rentré avec Tenfant sur son dos. Il avait surpris les lerous-varous, au moment où ils allaient passer le Gange en face de Radjemahl. Leur ravir la jeune fille, prendre par le cou celui qui la portait et le jeter dans le Gange, fut l'affaire d un instant; les misérables furent si effrayés de la brusque appari-
tion de réléphant et de sa rapide agression, qu'ils s'enfuirent dans toutes les directions, sans que ce dernier, dans sa joie, songeât à les poursuivre.
Il faut entendre Moniram-Dalal raconter les marches et contre-marches de son anîi, pour arriver à découvrir la piste des ravisseurs.
— Moi, je ne savais où aller, dit-il souvent; Sravana courait toujours où son instinct le guidait, et je lui parlais pour qu'il ne s'ennuyât point trop sur la route.
Soutenus par l'espoir depuis le départ de l'éléphant, les parents d'Emma passèrent à son retour de l'extrême douleur à l'extrême joie. Dans l'excès de leur reconnaissance, par un acte régulier passé devant le juge de la station, ils firent don à Sravana d'une terre moitié plantée en nelly (riz), moitié en cannes à sucre, spécialement destinée à son alimentation, et se réservèrent la charge de la cultiver.
Toutes les semaines, Sravana reçoit un chariot plein de cannes à sucre de sa propriété, et au moment de la récolte, on lui expédie religieusement son riz bien nettoyé et empaqueté dans des sacs de joncs. (Ces donations, dont la loi indoue
reconnaît la légitimité, étaient fréquentes sous les anciens rajahs, qui récompensaient ainsi les ser- . vices rendus par leurs éléphants à la guerre. Il n'est pas rare de voir aujourd'hui, de riches Indous laisser des sommes considérables pour les hospices d'animaux qui existent dans toutes les grandes villes de l'Inde.)
— Je vais, continua notre ami, faire dresser un autre éléphant pour la poursuite du rhinocéros, et conserver Sravana pour la chasse au tigre seulement; si un accident arrivait par mal-» heur au noble animal, nous en serions tous inconsolables.
Notre conversation fut tout à coup interrompue par des milliers de feux de Bengale de toutes nuances, qui illuminèrent comme par enchantement la forêt de multipliants qui entourait l'habitation.
— Voilà mes raiots^ nous dit le major, qui viennent vous souhaiter la bienvenue ; vous allez assister à une fête de leur façon qui ne manquera pas d'originalité.
Depuis quelques instants, nous entendions monter jusqu'à nous ces vagues murmures qui
décèlent les foules ; les parfums de Pencens, du cannellier et du sandal, dont les Indous font des boules odoriférantes qu'ils brûlent sur des trépieds de bronze, nous arrivaient par bouffées intermittentes, à travers les tattis des fenêtres entr'ou vertes; tout décelait les apprêts d'une de ces fêtes de nuit, dont les Indous et généralement tous les Orientaux sont si friands. Bientôt les sons de la vounei et du kenhora vinrent se mêler au bruit des chants et des détonations des artifices.
Nous nous rendîmes sous la vérandah, où des sièges de toutçs formes, fauteuils à supports, fauteuils-lits, fauteuils renversés, berceuses, etc., avaient été préparés afin que nous pussions jouir du coup d*œil sans fatigue.
Toute la forêt était illuminée par des lanternes bengalies et, au milieu du jeu de la lumière dans le feuillage, les Indous, qui nous apparaissaient au nombre de plusieurs mille, avec leurs habits de fête et leurs turbans bariolés, nous of^ fraient le plus magique et le plus charmant des spectacles.
De tous côtés, des marchandes de montais —
bonbon indou, — de carrys, de pilau au riz et aux menus grains, s'étaient installées sous les grands arbres, débitant leurs produits aux assistants, qui tous appartenant, à peu d'exceptions près, à la caste des soudras ou cultivateurs, pouvaient, sans souillure religieuse, prendre la nourriture qu'elles avaient préparée.
Chacun recevait la portion dont il faisait emplette, dans une large feuille de bananier, et s'en allait manger à l'écart, derrière une touffe de verdure, car, si l'on en excepte les repas donnés pour les cérémonies funéraires, les Indous ne peuvent prendre leurs aliments en public.
Les pauvres femmes avaient toutes le pagne blanc des veuves, et notre hôte leur avait concédé le droit exclusif de se livrer à ce petit commerce, assez lucratif pour les faire vivre, car les Indous ont au moins trois ou quatre fêtes religieuses par mois, pendant lesquelles les mirasdars sont tenus de respecter leur liberté.
Tout à coup nous entendîmes dans le lointain, les sons criards des cymbales indigènes, sortes de petites rondelles de cuivre que l'on frappe en cadence l'une contre l'autre, et, au milieu de la
foule qui s'écartait respectueusement, nous aperçûmes le corps des bayadères de la pagode de Vellypoor, s'avancer vers nous, ayant à sa tête un des pourohitas, ou bas-oflficiants du temple, qui le dirigeait en battant la mesure.
Ces jeunes filles, qui sont un peu comme les vierges folles dont parle TÉcriture, vinrent se ranger au bas du perron de Thabitation, et, sur un signal de leur directeur, dans une pantomime pleine de grâce et de vivacité, retracèrent, en notre honneur, les douleurs de Tabsence et la joie qu'éprouvent des amis, en se revoyant après une longue séparation.
Leur mimique n'est point toujours aussi chaste, et les Indous, qui les font venir pour leurs plaisirs, s'accommoderaient peu d'aussi simples distractions; devant les dames européennes, elles ne cessent jamais de se conduire avec une réserve qui les rend plus charmantes, dans leur grand pagne de soie frangé d'or, qui laisse à peine apercevoir le bout des pieds*
Elles terminèrent, par le chant de joie de Rama retrouvant sa femme Sita, après quinze ans de séparation, si l'on peut appeler un chant une
mélopée criarde et monotone, qui ne laisse pas d'être parfois d'un effet étrange, avec les circonstances de climat, de végétation, de paysage et de foule où il se trouve placé.
Pour les oreilles et le goût européens, la musique indoue n'existe pas, en tant qu'accords harmonieux de sons, science du rhythme et de la mélodie* Quoique les Indous se plaisent beaucoup à l'entendre, et qu'ils l'emploient dans toutes les cérémonies religieuses et civiles, on peut affirmer que cet art est encore en enfance parmi eux. Je ne crois pas qu'ils soient plus avancés sur cet article, que les peuples du centre Afrique, qui ne sont pas encore arrivés aux premières conquêtes de la civilisation. Dans leurs fêtes, ce ne sont pas des sons harmonieux qu'ils exigent de leurs musiciens, ils ne feraient aucune impression sur leurs dures oreilles; ce qu'il leur faut, c'est du bruit, beaucoup de bruit, et des sons aigres et perçants.
Sur ce point, ils sont parfaitement servis à leur goût par les musiciens des pagodes, qui luttent à qui frappera le plus fort sur leurs instruments rudimentaires. Ces sons discordants les
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charment infiniment plus que la régularité de notre mélodie, qui n^a pour eux aucun attrait. De tous nos instruments, ils n'aiment que les tambours, les trompettes, et se pâment en entendant les crécelles dont s'amusent nos enfants. Bien qu'ils connaissent depuis des milliers d'années une gamme composée comme la nôtre :
Sa — ri — ga — ma — pa — da — ni — sa,
ils n'ont su en tirer que des chants monotones et bizarres.
En revanche, s'ils ne s'entendent pas à varier la gamme des sons, comme ils savent admirablement se servir de la gamme des couleurs ! Le moindre tisserand, avec quelques morceaux de bois et une navette, à lui seul dessinera, teindra sa laine, et tissera 'le plus merveilleux des cachemires. ,
Lorsque les bayadères eurent terminé leurs chants, une députation de raiots, choisis parmi les chefs des villages, gravit les marches du perron, et après nous avoir harangués, au nom de tous les dieux, après avoir enjoint aux planètes de nous être favorables, à tous les mauvais gé*
ni?^ de s ccanc" a poiocîu-î;' J: n.^îrc xo-Jt-.. ilvinrent. iiviK^ ^oLihaiicT labic^'V.s, . *. i\";v;^idant sur notre tcte ei bur nos nu/ns. ',-, : -f ■. s les plus su:i\e^', c\traits du ja.niin, vie 1 o'. . ..'^, de i"iris et du simdal.
C".îa fait, il.- descendirent a ivcul(>n^, ^n se T"(»>tenuLnt re>peaueus*.i}icnt à chaque m:"che. r? îapsodv- in lij^ène^ s'etuv '■!( rs v'-[> ^. '••é, 'éc^ta qu'il allait ciijiiiicr un c^.^. . \x^ . !\. Le^ Indous >o\'\\ rrc. -lri.;:;.l> ue ';^' i-'' '/,•- . ,:î ■>; on sait qj"ils t-nt iin.ntcL^ f "'c, et que -chiiv u-Sarn:'u c< mra en Ku^'w^-.. s.;us le ujtn Pilpa} , c>t rancètr^ d'H^r-oe lC a<w i'!;"\^Te. ^ '^i, n'est "i pa- niic îcte puMiqMe ou de ùi- , pas uvie CLrcuivMie p''\^: (;U \:'- v . .\ qi ait s )n rap>ode, qui L'iai.;^. 'U • * ' •. • dan. les nu'i- cuièie^. -J. ^ * u."
COI '■- ^. ou à 'S extraits dj / . . > ■ . ,
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urn^' ;:;énéîMl de -.atisnic , la ' aile se •sa :.■, 'demeni a-r^ju: de !'')aLvîatîon, et s im* ^'^ {iatemenl un reiigien\ silence.
- nu. .s avoi'" salues en poiiant les deux uns ; 'intes aux lèvres et au front, le rapsode
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nies de s'écarter à perpétuité de notre route, ils vinrent nous souhaiter la bienvenue, en répandant sur notre tête et sur nos mains, les parfums les plus suaves, extraits du jasmin, de Famatlée, de riris et du sandal.
Cela fait, ils descendirent à reculons, en se prosternant respectueusement à chaque marche. Un rapsode indigène, s'étant alors approché, s'écria qu'il allait chanter un conte merveilleux. Les Indous sont très-friands de récits imaginaires; on sait qu'ils ont inventé la fable, et que Vischnou-Sarma, connu en Europe sous le nom de Pilpay, est l'ancêtre d'Esope et de Phèdre. Aussi, n'est-il pas une fête publique ou de famille, pas une cérémonie privée ou religieuse, qui n'ait son rapsode, qui chante, souvent pendant des nuits entières, des apologues, des contes, ou des extraits de poèmes héroïques.
En entendant ces paroles, accueillies par un murmure général de satisfaction, la foule se massa rapidement autour de l'habitation, et s'imposa immédiatement un religieux silence.
Après nous avoir salués en portant les deux mains jointes aux lèvres et au front, le rapsode
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commença à psalmodier d'un ton nasillard :
— Voici, dit-il, l'histoire de quatres brahmes fous.
En entendant ces mots, un immense éclat de rire envahit l'assemblée. Ce peuple si longtemps dominé par ses brahmes, et qui a conservé pour eux toutes les marques extérieures du respect le plus profond, ne perd jamais une occasion de s'égayer à leurs dépens.
Pour donner au lecteur une idée de Cette littérature vulgaire des Indous, je vais transcrire ici ce conte, dont la traduction, je n'ai pas besoin de le dire, ne m'appartient pas ; je l'emprunte à un vaste recueil de littérature indigène, que notre inlmortel Dupleix avait fait composer avec des ex* traits des livres anciens, pour les écoles mixtes qu'il avait fondées à Chandernagor.
L'Indou ne vit plus que des résultats dupasse ; il ne chante aujourd'hui que les chansons de ses ancêtres, ne raconte que leurs récits avec une ser* viiité mécanique, et se garderait bien de changer un mot aux antiques conceptions dans lesquelles il se cantonne.
De l'Hymalaya au cap Gomorin, dans les dia-
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lectes les plus différents, vous entendrez les mêmes histoires.
Voici le conte chanté par le rapsode, aux raiots de Vellypoor ; chaque couplet forme un double distique dans le recueil original :
« Dans un district, on avait publié un smaradana (festin mensuel que Ton donne aux brahmes dans les villages). Quatre individus de cette caste, partis chacun d'un village différent pour s y rendre, se rencontrèrent en route.
fc Après avoir reconnu qu'ils allaient à la même destination, ils convinrent de faire ensemble le reste du voyage.
« Chemin faisant^ ils furent rencontrés par un soldat qui suivait une direction opposée à la leur, et qui en passant leur fit le salut d'usage à l'égard des brahmes.
« — Saranai, aya! dit le soldat (salut respectueux, seigneur!).
« — Assirvadam ! répondirent les brahmes (reçois notre bénédiction I).
« Arrivés près d un puits qui se trouvait sur le chemin, les brahmes s'assirent pour s'y désalté-
rer, et se reposèrent ensuite à l'ombre d'un arbre voisin.
' « Durant cette halte, leur esprit ne leur fournissant pas matière à converser, Tun d'eux s'avisa de rompre le silence en disant aux autres :
« — Il faut avouer que le soldat que nous venons de rencontrer est un homme fort civil ; avez-vous remarqué comme il a su me distinguer, et avec quelle politesse il m'a salué ?
« — Mais ce n'est point vous qu'il a salué, reprit le brahme assis auprès de lui ; c'est à moi seul que s'adressait cet hommage.
« — Vous vous trompez l'un et l'autre, dit le troisième; je puis vous assurer que c'est moi seul que le salut regardait, et la preuve c'est que le soldat, en prononçant le saranai, aya, a jeté les yeux de mon côté.
« — Point du tout, riposta le quatrième, c'est moi seul qu'il a salué ; sans cela, lui aurais-je répondu : assirvadam!
« La dispute s'échauffa par degrés avec une telle véhémence, que les quatre compagnons de voyage allaient en venir aux mains. L'un d'eux.
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plus raisonnable que les autres, ouvrit Tavis suivant :
« — Pourquoi nous mettre ainsi inutilement en colère? Quand nous nous serons accablés réciproquement d^injures et d'outrages, quand nous nous serons bien battus comme la canaille de Soudras, dites-moi : le sujet de notre différend en sera-t-il moins contestable? Qui peut mieux lever nos doutes que la personne qui y a donné lieu ? Le soldat que nous avons rencontré ne peut être fort loin.
« Je suis donc d'avis que nous courions bien vite après lui, afin d'apprendre de sa propre bouche, quel est celui des quatre qu'il avait l'intention d'honorer.
« Ce conseil parut très-sage et fut accueilli avec empressement. Ils se mirent donc à courir après le soldat, et tout hors d'haleine, ils l'atteignirent à plus d'une lieue de Tendroit où il les avait salués.
« Du plus loin qu'ils l'aperçurent, ils lui crièrent de s'arrêter et, s'étant approchés de lui, ils lui exposèrent le sujet de la dispute survenue entre eux, le priant de la terminer, en di-
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sant auquel d'entre eux s^adressait sa politesse.
« Le soldat, reconnaissant à ce récit Pingénuité des personnes à qui il avait affaire, et voulant s'amuser à leur dépens, répondit très-sérieusement à leur question :
« — Eh bien, c'est le plus fou des quatre que j'ai prétendu saluer, et leur tournant le dos immédiatement, il poursuivit son chemin.
« Les brahmes, interdits de cette réponse, reprirent aussitôt le leur, et le continuèrent quelque temps en silence. Mais bientôt la dispute se ranima de plus belle, car ils avaient à cœur le salut du sofdat.
« Chacun, cette fois, appuyait ses prétentions sur la décision même de cet homme, et il n'en était pas un des quatre, qui ne se prétendît infiniment plus fou que les autres.
« Ils mirent, de part et d'autre, tant d'aigreur et d'emportement à maintenir leurs droits à cette prééminence d'une nouvelle espèce, qu'une bataille paraissait imminente.
« L'auteur du premier avis en émit un second, pour calmer l'effervescence de ses compagnons.
« — Je me prétends plus fou qu'aucun de
VOUS, dit-il, et chacun se prétend plus fou quç moi.
« Or, je le demande, est-ce en criant jusqu'à extinction de voix, et même en nous assommant de coups les uns les autres, que nous arriverons à décider quel est celui [des quatre, qui possède la folie la mieux conditionnée ?
«c Nous voici à peu de distance de Darmapoori suspendons nos débats, rendons-nous à la chau» derie (salle de justice), et prions les chefs du lieu de nous mettre d'accord. Cet avis sensé fut suivi.
« Ils ne pouvaient pas se présenter dans un moment plus favorable. Les chefs de Darn •• poor, brahmes et autres, se trouvaient tous a. semblés à la çhauderie, il y avait peu de causes à juger; on leur donna de suite audience.
u Un des brahmes s'étant avancé au milieu de l'assemblée, raconta, sans omettre la moindre circonstance, ce qui s'était passé entre eux à l'occasion du salut et de la réponse ambiguë du soldat.
« Ce récit provoqua plus d'une fois les éclats de rire de l'assemblée. Celui qui la présidait, honrnie d'humeur joviale, fut ravi d'avoir trouvé
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une occasion aussi favorable de se divertir.
« Prenant donc un air sérieux, et imposant silence à tout le monde, il adressa ainsi la parole aux plaideurs :
« — Comme vous êtes étrangers en cette ville, on ne peut constater votre cas par témoins.
« Il n'y a qu'un moyen d'éclairer vos juges, c'est que chacun de vous fasse connaître à son tour, quelque trait de sa vie qui caractérise le mieux sa folie.
« Après vous avoir entendus, nous pourrons décider quel est celui des quatre, qui a droit à la supériorité en ce genre, et qui, en conséquence, peut s'attribuer exclusivement Iç salut du soldat.
« Les plaideurs acquiescèrent tous à cette proposition, et lun des brahmes ayant alors obtenu la permission de parler, s'exprima en ces termes :
« — Ma mise est loin d'être élégante, comme vous le voyez, et ce n'est pas d'aujourd'hui que je vais couvert de haillons ; voici la cause primitive du délabrement de mon costume.
« Il y a plusieurs années qu'un riche marchand de notre voisinage, fort charitable envers les brahmes, me fit présent, pour m'en vêtir, de
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deux pièces de toile la plus fine qu'on eût jamais vue dans notre agrahram.
« Je les montrai à tous mes amis qui ne se lassèrent pas de les admirer; une si heureuse aubaine, me disaient-ils, ne peut être que le fruit des bonnes œuvres que tu as pratiquées dans une génération précédente, car dans la vie présente tu es trop bête pour avoir jamais pu mériter cela.
« Je remerciai mes amis de leur bonne opinion, et, avant de me vêtir de ces toiles, j'allai les laver, selon la coutume, afin de les purifier par là des souillures que leur avaient imprimées, par leur contact, Timpur tisserand et le vil marchand.
« Elles étaient à sécher attachées par deux bouts à des branches d'arbre, lorsqu'un chien vint à passer par-dessous ; je ne l'aperçus que quand il fut à distance, et ne pus m'assurer s'il les avait souillées par son contact.
« J'interrogeai mes enfants, qui me dirent qu'ils n'y avaient pas fait attention ; comment éclaircir ce doute? Pour y parvenir, j'imaginai de me mettre à quatre pattes en me tenant à la
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hauteur du chien, et dans cette posture je passai sous mes toiles.
a — Les ai-je touchées ? demandai-Je à mes enfants qui m'observaient.
u -^ Non, me répondirent-ils.
« A cette agréable nouvelle, je fis un saut de joie.
« Cependant un moment après je réfléchis, que le chien ayant la queue retroussée, il pourrait bien avoir touché mes toiles avec le bout de cette partie exubérante de son dos.
« Pour m'en assurer, je m'attachai sur le dos une faucille recourbée, et je recommençai de la même manière mon épreuve. Mes enfants, à qui j'avais recommandé d'être attentifs, me dirent que cette fois la faucille avait atteint légèrement les toiles.
« Ne doutant plus alors que le chien en ait fait autant, je saisis ces toiles, et, dans un transport de colère qui m'ôta toute réflexion, je les mis en mille morceaux.
« Cette aventure devint bientôt publique, et tout le monde me traita d'insensé. — Quand bien même les toiles eussent été souillées par un
contact aussi léger, ne pouvais-tu réciter sur elles le mentram (prière) de la purification ?
« —Plutôt que de les déchirer, disait un autre, n'aurais-tu pas mieux fait de les donner à un pauvre soudras ? Après un pareil trait de folie, qui voudra désormais te fournir des vêtements ?
« Ceci ne s'est, hélas ! que trop réalisé ; depuis ce temps-là, lorsque je m'avise de demander à quelqu'un de quoi me vêtir, on me demande en riant si c'est pour en faire des morceaux (i).
« Lorsqu'il eut fini son histoire : — Il paraît, lui dit un des auditeurs, que vous savez trèsbien marcher à quatre pattes.
« — Je m'en acquitte au mieux, répondit le brahme, comme vous allez le voir.
« A ces mots, il se mit à faire dans cette posture deux ou trois fois le tour de l'assemblée, non sans faire pâmer de rire tous les spectateurs.
« -* En voilà assez, dit celui qui présidait, ce
(i) Le» brahmes, suivant leur loi religieuse, ne doivent vivre que d'aumônes et ne porter que des toiles blanches, pures de tout contact avec les animaux et les hommes des autres castes.
que nous venons de voir et d'entendre, prouve beaucoup en votre faveur; mais avant de rien décider, voyons quelles preuves de folie apporteront les autres.
« Un second brahme prit alors la parole en ces termes : — Afin de paraître décemment à un smaradana qui avait été annoncé dans notre voisinage, je mandai le barbier pour me raser la tête et le menton.
« Lorsque celui-ci eut terminé son opération, je dis à ma femme de lui donner une cache (environ un centime) pour son salaire, mais,. par étourderie, elle lui en donna deux.
« En vain j'exigeai du barbier qu'il me restituât une cache, il n'en voulut rien faire; j'eus beau insister, il demeura obstiné dans son refus. « La contestation s'échauffait, et nous en étions déjà aux gros mots, lorsque le barbier, prenant un ton radouci :
« — Il y a, me dit-il, un moyen d'entrer en arrangement. Pour la cache que vous me réclamez, je raserai, si vous voulez, la tête à votre femme.
« — Tu as raison, répliquai-je^ après un mo-
ment de réflexion. Ce que tu proposes terminera notre différend, sans injustice de part ni d'autre.
« Ma femme, entendant ces paroles et voyant ce qui allait lui arriver, voulut se sauver (i), mais je la saisis et la forçai à s'asseoir par terre, et le barbier, armé de son rasoir, lui tondit entièrement la tête.
« Cependant ma femme jetait les hauts cris, et vomissait un torrent d'injures et d'imprécations contre nous deux, mais je la laissai crier, aimant mieux lui voir la tête rasée, que d'abandonner à ce fripon de barbier, une cache qu'il n'avait pas gagnée.
« Ma femme, ainsi dépouillée de sa belle chevelure , alla se cacher de honte et n'osa plus paraître. Le barbier décampa aussi, et, rencontrant ma mère dans la rue, il n'eut rien de plus pressé que de lui raconter ce qui venait de se passer.
« Elle accourut aussitôt pour s'assurer du fait, et lorsqu'elle aperçut sa belle-fille complètement tondue, elle demeura quelque temps interdite e
(i) On coupe les cheveux dans l'Inde aux femmes adultères comme une marque d*infamie.
muette d'étonnement; mais bientôt, transportée de colère, elle m'accabla d'invectives et de reproches que je supportai sans mot dire.
« Je commençais à m'apercevoir que je les méritais bien. Le coquin de barbier, de son côté, se fit un malin plaisir de divulguer partout cette aventure qui me rendit la fable du public.
« Les mauvaises langues, enchérissant sur son récit, ne manquèrent pas d'insinuer jque si j'avais ainsi fait raser la tête de ma femme, c'était pour la punir d'avoir violé la foi conjugale.
« La foule accourut à la porte de mon logis ; on amena même un âne pour y faire monter h prétendue coupable et la promener par les rues, selon qu'on a coutume d'en user pour les femmes infidèles.
« Le bruit de cette aventure parvint bientôt jusqu'au lieu du domicile des parents de ma femme. Ils accoururent en toute hâte,
« Jugez du tapage qu'ils firent à la vue de leur pauvre fille accommodée de la sorte. Ils l'emmenèrent chez eux, la faisant voyager de nuit pour lui éviter l'humiliation d'être vue en cet étaj. Ce
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n'est qu'après quatre années de supplications qu'ils consentirent à me la rendre,
tf J'espère que ce trait de folie vous paraîtra de beaucoup supérieur à celui dont vous a entre* tenus le brahme qui a parlé avant moi.
« L'assemblée jugea qu'il était difficile de montrer plus de stupidité, mais elle réserva sa décision, et donna la parole au troisième brahme, qui commença en ces termes :
« — Anantaya est mon nom, mais on ne mt nomme plus que Bétel-Anantaya ; voici l'événement qui a donné lieu à ce sobriquet :
« Il y avait environ un mois que ma femme, retenue jusqu'alors à la maison paternelle à cause de sa jeunesse, était venue habiter avec moi. Un soir, en nous couchant, je lui dis, je ne sais à quel propos, que les femmes étaient des babillardes.
« Elle me répliqua sans hésiter qu'elle connaissait des hommes qui étaient plus femmes que les femmes sur ce point. C'était à moi qu'elle faisait allusion.
« Piqué au vif, je lui répondis :
« — Voyons qui parlera le premier.
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« — Volontiers, dit-elle, et celui qui perdra la gageure donnera à l'autre une feuille de bétel.
« Le pari convenu, nous nous endormîmes sans prononcer un mot.
« Le lendemain, au soleil levant, comme on ne nous voyait point paraître, car nous étions décidés à ne pas nous lever de notre couche, avant que notre différend fût terminé, on se mit à nous appeler de tous côtés ; peine perdue, nous ne répondions pas.
« Nos parents qu'on avait avertis, effrayés de ce silence, envoyèrent chercher le charpentier du village pour faire ouvrir les portes. On ne fut pas peu surpris de nous trouver, Tun et l'autre, bien éveillés, en parfaite santé, mais privés de Tusage de la parole.
« Notre maison était pleine de monde, et dans la croyance que nous étions sous un charme, on envoya chercher un célèbre magicien pour nous désenchanter,
« Ce dernier, après avoir demandé un prix exorbitant , allait commencer ses conjurations, lorsqu'un brahme de nos amis soutint que nous n'étions muets que par l'effet d'une maladie qu'il
connaissait parfaitement, et qu^il allait nous guérir sans rétribution.
« Ayant fait chauffer à blanc un lingot d'or, il me rappliqua avec des pincettes sur la plante des pieds, les coudes et le front; j'endurai cette horrible torture sans prononcer une parole.
« Essayons sur la femme, dit alors le malin opérateur. Il lui fit la même opération sur la plante des pieds, mais à peine eut-elle senti les premières atteintes du feu, qu'elle s'écria : Appa ! appa ! (Assez ! assez !)
« Se tournant ensuite vers moi, elle me dit : — J'ai perdu la gageure, tiens, voilà une feuille de bétel. Tout le monde fut au comble de l'étonnement.
« — J'avais bien prévu que tu parlerais la première, m'écriai-je aussitôt, voilà que tu as justifié ce que je te disais hier en nous couchant, que toutes les femmes sont des babillardes.
« Lorsque les spectateurs connurent les motifs de notre pari, ils s'écrièrent en chœur : — Quelle insigne folie ! Ameuter tout le quartier , se laisser brûler la plante des pieds pour une feuille de bétel!
« Il serait impossible de trouver un cerveau plus complètement fêlé ; depuis ce jour on ne me désigna plus que sous le nom de Bétel-Anantaya.
« Le tribunal de la chauderie trouva ce trait de folie non moins remarquable que les autres, mais il était juste de connaître les titres du quatrième, qui les exposa en ces termes :
« — La femme que j'avais épousée étant trop jeune encore, continua d'habiter pendant six ou sept ans la maison de son père (i). Lorsqu'elle eut rage voulu, ses parents avertirent les miens qu'elle pourrait désormais remplir tous ses de* voirs d'épouse.
« La maison de mon beau-père était à une distance de six ou sept lieues de notre demeure. Ma mère, se trouvant malade à l'époque où nous reçûmes cette agréable nouvelle, ne put entreprendre le voyage.
« Elle me chargea donc d'aller chercher moimême ma femme, me recommandant de me
(i) Les jeunes brahmines sont toutes fnariées entre cinq et six ans, et restent dans leur famille jusqu'à Tâge de la • nubilité.
conduire avec circonspection, et de ne rien faire ni rien dire, qui pût donner à connaître l'étendue de ma simplicité.
« — Appréciant comme je le fais, ajouta-t-» elle, la faible portée de ton intelligence, je crains que tu ne fasses quelque sottise.
« Je lui promis de me conformer à ses instructions, de me conduire avec prudence, et je me mis en route.
« Je fus très-bien reçu par mon beau-père, qui donna à mon occasion un festin à tous les brahmes du lieu. Le jour fixé pour mon départ étant arrivé, on nous permit de partir, ma femme et moi.
« En nous congédiant, mon beau-père nous combla de bénédiaions, et quand nous nous séparâmes, il versa un torrent de larmes, comme s'il eût pressenti le malheur qui devait arriver à sa pauvre fille.
« On était alors dans la saison des fortes chaleurs, et, le jour de notre départ, elle était excessive. Nous avions à traverser une plaine aride de plus de deux lieues d'étendue.
« Le sable chauffé par l'ardeur du soleil eut
bientôt brûlé la plante des pieds de ma jeune compagne, qui, élevée délicatement sous le toit paternel, n'était pas accoutumée à de pareilles fatigues.
« Elle se prit à pleurer, et bientôt, n'en pouvant plus, elle se coucha par terre, résolue, ditelle, à mourir sur la place.
« Mon embarras était extrême. Assis à côté d'elle, je ne savais quel parti prendre, lorsqu'il vint à passer un vaysia (marchand), qui conduisait un grand nombre de bœufs chargés de diverses marchandises.
« Je l'abordai et lui racontai, les larmes aux yeux, le sujet de mes peines, et le priai de m'aider de ses conseils dans la situation critique où je me trouvais.
« Le marchand s'approcha de ma femme.
Après l'avoir attentivement considérée, il me dit que, par la chaleur suffocante qu'il faisait, la vie de cette- pauvre malheureuse était évidemment en danger, soit qu'elle demeurât à cette place, soit qu'elle voulût avancer.
« — Plutôt, continu a-t-il, que de vous exposer à la douleur de la voir périr sous vos yeux,
peut-être aussi au soupçon de l'avoir tuée vousmême, je vous conseille de me la livrer.
« Je la ferai monter sur un de mes meilleurs bœufs, je remmènerai et elle échappera par ce moyen à une mort certaine ; elle sera perdue pour vous, il est vrai, mais il vaut encore mieux la perdre en lui sauvant la vie que de la voir mourir sous vos yeux.
« Ses bijoux peuvent valoir vingt-cinq pagodes environ, en voilà trente, et donnez-moi votre femme.
« Le raisonnement de cet homme me parut convaincant et sans réplique.
« J'acceptai donc l'argent qu'il m'offrait, et lui, prenant ma femme entre ses bras, l'assit sur un de ses bœufs et se hâta de continuer sa route.
« Je repris aussi la mienne et j'arrivai à la maison fort tard, les pieds presque grillés par la chaleur du sable, sur lequel j'avais marché pendant toute la journée.
« — Où donc est ta femme ? me demanda ma mère surprise de me voir revenir seul. Je lui racontai alors en détail tout ce qui s'était passé depuis mon départ.
« Et je finis par lui apprendre le triste accident survenu en route à ma jeune compagne que j'avais mieux aimé céder à un marchand qui passait que d'être témoin de sa mort inévitable, au risque encore d'encourir le soupçon d'en être l'auteur.
« Suffoquée d'indignation à ce récit, ma mère demeura muette et comme pétrifiée. Mais bientôt sa colère comprimée fit explosion avec fracas; elle ne trouvait point d'injures ni d'imprécations assez fortes, pour me reprocher la conduite que j'avais tenue.
« — L'insensé, le misérable, s*écriait-elle^ vendre sa femme ! la livrer à un autre ! Une brahmine devenir la proie d'un vil marchand ! et que va-t-on penser de nous dans notre caste ?
« Que diront les parents de cette infortunée et les nôtres, lorsqu'ils apprendront une telle infamie ? Pourront-ils jamais croire à un pareil excès de folie et de stupidité ?
« La triste aventure survenue à ma femme ne tarda point à parvenir aux oreilles de ses parents. Ils accoururent furieux, armés de bâtons,
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dans l'intention de me faire expirer sous leurs coups.
« Cest ce qui me serait infailliblement arrivé, ainsi qu'à ma pauvre mère, quelle que fut son innocence, si, avertis de leur prochaine arrivée, nous ne nous fussions soustraits à leur vengeance par une prompte fuite.
« Ne pouvant se faire justice eux-mêmes, ils portèrent Taffaire devant je tribunal de la caste, qui, d'une voix unanime^ me condanlna à payer une amende de deux cents pagodes^ en forme de réparation d'honneur.
tt II fut en outre fait défense à qui que cef fût, sous peine d'exclusion de là caste, de jamais donner une autre femme à un fou tel que irloi.
* Ainsi je me vis condamné à rester veuf le restant de mes jours. Heureux encore de n'avoir pas été retranché de la caste des brahmes, grâce dont je fus redevable au respect et à la considération dont avait joui mon père, et dont le souvenir subsistait encore.
« Je vous laisse à juger maintenant si ce trait de folie le cède à ceux dont mes compagnons
VOUS ont entretenus, et si la prééminence ne m'est pas acquise à bon droit.
« Après mûre délibération, l'assemblée de la chauderie décida que les quatre brahmes ayant donné chacun des preuves irréfragables de folie, ils avaient tous des droits égaux et bien fondés à la supériorité en ce genre;
« Que chacun pouvait donc individuellement s'attribuer le privilège de se dire plus fou que les trois autres, et prendre pour son compte personnel le salut du soldat.
« — Chacun de vous a gagné son procès, leur dit celui qui présidait, allez en paix et continuez votre route sans vous battre, si c'est possible; prenez bien garde de ne pas vous prendre l'un pour l'autre, et que les dieux fassent qu'il ne vous arrive aucun accident, ce serait une trop grande perte pour vos parents et votre caste.
« En écoutant cette sentence, toute l'assemblée éclata de rire, et les quatre brahmes, satisfaits d'un aussi équitable jugement, se retirèrent chacun disant ; J'ai gagné mon procès, c'est bien moi que le soldat a prétendu saluer.
« Voilà, soudras et ariots de Vellypoor,
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s'écria le rapsode en terminant, Phistoire des quatre brahmes fous. »
Pour qui a habité Tlnde, chaque phrase de ce conte est une satire contre la caste des brahmes. Un grand nombre de membres de cette corporation, prenant prétexte de Tillustration de leur race, ne vivent plus que dans la débauche et la plus complète oisiveté.
Ceux qui conservent encore quelque dignité, se louent aux Anglais qui se servent de leur influence, dans l'intérêt de leur propre domination. Un petit nombre d'entre eux, réfugiés dans les pagodes, vivent dans l'étude avec les grands souvenirs du passé, gémissant sur le sort de leur malheureux pays, qui a jeté une si vive lumière sur les civilisations antiques ; ils sont cependant incapables de rien tenter pour le régénérer, car, suivant eux, la race indoue a accompli son œuvre dans le monde, et, comme un homme arrivé au décliiî de sa vie, elle n'a plus qu'à disparaître pour faire place à de nouvelles générations. Je n'ai pas connu deux brahmes qui aient une foi sincère dans l'avenir; pour eux le Caly-youga ou âge de fer, voué au règne du mal, touche à sa
fin, et ils attendent un nouveau cataclysme, qui rajeunira et la terre et les hommes.
Ces opinions, servent trop bien la cause des oppresseurs actuels de Tlnde, pour qu'ils n'en favorisent pas la vulgarisation de tout leur pouvoir.
Un peu avant que le rapsode eût fini de psalmodier son conte, deux coureurs indous, de la caste des bohis, étaient arrivés ruisselants de sueur, de l'extrémité nord-ouest delà concession du major, et lui avaient apporté une lettre du surveillant de cette partie de la propriété. Les ■tigres faisaient de nombreux ravages dans les troupeaux parqués pour l'engrais, et il exprimait à son maître le désir de le voir bientôt arriver à Magna avec son équipage de chasse.
— Voilà le troisième message que je reçois depuis un mois, nous dit notre ami ; la saison des pluies, qui a été fort longue cette année, a chassé des basses plaines du Gange ^ qui ne sont plus qu'un vaste marécage, de grandes quantités de tigres qui, chaque nuit, égorgent nos jeunes génisses par douzaines. Chaque année , pendant les mois de décembre et janvier, je
perds de cent cinquante à deux cents têtes de bétail sur un troupeau de deux mille bœufs ; c'est une redevance forcée, qui serait beaucoup plus considérable encore, si je n'allais régulièrement, pendant la moitié de cette saison, m^établir à Magna et refouler les fauves avec mes éléphants. Je n'attendais que votre arrivée ; dès que vous serez reposés, nous partirons ; je possède là une habitation aussi complètement installée qu'à Vellypoor, et ces dames seront libres de nous suivre à la chasse, ou de se livrer à des distractions plus paisibles.
Nous répondîmes à notre hôte que le voyage, dans les conditions où nous l'avions accompli, ne nous avait nullement fatigués, et qu'une nuit de repos serait plus que suffisante pour nous remettre des émotions de la veille.
Le départ fut fixé au surlendemain.
La résidence de Magna était située à dix lieues de là, entre un petit cours d'eau de ce nom qu'il ne faut pas confondre avec le grand affluent du Brahmapoutre connu sous la même dénomination, et le Bouringotta, un des bras les plus considérables du Gange. Ces plaines couvertes
de gras pâturages servaient à Télevage de bes^ tiaux que le major écoulait à Calcutta.
Nous nous mîmes en marche au jour convenu, avec quatre charrettes à bœufs, garnies de provisions et de munitions de toutes espèces, et les sept éléphants de chasse. En recevant leur harnachement, ces nobles animaux se mirent à hennir de plaisir ; ils comprenaient parfaitement qu'ils partaient pour leurs luttes habituelles, et c'était merveilleux de voir comme ils aidaient eux-mêmes leurs cornacs à assujettir les lourds haoudahs sur leurs épaules.
M"® Daly et ses enfants, M°*® Stevens et moi, prîmes place dans le haoudah de Sravana ; ces messieurs s'établirent sur un autre éléphant du nom de Narayanin, et les domestiques, comme c'est l'usage dans Plnde, suivirent à pied derrière les charrettes.
Nous traversâmes presque toute la concession, sur de grandes routes ménagées entre les rizières et les champs d'indigo, et de tous côtés les raiots et les coolies abandonnaient leur travail, pour venir nous saluer au passage et nous offrir des fruits et des fleurs.
A une halte que nous fîmes pour déjeuner dans une petite aidée (village), le totien, sorte de garde rural, nous apporta un jeune caïman qu'il venait de prendre dans un canal d'arrosage, et qui n'était guère plus gros qu'un igname ; notre cuisinier le dépouilla^ et le fit rôtir ; nous en goûtâmes par curiosité, avec une appréhension justifiée; cette chair fade, tout imprégnée des odeurs nauséabondes des marais, est peu propre à flatter les palais européens.
Un peu avant le coucher du soleil, nous arrivions à Magna. Depuis plus d'une heure, les rizières avaient cessé de s'étendre devant nous, nous marchions au milieu d'immenses pâturages couverts de bœufs, de moutons et de chèvres du Caboul, et en face de nous, terminant la ligne verte à l'horizon, nous apercevions une longue bande noirâtre et dentelée, qui se découpait sur le ciel; c'était la limite des terrains cultivés, et au delà commençait la forêt et la jungle.
Les rapports du régisseur furent tels que le major envoya les rabatteurs en avant, et décida que la chasse commencerait dès le lendemain.
Au point du jour, les malis étaient de retour ;
toute la nuit, tantôt se couchant à plat ventre dans les broussailles, retenant leur souffle pour rie pas déceler leur présence, tantôt nageant dans les étangs ou rampant- le long des berges, les pauvres diables avaient suivi les pistes des fauves, et reconnu les lieux où ils avaient établi leurs repaires. Ils évaluèrent le nombre de ceux qui s'étaient rapprochés des pâturages, depuis la saison de l'hivernage, à une quarantaine de coupies environ, dispersés sur un espace de quatre à cinq milles carrés seulement.
D'après les intentions de notre hôte, cette excursion devait être, le premier jour surtout, une promenade d'exploration, destinée à donner aux éléphants la connaissance du terrain sur lequel ils allaient manœuvrer. Si on ne rencontrait pas le tigre, en reconnaissant les positions de chasse du lendemain, on ne devait pas aller le forcer dans les fourrés.
Nous partîmes dans Tordre suivant : en tête, les rabatteurs et les six éléphants de chasse marchant pap paire, sous la direction du chef des malis et de Sravana ; à l'arrière, un vieil éléphant de service, qui était sur l'habitation de-
puis près d^un siècle, et qui portait quelques pro* visions de bouche. Ce vieux serviteur n'avait d'ordinaire à la maison ^d'autre occupation que de conduire à la promenade les enfants du major.
Par exception, on l'avait joint à notre caravane; nous devions chasser trois jours et coucher deux nuits en forêt ; nous ne pouvions, dans cette circonstance, confier nos provisions à des boeufs incapables de se défendre des dangereux animaux auxquels nous allions rendre visite.
Soupramany — c'était le nom de l'éléphant — avait occupé autrefois le poste de Sravana ; les marais du Gange avaient retenti de ses exploits, et son maître montrait avec orgueil les nombreuses cornes de rhinocéros qui attestaient sa valeur, et que son grand-père et son oncle, contemporains du vieil athlète, lui avaient léguées.
On ne le faisait plus lutter par peur d'accident, et il était soigné avec vénération dans la maison héréditaire du major, où il avait déjà vu passer trois générations d'hommes et menait promener en ce moment la quatrième.
Il n'avait cependant rien perdu de sa force, mais sa vue commençait à faiblir ; puis il lui manquait une défense qu'il avait perdue six mois auparavant dans les circonstances suivantes.
L'éléphant n'est dangereux que dans un seul cas, heureusement fort rare. Ni plus ni moins que l'homme, dont il se rapproche par l'extraordinaire développement de l'intelligence, il peut perdre ses facultés mentales. Il entre alors en fureur, ne connaît plus son maître, se livre aux extravagances les plus singulières, broie et tue tout ce qui se trouve à sa portée ; sa guérison est impossible.
Un jour un éléphant de service du major fut pris subitement de folie ; il était sur les bords du Gange en train de charger des sacs de riz sur un dingui de transport, quand tout à coup il se mit à jeter le riz dans la rivière; son cornac, qui ne comprenait rien à cette manie, voulut le réprimandier, il l'assomma d'un coup de trompe. Les macouas du petit navire, saisis de terreur, se cachèrent à fond de cale, €t l'éléphant se mit à courir en hurlant dans la direction de l'habita-
ET LE BRAHMAPOUTRE. 2l3
tion. Les enfants jouaient sur une pelouse, sous la garde de Soupramany ; Téléphant, en voyant arriver son camarade en proie à une indicible fureur, comprit le danger et, se jetant au-devant des enfants qui eurent le temps de se réfugier dans la maison, il barra le passage à Tassaillant.
Une lutte épouvantable commença, dans laquelle il soutint sa vieille réputation de courage et d'adresse. Après deux heures d'un combat tellement acharné que personne n osa s'approcher, — c'eût été folie, du reste, que de tenter d'envoyer dans un pareil rrtoment une balle à un animal qui n'est vulnérable que dans l'œil — il laissa son adversaire râlant sur le sol et rentra au coraly affreusement blessé, la trompe ensanglantée, les oreilles en lambeaux, et avec une défense de moins.
Je laisse à penser si l'affection que notre hôte et sa famille lui portaient dut s'accroître. Quand nous le vîmes, il était parfaitement guéri, mais pendant six semaines il n'avait pu se nourrir que de bouillie de riz.
— Il se moque d'un tigre comme d'un mou-
cheron, ajouta son maître qui nous faisait part de ses états de service, mais je ne voudrais pas le voir se mesurer avec son ancien ennemi le mangeur de nelly (rhinocéros), je craindrais qu'il ne lui' arrivât malheur.
Le brave animal, en voyant qu'il allait nous accompagner, fut saisi d'une telle joie qu'il essaya de moduler ses chants les plus gracieux ; il ne parvint qu'à donner quelques notes, assez semblables aux éclats que rend un instrument de cuivre aux mains d'un débutant, et à nous assourdir par la plus épouvantable des cacophonies.
A la sortie de Magna, nous suivîmes une large chaussée, bordée de chaque côté par de vastes pâturages entrecoupés d'étangs, qui servaient d'abreuvoir aux bestiaux ; à trois milles au plus en face de nous s'étendaient les jungles et les marécages, entremêlés de bouquets de bois, asile naturel des fauves, et sur la droite, le terrain, qui se relevait un peu, était recouvert d'impénétrables forêts.
M°*^ Stevens et moi étions montées dans le haoudah de chasse, sorte de petite tourelle en
bois de teck et bardée de fer, à Pabri des attaques du tigre, que portait Téléphant Narayanin; malgré notre désir, on n'avait pu nous confier à Sravana, ce dernier devant diriger l'escouade avec son cornac.
M™® Daly, à qui ces excursions étaient du reste familières, était restée à l'habitation où le soin de ses enfants réclamait sa présence.
Ces messieurs et le régisseur de Magna se placèrent dans le haoudah de Sravana, beaucoup plus accessible aux attaques que le nôtre, mais ayant, par contre, leurs carabines de précision à balles explosibles, pour repousser les assauts qui viendraient à se produire.
Enfin^ pour compléter ce tableau, quatre domestiques, dont un cuisinier, deux métis pour faire le service et notre hohis Tchi-Naga avaient élu domicile sur le dos de Soupramany, pêlemêle avec les jambons fumés, les conserves, les sacs de riz et les provisions de toute nature.
Soupramany et Narayanin, en raison de leursr fonctions de gardiens, ne devaient assister à la chasse que comme spectateurs et se borner à se défendre s'ils étaient attaqués; une consigne
2l6 TROIS MOIS SUR LE GANGE
énergique fut donnée à leurs cornacs à ce sujet.
Les autres éléphants, chargés d'un rôle actif, n'avaient pas de haoudah. Une seule courroie se croisant sur le cou, et faisant le tour de leur corps, du ventre aux épaules, comme celle que nous avons vue servir à Sravana et à Moniram Dalal, dans la lutte contre le rhinocéros, composait tout leur harnachement, et suflSsait aux cornacs pour se maintenir sur le dos de leurs montures, pendant les plus furieux assauts.
Nous marchions depuis quelque temps déjà, lorsque nous aperçûmes un pauvre Indou de la caste des Tcharanys, qui s'avançait péniblement sur la route, dans une direction opposée à celle que nous suivions. Il ployait sous le fardeau qui chargeait ses épaules.
Quel ne fut pas notre étonnement, lorsqu'en arrivant près de lui, nous reconnûmes dans l'objet qu'il transportait, un de ces sacs en toile serrée de fibres de coco, dans lesquels les négociants indigènes ont l'habitude de placer leur argent.
Notre caravane s'était arrêtée.
— Salam, Tcharany, dit le major à Plndou.
— Salam, saëb, répondit le pauvre diable, et déposant son sac plein d'argent et d'or sur le bord du chemin, il se coucha dans la poussière en faisant le schaktanga à chacun de nous. — Le schaktanga est dans Tlnde la suprême expression du respect de Tinférieur envers le supérieur; il se fait en se prosternant de façon à ce que le corps, étendu sur le sol devant la personne que Ton salue ainsi, ne repose que sur Textréipité des pieds, des genoux et des coudes.
— Où vas-tu ? continua notre ami.
— J'ai été chargé par un commouty (négociant) de Nagpoor, de porter ces dix mille roupies — vingt-cinq mille francs — à un commouty de Dakka.
— Tu n'as pas fait de mauvaises rencontres ?
— Dans le pays de Kourba, j'ai vu souvent les kallerous, mais je les ai menacés du trâga, et ils m'ont laissé continuer mon chemin.
— Salam, Tcharany.
— Salam, saëb.
Après nous avoir envoyé une dernière salutation, le pauvre diable, grelottant sousies étreintes de la fièvre qu'il avait gagnée en traversant les
2l8 TROIS MOIS SUR LE GANGE
marais qui entourent les différents bras du Gange, reprit son précieux fardeau et continua péniblement sa route.
L'explication de ce fait va vous faire connaître une des coutumes les plus étranges de Tlnde.
Dans cette immense contrée, soumise autrefois à des centaines de princes différents, ayant euxmêmes, sous leurs ordres, une foule de petits rajahs à demi indépendants et toujours en lutte les uns contre les autres, les voyages et les transports d'objets précieux eussent été impossibles, si la nécessité d'assurer la sécurité des transactions commerciales, plus forte que les entraînements de la guerre et du pillage, n'eût fait imaginer le plus singulier des expédientSi
Une caste reçut le privilège d'accompagner les voyageurs, et de transporter les matières précieuses, telles que soieries, tapis du Cachemire et du Népaul, pierreries de Golconde, argent et or, d'un bout à l'autre de l'Indoustan, et chacun s'engagea, par les plus terribles serments, à la soutenir et à punir les attentats dont ses membres seraient l'objet. Cette' caste se nomme, dans le sud, la caste des bohis; au centre, de l'est à
Touest, la caste des tcharanys; au nord, la caste des bhâts.
Les brahmes consacrèrent ce privilège, par les plus terribles malédictions religieuses à regard du transgresseur, et ce mode de faire accompagner une caravane par un bohis, un tcharany ou un bhât, selon les lieux, ne tarda pas à passer dans les mœurs ; et caravanes et objets précieux furent plus en sûreté sous la garde d'un seul homme, que sous celle d'une armée.
Il n'est pas jusqu'à la caste des kallerous, ou voleurs, — car ces messieurs se sont réunis en caste dans Tlnde ■*- qui ne respecte le bohis, conducteur ou messager*
Cependant, il arrive parfois qu'un de ces braves gens est arrêté par les thugs, les kallerous, les ierous-varous et autres exploiteurs de la jungle, sur lesquels les malédictions religieuses ont peu d'empire; il n'a qu'à les menacer du trâga, pour qu'on le laisse imnlédiatement continuer sa route, sans toucher à un. cheveu de la tête des gens qu'il accompagne^ ou à une roupie du trésor qu'il porte.
Qu'est-ce que letrâga?
Voici l'origine légendaire de cette coutume.
Le puissant roi Wiswamitra avait fait sculpter dans Por et entourer de pierres précieuses une magnifique fleur de lotus, qu'il envoya à la belle Djenara, sa fiancée, en la confiant à un bohis. Ce dernier, arrivé dans une épaisse forêt du pays de Pounah, à plus de trois cents lieues de Benarès , fut saisi par les soldats de Sivadj , petit prince de la côte malabare, et conduit près de leur maître, qui exigea du messager la remise de la fleur de lotus.
« — Grand prince, lui dit le bohis, considérez le déshonneur qui va retomber sur ma personne, ma famille et ma caste, si la fleur n'arrive pas aux mains de celle à qui je suis chargé de la remettre. On dira que je l'ai vendue pour en tirer un honteux profit, et qui voudra désormais confier à un bohis, un fétu de paille à porter à une fourmi. »
Comme Sivadj persistait dans sa demande malgré ces paroles, le bôhis continua :
« — Illustre souverain, c'est ma mort que vous demandez, car j'ai juré de donner ma vie
pour défendre Tobjet qui m'a été confié ; prenezle donc puisque je ne puis espérer ni de le sauver par la force, ni de toucher votre cœur, mais que du moins ce ne soit que sur mon cadavre.
En disant ces mots, il tira son trâga de sa gaine (sorte de poignard) et se le plongea dans le cœur.
En même temps que cet acte du messager fut admiré dans Plnde entière, il souleva contre Sivadj tous les rajahs et tous les brahmes, et Wiswamitra, se mettant à la tête de son armée, envahit le Pounah, fit mettre à mort le rajah coupable et rasa sa capitale.
Depuis cette époque, les bohis, tcharanys et bhâts, au moment d'entreprendre un voyage, font vœu de se donner la mort pour défendre les caravanes qu'ils accompagnent, et les objets précieux qu'ils transportent.
Cette menace de recourir au trâga, c'est-à-dire au suicide, manque rarement son effet sur l'esprit de ceux auxquels elle s'adresse, et dans les cas excessivement rares où les thugs, kallerous et autres écumeurs de routes, ont passé outre, la mort du bohis qui a immédiatement suivi
leurs rapines, leur a valu de telles représailles, que de pareils événements n'arrivent pas deux fois par siècle, sur une population de plus de deux cents millions d'hommes.
Dès qu'un bohis se met en route, la caste tout entière est intéressée d'honneur à la réussite de son entreprise; on note le jour de son départ, où s'inquiète de son retour, et s'il tarde à rentrer après le temps nécessaire à l'accomplissement de sa mission, de tous côtés on lance des émissaires pour savoir ce qu'il est devenu, et d'aventure s'il s'est tué pour ne pas laisser violer son dépôt, lui vivant , tous les bohis, tcharanys et bhâts, du nord au sud, de l'est à l'ouest, reçoivent avis de ce qui s'est passé, avec le nom du lieu où le crime s'est commis et des gens à qui il est attri- * bué, et immédiatement commence une guerre d'extermination, dans laquelle les bohis tuent indistinctement tous les membres de la caste maudite qui leur tombent sous la main. Ils ne font grâce ni aux femmes ni aux enfants, et cette lutte, dans laquelle les messagers ont pour eux toutes les castes de l'Inde, dure souvent plusieurs générations,
Il y a environ soixante ans, toute la caste des yavals, qui vivait de maraudes dans les Nielguerries, montagnes du sud de Tlndoustan, disparut pour un fait de ce genre; pendant un quart de siècle, les bohis lui firent la chasse et finirent par la détruire en entier, sans que les Anglais aient pu s'y opposer ; ils auraient soulevé Tlnde entière contre eux. Sr le bohis lui-même venait à se rendre coupable de détournement de la chose confiée, non-seulement lui, mais toute sa famille seraient mis à mort par les membres de leur propre caste.
Ces sauvages traditions d'honneur, si ces deux expressions se peuvent employer ensemble, ont entouré cette caste des messagers d'un tel prestige, que les négociants européens chargent ses membres de tous leurs transports dans Tintérieur, et que les gouvernements anglais et français n'hésitent jamais à leur confier sans aucune garantie, des sommes importantes qui doivent servir à la solde des troupes dans les établissements éloignés.
Un seul bohis est préférable à un bataillon d'escorte. Vous pouvez lui confier ce que vous
avez de plus précieux au monde, votre femme, vos enfants, votre fortune, leur laisser faire sous sa garde trois et quatre cents lieues dans Tintérieur, il n'y a pas d'exemple que le précieux dépôt n'ait pas été rendu à destination.
Il m'est arrivé souvent d'aller rejoindre mon mari qui se trouvait dans quelque station de Tintérieur, et de faire soixante et quatre-vingts lieues dans un palanquin porté par six bohis; jamais je n'ai eu à leur reprocher l'ombre même de la plus légère inconvenance; quand je descendais de palanquin ils s'agenouillaient dans la poussière la face dans les mains pour me témoigner leur respect, chose qu'ils n'eussent point faite en temps ordinaire.
Lorsque j'étais obligée de coucher dans un bengalowaVec mes deuxayas indoues — femmes de service — qui suivaient dans une charrette à bœufs ; toute la nuit, ils faisaient la garde autour de la maison, allumant de grands feux pour éloigner les fauves, et Tchi-Naga, notre fidèle serviteur, qui appartenait à cette caste si honnête et si dévouée, se couchait en travers de la porte, son kandjar à la main — long poignard recourbé.
Dans certaines provinces de la côte malabare, les bohis joignent à leurs fonctions de messagers celles de cautions des emprunts.
Lorsqu'un riche négociant de la caste des commoutys, ou quelque rajah ont besoin d'argent, ils s'adressent à un bohis qui leur fait prêter la somme nécessaire en donnant sa vie comme garantie.
Le jour de l'échéance, si le débiteur n'acquitte pas sa dette, le bohis va se placer sous la verandah de sa maison et le somme de se libérer au plus tôt; s'il résiste, il commence à exécuter sa clause de garantie; il s'ouvre le sein d'un coup de poignard, annonçant que si la somme due n'est pas payée au coucher du soleil, il se plongera son arme dans le cœur. Comme il le ferait sans hésiter, vouant sa vengeance à tous les membres de sa caste, l'emprunteur, pour échap-. per à une mort certaine, et à des représailles qui n'épargneraient pas sa famille, s'exécute immédiatement, et s'il n'en a pas les facilités, s'adresse à sa caste qui, sans hésiter, lui fournit les moyens de se libérer. .
Malgré les dangers d'accepter une aussi ter-
rible caution, ce mode d^emprunt est moins rare qu'on ne pourrait le croire; il est du reste fort prisé des prêteurs qui sont assurés de cette façon de ne jamais perdre leur créance.
Sur les dix heures du matin, après une courte halte pour déjeuner, nous pénétrâmes dans la jungle. On se ferait difficilement une idée de rémotion qui s'empara de moi, lorsque nos montures et Tescouade de Sravana, rabatteurs en tête, pénétrèrent dans les hautes herbes qui, en certains endroits, dépassaient la tête des éléphants.
Le major, après avoir mis tout son monde en ordre de bataille, donna Tordre de s'avancer en demi-cercle jusqu'à un petit bois de tamariniers, dont nous apercevions le feuillage d'un vert sombre à trois ou quatre milles dans la plaine. Notre éléphant Narayanin et le vieux Soupramany furent placés à quelques pas en arrière du centre, et notre ami enjoignit de nouveau à leurs cornacs de ne les engager sous aucun prétexte.
Il y avait peu d'apparence que les tigres, si
on venait à les rencontrer, pussent forcer la première ligne d'éléphants et arriver jusqu'à nous; le major voulait surtout nous éviter Tefiroi que n'aurait pas manqué d'exciter en nous, une lutte corps à corps avec nos gardiens.
La chasse, ce jour-là, devait être une simple reconnaissance, mais personne ne songeait plus aux projets de la veille-, la vue de la jungle avait exalté hommes et animaux, et je compris que nous allions assister à une poursuite en règle.
Sur notre passage, les chacals et les hyènes s'enfuyaient en hurlant; à chaque instant des chats sauvages, surpris dans leurs réduits d'herbes sèches, sautaient à la trompe des éléphants qui, d'un seul tour de leur redoutable membrane, leur cassaient les reins et les jetaient sous leurs pieds; de temps à autre sur les bords des marécages, un alligator troublé par le bruit soulevait sa tête hideuse, et plongeait immédiatement dans la vase, en voyant quels étaient les ennemis qui venaient le troubler dans sa retraite, et des milliers d'oiseaux aquatiques s'élevaient en tourbillons, avec ce cri rauque et monotone qui est le propre de leur race.
Comme nous approchions des tamariniers, nous traversâmes, par un gué, le Magna qui serpentait dans la plaine; les deux rives étaient entièrement piétinées par les fauves, qui avaient choisi cet endroit pour leur abreuvoir.
Sur Tautre bord, le paysage changeait d'aspect; les hautes herbes avaient fait place à un épais tapis de mousses séculaires, dans lequel nos montures entraient jusqu'aux genoux, et d'épais bosquets de bambous parsemaient la plaine; on ne voyait de tous côtés, que des ossements de bœufs et de moutons, dont plusieurs à demi rongés ne devaient dater que de la dernière nuit.
Le tigre aime à établir sa tanière dans Tépaîs fourré des bambous, où il se repose pendant le jour, indifférent à tous les bruits qui l'entourent, à ce point que les bergers vont parfois chercher dans la jungle quelque animal égaré, sans que ce roi des solitudes daigne se déranger pour les châtier de leur témérité.
Sans nul doute, la plupart de ces réduits étaient habités. Sur un signe du major, la caravane s'arrêta.
Les rabatteurs, qui appartiennent à la caste des
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Malis, et dont la profession consiste à pousser, avec une audace peu commune, le tigre hors de son repaire, se divisèrent par groupes de six et, ayant chacun un éléphant derrière eux, s'avancèrent armés de longues lances près des touffes de bambous ; comme toujours, Sravana tenait la tête.
Sur Tordre de leurs cornacs, Narayanin et Soupramany s'arrêtèrent en frémissant. Il nous était interdit d'aller plus loin. Nous étions admirablement placées, pour ne rien perdre de ce qui allait se passer.
La station que notre hôte nous avait assignée, était forhiée par le plateau d'un petit monticule qui dominait toute la plaine.
Le spectacle était plein de grandeur, et d'étranges frissons nous agitaient, ma compagne et moi, en regardant s'avancer à pas lent ces groupes d'hommes résolus, que suivaient nos six éléphants en se dandinant, comme s'il se fût agi pour eux d'une simple promenade.
Mais pour ceux qui connaissaient bien ces animaux, ces mouvements, en apparence pleins de nonchaloir, cachent de terribles tempêtes de
23o TROIS MOIS SUR LE GANGE
colère ; plus l'éléphant paraît calme, plus il est voisin de la fureur, et l'escouade de chasse de notre ami ne se retenait, bien qu'elle perçût de tous côtés les émanations des fauves, que parce qu'elle était bien dressée.
Les malis mettent leur point d'honneur à ne pas porter de coups à faux au début d'une chasse, et à débusquer un tigre à la première tentative. Ceux qui étaient appuyés par Sravana, négligèrent cinq ou six touffes de bambous qu'ils rencontrèrent d'abord sur leur route, et se dirigèrent sur un bosquet plus volumineux que les autres ; arrivés à portée, ils envoyèrent adroitement leurs lances en bois de fer dans le fourré et se replièrent en toute hâte derrière leur colossal allié.
A peine les lances eurent-elles pénétré dans le feuillage des arbrisseaux et des lianes, qui en* combraient les pieds des bambous, qu'un rugis* sèment à faire trembler les plus braves, éclata dans le fourré, et qu'un magnifique tigre royal, bondissant hors de sa cachette, vint tomber sur répais gazon ; comme il prenait son élan pour s'élancpr de nouveau, trois coups de feu retenti-
rent à la fois, et ranimai, atteint à bout portant par les balles explosibles^ s'affaissa pour ne plus se relever. Lorsqu'on le visita, on s'aperçut qu'une balle lancée par la main sûre du major, lui avait éclaté dans le cou et presque séparé la tête du tronc.
Sravana n'avait point bougé ; il s'était contenté de relever la trompe pour se mettre en garde.
Au bruit des coups de feu, quatre tigres 's'élancèrent des fourrés voisins, et sans hésiter bondirent sur les éléphants. Le tigre des Sunderbounds attaque toujours.
Deux furent saisis, pour ainsi dire, à la volée, par la robuste trompe de leurs adversaires, qui les broyèrent immédiatement sous leurs larges pieds ; le troisième, d'un élan désespéré, parvint jusque sur la tête de l'éléphant qu'il chargeait et s'y cramponna ; le cornac se laissa rapidement glisser à terre, et son intelligent compagnon s'étant subitement roulé sur le sol, écrasa son ennemi. Le dernier, qui d'abord avait paru suivre ses camarades, effrayé sans doute par le bruit, au lieu de continuer sa marche en avant.
fit un crochet subit et s'enfonça dans le bois de tamariniers. Il était de petite taille, et le cornac de Soupramany nous assura qu'il devait être à peine âgé de six à sept mois.
Cette lutte n'avait pas duré un quart d'heure, et, sans que nous ayons eu à déplorer le moindre accident, chose fort rare dans ces chasses, où l'on perd presque toujours un ou deux rabatteurs, quatre tigres gisaient sur le terrain.
Tout cela s'était passé si rapidement, et il ne saurait en être autrement avec la disproportion des forces des deux combattants, qu'il nous semblait avoir été le Jouet d'une hallucination. Les éléphants fouillèrent ensuite la forêt de tamariniers en tous sens, mais ils ne rencontrèrent pasde nouveaux adversaires.
Nous étions au moment le plus chaud de la journée, et on décida de chercher, pendant une heure, un abri sous le feuillage avant de continuer la poursuite. Les Malis mirent ce temps à profit et, avec une dextérité peu commune, enlevèrent la peau des félins, que nous désirions conserver, malgré les déchirures que leur avaient faites les balles explosibles et les défenses des éléphants.
Ce premier acte de Pexcursion contre les terribles animaux qui ravageaient les troupeaux du major, nous avait enchantées, ma compagne et moi ; à part les émotions diverses qu'excitent toujours la vue de la jungle avec ses étranges habitants, nous étions aussi en sûreté dans notre haoudah, que si, des gradins d'un cirque, nous eussions contemplé, dans une fosse, un combat d'animaux féroces.
Mais nous ne devions pas aller plus loin...
• Sur l'avis de notre hôte, ces messieurs décidèrent, à Tunanimité, que les nécessités de la chasse exigeaient impérieusement le retour des dames à Magna avec Narayanin qui, après nous avoir rendues à destination avant le coucher du soleil, se remettrait en marche immédiatement pour venir rejoindre la caravane.
Au rapport des rabatteurs, qui depuis plusieurs jours suivaient les pistes des tigres, le gros de la troupe se réfugiait, chaque matin, dans les plaines basses entrecoupées de marais, qui s'étendaient au delà de la forêt, et il était d'une vulgaire prudence de ne pas ajouter à toutes les précautions qu'on allait être obligé de prendre.
Tennui d'avoir à s'occuper de notre sûreté.
On n'était pas sûr, du reste, que Narayanin se montrât aussi calme, et il pouvait parfaitement arriver que s'échauôant à la vue delà lutte, il voulût y prendre part, et nous entraînât dans les marais.
En dehors même de tout danger immédiat, devait-on nous imposer la fatigue de passer plusieurs nuits en forêt ? Une chasse ordinaire se fût terminée après le premier assaut, dont les résultats avaient été merveilleux ; nous devions donc être amplement satisfaites \ à partir de ce moment ce n'était plus une partie de plaisir qui allait se continuer, mais bien une poursuite énergique pour refouler dans le sud des Sunderbounds, les dangereux hôtes qui rôdaient autour de la plantation, et donner un peu de quiétude aux kouroubas — bergers — et aux troupeaux, jusqu'à la prochaine saison des pluies, qui devait de nouveau chasser les tigres de leurs réduits envahis par les eaux.
Le major ajouta, en souriant, que sa décision à cet égard était prise dès le matin, mais qu'il avait tenu à nous faire les honneurs de l'ou-
verture avant de nous en parler, comptant bien au surplus qu^une journée de fatigue aurait plus de poids sur notre propre décision que les raisonnements les plus logiques.
Ces messieurs ne purent s'empêcher de rire de cette explosion de franchise un peu anglaise, et nous répondîmes en plaisantant à notre ami : que ses dernières paroles venaient de détruire toute la galanterie de sa conduite première, et que nous avions grande envie, par pur esprit de contradiction, de qe pas courber la tête sous ses arrêts, qui revêtaient quelque chose du parfum sauvage de la jungle.
L' Anglo-Saxon de pure race, c'est-à-dire qui n'a pas reçu un peu de ce badigeon normand, dont Taristocratie anglaise est si fière, ne comprend guère certaines délicatesses du badinage français ; il est un peu comme son congénère d'outre-Rhin, avec cette différence que quelques instants après il ne s'occupe plus de ce qu'il n'a pas compris, tandis que l'Allemand passe trois jours à digérer un bon mot entre bière et choucroute, applique les incommensurables trésors de patience de sa lourde intelligence à en décou-
vrir le sens, et finit par se pâmer de ce rire épais que Ton connaît, quand il croit avoir surpris quelque chose ; le bon major crut nous avoir blessées ; nous le rassurâmes en lui donnant le vigoureux shake hand du départ.
A notre tour, nous nous crûmes en droit de parler le langage de la prudence, et, pour calmer nos appréhensions, ces messieurs nous promirent de se servir de notre haoudah, barricadé de tous côtés par des tiges de fer, que le cornac de Narayanin reçut Tordre de rapporter avec lui.
Avant de partir, nous tînmes à voir établir la tente qui devait les abriter pendant la nuit ; elle fut placée sur le petit plateau qui nous avait servi d'observatoire pendant la chasse, et on nous expliqua que Sravana, son escouade et le vieux Soupramany, en tout huit éléphants, seraient postés en cordon tout autour, de façon à en interdire l'approche aux visiteurs dangereux.
Tranquilles de ce côté, nous consentîmes à regagner Magna ; nous commencions en effet à ressentir la privation de ces mille et un riens, qui sont des nécessités de la vie de la femme, et
qu'on ne saurait se procurer dans un haoudah sur le dos d'un éléphant.
J'ordonnai à Tchi-Naga, qui se préparait à nous accompagner, de rester pour veiller suf son maître. — Je compte sur toi, lui dis-je, pour éloigner de lui tout danger.
— Avant que le tigre touche à Saëb< me répondit le brave garçon, il passera sur le corps du bohis I
Nous reprîmes le chemin déjà parcouru le matin-, le soleil baissait rapidement à l'horizon, et nous n'avions que juste le temps d'arriver à l'habitation avant la nuit.
La jungle revêtait de tous côtés des allures plus mystérieuses ; un vague brouillard qui s'élevait des marécages commençait à planer audessus des hautes herbes ; de tous côtés dans les fourrés, des troupes de chacals, qui n'osaient pas encore tenir la campagne, nous envoyaient leurs glapissements sinistres, pendant que de temps à autre le cri rauque et strident des alligators se mêlait aux hurlements lointains de quelque panthère, que nous percevions comme un son vague et indéfini. Narayanin, pressé par son
cornac, marchait avec la vicesse d'un cheval au galop, et bien que notre haoudah fôt parfaitement suspendu, il s'agitait avec un mouvement de tangage comparable à ceux qu une mer courte et agitée imprime aux embarcations. Grâce à cette course rapide, nous avions quitté les hautes herbes et atteint la route de Magna, lorsque le jour disparut presque sans crépuscule.
Narayanin modéra son allure ; peu nous importait d'arriver plus ou moins vite maintenant à rhabitation, nous n'avions plus à craindre la rencontre des tourbières, si fréquentes dans ces parages, et contre lesquelles Téléphant ne peut rien quand il ne voit plus assez pour se diriger* Quand la nuit vous surprend au milieu des jungles, il faut coucher où Ton se trouve, si Ton ne veut s'exposer à disparaître avec sa monture dans ces cloaques de boue, dissimulés par d'épais tapis de verdure.
Le temps était splendide ; de tous côtés nous entendions le chant des padials qui ramenaient auxcoralys les éléphants de service, pendant que les grands bœufs, qui pâturaient jusqu'au ventre dans les grasses plaines qui bordaient la route.
nous saluaient au passage de leurs beuglements prolongés.
Le petit village de Magna que nous traversâmes un peu avant d'arriver, complètement perdu sous bois, était éclairé par une foule de lampes entourées de papiers de couleur, pour les mettre à Tabri du vent ; les petits enfants piaillaient à Tenvi, sous les vérandahs des demeures, mêlant leurs cris au bruit du pilon manœuvré par leurs mères , qui préparaient les graines du carry pour le repas du soir. Les hommes se re* posaient des fatigues du jour en fumant silencieusement leur houkah, dont la fumée odorante parfumait Pair de sandal et d'iris; à les voir, immobiles et demi-nus, appuyés contre les colonnettes en bois de teck qui . ornaient le devant de leurs demeures, à demi éclairées par la lueur fugitive des velacous , on eût dit des sculptures en vieux bronze qui faisaient saillie sur la muraille.
M™® Daly nous attendait pour le repas du soir; elle savait que son mari ne devait pas nous laisser passer la nuit dans la jungle
Les chasseurs rentrèrent cinq jours après ; les huit éléphants avaient tué vingt-deux tigres.