‹ Trois Normands: Pierre Corneille, Gustave Flaubert, Guy de Maupassant; études documentairesChapitre 1 sur 15 · Trois Normands: Pierre Corneille, Gustave Flaubert, Guy de Maupassant; études documentaires · texte numérisé non relu

Trois Normands: Pierre Corneille, Gustave Flaubert, Guy de Maupassant; études documentaires

armi les petites cités normandes, il en est peu d'aussi pittoresques, dans son cadre d'eaux vives, de prairies et de grands arbres, que la petite ville de Conches, auprès d'Evreux, aux confins de la plaine du Neubourg et du Pays d'Ouche. Posées au sommet d'un coteau modéré et sur ses flancs, ses maisons s'échelonnent, dominées par l'abside élégante et la fine flèche de l'église Sainte-Foy, parée de merveilleux vitraux de la Renaissance. Sur un mamelon isolé, se détache aussi le donjon démantelé et couvert de lierres de l'ancien château féodal des seigneurs de Tosny, puis de Courtenay, avec son entourage de fossés et de pans de murs à moitié écroulés. Autrefois, sur l'arrière-plan des frondaisons de la forêt de Conches, s'apercevaient encore le petit clocher de l'Hôtel-Dieu et les débris de l'ancienne Abbaye de Châtillon. Enfin, au pied de la colline, dans ce site riant et magnifique, se déroulent les eaux limpides du Rouloir, un ruisseau charmant qui coule au milieu des prés verts.

Au dire de Thomas Corneille, dans son Dictionnaire de Géographie, — et Thomas Corneille, comme nous le verrons, avait de bonnes raisons de connaître cette jolie cité, — il y avait à Conches une vicomte ressortissant du Présidial d'Evreux, une élection qui relevait de la Généralité d'Alençon, une maîtrise des Eaux-et-Forêts, un grenier à sel, une lieutenance de police, tout le personnel administratif d'une petite ville française au xvne siècle.

De plus, dans deux rues de l'ancien faubourg Saint-Etienne, s'étaient abrités de nombreux métiers du fer, car il y avait de bonnes mines dans la contrée : faiseurs de barres de fer, de marmites, de pots, cloutiers et faiseurs d'alênes. De plus, sur la petite rivière de Gonches, de nombreux moulins tournaient leurs roues : moulins à blé, à tan, à huile et à papier jusqu'à Evreux, où le Rouloir mêlait ses eaux transparentes à celles de l'Iton.

C'est certainement de cette jolie petite ville normande, où la vie était déjà active au xvr3 siècle, où des corporations nombreuses mettaient l'agitation de leurs métiers, qu'était originaire la famille des Corneille. Le nom de la petite cité de Conches, les gens qui y habitaient se rencontrent trop souvent liés à celui des grandsparents de Pierre Corneille, dans de nombreux actes, pour qu'on ne place point là le berceau de la famille.

Pierre Corneille, le référendaire, le grand-père du poète, était-il né dans la petite ville normande, vers la fin du xvr3 siècle? On peut le croire et penser qu'il la quitta, assez jeune, pour se rendre à Rouen, où il fut à la fois conseiller référendaire en la Cour du Parlement, et aussi commis-greffier, car, en 1570, il porte à la Cour les excuses du greffier en chef, puis avocat. Dès 1570, il avait épousé une cauchoise, Barbe Houel, dont la famille était originaire de Caudebec-en-Caux.

Mais, en abandonnant la petite ville de Conches, il y avait certainement laissé une partie de sa famille. Dès 1541, on y trouve cité un Robert Corneille, tanneur à Conches. Tel était, du reste, le métier exercé par la famille Corneille, car, quelques années plus tard, un frère de Pierre Corneille, le référendaire, Jean Corneille, qui pendant longtemps habita Conches, est désigné comme étant tanneur dans plusieurs actes de tabellionnage. Venu à Rouen chez son frère le référendaire, qui habitait déjà sur la paroisse Saint- Sauveur, mais dans une maison de la rue du Vieux-Palais, revendue plus tard, Jean Corneille, en effet, signa, le 17 février 1578, plusieurs actes très curieux.

Dans l'un, Jean Corneille, marchand tanneur, demeurant à Conches, constitue de son bon gré son procureur, « c'est à savoir honorable homme Pierre Corneille son frère, conseiller référendaire en la Chancellerie à Rouen, et une espace en plaidoirie et spécialement, de pour et au nom dudit, pourchasser près le sieur de Saint-Cler, de lui bailler acquit de la somme de 21 écus. »

Dans d'autres pièces antérieures, ce Jean Corneille, qui est tantôt qualifié de tanneur et tantôt de bourgeois de Conches, constitue, plusieurs fois, des rentes en sa faveur sur Pierre Corneille, le référendaire, son frère. Le 26 juillet 1577, devant le Tabellionnage de Rouen, Jean Corneille, bourgeois en la ville de Conches, constitue ainsi à honorable homme « Me Pierre Corneille, référendaire en la Chancellerie du Palais à Rouen, y demeurant, paroisse Saint-Sauveur, 10 livres de rente par an ». Et, ajoute l'acte payées « cette constitution fait que 100 livres, présentement, par ledit Pierre Corneille au dit Jean Corneille ».

L'année suivante, le 17 février 1578, Jean Corneille, en même temps qu'il donne procuration à son frère Pierre, constitue au profit de celui-ci « six escus d'or et deux tiers d'escus d'or de rente à héritage à payer et livrer à Rouen aux quatre termes, premier à Pasques prochain venant », moyennant « soixante six escus d'or, deux tiers d'écu d'or, par contrat passé par ledit Pierre Corneille ».

Voilà certainement différents actes qui prouvent l'existence d'un Jean Corneille, tanneur à Conches. Il y avail, en effet, autrefois à Conches, à côté des métiers de ferronnerie et de forges, des tanneries assez nombreuses. La corporation des Tanneurs, réunie à celles des Drapiers et des Mégissiers, avait même des armoiries et portait « de gueules à une toison d'argent, étendue en fasce. » La vieille rue des Tanneries a gardé le souvenir de ce métier qu'exerça la famille des Corneille. Comment, du reste, ces vieilles industries de la préparation du cuir ne se seraient-elles point installées dans ce vallon du Rouloir, où elles trouvaient l'eau pour alimenter les fosses et les écorces de chêne dans la belle forêt de Conches, qui venait border la petite cité?

Pierre Corneille, le référendaire, avait conservé d'autres relations avec la ville de Conches, ainsi que le prouvent plusieurs actes, jusqu'à présent inconnus. Ainsi, Pierre Corneille, le référendaire, en compagnie d'un sieur Léger d'Houlleville de Malleville, demeurant sur la paroisse Saint -Gilles d'Evreux, se porte caution, vis-à-vis de Pierre Brice, un gros marchand de Rouen, sur la paroisse Saint-Eloi, « pour une rente de 333 écus d'or, que reconnaît lui devoir Noël Coquerel, de Conches, par contrat passé devant les tabellions de Rouen, le 1er décembre 1586. » Ce Noël Coquerel, en faveur duquel Pierre Corneille, le référen-

daire, intervenait, comme étant un ami et un « pays », était avocat à Conches et élu de la ville. A la mort de Pierre Corneille, le référendaire, survenue en 1588, sa veuve Barbe Houel, « comme tutrice de ses enfants soubsâgés dudit défunt et d'elle », fut appelée à intervenir pour cette caution, dont quittance lui fut donnée, le 22 juillet 1589, par Pierre Brice; le 3 mars 1593, une nouvelle quittance, toujours à propos de la rente due par Noël Goquerel, demeurant à Conches, est encore enregistrée, de même que le 16 octobre 1609. A cette époque, ce n'est plus Barbe Houel qui se porte caution, mais un de ses fils, Guillaume Corneille, qui n'a à cette époque que vingt-deux ans.

Ce Guillaume Corneille est le sixième enfant de Pierre Corneille, le référendaire, baptisé à Rouen le 5 mars 1581, ayant pour parrain M. Puchot et pour marraine Madeleine Duval. Tandis que ses frères et sœurs : Jeanne, qui fut religieuse à l'abbaye de la Chaise-Dieu; Pierre, né 1572, qui fut maître des Eaux-et-Forêts ; Antoine, qui fut curé de Sainte-Marie-des-Champs, près d'Yvetot ; Barbe, baptisée le 16 mars 1578; Richard, baptisé en 1580; Françoise, baptisée en 1583; François, baptisé en 1585, qui fut avocat et procureur au Parlement, vécurent à Rouen ou dans les environs, Guillaume Corneille se retira à Conches, où il demeura pendant quelque temps. En 1619, il est mentionné comme y ayant épousé Madeleine, fille de Jean Osmont, verdier en la forêt de Conches. Par là, on voit que Pierre Corneille, le maître des Eaux-et- Forêts, avait des relations, dans sa famille même, avec le personnel des forestiers. Dans un acte de tabellionnage du 22 septembre 1618, on voit que ce Guillaume Corneille, demeurante Conches, avec ses frères, Pierre, Antoine et François, consent à un transport de rentes fait à leur mère, Barbe Houel, par Fremin Mouchard, sieur de la Chevallerie, sur un sieur Etienne Maupelley, de Touffrevillela-Corbeline. L'année précédente, Guillaume Corneille, demeurant en la ville de Conches, donnait encore quittance de 1400 livres pour le principal de 100 livres « en quoi ledit François Corneille s'était obligé envers ledit Guillaume, son frère, le 29 octobre 1609 ».

Ce Guillaume Corneille, oncle du poète, est encore cité, dans un acte du 1er mars 1628, comme habitant auprès d'Evreux, à propos d'une vente, par saisie, devant le bailli d'Evreux au siège d'Orbec. Il semble avoir eu un fils, appelé aussi Guillaume Corneille, qui fut receveur du Chapitre d'Evreux, et qui y demeurait.

En 1675, il déclare qu'il avait un frère aîné nommé Noël Corneille, qui était originaire de Fresne, dans la vicomte de Conches, dont il ignore à cette date la situation.

Guillaume Corneille le père, dans un acte de remboursement aux héritiers de Barbe Corneille, leur sœur qui avait épousé Claude Brifï'ault, sieur de Boscroger, pour amortissement d'une rente, prend le titre de sieur de Savausine ou Savaussière. Noël Corneille, son fils, garde du corps du Roi, écuyer, prend le même titre de sieur de Saucuisine, quand il marie sur la paroisse Saint-Lô, à Rouen, sa fille Catherine, dont la mère était Geneviève de Surmont, à Daniel de Chalon, écuyer, sieur de Dequey, fils de Mathieu de Chalon, sieur du Hamel, et de Suzanne Le Cloustier. Et cela semble montrer qu'il y avait des liens de parenté entre l'ancienne famille espagnole de Jalon, francisée et devenue de Chalon, et Pierre Corneille, auquel Rodrigues de Chalon avait donné l'idée de mettre à la scène française le Cid de Guilhem de Castro.

Pierre Corneille, le grand poète tragique, n'ignorait point non plus que sa famille était originaire de Conches et y avait eu de nombreux intérêts. Dans une lettre à son ancien camarade de collège, Jacques Goujon, avocat au Conseil privé du Roi, qu'il avait déjà chargé, en 1643, d'obtenir pour lui un privilège en faveur de trois œuvres : Cinna, Polyeucte et La Mort de Pompée, Pierre Corneille entretient très longuement son ami d'une rente sur les quatrièmes de Conches. Ces quatrièmes étaient le nom d'un droit que le Roi levait dans la province de Normandie sur le vin, le cidre et toutes les boissons. Dans les autres provinces, on ne payait que le huitième; mais, dans tout le pays normand, on payait un droit établi au xive siècle, sous forme de quatrième. Ces quatrièmes, ainsi que l'explique Pierre Corneille, avec toute la prudence avisée et habile d'un vieil avocat normand, avaient été vendus par le Roi à un sieur Jean Letellier, grand rapporteur. Ce Jean Letellier avait eu plusieurs héritiers qui vendirent leur part à un sieur Pierre Constantin, ayant laissé deux fils : Pierre et Octavian. A Octavian Constantin, Pierre Corneille, le référendaire, le grand-père de Corneille, avait acquis une part de rente sur ces quatrièmes de Conches. Il fallait prouver l'existence de la constitution de cette rente, et Pierre Corneille, qui agit au nom de ses oncles, Antoine Corneille, curé de Sainte-Mariedes-Champs, et François Corneille, procureur au Parlement,

envoie dans ce but à son ami Goujon toute une série de pièces et des quittances, notamment de sa grand'mère Barbe Houel. Faut-il en lever d'autres à Paris ? Il engage Goujon à le faire. Faut-il distribuer quelques épices à certains magistrats, assez accessibles, au procureur du Roi Nicolas, à M. de Courcelles? On pourra prendre de l'argent chez le libraire Courbé. « Si vous jugez, ajoute Corneille, que mon nom soit assez considérable pour rendre l'affaire plus aisée, vous pouvez dire que mes oncles m'ont donné ces titres comme à leur héritier. » Décidément, Corneille tenait à établir les droits de sa famille sur ces quatrièmes de Conches !

Pierre Corneille, le poète, avait encore, comme on le voit, certains intérêts dans le petit pays dont il était originaire; mais il y avait encore conservé des relations soit à Conches même, soit aux environs, au Neubourg, à Louviers, à Thuit-Signol. Quand Pierre Corneille vend à Voisin de Neufbosc la ferme du Petit-Couronne moyennant 7.100 livres de rente, 500 livres sont à prendre sur Jacques de Vipart, marquis de Silly. Or, ce Jacques de Vipart était le fils de l'ancien capitaine du vieux château de Conches, Gilles Vipart, seigneur de Silly en Basse-Normandie, avec des fiefs à Dozulé, aux Authieux-sur-Corbon, à Saint-Jouen. C'était là certainement une connaissance de Pierre Corneille.

N'est-ce point aussi par suite de voisinage, de relations provinciales entre compatriotes du même terroir, que Pierre Corneille fut amené à connaître l'étrange marquis de Sourdéac, le grand seigneur-machiniste du château du Neubourg, où il devait faire représenter La Toison d'Or, de notre grand tragique ? Pierre Corneille connaissait depuis longtemps ce fier original, Alexandre de Rieux, que Tallemant des Réaux nous a montré se faisant courir, comme un cerf, par ses gens, qui le poursuivaient. Avant La Toison d'Or, il avait commandé une pièce à Corneille : Les Amours de Médée, mais il ne s'était point entendu sur le prix. Lors de la représentation magnifique et somptueuse de La Toison d'Or, donnée en mai 1660, dans une grande salle du château du Neubourg, admirablement transformée, Pierre Corneille dut être présent. A la façon très précise dont il décrit les différents trucs scéniques inventés par Sourdéac, les vols à travers la scène, les feux follets, on voit qu'il avait assisté très vraisemblablement à la mise en scène de La Toison d'Or, dans ce vieux château du Neubourg, où on rencontrait jadis encore des vestiges d'un antique

châssis doré. Pierre Corneille se trouva là en relations, non seulement avec les comédiens du Marais, qui devaient transporter son œuvre, toute montée, sur leur théâtre à Paris, mais avec toute la noblesse de la province, tous ces bons gentilshommes de la plaine du Neubourg, du Liévin, du Pays d'Ouche et du Roumois, une soixantaine de spectateurs que Sourdéac, pendant huit jours, logea et régala à ses frais. Invités à ces fêtes, ils étaient accourus en telle affluence que leurs domestiques durent être logés dans les étables.

Parmi ces gentilshommes du pays, Pierre Corneille dut rencontrer les trois frères de Campion, figures fort intéressantes de nobles lettrés et guerriers, qui furent les grands amis du poète. Si vous passez sur la route du Neubourg à Elbeuf, à sa rencontre avec le chemin qui va de Saint-Cyr-la-Campagne à Tourville, vous rencontrerez une grande pierre, fixée dans le sol. Elle rappelle le souvenir de l'ancienne église de Saint-Ouen-du-Poncheuil, dépendant aujourd'hui de la paroisse de Saint-Amand-des-Hautes- Terres, église disparue et où avaient été inhumés jadis les sieurs de Campion, depuis fort longtemps seigneurs du pays.

Alexandre de Campion, né à Rouen en 1610, qui fut gentilhomme de Louis de Bourbon, comte de Soissons, avait été attaché ensuite à Henri, duc de Longueville, gouverneur de Normandie, « qui le fit major de Rouen, emploi dans lequel il mourut », dit une inscription sur son portrait, conservé dans le château de Montpoignant, la demeure seigneuriale de la famille. Très lettré comme son frère Henri de Campion, il avait tout d'abord publié un petit recueil qui n'était pas vendu, mais donné, et était dédié à la comtesse de Fiesque. Ce brave gentilhomme publia encore, pour Augustin Courbé, un petit in-quarto, intitulé Les Hommes illustres, imprimé à Rouen chez Laurens Maurry, l'imprimeur de Pierre Corneille, le 15 janvier 1657, mais qui ne fut pas achevé. Il contient cependant un sonnet de Pierre Corneille, adressé à Alexandre de Campion, sonnet où s'affirme la haute fierté du poète, qui connaît sa valeur. Il se termine ainsi :

J'ai quelqu'art d'arracher les grands noms du tombeau, De leur rendre un destin plus durable et plus beau, De faire qu'après moi l'avenir se souvienne.

Le mien semble avoir droit à l'immortalité, Mais ma gloire est autant au-dessous de la tienne Que la fable, en effet, cède à la vérité.

Dans un pelit livret postérieur, publié en 1657 également, sous le titre : Recueil de lettres qui peuvent servir à l'histoire et diverses poésies, se rencontre le sonnet initial de Gampion à Corneille, qui prouve l'amitié régnant entre ces deux originaires de la plaine du Neubourg.

La préface de ce dernier volume d'Alexandre de Campion était faite par son frère Nicolas, un Rouennais également, mais qui était retourné à son pays d'origine, puisqu'il était prieur de Vert-sur- Avre , entre Dreux et Nonancourt. Henri de Campion, le second frère de cette famille, est une physionomie non moins attachante, auquel Cousin a rendu justice dans son Elude sur la duchesse de Chevreuse. Lieutenant-colonel du régiment de Longueville, frondeur incorrigible, ami dévoué et courageux du duc de Beaufort fugitif, qu'il cacha et abrita dans son château de Montpoignant, il a laissé des Mémoires très curieux sur la fin du règne de Louis XIII, récits pleins de verve colorée, traversés d'aventures et de beaux coups d'épée, qui ont été réédités en 1857, avec un commentaire très vivant de Moreau. La famille de Campion eut même des liens de parenté avec les Corneille. Louis Martainville de Marsilly, capitaine au régiment de Varenne-Cavalerie, puis maréchal de camp, qui épousa en 1683 Marthe Corneille, la fille de Thomas, était fils d'une Anne de Campion. La famille de Campion avait d'autres fiefs dans cette plaine du Neubourg, avoisinant le Roumois. Elle possédait, par exemple, par le mariage de Suzanne Godet avec Louis de Campion, la seigneurie de Saint-Amand-des- Hautes-Terres, puis la seigneurie de Saint-Pierre-des-Cercueils et de Mathonville, on l'on retrouvait ses armes : d'or, à deux bandes de gueules, au lion rampant d'azur, brochant sur le tout. Henri de Campion mourut au château de Boisférey, le 11 mars 1663, château qui faisait partie de la paroisse de Thuit-Signol et avait appartenu aux Lamy de Rouen, avant de devenir le bien de la famille de Campion.

Remarque curieuse. En cette paroisse de Thuit-Signol existent deux fiefs, portant le nom de fief de Couches, le pays originaire de la famille Corneille. L'un est le fief de Conches ou Cardin, et qui appartint aux Cardin, aux Lepourry; l'autre est le fief de Conches ou Douville. Ce fief, qui très probablement doit son nom à l'abbaye de Conches, qui fut retiré aux Ferrières-Saint-Hilaire et appartint alors aux familles Allorge, aux Ygou, aux Félix de Bermonville, ne

serait-il point ce fief si recherché d'Auville, d'Oville, Douvile, Dauville, qui a été donné si souvent à Pierre Corneille, dans de nombreux actes, et dont il reste à découvrir le vrai nom, la date d'acquisition et l'endroit même où il était situé ?

Un Gendre de P. Corneille en Crète

En tous temps, la France s'est battue un peu dans tous les coins du monde pour les idées de liberté. En 1913, par exemple, on a commémoré, dans l'île de Crète, le souvenir des trois expéditions françaises qui, en r662, en 1668 et en 1669, vinrent porter secours à la chrétienté représentée par les Vénitiens, assiégés par les Turcs infidèles dans la ville de Candie. Grâce au Souvenir Français, qui fit partie, de nos jours, du corps d'occupation de Crète, grâce au Consul général de France, on a apposé, en effet, une plaque de marbre blanc ornée de lauriers, sur le bastion de la Sablonnière, où tomba, sous les murs de Candie, un millier de Français.

Sait-on que, parmi les noms de ces vaillants défenseurs de Candie, figurait celui d'un soldat qui se rattache au pays normand, celui d'un gendre de Pierre Corneille, Félix Guénébaud de Bois-le-Comte, sieur du Buat, qui avait épousé Marie Corneille, à Alençon, le 7 octobre 1661? Le sieur de Bois-le-Comte était d'une fort vieille famille noble de Normandie et de Bretagne, remontant jusqu'en 1189, et dont le fief originaire du Buat se trouvait près de l'abbaye de la Trappe, à Lignerolles.

Parmi ses ancêtres, le jeune de Bois-le-Comte comptait nombre d'officiers, de militaires et de gens de robe. Est-ce cet antique renom qui poussa Gilles du Buat, le père du jeune fiancé, à faire une enquête particulière sur la fortune de Pierre Corneille, alors que la parole des deux familles avait été échangée? Toujours est-il que l'illustre poète releva très vivement cette incorrection dans une lettre, jusqu'à présent restée inconnue, et que M. Emile Picot, qui la tenait de M. Pariés, lut dans la première séance du Congrès du Millénaire de la Normandie à Rouen, en 1911.

Marie Corneille avait dix-neuf ans quand elle épousa Félix Guénébaud de Bois-le-Comte, et celui-ci devait être à peu près du même âge. C'est ce qui explique que, lorsque cet original duc de la Feuillade fît, en 1678, appel à la jeune noblesse française pour entreprendre une sorte de « croisade » en faveur de Candie assiégée, le jeune gentilhomme normand répondit des premiers. Il dut abandonner alors sa jeune femme, Marie Corneille, et son enfant, le jeune Gilles de Buat, qui devait plus tard entrer dans les ordres sous le nom du R. P. Bois-le-Comte, religieux théatin.

Félix Guénébaud de Bois-le-Comte rejoignit à Lyon le corps des quatre cents gentilhommes français, recruté par le duc de la Feuillade. De là, il alla s'embarquer à Toulon sur une petite flottille qui, après avoir côtoyé la Sardaigne, abordait ensuite, non sans peine, dans le port de Tramata, le havre habituel des pêcheurs de la ville de Candie. Le petit corps des gentilshommes de la Feuillade, que le pape Clément IX aidait à entretenir, fut bien accueilli par les Vénitiens de Morosini, qui depuis si longtemps soutenaient la défense contre les Turcs.

Les gentilshommes français, sous les ordres de la Feuillade, ayant comme aide de camp de Tresne, comte de Saint-Paul, étaient divisés en quatre brigades, commandées par le duc de Caderousse — un brave soldat provençal , — par le comte de Villemaur et par le duc de Château-Thierry, appartenant à la Maison de France. Il avait pour enseigne le marquis de Chamilly et M. de Jovency.

Si l'on s'en rapporte au Journal de l'Expédition de M. de la Feuillade pour le secours de Candie, par un volontaire (Lyon, 1679), le gendre de Pierre Corneille, Félix de Bois-le-Comte, comptait à la brigade de Villemaur comme sous-brigadier, en même temps que M. de Villemaur fils et que M. de Charmont. Les aides-majors de cette brigade étaient MM. de Virgini, de la Mondie et de Longuemare, un normand.

Toute cette folie et intrépide jeunesse française devait bientôt rencontrer la mort dans la grande sortie, tentée si témérairement, le 16 décembre, contre les Turcs. En habits de parade, ces braves gens se réunirent au bastion de la Sablonnière, le point principal de la défense, s'appuyant d'un côté à la mer près du Port des Galères et de l'autre au fort de Saint-Démétrius, qui dominait Candie de ce côté.

« On avoit des cuirasses, dit un des témoins, des casques, des brassards, des habillements de guerre, mais personne ne jugea qu'il fût à propos de s'en charger à cause des fossés et des trous par où il fallait passer. Quelques-uns prirent le pot en tête, mais le jetèrent bientôt, à cause de la chaleur. » Détail bien français: chacun de ces gentilshommes — de Messieurs les Maîtres, comme on disait alors, — était accompagné de son valet, qui portait les pistolets et qui se défendait avec un esponton, une sorte de demipique.

Tout le monde descendit, un à un, dans la « fausse braie » de la Sablonnière par une brèche faite à travers la muraille, puis la brigade de Chamilly, appuyée par les batteries du fort, se jeta sur les redoutes des Turcs, tandis que la brigade de Villcmaur, dont faisait partie Félix du Buat de Bois-le-Comte, attendait couchée dans le fossé. Toute la brigade de Chamilly donna bravement, chaque gentilhomme se battant comme un lion. Tour à tour furent tués : le marquis de Tavannes, le comte de Beaumont, son frère; de Neuville l'aîné, Sénéchal, du Puy-Gaillard, de Saint-Quentin, de Jovancy, le chevalier de Villeserin-Verneuil. Le comte de Fénelon, très ardent, poursuivait les Turcs, quand son fils le comte de Fontaine fut tué.

Pendant deux heures, ce combat acharné, corps à corps, se poursuivit. La brigade de Villemaur était, elle aussi, entrée dans la fournaise, se jetant à l'attaque de sept redoutes, gardées par 2,600 Turcs, que les gentilshommes français devaient enlever ce jour-là. Téméraire jusqu'à la folie, La Feuillade, qui était la bravoure même, marchait en avant sans une arme, avec un fouet à la main, tandis qu'un grand diable de capucin, le Père Paul, entraînait les gentilshommes français en brandissant un crucifix.

C'est dans l'attaque d'une de ces redoutes turques que tomba, mortellement frappé, le gendre de Pierre Corneille, Félix du Buat de Bois-le-Comte, et à côté de lui furent également tués maints autres gentilshommes de la brigade de Villemaur : le comte de Villemaur, le chef de la brigade; le chevalier de Lusignan, MM. de Chinol, de Marigny, de Château-Guillain, de Liran, du Taro, de Chaseras, du Breuil, de Bois-Peray, de la Brunetière.

Débordés malgré l'appui des brigades de Saint-Pol et de Caderousse, les Français engagés durent se replier en faisant feu jusqu'au trou de la « fausse braie », par laquelle ils étaient sortis

et par où ils durent rentrer dans la place. Cent vingt gentilshommes moururent dans cette sortie et plus d'un eut à subir d'affreuses tortures et de honteuses et barbares mutilations, de la part des janissaires du terrible grand-vizir Kupruli. Celui-ci fit planter sur une pique, devant sa tente, conte Savinien d'Alquié dans ses Mémoires ou Histoire curieuse de Candie, les têtes coupées de la plupart des gentilshommes français. Il fit mieux. « Comme il avait remarqué la délicatesse du teint du marquis d'Oradour et la beauté extraordinaire de ses cheveux blonds, qu'il avait fait tresser la veille de la sortie pour ne point en être incommodé, Kupruli plaça sa tête coupée sur un grand pilier isolé pour la faire voir à ses amis comme une merveille. » Qui sait si le gendre de Corneille, tombé dans la mêlée, ne subit point un sort semblable? L'année suivante, quand le duc de Beaufort, l'ancien Roi des Halles, qui avait conduit une nouvelle expédition à Candie, tomba sur ces glacis, on chercha vainement son corps. Selon les coutumes d'Orient, le duc avait eu, lui aussi, la tête tranchée et avait été dépouillé de ses vêtements. Les recherches prescrites par Kupruli, à la demande de Louis XIV, qui réclamait le corps de son cousin, furent vaines.

La plaque de marbre évoquant ces épisodes de notre histoire en Crète, fixée au bastion de la Sablonnière, d'où partirent, en 1668 et 1669, les deux sorties des troupes françaises, ne porte qu'une mention anonyme. Elle dit simplement : A la mémoire du duc de Beaufort, amiral de France, et des officiers, soldats et marins français, au nombre d'un millier, tombés sous les murs de Candie. 16 décembre 1668— 25 juin 1669.

Il nous a paru intéressant de fixer plus particulièrement le nom du gentilhomme normand Félix Guénébaud de Bois-le-Comte, qui fut uni au nom héroïque du vieux Corneille, et qui mourut là pour son pays.

Les Actes de Baptême de Pierre Corneille

Décidément, Pierre Corneille joue de malheur avec les chroniqueurs parisiens ! En octobre 1910, en effet, le Figaro publiait, sous la signature de notre confrère Jacques de Nouvion, collaborateur érudit de Je sais tout, la note suivante :

L'écho que Figaro a publié sur la maison de Corneille à Rouen me rappelle une constatation que j'ai faite avec stupéfaction, il y a à peu près un an, aux archives de l'étatcivil de cette ville.

Ma curiosité m'avait conduit dans les combles de la Mairie rouennaise, où sont relégués les registres des baptêmes, mariages et inhumations des quarante-deux paroisses qui existaient dans la capitale normande avant la Révolution. Je demandai à l'archiviste de me permettre de consulter le registre de la paroisse SainJ-Sauveur (celle de la rue de la Pie, actuellement rue Pierre-Corneille), à la date du 6 juin 1606, date de la naissance de l'auteur du Cid.

Et savez-vous ce que je constatai ?. . .

Tout simplement que l'acte de naissance de Pierre Corneille n'existe plus dans sa ville natale.

Le feuillet où il se trouvait consigné a été, m'explique l'archiviste, arraché.

Veuillez agréer, etc. . .

Jacques de Nouvion.

« La question a, en effet, son importance et vaudrait d'être élucidée », ajoutait le Figaro.

Elle le sera facilement. Le registre des baptêmes de l'église Saint-Sauveur, paroisse de Pierre Corneille, est toujours à sa place, non dans les combles de la Mairie rouennaise, mais dans la Salle des Archives, au second étage de l'Hôtel-de-Ville, dans l'ancienne Bibliothèque municipale. Ajoutons aussi que l'acte de baptême de Pierre Corneille est, lui aussi, toujours à sa place, non à la date du 6 juin 1606, mais à celle du 9 juin 1606, à la page 32 de ce petit volume, où M. Jacques de Nouvion aurait pu le trouver.

Sur ce feuillet de papier qui aurait été soi-disant « arraché », on peut lire, en effet, le nom du mois, ainsi que le nom de l'enfant baptisé, mis très lisiblement en marge. Voici comment est libellé, du reste, d'une petite écriture courante, l'acte de baptême de Pierre Corneille :

Juing Le vendredy IX, Pierre, filz de M. Pierre

Corneille Corneille, a esté baptisé. Le parrain, M. Pierre

le Pesant, secr. du Roy, et demoiselle Houel.

Ce feuillet, au recto, contient une douzaine de mentions de baptêmes et autant au verso. L'acte de baptême de Pierre Corneille y est encadré entre celui de Catherine, fille de Gilles Aulde, déclarée le jeudi 1er juin, et celui de Le Provost, déclaré le même vendredi 9 juin que le baptême de Pierre Corneille.

Ce petit registre, relié en parchemin, porte, au dos, le nom de Saint-Sauveur et compte 88 feuillets environ. Sur le plat de la couverture en parchemin, il porte l'inscription suivante, qui a pu induire M. J. de Nouvion en erreur :

Nota. — 11 existe sur la paroisse de Saint-Sauveur une lacune de 53 ans, de 1620 à 1673.

Sur la feuille de garde, on lit aussi l'inscription :

« Registre des baptêmes, mariages et inhumations de la paroisse Saint-Sauveur de Rouen depuis le 12 septembre 1592 que M. Robert Jue fut curé de lad. Paroisse a pris possession d'icelle jusqu'à ce jour qui suit. »

Et la liste des actes de baptême s'ouvre, le 6e jour d'octobre 1592, par celui de Jacques Nicourl...

Comme on le voit, le registre de l'église Saint-Sauveur était parfaitement conservé dans les archives municipales, de par les soins de l'excellent et dévoué archiviste d'alors, M. Charles Poullain.

De plus, il existe encore une autre mention du baptême de Pierre Corneille, dans un autre registre public de la paroisse Saint- Sauveur, conservé au greffe du Tribunal de première instance, au Palais-de-Justice de Rouen. De nombreuses ordonnances royales de 1509, 1539, 1579, 1595, 1625, 1635, 1667 et, notamment, celle de 1691, mentionnent en effet « qu'il devait être fourni à tous les curés des paroisses deux registres, cotés et paraphés, l'un desquels demeurera dans la cure et l'autre sera déposé au greffe ».

Le registre du greffe, écrit de la même main, va du 30 janvier 1603 au 26 mai 1619. Il mentionne, dans des termes un peu différents, le baptême de Pierre Corneille et s'exprime ainsi :

Le neuvième (jour de juin 1606), Pierre, fils de M. Pierre Corneille, a été baptisé. Le Parrain, M. Pierre Le Pesant, secrétaire du Roy, et Barbe Houel.

Il ne rappelle pas, comme l'autre acte conservé aux Archives municipales, le jour de la semaine : vendredy, qui a, du reste, été reconnu exact, et la qualité demoiselle qu'on donnait alors aux femmes mariées. Le parrain, Pierre Le Pesant, était le grand-père maternel de Pierre Corneille, et Barbe Houel, la marraine, qui habita longtemps la maison de la rue de la Pie, était sa grand'mère paternelle. Pendant quelque temps, ce registre du greffe fut déposé, sous le Consulat, au secrétariat de la Préfecture de la Seine- Inférieure.

Ces deux actes de baptême étaient bien connus. Ils furent signalés pour la première fois par l'archiviste Legendre quand, en 1804, sur l'initiative du Premier Consul Bonaparte et du ministre Chaptal, le Conseil général de la Seine-Inférieure décida l'apposition d'une plaque de marbre sur la maison natale de Pierre Corneille. Cette plaque portait même l'inscription : « Ici est né, le 9 juin 1606, Pierre Corneille. »

Plus tard, une vive discussion s'éleva au sujet de la date de naissance de Pierre Corneille. On contesta la date du baptême, 9 juin, comme étant la date de la naissance du poète, les deux registres ne portant, après le nom de l'enfant, aucune mention « né d'avant-hier, d'hier ou d'aujourd'hui », mentions qui n'apparaissent qu'en 1668.

On opposait à cette date du baptême la date de naissance du 6 juin 1606. C'est, en effet, la date que rapporte Thomas Corneille — qui devait bien connaître son frère — dans son Dictionnaire universel géographique, à l'article : Rouen. « La même ville de Rouen, disait-il, a été la patrie du fameux Pierre Corneille, qu'on nomme le Grand Corneille, né le 6 juin 1606. »

Cette date du 6 juin était encore indiquée dans la notice nécrologique du Mercure de France, parue en octobre 1684, dont Thomas Corneille, avec de Visé, avait été le fondateur ; dans la Vie de Corneille, par son neveu Fontenelle ; dans d'autres ouvrages, par Voltaire et par Palissot.

Ce sont les arguments que fit valoir, en 1827, la Commission de l'Académie de Rouen, composée de MM. Duputel, Houel et Lévy. Leurs rapporteurs adoptèrent définitivement la date du 6 juin 1606, en consignant leur opinion dans différents opuscules.

M. Pierre-Alexis Corneille, descendant du poète et professeur d'histoire, publia en 1826 sa Dissertation sur ta date de naissance du grand poète, puis son Rapport sur le jour de la naissance de Pierre Corneille et sur la maison où il est né, édité en 1828. D'autre part, M. Houel publia également, en 1828, son Rapport sur la date de naissance de P. Corneille, lu à l'Académie de Rouen.

A la suite de cette discussion, l'inscription placée sur la maison natale du poète fut, en 1828, modifiée, et le « 6 juin » remplaça le « 9 juin ». Inutile d'ajouter que, dans cette enquête et dans cette discussion, les deux actes de baptême de Pierre Corneille furent cités et reproduits.

Ils ont été depuis donnés in extenso dans les appendices à la Vie de Pierre Corneille, par Marty-Laveaux (tome Ier, p. LXIII) et dans l'édition des Œuvres de P. Corneille, des « Grands Ecrivains de France », parue en 1863. Ils avaient été alors relevés sur les textes originaux par M. Charles de Beaurepaire.

Or donc, que les Cornéliens de Rouen et de Paris, qu'a pu alarmer la note de notre confrère parisien, se rassurent ! Les titres d'origine de Pierre Corneille sont demeurés intacts et sont fort bien conservés dans sa ville natale. Si le zèle des lettrés parisiens tient à s'exercer, il trouverait une plus utile occasion en aidant le Comité rouennais à sauver définitivement la vieille maison natale du poète !

Un Exemplaire de YJmilation de Jésus-Christ

Avec Annotations de Pierre CORNEILLE

Grâce à l'intervention de M. Ed. Laporte, ancien conseiller général du canton de Grand-Couronne, M. Alfred Dubois, ancien dépulé de la Seine-Inférieure, qui fut aussi conseiller général, donna, en 1906, au Musée Corneille, au Petit-Couronne, près de Rouen, un exemplaire rarissime de Y Imitation de Jésus- Christ, par Pierre Corneille, avec des variantes et des annotations de la main même du grand poète. C'est un don précieux pour le Musée Cornélien.

On sait combien nombreuses furent les éditions de Y Imitation de Jésus-Christ. Depuis 1650, date du premier privilège, jusqu'en 1662, Ed. Picot, dans sa Bibliographie Cornélienne, signale vingt éditions, partielles ou complètes, de Y Imitation de Jésus-Christ traduite par Corneille. Il exprime même la crainte « que le chapitre qu'il leur consacre offre des lacunes », ce qui était vrai, car à l'Exposition typographique de Rouen, figurèrent six impressions inconnues du savant bibliographe.

Les premières éditions de Y Imitation de Jésus-Christ, partielles ou complètes, furent toutes publiées dans le format in-12. L'exemplaire offert par M. Alfred Dubois est de la seconde édition in-4°, parue en 1658, la première datant de 1656.

Voici son véritable titre : L'Imitation de J.-C. traduite et paraphrasée en vers françois par P. Corneille, imprimée à Rouen par L. Maurry pour Robert Ballard, seul imprimeur du Roy pour la musique, marchand libraire à Paris, rue St-Jean-de-Beauvais, au Mont-Parnasse, MDCLVIII. Avec approbation clés Docteurs et Privilège du Roy.

D'autres exemplaires portent l'indication de Pierre Rocobcl « au Palais, en la gallerie des Prisonniers » ; d'André Soubron, « libraire de la Reyne, au Palais, à l'entrée de la gallerie des Pri- « sonniers à Y Image de Noire-Dame ».

L'exemplaire donné au Musée Cornélien est relié en veau, avec filets dorés et feuille de garde, en papier marbré ancien. Il compte 11 feuillets et 531 pages, comprenant les quatre livres, imprimés en italiques, avec le texte latin en caractères plus petits, dans les marges. Il s'ouvre par un frontispice gravé, montrant une Assemblée de saints autour de la croix rayonnante, avec les armoiries du pape Alexandre VIII.

Cette planche est la même que celle de l'édition de 1656. Il en est de même des quatre autres placées en tête des quatre livres du poème. Elles sont signées : « Chauveau in. et fe ». Des vignettes, gravées sur bois, forment têtes de pages : une d'elles est même placée à l'envers. Les lettres initiales, également gravées sur bois, sont ornées. Un T sert de cadre à Y Elévation pendant la messe ; un autre à un Saint-Jean, flanqué de l'aigle symbolique ; un V à la Visitation de la Vierge ; des culs-de-lampe sont formés par une coupe remplie de fruits.

En tête du volume se trouve le portrait de Pierre Corneille, qui semble gravé d'après le portrait de Michel Lasne. Il porte, au-dessous, les armes de Corneille : « Natif de Rouen, s'est rendu célèbre par quantité de pièces de théâtre et par la traduction fidèle en vers françois du livre incomparable de Y Imitation de J.-C. » On lit au bas du feuillet : A Paris, chez Pierre Mariette, rue Saint- Jacques, à l'Espérance, avec privilège du Roy.

Le volume comprend : l'Epître du Souverain pontife ; l'Avis aux Lecteurs et l'Approbation des Docteurs Gaulde et Lecormier.

L'extrait du privilège se trouve au verso de la page 531 et est daté du 30 décembre 1653. Il contient les curieuses mentions de l'édition de 1656, qui prouvent que Corneille savait fort bien défendre ses intérêts. Elles concernent surtout le droit de reproduction des gravures en taille-douce, faites à ses frais, et dont le Roi lui accorde le privilège pour quinze ans par ce privilège, signé de Buibonneau.

Cet exemplaire de Y Imitation est non seulement intéressant par la date de son édition, mais aussi par les quinze corrections

manuscrites, faites de la main même de Corneille. Une note imprimée, fixée sur la feuille de garde, l'indique en ces termes :

Dans cet exemplaire se trouve un assez grand nombre de corrections de la main de Corneille. Il reste très peu de l'écriture de ce grand homme. La famille n'en conserve pas un mot. J'ai vu un exemplaire de cette Imitation in-4°, avec une note d'envoi par lui écrite au commencement, et enfin, à la Bibliothèque du Roi, sont plusieurs lettres sur lesquelles j'ai vérifié l'écriture qui est dans ce volume.

Les corrections de Pierre Corneille se trouvent aux pages 133, 148, 153, 159, 164, 219, 259, 285, 297, 396, 413, 419, 497, 506 et 511.

Elles sont assez insignifiantes. Par exemple, au chapitre IX du livre II, au lieu de :

Il se doit donc sans cesse au combat disposer Puisque de tous costez il a des adversaires.

Corneille remplace le il du second vers en le mol on, et il écrit :

Puisque de tous costez on a des adversaires.

Ailleurs, il change la fin de la strophe suivante et modifie complètement la pensée. Au lieu de la chute :

Que la paix ainsy de retour

Te fasse de mon cœur une sainte couronne

Où ta louange seule incessamment résonne

Et rende grâce à ton amour

Du puissant appui qu'il me donne.

Corneille poursuit le sens de la phrase principale, qu'il complète ainsi :

Par un égarement d'amour

A qui tout ce cœur s'abandonne.

Et, en une autre place, il modifie une simple expression qu'il remplace par une autre, qui lui paraît meilleure. Ainsi, dans le texte imprimé, on lit au chapitre IV du livre III :

La nature est aveugle à départir ses dons.

Elle s'en rend prodigue aux méchants comme aux bons.

Le poète corrige « Elle s'en rend prodigue » par « Elle en est libérale ». Ailleurs encore, ce sont de simples corrections, comme dans le vers :

D'angoisse sur angoisse il la sent affoiblie. . .

où le compositeur avait oublié le dernier / du mot « affaiblie ». Ailleurs, par un signe de correction, il indique qu'il faut remonter

un bout du texte latin, imprimé dans les marges, afin qu'il se trouve en regard des vers français. Par ces détails, on voit seulement que P. Corneille apportait un soin méticuleux à ses ouvrages. Ces variantes ont été relevées, du reste, par Marty- Laveaux.

Une autre note, citée par Picot, se trouve sur la dernière feuille de garde ; elle a été rédigée par le célèbre collectionneur Renouard et est ainsi conçue :

« Les corrections que l'on voit écrites sur 15 pages de ce volume sont toutes de la main de l'illustre auteur de cette traduction, Pierre Corneille. Vérification en a été faite à la Bibliothèque royale. Voyez : Catalogue de la Bibliothèque d'un amateur, t. I, p. 95. »

Une mention inscrite sur le frontispice nous apprend que cet exemplaire appartint à l'abbaye de Sainte-Colombe de Sens, de l'ordre de Saint-Benoît : Ex libris sanctx Columbœ Senonensis ordinis sancli Benedicti, 1752.

Cet exemplaire de Y Imitation de J.-C. fit ensuite partie de la collection Renouard, ainsi qu'en témoigne un ex-libris gravé et tiré en rouge : caducée formé par une ancre marine, surmonté d'un coq. A la vente Renouard, il fut vendu 1.510 francs et fut acquis par M. Aimé Dubois, père de M. Alfred Dubois, qui l'a offert si généreusement. Un exemplaire de la même édition fait partie de la Bibliothèque nationale et porte une note manuscrite, ainsi conçue : « Don de l'auteur à Nicolas de Brûlion, preslre de l'Oratoire. » On sait que l'exemplaire de l'édition de 1656, avec dédicace ainsi conçue : « Pour le R. P. Dom Augustin Vincent, chartreux, son très humble serviteur et ancien amy Corneille », a été étudié par M. Deville dans la Revue de Rouen de 1835. Il appartient actuellement à la Bibliothèque municipale de Rouen.

Par ces quelques notes, on voit l'intérêt qui s'attachait au don fait par M. Alfred Dubois au Musée Cornélien de Petit-Couronne, que dirige M. Léon de Vesly. Le livre n'y prit place qu'après avoir figuré, en 1906, à l'Exposition cornélienne du Palais des Consuls, à Rouen, où tout le public lettré jugea de sa haute valeur.

La Ferme de Pierre Corneille au Petit-Couronne.

Maintes fois on a décrit avec charme la pittoresque maison de Pierre Corneille au Petit-Couronne, située dans un décor agreste si délicieux. On a fait son histoire, mais sans se préoccuper du caractère véritable de ce logis rural, sur lequel des documents peu connus pourront peut-être apporter quelques éclaircissements. On a cru — notamment Gossclin — que Pierre Corneille, le père, avait été amené, par hasard, dans une de ses tournées de maître particulier des Eaux-et-Forêts, à découvrir la maison du Petit-Couronne et à l'acquérir. On a pensé que cette acquisition avait été faite afin d'assurer, dans ce logis campagnard, un air salubre à Pierre Corneille, né faible et débile. Pour un peu, on aurait avancé qu'il en avait été de Pierre Corneille comme de Victor Hugo, qui s'est dépeint :

Un enfant sans couleur, sans regard et sans voix,

Un enfant que la vie effaçait de son livre

Et qui n'avait pas même un lendemain à vivre.

Rien de tout cela n'est exact, et Pierre Corneille, le père, n'eut pas à rechercher cette propriété. La maison du Petit-Couronne, quand il l'acheta, le 7 juin 1608, était déjà dans sa famille, car elle appartenait à son oncle, un frère de sa mère, à Pierre Houel, sieur de Valleville, un hameau d'Ectot-les-Baons, ancien élu de Caudebec-en-Caux; Pierre Houel la tenait de son père, Pierre Houel de Vaudetot, qui avait habité Rouen comme greffier criminel du Parlement, notaire et secrétaire de la Maison et Couronne de France.

Ce Pierre Houel de Vaudetot avait même hypothéqué certains de ses biens du Petit-Couronne et avait constitué une rente de

deux cents livres environ en dot à sa nièce, Barbe Ilouel, la mère de Pierre Corneille, le maître des Eaux-et-Forêts. Cette rente, Pierre Ilouel de Valleville en avait été déchargé envers sa sœur, Barbe Houel, par contrat d'échange passé en 1598.

C'est donc pour régler toutes ses affaires de famille assez compliquées, et qui avaient même entraîné un procès, que Pierre Corneille, le père, devint le propriétaire de la maison « manante » du Petit-Couronne. Cette raison est peut-être moins poétique que celles mises en avant, mais elle est plus vraie. Les charmes pittoresques de la campagne, les prairies verdoyantes, les peupliers frémissants ne sont pour rien dans l'affaire! C'est tout simplement une sorte de liquidation familiale, et c'est sous cette forme que se présente le contrat de vente, hérissé de clauses, de réserves, où se reconnaît la prudence normande des Corneille, gens habiles dans les rédactions d'actes judiciaires!... Cet acte, signé des notaires Robin Lesaige, Théroulde et Crespin, enregistré dans les archives « au Tabellionnage de l'ancienne Vicomte de Rouen et sous les voûtes » du Palais-de-Justice, fut signalé pour la première fois par l'archiviste de la Seine-Inférieure, Legendre, qui l'indiqua ensuite, en 1835, à M. A. -G. Ballin, lequel en donna une analyse dans son Essai sur ta statistique du canton de Grand-Couronne. A son tour, M. Gosselin le signala dans son « Etude sur Pierre Corneille », parue dans la Revue de Normandie en 1864, et crut l'avoir découvert le premier.

Qu'était au juste cette « maison manante », avec « masure, grange, estables et fournil, contenant une acre ou environ, close de mur et plantée, bornée d'un costé les hoirs Perain Fringot, d'autre costé la mare, d'un bout en pointe la rue et d'autre bout l'entrée de ladite mare? » Elle se composait de six pièces en bon état, formant un logis suffisant et commode, à savoir trois pièces au rez-de-chaussée, trois chambres au premier étage, un grenier au dessus, avec la tourelle d'escalier en hors-d'œuvre, située en arrière. Devant la maison, aux toits de tuiles, aux charpentes apparentes essentées de bois, s'étendait une cour fleurie de quelques rosiers où s'ouvrait un puits à margelle. Derrière le logis, c'était le verger entouré de haies vives où, au pied des pommiers en fleurs, montait l'herbe haute, piquée de pâquerettes.

Dans un coin, sous un bouquet de sureaux, s'arrondissait la panse du fournil et, contre la maison, on retrouvait le montoir,

cette marche servant pour les hommes et les femmes qui n'étaient plus jeunes, quand il leur fallait monter à cheval. Pierre Corneille dut souvent en user pour enfourcher la paisible monture qui le portait jusqu'à Rouen. Bien des fois aussi il dut arriver au Petit- Couronne par la barquette, halée par des chevaux, qui le conduisait du quai Saint-Eloi à la berge de Couronne, d'où il pouvait rejoindre sa maison par un délicieux chemin, ombragé de saules et de peupliers, traversant les prairies...

Celte maison, était-ce bien « une maison de campagne », une maison des champs, ou n'était-ce pas alors « une simple ferme », avec son entourage de terres, de labours, de bois et de prairies? Il serait assez naturel de le penser, car, dans l'acte de vente de 1608, la « maison manante » est accompagnée de dix-neuf pièces de terre, dont l'emplacement est désigné par des noms particuliers. Il y a là, un peu dans tous les coins du Petit-Couronne, des terres labourables, des bois-taillis, des clos, des pièces de pré, des noës, comme on disait au xvne siècle. Et tout ce petit domaine ne comportait pas moins de 42 acres, 2 vergées, à la mesure de Rouen, soit environ 24 hectares, 9 ares, 75 centiares.

En rapprochant les noms des « lieux dits » sous lesquels sont désignées ces terres de Me Pierre Corneille, le père, avec les noms encore signalés dans le plan cadastral et dans « l'Etat des sections » de 1816, qui nous furent communiqués par un corneilliste fervent, M. Edouard Laporte, ancien conseiller général, l'ami de Gustave Flaubert, il n'est pas impossible de retrouver la situation des biens ruraux de Pierre Corneille.

Voici, par exemple, un clos devant la « maison manante », de cinq vergées environ, borné par le « chemin qui va de la mare du Petit-Couronne à la forêt » et par la rue même du Petit-Couronne. C'est un clos qui existe encore, précédé d'une sorte d'entrée d'honneur en demi-cercle et où, dans la verdure, s'aperçoivent des bâtiments Louis XIII.

Voilà des labours se trouvant tout près de l'ancien Chemin du Roy, qui passait au-dessus de la route actuelle, et avoisinant, pour la plupart, la forêt de Rouvray. Il y en avait, au Quesne-au- Loup, près du triège de la Merlière, trois acres. Il y en avait quelques vergées au Bucq, un triège qui existe encore près du Milthuit, à la lisière de la forêt; au chemin de l'Essart; sur la Côte; au Bout-de-la-Ville; aux Forières; à la Voye-du-Trou, toujours

près de la forêt, au-dessous de l'Aînesse-Darré. On appelait alors l'Aînesse, une sorte de fief particulier au pays normand, une sorte de tènement divisé en plusieurs personnes, dont les rentes et devoirs envers le seigneur étaient servis par un tenancier principal qu'on nommait l'Aîné. Cette famille Darré — signalée dans cet acte — possédait un grand nombre de biens sur toute cette rive de la Seine : au Petit-Quevilly, au Grand-Quevilly et même à Saint- Etienne-du-Rouvray, où un Darré fut curé.

Pierre Corneille, le père, par ce contrat avec son oncle, avait aussi acquis de nombreuses pièces de pré, situées sur le bord de la Seine. En partant de la limite du Grand-Quevilly, formée par un fossé, il s'en trouvait au Petit-Aulnay, la ferme donnée à I'Hôtel-Dieu de Rouen, en 1194, par Richard Cœur-de- Lion. Il y en avait ensuite à la Genette ou Gossette, non loin de l'Essiau, l'endroit où les pêcheurs relèvent, essuent leurs filets; plus haut, vers les champs, à la Hachette; à la Haye-Guedon; au triège des Coudres, qui se trouve au-dessous de la route de Caen, entre le Petit et le Grand-Couronne; au Chesne-l'Abbé; à la Pérelle, près du Tronquet, qui avoisine la limite du Grand-Couronne; à la Fosse-Bonel; au Bout-de-la-Ville.

Si on parcourt la liste des noms de tous ces braves paysans, voisins « boutiers » de Corneille, on y retrouve des noms de terroir : les Drouard, les Gueroult, qui, quelques siècles plus tard, devinrent les propriétaires de la « Maison de P. Corneille », les Thomas Bertrand, les Guérin, les Rodrigue, les Carlet, les Vauchelle, les Amfry, qui eurent avec Pierre Corneille, le père, de si terribles démêlés. Parmi ces noms roturiers, seuls quelques noms de noblesse : les Puchot, le sire de Bouquelon et les sieurs de Couronne, Jean de Bonshoms, puis Robert de Bonshoms, châtelain de Criqueville, conseiller du Roi en ses Conseils d'Etat et président au Parlement de Normandie. Noblesse récente, du reste, le seigneur de Couronne, Jean de Bonshoms, fils d'un bourgeois marchand de Rouen qui, ayant prêté la forte somme à son beaupère, David Le Prévost, sieur de Couronne, reçut en échange... la seigneurie.

Au milieu de ces prairies grasses et heureuses, dont l'horizon était borné par les coteaux onduleux couverts de forêts, quelques lots appartenaient à des églises et à des prieurés rouennais : des prairies aux chapelains de la Cathédrale, au prieuré de Bonnes-

Nouvelles, à l'abbaye de Saint-Ouen, à la fabrique de l'église du Grand-Quevilly, à la chapelle de l'église de Pitres. Paysage charmant et tranquille que dominait seul le clocher de la petite église dédiée à saint-Aubin et dont le curé, au temps de Pierre Corneille, le poète, était Messire Robin Le Forestier. Champs paisibles où tournaient les grandes ailes de deux moulins à vent, tandis qu'au loin, près de Hauttelle, le bac du passeur sillonnait lentement la Seine pour aborder au Val-de-la-Haye.

Ce domaine rural que nous venons de décrire ne pouvait évidemment servir qu'à une petite exploitation agricole. Ces labours, ces prairies constituaient donc vraisemblablement une petite ferme, qui fut d'abord située dans « la maison manante » même, puis dans quelques-unes de ses dépendances. Il dut en être de même pour les terres que Pierre Corneille et son frère Thomas possédèrent plus tard aux Andelys et qu'ils ne pouvaient exploiter eux-mêmes.

A ce domaine du Petit-Couronne, Pierre Corneille, le père, adjoignait encore, en 1613 et en 1616, quatre pièces de labour achetées à Jean Vivien et à Isambart Fleury. Sur l'une se trouvaient même « quatre étages de maisons », situées au Bout-de-la- Ville et que Pierre Corneille, le père, revendit, le 26 mai 1636. 11 acquit aussi également, en 1614, un*1 prairie, nommée La Noë de Ballasire, en échange de deux pièces de terre.

A la mort du vieux maître des Eaux-et-Forêts, survenue le 12 février 1639, Pierre Corneille, le poète, retrouva intact tout le domaine rural du Petit-Couronne et le conserva dans le même état pendant longtemps, car un aveu du 9 février 1653, rendu au seigneur du Petit- Couronne, messire Robert de Bonshoms, et reçu par Barthélémy Petit, sénéchal de la Seigneurie du Petit-Couronne, reproduit à peu près entièrement le dénombrement de tous les biens que nous avons cités. Tout au plus faut-il noter quelques pièces de terre, situées à la Brèche-aux-Lièvres, ou Brèche-aux- Leux, citée sur le plan cadastral comme étant dans les prairies ; à la Croix-Carrée, près du Clos-Fingot, dans les champs ; aux Pommerets, encore cités sur le plan cadastral, et dans une autre masure avec bâtiment, située au Bout-de-la-Ville.

Par contre, il faut constater la différence dans la contenance générale. Les 42 acres acquis par Pierre Corneille, le père, se réduisent, dans l'aveu de Pierre Corneille, le fils, à 25 acres, 3 vergées, soit une différence de 16 acres. Sur ce point, le regretté

F. Bouquet, qui possédait si bien ces questions cornéliennes, estime que la différence dans les contenances doit représenter la part de Thomas Corneille dans l'héritage paternel, dans ce que l'aveu de 1653 appelle « la choisie des lots ».

Détails amusants. Comme rente seigneuriale, Pierre Corneille devait deux poules, au terme de Noël, cinq chapons pour la terre de la Merlière, à la Saint-Michel, et cinq boisseaux d'avoine pour celle avoisinant le Petit-Aulnay.

Tout ce domaine rural formait donc bien une ferme, et la preuve en est qu'il est ainsi désigné dans différents actes qui touchent à la dernière période de la vie de Pierre Corneille. Certes, le grand poète ne fut pas sans habiter et séjourner dans cette maison du Petit-Couronne, et les divers actes qui témoignent que sa fille Marie fut marraine, en 1646 et en 1648, au Petit-Couronne montrent jusqu'à un certain point qu'il a vécu dans cette demeure agreste, mi-maison de campagne et mi-maison de fermier. On sait surtout, par la tradition, que son cabinet de travail aurait existé au-dessus de la porte charretière, dans un appentis, comme il en existe encore des exemples dans cette région.

Veut-on une preuve nouvelle que la maison du Petit-Couronne et son domaine formaient une véritable ferme? Après son départ pour Paris, en 1662, quand sa fille Marguerite, entrée depuis plusieurs années déjà au couvent des Dominicaines du faubourg- Cauchoise, Pierre Corneille, revenu à Rouen pour la « profession » de la jeune religieuse, qui devait prendre le titre de sœur de la Sainte-Trinité, fait, par un acte passé le 4 mai 1668, donation d'une rente de 300 livres, à titre de pension pendant la vie de sa fille. Sur quoi assigne-t-il cette rente à vie? Le contrat passé devant le notaire Cave le dit en toutes lettres : « La rente et pension est assignée et hypothéquée sur tous ses biens, et spécialement sur une ferme, à luy appartenante, assise au Petit-Couronne, tenue de présent par Jean Guéroult, pour 300 livres par an. »

Il est même à remarquer, écrit M. Ch. de Beaurepaire, qui a le premier publié cet acte de donation, « que le taux de la rente était justement le prix pour lequel cette terre était louée à Jean Guéroult ». Jean Guéroult occupait donc alors la ferme du Petit- Couronne, comme Guillaume Chouard, marchand boucher au Valde-la-FIaye, était le fermier de Pierre Corneille, pour les biens qu'il possédait dans ce charmant village. Plus tard, quand Pierre

Corneille, sentant sa fin prochaine, voudra « racquitter la pension de sa fille, Marguerite Corneille », et ne pas continuer la rente sur la ferme du Petit-Couronne, par procuration donnée à Fontenelle, le 10 novembre 1683, il prendra 3.000 livres, sur le prix de la vente de sa maison de la rue de la Pie au chirurgien Dominique Sonnes.

A cette date de 1683, une partie des biens de Pierre Corneille avait été vendue. Cependant, la maison du Petit-Couronne ne fut vendue que deux ans après la mort du poète par son fils, Pierre Corneille, sieur d'Anville, capitaine de cavalerie, « demeurant ordinairement à Paris, rue Neuve-des-Petits-Champs, paroisse Saint-Roch, maintenant en cette ville de Rouen, chez M. de Fontenelle, escuyer avocat en la Cour du Parlement, demeurant rue Ganterie, paroisse Saint-Laurent ». Or, dans cet acte très curieux, qui figure dans les registres du Tabellionnage et qui n'a jamais été publié en entier, car Ballin n'en a donné que le commencement dans son Essai manuscrit sur le canton de Grand-Couronne, on voit que le domaine de Pierre Corneille, qui était alors vendu « à Jacques Voisin, chevalier, seigneur de Neufbosc, conseiller du Roi en sa Grand 'Chambre du Parlement de Normandie, demeurant paroisse Saint-Patrice », consistait en une ferme en la paroisse du Petit-Couronne. C'était une masure, « ainsi bastie, close et plantée qu'elle est, contenant deux acres environ, quinze acres de terre en labour et bois-taillis, et cinq acres de prairies ou environ, tenue par François Lebœuf, demeurant audit lieu, pour le prix de 200 livres par an, par bail du (non daté) ». En passant, on remarquera que la contenance des terres est diminuée de cinq acres environ, si on la compare à l'aveu de 1653, et que le prix de location, qui était de 300 livres pour le fermier Jean Guéroult, est tombé à 200 livres pour le fermier Lebœuf.

En dehors de cette ferme, Pierre Corneille, le fils, cédait encore « une masure sur laquelle il y avait une maison et un autre bastiment, avec le jardin en dépendant ». Il vendit également au sieur de Neufbosc 95 livres de rente foncière, à prendre sur Guillaume Chouard, le fermier du Val-de-la-Haye, auquel Pierre Corneille, le poète, avait fieffé ses biens par un contrat passé devant Liesse et Lepelletier, le 5 octobre 1683. Le tout était cédé à Voisin de Neufbosc moyennant 7.100 livres, mais à des conditions qui méritent d'être signalées, car, jusqu'à présent, ce contrat

de vente est resté complètement inédit. Il était tout d'abord entendu que le fermier Lebœuf pourrait continuer à jouir de son bail, dont l'original, ainsi que tous les autres titres, contrats et renseignements, seraient remis à Voisin de Neufbosc.

Quant à la somme de 7.100 livres « venant ès-mains du sieur Corneille », elle était ainsi divisée : 5.000 livres pour les héritages situés en la paroisse du Petit-Couronne et 2.000 livres « pour le principal de ladite partie de rente foncière ». Pour cette somme, le sieur de Neufbosc transportait « promesses et garanties sur tous ses biens, meubles et immeubles, présents et à venir, et s'engageait à payer les arrérages de cette partie de rente, cy ensuite vérifiée, sans que le sieur Corneille soit obligé de faire aucunes diligences qu'une simple sommation ». Cinq cents livres tournois acquittables au denier 14 étaient à prendre, dit toujours le contrat, sur Me Jacques de Vipart, chevalier, marquis de Silly, « seigneur des Aulhieux de Saint-Julien, héritier et nepveu de Jacques de Vipart, qui s'était engagé pour ladite rente envers feu Jacques Voisin, seigneur de Champ-Héroult, conseiller du Roi au Parlement de Normandie, par un contrat passé devant Helye et Denis Dubosc, le 10 octobre 1633, revalidée au profit de Messire Charles Voisin, seigneur de Candos, conseiller et aumônier du Roi, chevalier et patron de Champ-Héroult, pour le compte fait entre eux devant Crosnier et Borel, notaires à Rouen, le 11 août 1662 ». L'acquéreur Jacques Voisin de Neufbosc, qui traitait avec Pierre Corneille, était en partie héritier de ce sieur de Candos.

Dans cet acte de vente de la ferme et des biens du Petit-Couronne, il était encore stipulé « que ledit sieur de Neufbosc pouvait retirer ladite partie de 500 livres de rente dans deux ans, de ce jour, en payant et remboursant audit sieur Corneille la somme de 6.100 livres, pour le principal de ladite rente, et aura ledit sieur Corneille à son profit les arrérages prorata, qui pourraient être dès lors dus, sans que ledit sieur de Neufbosc puisse y rien demander ». Il résulte aussi que c'était le fils aîné de Neufbosc ou son délégué qui paierait les arrérages, « en sorte que ledit sieur Corneille jouisse paisiblement de ladite partie de 500 livres de rente à luy transportée et qu'il ne soit aucunement troublé ni inquiété en la possession d'icelle ». En dernier lieu, il était constaté que des réparations et réédifications qui « seront nécessaires aux bâtiments desdits héritages seraient faites jusqu'à la part de 200 livres ».

Et le tout est signé des notaires Lepelletier et Borel et des témoins Langlois et Le Prévost.

Cette maison du Petit-Couronne, désignée comme étant une véritable ferme, nous allons la retrouver encore au sujet d'une donation faite par Jacques Voisin de Neufbosc à l'Hôtel-Dieu de Rouen, ainsi que cette rente par Corneille, le fils.

En effet, en 1688, les administrateurs de l'Hôtel-Dieu de Rouen étaient prévenus par l'un d'eux, Leplanquois, que le sieur Voisin de Neufbosc était mort à Paris depuis deux mois « et avait fait testament par lequel il léguait à cet hospital 10.000 livres ». On décida de faire opposition aux scellés apposés, de prendre un arrêt sur les deniers de la succession, avec assignation des héritiers en la Grand'Chambre. Dans d'autres réunions, les administrateurs de l'Hôtel-Dieu, ayant appris qu'un procès était pendant au Châtelet, déléguèrent à Paris leur agent Valtier « pour être reçus partie intervenante au procès et faire les diligences nécessaires pour être payés de la somme des 10.000 livres, léguée par ce testament ».

Or, d'après le Registre des Délibérations de V Hôtel-Dieu, en date du 24 septembre 1689, les héritiers de Neufbosc, pour acquitter les clauses du testament de leur père, « demandaient en constitution de rente une somme de 10.000 livres, au denier vingt, pour retirer une partie des 500 livres, au denier quatorze, que feu M. de Neufbosc, leur père, avait transportée à M. de Corneille de Danville, à prendre sur le marquis de Silly, pour paiement d'une acquisition qu'il avait faite, dudit sieur Corneille, d'une ferme sise au Petit-Couronne, et d'une partie de 85 livres de rente foncière, à condition de la pouvoir retirer. Laquelle partie de 500 livres de rente sera déléguée par les sieurs du Neufbosc audit Hôtel-Dieu, qui demeurera spécialement affectée par lesdits héritiers, et partie de rente foncière à la somme de 10.000 livres ». Les administrateurs de l'Hôtel-Dieu acceptèrent tout d'abord cette rente comme remploi de la somme de 10.000 livres qui leur était léguée; mais, plus tard, en 1690, les frères de Neufbosc cadets firent intervenir leur frère aîné, conseiller au Parlement, qui s'engagea solidairement avec ses frères pour la somme de 10.000 livres « pour la plus grande sûreté de l'Hôpital ». L'Hôtel-Dieu de Rouen n'eut donc rien à toucher sur la maison du poète.

On sait que, passée de la succession de Neufbosc en celle du

marquis du Lys, la maison du Petit-Couronne était, en 1789, dans la famille de Vintimille et qu'elle fut mise aux enchères, le 14 floréal an II, comme bien national. Elle était encore, dit l'acte de vente, à usage de fermier, « avec salle, chambre, grenier audessus, cellier, granges, écuries, étables, et était alors louée aux héritiers David Prestrel, moyennant 340 livres, suivant un bail qui devait finir à la Saint-Michel 1798 ». Le domaine rural comprenait encore huit acres de labour, dont un en bois-taillis, près de l'ancien chemin de Rouen à Caen, à un triège appelé Les Buquets, qui existe toujours et qui est, je crois, celui autrefois désigné par l'Aînesse-Darré, et un acre et dix perches de prairies, qui étaient auprès de celles de l'Hôtel-Dieu. Le 4 prairial an II, la ferme du Petit-Couronne était adjugée à 2.750 livres au citoyen Henry Marie, aubergiste au Petit-Couronne (alors commune de Fraternité), et non Mory, comme on l'a écrit souvent, « tant pour lui que pour François Guerout, demeurant audit' lieu ».

C'est à la famille Guerout, qui existait déjà au Petit-Couronne du temps de Corneille, que M. Frédéric Deschamps acheta la maison du Petit-Couronne, qui devint propriété départementale en 1874 et fut restaurée par l'architecte départemental Desmarcst, de 1876 à 1878. En 1879, on devait y installer un petit Musée Cornélien.

Peut-on conclure de ce que la maison de Corneille fut surtout une ferme, qu'il n'y habita point? Par la présence de sa fille comme marraine à Petit-Couronne, on peut affirmer le contraire.

Seulement, n'allez pas croire que Pierre Corneille, comme on le conte souvent, a écrit le Cid sur la « table de pierre » qui s'abrite sous un buisson de noisetiers? Cette « table de pierre » est tout simplement une ancienne « pierre d'âtre », placée devant la cheminée de la salle, qui avait été posée au xvme siècle, qu'on a enlevée lors de la restauration de la maison, et qu'on a déposée en 1876, là où elle s'offre maintenant... à la vénération des fidèles Cornéliens.

11 y aurait bien d'autres détails intéressants à noter sur la maison de Corneille et sur son état primitif avant la restauration. A l'extérieur, elle ressemblait un peu à un vieux logis, encore existant à Dieppedalle, la maison Bréant. Mais les colombages étaient pourris, et l'architecte départemental, M. Desmarest, dut les remplacer. En faisant ce travail, on aperçut des traces de

clous et on rétablit alors tout l'essentage en bardeau de la charpente apparente. De même, on trouva des traces de grillages en fer aux fenêtres du rez-de-chaussée et on tint à les replacer. Les meurtrières, une vers la rue de Rouen, l'autre vers la Seine et la troisième vers la forêt voisine, existaient bien dans l'état primitif. Quant à l'épi de faîtage en faïence, avec une colombe violette, il fut copié sur un modèle du Musée des Antiquités de Rouen.

A l'intérieur, M. Eugène Fauquet, qui était alors architecteadjoint, en démolissant des plâtras, mit à jour des cheminées en petites briques, avec moulurations en denticules ; le tout avait été arasé et avait été recouvert de plâtre assez grossièrement. Les hottes de ces cheminées montaient jusqu'aux solives apparentes, qui reposaient sur un petit encorbellement de briques, vers les angles. Sur les poutres, au rez-de-chaussée, M. Edmond Laporte, qui s'intéressa vivement à cette restauration , avait retrouvé quelques traces de décoration peinte.

Au-dessus de la porte charretière du manoir de P. Corneille, il y avait une sorte d'appentis, de petite chambre, à laquelle on pouvait accéder de la maison voisine, actuellement disparue. C'était une disposition très originale, fort pittoresque et qui n'était point rare dans les maisons normandes; il existait même une porte charretière semblable au Petit-Couronne. Sur le côté gauche de la porte, se détachait une grange relativement moderne, qui a été remplacée par la maison du gardien. De l'autre côté, le long du mur, s'allongeaient des bâtiments d'écurie surmontés de. greniers à fourrages, qui furent abattus. Tout cet ensemble a été repris, rapetassé, ratissé; mais tout cela, au fond, n'a point été trop truqué...

N'allez pas croire, cependant, au soufflet de Pierre Corneille, qui est un ustensile d'origine... hollandaise, non plus qu'aux vieux meubles qui figurèrent jadis dans un théâtre de drame parisien. Par contre, l'antique bahut semble bien authentique. Le père Guerout, le dernier habitant du logis de Corneille, le père Guerout, qui était cordonnier, y resserrait ses cuirs tout empoissés. Et c'est peut-être dans ce vieux meuble noirci et vieilli que Pierre Corneille, pendant ses séjours à la ferme du Petit-Couronne, enferma les manuscrits de ses tragédies immortelles !

Les Voisins de Pierre Corneille

La Rue de la Pie au XVIIe siècle

Quels furent dans le coin du vieux Rouen, où se déroula la plus grande partie de la vie de Pierre Corneille, les voisins de l'illustre poète, ceux qui habitaient à côté de lui et furent mêlés à son existence quotidienne? Quel était l'aspect de cette vieille rue de la Pie — débaptisée à tort — et qu'il traversait si souvent?

Avec quelques recherches, il n'est peut-être pas impossible d'évoquer ces physionomies disparues des vieilles gens et des vieilles choses, qui raccordent l'homme à son œuvre, la complètent et l'éclairent.

Au temps de Pierre Corneille, la petite rue de la Pie, déjà citée sous ce nom dans un compte du Chapitre en 1318, et depuis connue sous le nom de rue Mignotte, n'avait pas tout à fait l'aspect que lui ont donné les rescindements malencontreux de 1855. Elle cheminait très étroitenient entre ses maisons à pignons, depuis le portail de l'église Saint-Sauveur sur le Vieux-Marché, jusqu'à l'église des Jacobins, dans la rue de Fontenelle actuelle. Très resserrée avec son ruisseau au milieu, on peut juger de son étroitesse par les deux logis du xvie siècle existant encore et qui indiquent son alignement ancien, des deux côtés. Sur le côté nord, ces logis avaient une certaine profondeur, car ils donnaient sur une autre voie, la rue du Marché-aux-Chevaux, qui était située plus haut, presque à l'endroit où passe la rue de Crosne actuelle.

Dans cette rue si courte et si restreinte, le logis des Corneille, tel qu'il est indiqué sur le plan de Gomboust de 1655 et

dans la Topographia Gallise de 1657, occupait à peu près le milieu. Cette « maison de famille », comme dit un des actes que nous avons feuilletés, formait tout un tènement de maisons et comprenait deux logis. L'un, la Petite maison, à pignon, couverte par un appentis, avec ses colombages essentés d'ardoises, ses fenêtres à guillotine, fut habité par Pierre Corneille.

Elle existe toujours, méconnaissable il est vrai par le rescindement qu'on lui fît subir en 1855. A l'intérieur, cependant, le petit escalier de la cave, les murs de celle-ci, le puits se trouvant au fond de l'allée et donnant une eau très claire, et qui est cité dans l'acte d'acquisition de 1584, les murs latéraux, le toit de tuiles existent encore. Il y avait aussi, en dehors de la porte d'entrée, conservée au Musée des Antiquités, une petite porte en bois à panneaux longs,, avec un chambranle, décoré de pilastres et dont la poignée de fer fut donnée par le propriétaire, qui était alors le serrurier Le Foyer, au prince russe Wolkonski.

A côté de la Petite maison, se trouvait la Grande maison, plus basse et plus large, mais qui, avec son encorbellement en bois, avait conservé le caractère du xve siècle. Elle pourrait bien avoir donné son nom à la rue où elle se trouvait, car, dans l'acte de rachat par Dominique Sonnes, en 1687, d'une rente sur cette maison, elle est simplement désignée sous le nom de « Maison de ta Pie ».

Tout cet ensemble de logis dut, au temps même des Corneille, subir quelques transformations. La Petite maison existait depuis très longtemps, car, avant que le grand-père de Corneille, Pierre Corneille, le référendaire, l'achetât en 1584, presque un siècle avant, dès 1494, cet « hôtel, héritage et tènement avec plusieurs louages », était vendu, le 2 août, à Guillebert Pouchet. Il ne pouvait s'agir que d'une maison du xve siècle; or, la maison où naquit Pierre Corneille n'avait pas, en ces derniers temps, ce caractère et ressemblait surtout à un logis du temps de Louis XIII.

Avant d'acheter tout ce tènement de logis à François Auber, le 6 août 1584, Pierre Corneille, le grand-père du poète, qui, à cette date, était commis-greffier à la Cour, habitait déjà la paroisse Saint-Sauveur, très probablement dans une maison de la rue du Vieux-Palais, que sa femme Barbe Houel avait échangée, le 3 mars 1598, avec son frère Pierre Houel, élu de la ville de Caudebec, contre une maison se trouvant devant le portail de l'église

de Caudebec. La maison de la rue du Vieux-Palais était bornée d'un côté par M. du Fossé et d'autre bout par les hoirs de Jehan Deschamps. Les deux immeubles provenaient, du reste, de la succession de leur père Jean Houel, sieur de Valleville.

En 1600, après la mort de son mari, Barbe Houel — fait peu connu — vendit cette maison, d'accord avec son fils aîné Pierre Corneille, maître des Eaux-et-Forêts, à un bourgeois de Rouen. Pierre Charlier, de la paroisse de Saint-Cande-le-Vieux. A la mort de son mari, survenue en 1588, Barbe Houel, avec ses enfants, continua à habiter toute la maison de la rue de la Pie jusqu'au 29 septembre 1602, date à laquelle ce logis fut partagé entre Pierre Corneille, le maître des Eaux-et-Forêts, et ses frères. Barbe Houel, à cause de ses droits de conquêts, devint alors propriétaire de la Grande maison, où, plus tard, devait habiter Thomas Corneille.

Un acte, dont le texte n'a jamais été cité et où figure Barbe Houel, montre que ces maisons durent alors subir des transformations. Déjà, quand ce logis fut vendu en 1584 à la famille Pierre Corneille, il était habité par de très nombreux locataires : Gaspard Rabaud, Jean Duchemin, Philippe Millon, Maline, Leroux et autres, et dut être remanié pour l'usage du nouvel occupant.

Mais, le 21 juillet 1607, on trouve que Barbe Houel, demeurant toujours dans la Grande maison, vendit à son fils, Pierre Corneille, le maître des Eaux-et-Forêts, « cinq pieds d'héritage en largeur, sur la longueur de vingt pieds environ, à prendre en une cour qui lui appartenait, devant être pris depuis la première colombe, joignant le premier poteau de la porte qui entre dans la petite cour, en tirant vers les écuries de la Grande maison, suivant la marque qui a été devant faite, les dits cinq pieds bornés d'un côté par la dite dame Houel, d'autre côté le dit acquisiteur, d'un bout M. de Berengeville, conseiller, et d'autre bout Barbe Houel, à cause de la Grande maison, pour celuy y faire tel bâtiment qu'il avisera bon, le tout pour six vingt livres ».

En même temps, Barbe Houel, en bonne Normande, chargeait son fils de payer 20 livres de rentes dues depuis vingt-deux ans à un voisin, le sieur de Saint-Léger, et demandait à son fils de faire faire « dans le haut de la galerie pavée, faisant la séparation du grand et petit corps de logis, une porte pour servir à ladite demoiselle pour entrer dans ce qui lui reste de cour pour aller aux écuries ». On remarquera que cette augmentation par derrière

de la petite maison de la rue de la Pie, en 1607, coïncide avec la naissance de Pierre Corneille, le poète, et que celle-ci dut être la cause de cette transformation.

Que sont devenues ces écuries, très nécessaires au maître des Eaux-et-Forêts pour ses excursions à la campagne, cette galerie pavée, cette porte de communication par où la grand'mère passait pour aller voir son petit-fils au berceau? Très probablement elles sont disparues, lors de la création, au xvnr3 siècle, de la rue d» Marché actuelle, qui a dû rescinder une partie du logis des Corneille.

Il est inutile de rappeler comment Pierre Corneille, le père du poète, à la mort de sa mère en 1619, racheta à ses frères, Antoine, Guillaume et François, la part de la Grande maison, devenant ainsi propriétaire de tout l'immeuble. Inutile également d'indiquer qu'à la mort de son père, en 1639, l'immeuble de la rue de la Pie fut partagé entre Pierre Corneille et son frère Thomas, et que Pierre fit sa demeure de la Petite maison, de 1639 à 1662, date de son départ pour Paris. Inutile encore d'indiquer qu'en 1683, il la vendit à Dominique Sonnes, chirurgien, et qu'elle était alors louée par le médecin Jean Costy; qu'en 1737, les héritiers de la veuve Sonnes, Bernard Hibou et Jeanne Soubiroux, la revendirent à François Bioche, et qu'elle passa ensuite entre les mains de la Ville de Rouen, de Louis Thibault et Nicolas Asselin, puis du serrurier Le Foyer jusqu'à nos jours. Vendue également à Dominique Sonnes, fut en 1686 la maison de Thomas Corneille.

Tout à côté de la Petite maison de Pierre Corneille, en descendant vers la rue des Jacobins ou rue de Fontenelle, se trouvait une assez vaste maison qui comportait deux logis, un sur la rue, l'autre sur une cour pavée, avec caves et remise pour les carrosses. Cette antique maison avait appartenu avant l'époque de Corneille à des propriétaires dont les noms sont bien connus dans l'histoire de Rouen : à Romain Sureau, en 1507; à Richard du Fay, qui fut échevin de Rouen; à la famille d'Etienne de Missant, seigneur de Longueil, conseiller au Parlement de Normandie, d'origine dieppoise; à Louis d'Irlande, sieur de Familly; à du Parc, un basnormand d'Orbec, qui échangea avec la veuve d'Etienne de Missant cette maison de la rue de la Pie contre une vavassorie noble qu'il possédait à Honguemare-Guenouville.

Longtemps y habita aussi, pendant seize ans, un brave marchand de Rouen, Nicolas Quesnel, trésorier de Saint-Sauveur en

1588-1589, qui l'avait tout d'abord louée et qui la vendit, en 1600, à Claude Eudes de Bérengeville. Ce Claude Eudes de Bérengeville, qui vit Pierre Corneille tout enfant, était d'une très ancienne famille noble de l'élection d'Arqués, dont les aïeux s'étaient illustrés jadis au combat de l'Ecluse. Il était conseiller au Parlement et commissaire aux requêtes du Palais, et dut mourir en 1619, après avoir donné 300 livres, par testament, à l'église Saint- Sauveur.

Ses descendants, Gilles Eudes, qui avait épousé Catherine de Brèvedent et qui fut conseiller au Parlement et trésorier de France au Bureau des Finances; un autre fils, Marc-Antoine, habitèrent aussi dans ce logis voisin de P. Corneille, qui dut assister à l'inhumation de Gilles Eudes de Bérengeville en l'église Saint-Sauveur, en 1645.

Chose curieuse, cette maison, d'après l'intéressante étude qu'a publiée M. Chanoine-Davranches, était, en 1674, tombée dans un état d'épouvantable délabrement. Malgré cet état d'abandon, elle fut encore louée à François Clerel, sieur de Rampan, conseiller à la Cour, à sa veuve, puis vendue en 1699, moyennant 4.500 livres, à une famille bien rouennaise, à Marin Gohon de Corval, conseiller à la Chambre des Comptes, qui s'en débarrassa deux ans après, en la revendant à un docteur en médecine, le célèbre Guillaume de Houppeville, sieur de Semilly, doyen du Collège des médecins en 1701. Habita-t-il ce vieux logis? Ce n'est pas à penser. Les Houppeville étaient depuis longtemps cependant sur la paroisse Saint-Sauveur : un honorable Abraham Houppeville, apothicaire, était trésorier de l'église Saint-Sauveur, en 1626 et en 1646. En 1741, ce logis était habité par un conseiller au Parlement, Boutren d'Hattenville, et, quand la famille de Houppeville, en 1756, le vendit à la Ville, un des échevins d'alors, le sieur Davoult, l'habitait, en dépit du délabrement où il était tombé.

Toujours en descendant la rue de la Pie, après cette grande maison de Bérengeville, se trouvait aussi une petite maison qui fut habitée par quelques membres de cette famille. Elle avait appartenu à Jacques Langlois, puis à Raulin du Parc en 1540. Au temps de Corneille, elle fut habitée quelque temps par les enfants de Guillaume Du Parc du Varat, puis, après diverses ventes, fut cédée en échange par un sieur Henri Thomas, le 29 juin 1637, à Gilles Eudes de Bérengeville et à son fils Marc-Antoine, qui

l'occupa jusqu'en 1671, date à laquelle il la vendit à Guillaume Lefebvre de Brunville. Pendant toute son existence rouennaise, Pierre Corneille vécut donc dans le voisinage de cette famille de parlementaires.

Mais voilà une grande porte cochère qui s'ouvre sur la rue de la Pie!

Des groupes stationnent devant, en dépit de l'étroitesse de la ruelle. Des bidets ou des ânes, chargés à somme, s'engagent sous l'allée, et au fond, encombrée de ballots et de caisses, on aperçoit une cour avec une galerie de bois faisant le tour. C'est la vieille hôtellerie du Chevalier-Blanc, dont le mouvement distrayait un peu Pierre Corneille, les jours de marché. Elle était formée d'une petite maison avec appentis, avec deux petites cours, cellier, galerie et droit à un puits, et faisait partie de ces hôtelleries achalandées, qui avoisinaient le Vieux-Marché : le Chapeau- Rouge, le Pilier- Vert, les Trois-Rois, le Mouton-Blanc, Y Ecrevisse, la Folie, le Franc-Archer, qui se trouvait devant le portail de l'église Saint- Sauveur; le Petit-Cerf, la Levrette, que cite un « Etat de marchands » de 1574. Les messagers de Dieppe y descendaient et on y logeait souvent des soldats, dont quelques-uns y moururent en 1589 et en 1591 . Au temps de Corneille, la maîtresse du Chevalier- Blanc mourut en 1634, et Corneille put voir son cortège funèbre.

Cette hôtellerie avait tout d'abord appartenu à Louis Surreau, sieur de Malaunay, qui la vendit, en 1539, à Simon de Muterel, sieur de Fauville. Elle appartint ensuite à Nicolas Paix de Cœur, sieur de la Bocquiôre, conseiller à la Cour, qui la vendit, en 1578, à Thomas Aubert, procureur au Parlement. 11 nous semble bien que ce Nicolas Paix de Cœur, à la même date, fut chargé de l'enquête de vita et moribus de Me Pierre Corneille, référendaire en la Chancellerie, le grand-père du poète, qui était alors son voisin. La veuve de Me Nicolas Paix de Cœur, qui avait épousé Antoine de Civille, et ses enfants vendirent, en 1588, cette hôtellerie à la veuve de Jean Baillard d'Orival, auditeur à la Chambre des Comptes et trésorier de Saint-Sauveur en 1607, qui y vécut de longues années. Au xvme siècle, cette maison fut habitée par Marin Rondeaux, négociant, et par sa veuve.

Quand il se rendait au monastère des Jacobins, Pierre Corneille passait ensuite devant une maison du xvie siècle, avec encorbellement de pijarls, qui existe encore et qui, suivant un

acte de 1667, comprenait « deux corps de logis sur la rue de la Pie, deux maisons, l'une devant l'autre, ayant sur la façade 19 pieds et deux étages, avec un puits dans la cave et en arrière un corps de logis de 19 pieds de longueur et 16 de large ». Le puits, du reste, comme dans la maison de Pierre Corneille, y existe toujours. Ce logis, sur lequel était due une rente de 49 sous aux chanoines de Notre-Dame de la Ronde, avait appartenu, en 1568, au médecin Nicolas Maillard. Ensuite, en 1582, il appartint à Etienne Guersent, procureur en la Cour, qui fut trésorier de Saint- Sauveur en 1624, et dont les enfants le vendirent à Jacques Baillard, procureur au Parlement, qui l'habita avec son fils Louis Baillard, sieur du Parc, de 1629 jusqu'en 1666, où les deux immeubles furent séparés. L'un fut vendu à Pierre Montfort; l'autre, à un commissaire de marine, Gabriel Dubois, qui précédemment occupait la maison qui faisait l'angle de la rue de Fontenelle, en face de la grande verrière de l'église des Jacobins.

Ce logis, terminant alors la rue de la Pie et qui est disparu aujourd'hui, était, du reste, dès 1633, date à laquelle un sieur Denis Cousin le vendait à Olivier Mesquins, en complète ruine et décadence. On avait même ordonné de l'abattre, ce qui n'empêcha point qu'un siècle après, en 1735, il tenait encore debout et appartenait alors à François Dubois, curé d'Etrépagny.

Faut-il parler de la série de petites maisons qui, en remontant l'actuelle rue de Fontenelle, faisaient face à l'ancien Hôtel des religieux de Fécamp et à une allée conduisant à une sorte de boulingrin de grands arbres, plantés sur le rempart de Cauchoise?

Il y avait là, en remontant jusqu'à la rue du Marché-aux- Chevaux, située à peu près sur l'emplacement de la rue de Crosne, encadré par les petits logis d'un cordonnier, Philippe Le Manicher — peut-être le ressemeleur des souliers de Corneille; — par la boutique d'un boucher, Robert Carré, tenant cette maison à louage en 1609 de Michel Le Caron, un assez grand logis avec jardin et cellier se prolongeant derrière les maisons de la rue de la Pie et qui s'appelait Y Hôtel des religieux du Bourg- Achard. C'était probablement une dépendance du prieuré et du collège de chanoines du Roumois, et il ne serait pas étonnant que le jeu de Paume Saint-Eustache, qui faisait suite à ce logis, dans la rue du Marché-aux-Chevaux, ait dû son nom au patron fort honoré des religieux de Bourg-Achard.

En 1599, YHôlel de Bourg-Achard avait été vendu, devant les commissaires pour l'aliénation des biens ecclésiastiques, et était devenu la propriété de Christophe Paulmier, avocat. C'est par l'héritage de leur mère, Mmc Charlotte Paulmier de la Bucaillc, souvent citée dans les comptes de l'église Saint-Pierre-le-Portier, où elle avait constitué une rente de 385 livres, que ces trois maisons devinrent la propriété des Becdelièvre et des Camus de Pont-Carré.

Si maintenant, au sortir de la maison de Pierre Corneille, ou de la Grande maison, habitée par Thomas, nous remontons la rue de la Pie comme pour nous rendre au Vieux-Marché et au portail de l'église Saint-Sauveur, sur ce côté nord de la rue, au lieu du grand mur qu'on y rencontre aujourd'hui, tout placardé d'affiches, voici tout un vaste tènement de maisons qui se succèdent. Il y a là plusieurs logis enchevêtrés les uns dans les autres, séparés par de petites cours intérieures où se trouvent des galeries de bois et des écuries. Une porte s'ouvre sur la rue de la Pie, presque en face de cette maison à colombages qui existe encore et dont la date : 1606, nous apprend qu'elle fut bâtie l'année même où Pierre Corneille naissait.

D'autres portes s'ouvrent sur le Vieux-Marché, vis-à-vis le grand crucifix s'élevant au-dessus du portail. Tout ce grand logis, qui bornait la maison de Thomas Corneille, avait été donné en 1546, au Trésor de l'église Saint-Sauveur, par un homme qui joua un certain rôle dans les affaires municipales, Pierre Le Goupil, sieur du Parquet. Ensuite, il avait été possédé, en 1590, par Charles de Bois-1'Evêque, sieur de Saint-Léger, greffier au Parlement, à cause de sa femme, héritière de Robert Goupil, et revendu par lui, en 1635, à un bourgeois de Rouen, Nicolas Coullon, avocat, qui dut abandonner le tout, en 1655, à ses créanciers. Le grand corps de logis fut alors divisé en trois lots. Deux devinrent la propriété, en 1658 et en 1661, d'un sieur André Deinay, prieur-consul, et d'une dame Anne Costé, veuve de L. Allain, avocat. L'autre, de 1658 à 1664, appartint à Jean Dufour, qui, sur le plan de Gomboust, est cité comme receveur général. Un Nicolas Dufour, sieur de Longuerue, était, du reste, receveur des deniers communs en 1575 et avocat de la Ville en 1595. En face de cette maison, se trouvait, à l'angle de la rue du Vieux-Palais, un logis existant encore et figuré sur un dessin de Robert Pigeon, avec une statuette de la

Vierge, éclairée par une lanterne jetant sa lueur vacillante sur ce carrefour.

Sur ce côté du Vieux-Marché se trouvaient encore deux anciennes hôtelleries rouennaises : la maison des Trois-Croissants, qui, au xvie siècle, avait appartenu au médecin Guillaume de la Chesnaye; au chirurgien Benard de la Marque; à Guillaume le Seigneur, et à Jean Vimont, sergent, en 1543, et dut devenir ensuite la propriété de Nicolas Bouillait.

Ce dernier possédait à côté une hôtellerie non moins connue, le Mouton-Rouge ou Château-Rouge, très souvent citée dans les comptes de Saint-Sauveur. C'est là, entre autres faits, que, sous la domination anglaise, le comte de Schresbury, gouverneur du Vieux-Palais, fit conduire, en 1443, certains prisonniers que le Chapitre, en vertu du privilège de la Fierté de saint Romain, voulait faire interroger. En 1507, le maître et la maîtresse du Mouton-Rouge, les Auger, moururent et furent inhumés à Saint- Sauveur.

Le 4 mai 1652, une sentence du bailliage fut rendue au sujet de cette hôtellerie. Elle portait Pierre Corneille, écuyer, avocat du roi à la Table de Marbre, en sa qualité de trésorier de Saint-Sauveur, comme débiteur sur les deniers provenant du décret d'une maison, sise tout à côté du Mouton-Rouge.

Enfin, derrière les maisons de Pierre et de Thomas Corneille, dans l'ancienne rue du Marché-aux-Chevaux, s'étendait le jardin, les louages et le Jeu de Paume Sainl-Eustache, qui s'abornait au Mouton-Rouge et aux Croissants, et qui avait deux « maisons en devanture ». Il semble bien qu'il y avait eu également dans ces parages, entre la rue Mignotte, nom ancien de la rue de la Pie, et la rue Boullenc, nom de la rue de Fontenelle, des étuves, au xv9 siècle. Le Jeu de Paume Saint-Eustache, dont M. F. Bouquet a écrit l'histoire, appartint à Guillaume Toustain, sieur de Frontebosc, qui fut échevin de Rouen en 1520 et député aux Etats de Normandie, et c'e'st à cause de cette seigneurie qu'il devait une rente à la chapelle de Frontebosc. 11 devint ensuite la propriété d'Alonce de Civile, de Nicolas de Montpellier en 1557, et, au temps de Corneille, d'Antoine Rigodias, trésorier de Saint-Pierredu-Chàtel, en 1621, et de Robert Rigodias, sieur de Mainville, en 1682, qui semblent avoir été originaires d'Auvergne. En dernier lieu, un maire de Rouen, Etienne Marye, tenait, de ce côté, deux

grands corps de logis, si nous nous en rapportons aux contrats recueillis par M. Legendre, archiviste, et qui nous ont servi pour cette étude.

Le jeu de paume se composait de deux jeux, l'un couvert, l'autre découvert, celui-ci garni d'« étamperches » et de filets pour empêcher les balles de tomber chez les voisins. Le principal teneur de ce jeu de paume fut David Sullingant, qui le louait 1.200 livres, et qui, en 1500, fut saisi par les commissaires de la Ligue, à cause de son attachement à Henri IV. Lors de la jeunesse de Pierre Corneille, le Jeu de paume Saini-Eustache était tenu par Pierre Lecoq, qui mourut en 1614, et dont le service fut célébré en l'église Saint-Sauveur.

S'il nous fallait indiquer encore d'autres voisins de Pierre Corneille, sur l'autre côté de la rue, d'après le plan de Gomboust, en 1655, nous citerions, presque au coin de la rue de Fontenelle, la maison des Alleurs, qui devait être celle de l'illustre famille Puchot des Alleurs, car Nicolas Puchot, sieur de Malaunay, conseiller-secrétaire aux Etats de Normandie en 1611, fut trésorier de l'église Saint-Sauveur en 1619 et y fut inhumé en 1626. Son fils, Charles Puchot, qui fut conseiller au Parlement et qui avait épousé Mme de Cauvigny, y habita également, car on le trouve cité comme trésorier en 1633. C'est dans cette maison que se trouvait l'admirable cheminée du xve siècle qui a été dessinée dans les Monuments français, de Willemin, et qui, croyons-nous, a été transportée à Jumièges, dans l'ancienne propriété de M. Casimir Caumont.

Il dut également exister sur remplacement de l'imprimerie Wolf, où l'on trouve encore des poutres décorées de sculpture Renaissance, un important immeuble.

Etait-ce celui indiqué, sur le plan de Gomboust, comme l'hôtel de M. Féron? Toujours est-il qu'on trouve comme trésorier de Saint- Sauveur, au temps des Corneille, en 1620, Jehan Féron, sieur du Plessis, receveur et payeur des gages de MM. de la Cour au Parlement, et qu'un Féron, secrétaire du Roi, fut inhumé à l'église Saint-Sauveur, en 1619. En 1620, Jean Féron avait fait un don à l'église Saint-Sauveur, à condition d'avoir un banc pour lui et sa famille dans la chapelle Sainte-Marie de l'église Saint-Sauveur. Bien d'autres personnages connus habitaient dans le voisinage de Corneille: la famille de la Vallée-Gallentyne, qui fournit quelques

membres au Parlement; les descendants du capitaine de Valdory, l'ancien échevin rouennais, l'auteur du Discours sur le siège de Rouen de 1592, et qui fut inhumé, en 1601, dans l'église Saint- Sauveur.

Mais, d'après ces quelques notes, il nous semble avoir suffisamment indiqué quel pouvait être l'aspect de ce coin de Rouen au temps de Pierre Corneille et avoir ainsi montré quels rapports existaient entre l'illustre écrivain et le milieu rouennais où se déroula la plus grande partie de son existence.

Les Armoiries de Pierre Corneille

Au moment des fêtes du Troisième Centenaire de Pierre Corneille, i célébrées à Rouen en 1906, on vit apparaître de tous côtés, sur les écussons et les cartouches, les armoiries de Pierre Corneille. La carte postale elle-même, à l'affût de toutes les actualités, s'empara du blason cornélien et arbora, sur champ d'azur, la fasce d'or, chargée de têtes de lion, qui caractérise l'écu de Pierre Corneille.

Quelles sont, en réalité, ces armoiries souvent représentées, et comment la famille Corneille fut-elle anoblie?

Parmi ses ancêtres ou ses alliés, Pierre Corneille comptait plusieurs personnes se rattachant à la noblesse et qui avaient porté le titre de « nobles hommes » ou « honorables personnes. » Les Houel de Vaudetot, parents de sa grand'mère, et les Briffault avaient souvent pris ce titre, ce qui explique que les lettres de noblesse données à Pierre Corneille le père, maître des Eaux-et-Forêts, par Louis XIII, Taient qualifié « Nostre amé et féal Pierre Corneille, issu de bonne et honorable race et famille ».

Ces lettres de noblesse, Louis XIII les conféra, en janvier 1637, à Pierre Corneille, ancien maître des Eaux-et-Forêts en la généralité de Rouen, dans les termes les plus honorables, « parce qu'il a toujours eu en bonne et singulière recommandation, le bien de ces estats... et pour le bien de notre service et du publicq et particulièrement en l'exercice de maistre de nos eaues et forestz en la Vicomte de Rouen, durant plus de vingt ans, dont il s'est acquitté avec un extrême soin et fidélité... avec tel zèle et affection que ses services rendus et ceux que nous espérons de lui à l'advenir, nous donnent sujet de recognoistre sa vertu et ses mérites et de les décorer de ce degré d'honneur, pour marque et mémoire à sa postérité ».

Certes, le roi Louis XIII se rappelait la conduite vaillante et énergique de Pierre Corneille, le père, pendant le pillage des forêts de Rouen, de 1610 à 1618; mais, en 1637, il y avait dix-huit ans que le brave homme avait pris sa retraite. L'espoir des services que le roi attendait de lui « à l'advenir » semble bien, à cette date de 1637, au lendemain du triomphe glorieux du Cid, s'adresser plus au fils qu'au père. Aussi bien, la mention de l'anoblissement, pour « ses enfants et postérité masles et femelles, nais et à naistre en loyal mariage », l'indique clairement.

Tous les contemporains en jugèrent ainsi et c'est au poète plus qu'à son père qu'ils attribuèrent la noblesse. Sur ce point, amis et ennemis de P. Corneille furent d'accord. Pour les uns, comme Jean Loret, le gazettier normand, qui cite les poèmes tragiques du poète :

Par lesquels il a mérité D'ennoblir sa postérité.

c'est Pierre Corneille qui fut anobli. Pour les autres, les Mairet, les Claveret, ils ne manquent jamais de railler sa noblesse de fraîche date et de l'appeler « Monsieur du Cid » — ils trouvaient ça spirituel! — « Monsieur de Corneille », « Gentilhomme de 2.000 livres ».

Chose curieuse : Pierre Corneille, qui avait droit à la particule, au de, que lui donnaient la plupart de ses contemporains, ne s'en est jamais servi, même après son anoblissement, en 1637. Toujours il signa Corneille, très simplement. Par contre, le titre d'écuyer, qui avait été donné à son père par les lettres-patentes de 1637, fut constamment employé par lui, dans tous les actes de sa vie, dans les aveux de ses biens, dans ses comptes de trésorier de l'église Saint- Sauveur. Il se trouve même sur son acte de décès, sur les registres de l'église Saint-Roch : « M. Pierre Corneille, escuyer. » Si Pierre Corneille ne tenait guère aux droits honorifiques que ce titre pouvait lui conférer : mention spéciale dans les prières de l'Eglise; préséance pour les bancs, les processions; sépulture dans le chœur, il semble avoir tenu plus aux privilèges réels que lui donnait son titre, comme l'exemption des tailles, par exemple. On le voit, en effet, réclamer très vivement, en 1640, devant la Cour, contre le fait d'avoir été assujetti, comme les roturiers, à un impôt sur les boissons, établi par la ville à la suite de la révolte des Nu-Pieds. La Cour avait été favorable à sa demande et l'avait

déchargé de cette surtaxe pour l'avenir, sans ordonner toutefois la restitution des sommes perçues. Les commissaires du Roi lui avaient été aussi favorables, mais le Conseil du Roi cassa l'arrêt rendu en sa faveur.

Pierre Corneille usa-t-il du droit de porter des armoiries? Par les lettres d'anoblissement, ce droit était ainsi déterminé : « Permettons et octroyons qu'ils puissent dorénavant porter partout et en tous lieux, que bon leur semblera, même faire élever par toutes et chacune leurs terres et seigneuries, leurs armoiries telles que nous leur donnons et sont cy empreintes, tout ainsi et en la même forme et manière que font et ont accoutumé de faire les autres nobles de notre dit royaume. »

Si on s'en rapporte à la miniature figurant sur le registre de la Cour des Aides de Normandie, où furent enregistrées, le 24 mars 1637, ces lettres d'anoblissement, données au mois de janvier à Pierre Corneille le père et à sa famille, voici comment sont représentées ces « armoiries timbrez » :

« D'azur, à la fasce d'or, chargée de trois têtes de lion arrachées de gueules et accompagnées de trois étoiles d'or posées, deux en chef et une en pointe. »

Il nous a été donné de voir ces armoiries et ce dessin colorié aux Archives départementales, où ils figurent dans le Mémorial : 1635-1637 (t. 29) de la Cour des Aides, au folio 242. On se rend très bien compte que ce dessin colorié et gouache a été exécuté postérieurement à la transcription des lettres, sur un espace réservé par le transcripteur. C'est si vrai que le dessinateur des armoiries n'a pas colorié certaines parties du blason, pour ne pas faire disparaître les mots du texte.

D'autre part, on voit qu'on procédait ordinairement ainsi, car d'autres lettres d'anoblissement contiennent ainsi des carrés blancs, restés réservés, pour la figuration des armoiries, qui n'ont jamais été exécutées.

Ce dessin des armoiries de P. Corneille dans ce Mémorial de la Cour des Aides est exécuté à la plume, avec reprise au pinceau, et enluminé soigneusement à la gouache, le tout d'un trait cursif, assez sûr, qui dénote la main d'un artiste habitué à ces travaux héraldiques. Ce qu'il faut remarquer dans ces armoiries, c'est qu'elles sont accompagnées d'ornements extérieurs qui méritent d'être examinés. Elles portent, en effet, au-dessus de l'écu, un

« timbre » ou casque, taré de profil à senestre, c'est-à-dire tourné à gauche. Il ne porte que quatre grillages, ce qui semble bien se rapporter au titre d' « écuyer », donné à P. Corneille, le père, car le nombre des barreaux augmente avec les titres : cinq barreaux pour un baron, sept barreaux pour un comte. Au cimier du casque est représenté un lévrier naissant, avec collier de gueules. Prenant naissance au sommet du casque, où ils forment bourrelet, des larges lambrequins encadrent le « timbre ». Suivant la règle héraldique, ils sont de l'émail ou champ de l'écu, c'est-à-dire d'azur pour la plus grande partie, et, pour les bords, des autres émaux de l'armoirie, c'est-à-dire de gueules et d'or. Les supports de ces armoiries sont des lévriers rampants, au naturel, colletés de gueules, la tête tournée en dehors de l'écu, les pattes reposant sur un terrain de sinople, où croissent des herbes.

Telle est la figuration dans le Registre de la Cour des Aides de Rouen; mais, trois jours après, le 27 mars 1637, la Chambre des Comptes, suivant la coutume, enregistrait, elle aussi, les lettres de noblesse données par Louis XIII à P. Corneille, le père. Le registre original qui contenait cet enregistrement est disparu, mais il en existe une copie faite au début du xvme siècle qui, sous le titre : Copie d'un fragment de plusieurs enregistrements de lettres de noblesse en la Chambre des Comptes de Normandie, depuis l'an 1580 jusqu'en 1645, faisait partie de la collection de M. Ch. Lormier. Or, la description des armes de P. Corneille et un dessin représentant les armoiries y figurent, mais avec des variantes assez importantes.

D'après cette copie, la famille Corneille porte pour armes :

« D'azur aux molettes d'éperon d'or, une fasce d'or, chargée de trois testes de lion arrachées de gueules. »

Telle est la description qui se trouve au folio 19 de la copie. Quant au dessin colorié, il montre aussi trois molettes dans les pièces de l'écu.' Comme on le voit, la différence très sensible entre les armes figurées sur le Registre de la Cour des Aides et sur la copie du Registre de la Cour des Comptes consiste en ce que, sur le premier, ce sont des étoiles d'or et, sur le second, des molettes d'or. Sur la copie de la Cour des Comptes, ce sont bien des molettes d'or, des molettes d'éperon, parce qu'on les trouve visiblement caractérisées par six pointes très bien prononcées et par un trou

circulaire au milieu. C'est ce trou au milieu, ainsi que le nombre des pointes, qui permet de différencier ordinairement, en blason, l'étoile de la molette, et encore est-il que parfois la molette ne compte que cinq branches. Il en est même un exemple dans ce Registre de la Cour des Comptes. Les héraldistes exigent qu'on ait soin de noter le nombre des rais ou pointes afin d'éviter des confusions.

« La molette, pièce principale de l'éperon, dit le P. Menestrier dans sa Méthode de blason, est en tout semblable à une étoile; la seule différence est que la molette est percée en rond, dans le milieu. » Et Paliot ajoute à l'article Etoile : « L'étoile, le meuble le plus usité en blason, ne diffère de la molette d'esperon qu'en ce qu'elle est percée, et l'étoile, non. Pour le nombre des rais, il est d'ordinaire de cinq pour nous Français, mais chez les Allemands et les Italiens il est de six, souvent de huit. Quand elles sont à seize, on les nomme comète. » Somme toute, il n'y a pas de règle en ce qui concerne les pointes de l'étoile ou de la molette. « Quelques-uns, dit encore Paliot, ne donnent que cinq pointes; il s'en voit à six et même à huit, suivant qu'il prend fantaisie aux ouvriers. » Et comme portant des molettes dans leurs armes, il cite la famille de Villars, en Auvergne ; de Bellengreville, de Kerminihi, en Bretagne; d'Armalié, de Cailleville, en Normandie.

Et pour preuve que c'est bien la molette qui doit figurer dans le blason cornélien, M. F. Bouquet montre que c'est cette pièce qui se trouve dans toutes les armoiries apposées sur les portraits faits du vivant de P. Corneille, le poète.

Voici, par exemple, l'un des portraits les plus ressemblants de P. Corneille, ce portrait dessiné et gravé, six ans après l'octroi des lettres de noblesse, en 1643, par Michel Lasne, l'ami et le condisciple du poète. Eh bien! sur le petit cartouche circulaire placé au bas du portrait et où figurent les armoiries de Petrus Cornélius, rothomagensis, ce sont bien des molettes dressant leurs cinq pointes, dont la forme est soulignée par les tailles de la gravure. On aperçoit même très bien le petit trou rond de la molette, dans les diverses éditions de ce portrait, in-4° ou in-12, qui ont été faites pour les éditions des œuvres de P. Corneille, à partir de 1644.

Du diable, si Michel Lasne, travaillant sous les yeux de Pierre Corneille, ne devait pas être bien renseigné sur les pièces de son blason et s'il aurait osé le reproduire inexactement! Se serait-il

trompé, gravant des molettes au lieu d'étoiles? Pierre Corneille, qui surveillait si méticuleusement l'impression de ses œuvres, aurait averti son graveur et l'aurait prié de corriger l'erreur! Toutefois, il est à noter qu'en fait d'ornements extérieurs, il ne figure point de supports dans celte gravure de Michel Lasne.

Il est vrai que l'écu est encastré dans un cartouche décoratif qui ne laisse point de place; par contre, le timbre ou casque est figuré taré de profil, avec trois grillages, et avec des lambrequins, partant du cimier. Il n'est que juste d'ajouter que, dans certaines petites gravures, d'après le portrait de Corneille par Michel Lasne, ce sont bien des étoiles qui sont figurées, car le petit trou caractérisant la molette n'y existe point.

Passons maintenant à un autre portrait, celui de Pierre Corneille, par A. Paillet, dessiné ad vivum, en 1663, et gravé par G. Vallet, imprimé par l'imprimeur rouennais Laurens Maurry. M. F. Bouquet estime que les « pièces » figurées sont plutôt « des molettes que des étoiles, à cause de la présence de lignes et de traits ». Ce qui est bien certain, c'est qu'on n'y voit point le trou circulaire traditionnel de la molette.

Mais, voilà bien une autre histoire! Le cimier, au lieu du lévrier naissant du Registre de la Cour des Aides, porte bel et bien une licorne, et les deux lévriers, colletés de gueules, qui servaient de supports, sont, dans cette gravure, remplacés également par des licornes. Quant au « timbre », ou casque, au lieu d'être taré de profil, il est de front, avec huit grillages, ce qui est une disposition spécialement réservée aux ducs, aux marquis, aux comtes, et non aux simples écuyers. Certes, Napoléon a dit que si Corneille avait vécu de son temps, il l'aurait fait prince! Mais nous sommes en 1663!... I.-F. Cars, gravant plus tard le portrait de Paillet, tout en conservant les licornes comme supports, ne donnera, lui, au timbre, que six grillages.

Un autre document va encore compliquer singulièrement la question.

En 1658, suivant des arrêts de 1654, 1655, on commença en Normandie la « Recherche de la noblesse », et, en 1669, Corneille, dont la famille avait été anoblie en 1637, dut faire enregistrer à la Cour des Aides de Paris, puis à celle de Rouen, ses lettres confirmatives de noblesse. On connaît le beau sonnet qu'il adressa à ce sujet à Louis XIV et qui commence ainsi :

La noblesse, grand Roi, manquait à ma naissance, Ton père en a daigné gratifier mes vers. Et mes vers anoblis ont couru l'univers Avecque plus de pompe et de magnificence.

Antérieurement, P. Corneille avait dû paraître devant l'intendant Barin de la Galissonnière, pour apporter ses titres, consignés dans son recueil, sous une forme tout à fait étrange. Qu'on en juge par cette mention :

Jean Corneille, M* particulier des eaux et forêts de Rouen, poète fameux, anobly en janvier 1637 et confirmé en 1662. N'a produit.

Porte d'azur à la fasce d'argent, chargée de trois têtes de lion de gueules, et accompagnées de 3 molettes d'or, Susports, Cimier : Lions.

Faut-il relever toutes ces erreurs? Jean, au lieu de Pierre; le titre de maître des Eaux-et-Forêts s'appliquant au père et non au fils; la date de confirmation : 1662, au lieu de 1665. Mais, quant aux armoiries, voici d'autres innovations : la fasce, jusqu'alors d'or, apparaît d'argent! Le cimier, au lieu du lévrier de la Cour des Aides, en 1637, et de la licorne de Paillet, est remplacé par un lion, comme aussi les supports!

A Paris, cependant, les armes furent remodifiées, et YArmorial général de France, paru en 1696, les décrit ainsi, au folio 1.066:

D'azur, à la fasce d'or, chargée de trois têtes de lion de gueules et accompagnée de trois étoiles d'argent, posées deux en chef et une en pointe.

C'est ainsi que, dans le même Armoriai (tome I, p. 773), sont peintes et dessinées les armoiries cornéliennes. Dans Corneille et son temps, Guizot pense que ce sont les armes données et empreintes dans les lettres de noblesse de 1637. Il se trompe; car, dans le registre de la Cour des Aides, les étoiles sont d'or, et de même les molettes, citées dans la copie du Registre de la Cour des Comptes, et non d'argent.

A partir de la publication de Y Armoriai, les étoiles prévalurent cependant dans le blason cornélien et on les retrouve dans l'armoirie qui orne le portrait de Thomas Corneille, pour l'édition de son Dictionnaire universel géographique et historique, en 1708. Mais, là encore, une invention nouvelle! Le « timbre », taré de trois quarts, est à huit grilles, mais sans cimier, et les fameuses licornes dressées du portrait de Paillet, servant de supports, sont maintenant accroupies.

De nos jours, Marty-Laveaux, dans l'édition des Grands Ecrivains, en un album particulier consacré à Pierre Corneille, a fait reproduire en couleurs les armoiries de Corneille par M. Ch. Mil- Ion de Montherlant, soi-disant d'après le blason du portrait par Paillet et d'après Y Armoriai de France; mais, là encore, il y a quelques erreurs. Les étoiles sont d'argent au lieu d'être d'or; le bourrelet du « timbre » ne reproduit pas les émaux des lambrequins, et ceux-ci ne sont pas conformes, comme émaux, aux lambrequins du blason de la Cour des Aides. Enfin, ce n'est pas à un portrait par Paillet que les supports ont été empruntés, comme le dit Marty-Laveaux, mais au Registre de la Cour des Aides, conservé aux Archives départementales . Encore est-il que ces lévriers ne sont pas colletés de gueules et qu'au lieu de reposer sur un terrain de sinople, ils s'appuient sur un ornement qui n'a jamais existé.

C'est cependant d'après ce dessin de l'Album Marty-Laveaux, reproduisant pour l'écu Y Armoriai général de France, qu'ont été figurées la plupart des armoiries modernes de P. Corneille, notamment celles qui sont frappées sur les livres de prix du Lycée Corneille, depuis que, par suite du décret du 23 avril 1873, sur le rapport de Jules Simon, il a pris cette dénomination. C'est ainsi également qu'elles sont nombre de fois représentées dans le Livre d'or du deuxième Centenaire de P. Corneille, publié à Rouen en 1884. .

Faut-il dire encore que, de nos jours, on a ajouté aux armoiries de P. Corneille une devise, empruntée à un vers de la première Epitre d'Horace, vers cité à faux, du reste, dans une inscription de la maison du Petit-Couronne, au-dessus de la cheminée d'une chambre du premier étage?

Et mihi res, non me rébus, submittere conor.

« Je m'efforce de soumettre les choses à ma personne et non ma personne aux choses. » C'est à un simple point de vue littéraire et dramatique, et non comme une devise personnelle, que P. Corneille avait cité ce vers dans Y Avis au Lecteur de sa tragédie de Nicomède.

S'il fallait résumer ces notes sur un sujet déjà fort élucidé par M. F. Bouquet, on conclurait, comme le savant corneilliste, que les armoiries aujourd'hui admises de P. Corneille « diffèrent

des anciennes sur deux points ». « Elles avaient des molettes », comme le portent le Registre de la Cour des Comptes de 1637 et le Registre de la Galissonnière en 1666, et « lors même qu'il y aurait eu des étoiles, elles devraient être d'or et non d'argent ». C'est, du reste, sous cette forme plus exacte qu'en des pièces populaires, comme des cartes postales, comme des écussons, souvenirs des fêtes du Troisième Centenaire, ont été représentées, de nos jours, les armoiries cornéliennes.

Le Cabinet de Pierre Corneille

Il reste bien peu de reliques cornéliennes, de meubles ayant authentiquement appartenu à Pierre Corneille, même dans le logis du Petit-Couronne. C'est à peine si l'on connaît quelques ouvrages faisant partie de la bibliothèque du poète.

Toutefois, notre concitoyen, le poète Auguste Dorchain, l'auteur de la Jeunesse pensive et de Conte d'Avril, ancien élève du Lycée de Rouen, a raconté dans les Annales littéraires (un numéro tout entier consacré à Corneille et très copieusement illustré), qu'il possède un petit meuble, un cabinet, comme on disait autrefois, qui, avec de grandes preuves d'authenticité, a appartenu à l'illustre poète.

C'est un petit meuble d'ébène, de style Louis XIII, qui mesure quarante-trois centimètres dans sa largeur, vingt-huit en hauteur et vingt-trois en profondeur. Il est fermé par des volets rabattants à moulures, formant un cadre losange. Les volets ouverts laissent voir, écrit Auguste Dorchain, un tiroir à deux boutons de cuivre, occupant toute la largeur. Au-dessus, à droite et à gauche, trois tiroirs plus petits à un seul bouton. Au centre, un compartiment fermé d'une porte, aux colonnettes doriques, avec fronton. La serrure et les charnières du cabinet sont en cuivre où se voient encore des traces de dorure.

Comme tous ces petits meubles ingénieux, le « cabinet » de P. Corneille est à secret. La colonnette de gauche est à glissière et découvre, quand on la déplace, l'entrée de la serrure particulière à six compartiments, dans lequel est très exactement insérée une boîte sur laquelle ces mots sont écrits à l'encre : « Trésor de Réserve ». Cette boîte a un double fond, dissimulant quatre tiroirs minuscules; sur l'un d'eux, on lit, de la môme écriture : « Mes

notes ». A l'intérieur des tiroirs latéraux, dont nous avons parlé tout à l'heure, sur le papier « escargot » qui les garnit, deux inscriptions se détachent encore. Dans un tiroir de gauche, on lit : « A retoucher » et, dans le tiroir de droite, cette autre de la même main, et c'est la main de Corneille : Notes du « Cid ».

Depuis longtemps, affirme Auguste Dorchain, le meuble est connu et signalé. L'authenticité de l'écriture n'a jamais été attaquée, et son identité avec les autographes du poète est complète. Enfin, on sait par quelles mains a passé ce meuble, qui n'a jamais été vendu et s'est transmis par don ou par héritage.

J'ai rencontré une note qui précise l'origine du cabinet de Corneille. Par succession, il a dû appartenir, tout d'abord, à Marie Corneille, la fille aînée du poète, mariée à Alençon en premières noces à Félix Guénébaud de Bois-le-Comte, sieur du Buat, puis à Jacques de Farcy. C'est par la fille de Marie Corneille et de Jacques de Farcy, Françoise de Farcy, mariée le 25 octobre 1701 à Adrien de Corday, capitaine des gardes du duc de Bourgogne, que le petit meuble du poète entra dans la possession de la famille de Corday, dont fit partie en ligne directe Charlotte Corday.

Un membre de cette famille, MUe de Corday, fit, en 1833, des offres de vente, pour ce cabinet, à la Commission des Antiquités de la Seine-Inférieure. Une note, que j'ai retrouvée dans les Procèsverbaux de cette Commission, l'indique dans les termes suivants :

Le secrétaire Ballin présente de la part d'une demoiselle de Corday, descendante de la fille aînée du Grand Corneille, un petit meuble qu'elle annonce avoir appartenu à son illustre ancêtre. Ce meuble, plaqué en ébène, est en mauvais état. 11 a 15 pouces de long sur 10 de haut et se ferme avec deux portes. Dans l'intérieur est un grand tiroir et six petits. Plus au milieu, un compartiment plaqué d'ébène et de bois de palissandre, fermé par une petite porte à colonnes et contenant par derrière quatre petits tiroirs secrets.

Ne croyant pas à l'authenticité, pourtant incontestable, du meuble, la Commission des Antiquités rejeta l'offre faite par Mlle de Corday.

Par la description du petit meuble présenté à la Commission des Antiquités, on voit qu'il s'agit bien de celui qui est aujourd'hui dans les mains de M. Auguste Dorchain, après avoir été la propriété de différentes personnes. Avant de les citer, il est peut-être utile de faire remarquer que le beau portrait de Pierre Corneille, le fils, par Jean de Reyn, que possède la bibliothèque de la ville

de Versailles, provient également de la famille de Corday. Les deux fds de Pierre Corneille ayant été tous deux officiers, et l'un étant mort jeune au siège de Grave ; un autre de ses enfants, Charles Corneille, étant mort très jeune; un quatrième, Thomas, ayant pris l'état religieux comme abbé cominendataire de Notre- Dame-d'Aigueville; une autre fille, Marguerite, ayant fait profession au couvent des Dominicaines de Cauchoise, à Rouen, il est fort naturel que les souvenirs de la famille de Pierre Corneille se soient conservés chez l'aînée de ses enfants, qui seule avait un foyer stable.

Depuis la mort du poète, le « cabinet » serait resté dans la famille du poète jusque vers 1830, où il fut légué par un membre de la famille Corneille à Frédéric Soulié, qui venait de faire applaudir à l'Odéon Roméo et Juliette et Christine à Fontainebleau; Frédéric Soulié le céda ensuite à un de ses interprètes, l'acteur Guyon, qui, en 1839, à la Renaissance, avait créé le rôle principal de son drame, Le Fils de la Folle. La femme de Guyon, Mmc Emilie Guyon, qui fut une tragédienne applaudie au Théâtre- Français, où elle interpréta Bodogane, hérita du « cabinet » de Corneille, à la mort de son mari, en 1850.

Devenue veuve, Mme Emilie Guyon emporta le précieux meuble chez son second mari, Mathieu-Plessy, le chimiste, frère de Mrae Arnould-Plessy, l'illustre comédienne. Ayant perdu sa femme en 1878, Mathieu-Plessy vint habiter avec sa sœur, à laquelle il fit présent du « cabinet ».

Retirée de la scène en 1876, Mme Arnould-Plessy, qui donnait quelques leçons de diction, avait pris en amitié une de ses élèves, Mlle B..., qui se destinait à la tragédie et qui joua même à l'Odéon la Pauline de Polyeude. Mlle B... devint Mme Auguste Dorchain, et c'est à ce couple, fort dévot au grand Corneille, que Mme Arnould- Plessy, en 1894, terrassée par un mal qui devait l'abattre, le 30 mai 1897, léguait de son vivant la précieuse relique.

Une Maladie de Mme P. Corneille

Jusqu'à présent on connaît très peu la femme de P. Corneille, Marie de Lampérière, dont la vie tout intime, toute de foyer, s'écoula sans bruit, jusqu'à sa mort. En dehors des naissances de ses enfants, de quelques actes publics où son nom figure, Marie de Lampérière, comme sa sœur Marguerite, est peu connue.

Tout au plus a-t-on rapporté les circonstances de son mariage avec le grand poêle rouennais, d'après une anecdote citée par Fontenelle, et encore sont-elles contestées. Un jour, Pierre Corneille se serait présenté devant Richelieu, son protecteur, avec un air préoccupé et rêveur.

Quel souci pouvait ainsi changer la mine du poète? Richelieu n'aurait pas eu de peine à deviner que Pierre Corneille était amoureux et, qui plus est, amoureux déçu et malheureux. Il avait demandé en mariage la fille du « lieutenant-général d'Andely en Normandie », qu'il « aimait passionnément », et n'avait pu l'obtenir. Le cardinal voulut que ce père, si difficile, vînt lui parler à Paris. « Il y arriva, conte toujours Fontenelle, tout tremblant d'un ordre si imprévu, et s'en retourna bien content d'en être quitte d'avoir donné sa fille à un homme qui avait tant de crédit », à celui que Guy Patin appelait dès lors « un illustre faiseur de comédies ».

Ce qui est sûr, c'est que Pierre Corneille, âgé de trentetrois ans, épousa, en 1640, Marie de Lampérière, qui avait alors vingt-trois ans, car elle était née le 28 août 1617. Il est certain aussi que le jour même de ses noces, Pierre Corneille fut très malade. Le bruit de sa mort, à la suite d'une péripneumonie, si l'on s'en rapporte à Ménage, courut même dans Paris; mais tout ceci ne nous éclaire guère sur Marie de Lampérière et sur sa vie.

Un document assez curieux, qui jusqu'à présent n'avait été indiqué que fort sommairement, vient cependant d'être publié dans l'intéressante Chronique médicale du docteur Cabanes, qui nous renseigne — trop sommairement peut-être — sur l'état de santé de Marie de Lampérière, devenue Mme Corneille, en 1656.

C'est une « consultation faite et envoyée au sieur abbé d'Aubry pour Mme Corneille, femme de cet illustre poète, M. Corneille », à la date de 1656 et au sujet d'une maladie de Marie de Lampérière.

En voici le texte :

Monsieur,

Le respect que je vous dois, et que je tascheray de vous rendre en toute occasion, m'a fait prendre celle-cy, qui se présente, de vous escrire, afin de vous en rendre quelque tesmoignage, et de l'estime que je me tiens obligé de faire de vos mérites et des talents dont Dieu vous a doué. Vous reconnoistrez mon dessein tel que vous le représentent les lignes que je vous fais en ce rencontre, estans en faveur de l'homme du monde en notre siècle, qui le mérite plus éminemment et qui m'a davantage obligé par les charitables secours qu'il m'a donné pour résister à mes persécuteurs.

Pour ces raisons, je vous prie de toute l'estendue de mon affection, d'employer tout ce

que vous possédez de connoissance en la faculté de la vraye médecine pour la guérison de

la Dame, femme de Monsieur Corneille, porteur de la présente. Laquelle met la dernière

de ses espérances en l'assurance que je luy ay donné de votre haute science. Puisque vous

m'avez veu de si bon œil chez vous, en l'Hostel d'Orléans et au Logis de La Teste Noire,

faux bourg Saint-Germain, en faveur du meilleur et du plus franc de vos amis, M. de Ché-

niek. conseiller et secrétaire de la Chambre du Roy, je me promets que vous ne dédaignerez

pas l'humble prière que je vous fais avec l'assurance que je vous donne d'estre toute ma

vie,

Monsieur,

Votre très humble et obéissant serviteur,

Vivier, curé de Roquefort.

A Roquefort, en Normandie,

Ce 9 septembre 1656.

En 1656, Marie de Lampérière approchait de la quarantaine. A cette date, de son mariage elle avait eu six enfants, dont le dernier, Charles, n'avait point eu une bonne santé, puisque né en 1653, il devait mourir très jeune. Il est possible qu'à cet âge, après des maternités plus nombreuses que celles qu'on connaît, car on n'est pas absolument fixé sur la descendance de P. Corneille, Marie de Lampérière se soit trouvée souffrante. Il est seulement curieux et assez extraordinaire qu'elle ait invoqué, par l'entremise de Vivier, curé de Roquefort, le secours de Jean d'Aubry, qui, à tout prendre et comme nous le prouverons, était plutôt un charlatan qu'un médecin.

Marie de Lampérière avait, en effet, dans sa famille, de

véritables médecins. Ainsi que l'indiquait dernièrement M. le docteur R. Helot dans son très intéressant ouvrage sur Les Corneille et la Médecine, Mathieu de Lampérière, le père de Mme Corneille, avant d'exercer la charge de « lieutenant particulier, ancien civil au siège présidial de Gisors, estably à Andelys », avait exercé la médecine, comme son père, qui avait été docteur médecin à Vernon. Mathieu de Lampérière avait soutenu sa thèse à Paris et avait même été médecin du prince de Conti. N'est-il pas naturel qu'il ait été le premier médecin de sa famille et de son gendre?

En eût-il été autrement? Mathieu de Lampérière aurait-il abandonné complètement l'exercice de la médecine, même vis-à-vis de ses proches, son frère Jean de Lampérière, oncle des Corneille, qui fut longtemps premier médecin de la reine Marie de Médicis et médecin ordinaire du Roi, qui exerça à Rouen, dut, pendant toute sa vie, prêter ses soins à toute la famille Corneille. On connaît son fameux Traité de la peste, ses causes, sa cure, paru chez Raoul du Petit-Val, en 1620, et qui lui valut une si furieuse polémique avec David Jouysse, autre médecin, à l'occasion de la peste de 1622.

Non contents de se décocher libelle contre libelle, Y Examen du livre de Lampérière, contre Y Ombre du Néerophore... Au sieur Jouysse, médecin de Rouen, déserteur de la peste, les deux confrères, qui se reprochaient mutuellement de « charlataner » leurs malades, en étaient arrivés à porter chacun un poignard pour s'entr'égorger à la première rencontre. 0 invidia medicorum!

Ce Jean de Lampérière fut encore mêlé assez sottement à l'affaire des possédées de Louviers, puisqu'il affirma que le vicaire du Mesnil-Jourdain, Thomas Boullé, qui aurait perverti les religieuses, portait la marque des sorciers.

Mathieu de Lampérière et Jean de Lampérière purent donc fort bien soigner leur fille et nièce, Marie de Lampérière, de leur vivant; mais, en 1656, Jean de Lampérière était mort depuis cinq ans, et Mathieu, l'année précédente, le 15 avril 1655.

Ce sont ces disparitions des deux parents de la famille qui expliquent que Mme Corneille se soit adressée au médecin Jean d'Aubry, et que sa consultation ait été retrouvée dernièrement par le docteur Lacoste, de Biarritz, dans un ouvrage assez bizarre de ce prêtre-médecin, du xvur3 siècle. Ce volume, curieux pour l'histoire de la médecine spargyrique, porte un titre assez pompeux.

C'est le Triomphe de VArchée et la Merveille du Monde ou Y Universelle et véritable Médecine, par l'abbé Jean d'Aubry, « prestre docteur en la science, abbé de Notre-Dame de l'Assomption, conseiller et médecin du Roy ». Il se vendait « chez l'autheur, à la porte cochère contre les Religieux du Cherche-Midi, au faux bourg Saint-Germain ».

Le Triomphe de VArchée était dédié au Chancelier et l'autre volume, La Merveille du Monde ou la Médecine véritable, était dédié à Mazarin. Dans l'un comme dans l'autre, « il n'y avait ni sel ni sens », au dire de Guy Patin, qui, dans ses Lettres, s'est occupé un instant de ce charlatan, de cet impudent, de ce pendart, ainsi qu'il le qualifie.

Jean d'Aubry, le médecin auquel s'adressait Mrae Corneille, y indique qu'il guérit « par les sueurs ou les transpirations insensibles et rafraîchissantes, sans aucune incommodité ny vomissements et sans ayde de l'Art magique », comme l'ont affirmé ceux qui l'ont persécuté.

En réalité, et malgré son titre scientifique, le Traité de VArchée n'est qu'un recueil d'attestations de guérisons merveilleuses, comme celles publiées en brochure et en tracts illustrés, la Tisane des Shakers, ou comme celles qui paraissent dans les réclames des journaux, avec le portrait et l'adresse de la personne guérie. Ainsi que le dit fort bien Jean d'Aubry lui-même, il contient « cent des remerciements de curés, des plus savants médecins, apotiquaires, chirurgiens de l'Europe, seigneurs, comtes, ducs, duchesses, présidents, conseillers au Parlement, marquis, gentilzhommes » attestant les guérisons à distance. . . sans que le malade soit venu à Paris, grâce à des élixirs et surtout à une panacée universelle que ce maître charlatan appelle la Quintessence. C'était, somme toute, une variante de la célèbre « poudre de sympathie », qui, à cette époque où les opérateurs et les charlatans pullulèrent, obtint un si vif succès. Ne nous venait-elle pas de l'étranger, introduite en France par Turquet de Mayerne, premier médecin du roi d'Angleterre ? Et n'était-ce pas l'Anglais Kenelm Digbry avec son disciple Nicolas Papin qui avaient vulgarisé cet étonnant remède guérissant tout — même les blessures — à distance? Ce qu'il y a de plus curieux, c'est que Pierre Corneille, dans Le Menteur, s'est agréablement moqué de cette poudre de sympathie, panacée merveilleuse qui ne le cédait guère à la quintessence de Jean d'Aubry.

Ne t'a-t-on point parlé d'une source de vie

Que nomment nos guerriers poudre de sympathie?

On en voit tous les jours les effets étonnants.

Page 1