‹ Trois Normands: Pierre Corneille, Gustave Flaubert, Guy de Maupassant; études documentairesChapitre 2 sur 15 · CLITON · texte numérisé non relu

CLITON

Encore ne sont-ils pas du tout si surprenants. Et je n'ai point appris qu'elle eût tant d'eflicace, Qu'un homme que pour mort on laisse sur la place, Qu'on a de deux grands coups percé de part en part, Soit dès le lendemain si frais et si gaillard.

Toujours est-il que Jean d'Aubry recevait des demandes de remèdes de tous les pays du monde : d'Allemagne, de Hollande, d'Angleterre, de Flandres, de Zélande, d'Italie, de Catalogne. La lettre, à lui adressée pour Mrae Corneille, figure ainsi au milieu d'attestations similaires, recueillies dans ce Triomphe de l'Archée, à côté de témoignages signés de Vincent, médecin de Nully-Saint- Front, pour un homme qui tombe de haut mal; de Sauvage, médecin de Stenay, pour les enfants du comte de Bourlemont; de Serre, apothicaire de Saint-Mamert, pour le sieur de Courteilles; d'Honoré, docteur de Gênes, pour plusieurs lépreux; du conseiller au Parlement de Rennes, de la Garenne-Chambrette, pour la guérison d'une fistule lacrymale.

Il semblerait que Jean d'Aubry, bien que méridional — il était né à Montpellier, — ait recruté nombre de clients en Normandie. Dans son étrange recueil, on trouve, en effet, des témoignages de Pidou, maître des Eaux-et-Forêts de Rouen, guéri d'une hydropisie par Jean d'Aubry, qui guérit également son père, ses commis et ses domestiques; de Bonaville, docteur de Bernay, qui cite un cas de guérison de surdité; de Manville-Baudry, bailli de Rouen, « pour une veine rompue dans le corps qui lui faisait cracher le sang » ; d'un paralytique, Robert de Barle, de Nonancourt; du sieur Hébert, du Pays de Caux, pour trois gentilshommes guéris de fièvre quarte.

Il n'y avait pas jusqu'aux médecins de Rouen qui n'adressassent à l'illustre Jean d'Aubry, par l'intermédiaire du sieur Perrées, docteur en médecine, leurs félicitations pour la guérison des écrouelles. En passant, on remarquera que, parmi les cas de guérison, ne figure aucun cas de peste, et Dieu sait si les charlatans, astrologues, alchimistes, devins, sorciers pullulaient dans les villes atteintes par le fléau, où ils arrivaient montés sur des mules

ou des genêts d'Espagne, portant une chaîne d'or au cou ou des casques brillants. A Rouen même, pendant toute cette période du xviie siècle, on voit s'installer nombre de charlatans : Desiderio Descombes, un Italien qui monte son théâtre en 1621 ; Barry et Jacques Duhamel, en 1641; Démarre, médecin spargyrien, associé avec le sieur de Saint-Michel, et cette année même 1656, où Mme Corneille consulte Jean d'Aubry, l'opérateur Bernard de Bordeaux, dit Beauregard, qui vendait et distribuait ses médicaments sur les quais. Mais pas de Jean d'Aubry! Il opérait... à distance.

Au demeurant, Jean d'Aubry, qui s'abritait derrière les doctrines de Van Helmont et qui a publié la Quintessence, de Raymond Lulle, était assez mal considéré. C'était un de ces prêtres à moitié défroqués qui pratiquèrent la médecine comme on en cite tant à cette époque; l'abbé Fayolles, l'abbé d'Evry qui, lui aussi, soignait par les sudorifiques ; le frère Ange, et son sirop mésentérique ; le frère Pierre, des Jacobins ; le frère Tranquille, qui inventa le baume qui porte son nom.

Ayant voyagé quelque temps en Orient, comme moine, Jean d'Aubry avait abandonné le froc, mais était demeuré prêtre séculier, assez débauché. D'après le P. Niceron, c'était un visionnaire de la rue qui cherchait à en imposer aux simples par une apparence de piété. Il avait eu maille à partir avec les médecins de Montpellier, et les avait traités de Juifs et de Mabométans. Cela n'avait en rien entaché sa réputation. Venu à Paris, l'abbé Jean d'Aubry avait soigné un « partisan » très riche, et, en deux jours, il lavait envoyé, dit Guy Patin, « où vont les partisans avec la poudre blanche », au grand regret de sa famille. Comment ce sieur des Alus s'était-il mis entre les mains de Jean d'Aubry, qui, ajoute Guy Patin, est un misérable qui fait plus pitié que d'envie? «Je ne l'ai jamais vu, dit-il, mais je le connais par sa besogne. » Notre médicastre ne se fâcha point des invectives et des réprobations de Guy Patin. Tout au contraire, il l'estimait, faisait l'éloge de son érudition, le félicitait de savoir son Gallien; mais, ajoutait-il, il ne connaissait pas, comme lui, les beaux secrets de chimie pour les maladies des femmes et des princes. Pour Guy Patin, qui ne cache pas son opinion, « c'était un charlatan, merus et ignarus nebulo ». Tel était le médecin bizarre auquel Mme Corneille, qui, pourtant, de par sa famille, devait avoir quelques connaissances médicales, allait

confier le soin de sa santé. La consultation montre quelle était présentée à Jean d'Aubry par l'intermédiaire de Vivier, curé de Roquefort. Ce curé, ami de la famille Corneille, si l'on s'en rapporte aux termes respectueux dont il use envers elle, ne devait pas être le premier venu. Située dans le doyenné de Fauville, près d'Yvetot, cette paroisse de Roquefort, par une donation de Philippe-Auguste, dépendait du prieuré de la Madeleine de Rouen, et devait être toujours gérée par un moine génovéfain. Il y en eut qui furent des savants très remarquables, notamment D. Jamard, au xvme siècle, un astronome et musicologue distingué.

Il est donc à penser que le curé de Roquefort, Vivier, qui appartenait à l'ordre de Saint-Augustin, comme tous les Génovéfains, connaissait le beau-frère de Mme Corneille, Antoine Corneille, qui fut, lui aussi, chanoine régulier de Saint-Augustin et sousprieur du prieuré de Mont-aux-Malades, relevant de cet ordre.

A cette date de 1656, à laquelle Mme Corneille s'adresse au médecin Jean d'Aubry, Antoine Corneille était même le collègue du curé Vivier, puisqu'il était curé de Saint-Martin de Fréville, près de Pavilly, depuis 1542, paroisse relevant, elle aussi, du prieuré de Mont-aux-Malades. Antoine Corneille était alors fort souffrant, car, par deux fois, il avait été, vers 1647, frappé par la peste qui avait ravagé sa paroisse de Fréville. Lui-même, dans une Elégie sur une recherche dans l'affliction de la peste, a montré comment il avait été frappé et, s'il ne croit point aux légendes qui montrent les oiseaux eux-mêmes tombant morts empoisonnés par l'air de Fréville, il n'en est pas moins vrai que la peste causa dans ce village un grand nombre de victimes.

Antoine Corneille le constate ainsi dans ces vers :

Il est vrai toutefois que l'air de cette peste

En ses effets malins n'a rien que de funeste :

Il est encor tout vray que les cruels destins

Font moisson tous les jours de nos pauvres voisins

Et semblent nous promettre, en cette horreur extrême,

Pour dernière faveur, celle de Polyphème.

Obligé d'abandonner sa cure, il mourut à Rouen, juste un an après la maladie de Mme Corneille, le 20 mai 1657, très vraisemblablement de la peste, suivant M. Prosper Blanehemain, car, dans le mémoire de ses funérailles, figurent les honoraires du « prêtre du danger », chargé de donner des soins aux pestiférés.

Peut-être aussi le curé de Roquefort, Vivier — c'est fort vraisemblable — connaissait-il l'oncle de Pierre Corneille, qui lui aussi fut curé, et curé batailleur et processif d'une autre paroisse cauchoise, Sainte-Marie-des-Champs, près d'Yvetot, qui est la commune la plus proche, la plus voisine de Roquefort.

Quoi qu'il en soit, et tout charlatan que fût le médecin Jean d'Aubry, auteur du Triomphe de VArchée, il dut guérir son illustre cliente Mme Corneille, puisque celle-ci survécut à son mari de dix ans. En 1673, Mme Corneille était encore en bonne santé, puisqu'elle assistait, à Alençon, au second mariage de sa fille Marie avec Jacques de Farcy, et signait au contrat fait aux Ligneries. Elle mourut à soixante-dix-sept ans, en 1694, près de trente-huit années après la maladie signalée. Les charlatans ont donc parfois du bon!...

Le Portrait d'un Fils de P. Corneille

Très peu connu, même des plus fervents corneillistes ou cornéliens, il existe à la Bibliothèque de la ville de Versailles un très beau portrait d'un des fils de Pierre Corneille. Sans contestation possible, c'est une œuvre exécutée du temps du modèle, ad vivum, comme on disait jadis, et, qui plus est, signée d'un peintre français, Jean de Reyn, qui fut l'ami, l'élève et le collaborateur de Van-Dyck.

Signalé un jour par Philippe Gille, l'ancien critique théâtral, qui connaissait à merveille l'histoire de la peinture ancienne, ce portrait très important a été rarement reproduit, bien qu'il figure dans la collection de reproductions photographiques de Braun, mais tiré à un très petit nombre d'exemplaires. Depuis, la Société normande de Gravure l'a fait reproduire par un graveur de mérite. Elle a eu raison, car les portraits de la famille de Pierre Corneille sont extrêmement rares. En dehors du portrait de Thomas Corneille, par Jouvenet, et des portraits de Fontenelle, il n'existe guère, en effet, d'effigie des parents du grand tragique.

Comment le portrait du fils de Pierre Corneille est-il entré à la Bibliothèque de Versailles?

Son excellent conservateur, M. Achille Taphanel, a bien voulu nous apprendre qu'il avait été donné, avec beaucoup d'autres objets, à la Bibliothèque par un savant érudit normand, M. Charles Vatel, ayant passé sa vie à s'occuper spécialement de tout ce qui se rapportait à Charlotte Corday. Charles Vatel, écrivain fort exact, habitué aux recherches historiques, avait acheté ce portrait à la vente de Mme veuve de Corday, à Argentan, qui, suivant une tradidition perpétuée dans sa famille, alliée à celle des Corneille, était celui d'un des fils de Pierre Corneille.

Le Portrait d'un Fils de P. Corneille

i, môme «I i la BiJ

HJJI3ft>10D \miti sfe ?m niïb ùr,moH

,. . du modèle. aef

.(8^ôi-oiOi) i^rafl aa riBsl ibq

peintre

(.^Ui£«ia7 DL Dlli/ fil 9b OHJï-JllJoilditl

kl -r

"I/.a 3b 3JlOt-UB3 I 23iqB b

r Philip] ritique théâtral,

inture ancienne, ce

! très important a été rtremeirl reproduit, bien qu'il figure la collection de reproductions photographiques de Braun,

s," la Société

r de mérite.

I lorneille

>rneille,

s ère, en

;1 entré à

a bien voulu

>up d'autres

normand, M. Charles

qui

tin fort exact,

cheté ce portrait à la

avant une tradi-

Ce portrait, de dimensions assez hautes, puisqu'il représente le fils de Corneille, grandeur nature, jusqu'aux genoux, a fort belle allure. Par la reproduction que nous en donnons, comme par sa description, il sera facile de juger de sa valeur documentaire et historique. Le fils de Pierre Corneille y apparaît sous la figure d'un jeune cavalier, représenté de trois quarts, qui, par sa tournure générale fort distinguée et par la jeunesse du visage, porte vingtcinq ans environ. Sa chevelure encadre un ovale allongé, au teint brun — le teint de Corneille. Cette perruque a une certaine ampleur; c'est la perruque telle qu'on la portait à la belle époque de Louis XIV, un peu plus longue déjà et plus fournie que celle de Colbert, en 1664, dans le portrait de Philippe de Champaigne.

L'homme est dans un costume d'apparat, semi-militaire, semi habit de cour. Il porte la cuirasse d'acier bruni, avec les braconnières courtes, cloutées d'or, sans tassettes, et les brassards, qui, à hauteur de la cubitière, laissent passer le flot de taffetas blanc de la manche passementée d'or. Une écharpe de soie blanche, où joue la lumière, coupe de ses larges plis, la cuirasse. Le pourpoint qui dépasse l'armure semble être en peau de chamois.

Le bras gauche s'appuie, la paume renversée, à la hanche, près de l'épée, et la main droite, très fine, très élégante, parée de manchettes de dentelles plissées et relevées en cornet, tient une canne de commandement qui repose sur un meuble recouvert en partie par les plis lourds d'une casaque rouge, où brille l'or des galons et d'une rangée de gros boutons. En arrière du personnage, s'enlevant sur le fond, s'aperçoit le panache à trois plumes blanches d'un casque posé sur la table.

Tel est l'aspect général, très somptueux, de cette toile, peinte avec une souplesse et une aisance parfaites, et qu'on pourrait fort bien attribuer à Van-Dyck si elle n'était très lisiblement signée par Jean de Reyn.

Reste à examiner si cette physionomie de jeune cavalier rappelle les traits de Pierre Corneille et à comparer ce portrait avec les portraits de Corneille, faits de son" vivant et surtout dans sa jeunesse.

Il est bien certain que, si l'on rapproche ce portrait de Jean de Reyn des portraits de Pierre Corneille, on est, au premier abord, frappé par les points de ressemblance. C'est la même construction générale de la tête, les mêmes traits caractéristiques, la

même conformation de certains détails physionomiques. Parmi les portraits de Pierre Corneille, les plus typiques, les plus ressemblants, ceux qui « donnent » le mieux l'homme, il faut certainement placer la gravure de Michel Lasne. Ce portrait fut fait de son vivant, comme le constate l'inscription, par un compatriote, un Normand, qui connaissait bien le modèle, par un dessinateur incisif et qui précise par la pointe mieux qu'un peintre, comme Lebrun, qui a affadi la physionomie du poète.

Pierre Corneille, dans la gravure de Lasne, apparaît avec des traits distinctifs. Le front — bien que Corneille n'ait que trentesept ans — est découvert et dégarni; l'arcade sourcillière est haute, avec des sourcils bien arqués et un épi à droite; la paupière est très large et recouvre le globe de l'œil, à l'iris brun, « Corneille avait les yeux pleins de feu », a dit Fontenelle. Ce qui est surtout caractéristique, c'est ce grand nez normand, un peu aquilin, renflé et bulbeux au bout, qui se relie à la courbe du front par un grand plan. La bouche aussi, surmontée de la moustache, avec la « mouche » courte, est typique, avec ses lèvres un peu fortes et charnues, surtout l'inférieure, ce qui est très sensible dans le portrait de Thomas, par Jouvenet. Le menton, chez Michel Lasne, apparaît solide et fort, et non raccourci et rentré,' comme dans certains bustes de Caffieri, et surtout dans la statue de David d'Angers, qui a passablement romantisé le masque de Corneille.

Ce sont là les traits dominants du visage de Pierre Corneille, qui, avec l'âge, s'accentueront, notamment dans les portraits de Paillet, en 1663; dans celui de Sicre, en 1683, un brin majestueux, et surtout dans celui du Musée de Rouen, où le poète a l'air d'une vieille femme. C'est le moment où il écrira :

Je vois mes cheveux gris...

Et que d'un front ridé, les replis jaunissants Mettent un triste charme aux plus dignes encens.

Eh bien! tous les signes caractéristiques de la physionomie cornélienne, on les retrouve dans le portrait de Versailles. C'est, d'une façon frappante, la réplique du portrait par Michel Lasne, mais revêtue de toute la grâce de la jeunesse, qui estompe les traits.

C'est le même visage allongé, le même teint brun, le même regard un peu fier, le même grand nez dominateur, très accusé;

la même bouche charnue, dont la lèvre inférieure se rattache au menton par un plan ferme; la même disposition de moustache, plus courte chez le père, plus effilée, « à l'espagnole », chez le fils. Il n'est pas jusqu'à la disposition des cheveux retombants et du col à rabat qui n'accuse la similitude. C'est plus qu'un « air de famille », c'est une ressemblance qui frappera tous les artistes.

Ainsi devait être Pierre Corneille à vingt ans; ainsi peut-on se représenter l'amoureux de Mélite et de Catherine Hue, le rimeur de « mascarades ». Les fils de Corneille devaient, du reste, avoir des physionomies très agréables, car, à propos de l'un d'eux, Charles, mort assez jeune, le Père De La Rue, dans une pièce latine où il pleurait cette triste perte, citait la « douceur de ses yeux et la grâce de son front ».

Et dulces oculi et formosx gratia frontis.

Il ajoutait même qu'il était « l'image de son père ».

Quel est celui des deux fils de Pierre Corneille qui est représenté dans le portrait de Jean de Reyn?

C'est une question difficile à résoudre, mais sur laquelle on peut risquer quelques hypothèses vraisemblables. A l'époque où fut déclarée la guerre des Flandres, par Louis XIV, en 1667, les deux fils de Pierre Corneille étaient à l'armée.

Deux fils dans ton armée et dont l'unique emploi Est d'y porter du sang à répandre pour toi...

a écrit Pierre Corneille dans sa pièce Au Boy, sur son retour de Flandre.

L'aîné de Pierre Corneille, né en 1643, ainsi que nous l'avons démontré, après avoir été cadet, avait acquis le grade de capitaine de chevau-légers de la Maison du Roi, et servait depuis 1664. La campagne des Flandres était sa première campagne. L'autre fils de Pierre Corneille, dont on ignore le prénom, était vraisemblablement plus jeune, car on place sa naissance vers 1645. C'était, à l'époque de la campagne, un tout jeune homme de vingt-deux ans. Comme l'écrit son père, « il avait peu servi », quand, au début des opérations, il fut blessé au pied d'un coup de mousquet, au siège de Douai, et transporté à Paris.

De cette présence du jeune fils de Corneille à Douai, il nous semble résulter qu'il appartenait surtout au corps d'armée qui,

placé sous le commandement du duc de Gréquy et de Louis XIV même, opéra surtout au centre de la Flandre, sans se rapprocher de Dunkerque, où habitait alors depuis longtemps déjà le peintre Jean de Reyn, auteur du portrait. De plus, depuis le 6 juillet 1667, date à laquelle il fut blessé, le jeune fils de Corneille ne put se trouver à Dunkerque, puisqu'à la suite de sa blessure il fut soigné à Paris, dans la maison de Corneille, rue des Deux-Portes, et qu'il s'y trouvait encore le 30 juillet, au dire de Robinet. Tout nous porte donc à croire que ce n'est pas lui qui se fit peindre à Dunkerque par Jean de Reyn.

Par contre, son frère aîné, Pierre Corneille, capitaine de chevau-légers, a pu' parfaitement appartenir au corps du maréchal d'Aumont, qui, au début de la campagne, opéra entre la mer et la Lys, et assiégea Bergues, aux portes de Dunkerque; Furnes et Armentières. De ce corps, firent partie plusieurs escadrons de chevau-légers de la Garde, qui se distinguèrent même au siège de Tournay.

C'est très vraisemblablement pendant cette partie de la campagne des Flandres que le jeune capitaine de chevau-légers, tout fier de son grade et de l'anoblissement de sa famille, fît faire son portrait, pendant un séjour dans cette ville de Dunkerque, alors en pleine prospérité, et où régnait le plus grand luxe. L'idée devait lui venir plutôt qu'à son frère, encore tout jeune, de se faire portraicturer en grand apparat, dans cet élégant costume militaire. Ce serait pour sa famille et pour lui un souvenir de sa jeunesse et de ses débuts dans la carrière des armes.

Aussi bien, certains détails viennent appuyer cette hypothèse. Tout d'abord, l'âge du jeune capitaine, qui a alors vingt-quatre ans et semble se rapprocher de l'âge que porte le personnage représenté sur le tableau de Jean de Reyn. C'est bien là un jeune homme de vingt-quatre ans, plutôt qu'un jouvenceau de vingt-deux.

Ensuite, certains détails du costume porté par le personnage du tableau, sont conformes à la tenue militaire des chevau-légers de la Maison du Roi.

Certes, à cette époque, le costume militaire n'a pas encore été réglementé d'une façon absolue, comme il le sera plus tard par Louvois, et les costumes des chevau-légers de la Reine, des chevaulégers Dauphin, qui constituent la Maison du Roi, varient entre eux, comme les chevau-légers de Bretagne, d'Anjou et de Lorraine.

Cependant, le costume que porte le fils de Pierre Corneille, dans le tableau de Jean de Reyn, semble bien se rapporter au costume des chevau-légers de la Garde du Roy, tel que l'a décrit, plus tard, Léman de la Jaïsse, dans sa Carte militaire de France et de la Monarchie.

« L'habit est écarlate, avec boutonnières d'or et d'argent. » De cette couleur, est représenté le manteau galonné d'or, peint par Jean de Reyn. « La veste est en chamois, bordée et galonnée d'or » ; ainsi apparaît-elle dans le portrait sous la cuirasse. « L'écharpe est de taffetas blanc, le chapeau bordé d'or à plumet blanc. » Ainsi sont représentés l'écharpe, coupant la cuirasse, et le plumet qui empanache le casque. Du reste, l'étendard des chevau-légers du Roi était aussi en taffetas blanc, avec une enseigne représentant une bombe tombant sur une citadelle et cette devise : Qao rail? Lelhum. C'était une veille compagnie qu'Henri IV avait amenée de Navarre, comme compagnie d'ordonnance, puis qu'il avait ensuite prise dans sa garde. Avons-nous dit que la « canne » sur laquelle, dans le tableau de Jean de Reyn, le jeune Pierre Corneille appuie son poing fermé, était alors l'insigne du grade d'officier?

Rien d'extraordinaire, au surplus, à ce que le jeune capitaine de chevau-légers ait fait faire son portrait en aussi brillant équipage. « Toute cette campagne de Flandre fut conduite, écrit Voltaire, au milieu de la plus grande somptuosité, parmi des succès si faciles qu'elle parut le voyage d'une Cour. » Ce ne fut pas la guerre en dentelles, mais la guerre empanachée. On ne voyait qu'habits de gala, que plumets et écharpes, d'autant plus que les jolies femmes de la Cour avaient suivi l'armée dans les carrosses. Pierre Corneille, lui-même, en parlant du camp de Compiègne, écrira ces deux vers, qui semblent presque être inspirés par le portrait de son fils :

Dans un camp si pompeux des guerriers si bien mis, Tant d'habits comme au bal chargés de broderie...

Corneille, du reste, savait fort bien ce que le luxe de ses fils lui avait coûté, et, dans sa fameuse Lettre à Colbert, en 1678, il ne craint pas de se plaindre ouvertement de « ne pouvoir faire subsister ce fils dans le service où il a consumé la plupart de son peu de bien, pour remplir avec honneur le poste qu'il occupe ».

En s'adressant au peintre Jean de Reyn pour se faire portraicturer, le capitaine Pierre Corneille savait très vraisemblablement qu'il s'adressait à un artiste de grande valeur, au principal élève et collaborateur de Van-Dyck, dans toute sa gloire. Très probablement plusieurs de ses camarades avaient-ils déjà fait reproduire leurs traits par le pinceau de Jean de Reyn, qui avait peint de nombreux portraits de capitaines et de militaires ayant pris part à cette campagne. N'était-ce pas Jean de Reyn qui avait peint le portrait du comte d'Entrades, le premier gouverneur français de Dunkerque, après la reddition de cette place par les Anglais en 1662? Ce portrait ne fîgure-t-il point actuellement au Musée de Dunkerque, à côté d'autres, représentant des combattants de la guerre de Dévolution : l'amiral Colaèrt et sa femme, Jeanne Picrens; l'amiral Mathieu Romboust; un homme âgé, à rabat; une Tête de jeune homme et une fort jolie Tête de femme, portant des perles dans les cheveux ?

Ce n'était pas, du reste, le premier venu que ce Jean de Reyn, sur lequel M. A. Valabrègue a publié, en 188G, une notice fort curieuse. Né à Dunkerque en 1610, formé par Van-Dyck lui-même dans son atelier, après avoir passé dans l'atelier de Mathias Elias, il fît partie de ce groupe d'élèves qui aidèrent le maître dans ses œuvres : Jean Rose, Pierre Thys, van Leemput, Jean van Belcamps, l'écossais William Dobson. Aussi, quand Van-Dyck partit en Angleterre, emmena-t-il Jean de Reyn, qui collabora à toutes ses œuvres, brossant de nombreux portraits et des copies qui lui étaient demandées par les familles de Dorset, de Carlisle, de Landsay. En 1634, quand Van-Dyck revint en Belgique, Jean de Reyn le suivit.

Pendant quelque temps, vers 1641, il séjourna à Paris, appelé par le maréchal de Grammont; mais, très timide, très craintif, sans résolution, habitué à travailler en sous-ordre — si nous en croyons Decamps dans sa Vie des Peintres flamands, — il s'enfuit et s'installa à Dunkerque, d'où il ne bougea plus jusqu'à sa mort, en 1678.

Marié à Françoise Duys, il peignit là de nombreux tableaux religieux que Michiels a signalés dans son ouvrage sur Van-Dyck et ses élèves : une Adoration des Mages, qui se trouve aujourd'hui dans l'église Saint-Martin de Bergues; un Martyre des quatre Couronnés, patrons des corporations des Tailleurs de pierre, des

Maçons, des Charpentiers, des Serruriers, dans l'église Saint-Eloi de Dunkerque. Ce Martyre des quatre Couronnés : Saints Sivère, Sivérien, Corpophore et Victorien, se trouve au-dessus de la pierre tombale de Jean-Bart et de sa femme Jacqueline Tugghe. Ce sujet plaisait aux peintres flamands, car il existe une toile semblable, par G. de Crayer, au Musée de Lille. C'est dans ce tableau de Jean de Reyn que figure un personnage coiffé d'un grand feutre gris, qui pourrait bien être Rubens. Au Musée de Dunkerque, existe un tryptique, Saint Alexandre délivré par des Anges, flanqué du portrait du syndic des bouchers Leys, d'un côté, et du portrait de sa femme de l'autre. Cette œuvre est datée de 1656.

A Dunkerque encore, se trouvent : dans l'église Saint-Eloi, le Martyre de Saint Georges; dans un couvent de dames anglaises, le Baptême de Totila. A Bruxelles, on cite aussi de lui : un portrait très étrange de femme singulièrement laide, décharnée, aux longs cheveux tombants; puis son Hérodiade, portant la tête de saint Jean, lourde femme coiffée à la Sévigné, qui danse devant un Hérode qui a l'allure d'un gros brasseur, toile qu'il avait peinte pour la célèbre abbaye de Saint-Winoc, à côté de Bergues. Au Musée de Lille, un tableau très savoureux : La Vierge au donataire. Plusieurs de ces toiles de Jean de Reyn ont été dernièrement décrites et analysées, dans une étude de R. Arthur Peltzer sur les « Galeries françaises de province », dans Blatler fur Gemaldekunde (mai et juin 1912), paru à Vienne.

Mais, avant tout, Jean de Reyn excella dans le portrait, et là, il rivalisa réellement avec Van-Dyck pour l'allure aristocratique, la distinction, l'agencement des draperies, la fermeté de la touche. Aussi comprend-on que Pierre Corneille le fils, jeune, se soit adressé à cet artiste dunkerquois, rencontré au milieu des hasards de la guerre, pour lui commander la belle toile de la Bibliothèque de Versailles. Jean de Reyn, quand Dunkerque eût été rachetée définitivement par la France à l'Angleterre, en 1662, avait très joyeusement prêté son talent pour exécuter les décorations de l'entrée de Louis XIV. Dans les archives municipales de Dunkerque, M. Derode a retrouvé divers paiements faits à Jean de Reyn, environ 287 livres, « pour avoir dépeint les armoiries de Sa Majesté, pour les mettre devant le comptoir sur le cay, par ordonnance du 23 may 1663 ». Il avait aussi peint, pour la grande église

de Dunkerque, « une image de saint Louis », lors de l'entrée de Louis XIV. Ces faits ont été rapportés dans une note de M. Antony Valabrègue sur le peintre flamand parue dans la Revue de l'Art français (Troisième série, t. I, 1884-85, pp. 147-148).

Comment ce portrait passa-t-il dans la famille de Corday, à Argentan, où M. Charles Vatel le rencontra?

Très probablement parce que ce portrait de Pierre Corneille, le fils, appartint à sa sœur aînée, Marie Corneille, qui, on le sait, avait épousé en 1661, à Alençon, un jeune officier, Félix Guénébaud de Bois-le-Comte, sieur du Buat, qui fut tué en 1668, au siège de Candie, et en secondes noces, en 1673, Jacques de Farcy, trésorier de France à Alençon. La fille que Marie Corneille eut de ce second mariage épousa Adrien de Corday, capitaine des gardes du duc de Bourgogne, auquel, en ligne directe, se rattache Charlotte Corday. Rien donc d'extraordinaire à ce que M. Charles Vatel ait retrouvé, dans la famille de Corday, ce portrait de Pierre Corneille, le fils, par Jean de Reyn.

Pierre Corneille, le fils, dut toujours demeurer en bons termes avec sa sœur aînée. Resté longtemps capitaine de cavalerie, mentionné en 1671 comme capitaine réformé dans la compagnie de Schleiff, du régiment d'infanterie allemande d'Alsace, ayant fait campagne un peu de tous les côtés, il est encore cité comme capitaine de chevau-légers au contrat de sa cousine, Marthe Corneille, en 1683.

Vers la fin de sa carrière, en 1690, il avait été nommé gentilhomme ordinaire du Roi, en même temps que Racine, et il figure sous ce titre à Y Etat de France de 1692. Entre temps, il avait fait un mariage, qui fut tenu secret, avec Marie Cochois, fille d'un marchand parisien, dont il eut un fils, baptisé à Saint- Eustache, en 1694. C'est même par ce fils, Pierre-Alexis Corneille, que s'établit la descendance actuelle.

Depuis longtemps, Pierre Corneille, le fils, n'était plus l'élégant cavalier peint par Jean de Reyn, le brillant officier de la guerre des Flandres. Souffrant terriblement de la pierre, « il s'était confié, écrit Racine, à un charlatan qui lui donnait des drogues ». Il mourut, le 30 janvier 1698, un mois après la mort de sa mère. Son petit garçon avait quatre ans et fut élevé par Thomas Corneille, qui était son tuteur. Pierre Corneille, le fils, fut inhumé dans l'église Saint-Honoré, à côté de Fontenelle, et ce fut Benoît de

Bois-le-Comte, religieux théatin, qui signa comme témoin sur le registre mortuaire. Il était le fils de sa sœur Marie, celle qui devait conserver pieusement le beau portrait de Jean de Reyn, qui nous a gardé la physionomie juvénile et élégante de ce beau soldat, fils de Pierre Corneille.

Un Fils de Pierre Corneille

On connaît la vie probe et haute de Pierre Corneille, et les forts enseignements de son patriotisme ne sont pas de ceux qu'on peut dédaigner, surtout aujourd'hui. On connaît moins la vie de ses enfants, de ses fils, qui, engagés dans l'armée, surent profiter des grands exemples paternels. L'un d'eux surtout, celui qui mourut tout jeune, en soldat, pendant une des premières guerres du règne de Louis XIV, jeune, hardi cavalier, est une des physionomies qui méritent d'être évoquées en quelques touches.

De ce second fils de Pierre Corneille, on ne connaît ni le prénom ni la date de naissance. Il est à penser, cependant, qu'il fit ses études au Collège des Jésuites de Rouen, ainsi que son frère aîné, car en parlant des Jésuites, Pierre Corneille dit qu'il leur sera toujours « reconnaissant de l'éducation de ses fils ». On sait, du reste, que son fils Charles, qui mourut très jeune, s'y fit remarquer par son zèle studieux et précoce.

Toujours est-il que le second fils de Pierre Corneille entra très jeune comme page chez la duchesse de Nemours, Marie d'Orléans, demoiselle de Longueville, une Normande qui avait épousé, en 1657, Henri de Savoie. La maison était fort riche, menait grand train et était une des rares qui avaient encore conservé de jeunes pages. Déjà Corneille avait dédié au père de la duchesse son Clilandre, une de ses premières pièces imprimées, mais il préféra se servir des bons offices de Chapelain pour faire agréer son fils comme page.

A la date du 30 mars 1661 , Chapelain écrivait à Pierre Corneille, qui était encore à Rouen, une lettre où il lui indiquait qu' « aussitôt que son indisposition le lui avait permis, il avait vu

la duchesse de Nemours et qu'il s'y était pris de la manière la plus adroite ».

Sa réponse, écrivait Chapelain, a été qu'elle serait bien aise de vous donner cette marque de sa bienveillance et du cas qu'elle fait de votre personne, lorsqu'il y aurait une place pour cela; qu'on l'avait prévenue pour la première, que néanmoins, il ne serait pas impossible qu'elle n'en demeurât la maîtresse et qu'en ce cas, je vous pouvois assurer que cette place serait pour votre fils, mais que si elle était obligée de tenir sa parole la première d'après seroit pour lui.

Et le brave Chapelain, connaissant l'humeur un peu changeante et fantasque de la duchesse, conseillait à Pierre Corneille d'écrire une « lettre fort respectueuse et pleine de gratitude pour engager la chose ».

Toujours est-il que la promesse donnée à Chapelain fut tenue, car dans sa Muse historique, le bon normand Jean Loret, toujours attentif à noter ce qui a trait à Pierre Corneille, remercia la duchesse de Nemours de « l'instinct généreux »,

Qui lui a fait prendre pour page Un jouvenceau de Rotomage, Parce qu'il est le noble enfant De Corneille, esprit triomphant, Qui, par les beaux vers de sa veine, A surpassé sur notre scène Les poètes les mieux sensés, Tant les présents que les passés.

Pendant deux ou trois années, le jeune page de la duchesse de Nemours vécut donc à Paris, où son père, Pierre Corneille, était venu s'installer, retrouvant sa famille, soit à l'Hôtel de Guise, où le grand tragique vécut quelque temps, soit au logis de la rue des Deux-Portes. Est-ce l'exemple de son frère aîné, Pierre Corneille, qui, en 1664, était entré dans l'armée comme capitaine de chevau-légers, qui décida de la vocation militaire de ce second fils? Toujours est-il que ce second fils suivit, lui aussi, la carrière des armes, et qu'on le trouve dans l'armée royale pendant la première campagne des Flandres.

On sait le prétexte de cette guerre, où Louis XIV, dans tout l'éclat de sa jeunesse, tient à affirmer son pouvoir personnel. Il s'agit, au nom de la jeune reine Marie-Thérèse, en vertu du droit de dévolution, de revendiquer une partie des Pays- Bas comme héritage de son père, le roi d'Espagne, qui vient de mourir.

En fait, l'expédition contre ces pacifiques Flamands fut pour la Cour une amusante fête, un tournoi de parade. « Tous étaient jeunes, tous étaient gais, a écrit Michelet, et l'argent roulait, et les dames, en grandes carrossées, suivaient l'armée. » Rassuré par la présence de Turenne, qui dirigeait les opérations, on se livrait à tous les plaisirs : bals, concerts, réceptions.

Cette campagne, a écrit Voltaire dans le Siècle de Louis XIV, fut faite au milieu de la plus grande abondance, parmi des succès si faciles qu'il parut le voyage d'une Cour. La bonne chère, le luxe et le plaisir s'étaient introduits dans l'armée, mais n'empêchaient pas les officiers de faire leur devoir.

Deux divisions de l'armée, chacune de 80.000 hommes, furent détachées pour s'opposer à toute diversion, l'une sous le commandement du duc d'Aumont, entre la Lys et la mer; l'autre, aux ordres du duc de Créquy, sur les frontières d'Allemagne. Tout d'abord, Turenne, avec un troisième corps, en se portant sur Gharleroi, menaça Bruxelles, afin d'obliger le marquis Gastel Rodrigo à rappeler ses troupes. Puis, Louis XIV, se détournant rapidement sur l'Escaut, eut vite fait de continuer sa marche triomphale en soumettant, en deux mois, presque toutes les petites places des Flandres : Ath, Tournay, Courtray, Audenarde, peu habituées à la guerre de siège que Vauban dirigeait si bien.

Dans ce corps du maréchal d'Aumont servait le fils de Corneille, et on en a la preuve par sa présence au siège de Douai où il combattit, et fort courageusement, sous les yeux mêmes de Louis XIV. En effet Douai, fut investi, le lerjuillet 1667, et plusieurs actions assez sérieuses s'y engagèrent le lendemain, quand le Roi arriva. Il est très vraisemblable que Corneille fils, alors lieutenant de cavalerie, prit part à une charge de 200 maîtres du Régimentcolonel, aux ordres de M. de Mazel, qui repoussa plusieurs escadrons ennemis jusque sur la contrescarpe, en poussant à travers les blés. Pendant quatre ou cinq jours, sous les yeux de Louis XIV, qui était descendu dans la tranchée ouverte par les bataillons des gardes françaises et de Picardie, eut lieu une série d'escarmouches et de rencontres très sérieuses : attaques répétées contre le fort de la Scarpe par les Suisses et par le régiment de Picardie; rencontre des compagnies à cheval de Noailles avec l'ennemi; enfin, enlèvement de la brèche, le 6 juillet 1667, par le régiment du Sault, qui passa le fossé à la nage, et capitulation générale après échange d'otages.

Nombre de grands seigneurs avaient été blessés : le prince de Courtenay, le marquis de Montmège, le comte de Soissons, le marquis de Bellefonds, le marquis de Broutet, de Balzac, de Madeleine, de Lyonnet, le comte de Bargy. Un cornette de cavalerie eut son cheval tué à côté du Roi, dans la tranchée, et cet épisode est figuré dans la grande tapisserie, Le Siège de Douay, composée par Le Brun et gravée par Sébastien Le Clerc.

Là, devant Douai, le fils de Corneille fut blessé au talon d'un coup de mousquet, et Corneille l'a rappelé dans ses vers : Au Roi, sur son retour de Flandre :

Le plus jeune a trop tôt reçu d'heureuses marques D'avoir suivi les pas du plus grand des monarques; Mais s'il a peu servi, si le feu des mousquets Arrêta dès Doûay ses plus ardents souhaits, Il fait gloire du lieu que perça leur tempête : Ceux qu'elle atteint au pied ne cachent pas leur tête.

Dans un des récits de la guerre de Flandres, La Campagne royale, il est rapporté que Louis XIV soigna lui-même les blessés. Il semble qu'il dut s'intéresser au fils du grand Corneille, de celui qui, cette année même, dans Attila, retraçait les vertus guerrières du monarque au camp de Compiègne. Pierre Corneille, lui aussi, dans ses vers Au Roi, à son retour de Flandre, a noté cette bienveillance de Louis XIV pour les soldats :

Quels secours aux blessés prodiguait sa bonté!

Ailleurs, après la campagne de Hollande, il rendra hommage également au dévouement du Roi pour ses troupes, au Roi, dont le zèle consiste à

Secourir les blessés, consoler les mourants

Et, pour vous applaudir, passer dans tous les rangs.

Aussi bien, toujours dans ses vers Au Roi, à son retour de Flandre, Corneille, après avoir rappelé qu'il a deux fils dans l'armée et

... dont l'unique emploi Est d'y porter du sang à répandre pour toi...

ajoute, avec quelque hauteur, qu'il est fier de leur conduite et qu'il s'en glorifie. A travers l'orgueil paternel, on sent que Corneille

laisse supposer — non sans raison — que Louis XIV avait jugé de même :

D'un père pour ses fils l'amour est légitime; Et j'ai droit pour les miens de garder quelque estime, Après qu'en leur faveur toi-même as bien voulu M'assurer que l'abord ne t'en a point déplu.

Ne pouvant pas se traîner, le pauvre fils Corneille fut transporté sur un brancard garni de paille jusqu'à Paris, chez son père, qui demeurait alors rue des Deux-Portes, une vieille rue dans le quartier du Marché Saint-Jean, voisine des deux théâtres du Marais et de l'Hôtel de Bourgogne. Il arriva alors au pauvre bonhomme Corneille une aventure comique bien amusante et qui prouve que les maladresses administratives ne datent pas d'hier. La paille du brancard sur lequel avait été transporté le pauvre blessé de Douai s'était répandue devant la maison du grand poète. C'était un délit formel, d'après un arrêté du Parlement de Paris du 11 avril 1663, défendant de jeter dans les rues « cendres de lessive, paille, gravois, terreaux, tuileaux, raclures de cheminées ». Un commissaire très zélé cita Pierre Corneille en simple police au Châlelet; Robinet, dans une Lettre en vers à Madame, le 30 juillet 1667, a conté l'histoire, rappelant que le fils de Corneille,

Que ce jeune cadet, à Douai faisant voir

Qu'il sait des mieux remplir le belliqueux devoir,

D'un mousquet espagnol au talon reçut niche,

Et niche qui le fit aller à cloche-pié,

Si bien qu'en ce moment il est estropié...

Le juge fut, du reste, moins maladroit que le commissaire, ne tint pas rigueur à Pierre Corneille de cette contravention aux lois de voirie et se tira d'affaire en lui disant, d'après Robinet :

La paille tourne à votre gloire, Allez, grand Corneille, il suffit ! !

C'était un « bon juge », comme on dirait de nos jours, ou tout au moins un juge habile.

Au commencement de la guerre de Hollande, en 1672, ce second fils de Corneille, le blessé du siège de Douai, était lieutenant de cavalerie dans le régiment de Carcado. Ce régiment de cavalerie portait le nom d'une vieille famille bretonne, les Sénéchal de Kerkado, qui avait donné des chefs glorieux aux armées françaises de la monarchie. Un des Kerkado était mort d'une blessure

reçue à Stenay; un autre, qui commanda le régiment Dauphin- Cavalerie, devait mourir à la bataille de Senef, en 1674.

Corneille fils dut rentrer à l'armée dès les débuts de la campagne, au printemps de 1672, et il ne serait pas étonnant qu'il ait assisté au fameux passage du Rhin, tant célébré par Boileau, et qui fut une opération assez simple. Ce qui le ferait penser, c'est que, dans sa traduction du poème latin du P. De La Rue, sur Les Victoires du Roi sur les Etats de Hollande, Pierre Corneille semble avoir voulu citer son fils dans les vers suivants :

De la maison du Roi l'escadre ambitieuse Fend, après tant de chefs, la vague impétueuse, Suit l'exemple avec joie, et peut-être, grand Roi, Avois-je là quelqu'un qui te servait pour moi.

La campagne avait débuté heureusement par les prises d'Arnheim, de Knotzemburg, de Dewenter, de Zwoll et de nombreuses petites places. Seule, Nimègue avait arrêté pendant quelque temps Turenne, au moment même où Guillaume d'Orange venait d'être nommé général en chef des troupes hollandaises. Turenne cependant, au mois de juin, avait détaché Chamilly pour s'emparer de quelques petites places sur la Meuse : Genepp, Grave et le fort de Crève-Cœur, qui commandait la communication de Bois-le-Duc avec Bommel.

Chose curieuse : toutes ces petites places sont citées dans le poème latin du P. De La Rue : Ludovico magno. Post expeditionem Batavitam epinicium, en un passage que Pierre Corneille n'a pas jugé utile de traduire, et qu'il est bon toutefois de signaler :

Intremuit tellus, abeuntique alla Genapi, Culmina, et irrigui princeps Bomtnelia tractus, Et Vordum, et Gravia et Crepicordi nobile vallurn Se simul advolvere, et iter straoere ruina.

Grave, où le fils de Corneille devait s'illustrer et trouver la mort, en 1674, était une petite place de guerre située sur la Meuse, dans le Brabant septentrional, avec une double enceinte de fossés et de bastions. Tout autour, des prairies inondées par la Meuse en rendaient l'attaque peu commode. Cependant, en deux heures, Chamilly s'en rendit maître, le 5 juillet 1672, avant même que Turenne n'ait fait capituler Nimègue. Très vraisemblablement, Corneille le fils assista à cette prise de la petite ville, avec les troupes de Chamilly, car nous allons l'y retrouver, quand Cha-

milly, installé dans cette petite place forte, va avoir à son tour à y soutenir un siège assez long et fertile en incidents.

Louis XIV, en effet, pressé d'entreprendre la campagne de Franche-Comté, en présence des efforts de la coalition suscitée par Guillaume d'Orange, avait abandonné la plupart des places de Hollande. Il avait seulement massé dans Grave plus de 400 pièces de canon prises sur l'ennemi, d'énormes quantités de munitions de guerre, et avait donné ordre d'y garder les otages hollandais, qui étaient responsables pour 800.000 livres. Coûte que coûte, le brave Chamilly devait tenir bon dans cette place, s'y défendre jusqu'à la mort, avec les troupes sous ses ordres, c'est-à-dire vingt-sept compagnies de Normandie, dix de Bourgogne, dix de Languedoc, douze de Dampierre, douze de Vendôme, avec un régiment de Carcado de trois compagnies, dont faisait partie Corneille fils, en qualité de jeune lieutenant.

Chamilly était bien l'homme à remplir la tâche difficile que lui avait donnée Louis XIV. C'est le type de l'officier français de tous les temps, brave comme son épée, se prodiguant de tous côtés, toujours en éveil, descendant dans les tranchées et les « logements » en habit de gala, fertile en ruses de tous genres, spirituel et gai, causant avec les soldats sur le ton d'une familiarité amusante. Rien n'est plus curieux et plus mouvementé que ce siège qui dura près de quatre mois, et dont le récit nous a été conservé par un très rare petit volume : La Relation du siège de Grave, édité par Guillaume de Luynes, et qu'il nous a été donné de retrouver dans la collection Leber, de la Bibliothèque de Rouen.

Ce ne sont qu'attaques et contre-attaques perpétuelles, sorties et escarmouches quotidiennes de la petite garnison contre les lourdes troupes hollandaises du placide général Rabenhaupt, qui pousse très lentement ses « parallèles », mais qui, par contre, canonne tous les jours la petite ville, dont les maisons et les clochers sont bientôt renversés. Du côté des Fours, du côté de Ravenstein, sur les bastions de la Meuse, les troupes françaises, campées dans les « chemins couverts » ou dans les redoutes, surveillent toutes les attaques et y répondent crânement.

Dans les premiers jours du siège, alors que l'ennemi est moins proche, l'escadron de Carcado, où sert le fils de Corneille, prend part à plusieurs actions très brillantes. C'est une attaque sur l'église de Weelph, où s'est niché un gros d'ennemis, et où l'esca-

dron de Carcado, avec le régiment de Saint-Louis, donne avec entrain, appuyé par les batteries de la place. Quelques officiers de Carcado, grimpés dans le clocher dont ils se sont emparé, manquent même d'y être faits prisonniers, quand sonne l'heure de la retraite, et le cornette de Monçal y est tué.

C'est une autre attaque sur la digue de Ravenstein, où la cavalerie et les escadrons de Carcado fournissent encore une charge valeureuse. Dans cette escarmouche fut tué Dupas, dont Voltaire nous a raconté l'histoire dans le Siècle de Louis XIV. Dupas, gouverneur de Neuerden, avait été forcé de livrer la place à Guillaume d'Orange. Louis XIV, furieux, avait fait traîner le gouverneur sur la claie, une pelle à la main avec son épée fendue. Ensuite, il l'avait jeté en prison à Grave. Dupas avait demandé à servir comme simple soldat à Grave, et il s'y fît tuer courageusement. « Sa mort, dit Voltaire, dut peser sur la conscience de Louvois! »

C'est encore, quand la place fut menacée plus sérieusement, l'enlèvement des otages hollandais par les dragons français de Mersin, appuyés par l'escadron de Carcado, afin de les transporter dans une place plus sûre.

Ici se place un incident bien français, bien chevaleresque. Une petite veuve de Grave, très jolie, s'est amourachée d'un des otages et, en dépit du canon, file le parfait amour. Quand elle apprend que son amoureux va quitter la place, elle n'y tient plus. Elle va trouver le gouverneur Chamilly pour lui demander de garder dans Grave son tendre ami. Et le bon Chamilly y consent et conserve à la petite veuve son brave Hollandais! Et je crois qu'on les maria au son du canon!

Cependant, le siège dure toujours. On en est réduit à manger du cheval, mais on résiste, et Chamilly répond de verte façon au général Rabenhaupt, qui n'en finit pas, si bien que, dans la Gazette de Hollande, on demande si c'est lui l'assiégeant ou l'assiégé! Pour en terminer, Guillaume d'Orange annonce même qu'il va venir lui donner un coup de main. Vexé, Rabenhaupt décide une attaque générale contre Grave, et c'est dans ce combat que le fils de Corneille se fera tuer valeureusement.

En se glissant le long de la Meuse, derrière une série de palissades, les Hollandais essayèrent, en effet, de parvenir jusqu'à un bastion des forts de la Meuse très démantelé, mais il fallait

traverser le « chemin couvert », tenu par les fantassins de Normandie et de Bourgogne.

Un corps à corps terrible s'y engage et, par cinq fois, Rabenhaupt fait donner la charge. N'ayant presque plus de chevaux, les cavaliers y combattirent à pied et nombre d'entre eux y furent blessés ou périrent.

« Corneille, lieutenant de cavalerie, dit la Relation, qui y était venu volontaire, fut tué », comme les lieutenants Montvallon et Bellot. La Chapelle, le chevalier de Folin, le chevalier de la Pouche et la Roche-Thulon, un autre Normand qui fit des prodiges de valeur, y furent blessés. Blessé également Louis de Marsilly, le brave capitaine du régiment de Carcado, qui vraisemblablement était l'ami et le camarade de la famille Corneille, car, quelques années plus tard, ce Normand, né à Saint-Martin-de- Boisemont, en 1638, devenu, en 1683, capitaine au régiment de Varenne-Cavalerie, épousait alors à Paris une fille de Thomas Corneille, Marthe Corneille. Le brave Marsilly devait lui-même être tué, en 1691, dans ce terrible combat de cavalerie de la Leuze, où le maréchal de Luxembourg battit les troupes du prince de Waldeck. Toute la famille des Corneille, comme on le voit, était une famille militaire, aimant les armes et son pays.

Put-on rapporter le corps de Corneille fils, de Grave à Paris? Fut-il inhumé dans le cimetière de la petite place hollandaise ? Quand Chamilly, dut, sur l'ordre de Louis XIV, signer, après trois mois de résistance, une capitulation des plus honorables, où il était indiqué que la « garnison sortirait avec armes, chevaux et bagages, tambours battants, enseignes déployées, balle en bouche et mèches allumées», rien ne fut mentionné en ce qui concernait les morts. Pierre Corneille dut pleurer tristement son fils. Dans ses vers : Au Roi, écrits en 1676, — deux ans après la mort de son enfant, — il évoquait encore son souvenir :

J'en pleure encore un fils, et tremblerai pour l'autre Tant que Mars troublera son repos et le nôtre.

Mais, depuis lors, le vieux poète frappé, déjà par la mort de son jeune fils Charles, enlevé dans la fleur de son âge, et par le trépas héroïque de son autre fils, se tut. Il écrivit encore Surena, puis se renferma dans un silence farouche et douloureux.

Pierre Corneille et l'île de la Litte à Orival

Souvent évoqué, le souvenir de Pierre Corneille ne vit pas seulement à Rouen et dans ses vieilles rues, mais aussi aux environs, dans la campagne normande, dans nos forêts où il promena sa rêverie, et surtout dans la belle vallée de la Seine, aussi bien à Petit-Couronne, au Val-de-la-Haye, où il posséda des biens, qu'à Cléon et à Orival, où l'histoire des quelques arpents de terre qui furent sa propriété, est moins connue.

Pierre Corneille et son frère Thomas héritèrent là, en effet, de quelques vergées de prairies, dans ces îles verdoyantes, où les blanches floraisons des cerisiers et des pruniers se marient, au printemps, avec les feuillages gris des oseraies et qui, dans un détour de la Seine, s'allongent comme des corbeilles semées sur le fleuve, à l'abri des roches d'Orival, le long des rives du Bas- Cléon et du hameau de Bédane. Les deux frères furent, là, les vassaux des moines de Saint-Ouen, comme relevant de l'antique Fief de l'Eau, donné à leur « pitancerie » ou « cuisine » par Guillaume de Tourville, en 1239, donation qui les faisaient maîtres et seigneurs de toute « l'eau de Seine », depuis le port du Gravier d'Orival jusqu'au ruisseau du Becquet de Saint-Adrien.

L'île des deux poètes, leur petit domaine, s'appelait l'île de la Litle, vieux mot français qui signifie « le bord, le rivage ». C'était un de ces nombreux îlots, « motes et motelles », comme disent les vieux textes, se succédant le long de la Seine en descendant vers Rouen. Il y avait là, en effet, depuis le Gravier d'Orival, toute une suite de petites îles, dont la situation et les noms ont souvent varié. Autour de la grande île de Cléon, allongée comme un grand vaisseau, se détachait toute une escadrille de

petites îles qui, au xvne siècle, s'appellent, en amont : l'île Colin- Maille, la Motelle du Framboisier, l'île Galais. Au-dessous de l'île de Gléon, vers le hameau de Gléon, qu'on appelait le Port Ango ou la falaise Ango, vers le Clos Flambard, voici la « mottelle de Saint-Germain » ou la « mottelle du Basset », du nom du seigneur du petit château du Basset.

En aval de la grande île de Cléon se succèdent encore mille petits îlots : l'île Lislet ou de la Roquette, l'île du Cornouiller, l'île L'Esgarée de dessus et l'île L'Esgarée de dessous, qui existent encore et qui étaient séparées par le passage de Bédane.

Quant aux deux îlots de l'île de la Litte-aux-Ormes, à peine séparés de la grande île de Cléon par un canal où se produisirent des atterrissements, et de l'île de la Litte, ils se trouvaient du côté de la paroisse Saint-Georges d'Orival, dont ils dépendaient. De là, cependant, on pouvait apercevoir, dans la plaine, en face l'église de Gléon, les petits châteaux du fîef du Basset et du Gruchet, et les moulins à vent, au pied de la Côte Saint-Christophe.

Entre tous ces îlots, à travers les mille sinuosités de l'eau, se découvraient les lignes, ou les gueules des gords, sortes de nasses où venaient se prendre les poissons, bonne aubaine pour tous ces pêcheurs dont Pierre Corneille était le voisin, et qui, comme lui, devaient aller rendre aveu aux « plaids » des moines de Saint-Ouen, tenus dans leur manoir de Tourville.

Est-il besoin de dire que la propriété de toutes ces îles était extrêmement divisée en véritables langues de terre, perpendiculaires aux deux rives? Dans la seule île de Cléon, il y avait bien 200 propriétaires, tous, — en dehors du Trésor de l'église Saint- Sever et du sieur du Basset — laboureurs, bateliers ou pêcheurs, dont les noms retrouvés sont encore ceux des habitants d'aujourd'hui : les Hédouin, les Postel, les Dantan, les Gallot, les Déhaies, les Bourbon, les Gauvet, les Lebret, les Gardel... Il y avait même à Cléon des pêcheurs du nom de Corneille, Robinet et Adam Corneille, qui n'avaient rien à voir avec la famille du poète, mais qui semblent avoir donné leur nom à une « motelle » appelée la « Motelle Corneille »; ils possédaient aussi la « Motelle de Lansœur ».

Gomment Pierre Corneille et son frère Thomas devinrent-ils propriétaires de la Litte, à Orival, et d'une autre pièce de terre dans la grande île de Cléon ?

C'est Pierre Corneille le père, maître des Eaux-et-Forêts, qui avait acheté la petite île de la Litte et la pièce de terre voisine dans la grande île de Cléon, le 12 avril 1612, très probablement à cause de la fonction qu'il exerçait. Sa maison du Petit-Couronne le mettait à proximité des forêts du Rouvray, de la Londe et de Roumare, tandis que l'île de la Litte l'établissait au milieu du domaine fluvial soumis à sa surveillance.

Le contrat de vente, passé devant les notaires Théroulde et Lambert et qui n'a jamais été publié, nous apprend qu'il acheta « une pièce de terre en l'île nommée la Litte, contenant cinq vergées ou environ, ainsi planthée de ceriziers, pruniers et oziers, en la paroisse d'Orival, près Cléon », de noble homme Antoine de Gaugy, verdier de la forêt de Rouvray, et de Pierre de Gaugy, sieur de Fourneaux, garde-manteau de ladite forêt, demeurant en la paroisse d'Oissel. Ceux-ci reconnaissaient avoir hérité cette petite île de « leur père, Jacques de Gaugy qui, lui-même, l'avait acquise d'une demoiselle Louise Lebon, dame de Bérangeville-la- Champagne et Saint-Gervais, veuve de feu Jean Desmoutiers, par devant les tabellions du Bec-Thomas, le « pénultième jour de may 1595 ».

Dans cet acte fort long, que nous avons trouvé dans les Registres du Tabellionnage de Rouen, on voit que Pierre Corneille, le père, l'acquéreur de l'île de la Litte, répondait, pour les vendeurs, de nombreuses dettes que ceux-ci avaient contractées, notamment envers Me Claude Bradechal, huissier en la Chambre des Comptes de Normandie, pour amende envers Dugard, huissier au Bureau des Finances ; envers Alexandre Seheut « pour la pension de Jacques de Gaugy, son fils bâtard ». Au contrat de vente signèrent aussi d'autres créanciers des frères de Gaugy : de Bretteville ; de Saussay; Charles De la Place, procureur au Bailliage; Antoine Le Sage, autre bourgeois de Rouen.

Cette famille de Gaugy était une vieille famille normande qu'on trouve citée dès le xme siècle. Un de ses membres, Geoffroy de Gaugy avait même été nommé au xme siècle, par l'archevêque Philippe d'Alençon, chapelain de la chapelle de Bosc-Roger, près de Bourgtheroulde, qui avait, de par une donation d'Amand Le Sénéchal, des droits sur un pré et une « saussaye », en une île de Saint-Georges d'Orival, dite « la petite île », quod vocal ima insula, qui pourrait bien être l'île de la Litte.

Mais Pierre Corneille connaissait bien les deux frères de Gaugy, car il avait eu avec eux, qui étaient verdiers de Rouvray, comme maître des Eaux-et-Forêts, de terribles démêlés, en 1605, 1606, sur les droits de vente dans les forêts qu'ils s'étaient indûment arrogés. Jacques de Gaugy avait même été saisi, par Pierre Corneille, pour une coupe de petits hêtrots dans la forêt de Rouvray, et toutes ces disputes très violentes s'étaient terminées par un bon procès intenté aux deux frères, en 1607, devant le Parlement, et que Pierre Corneille avait gagné victorieusement. Cette acquisition de l'île de la Litte ne fut-elle pas la suite de tous ces démêlés judiciaires?

D'après un petit plan-terrier, trouvé dans le fond du Fief de l'Eau, de l'abbaye de Saint-Ouen, l'île de la Litte avait antérieurement appartenu tout entière à Jean de Cléon, sieur de Gruchet, suivant un contrat de fieffé fait par l'abbaye de Saint-Ouen, pour 5 livres de rente, en octobre 1402. En 1499, elle était possédée en partie par Robert et Jeanne de Poissy, leur mère, dame de Gruchet.

Au xvie siècle, la petite île se trouvait partagée entre Jean Le Bon, qui en passe encore aveu en 1576; entre Pierre Alorge, qui en passe aveu en 1594; Jean Carpentier, qui en avait acheté une partie, le 3 février 1548; Jean Robert, pour 5 vergées, qui en passe aveu, le 16 juin 1586; Nicolas de Contremoulins, sieur d'Auzouville.

Pendant toute sa vie, Pierre Corneille, le père, conserva son petit domaine de l'île de la Litte, puisqu'à sa mort on voit Pierre Corneille, le poète, le 18 juin 1642, « tant pour lui que pour Thomas Corneille, son frère mineur —il avait alors dix-sept ans — et son co-héritier », faire aveu aux religieux de l'abbaye de Saint-Ouen, « aux pieds de leur baronie », pour une pièce de terre en « isle nommée la Litte, contenant cinq vergées », et pour une « vergée de terre en plant et labour, sise en la grande île de Cléon, bordée des deux bouts par Roger Daniel ».

L'aveu tout entier écrit de la main de Pierre Corneille et signé de lui, conservé aux Archives départementales de la Seine- Inférieure, est connu et a été publié par MM. Marty-Laveaux et F. Bouquet. On y voit qu'aux cerisiers et aux pruniers déjà signalés, avaient été ajoutés des frênes et des vignes, ces vignes qui donnaient le petit vin de Freneuse. Les deux Corneille, en dehors de

leur vigne de Cléon, avaient encore une petite vigne aux Andelys, au triège de Terrassant.

Sur la terre de l'île de la Litte, Pierre Corneille devait dix sous de rente seigneuriale par an, et, pour la terre de l'île de Cléon, douze deniers. Quand Pierre Corneille, de sa grande écriture vigoureuse, écrivait cet acte, il venait de signer Polyeucte et Cinna, dont le privilège date du 1er août 1642; il venait de faire réimprimer le Cid, et, jeune marié, il se réjouissait de la naissance de sa fille, Marie Corneille, née le 10 janvier 1642.

L'île de la Litte ne resta point la propriété indivise des deux Corneille, car, dans un aveu de 1634, on trouve que Nicolas Hédouin, comme représentant du « sieur Corneille », en fait aveu. Elle était alors la propriété de Thomas Corneille, car c'est lui qui, par contrat passé devant le tabellion Burel, le 10 décembre 1663, la fieffa alors à Pierre Hédouin, d'Orival. Ce contrat de fieffé fut passé, non par Pierre Corneille, mais par le neveu de Thomas Corneille, secrétaire du Roi, « demeurant à Rouen, paroisse Saint- Vigor », près des Feuillants. La procuration fut donnée par Thomas Corneille devant Denis Mullot, tabellion de la vicomte d'Andely, mais Thomas Corneille, quoique étant aux Andelys, est cité comme demeurant alors à Paris — ce qui prouve qu'il avait dès lors suivi son frère.

Cet acte de fieffé, qui n'a jamais été publié, est, du reste, très curieux. On y voit que l'île de la Litte et la pièce de terre, dans l'île de Cléon, sont fieffées à raison de 200 livres tournois « et deux poules tendres à payer et livrer à Rouen, en la maison « du sieur Corneille » ; que Pierre Hédouin doit s'engager, pendant un délai de cinq ans, à partir de la Saint-Michel, à placer autour de l'île de la Litte, 350 pieux, blocs et fascines, « autant qu'il conviendra pour sa conservation et le bien d'icelle et dûment l'entretenir d'oziers ».

Il devra avertir Corneille quand il commencera ce travail ; il est aussi stipulé que, si la rente n'était pas payée, les terres rentreront en la propriété, possession et jouissance de Thomas Corneille, « sans besoing d'autres formalités et sans que le dit Corneille soit obligé à payer et rembourser aucune augmentation, amélioration que luy Hédouin pouvoit y avoir lors faicts ». L'acte est signé de Corneille, Pierre Hédouin, Claude Gruchet et Gilles Lepelletier, qui sont les témoins.

Ceci nous semble viser une masure et maison qui fut construite dans l'île de la Litte et dont on trouve mention dans différents aveux rendus par Pierre Hédouin, fils d'Abraham, en 1678, 1681, 1683; par Louis Hédouin, dit Pibigault, et son frère, en 1719, qui paient trois ans d'avance. Au xvme siècle, d'autres terres étaient tenues dans cette île par Jaucourt, représentant M. Lefebvre ; Michel Postel, Barbe Caron. La terre des Hédouin, et autrefois des Corneille, se trouvait vers la pointe en amont, vers Orival. A notre époque, il apparaît que l'île de la Litte était encore possédée par l'abbé Hédouin, qui était parent de la famille Dautresme.

On a voulu voir dans la possession de la petite île de la Litte par les Corneille, l'origine de cette désignation « sieur de llsle », sous laquelle Thomas Corneille a été désigné pendant toute sa vie.

Avant même l'année 1669, où Pierre et Thomas Corneille reçurent les lettres confirmatives de leur noblesse, Thomas, en effet, dès sa jeunesse, s'était fait appeler « sieur de Lisle », tandis que Pierre signait seulement Corneille, « écuyer ». Depuis le reçu de trente livres que lui donnait, en 1651, son frère aîné, trésorier de Saint-Sauveur de Rouen, jusqu'aux dernières conventions qu'il signait un an ou deux avant sa mort, comme la procuration et l'obligation qu'il contracte avec le libraire Michel Brunet, Thomas Corneille prit constamment ce titre.

Presque tous ses contemporains l'appelaient aussi M. Corneille de l'Isle ou simplement M. de l'Isle, ainsi que l'indiquent, par exemple, les lettres de Coqueteau de la Clairière à l'abbé de Pure, ou celles d'un autre de ses correspondants rouennais, Delacoste. « J'espère, à son retour, voir M. de Lisle », écrit l'un ; « M. de Lisle me fit l'honneur de passer mardi dernier toute la soirée avec moi », dit l'autre. Quelquefois même ce titre de de Lisle précéda le nom patronymique, comme dans le contrat de vente de la maison de Pierre Corneille, rue de la Pie, en 1683, où cette maison est désignée comme étant bornée « par une grande maison appartenant au sieur de l'Isle Corneille ».

Les enfants de Thomas Corneille — même de son vivant — portèrent aussi ce titre. Ainsi, dans le contrat de mariage entre Marthe Corneille, sa fille, et Louis de Martainville de Marsilly, le 14 janvier 1683, celle-ci est désignée sous le titre de demoiselle de

l'Isle. Le frère de la mariée, François Corneille, qui, en 1683, était titulaire d'un prieuré, et qui, plus tard, fut receveur des domaines dans les Flandres, signe aussi au même contrat « Corneille, abbé de l'Isle ».

Quel était donc ce fief de l'Isle que, jusqu'à présent, on n'a pu retrouver, non plus, du reste, que celui de Hauville, d'Hauville, ou d'Oville ou Dauville, dont on trouve la mention pour Pierre Corneille, à partir seulement de 1683? Ce ne peut être l'île de la Litte, dont Thomas Corneille avait hérité de son père, puisqu'après la fieffé de cette île, que nous avons signalée en 1663, Thomas Corneille continua à porter ce titre. Aussi bien, il n'existait à Cléon que le fief de ce nom de l'Isle, mais il est impossible d'en appliquer la possession à Thomas Corneille.

Le titre de « sieur de l'Isle » pouvait-il venir d'autres biens que les biens paternels et également possédés par Thomas Corneille? C'est fort possible.

Parmi ceux que sa femme, Marthe de Lampérière, originaire des Andelys, lui avait apportés en dot, le 5 juillet 1650, et dont elle avait hérité à la mort de son père, en 1645, se trouvaient « trois vergées d'isle assizes à Vézillon, bornées d'un costé et d'un bout le sieur Longuemare, d'autre costé et d'autre bout maistre Nicolas Ladvenant, procureur du Roy aux Eaux-et- Forests d'Andelys et de Vernon ».

Vézillon, dont il est ici question, est un charmant petit village des bords de la Seine, qui groupe ses maisons le long du fleuve, au sud du Petit-Andely et au pied des escarpements dominés par les pentes et les ruines du formidable Château-Gaillard. Il y avait là, juste en face de Vézillon, une île assez grande, qui garde encore le nom d'Ile du Trait, qu'elle portait déjà au siècle dernier.

Parfois, de nos jours, on la dénomme Y Ile Saint-Martin, mais il ne faut pas s'en étonner. Sur un plan-terrier, dressé lors de l'échange fait avec le maréchal de Bellisle, elle porte, dans la partie en amont, le nom d'isle du Trait. Ce mot indique qu'un atterrissement s'était produit là, entre deux îles séparées, comme il s'est produit entre la petite île de la Litte et l'île de Cléon.

Possesseur de cette petite propriété en Seine — 61 ares, 26 centiares, mesure d'Andely, — quoi d'impossible à ce que Thomas Corneille, après 1650, à la date même de son mariage, à cause de ce bien dotal et comme cadeau de noces, ait pris ce titre

de « sieur de l'Isle » que son frère Pierre lui donnait dans son compte de trésorier de Saint-Sauveur de Rouen, pendant sa gestion de 1651 à 1652, titre qu'on ne trouve pas auparavant attaché au nom de Thomas Corneille? Il avait d'autant plus de droits à le prendre qu'il n'était pas, comme à Orival et à Cléon, vassal d'un supérieur en féodalité, qu'il relevait directement du Roi, pour sa châtellenie et vicomte d'Andely, comme en témoigne l'aveu des biens, passés par les deux frères, le 13 décembre 1681 et déjà publié.

Quoi qu'il en soit de ce titre de « sieur de l'Isle » et qu'il provienne de l'île de la Litte à Orival ou de l'île du Trait à Vézillon, il devait amener quelques désagréments à Thomas Corneille.

D'après l'abbé d'Aubignac, ennemi déclaré des Corneille, et qui s'était montré si injuste envers Pierre, en l'accusant de s'être fait appeler sans titre « M. de Corneille », Thomas aurait, lui aussi, pris indûment ce nom de l'Isle. Molière s'en serait même agréablement moqué dans X Ecole des Femmes, et la tirade de de Chrysalde à Arnolphe aurait été une allusion aux prétentions nobiliaires de Thomas Corneille.

« L'auteur de l'Ecole des Femmes — je vous demande pardon si je parle de cette comédie qui vous fait désespérer et que vous avez essayé de détruire par votre cabale — dit d'Aubignac dans sa Quatrième dissertation concernant le Poème dramatique — l'auteur, dis-je, de cette pièce fait conter à un de ses acteurs qu'un de ses voisins, ayant fait clore de fossés un arpent de pré, se fit appeler M. de l'Isle, que l'on dit être le nom de votre petit frère. »

On connait, d'autre part, cette tirade de Molière, à laquelle fait allusion d'Aubignac :

Quel abus de quitter le vrai nom de ses pères,

Pour en vouloir prendre un bâli sur des chimères!

De la plupart des gens c'est la démangeaison,

Et sans vous embrasser dans la comparaison,

Je sais un paysan qu'on appelait Gros-Pierre,

Qui n'ayant pour tout bien qu'un seul quartier de terre,

Y fit tout à l'entour faire un fossé bourbeux

Et de Monsieur de l'Isle en prit le nom pompeux.

Entre nous, il se pourrait bien que d'Aubignac ne se soit pas tout à fait trompé en faisant à Corneille de l'Isle, l'application de ce passage. A l'époque de Y Ecole des Femmes, Thomas Corneille et même Pierre étaient un peu en froid avec Molière. Les relations

qui s'étaient établies entre eux pendant le séjour de Molière à Rouen, en 1658, étaient plus que tendues. Depuis 1662, Molière ne joua, en effet, au Palais-Royal, aucune pièce des deux frères; Pierre Corneille, très pratique, n'avait eu garde de quitter, pour Molière et sa troupe, les comédiens de l'Hôtel de Bourgogne et du Marais, qui avaient la vogue, et son jeune frère l'avait imité.

D'autre part, les rapports entre Thomas, très répandu parmi les beaux esprits, et les Précieuses et Molière, leur ennemi déclaré, ne pouvaient être cordiaux. Thomas, dans une lettre à l'abbé de Pure, avait traité la pièce des Précieuses ridicules de « bagatelle », et je crois bien que Molière, en plaçant le mot dans la bouche de Lysidas, le poète si poli, si doux de la Critique de l'Ecole des Femmes, a voulu le relever. Bien plus, il se pourrait bien que Lysidas lui-même soit le portrait un peu « rosse », comme on dirait aujourd'hui, de Thomas Corneille, l'hôte des Précieuses, le familier de l'Hôtel de Rambouillet, l'ami de la comtesse de Fiesque et de la comtesse de Noailles.

Comment aussi expliquer que Molière ait ignoré le véritable titre de Thomas Corneille, lui qui auparavant, en 1659, en 1660, en 1661, avait joué son Don Bertrand de Cigarral? Et puis encore, est-ce que la fameuse tirade de Y Ecole des Femmes n'apparaît pas comme se rattachant mal à la pièce, et ne semble-t-elle pas avoir été introduite après coup?... On a certes objecté qu'aucun des traits lancés ne pouvait s'appliquer au bon Thomas. On a dit que, possesseur d'immeubles nombreux, il n'avait pas qu'un « seul quartier de terre », et que la Seine l'avait dispensé de faire un « fossé bourbeux», autour de sa petite île de la Litte. Ceci n'est vrai qu'à moitié car, sur certains plans-terriers du Fief de l'Eau, on trouve les mentions suivantes, pour le petit bras d'eau qui séparait la Litte de la grande île de Cléon : « bras d'eaux à l'abbaye de Saint-Ouen, bouché » et « atterri », ce qui ressemble bien au « fossé bourbeux ».

Mieux vaut penser toutefois — sans trop y croire — que Molière a écrit cette tirade sur commande, comme la boutade de Sganarelle sur le tabac dans Don Juan, pour servir les vues de Colbert qui, occupé en 1662 par la réorganisation des finances, s'inquiétait des usurpations de noblesse, — ce qu'indique, du reste, la déclaration royale du 8 février 1661.

Quoi qu'il en soit, la petite île de la Litte, comme on peut le

voir par ces quelques notes — dont plusieurs sont inédites et nouvelles, — tint une certaine place dans la vie de Pierre Corneille, le père, et de ses deux illustres fils. Elle est aujourd'hui complètement disparue, réunie à des îles, et le souvenir en est à peine conservé par les habitants de ces jolies rives de la Seine!...

Gustave Flaubert

ofi

L'Herbier de Nicolas Flaubert

n conserve au Musée d'Art normand de Rouen un document fort intéressant pour l'histoire des origines de la famille de Gustave Flaubert. C'est un herbier composé par Nicolas Flaubert, grand-père de Gustave et d'Achille Flaubert, et que ce dernier avait donné, en signe d'affection, à un de ses anciens élèves, le Docteur Jules Rebulet, du Bourgtheroulde.

L'herbier de Nicolas Flaubert consiste en un gros volume, formé de 726 pages de papier fort, d'une hauteur de 45 centimètres, sur 28 centimètres de largeur. Il est relié en veau fauve et porte, aux quatre coins, une fleur de lis d'or et, sur les plats, les écussons couronnés, aux armoiries royales frappées en or. Sur le dos est inscrit ce titre : Herbier de M. Floberl, le cadet, 1778.

Après quelques pages de garde, blanches, le titre est ainsi rédigé, en lettres faites au pochoir : Herbier ou Jardin sec, contenant tes plantes usuelles, tant dans la médecine humaine que vétérinaire, rangées suivant la méthode de M. de Tournefort, par M. Flobert, élève à l'Ecole vétérinaire de Paris. A Paris, leXIMayMDGCLXXVIII.

A la main se trouve aussi, sur cette page, l'épigraphe suivante : « Une méthode est un fil d'Ariane pour le botaniste ; sans « son secours, la botanique est un cahos. Chevalier Linné. » Toute cette page est décorée d'un motif courant d'encadrement rose, avec guirlandes de fleurettes jaunes et noires, exécuté au pochoir. Une autre page porte dessinés et peints, en différents motifs, des instruments aratoires, des instruments de l'art vétéri-

naire et du ferrage des animaux, alternant avec des branches d'arbres, accompagnés de cette citation des Géorgiques de Virgile :

« Sans tous ces instruments, il n'est point de culture. »

Tout cet herbier est dédié par Nicolas Flaubert « A son très cher père », sur un ton très respectueux, mais non sans quelque prétention scientifique.

« Sans connaître la nature, vous l'aimez et vous l'aimez surtout dans son règne végé- « tal. Je sais que vous vous êtes appliqué, autant que votre état vous l'a permis, à la « connaissance des plantes les plus propres à opérer la guérison des maladies des bestiaux. « Vous m'avez même appris les noms et les emplois de quelques-unes d'elles dans un âge « où l'esprit est encore peu susceptible de recevoir ou plutôt de conserver certaines « impressions. »

Nicolas Flaubert explique ensuite « la nécessité des herbiers, « qui forment comme une mémoire artificielle, pour les physiciens, « médecins et naturalistes, chirurgiens», qui n'ont point de jardins botaniques à leur portée. Et il ajoute :

« Si donc j'ai fait quelque chose d'utile et réussi dans ce petit ouvrage, mon devoir, « la nature, m'obligent à l'offrir à mon premier protecteur, à mon meilleur ami, à celui « dont la tendresse bienfaisante m'est constamment assurée. Avec quelle allégresse ne le « trouvè-je pas dans mon père, dans tout ce que j'ai de plus cher dans la nature, en un « mot dans celui qui a marqué chaque jour de mon enfance par des bienfaits ! Et à qui je « dois tout.

« C'est ainsi, mon très cher père, qu'Horace interrompt les louanges qu'il fait « d'Auguste. Et les hommages qu'il rend à Mécène, son précepteur et son ami, pour témoi- « gner publiquement sa reconnaissance envers ses parents pour la bonne éducation qu'il « avait reçu d'eux. Je suis au moins aussi pénétré que lui, comme je fais pour le « sentiment.

« J'ai l'honneur d'être, mon très cher père, votre très humble et votre très obéissant

« serviteur.

« Ns. Flaubert. »

L'herbier, en lui-même, est assez simple. Il est précédé d'une Clef des Classes de Tournefort. Ensuite, pour chaque section, sont classées les plantes desséchées: La plupart sont collées en plein, avec des étiquettes portant les noms inscrits en petites capitales, au pochoir. La section première s'ouvre par la Mandragore, la Belladone, le Muguet, le Sceau de Salomon, etc. En général, les plantes sont inscrites sous leurs noms populaires. On y trouve la Pomme de terre, Truffe ou Pattate de Virginie, le Tabac ou Nicotiane, l'Erable blanc ou « Sichomore », le Nez-coupé ou Lauro-pistachier, le Seringa, le Tamarisc d'Allemagne, l'Azadaraich ou Lilach de Judée. La table termine le volume sous ce titre :

Table des noms français, des plantes contenues dans ce volume, suivant les dénominations de M. Tonrnefort.

Nicolas Flaubert ou Flobert, car on employait les deux orthographes, grand-père du romancier, l'auteur de l'Herbier, était né le 15 août 1754 à Saint-Just, commune du canton d'Anglure, arrondissement d'Epernay (Marne) et, sous la Révolution, du district de Sézanne, aux confins des départements de la Marne et de l'Aube.

Il était entré à l'Ecole vétérinaire d'Alfort, le 20 octobre 1775, aux frais de son père, et il en était sorti le 30 septembre 1778. Il avait donc vingt-quatre ans, à sa sortie de l'Ecole, quand il dédia son Herbier à son père. Celui-ci s'appelait Jean-Baptiste Flaubert, et il semble ressortir de la dédicace de l'Herbier qu'il était également vétérinaire ; sa femme s'appelait Hélène Marcilly. Nicolas Flaubert, qu'on dénomme le Cadet, semble avoir eu un frère aîné; il était d'une haute stature, si on s'en rapporte à son passeport : cinq pieds trois pouces, cheveux et sourcils bruns, yeux bleus, front ordinaire. On sait, par l'intéressante étude : Flaubertisme, de M. F. Clerembray, que Nicolas Flaubert s'établit vétérinaire à Maizières et qu'il fut, sous la Terreur, incarcéré jusqu'au 23 janvier 1795. De son mariage avec Marie- Appolline Millon, il avait eu deux enfants, dont Achille-Cléophas Flaubert, né à Maizières-la-Grande-Paroisse (élection de Troyes), le 15 novembre 1784, le célèbre médecin, père d'Achille et Gustave Flaubert.

L'auteur de l'Herbier, Nicolas Flaubert, mourut à 37 ans, 8 mois, 22 jours à Nogent-sur-Seine, dans sa maison, rue de l'Hospice, n° 186, où il décéda, le samedi 7 mai 1814. Gustave Flaubert, qui alla souvent dans sa jeunesse à Nogent, ne put donc connaître son grand-père paternel.

(jj0

La Fiche du Chirurgien Flaubert

En 1824, sous le gouvernement de Louis XVIII, l'Académie de Médecine décida d'avoir en province des membres associés et correspondants, ornés d'une dénomination bizarre. On les appelait, en effet, des associés régnicoles.

Ces nominations ne se firent pas sans enquêtes. M. de Lourdoneix adressa au Directeur de la police du royaume la liste des médecins de province proposés par l'Académie de Médecine, en le priant de lui transmettre des notes sur chacun d'eux. Le directeur de la police, Franchey Desperey, crut devoir transmettre ces demandes aux préfets des départements. Ce fut le cas pour le chirurgien Flaubert, le père de Gustave Flaubert, et voici la fiche qui fut envoyée sur le compte du savant médecin par la Préfecture de la Seine-Inférieure :

Rouen, le 3 avril 1824.

Monseigneur,

J'ai l'honneur de vous adresser ci-après les renseignements que j'ai recueillis sur le sieur Flaubert, au sujet duquel Votre Excellence m'a fait l'honneur de m'écrire, le 21 mars dernier.

Le sieur Flaubert est, depuis dix ans, chirurgien en chef de l'Hôtel-Dieu de Rouen; il est marié et père de famille. Ses excellentes qualités morales et particulièrement son caractère de douceur lui ont acquis l'estime et la considération publique.

Les opinions politiques de ce docteur sont libérales, mais il ne s'est jamais fait connaître comme cherchant à les faire prévaloir. Ses discours, au contraire, annoncent la sagesse et la modération, et sa conduite, sous ce rapport, est telle que les personnes mêmes qui ne partagent pas ses principes lui accordent généralement leur confiance.

Je suis. . .

Pour le préfet absent :

Le Conseiller de Préfecture délégué, Le Thuillier,

Si méprisable que soit l'emploi des fiches secrètes, on voit que celle qui fut rédigée au sujet de l'illustre praticien, dont Gustave Flaubert a tracé un si beau portrait dans Madame Bovary, fut toute à son honneur. On voit aussi que, même sous un régime aussi absolu que celui de Louis XVIII, les opinions politiques n'étaient pas considérées comme un obstacle insurmontable à la carrière d'un homme de savoir et de mérite, comme le fut le Docteur Flaubert père.

Gustave Flaubert au Collège de Rouen

Bien que la Correspondance ait apporté maints renseignements sur l'enfance de Gustave Flaubert, il est peut-êre intéressant de préciser quelques points de cette période de jeunesse, si importante dans la vie, puisqu'elle est celle où se forme l'esprit et où se développe le caractère.

Gustave Flaubert n'entra au Collège de Rouen qu'à l'âge de neuf ans et débuta dans la classe de huitième. Il ne savait point alors grand'chose. Elevé dans ce milieu de tristesse mélancolique qu'était l'Hôtel-Dieu de Rouen, il avait reçu, de sa mère, en même temps que sa sœur Caroline, ses premières leçons de lecture. Son esprit s'était surtout formé en écoutant les merveilleuses histoires de sa vieille bonne, Julie, et les récits d'un voisin, le père Mignot, grand liseur de Don Quichotte. Quand on voulait lui faire apprendre quelques leçons, Gustave répondait, avec une logique irréfutable : « A quoi bon apprendre, puisque papa Mignot lit? » Un peu arriéré, en très peu de temps il rattrapa les enfants de son âge.

Suivant les classes tout d'abord comme externe, il revenait chaque soir à l'Hôtel-Dieu, mais, somme toute, travaillait peu, lisant, cependant, au hasard, énormément tout ce qu'il trouvait, ce qui devait déterminer chez lui une très précoce vocation littéraire. Il était à peine en cinquième qu'il composait déjà une petite comédie, L'Amant avare, et qu'il représentait M. de Pourceaugnac et des pièces de Scribe, de Berquin et de Marmontel sur une scène improvisée dans la salle de billard du pavillon de l'Hôtel- Dieu.

Par sa correspondance avec un autre gamin de son âge, Ernest Chevalier, connu par les Mignot, on voit que, pendant les années 1831, 1832, alors qu'il était encore dans les classes inférieures, il se préoccupait moins de ses études, de ses leçons que de composer des vers, comme ceux qu'il intitule Une Mère, ou d'écrire des morceaux d'histoire, rêvant de travaux sur Henri IV, sur Louis XIII et Louis XIV, ou encore sur Isabeau de Bavière. Sa précocité est si rare que le père Mignot se met en tête de faire publier, sous le titre Feuillets d'un cahier d'écolier, les premières... œuvres de Gustave Flaubert. Il nous a été donné, en 1890, de feuilleter cette curieuse publication autographiée, sous une couverture jaune et qui, entre autres productions, comprenait un Eloge de P. Corneille par cet écolier de dix ans. Un journaliste havrais, M. Albert Mignot, était alors le détenteur de cette précieuse publication, tirée à un très petit nombre d'exemplaires, et qu'il serait bien intéressant de voir figurer au Musée du Pavillon Flaubert.

Depuis son entrée dans la classe de huitième, en 1832, à l'âge de dix ans, on peut suivre à peu près les études universitaires de Gustave Flaubert. Antérieurement, il avait peut-être figuré parmi les élèves des classes primaires, qui, cependant, n'avaient été créées définitivement qu'au mois de mai de cette année scolaire. A partir de la huitième, il comptait au Collège de Rouen, non plus comme externe, mais comme élève pensionnaire. On a souvent répété qu'il ne se faisait point remarquer par son travail. Ce n'est pas tout à fait juste, car, en 1833, Gustave Flaubert remportait le deuxième prix d'excellence comme ayant été cinq fois le premier dans ses compositions. Comme jeunes condisciples, il avait alors : Fouard (d'Elbeuf), élève royal, c'est-à-dire boursier, et Castellon (de Valmont), Victor Durand, Ferdinand Morin, Henri Jourdain, également boursier, mais qui passa à Paris au Collège Saint- Louis.

En sixième, en 1834, il ne rapporta aucun prix. Il avait alors comme camarades le jeune Henri Viard, frère cadet de Jules Viard, qui se trouvait une classe au-dessus, le futur chroniqueur parisien du Figaro, du Nain Jaune, du Polichinelle ; l'auteur de la Vieillesse de Don Juan, mort si misérablement à Paris. Avec Jules Viard, dans la même classe voisinait, Alfred Busquet, le poète du Poème des Heures. Son compatriote de Villequier,

Auguste Vacqueric, était alors élève de cinquième, en même temps, croyons-nous, que M. Prosper Guernet, un des maîtres de pension les plus connus de Rouen. Le petit Viard était, du reste, un des collaborateurs de Gustave pour ses représentations théâtrales. « Le fils Viard, écrit-il, m'a donné une fort bonne idée pour les portes de côté; c'est d'y mettre des baguettes. » Parmi les camarades invités à ces petites fêtes, Gustave cite aussi « le petit Lerond et sa sœur, qui sera figurante ». Mlle Lerond devait devenir, plus tard, la femme du Docteur Bottentuit, un savant rouennais doublé d'un lettré.

En 1836 seulement, va apparaître dans la classe de quatrième, placée sous la direction d'un excellent professeur, M. Grout, un nouvel élève arrivant de Cany, après avoir commencé ses études dans un pensionnat d'Ingouville, Louis Bouilhet, le « frère par le cœur » de Gustave Flaubert. Il était alors élève de la pension Berger ; mais toutes les autres pensions, fort nombreuses, allaient se disputer cet enfant admirablement doué et qui devait remporter des succès très vifs. Parmi ces pensions, au nombre d'une vingtaine, qui suivaient les cours du Collège, rappelons les principales : les pensions Lemardelé, Dusseaux, Bastille, Chatel, Eude, Mainot, Pinel, Jourdain, Sylvestre, Gosselin, Dulong-Golombel, Mortreuil, Guedon. Cette année-là, Gustave Flaubert ne figura point au palmarès et ne reçut point de couronnes de feuilles de chêne — de vraies feuilles — dans la Chapelle du Collège, où se déroulait la distribution. Mais Louis Bouilhet obtint le premier prix de vers latins, tandis que Pierre-Rémy Corneille, son camarade, descendant de Pierre Corneille, obtenait le second prix.

En troisième, en 1837, Gustave Flaubert remporte de plus nombreux succès ; il enlève vaillamment le premier prix d'histoire et le premier prix d'histoire naturelle. Louis Bouilhet, qui a changé de pension, et qui est maintenant à la pension Jourdain, remporte les prix de vers latins et de version grecque. Comme professeur, les deux amis avaient le père Giffard, à la voix forte, portant un collier de barbe, ce qui le distinguait de ses collègues, sévèrement rasés. Il professait les lettres et se complaisait dans l'explication des textes français, surtout pris dans La Bruyère, qu'il soulignait par une mimique qui mettait les élèves en joie. Gustave Flaubert s'attacha surtout au professeur d'histoire, à Chéruel, l'éminent écrivain, alors tout jeune, à peine sorti de l'Ecole normale, qui

savait communiquer à ses élèves la flamme empruntée à Michelet, son maître.

En quatrième, Chéruel traitait de l'Histoire romaine, et en troisième, de l'Histoire du Moyen-Age, qu'il exposait avec une originalité et une indépendance rares alors dans l'Université. C'est certainement cet enseignement qui inspira à Flaubert toute une série de nouvelles historiques : Deux mains sur une Couronne, La Peste à Florence. Pendant toute sa vie, Gustave Flaubert a gardé une profonde reconnaissance à Chéruel, dont le nom revient souvent dans la Correspondance ou même dans ses ouvrages.

Voici maintenant, Gustave Flaubert en seconde, sous le professeur Pelletier, dont l'air calme, froid et les lunettes en imposaient aux élèves. Parmi ceux-ci étaient alors Jore, Henry Mayer, Eugène Dupuis. Flaubert remporte le premier prix d'histoire sur Napoléon Dupont-Delporte, le fils du futur préfet de la Seine- Inférieure, et le premier prix d'histoire naturelle, que professait alors Pouchet. Louis Bouilhet, lui, enlève les premiers prix de narration latine, de v«rs latins et le prix de semestre.

L'année suivante, le futur poète de Melœnis, sera encore plus complètement victorieux dans la classe du père Maignier. On lui décerna le prix d'honneur, les premiers prix de discours français, de vers latins, de semestre, mais Flaubert restera fidèle à ses deux prix d'histoire et d'histoire naturelle.

Finalement, après avoir fait sa philosophie avec M. Mallet, Flaubert terminera ses études, en passant le terrible bachot, à Rouen, non pas devant les professeurs de Faculté, mais devant ses propres maîtres, bons juges de sa valeur intellectuelle.

Quel était alors l'état d'esprit de Gustave Flaubert?

Physiquement, c'était l'admirable jeune homme, blond et frais, beau comme un jeune Dieu, dont le docteur Cloquet disait : « C'est Apollon! »

Moralement, c'était déjà l'enthousiaste et impénitent romantique qu'il fut toute sa vie, généreux et bon, plein d'une exubérance et d'un entrain que voilaient parfois certaines tristesses pessimistes. De ce régime intérieur du collège, alors très dur, il détestait les vexations inutiles. Aussi eut-il quelques différends avec des pions injustes, notamment avec un nommé Gerbal, menacé d'une sérieuse raclée. Il eut aussi quelques disputes en rhétorique, sous le père Maignier, avec un élève d'une pension ecclésiastique.

Comme bien d'autres, il dédaigna fort les mathématiques que lui enseignait le père Gors, auquel il joua parfois de mauvais tours. S'il détestait le Collège comme un obstacle à son indépendance et à sa volonté, s'il s'égarait parfois dans le rêve et l'imagination, il n'en a pas moins décrit la vie rude imposée alors aux

élèves, avec une netteté frappante, dans Novembre, par exemple. s*

« A quoi rêvais-je durant les longues soirées d'étude, quand je restais, le coude appuyé sur mon pupitre à regarder la mèche du quinquet s'allonger dans la flamme et chaque goutte d'huile tomber dans le godet, pendant que mes camarades faisaient crier leurs plumes sur le papier et qu'on entendait, de temps à autre, le bruit d'un livre qu'on feuilletait où qu'on refermait. Et quand le soir était venu, que nous étions couchés dans nos lits blancs, avec nos rideaux blancs et que le maître d'études se promenait de long en large dans le dortoir, comme je me renfermais encore bien plus en moi-même. »

Et dans Les Mémoires d'un Fou, une de ses œuvres de jeunesse, Flaubert dira encore :

« Je me vois errant, seul, dans les longs couloirs blanchis de mon collège, à regarder les hiboux et les corneilles s'envoler des combles de la chapelle, ou bien couché dans ces mornes dortoirs, éclairés par la lampe, dont l'huile gelait. Dans les nuits, j'écoutais longtemps, le vent qui soufflait lugubrement... J'entendais les pas de l'homme de ronde qui marchait lentement avec la lanterne, et quand il venait près de moi, je faisais semblant d'être endormi... a

En 1838, il échappa cependant à la rude contrainte de l'internat. Il avait réussi à continuer ses études comme externe. Il l'annonce triomphalement dans une lettre à Ernest Chevalier « Je n'aurai plus, dit-il, le Collège pour m'embêter. Je suis externe libre, ce qui est on ne peut mieux ; dès maintenant adieu aux pions et aux arrêts. » Et, il se représente le matin, fumant son brûle-gueule, tout à son aise sur les boulevards et le soir, allumant son cigare sur la place Saint-Ouen et attendant l'heure de la classe, au Café National, qui existe encore dans le voisinage au vieux Collège.

Dédaigneux des sciences, ne sachant point encore lire le grec en rhétorique — il l'avoue dans une de ses lettres — il se perdait en d'immenses lectures, en étude et au dortoir, lisant Hugo, Lamartine, Shakespeare, Baumarchais, Walter Scott, Calderon, Lope de Vega, Rabelais, Byron, suivant avec ardeur, aux jours de vacances, les représentations théâtrales de Frédéric Lemaître et de Marie Dorval, s'enthousiasmant pour Buy Blas ou Hernani. Tout un côté de son caractère était tourné vers la bouffonnerie grotesque, qui lui faisait déjà créer le [type burlesque du « Garçon »,

repris dans Homais et dans Bouvard et Pécuchet, tandis qu'une autre pente de sa nature si sensible, l'inclinait vers une désespérante tristesse philosophique, entretenue par l'amitié mélancolique d'Alfred Le Poittevin, un camarade qui exerça une profonde emprise sur son esprit. C'est alors qu'il composa cette étrange roman de Smahr, que publia jadis la Bévue Blanche.

Gustave Flaubert, dans la préface aux Dernières Chansons a, du reste, décrit tous les rêves des collégiens de sa génération : « On n'était pas seulement troubadour, insurrectionnel et oriental, on était avant tout artiste. Les pensums finis, la littérature commençait et on se crevait les yeux à lire au dortoir, des romans. On portait un poignard dans sa poche comme Antony. On faisait plus. Par dégoût de l'existence, Bar... se cassa la tête d'un coup de pistolet. Aud... se pendit avec sa cravate. Nous méritions peu d'éloges, certainement! Mais quelle haine de toute platitude! Quels élans vers la grandeur! Quel respect des Maîtres! Gomme on admirait Victor Hugo! »

En résumé, les années du Collège pour Gustave Flaubert furent souvent tristes. L'indépendance de son caractère se pliait mal à la discipline. Il ne pouvait supporter les roulements du tambour annonçant les classes, la coutume de se mettre en rang, les promenades en bande le jeudi. Seuls les exercices de natation chez le père Fessard, le maître-baigneur de l'île du Petit-Gay, dont il parle dans la Correspondance, lui plaisaient et aussi les bonnes heures de vacances, passées aux Andelys, dans la famille d'Ernest Lechevalier, ou encore àTrouville, qu'il écoulait, en lisant, en conversant et fumant dans une pipe qu'on lui avait rapportée de Constantinople. Ces heures de vacances, Flaubert aimait à les évoquer, car elles comptèrent parmi les plus belles de sa jeunesse.

Une Composition d'Histoire et de Géographie Par Gustave FLAUBERT, en 1837

Il est rare de rencontrer dans les œuvres de jeunesse d'un écrivain un document aussi significatif que celui-ci. C'est le texte dune composition d'histoire et de géographie écrite par Gustave Flaubert, élève dans la classe de troisième (seconde division), en 1837, au Collège royal de Rouen.

Entré au Collège de Rouen au mois de février 1832, dans la classe de huitième, à l'âge de dix ans, Gustave Flaubert ne devait quitter le vieux Collège de Rouen que sept ans plus tard, en décembre 1839, au début de sa philosophie. Toutes ces années de collège, durement supportées, et dont il a rappelé l'amertume et la tristesse dans sa Correspondance, dans Les Mémoires d'un Fou et Novembre, il les passa comme interne. A la rentrée d'octobre 1838 seulement, il fut externe libre. On a dit qu'il ne fut pas, surtout dans les débuts, un élève studieux. Il nous a été donné de prouver que ce n'était pas exact, car, dès 1833, il enlevait un deuxième prix d'excellence, comme ayant été cinq fois, le premier. Quand il entra dans les classes supérieures, Flaubert montra surtout un goût très vif pour les sciences naturelles et pour l'histoire. En quatrième, le cours d'histoire naturelle était une création toute nouvelle ; il avait été institué par le savant professeur Pouchet, avec lequel Flaubert, par la suite, conserva de très cordiales relations. Successivement, en 1837, en troisième; en 1838, en seconde, Gustave Flaubert remporta le premier prix d'histoire naturelle.

Quant à l'histoire, dont l'enseignement, avant 1830, était à peu près nul, Flaubert se passionna immédiatement pour elle, surtout

quand il eut rencontré, dès la quatrième, un maître de premier ordre, dont l'influence sur tous ses élèves allait être profonde : Chéruel. Ancien élève du Collège de Rouen, jeune encore rentré dans l'ancienne maison, où il avait fait ses études, pour y enseigner à son tour. Chéruel se présentait avec tous le prestige d'un érudit et d'un orateur. F. Bouquet, qui fut son élève, l'a du reste, ainsi dépeint :

C'était un tout jeune professeur, de haute taille; il avait une belle tête, quoiqu'irrégulière dans l'ensemble, un front haut et large, de grands yeux vifs et intelligents, un nez bien fait et fin, des lèvres un peu épaisses avec une mâchoire inférieure légèrement avancée. Sa chevelure châtain, assez abondante, retombait par derrière; enfin une démarche alerte et ferme décelait la vivacité et l'énergie. Sous sa robe, son air seul nous imposait le silence et le respect. La parole claire, sonore, bien timbrée, était facilement entendue de tous. 11 parlait sans notes.

L'enseignement de Chéruel, qui se ressentait encore de l'influence de Michelet, devait enthousiasmer un esprit jeune, ardent comme celui de Gustave Flaubert. Il n'y a, du reste, qu'à relire les lettres à Ernest Chevalier, de 1836 à 1838, où le nom de Chéruel revient si souvent, pour s'en convaincre. Lui-même composait alors nombre de nouvelles historiques, dont les titres montrent que le professeur d'histoire les avaient inspirées : La Mort du duc de Guise, Deux mains sur une Couronne, La Pesle de Florence, en 1836; Loys XI, Les Danses des Morts, en 1838; Les Arts et le Commerce, en 1839. Chéruel, qui avait deviné un esprit d'élite en ce jeune garçon fiévreux, qui écoutait si attentivement ses paroles, lui donnait parfois de vastes questions historiques à traiter, comme La Lutte du Sacerdoce de l'Empire, dont Flaubert parle dans une lettre à Chevalier (Correspondance, t. I, p. 27), et des résumés à faire. En troisième, l'intérêt du cours d'histoire était particulièrement captivant, car il traitait non plus de l'Histoire romaine, mais de l'Histoire du Moyen-Age. Chéruel, dans ce cours, apportait une largeur d'idées, un développement et une originalité où on pressentait l'auteur du Dictionnaire des Institutions de l'ancienne France. C'est après avoir suivi tous ces cours que Gustave Flaubert écrivit, pour la composition finale, la « composition de prix », cette « copie » sur treize grands feuillets, reclo et verso, de papier écolier, qui a été conservée dans sa famille, à laquelle elle avait été vraisemblablement donnée par Chéruel, et que nous publions aujourd'hui.

Elle lui valut le premier prix d'histoire sur son camarade Ch. Morin, de Falaise, qui obtint le second prix. L'année suivante, en 1838, Flaubert remporta encore, en seconde, le premier prix d'histoire sur Philippe Lecoupeur, et, en 1839, en rhétorique, le second prix d'histoire.

Quand on réfléchit que ces tableaux historiques, brossés à larges traits, sont l'œuvre d'un jeune homme de seize ans, on ne peut manquer d'être étonné de la sûreté de son jugement, de l'étendue de ses connaissances et même de la fermeté et de la couleur de son style. Il ne faudrait point croire, en lisant ce travail, qu'il n'est, sous une forme nouvelle, qu'une reproduction du cours de Chéruel (1), enregistré parla mémoire. Il nous a été donné de consulter ce cours lui-même, relevé en un manuscrit curieux par M. Alexandre Héron, le savant érudit qui fut, lui aussi, élève de Chéruel. Or, la « composition » de Flaubert n'en est nullement la reproduction intégrale. A chacune des questions posées, le jeune élève répond par un résumé exact, par des considérations générales qui lui sont propres, par des comparaisons ou des exemples qui sont siens, Tout au plus retrouvera-t-on, dans le cours de Chéruel, quelques-uns des faits cités dans les différentes « questions », traitées par Gustave Flaubert. Dans la Première question, le Brevarium alaricum, le code des lois romaines fait par Alarie II, que rappelle Flaubert, se trouve dans le cours de Chéruel; de même, les citations de Y Esprit des Lois, de Montesquieu; le rappel du supplice, en 1155, du fameux réformateur Arnauld de Brescia, élève d'Abélard, ou le soufflet donné au pape par Sciarra Colonna, à Agnani. De même encore, dans la Quatrième question, la citation de la Pentapole, créée avec les villes de Rimini, Pesaro, Fusco, Ancône, Sinigaglia, en faveur du pape. Par contre, la citation en vieux français du Roman de Rou, de Robert Wace, provient ' bien de Flaubert, qui se livrait alors à d'immenses lectures.

Aussi bien, les réponses à la Deuxième question : « Etat du monde, de 1180 à 1215 », prouvent quelle mémoire possédait dès lors Flaubert enfant. Chéruel, dans son cours, aimait beaucoup à dresser des « tableaux synchroniques », étalant à la même date

(1) Le cours d'histoire de Chéruel a été publié sous ce titre : Cours d'études pour la Section des Lettres, par un professeur d'histoire de l'Académie de Paris (Paris, 3 vol. in-12.)

les événements qui se déroulèrent en France, en Angleterre, en Allemagne, en Italie, dans l'Empire d'Orient, dans l'Empire arabe ou en Asie. C'est à cette partie du cours que répond la cinquantaine de dates et de faits, si rapidement et si exactement évoqués par Flaubert. Très peu d'omissions ou d'erreurs. Il a, par exemple, oublié la date de la mort de Pierre de Castelnau, en 1208. Il a confondu Jean-sans-Peur avec Jean-sans-Terre et placé en 1200, le meurtre d'Arthur de Bretagne, qu'on place plus souvent en. 1203. Ailleurs, il se trompe aussi d'un siècle en citant la bataille de Badajoz sur les Almoravides, qu'il appelle les Almocides : elle n'a pas eu lieu en 1187, mais en 1086. Il écorche aussi quelques noms par ci par là, comme les Précardie, qui sont le Conseil des Pregadi, des « Priés », une sorte de sénat fondé à Venise, en 1172; comme les Agovistes, qui sont les Ayoubites, dynastie musulmane d'où sortit Saladin, ou comme Gisèle, la fille de Charles-le-Simple, qu'il appelle Gilèse.

Si on examine, au point de vue littéraire, cette composition du jeune collégien, ne sera-l-on point étonné de trouver déjà, dans certaines phrases, le rythme et la cadence de la grande période à la Chateaubriand, que Flaubert a toujours aimée? Ne sera-t-on point frappé aussi par la formation de certaines « images » poétiques et par leur emploi juste, tel, par exemple, que ce « manteau royal dont chaque seigneur féodal déchire un morceau à coups d'épée », ou telle cette phrase, en laquelle il résume la lutte du pouvoir féodal et du pouvoir pontifical : « Ainsi la Croix avait marché devant l'Epée ; l'esprit avant la matière. »

On ne se montrera certainement point sévère à l'égard de quelques fautes d'orthographe, qui ne sont, au surplus, que "des fautes d'inattention. Quand on examine, en effet, l'écriture, la « graphie » de Flaubert en cette « composition », on se rend compte que ces grandes pages de cahier écolier ont été écrites extrêmement rapidement et que le jeune élève à dû se hâter pour arriver à traiter, dans les délais imposés, les quatre questions. Il serait aussi très intéressant, au point de vue de l'écriture en ellemême, d'examiner ces textes : on y remarquerait que presque tous les mots sont coupés par un blanc, par une interruption, qui est placée, par Flaubert, non pas suivant la division syllabique, mais très arbitrairement.

Bien d'autres remarques, qui ont du nous échapper, pourront

être faites sur ce manuscrit très curieux pour l'étude de la formation de l'esprit de Flaubert. On ne saurait donc témoigner une jrop vive reconnaissance à Mme Franklin-Grout et à son mari, qui ont bien voulu offrir ce document au Musée de Noire Vieux Lycée, la publication rédigée par les anciens élèves du Lycée Corneille. Il nous faut aussi remercier notre compatriote, M. Louis Conard, l'éditeur bien connu des œuvres de Flaubert, de nous avoir accordé l'autorisation de publier ces pages curieuses de la jeunesse du grand écrivain rouennais. Sa « composition d'histoire de 1837 », déposée dans le petit Musée du Lycée Corneille, y tiendra une place d'honneur et rappellera à tous le grand nom de Gustave Flaubert.

Page 1