‹ Trois Normands: Pierre Corneille, Gustave Flaubert, Guy de Maupassant; études documentairesChapitre 12 sur 15 · ACTE V · texte numérisé non relu

ACTE V

Mariage de Salammbô

Processions, danses, etc.

Sur la terrasse à gauche, au premier plan, le banquet de noces. Narr'havas, Hamilcar, Salammbô.

Taanach, sinistre et avide.

Arrivée de Mâtho, insulté et déchiré. Il tombe de faiblesse.

— Ne le tuez pas encore, crie la foule.

Mais Taanach descend avec un couteau et le tue. Mort de Salammbô. Lamentation de toute la foule.

Gustave Flaubert.

Comme on peut le voir, il existe de grandes différences entre ce premier libretto, rédigé par Gustave Flaubert, et le dernier livret sur lequel Reyer a écrit sa partition. « Le rôle de Taanach, que Flaubert semble avoir voulu développer en en faisant une rivale de Salammbô, une traîtresse de mélodrame, dit Ad. Jullien dans son livre sur Ernest Reyer, est réduit à celui d'une insignifiante confidente. »

Par contre, quelques scènes ont été ajoutées : celle de la Terrasse, où Salammbô vient rêver; celle du Conseil des Anciens dans le temple de Moloch.

A la mort de Théophile Gautier, survenue en octobre 1872, il apparaît, si l'on veut s'en rapporter à certains passages de la Correspondance, que son gendre, Catulle Mendès, fut chargé de continuer l'œuvre confiée d'abord à l'auteur à' Emaux et Camées. Mais, entre temps, Flaubert se fâcha un instant avec Catulle Mendès, à propos d'un article irrévérencieux pour Renan et pour Berthelot, paru dans la République des Lettres, que dirigeait alors le jeune poète. L'article n'était-il pas de M. H. Roujon, qui signait alors du pseudonyme de Laujol des chroniques assez vives, intitulées Les Abeilles?

Le livret de Salammbô, d'après le canevas de Gustave Flaubert, avait tout d'abord été écrit en vue de Verdi. Les deux amis avaient ensuite songé à Berlioz, dont Flaubert aimait la fougue romantique; mais Berlioz était occupé par la mise à la scène des Troyens à Carlhaye. Dans les Lettres intimes (p. 254), il dit même à ce sujet : « Carvalho et moi, nous irons chez Flaubert, l'auteur de Salammbô, le consulter pour les costumes carthaginois. » Enfin, Victor Massé, alors chef des chœurs de l'Opéra, se proposa, mais fut écarté, et la tâche de faire revivre Carthage fut confiée à Ernest Reyer, l'auteur du Selam et du ballet-pantomime Sakountala, sur deux livrets de Théophile Gautier.

On était alors en 1879, et Flaubert écrit à Mme Roger Des Genettes : « J'ai rompu avec Catulle Mendès et Reyer va prendre Barbier pour se mettre à Salammbô. » Ailleurs, il écrit : « J'ai lâché Catulle Mendès et Reyer prend pour librettiste Du Locle ; mais, avant la première de Salammbô, grand opéra, il se passera du temps. » Dans d'autres lettres à sa nièce, datées du 12 et du 15 juin 1879, il écrit encore : « J'ai envoyé promener Catulle. Quant à Salammbô, Reyer est venu hier chez moi, et nous avons

eu là-dessus une longue conférence. » « Je suis débarrassé de Catulle. Espérons qu'aux mains de Jules Barbier, la pauvre Salammbô marchera plus vite. Ah! si l'on faisait un bel opéra sur Salammbôl... »

Mais Barbier, qui tenait à sa réputation de librettiste, eut peur d'être réduit à rien entre Flaubert et Reyer. Son scénario fut évincé et remplacé par celui de Camille Du Locle, qui avait déjà écrit pour Reyer le scénario de Sigurd. Le nouveau librettiste se hâta et, en quelques jours, rédigea un plan qui plut tout de suite à Flaubert, et, bientôt après, il adressait à Reyer deux scènes importantes : le « Festin des Mercenaires » et 1' « Adieu aux Colombes ».

Cet opéra, si discuté, un autre que Reyer l'avait déjà fait. Dans une lettre à Mme Roger Des Genettes, Flaubert, en 1876, écrivait : « Je vous remercie de m'avoir envoyé cet entrefilet annonçant que l'on fait en Italie un opéra de Salammbô, mais je ne puis m'y opposer. D'ailleurs, je m'en moque profondément. Si Reyer et Catulle Mendès en sont contrariés, qu'ils s'arrangent! »

Cette Salammbô italienne, très peu connue, nous semble être la Salammbô de Zanardini, musique de Nicolo Massa, qui fut jouée à la Scala de Milan, le 15 avril 1876. Reyer et Catulle Mendès s'empressèrent alors, pour empêcher cette atteinte à leurs droits. Depuis, Gevaërt se mit à écrire une partition de Salammbô, puis le fameux baron de Reinach, en 1907, voulut tirer du roman un grand ballet pour Léo Delibes. Enfin, Salammbô fut jouée pour la première fois, le 10 février 1890, à Bruxelles, à la Monnaie; puis pour la première fois en France, au Théâtre-des-Arts de Rouen, le 16 mai 1892.

Une nouvelle gloire attendait l'œuvre de Flaubert, et le cinéma, le terrible cinéma, vient de s'en emparer!

(( Madame Bovary » au Théâtre

Non sans une certaine stupeur, on apprit, un beau jour, qu'avec l'autorisation des héritiers de Gustave Flaubert, gardiens de sa gloire, William Busnach, l'adaptateur des gros romans de Zola, se proposait de tirer une pièce dramatique de Madame Bovary. Beau rôle pour Mme Simone Lebargy ; besogne facile, car William Busnach, spécialiste en ces matières, ne demandait que cinq minutes pour établir, acte par acte, le scénario de la nouvelle comédie !

Cette idée de mettre ainsi Madame Bovary... en morceaux, comme le dit spirituellement Lucien Descaves, ne date pas d'hier. Au lendemain de son apparition, dès que le succès commença à s'affirmer, il en fut question. A plusieurs reprises, on insista, du vivant même de Gustave Flaubert. Après la publication de L'Education sentimentale, on reparla de la mise en scène de Madame Bovary ; Jules Levallois, compatriote de Flaubert a même raconté qu'à ce moment il avait rencontré le maître écrivain, qui lui avait gardé rancune d'un article assez vif sur Salammbô, article mentionné par Flaubert dans sa réponse apologétique à Sainte- Beuve. On s'était expliqué cependant et la paix avait été conclue. Grand admirateur de Madame Bovary, dit Jules Levallois, « je lui parlais de ce projet de drame, qui courait alors les « journaux. Flaubert, peu académique dans ses propos, me dit « alors textuellement : « Je n'y consentirai jamais; ce serait une « cochonnerie!! »

Le sens du mot peut-être discuté, mais certainement il atteste bien un parti pris, une opinion très arrêtée de la part de Gustave Flaubert, qui entendait rester maître de son œuvre et seul juge de la forme qu'il lui avait donnée.

Et il le montra. Henri Monnier que Flaubert connaissait, car

à différentes reprises il avait fait de longs séjours à Rouen, où sa femme joua souvent la comédie, avait, sans aucune autorisation, tiré une pièce de la Bovary. Tenté par le rôle d'Homais, il avait écrit la pièce, l'avait fait recevoir et elle était en répétitions ; quand il avisa Flaubert de sa résolution. Flaubert refusa net, comme il devait encore refuser, en 1858, les propositions faites par la Porte-Saint-Martin. « Il s'agissait de donner mon titre seule- « ment, écrivait Flaubert à Mme Leroyer de Ghantepie et je touchais « la moitié des droits d'auteur. On eût fait bâcler la chose par « un faiseur en renom, Dennery ou un autre. Mais ce tripotage « d'art et d'écus m'a semblé peu convenable. J'ai refusé tout net « et je suis rentré dans ma tanière. Quand je ferai du théâtre, j'y « entrerai par la grande porte. Autrement non. »

Plus tard, en 1879, un journaliste rouennais, M. Marius.Dillard collaborant à une revue de jeunes, L'Union littéraire, dirigée par M. Jean Bernard, fut chargé de demander à Flaubert l'autorisation de tirer une pièce de Madame Bovary. Il alla trouver le maître à Groisset, qui le reçut avec une cordiale familiarité. Il déclara qu'il avait toujours refusé les propositions de ce genre depuis de longues années et que la chose ne se ferait jamais de son vivant.

Antérieurement, en 1875, Flaubert avait encore été sollicité par quelqu'un qui se piquait de théâtre et l'aimait beaucoup, Julien Goujon, qui fut longtemps député de la Seine-Inférieure. A une demande qui lui avait été adressée par Julien Goujon, alors fort jeune, Flaubert répondit par le billet suivant :

Il m'est impossible, Monsieur, de vous accorder la permission que vous demandez, parce que j'ai plusieurs fois déjà refusé de laisser mettre Madame Bovary sur la scène. Je crois qu'il est impossible de tirer une pièce de mon roman.

Après la mort de Flaubert, c'est ce que comprit tout d'abord fort bien sa famille, quand elle se refusa à laisser transformer Madame Bovary, en une comédie dramatique, par un jeune écrivain, Georges Taylor. Les démêlés que provoqua alors la pièce sont un peu oubliés et méritent d'être rappelés.

Vers le mois d'octobre 1886, Georges Taylor, ayant dressé un scénario complet, tiré du roman, alla trouver M. Commanville, représentant les héritiers de Flaubert, qui l'accueillit assez froidement. Il n'y avait pas, selon M. Commanville, de pièce à tirer de Madame Bovary. C'était l'opinion de Flaubert lui-même. Cepen-

dant après avoir lu, relu et médité le roman, il lui avait paru qu'on pouvait en extraire une bonne charpente scénique. Taylor mettrait son manuscrit au net et l'adresserait à M. Commanville, qui se réservait le droit de soumettre la pièce, tirée du célèbre roman, aux amis littéraires de Gustave Flaubert.

Au mois de février 1887, Georges Taylor avait terminé sa Madame Bovary. C'était, si l'on s'en rapporte à ses propres paroles, un agencement purement scénique, où les moindres détails du roman avaient été utilisés, où le texte, les phrases, le style et les dialogues de Gustave Flaubert avaient été scrupuleusement respectés. Sur une demande de M. Commanville, le dramaturge lui remit sa pièce qu'il venait d'écrire et que M. Commanville, présenta aussitôt au directeur du Vaudeville, qui était alors un normand, Raymond Deslandes, ayant lui-même signé de nombreuses pièces, Les Domestiques, Un Gendre, et dont la compétence théâtrale ne pouvait guère être critiquée.

Qu'allait-il advenir de la pauvre Madame Bovary, transportée à la scène? A en croire l'auteur, après de longues tergiversations, on voulut lui imposer un collaborateur « connu », ayant une véritable situation dramatique. Ce n'était pas Gondinet, comme on le crut, mais un autre. Le directeur du Vaudeville avait son homme. Sans se refuser finalement à cette collaboration imposée, Georges Taylor exigeait cependant d'être nommé avec lui sur l'affiche. Il n'eut point longtemps à se préoccuper de cette question, car au mois d'avril, son manuscrit lui était définitivement rendu, et il en était réduit à présenter, au mois de juillet 1887, sa pièce au directeur de l'Odéon, qui était alors M. Porel, dont les « tripatouillages », suivant le terme si pittoresquement inventé par Bergerat, sont restés célèbres.

Quelque temps après, le bruit courut qu'une nouvelle pièce, toujours tirée du roman de Flaubert, allait être jouée au Vaudeville. Georges Taylor s'étonna alors que les héritiers de Gustave Flaubert aient donné une autorisation, qu'ils n'avaient pas cru devoir lui octroyer. Dans une lettre au Figaro (27 décembre 1887), il écrivait ceci :

Je dois ajouter que lorsque j'étais en rapport avec M. Commanville, j'avais à lutter contre cette idée bien arrêtée chez lui, qu'il n'y avait pas absolument de pièce à tirer de Madame Bovary.

Aussi avait-il lieu d'être surpris que Raymond Deslandes ait

été autorisé à faire écrire une Madame Bovary pour son théâtre. Mis en cause, le directeur du Vaudeville répondit, que l'adaptation qui lui avait été présentée lui avait paru insuffisante et que M. Commanville l'avait laissé libre de trouver un lettré délicat pour « accomplir cette pieuse besogne ». {Figaro. 29 décembre 1887). Enfin, pour terminer ce différend, M. Ernest Commanville concluait en écrivant que M. Georges Taylor n'avait jamais eu l'autorisation « de faire représenter sa pièce et que cette autorisation ne lui serait jamais donnée ». [Figaro. 31 décembre 1887).

En novembre 1889, Georges Taylor, s'étant entendu avec M. d'Erst, directeur du Théâtre indépendant, voulut donner, devant un public spécialement invité, une représentation unique de son adaptation de Madame Bovary. M. Commanville, lui en fit défense et le Tribunal de la Seine, saisi des deux demandes de Taylor et de Commanville, statua, le 29 juin 1889, par un jugement donnant raison à M. Commanville et maintenant la défense de jouer la pièce tirée du roman Madame Bovary, aussi bien sur le Théâtre indépendant que sur d'autres théâtres.

M. G. Taylor interjeta appel de ce jugement; la Cour d'Appel de Paris, par un jugement du 4 novembre 1890, et, sur conclusion de l'avocat général Sarrut, n'en confirma pas moins la décision du premier juge.

Mais les idées des héritiers de Gustave Flaubert, si nettement formulées, varièrent, puisque William Busnach fut, en 1900, autorisé à dépecer Madame Bovary, opération qu'on n'avait osé confier à l'inexpérience de Georges Taylor. Que pouvait-il advenir, au surplus, de cette mise à la scène du célèbre roman? Quel effet produirait-il, ainsi découpé, à la lumière de la rampe? Il arrive souvent que le souvenir du récit protège le drame. C'est ce qui est arrivé pour François le Champi ou pour Les Beaux Messieurs de Bois-doré, œuvres plus discrètes ou plus intimes. Mais que de fois, la qualité psychologique du roman n'a-t-elle pas réduit sa valeur théâtrale, et ne serait-ce point le cas pour Madame Bovary, transportée sur les planches?

Au temps où la critique littéraire s'amusait à classer les œuvres suivant de prétendues écoles, déjà oubliées, on a fait de Madame Bovary, une œuvre « naturaliste », le prototype même du roman naturaliste. En réalité, l'œuvre de Flaubert est avant tout psychologique. L'intérêt ne se concentre pas, en effet, sur Emma

Bovary, sur sa personnalité physique, sur ses actes ou sur ses paroles, mais sur ce qu'elle sent, sur ce qu'elle pense, sur ce qu'elle rêve. C'est le drame intérieur, c'est le conflit de ses passions intimes qui nous intéressent; ce ne sont pas ces actions en elles-mêmes. Il y a là une étude de dissection morale de premier ordre, qui ne peut faiblir, et dont le temps, au contraire, fera mieux comprendre la profondeur.

Nul, parmi les analystes les plus aigus, n'est entré plus profondément dans l'intimité morale de l'âme féminine que Gustave Flaubert, dans ces pages où il a noté les premières illusions, les rêveries romanesques d'Emma Bovary, ou bien encore quand il nous montre l'essaim de ses désirs et de ses songes éveillés par telle rencontre aristocratique, comme le fameux bal de la Vaubyessard, et venant hanter douloureusement son esprit enfiévré.

Il y a plus. Les personnages qui gravitent autour d'Emma Bovary ne valent que par elle, qu'à cause d'elle, par contraste. Ils ne sont intéressants que parce qu'ils participent de sa substance même. Qu'importeraient la vulgarité d'Homais, la mélancolique nonchalance de Charles Bovary, la fatuité campagnarde de la Huchette ou la veulerie de Léon, si elles ne servaient à expliquer le caractère même de « Madame Bovary ». C'est d'elle que rayonne la lumière qui les éclairent. C'est là le vrai drame et c'est ce qu'avec son raccourci brutal, avec ses tableaux coupés, avec la précipitation de ses scènes, le théâtre ne nous fera pas voir. Essaiera-t-on de peindre ces différents « états d'âme » dans des monologues empruntées à la tragédie psychologique du xvne siècle? L'artifice scénique apparaîtra insuffisant et encore trop concret pour peindre les mille nuances subtiles des passions, si profondément scrutées par le romancier. Et que deviendront les autres personnages qui tiennent si intimement à la trame même de l'œuvre? Au théâtre, ils se transformeront en types pittoresques ou purement épisodiques. Pourquoi, dans le roman, Léon et Boulanger prennent-ils un relief si saisissant? C'est parce que nous les voyons, nous les comprenons à travers l'âme passionnée d'Emma Bovary. Nous avons pour eux les yeux de l'amante folle et vibrante. Matérialisés au théâtre, ils nous apparaîtront, seuls, comme d'assez piètres amoureux, fort ordinaires, ne différant point de beaucoup d'autres...

Il nous a été donné, l'un des premiers, de préciser jadis les

origines littéraires de Madame Bovary, de montrer qu'il y avait, sous le roman, un fait divers assez banal, dont le souvenir s'était conservé aux environs de Rouen, à Ry. A l'aide de quelques recherches, on a pu ainsi rappeler quelle avait été, dans la vie réelle, la véritable Madame Bovary, Delphine Couturier ; quelle avait été sa triste existence. Gustave Flaubert l'a bien connue dans le milieu même de sa famille, comme il a connu Léon Dupuis, notaire dans une petite ville de l'Oise; comme il a connu le Rodolphe Boulanger qui habita le château de Cressenville et qui se suicida un beau jour en plein boulevard, après s'être ruiné aux Etats-Unis. Certes l'aventure de la pauvre jeune femme de Ry se termina bien par une mort tragique, qui, en 1848, mit, tout le petit bourg en émoi, et Ton pouvait voir encore, il y a quelques années à peine la pierre sous laquelle elle reposait, dans un coin oublié du cimetière villageois...

Mais tous ces pauvres gens étaient bien peu de chose au point de vue romanesque! -Dans la réalité, la véritable Mrae Bovary, — car la vraie est celle du roman, — malgré ses toilettes roses, malgré son « vague à l'âme » ou ses airs évaporés, était une bien insignifiante petite personne. Tout ce monde-là était fort médiocre, et si Gustave Flaubert s'était contenté de transcrire les banalités de leur existence, il aurait fait une œuvre pâle et mesquine. Depuis que furent révélés les origines générales du roman, on a voulu identifier jusqu'aux moindres faits, jusqu'aux plus petits incidents, coûte que coûte ; on a voulu transformer Madame Bovary en une sorte de livre à clef, sans s'apercevoir qu'on rapetissait ainsi l'œuvre de Flaubert.

On ne saurait trop le dire, toute l'histoire de cet adultère campagnard qui se déroula à Ry et que Flaubert aurait oubliée, si Louis Bouilhet ne la lui avait rappelée, fut absolument médiocre avec son dénouement fatal et ses répugnants détails. Il a suffi qu'un maître écrivain passât par là pour la transformer, la revivre, l'idéaliser, l'immortaliser. Flaubert, en effet, ne fut pas seulement un merveilleux observateur, il fut aussi un créateur, et qui plus est dans Madame Bovary, un créateur ému et attendri.

Lui-même Ta écrit : « Personne plus que moi, n'a aspiré les autres. J'ai été humer à des fumiers inconnus. J'ai eu compassion de bien des choses où ne s'attendrissaient pas les gens sensibles. Si la Bovary vaut quelque chose, ce livre ne manquera pas de

cœur. » Sous son apparente impassibilité, cette compassion attendrie apparaît dans la profondeur d'affection du père Rouault, dans la discrétion de l'amour du petit Justin, et dans le profil si largement bon du Docteur Larivière, où Flaubert a mis vraiment quelque chose de lui, mais comment transporter au théâtre toutes ces subtilités d'analyse, tout cet art si sobre et si intense, sans en affaiblir la portée?

Le théâtre vit d'action, et en mille endroits de sa Correspondance, Gustave Flaubert aime à répéter que Madame Bovary est un roman sans action. « Ce sont deux médiocrités, dit-il. Pas d'action, pas de faits. Il y a cinquante pages sans un événement. C'est le tableau d'une vie bourgeoise et d'un amour inactif. » Et ailleurs, il écrit encore : « Ce livre est une biographie plus qu'une péripétie développée; le drame y a peu de part. » Donc tout, d'après Flaubert lui-même semble exclure l'idée d'extraire du roman, une pièce quelconque.

Et notez bien, cependant, que Flaubert n'a jamais été un adversaire systématique de la forme théâtrale. Maintes fois, il a employé le dialogue dans ses œuvres et, malgré la chute du Candidat, il n'avait pas abandonné l'idée d'écrire pour le théâtre. Un succès théâtral l'aurait rendu joyeux comme un enfant, et cet échec du Candidat fut l'un des plus amers chagrins de son existence. On peut même avancer que s'il avait cru pouvoir tirer une pièce de Madame Bovary, lui-même en aurait tout au moins indiqué le scénario. Fait très peu connu qu'à révélé M. Spoelberch de Lovenjoul, et que nous devons rappeler dans ce livre, c'est Flaubert qui a écrit lui-même le scénario de l'opéra tiré de Salammbô et M. Camille Du Locle n'a fait que suivre à peu près les indications notées par Gustave Flaubert, pour l'œuvre de Reyer.

En rappelant ces détails peu connus, nous n'avons qu'un but, montrer que si Flaubert avait cru possible une transformation de Madame Bovary, il l'aurait faite lui-même et n'aurait pas abandonné son œuvre à des « charpentiers » dramatiques, à des adaptateurs plus ou moins habiles. S'il avait pu prévoir, au contraire, que des mains sacrilèges tripatouilleraient l'ouvrage sur lequel il peina dix années, quelle colère sonore n'eût pas ébranlé les murs de son cabinet de Croisset !

A la veille de la représentation de Madame Bovary, de Busnach, au Théâtre français de Rouen, sous la direction Taillefer,

le 21 février 1906, il semble que les héritiers de Flaubert aient un peu regretté l'autorisation primitivement donnée. Mme Francklin- Grout adressait, en effet, au Journal des Débats, le 22 février 1906, la lettre suivante :

Monsieur le Directeur,

Villa Tanit, Antibes, 19 février 1906.

Vous me feriez plaisir en accueillant dans votre journal les lignes suivantes :

J'ai appris, il y a peu de jours seulement, que Madame Bovary, pièce tirée du roman de mon oncle Gustave Flaubert, serait jouée le 21 de ce mois, au Théâtre-Français de Rouen.

A peine avais-je autorisé M. William Busnache à écrire cette adaption que des raisons multiples me le faisait regretter. Je tiens donc à informer le public que je ne connais pas le premier mot de son œuvre.

Veuillez agréer, Monsieur, l'expression de ma considération distinguée.

Caroline Franklin-Grout.

Malgré cette protestation tardive, à laquelle répondit William Busnache sur un ton de lourde ironie, la première représentation de Madame Bovary, eut lieu le 21 février 1906 au Théâtre français de Rouen, sous la direction Taillefer. Les rôles principaux étaient ainsi distribués: Emma : Mme Descombes; Félicité : Mme Gerbault; Homais : M. Carpentier; Ch. Bovary : M. Saint-Germain; Père Rouault : M. Marchai; Lheureux : M. Lormel; Léon : M. Lhermat; Rodolphe : M. Mathis. Les différents actes se passaient à la ferme des Berteaux; dans le cabinet de consultation de Charles Bovary, pendant les Comices agricoles; dans la pharmacie d'Homais. Le dénouement, si tragique dans le roman, avait été modifié. L'œuvre fut généralement mal accueillie par la presse parisienne et les représentations furent peu nombreuses.

Non! Madame Bovary, a revêtu sa forme définitive. De la concordance absolue entre la conception de l'œuvre et sa réalisation, de l'accord entre le thème initial et les procédés et les moyens pour l'établir, il est résulté un livre unique dans l'histoire de la littérature. C'est donc seulement sous cette forme que nous devons admirer cet absolu et impérissable chef-d'œuvre.

Gustave FLAUBERT en houppelande

par Paul Baudouin.

(Peinture de la Bibliothèque municipale de Rouen. (1892-93.)

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Gustave Flaubert en houppelande

IL existe à Rouen, devant une vieille église gothique, une statue de Gustave Flaubert, du sculpteur russe Léopold Bernstamm. Flaubert y est représenté en pied, en un costume très moderne : veston d'intérieur, larges pantalons, le col dégagé, la tête haute, un peu rejetée en arrière. L'œuvre est très vivante; mais on se demande pourquoi le sculpteur n'a point revêtu Flaubert de sa vaste houppelande monacale portée d'ordinaire et qui, par son ampleur, se prêtait mieux à la statuaire que le vêtement moderne. Bernstamm avait, cependant, fait une première esquisse avec la fameuse houppelande. Gustave Flaubert y est représenté, drapé de ce vêtement ample qui était devenu légendaire, assis sur un des bancs de pierre du jardin de Croisset, peut-être dans l'allée montante où « se trouvait Le Mercure » et où Flaubert, assez rarement, aimait à se reposer.

En dépit des observations d'Albert Sorel, cette statue assise du maître écrivain ne rappelle guère Argan du Malade imaginaire. Aussi bien, cette observation pourrait être faite pour toutes les statues où le personnage est assis : le Voltaire d'Houdon, le P. Corneille de Caffieri, pour ne citer que les plus célèbres. Le Flaubert assis de Bernstamm, dont la pose et l'attitude générale rappellent un peu le Balzac de Falguière, est une œuvre intéressante, et elle gagnerait certainement à être définitivement exécutée, ne serait-ce qu'en réduction. Elle trouverait ainsi fort bien sa place dans le petit Musée du Pavillon Flaubert.

Antérieurement à cette esquisse sculpturale, Flaubert, dont les icônes, comme on le sait, étaient fort rares, n'avait guère été représenté, revêtu de la houppelande, de ce vêtement devenu légendaire.

La houppelande flaubertienne n'était à tout prendre qu'un

vêtement très porté au xmc siècle. C'était alors une ample robe, analogue à la housse, très étoffée, pourvue d'amples manches, ouverte par devant, de haut en bas, et qui, au Moyen-Age, était fendue latéralement depuis le bas jusqu'aux hanches. La houppelande de drap, de soie, de velours, fut portée depuis 1370 jusqu'au milieu du xve siècle. Flaubert porta, pendant toute sa vie, ce vêtement commode dans l'intimité, mais on ne trouvait aucun document le représentant sous ce vêtement, devenu aussi célèbre que le froc de bure de Balzac.

Les photographies très rares de Garjat et de Nadar montrent, en effet, Gustave Flaubert en redingote ouverte sur un gilet droit. De même, le portrait à la plume de de Liphart, paru jadis dans la Vie Moderne, lors de la publication dans ce journal de la féerie Le Château des Cœurs. Dans le portrait-charge si ressemblant du peintre Giraud, pour l'album de Niewerckerke, Flaubert est représenté en habit noir et en frac de soirée, et, dans la célèbre caricature de Lemot, dans La Parodie, il est en manches de chemise.

Paul Baudouin, dans ses peintures si admirées de la Bibliothèque municipale de Rouen, fut le premier à représenter Flaubert avec son habituelle houppelande, grand vêtement droit à pans longs, descendant presque jusqu'à terre et s'ouvrant sur un gilet large, avec une ceinture de soie rouge retenant un pantalon très vaste à plis flottants, retombant sur le pied, chaussé de pantouffles de feutre.

Pour le guider dans cette reconstitution de l'aspect physique de Gustave Flaubert, Paul Baudouin n'avait eu, du reste, qu'à suivre la description qu'a donnée Guy de Maupassant, dans la préface de Bouvard et Pécuchet :

Il était toujours vêtu, dit-il, pour travailler, d'un large pantalon noué par une cordelière de soie à la ceinture, d'une immense robe de chambre tombant jusqu'à terre. Ce vêtement, qu'il avait adopté, non pas par pose, mais à cause de son ampleur commode, était en drap brun l'hiver et l'été en étoffe légère, à fond blanc en dessins clairs.

Ailleurs, il dépeint encore ainsi le costume du maître de Croisset :

Une légère calotte de soie, pareille à celle des ecclésiastiques, couvrant le sommet du crâne, laissait échapper de longues mèches de cheveux bouclés par le bout et répandus sur le dos.

Une vaste robe de chambre en drap brun l'enveloppait tout entier et sa figure rouge, que coupait une forte moustache blanche aux bouts tombants, se gonflait sous un furieux afflux de sang.

Et, nous montrant Flaubert arpentant son cabinet de travail à grands pas, Maupassant ajoute que sa « longue robe de chambre se gonflait derrière lui, dans ses brusques élans, comme la voile brune d'une barque de pêche ». Dans sa préface aux Lettres à George Sand, Mrae Commanville a donné une autre description d'un costume de Flaubert : chemise de flanelle rouge, pantalon de drap gros bleu, chapeau de paille posé n'importe comment. Mais c'est là une tenue qui se rapporte à la jeunesse de l'écrivain.

Aussi bien, Flaubert, du reste, a lui-même parlé de son vêtement ordinaire : « Il faisait hier si beau, écrit-il en plein mois de janvier 1877, qu'à un moment j'ai défait ma douillette d'ecclésiastique et je suis resté en gilet, adossé contre les barreaux de défunt « Lhuintre, fils aîné ». Ailleurs, il nous renseigne sur le tailleur qui lui confectionnait cette traditionnelle houppelande : « J'ai écrit, dit-il, à la date du 25 janvier 1877, à Masquillier pour avoir un costume de chambre et au sieur Prout pour qu'il me fasse des pantouffles, car je suis en guenilles et ma fameuse nièce me repousserait si j'arrivais en chaussons de lisière. »

Dans la lettre suivante, Flaubert indique qu'il vient d'envoyer un modèle de ce vêtement à Masquillier, « mais qu'il ne comprend point qu'il ait besoin d'un modèle puisqu'il me fait des pantalons de ce genre-là depuis trente-cinq ans environ ». Et il ajoute en s'adressant à sa nièce : « Je me suis commandé des pantouffles en velours chez Prout. Quand elles arriveront, daigne me faire des bouffettes, tu seras bien gentille. »

Ce Masquillier était un tailleur parisien bien connu, « Masquillier frères, tailleurs, rue Saint-Lazare, 117 », et « Prout, bottier », avait son magasin au boulevard des Capucines, 21.

Une anecdote à propos de cette houppelande d'un ton rougeâtre, portée continuellement par Flaubert à Croisset. Parmi les pauvres qui, à jour fixe, se présentaient pour recueillir quelqu'aumône à la villa du maître, il était une vieille femme, à la vue très basse. Souvent Flaubert, revêtu de sa houppelande traditionnelle, venait lui-même remettre à la pauvresse son aumône, qui était toujours accueillie avec reconnaissance et saluée d'un « Merci, Monsieur Gustave! »

Or, un beau jour, le cardinal de Bonnechose, archevêque de Rouen, vint à Croisset, pour la confirmation des enfants, réunis dans la chapelle de l'ancien couvent des Pénitents de Sainte-Barbe.

Comment la pauvre vieille femme se trouva-t-elle sur son passage? Toujours est-il qu'en apercevant cette longue robe rouge, elle la confondit avec la houppelande de Flaubert. Elle crut avoir affaire à celui qui était si charitable d'ordinaire, et elle tendit la main. Le cardinal de Bonnechose lui remit une pièce blanche et fut salué à son tour d'un « Merci, Monsieur Gustave ! », qu'il ne s'est jamais expliqué.

Comme on le voit, la maquette du Flaubert assis n'est pas sans évoquer bien des souvenirs intimes de la vie du grand romancier.

Gustave Flaubert pendant la guerre de 1870-71

Il y a un Flaubert inconnu ou à peu près, un Flaubert patriote, qui n'est pas pour diminuer à nos yeux la physionomie de ce pur artiste. On l'avait deviné dans la série des Lettres à George Sand, qui renferment de beaux cris de vraie douleur et de révolte; mais ce patriotisme, exaspéré par les malheurs publics, s'affirme encore mieux dans ses Lettres à ma Nièce. On peut mieux y suivre sa pensée angoissée par les malheurs de la patrie. On peut mieux y juger les désespoirs qu'éprouva, pendant l'année terrible, celui qu'on disait être un maître impassible.

Certes, au début, il tenta bien de se réfugier dans le labeur énorme de la Tentation de Saint Antoine en affirmant son dédain pour les faits, mais il se mentait à lui-même et bientôt éclatait en apostrophes terribles, prêchant la résistance à l'ennemi, se désolant amèrement de ses succès et, sous l'obsession de grands souvenirs historiques, s'efforçant de prévoir quel serait l'avenir de notre pays.

Il écrivait bien : « Les Grecs du temps de Périclès faisaient de l'art sans savoir s'ils auraient de quoi manger le lendemain; soyons Grecs ». Mais il s'interrompait aussitôt : « Eh bien! non, disait-il, le sang de mes ancêtres batailleurs bouillonne dans mes veines de lettré et j'ai sérieusement, bêtement, animalement envie de me battre. L'idée de faire la paix maintenant m'exaspère, et j'aimerais mieux qu'on incendiât Paris, comme Moscou, que d'y voir entrer les Prussiens. »

A toutes les pages de ces lettres frémissantes, de ces courts billets écrits pendant l'invasion et datés de Rouen ou de Croisset, Flaubert, qui ne songe plus à s'analyser, s'abandonne à sa pro-

fonde tendresse pour son pays. Quoiqu'il affectât souvent vis-à-vis de ceux qui n'étaient point de son intimité un détachement hautain, il souffre au plus profond de son être de voir brisées toutes ces espérances et d'assister à l'agonie sanglante de sa patrie. Les subtilités du dîner Brébant pendant le siège de Paris, rapportées par les Goncourt en leur terrible Journal, font un bien piètre effet à côté des véhémentes indignations du « bon Flau », vraiment meurtri, déchiré, ulcéré par les misères de l'an terrible et hurlant ses plaintes.

Dans l'accablement de la France, les lettres de Goncourt voient l'accomplissement d'un destin historique et dissertent sur un retour à la barbarie ; Flaubert, lui, crie tout simplement sa douleur : « J'ai eu de mauvais moments dans ma vie, j'ai beaucoup pleuré, j'ai beaucoup ravalé d'angoisses. Eh bien! toutes ces douleurs accumulées ne sont rien en comparaison de celle-là. Je ne me console pas ; je n'ai aucune espérance. » Et, dans ces pages fortes et émues, qu'on a bien fait de conserver à côté de son œuvre si sereine, ce cri revient souvent : « Tu ne peux t'imaginer ce que peut être l'invasion, tu n'en as pas l'idée. Les âmes fîères sont blessées à mort ! »

Quand, en juillet 1870, éclata la déclaration de guerre entre la France et l'Allemagne, Gustave Flaubert était déjà fort attristé par des deuils qui l'avaient cruellement frappé : la mort de Louis Bouilhet, l'ami de tous les jours, le compagnon de pensée et de vie; la mort de Sainte-Beuve, la mort de Jules de Goncourt. « Je suis, écrivait-il, comme un vieux cimetière gorgé de cadavres ». Il se reprenait cependant et se remettait au travail, à sa Tentation de Saint Antoine, à la revision d'une comédie de Bouilhet, Le Sexe faible, qui n'a jamais été jouée. Il pensait pouvoir assister, vers l'automne, aux répétitions de Mademoiselle Aïssé. A Groisset, les beaux jours d'été, magnifiques et doux, le faisaient cependant s'attarder.

« J'ai rarement vu une aussi belle nuit que celle qu'il fait maintenant, écrit-il à sa nièce, le 15 juillet 1870. La lune brille à travers le tulipier. Les bateaux qui passent font des ombres noires sur la Seine endormie. Les arbres se mirent dans son eau et un bruit d'avirons coupe le silence à temps égaux. C'est d'une douceur sans pareille ! »

Dès le premier jour, il sentit que cette lutte entre deux peuples

serait longue et terrible. « L'angoisse publique me gagne », disaitil, et il lui semblait qu'il entrait « dans le noir ». Et, avec le sens historique, presque divinateur, qu'il a toujours montré, il voyait dans cette guerre, éclatant si inopinément, une guerre de races. « On verra plusieurs millions d'hommes s'entre-tuer en une séance. Tout l'Orient contre toute l'Europe, l'ancien inonde contre le nouveau. »

Bien que fort préoccupé par la tournure que prenaient dès lors les événements militaires, après la déclaration de guerre, Gustave Flaubert était encore alors un peu distrait de ses sombres inquiétudes par les allées et venues continuelles qui se succédaient en son logis de Croisset, où il vivait avec sa mère. Des parents de Nogent, avec leurs petites filles, fuyant les environs de Paris, étaient venus se réfugier dans la « grande maison blanche ». Avec les domestiques, avec la femme de chambre Hyacinthe, toute la maisonnée se montait à seize personnes.

Tout ce petit monde mettait une certaine animation dans le logis, où les visites étaient assez nombreuses. Tantôt, c'était M. Bataille, le châtelain de Hautot; tantôt le voisin de Gustave Flaubert, le docteur Fortin, cet ancien médecin de la marine, le seul « qui me comprenne », et en compagnie duquel il allait chercher des nouvelles à Rouen. Tantôt encore sa cousine, Juliette Roquigny, ou son frère Achille Flaubert, qui s'échappait un instant de l'Hôtel-Dieu, où les malades s'entassaient.

Plus tard, c'était encore Raoul Duval, avec Mme Perrot, la mère de Janvier de la Motte; la belle Mme Braine et sa sœur, Mrae Charles Lapierre; Mme Lepic, la fille de Janvier de la Motte, et la femme d'un colonel, Mme de Gantés, qui revenait de Sedan, où elle avait vainement cherché son mari parmi les cadavres.

Entre temps, Gustave Flaubert écrivait à sa nièce, Mme Caroline Commanville, qui s'était réfugiée à Londres chez son ancienne institutrice, Juliet Herbert; à Mme Leroyer de Chantepie; à Claudius Popelin ; à Maxime Ducamp; à Ernest Feydeau, qui « crevait de misère » à Boulogne, et auquel il envoyait de l'argent. Il s'inquiétait fort de son ami d'Osmoy, engagé dans les francs-tireurs et qui faisait le coup de feu du côté de Lagny, et de ses amis restés à Paris ou réfugiés en province : Théophile Gautier, Edmond de Goncourt, la princesse Mathilde, exilée à Bruxelles et qu'il ira voir avec Alexandre Dumas fils dès les premiers jours de l'armistice.

Agité furieusement, passant du plus morne accablement aux plus tristes désespoirs, tantôt découragé et tantôt s'exaltant dans des espérances irraisonnées, Gustave Flaubert s'énervait et s'excitait dans une atmosphère de crédulité où l'on passait de la plus noire désespérance à la confiance la plus aveugle. Tous les jours, il s'en allait à Rouen « aux nouvelles ». Troublé, il se rendait aux bureaux du Nouvelliste ou à la rue de la Ferme, où demeurait alors Charles Lapierre. A un autre moment, il allait à la gare de la rue Verte où, raconte-t-il, Renard, le chef de gare, indigné contre un de ses cousins, à la suite d'une conversation sur la guerre, menaçait le jeune homme de le « flanquer sous un train ». « Voilà où nous en sommes, ajoutait-il; nous perdons tous la boule. »

Crédule à l'excès, prêt à accueillir tous les récits, impatient d'informations, il acceptait tous les renseignements sans les contrôler. Dans une lettre, il conte qu'un jeune homme de Stenay, échappé aux mains des Prussiens, a affirmé au docteur Fortin « que Bazaine a noyé dans la Moselle (ou plutôt dans une tranchée où il amène les eaux de la Moselle) 25.000 Prussiens — et il en a fait bien d'autres ». C'est une variante de cette fameuse légende des carrières de Jeumont, où auraient péri des milliers d'Allemands! Ailleurs, il raconte qu'on a trouvé à Paris des inventions formidables, et il écrit sérieusement à Maxime Ducamp « qu'un paysan de Mantes a étranglé un Prussien et l'a déchiré avec ses dents ! »

Un beau jour, il vint dire à Charles Lapierre, d'un air mystérieux, qu'un corps d'armée s'était échappé de Paris, qu'il se trouvait à Vernon et se dirigeait sur Rouen. Comme on lui demandait quelle était la source de ce précieux renseignement, il répondit à Lapierre : «Mais c'est le laitier! » — « Oh! alors, si c'est le laitier... », reprit le spirituel directeur du Nouvelliste.

Les sujets ne manquaient pas, du reste, à son imagination. Gustave Flaubert s'en prenait à tout et à tous, aux retards, à l'inaction des chefs militaires. Il aurait voulu connaître les mouvements des armées sur la Loire, les plans des généraux de la Défense nationale. A son pessimisme découragé avait succédé, cependant, un besoin d'action, une volonté de lutter et de se battre. « Ton vieux « baudruchard d'oncle » est monté au ton épique », écrivait-il à sa nièce. Tout d'abord, il avait eu l'intention de s'engager dans les infirmiers militaires à l'Hôtel-Dieu, se

rappelant ses premières études de médecine; puis il avait voulu partir pour prendre rang parmi les défenseurs de Paris assiégé. Il avait même acheté un sac de soldat « pour se tenir prêt à tout ». Il devait partir avec le docteur Fortin, « et si je pars, écrivait-il, il partira, laissant sa femme chez Mme Flaubert mère ». « Cette idée, ajoutait-il, me donne presque de la gaieté. Mieux vaut se battre que de se ronger d'ennui comme je fais. » Et il sentait bouillonner dans ses veines tout le sang des aïeux Natchez, dont il prétendait descendre!...

Il allait trouver, du reste, une autre occasion de montrer son ardeur guerrière. « La garde nationale de Groisset (chose bien importante) se réunit enfin dimanche prochain, » écrit-il à sa nièce. Elle devait élire Gustave Flaubert, lieutenant. Képi en tête sur sa longue chevelure, avec un sabre qui paraissait tout petit, à cause de sa haute taille, soucieux et bourru, avec un faux air du maréchal Canrobert, Flaubert mettait tous ses soins à faire manœuvrer sa compagnie sur le quai de Groisset.

Pendant les « repos », il arpentait longuement la route, soucieux et méditatif. Pour s'initier au métier des armes, il allait à Rouen, écrit-il à George Sand, « prendre des leçons d'art militaire. » Toujours est-il que sa voix sonore et forte, la voix qui proférait les larges périodes de Salammbô, était une admirable voix de commandement. A la fin de septembre 1870, le lieutenant Gustave Flaubert commençait des patrouilles de nuit, à travers les bois de Canteleu. « J'ai fait tantôt, écrivait-il à sa nièce, une allocution paternelle à mes hommes, où je leur ai montré que je passerais mon épée dans la bedaine du premier qui reculerait, en les engageant à me flanquer à moi-même des coups de fusil s'ils me voyaient fuir. »

Il avait d'autant plus de mérite à assumer cette tâche qu'il était alors très souffrant, repris par ses troubles nerveux et par d'incessantes nausées et des vomissements répétés, qui faisaient croire à un cancer d'estomac.

Tout le mois d'octobre se passait ainsi en exercices militaires, jusqu'au jour où il donnait sa démission de lieutenant, ainsi que le sous-lieutenant et le capitaine, afin de forcer le maire à établir un conseil de discipline, car il avouait que ces chefs improvisés n'avaient aucune autorité sur cette pitoyable milice. « Si je n'ai pas de réponse d'ici la fin de la semaine, écrivait-il, je me regar-

derai comme complètement libre et alors je verrai ce que j'ai à faire. »

Aussi bien, dès lors, sous le coup des débâcles excessives, des échecs de l'armée sur la Loire, de la reddition de Metz, Gustave Flaubert, de plus en plus démoralisé, s'abandonnait à sa tristesse profonde. Seul, dans son logis de Croisset, en tête à tête avec sa vieille mère, dont l'esprit aigri subissait le contre-coup de tous ces désastres, il était à bout de forces. « Si cela dure encore quelque temps, j'en mourrai, disait-il. Je n'en puis plus. J'ai tout fait pour me donner du courage, mais je ne puis plus résister. »

Pendant un moment, il songeait même à abandonner la France. « Je voudrais vivre dans une région où l'on ne fût pas obligé d'entendre le tambour, de se battre, bien loin de toutes ces horreurs qui sont encore plus bêtes qu'atroces. Par-dessus le chagrin qui m'accable, j'ai un ennui sans nom, un dégoût de tout inexprimable. »

Il n'écrivait pas, tout au plus lisait-il un peu de Walter Scott et une vieille collection du Tour du Monde, prêtée par Charles Lapierre, qui s'efforçait de remonter le moral de son vieil ami, mais qui n'y parvenait guère, celui-ci retombant vite plus découragé qu'avant.

Sous la menace de plus en plus pressante de l'invasion, quand les bandes allemandes vinrent ravager le Vexin, Gustave Flaubert avait dû abandonner Croisset et son cabinet de travail. Ce fut pour lui une nouvelle tristesse, car il ne songeait pas sans gémir à l'occupation de son logis, souillé par les ennemis. En prévision de ce malheur, il avait même fait cacher dans le jardin ses notes de La Tentation de Saint Antoine. Croisset abandonné, laissé à la garde de ses fidèles domestiques, avec la ferme remise aux soins du père Pilon, Gustave Flaubert s'était réfugié à Rouen, quai du Havre, chez une de ses nièces, très probablement, croyonsnous, dans la famille Commanville. « Je suis moins sombre à Rouen qu'à Croisset, disait-il, parce que j'ai des souvenirs moins tendres. Et puis, je vais, je viens. Je me promène sur le port. Je vais même au café. Quelle dégradation! »

A mesure que les mois s'écoulaient, l'angoisse de l'occupation s'aggravait, et en même temps la misère augmentait parmi les populations voisines. Un seul vendredi, deux cent soixante et onze

pauvres étaient venus mendier quelques ressources à la maison de Croisset, enfouie sous la neige.

Entre temps, on hébergeait à Croisset quatre cents mobiles des Basses-Pyrénées, qui étaient venus renforcer les troupes du général Briand. Arrivèrent enfin, après la lamentable retraite de Buchy, la prise et l'occupation de Rouen, bientôt suivie, en décembre, de l'occupation par les Allemands des villages de la banlieue. « La maison de Croisset, pendant quarante-cinq jours, écrivait-il à Goncourt, a été occupée par dix Prussiens et quatre chevaux. Six autres y sont encore restés pendant six jours et quarante pendant la durée de l'armistice, occupant toutes les chambres. » L'arrivée des troupes du duc de Mecklembourg avait été, en effet, une seconde invasion, ainsi que le constatait Gustave Flaubert dans une visite à son logis. A part quelques livres pris dans sa bibliothèque, les Allemands avaient, toutefois, respecté son cabinet de travail, gardé par son fidèle domestique Emile Collange ; mais, en quarante-cinq jours, ils avaient brûlé pour 450 francs de bois!...

Flaubert a, du reste, conté cette arrivée des Prussiens à Croisset, en une lettre fort curieuse :

Quelle nuit que celle qui a précédé notre départ de Croisset! Ta grand'mère a couché à l'Hôtel-Dieu pendant toute une semaine; moi-même j'y ai passé une nuit. Présentement, nous sommes sur le port, où nous avons deux soldats à loger. A Croisset, il y en a sept, plus trois officiers et six chevaux. Jusqu'à présent, nous n'avons pas à nous plaindre de ces messieurs. Mais quelle humiliation! quelle ruine! quelle tristesse! quelle misère!... Mes douleurs ont été si atroces que je ne les souhaite à personne, pas même à ceux qui les causent. Le temps qui n'est pas employé à faire des courses pour servir messieurs les Prussiens — hier j'ai marché pendant trois heures pour leur avoir du foin et de la paille — on le passe à s'enquérir l'un de l'autre, ou à pleurer dans un coin... Et puis, après, qu'adviendra-t-il? Quel avenir? Il ne manquera pas de sophistes pour nous démontrer que nous n'en serons que mieux et que « le malheur purifie ». Non ! le malheur rend égoïste et méchant, et bête — cela était inévitable — c'est une loi historique. Mais quelle dérision que les mots « humanité, progrès, civilisation ». Oh! pauvre chère enfant! si tu savais ce que c'est que d'entendre traîner leurs sabres sur les trottoirs et de recevoir en plein visage le hennissement de leurs chevaux !.. .

Et ailleurs, dans une autre lettre datée de décembre 1870, il racontait sa triste existence dans cette chambre du quai du Havre, avec sa vieille mère devenue impotente, ne pouvant plus marcher qu'en se tenant aux meubles, et lui occupé à faire le ménage, à établir les comptes de la cuisinière, à desservir la table. Il écrivait, après une visite à Croisset : « Si tu savais ce que c'est que de voir

des casques prussiens sur son lit! Quelle rage! Quelle désolation! Je ne doute pas, ma chère Caro, que tu ne ressentes toutes nos douleurs, mais il faut être là pour les subir tout entier. Pendant deux mois, les Prussiens ont été dans le Vexin — c'était bien près de nous et je voyais bien souvent quelques-unes de leurs victimes, — eh bien! je n'avais pas l'idée de ce que c'est que l'invasion. »

Grave parole qu'il répéta souvent et qu'on pourrait encore méditer en notre temps si frivole.

Après l'armistice, après la signature de la paix, Gustave Flaubert alla passer quelques jours à Neuville, près Dieppe, après avoir conduit Mme Flaubert mère, à Ouville, chez sa nièce, Juliette Roquigny; mais il hésita longtemps avant de revenir à Croisset, en cette pauvre maison qu'il n'aimait plus et où il tremblait de rentrer. « Je ne peux pas jeter à l'eau, disait-il, toutes les choses dont les Prussiens se sont servis. Mais si la maison m'appartenait, je la démolirais. Oh! quelle haine! quelle haine! Elle m'étouffe! Moi qui suis né tendre, j'ai du fiel jusqu'à la gorge! »

Son désespoir patriotique devait se maintenir, du reste, intraitable et farouche et augmenter encore avec les désastres de la guerre civile. Il ne portait plus sa croix de la Légion d'honneur, « car le mot honneur n'est plus français », disait-il. Il gardait la plus profonde rancune « à cette invasion de docteurs ès-lettres, cassant les glaces à coups de pistolets et volant les pendules ». Il osait même rabrouer nerveusement Mme Schlésinger, — une des femmes qu'il a le plus aimées, — parce qu'elle voyageait en Allemagne! « J'ai vu assez d'Allemands, lui écrivait-il, pour n'en revoir aucun, et je n'admets pas qu'un Français qui se respecte daigne se trouver, pendant même une minute, avec ces Messieurs, si charmants qu'ils puissent être. Ils ont nos pendules, notre argent et nos terres; qu'ils les gardent et qu'on n'en entende plus parler. »

Malgré tout, son esprit divinateur ne pouvait s'empêcher de prévoir ce que réservait l'avenir. « Nous aurons, disait-il, la consolation de voir un jour l'Europe en feu. Elle sera à nos genoux, nous priant de nous unir avec elle contre la Prusse. La première puissance qui va se repentir de son égoïsme, c'est l'Angleterre... » Et ailleurs, dans une lettre à Maxime Ducamp, Gustave Flaubert écrivait ces lignes, d'une saisissante actualité : « Quand la Prusse

aura les ports de la Hollande, la Courlande et Trieste, l'Angleterre, l'Autriche et la Russie pourront se repentir. La victoire restera alors au droit, et maintenant nous sommes dans le droit. » Enfin, le 1er avril 1871, il rentrait dans son grand cabinet de travail, où il retrouvait à peu près tous ses meubles familiers, sauf de petits objets sans importance : un nécessaire de toilette, un carton, des pipes, chipés par ceux qu'il appelait des « civilisés sauvages ».

Quand il se fut repris, Gustave Flaubert songea alors à écrire, avec ses souvenirs encore frémissants, un livre qu'il méditait sur le combat des Thermopyles et qui eût été comme le chant sublime du patriotisme. Il y eût fait passer et mis en œuvre ses angoisses, ses colères, ses rudes poussées de révolte; mais la Mort, entrée dans la maison de Groisset, en décida autrement...

Guy de Maupassant

Guy de MAUPASSANT

d'après une photographie faite à la Foire Saint-Romain, à Rouen, en 1881, (Exemplaire unique. — Collection Robert Pinchon.)

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Les Origines de Guy de Maupassant

^l y a quelques années, au milieu des fleurs et du décor de la nature en fête, on célébra la gloire de Guy de Maupassant. Rouen, du reste, avait plus d'un titre à honorer la mémoire du grand écrivain, qui méritait bien de posséder son image à côté de celle de son vieux maître, Gustave Flaubert. Normand, Guy de Maupassant l'était par sa naissance, par ses attaches de famille par son enfance, par la force et la robustesse de son talent, par l'acuité de son observation large et sobre. Il voyait clair et juste comme ces Wikings, montés sur leurs barques, découvreurs de pays et de régions nouvelles. Sous les influences dernières de la race retrempée dans le sang normand, il est intéressant cependant de retrouver les origines, la naissance, le départ de la famille dont est sorti le puissant conteur. Ces détails peuvent servir à expliquer 'le tempérament de l'auteur, et Guy de Maupassant lui-même, dans l'étude qu'il a consacrée à Flaubert, n'a eu garde de passer sous silence ces marques du terroir et de la race, ces empreintes ancestrales qui élucident le caractère des génies littéraires.

On la dit d'origine lorraine, cette famille de Maupassant. Hugues Leroux et Charles Le Goffic l'ont affirmé et ils ont eu raison. C'est ce que nous essaierons de montrer aussi, grâce surtout aux pièces conservées à la Bibliothèque nationale, dans la série des « Dossiers bleus ». Dans certaines enquêtes de noblesse, faites au xvme siècle pour des procès dont nous aurons à reparler, on peut rechercher l'origine de la famille et on la retrouve venant

de Ligny-en-Barrois, la petite ville du duché de Bar et de l'Argoime, avoisinant Vaucouleurs et le pays de Jeanne Darc.

Par le berceau de sa race, Maupassant était donc compatriote des deux écrivains, les frères de Goncourt, également lorrains, mais restés attachés à la terre natale.

Brave famille de roture et de simple bourgeoisie, les Maupassant, établis dans la petite ville barroise, se répandirent bientôt dans tous les environs. En voici un cependant, Robert de Maupassant, qui, dès le 5 février 1586, est établi comme maître de forges, à Aubréville, un petit bourg de l'arrondissement de Verdun, dans cette région de la Meuse, dans ce pays du Bassigny où l'on a toujours aimé les arts du fer et d'où nous venaient, au Moyen-Age, les dinandiers habiles et les ferronniers artistes. En voilà un autre, Jacques de Maupassant, qui a installé sa boutique de marchand drapier dans la grande ville voisine, à Ghâlons. 11 a un fils, Claude Maupassant, qu'il marie en 1631; mais déjà celui-ci fait meilleure figure, tient un rang plus élevé et appartient à une plus importante corporation. Il est marchandapothicaire, et il épouse Louise Roget, fdle de Pierre Roget, que l'acte qualifie « d'honorable homme ». L'épousée est jeune, frêle et, son père étant mort, elle doit être autorisée par ses parents pour pouvoir contracter mariage. Ceux-ci sont tous de bon rang, du reste. Ce sont Pierre Roget et Hugues Roget, notaires royaux à Chàlons; puis Louis Guyot et Nicolas Blanchart, marchands; enfin noble homme Nicolas de Bar, sieur de Vitry-la- Ville et Vouciennes.

La jeune femme mourut vite, car huit ans après, Claude Maupassant se remarie et épouse, en 1638, Louise Gaulcher, une orpheline, fille de Flavy Gaulcher, en son vivant, notaire royal à Châlons. Là encore la qualité, la situation des témoins assistant au mariage, prouvent que nous sommes dans un milieu de bourgeoisie honorable, de mœurs probes et d'heureuse aisance, déjà frottée de noblesse et cherchant à entrer parmi la gentilhommerie du pays. A la table du repas de noces du maître-apothicaire, viennent, en effet, s'asseoir : Maîtres Philippe Talon, « bailly du Chapitre de Châlons » et ancien échevin ; Jacques Maupassant, le père du marié; Hugues Roget, notaire royal; Hugues Talon, Jacques Talon, Jacques Guyot, l'aîné, et Jacques Guyot, le jeune — ces deux derniers étaient des parents de la première femme de Claude

Maupassant — Nicolas le Lorrain et Maître Denis de Campdemère, docteur en médecine. A cette époque, les Maupassant ont déjà un peu de bien au soleil, et l'un d'eux, Christophe Maupassant, qui est bourgeois de Verdun, vend, en 1662, à Jean Humbert, vigneron, une petite maison moyennant 300 francs, que les pauvres paysans devront payer par une rente annuelle. La maisonnette, avec son clos de vigne en coteau, où l'on vendange le vin blanc du pays, est située en un village des environs, qui porte le joli nom de Glorieux.

Jusqu'à présent, toute cette bonne bourgeoisie lorraine est demeurée à peu près fidèle à sa terre d'origine et ne s'en est guère écartée; mais voici un nouveau Claude Maupassant qui, plus librement, va courir le monde. On le croirait volontiers le fils du brave apothicaire chàlonnais, dont il porte le prénom, d'autant plus qu'à la fin de sa carrière, il revint s'établir, lui aussi, dans les environs de Chàlons, à Verdun, mais Verdun-sur-le-Doubs, un bon pays de vignoble situé à cinq lieues de cette ville. De la famille de Maupassant, pacifique jusqu'alors, ce Claude est le premier qui embrasse la carrière des armes, et on le signale comme ingénieur au siège de Candie, en 1669. C'était encore le temps des belles équipées chevaleresques de la noblesse française. Combien vaillante fut, en effet, cette expédition des trois cents gentilshommes français, conduits par le duc Royannez de la Feuillade, allant prêter le secours de leur courage aux Vénitiens de Morosini, défendant la Crète contre le Turc ! Ce fut, à proprement parler, la dernière croisade française. Vraisemblablement, le jeune ingénieur, Maupassant y rencontra le jeune gendre de Pierre Corneille, Félix Guénébaud de Bois-le- Comte, sieur du Buat, qui avait épousé Marie Corneille en 1661, et avait quitté son pays d'Alençon et son village des Ligneries, pour aller se faire tuer devant les remparts de Candie. Devenu officier de cavalerie dans le Commissaire-Général, en 1680, Claude Maupassant tenait garnison à Loisy-en-Brie, auprès de Châlons. où il mourut vers 1700.

Il s'était marié deux fois, et avait épousé tout d'abord une demoiselle Antoinette de Beaurepaire, dame de Coizard, de la famille champenoise des Morelle de Beaurepaire. Cette alliance noble semblerait indiquer que ce Claude Maupassant prit le premier le titre de « sieur ». De ce premier mariage, il eut un fils et

une fille. Le fils, né en 1684, Claude-Marc-Antoine Maupassant, sieur de Coizard, fut lieutenant de cavalerie Saint-Louis. Ce régiment du Commissaire-Général était le troisième régiment de cavalerie de France. Créé en 1635, il avait à cette époque pour commissaires généraux, MM. de Montrevel et de Villars. Il comptait, par trois escadrons, cent soixante cavaliers et avait douze lieutenants. Claude de Maupassant devait faire bonne figure sous l'étendard bleu à fleurs de lis d'or, sous l'habit bleu aux parements cramoisis, avec la doublure de cadis chamois. Dans ses voyages de garnison, il avait quelque temps séjourné en Franche-Comté, à Vesoul, et, en 1725, il avait épousé, à Luxeuil, une fille noble Jeanne-Françoise Senée d'Arcolan, dont il eut plusieurs enfants.

En dehors de ce fils, militaire comme lui, Claude Maupassant eut aussi, de son premier mariage, une fille qui fut religieuse, dépositaire à l'abbaye d'Andezy, près de Châlons, vers 1734, sous la direction de l'abbesse Marie-Renée de Boufflers, une grande tante du poète de Boufflers. Une note nous l'a dépeinte « grasse, comme une tour », et favorisant discrètement les amours de Mlle Chevigny avec l'abbé du Bacq. Cette Maupassant mourut septuagénaire en 1750. On se remarie beaucoup dans la famille Maupassant, et, en secondes noces, ce vieux Claude Maupassant épouse Louise-Antoinette de Sacquespée. Celle-là appartient aussi à la noblesse champenoise. Jugez-en plutôt par ces armes : De sinople à l'aigle d'or, chargée sur l'estomac d'une èpée d'argent garnie d'or, posée en bande que l'aigle lire avec le bec d'un fourreau de sable. Voilà, certes, un blason pittoresque et parlant!

De ce mariage, Antoinette de Sacquespée, dame de Joyeuse, femme Claude de Maupassant, va avoir un fils, Claude-Georges, né en 1688 et qui, lui aussi, sert ainsi que son frère et son père, comme lieutenant-général dans le Commissaire-Général. Il meurt subitement, à cinquante-deux ans, dans d'assez étranges conditions. En tournée de garnison, il arrivait dans une auberge de la Brie et descendait de cheval quand il tomba inanimé, frappé à mort. Il avait dans son porte-manteau, tout l'argent de sa compagnie qu'il allait payer et que sa fidèle ordonnance remit à son frère.

« C'était, dit une note généalogique, un aimable homme, mais

payant mal ses dettes. » De quel gentilhomme n'aurait-on pas pu en dire autant, à cette époque où l'on ne compte guère et où l'on vit largement?

Et alors va commencer un très étrange procès, une contestation curieuse, dont malheureusement nous ne pourrons donner le dernier mot. Le frère de ce Claude-Georges de Maupassant, mort ainsi subitement dans une hôtellerie de la Brie, vivait toujours. C'est Claude-Marc-Antoine Maupassant, fils du premier lit. Son prénom de Marc- Antoine disparaît ; il ne reste plus que son prénom de Claude, et on arrive à le confondre avec son frère disparu. Mais c'est là où l'affaire se corse un peu. On accuse bel et bien Claude-Georges de s'être substitué à son frère, d'avoir usurpé son nom et de s'être ainsi porté seul héritier d'Etienne et Louis de Sacquespée, parents de la seconde femme de son frère, mais qui ne lui était d'aucune parenté.

L'un de ces Sacquespée était apparenté à une dame de Mouchy, qui, lorsqu'il se maria, lui avait fait plusieurs donations. Il mourut, laissant une veuve, Marie Déformé, qui prit possession de ces biens. C'est pourquoi une dame Falbert, née de Sacquespée, petite nièce de Antoinette de Sacquespée, seconde femme du vieux Claude de Maupassant, se porta comme héritière, et intenta un procès à Marie Déformé et à Mme de Mouchy, devant le lieutenant général du bailliage de Montdidier.

Or, Mme de Mouchy avait transigé, en 1758, avec Claude-Marc- Antoine de Maupassant qui, faute d'appellation précise, pouvait passer pour son frère, Claude-Georges, fils de la dame de Sacquespée et qui, seul, aurait des droits aux héritages de la famille Sacquespée.

De là, étonnement de Mme de Mouchy devant les réclamations de la dame Falbert. Elle a, dit-elle, transigé avec Claude: c'est pour elle affaire finie, et pour tirer l'imbroglio au clair, elle fait assigner M. de Maupassant, le seul existant, pour qu'il fasse cesser ces poursuites. De là des enquêtes, des contre-enquêtes, d'où proviennent la plupart des notes généalogiques qui nous renseignent sur l'origine des Maupassant.

L'huissier Jagin passe son temps à assigner et réassigner M. de Maupassant en même temps que, de part et d'autre, les lettres de recommandation pleuvent chez M. de Bertin du Rocherel, lieutenant criminel à Epernay. En voici une d'un parent de

M. Bertin, qui recommande Mmc de Mouchy, « jeune veuve charmante, dame de la paroisse, et amie du signataire. » En voici une autre de la fille de Claude-Marc- Antoine de Maupassant, Mlle Fanchon de Maupassant, qui a écrit à Mme la présidente de Rocherel, pour lui recommander l'affaire de sa famille :

Vous aurez la bonté, dit-elle, de dire à M. le président, que ma chère mère a levé l'extrait de baptême de mon père, qui s'appelle Marc-Antoine-Claude Maupassant, fils de Claude Maupassant, et qu'il ait la bonté de mettre ces noms sur les titres de la famille qu'il a.

Comment se termina cette contestation? Probablement par un arrangement, qui n'a point été conservé.

En dehors de cette fille, Jeanne-Françoise ou Fanchon, qui a écrit cette lettre et qui était née à Vesoul en 1734, Marc-Antoine de Maupassant, qui mourut à Vitry, eut d'autres enfants : Marie- Josepfe, née à Vesoul en 1725, et qui épousa un Louis-Paul Fauveau, contrôleur des aides à Meaux, puis nommé commis à Vertus, fils d'un huissier de Reims; puis Benoîte-Denise de Maupassant, née en 1735, toujours à Vesoul; puis Pierre-Marc- Antoine-François-Denis de Maupassant, qui était le filleul du marquis de Tessé et fut lieutenant de milice, enfin une autre enfant, Marie-Madeleine, « très belle fille, grand nez », dit l'auteur des notes généalogiques.

Ces deux derniers enfants étaient nés à Coizard. Coizard- Joches est, je crois, un petit village de l'arrondissement d'Epernây, près de Châlons, de 275 habitants, à la lisière des fameux marais de Saint-Gond, rendus célèbres par la bataille de la Marne en 1914, qui avoisinent également Vertus et Loisy-en-Brie, où on a déjà rencontré les Maupassant.

S'il fallait encore citer d'autres membres de la famille, on indiquerait un Claude-Etienne de Maupassant de Wardancher, ancien avocat et procureur général du roi au Conseil supérieur général de la Corse, qui meurt en février 1774; un autre, Jean- Baptiste Maupassant, conseiller-secrétaire du roi, qui est inhumé le 12 décembre 1774, qui fut, croyons-nous, le premier anobli, suivant un diplôme de la cour d'Autriche, daté du 3 mai 1752. Antérieurement, que fut ce Maupassant, qui a écrit toute une histoire de la régence d'Anne d'Autriche, dont il fut témoin, dit-il dans une lettre liminaire adressée au prince de Condé? Toujours est-il que le livre de cet ancêtre de Guy de Maupassant,

resté manuscrit, existe à la Bibliothèque nationale. On ne peut passer non plus sous silence Jacques de Maupassant, assesseur de l'hôtel de ville de Saumur, conseiller du roi, mais ce dernier doit se rattacher à la famille de Maupassant, encore connue à Saumur, où une place porte ce nom. C'est à cette famille que se rattache également L. -César de Maupassant, né le 25 mars 1750, à Saumur, qui fut député de la Sénéchaussée de Nantes aux Etats Généraux, et qui mourut, tué en 1793, dans le célèbre massacre de Machecoul, que Balzac a si dramatiquement conté.

A la filiation directe des Maupassant du Barrois, je crois qu'il faut surtout rattacher un Maupassant, notaire à Paris, qui eut deux fils, tous deux payeurs de rentes à Paris, en 1754. Toujours est-il que le Journal de Paris, qui, en 1875, publiait chaque jour le service des payeurs de rentes viagères perpétuelles, indique un Maupassant comme payeur de rentes viagères perpétuelles. Ce Maupassant, dans un changement d'adresse, à la date du 4 avril 1785, prend le nom de « M. Maupassant de Valmont, ci-devant rue du Paradis, maintenant rue Portefoin, n° 7 ». Ce nom de Valmont était donné, croyons-nous, au premier des enfants de la famille quand ils étaient plusieurs. C'est ainsi que, dans un livre de comptes de la famille de Maupassant, on trouve souvent mentionné « M. de Valmont » ; on y rencontre, par exemple, une note « pour l'habit et la veste de Valmont ». On sait que Guy de Maupassant a signé certaines de ses chroniques de ce pseudonyme de Guy de Valmont, qu'il abandonna ensuite. En le prenant, s'était-il souvenu que ce nom avait été porté dans sa famille ? Ce serait à croire.

A cette époque, un des Maupassant possédait une ferme à Coltainville, en Beauce, près de Chartres.

C'est avec un des ancêtres de Guy de Maupassant, Louis de Maupassant, que la famille, dont nous venons de suivre, tant bien que mal, l'histoire, commence à se relier à la Normandie. Louis de Maupassant avait passé par la cour de Louis XVIII et avait même assisté à la mort du roi, — un des rares monarques morts dans leur lit. Volontiers, Louis de Maupassant racontait que Louis XVIII était mort, en une toilette drolatique, avec un béguin sur la tête. Il avait dû être élevé chez son grand-père, avec lequel il était en compte pour l'éducation de ses deux frères, Jules de Maupassant et Alexandre de Maupassant. Après avoir appartenu à l'adminis-

tration des contributions indirectes, Louis de Maupassant avait été trésorier-général à Versailles. A Caen, paraît-il, dans un établissement hospitalier, il existait une plaque commémorative où il est cité comme un des bienfaiteurs les plus généreux. Elevé par sa grand'mère, très probablement à Mandres, dans la Haute- Marne, bien qu'il existe un village du même nom dans le voisinage de Ligny, la terre d'origine des Maupassant, Louis de Maupassant avait, en premières noces, épousé une créole de l'île Maurice, qui lui avait apporté de grands biens. Ses enfants durent même, après sa mort, servir des rentes à plusieurs négresses, domestiques fidèles de la famille. En secondes noces, Louis de Maupassant avait épousé une veuve Barbier, qui posséda, je crois, le château des Authieux-sur-Seine, près de Rouen. Louis de Maupassant mourut d'une péritonite à Versailles, où il fut inhumé. Ses frères — nous l'avons dit — étaient Pierre-Jules de Maupassant et Alexandre de Maupassant. Ce dernier, après avoir vécu quelques temps dans le pays de Bray, alla également mourir à Versailles. Quand à Jules de Maupassant, le grand-père de l'écrivain normand, il était né à Paris, rue des Blancs-Manteaux, section de l'Homme-Armé. Tout d'abord simple contrôleur des finances, il épousa, à Pont-Audemer, malgré l'opposition de son père, une demoiselle Pluchart, fille d'un receveur des finances de Bernay. Détail pittoresque, le mariage eut lieu à minuit, et les jeunes mariés durent passer à gué une rivière pour rejoindre leur logis où ils arrivèrent trempés. Une autre demoiselle Pluchart avait épousé un médecin rouennais, le docteur Douvre. Du grandpère de Guy de Maupassant, il existe une amusante aquarelle, attribuée à Eugène Le Poittevin, le peintre de marine et qui le représente, derrière une haie, dans une position... très naturelle, culottes basses, ce qui ne l'empêche point de tirer un lièvre qui déboule dans la plaine. MmG Jules de Maupassant était une fort jolie femme, avec des cheveux bruns à la Titus, retenus par un ruban bleu, encadrant un visage grassouillet, aux yeux rieurs et gais. C'est ainsi qu'elle apparaît dans son portrait. Dans une autre aquarelle, signée Leblan, elle est entourée de ses deux enfants, Gustave de Maupassant, tenant un polichinelle, et sa sœur, Louise de Maupassant. Dans un autre tableau de Renouard, la grand'mère de Guy est représentée en un vaste jardin où, au fond, on aperçoit une blanche villa italienne, à toit plat, qu'on

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Portrait de M. Jules de MAUPASSANT

Grand-Père de Guy de Maupassant

d'après une photographie de Renouard, 1864.

(Collection Robert Pinchon.)

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voit aussi, dans le portrait de Gustave de Maupassant, au Musée de Rouen, par Hippolyte Bellangé.

C'est la grande maison de la Neuville-Champ-d'Oisel, près de Rouen. De Bernay, Jules de Maupassant était venu comme entreposeur des tabacs à Rouen, où il habita jusqu'en 1846, soit au n° 26 de la rue Beauvoisine, un grand immeuble, voisin actuellement de la rue Thiers, où fut installée la Compagnie d'assurances La Normandie, soit, plus tard, dans une maison de l'ancienne rue des Iroquois où se trouvait jadis la maison de commerce de la famille Cord'homme. C'est dans cette maison où Guy de Maupassant vint souvent chez son grand-père, que Jules de Maupassant mourut en 1875. A la Neuville, Jules de Maupassant avait créé, en défrichant une partie de la forêt de Longboël, une vaste exploitation agricole, qu'il dirigea en homme simple, bon et humain, sans aucunes prétentions aristocratiques. Aussi bien, il avait fait de cette maison de la Neuville un séjour campagnard d'artistes et de lettrés. Les enfants avaient grandi. Gustave de Maupassant, né en 1821, avait épousé Mlle Laure Le Poittevin, de Fécamp, jeune fille d'un esprit solide et lettré, et Mlle Louise de Maupassant avait épousé en premières noces, en 1846, Alfred Le Poittevin, âme d'élite, esprit vaste et lucide, qui ne put donner toute sa mesure, mais eut une très profonde influence sur Gustave Flaubert, qui « portait, disait-il, sa pensée comme une amulette ». C'est à lui, du reste, qu'il a dédié La Tentation de Saint-Antoine.

A la Neuville, auprès de Gustave de Maupassant jeune, très artiste, s'essayant à la peinture, se rencontraient Hippolyte Bellangé, qui avait peint deux panneaux militaires sur la porte de l'ancienne grange, transformée en atelier; Eugène Le Poittevin, le peintre des barques d'Etretat; le ténor Achard; un autre peintre très jeune, Lavenu, qui se suicida. C'est à la Neuville que naquit l'excellent paysagiste Louis Le Poittevin, l'auteur de la Montée de Bénouville ; c'est là que son père, Alfred Le Poittevin, mourut. On sait que Mlle Louise de Maupassant épousa en secondes noces M. Charles Cord'homme. C'était, on le voit, alors une union très intime entre les deux familles, le frère et la sœur de l'une, ayant épousé la sœur et le frère de l'autre.

On a vu que Gustave de Maupassant avait épousé, le 9 novembre 1846, Mlle Laure Le Poittevin ; le mariage eut lieu à Rouen, et les jeunes mariés habitèrent tout d'abord une maison de la rue

de Lenôtre. De là, ils partirent pour un voyage en Italie où ils retrouvèrent le jeune ménage Le Poittevin. Entre temps, Mme Jules de Maupassant mère, mourait à la Neuville-Champ-d'Oisel. Gustave de Maupassant et sa jeune femme étaient, vers la même époque, venus s'installer en villégiature, aux environs de Dieppe, où Mrae veuve Le Poittevin, qui devait être la marraine de Guy de Maupassant, venait passer l'été, avec sa seconde fille, Mlle Virginie Le Poittevin, qui allait épouser M. Harnois de Blengues, d'une vieille famille normande de Bornambusc.

Le jeune ménage Maupassant avait loué le beau château de Miromesnil, à Tourville-sur-Arques, château qui appartenait alors à Mme de Marescot, fille de M. d'Orbigny, et qui, chaque année, était loué à des villégiaturistes, épris de la campage normande. C'est là, dans la grande tourelle vers l'ouest, que le 5 août 1850, à huit heures du matin, naquit Henri-René-Albert-Guy de Maupassant, ainsi que nous l'indiquons dans une étude spéciale.

Il reste, cependant, un point à élucider qui se rattache aux origines de la famille de Maupassant : c'est celle de ses armoiries. On a souvent parlé de ce blason de Guy de Maupassant, un peu pour en rire, en prêtant au romancier une vanité nobiliaire qu'il n'affichait guère au temps de sa jeunesse. Tout au plus sur la grosse bague à pierre jaune, qu'il ôtait lors des parties de canotage à Bezons, aurait-on pu apercevoir ce blason. Telles qu'on les retrouve sur les cachets de la famille, ces armes peuvent se blasonner ainsi : d'azur à la fasce d'argent, chargée d'une main de gueules posée en fasce, le poing fermé, accostée de deux étoiles de même ; la dite fasce accompagnée en chef de sept annelets du second, 3 et 4, et en pointe d'une ancre d'argent.

Les héraldistes feront remarquer que les annelets sont « mal ordonnés ». Sur un cachet moderne, l'écu est sommé d'un casque grillé, taré en profil à gauche et orné de lambrequins, surmonté d'une couronne de marquis, dont le cimier est couronné d'une ancre de marine. Ce rappel de « pièce » semble indiquer l'origine allemande du blason. Dans son Armoriai général, J.-B. Rietstap donne, du reste, le blason des Maupassant comme originaire d'Allemagne. Cela semblerait indiquer que la famille fut anoblie en Lorraine, avant la réunion de cette province à la France. Un manuscrit de d'Hozier pour la Flandre, donne des armes semblables

pour une Jeanne de Maupassant, en Flandre, et une pièce originale du Dépôt des Manuscrits (28380), donne une armoirie semblable avec quelques variantes : d'azur, onde d'argent, au chef de gueulles, à la main de carnation issanl d'un nuage d'argent, tenant une ancre d'or, brochant sur tout Vescu, le bras accosté de deux étoiles d'or. Le manuscrit de d'Hozier donne bien aussi pour Tours, les armes de Jacques de Maupassant : d'azur à une levrette passante d'argent, accostée de sable, surmontée d'un croissant d'or, mais ce sont les armes de la branche des Maupassant, de Saumur.

Telles sont les diverses notes que nous avons pu recueillir sur les origines de la famille de Maupassant. Si elles présentent quelqu'intérêt pour ceux qui recherchent l'empreinte de la race sur la formation et sur l'éciosion d'un talent littéraire, elles le devront surtout à ce nom de Guy de Maupassant, qui surprit si vivement, quand on le lut pour la première fois, au bas de quelques jolis vers, et qui, depuis, est devenu celui d'un des maîtres les plus puissants, les plus purs et les plus grands des lettres françaises. Les hommages rendus à la mâle figure de l'écrivain ne montrent-t-ils pas, du reste, que le nom de Guy de Maupassant est désormais entré dans l'immortalité ?

Au Pays de Maupassant

Il y a des légendes qu'il faut tuer, et c'en est une, par exemple, que celle qui consiste à répéter que Guy de Maupassant était le neveu de Flaubert ! Elle a déjà trouvé asile dans mainte notice biographique, dans mainte encyclopédie. Quelquefois aussi, on a fait de Maupassant, le filleul de Flaubert. Il en était déjà, du reste, ainsi du vivant de Maupassant et, dans ses lettres, Gustave Flaubert a dû protester contre cette affirmation. « La note de la Revue moderne, qui vous fait mon parent, — écrivait-il, — est bien jolie ! » On a fait naître également Guy de Maupassant en bien des endroits différents à Fécamp, à Rouen, à Sotteville près d'Yvetot, à Tourville près du Havre. Pour détruire toutes ces erreurs, le mieux est d'aller faire un tour au... véritable pays de Maupassant, en pays cauchois.

A Saint-Aubin-Offranville, la dernière station sur la ligne de Dieppe, on prend le chemin qui mène à Tourville-sur-Arques, le petit village situé sur la colline verdoyante, qui sépare les deux vallée de la Varenne et de la Scie. Il est charmant, ce chemin caillouteux, étroit, qui grimpe à flanc de coteau entre les haies bordées d'arbres, et d'où l'on aperçoit constamment les prairies de la vallée. Tout à coup, quand le chemin se détourne sur le plateau, on arrive en face d'une large pelouse qu'encadre, des deux côtés, une hêtrée superbe, une vraie avenue royale de grands arbres centenaires, aux verdures retombantes. Tout au bout : un grand château en pierre grise et en briques roses, qui fait face à toute une plaine de champs de blé, que coupent, sous un ciel fin, les

valleuses du Petit-Appeville et de Pourville, et un bout de mer, aperçu tout à l'horizon. Du côté des terres, les bois d'Ecorchebeuf se prolongent jusqu'à l'horizon.

C'est le château de Miromesnil où est né Guy de Maupassant. En approchant, en suivant la pelouse verte inondée de soleil, on arrive à un saut-de-loup dont des hérissons de fer défendent l'entrée. De là, on peut voir le château, avec sa cour d'honneur et sa jolie façade qui fait songer à quelque domaine somptueux. Partout ce sont de hautes fenêtres, des lucarnes aux architectures ronflantes du grand siècle, des vases, des balustres, des épis de plomb se détachant des combles et des toitures élevées. L'aspect est vraiment de haute allure ; mais il faut faire le tour de la demeure pour mieux voir la tourelle vers l'ouest, où Guy de Maupassant est né, et qui est située par derrière. Que de jolis coins dans ce domaine solitaire? Et la maison du jardinier, toute enguirlandée de lierre noir, se dressant au bout d'une aile ajoutée à la construction; et les vieux murs, qui entourent de tous côtés le parc intérieur, et cette petite porte mystérieuse s'ouvrant sur un ponceau, la petite porte dérobée donnant sur une vieille allée de tilleuls, où il semble que va apparaître quelque héroïne du roman! A gauche, voilà des jardins et, très près, des herbages, et la cour cauchoise de la ferme du château.

Ce domaine de Miromesnil datait du xne siècle. Au xve il appartenait à un rouennais, Jean Leroux, échanson de Louis XI, puis à la belle-sœur de l'évêque Thomas Basin, un des auteurs de la réhabilitation de Jeanne d'Arc. Au siècle suivant il devient la propriété d'une famille de robe célèbre, les Dyel, à laquelle se rattachait un des ancêtres de l'Impératrice Joséphine. Un partage de succession le fît passer dans la famille Hue de la Roque, d'où devait sortir Armand Thomas Hue de Miromesnil, premier président au Parlement de Normandie, et garde des Sceaux sous Louis XVI. Au mois de février 1771, il avait protesté contre la dissolution des Parlements et leur remplacement par les Conseils supérieurs dits Parlements Maupeou. Quand Louis XV arriva au trône et qu'il voulut s'entourer d'hommes probes et éclairés, il fit appel à Miromesnil, qui fut nommé au poste de garde des Sceaux en 1744 et y resta jusqu'en 1767. Quand survint la Révolution, Miromesnil se retira dans son château; sa réputation de bienfaisance et de désintéressement le sauvegarda de l'exil et de l'échafaud

et il mourut en paix, dans le château de ses aïeux, le 6 juillet 1796. Il fut même enterré religieusement avec l'aide de la confrérie de Charité.

Mais poursuivons notre promenade. A cette heure, tout le monde est aux champs et personne ne pourrait nous donner quelques renseignements sur l'enfance, sur les premières années de celui qui est né là.

Aussi bien, Miromesnil n'est pas une commune, c'est simplement un hameau, moins qu'un hameau même, un simple château, dépendant de Tourville-sur-Arques, depuis peu de temps. Par la route blanche qui traverse la plaine toute couverte de luzernes en fleur et de carrés de trèfle, on a vite fait d'arriver au petit bourg de Tourville. Dès l'entrée, presqu'en face le carrefour, où se dresse une croix noire de mission, au fond d'un jardin fleuri, s'aperçoit la mairie. Entrons-y pour y retrouver l'acte de naissance de Guy de Maupassant. Le volume a déjà été souvent consulté, et la page y est marquée. Le voici du reste :

N* 30. — Naissance de Henry-René-Albert-Guy de Maupassant, le 5 août 1850. COMMUNE DE TOURVILLE-SUR-ARQLES

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