‹ Trois Normands: Pierre Corneille, Gustave Flaubert, Guy de Maupassant; études documentairesChapitre 13 sur 15 · DÉPARTEMENT DE LA SEINE-INFERIEURE · texte numérisé non relu

DÉPARTEMENT DE LA SEINE-INFERIEURE

Arrondissement de Dieppe

Canton d'Offranville

Du cinquième jour du mois d'aoûst, l'an mil huit cent cinquante, à six heures du soir, acte d'un enfant qui nous a été présenté et qui a été reconnu être du sexe masculin, né en cette commune, au domicile de ses père et mère, ce jourd'hui cinq aoûst mil huit cent cinquante, à huit heures du matin, fils de Maupassant, Gustave-François-Albert, âgé de vingt-huit ans, vivant de son revenu, et de Le Poittevin, Laure-Marie-Geneviève, âgée de vingt-huit ans, vivant de son revenu, tous deux demeurant au château de Miromesnil, section de cette commune, mariés à Rouen, de ce département, le neuf novembre mil huit cent quarante six. Lequel a reçu les prénoms de Henri-René-Albert-Guy. Sur la réquisition à nous faite par le père de l'enfant, en présence de Pierre Bimont, âgé de soixantehuit ans, faisant profession de marchand de tabac, demeurant en cette commune, premier témoin, et de Isidore Latouque, âgé de quarante -trois ans, faisant profession d'instituteur, demeurant aussi en cette commune, second témoin. Le déclarant et les témoins ont signé, après lecture faite, ce présent acte qui a été fait double en leur présence, et constaté suivant nous, Martin Lacointe, maire de la commune susdite, remplissant les fonctions d'officier public de l 'état-civil. Ont signé : MM. Gustave de Maupassant, Latouque, Bimont, A. Lacointe Martin.

Et à ce propos, on raconte qu'aussitôt né, dans la chambre de la grande tourelle de ouest, en arrière du château, le Docteur Guiton, qui était un médecin fort connu, avait pris l'enfant dans ses bras et lui avait, pétri le crâne. Il y avait trois ans à peine que

M. Gustave de Maupassant fils, de M. Jules de Maupassant, entreposeur des tabacs à Rouen, avait épousé Mlle Laure Le Poittevin, de Fécamp, une jeune fille à l'esprit solide et sérieux, quand il vint habiter le Château de Miromesnil. Après leur mariage, les jeunes gens avaient fait un voyage en Italie, puis ils s'étaient installés dans ce château appartenant alors à Mme Marescot, fille de M. d'Orbigny, et qui, chaque année, était loué à des touristes et à des villégiaturistes. Il devint ensuite la propriété de Mme veuve Ozenne, qui fit apposer une plaque commémorative de la naissance de Guy de Maupassant, puis de M. André Le Breton, de Rouen, qui augmenta le corps principal de deux ailes importantes. A l'époque où le jeune ménage de Maupassant se trouvait à Miromesnil, la grand'mère de Guy, Mme veuve Le Poittevin, venait passer l'été à Dieppe, avec sa seconde fille, Mlle Virginie Le Poittevin, devenue par son mariage, Mme Harnois de Blengues. La ville de Dieppe était alors très animée, parce que l'Exposition de Londres, qui venait de s'ouvrir dans le Palais de Cristal, amenait dans la vieille cité maritime, beaucoup de voyageurs et de touristes.

Tandis que les souvenirs de l'enfance de Guy de Maupassant s'évoquent ainsi, au presbytère, à quelques pas de la vieille église paroissiale, nous retrouvons l'acte de baptême de l'écrivain. Tout d'abord, Guy de Maupassant ne fut qu'ondoyé, le 23 août 1850, dans la vieille chapelle du château et, cela, par une permission spéciale de l'Archevêché, qui était arrivée le 16 août. Les cloches de Tourville-sur-Arques ne carillonnèrent pour le baptême que l'année suivante, le 17 août 1851. Le petit Guy fut alors baptisé par le curé Sury et tenu sur les fonts baptismaux par ses deux grands parents : son grand- père paternel, Pierre Jules de Maupassant, ancien entreposeur des tabacs à Rouen, où il habita rue Beauvoisine et rue des Iroquois, et sa grand'mère maternelle : Victoire-Marie Thurin, veuve Le Poittevin. Celle-ci, ainsi que son mari, habitait Fécamp, dans un pavillon delà rue Sous-Bois, n° 86, avec leur fille Laure Le Poittevin, l'amie de Flaubert. « Je vous revois dans votre maison de la Grande Rue, écrit-il à Mlle Laure de Maupassant, quand vous vous promeniez en plein soleil, sur la terrasse, à côté de la volière!.... Te rappelles-tu que nous lisions les Feuilles d Automne à Fécamp, dans la petite chambre du second étage ? » Très curieux, sont ces fonts baptismaux de

Tourville-sur-Arques où fut baptisé Maupassant ; tout en grès, ils avaient, sous la Révolution, été transformés en loge à chien par un fougueux terroriste campagnard.

Non moins pittoresque, la petite chapelle où fut ondoyé Maupassant : on dirait un ermitage comme ceux des légendes anciennes. Tout prête à cette ressemblance et la cloche pendue en un étroit clocheton, et les fenêtres grillées, et la petite porte d'entrée. Elle est très ancienne, du reste, cette chapelle seigneuriale, dissimulée au plus épais de k hêtrée, plus ancienne même que le château, car elle porte, sculptée, la date de 1583. Elle est restée là, pour rappeler tous les grands seigneurs dont dépendit Miromesnil : la vieille famille normande des Dyel et celle de Hue de Miromesnil, l'ancien garde des Sceaux de Louis XVI, qui dort maintenant son dernier sommeil dans le chœur de l'église de Tourville. Poussez la porte, pendant que les gamins de la ferme s'amusent à jeter des cailloux pour faire tinter la cloche, et vous verrez là de curieux vitraux : un Christ aux outrages, qu'accompagnent les figures des donateurs ; un homme en costume Henri II, agenouillé devant son prie-Dieu, et une femme en cornette, priant, les mains jointes. Tout cela, jurant un peu avec une superbe décoration en panneaux de bois, où le style rocaille a jeté tous ses exubérants caprices, avec une petite grille de chœur en ferronnerie, où se détachent les trois hures héraldiques des Miromesnil. Telle était la chapelle, quand on y ondoya le petit Guy, et telle elle est restée.

Pendant trois années environ, le jeune enfant demeura là, jouant avec les fils du* fermier, aujourd'hui de solides gaillards, se rappelant encore du bambin qui répondait si drôlement, d'une seule haleine, quand on lui demandait son nom : « Guydemaupassant ». C'est aujourd'hui un beau et grand nom, un des plus beaux de la littérature française, et il suffira à donner la gloire à ce petit coin inconnu et paisible de la vieille terre normande.

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